‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 3 sur 88 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

ce plan. On verra aussi quels efitbrts j*ai faits depuis douze ans pour le remplir, au moins selon mes moyens; et sans doute ceux qui sauront le mieux ^out ce qui devait s'y trouver, seront aussi ceux qui excuseront le plus volontiers tout ce qui doit encore y manquer.

Ceux-là aussi comprendront qu'il m'en a coûté beaucoup plus pour me resserrer, qu'il ne m'en eût coûté pour m'étendre; et ce n'a pas été une des moindres difficultés de mon travail, de le renfermer en douze volumes *. S'il y a encore quelque superflu, quelque répétition inévitable dans un si long ouvrage, c'est un léger Inconvénient; mais c'en serait un grand s'il y manquait quelque chose d'essentiel; et c'est là-dessus particulièrement que je prie les hommes instruits de vouloir bien m'ayertir.

Ce n'est ici ni un livre élémentaire pour les jeunes étudiants, ni un livre d'érudition pour les savants. Cest, autant que je l'ai pu, la fleur, le sue, la substance de tous les objets d'instruction, qui sont ceux de mon ouvrage : c'est le complément des études pour ceux qui peuvent pousser plus loin celles qu'ils ont faites : c'en est le supplément pour les gens du

> SaBfl y compter la Philosophie du dix-huitième eiècle, qat fonneini seule no grand ol]tl^« traité à part, ya Bon extrême importaoee. (Voyez 4i la fia de cette édittoo.)

monde qui n'ont pas le temps d'en faire d'autres. Mais j'ai désiré, je l'avoue, que ce pût en être une particulière pour les orateurs et les poètes. Si le livre est utile pour eux, ce sera toujours quelque chose, quand même il ne serait pas pour les autres aussi agréable que je l'aurais voulu.

Ce serait ma faute s'il ne l'était point du tout; car une des principales sources d'agrément est sans doute la variété; et ici le grand nombre d'objets divers la présentait d'elle-même, au point de ne pouvoir plus être un mérite. II pouvait y en avdir davantage à varier les formes de la critique continuellement appliquées; mais aussi jamais les circonstances locales et les accessoires donnés n'ont fourni plus de ressources. On doit voir que, par la nature même de l'enseignement dans nos séances, j'ai pu prendre à mon gré tous les tons proportionnellement à la matière, et tour à tour m*élever jusqu'au style oratoire, ou descendre à la familiarité décente de la conversation des honnêtes gens.

Cet ouvrage a passé à travers les jours mauvais : il a été composé en partie pendant lé cours de la révolution, dont les différentes époques doivent naturellement s'y faire reconnaître, sans influer d'ailleurs sur l'esprit général, qui est et devait être partout le même dans un livre qui, par sa nature, est fait pour tous les temps et pour toutes les nations.

INTRODUCTION

KolioosréDénlei nr l'art dCéerln, sur la réalité et la néc«tl6 de cet art, aur la nature des préoeptea, sur Talliam» de la philosophie et des arts de rimaginatioD , sur raoœplloa de mots de goitt et de géi«ib.

Les modèles en tout genre ont devancé les préceptes. Le génie a considéré la nature, et Fa embellie en rîmitant. Des esprits observateurs ont considéré le génie, et ont dévoilé par l'analyse le secret de ses merveilles. En voyant ce qu'on avait fait, ils ont dit aux autres hommes : Voilà ce qu'il faut faire. Ainsi la poésie et réioquence ont précédé la poétique et la rhétorique : Euripide et Sophocle avaient fait leurs chefs-d'osuvre, et^la Grèce comptait près de deux cents écrivains dramatiques , lorsque Aristote traçait les règles de la tragédie; et Homère avait été sublime, bien des siècles avant que Longin essayât de définir le sublime.

Quand Timagination créatrice eut élevé ses premiers monuments, qii'est-il arrivé? Le sentiment général fut d'abord sans doute celui de l'admiration. Les hommes rassemblés durent concevoir une grande idée de celui qui leur faisait connaître de nouveaux plaisirs. Dès lors pourtant dut commencer à se manifester la diversité naturelle des impressions et des jugements. Si le premier Jour fut celui de la reconnaissance, le second dut être celui de la critique. Les difiGérentes parties d'un même ouvrage, différemoient goâtées, donnèrent lieu aux comparaisons, aux préférences, aux exclusions. Alors s'établit pour la première fois la distinction du bon et do oianvais, c'est-à-dire, de ce qui plaisait ou déplaisait plus ou moin»; oar la multitude, que l'homme de génie voit à une si grande distance, s'en appiodie cependant par l'inévitable puissance qu'elle exerce sur lui. Telle est la balance qui subsiste éterneilenient entre l'un et l'autre : il produit, elle juge; elle lui demande des plaisirs, il lui ^^fps^P^ dessufirages; c'est lui qui brigue la gloire , ffest die qui la dispense. Mais si cette même multitude, en n'écoutant que son instinct, en exprimant ses sensations, a pu déjà, au moment dont nous parlons , éclairer le talent , l'avertir de ce quil a dephiB heureux, et l'inquiéter sur ce qui lui manque, combien ont dû faire davantage ces esprits justes et lumineux qui voulurent se rendre compte de leurs

Jouissances , et fixer leurs idées sur ce qu'ils pouvaient attendre des artistes ! Car bientôt ils parurent en foule : les premiers inventeurs trouvèrent des imitateurs sans nombre et quelques rivaux. Déjà les idées s'étendent et se propagent, on découvre de nouveaux moyens; on tente de nouveaux 4>rocédés; on développe toutes ses ressources pour se varier et se reproduire : c'est le moment où l'esprit philosophique peut faire de l'art un tout régulier, l'assujettir à une méthode , distribuer ses parties , classer ses genres, s'appuyer sur Texpérience des faits pour établir. la certitude des principes, et porter Jusqu'à l'évidence l'opinion des vrais connaisseurs, qui confirme les impressions de la multitude quand elle n'écoute que celles de la nature, le^ rectifie quand elle s'est égarée par précipitation , ignorance ou séduction , et forme à la longue ces cent voix de la renommée qui retentissent dans tous les siècles. Il y a donc un art d'écrire? — Oui , sans doute. Cet art ne peut exister sans talent ; mais il peut manquer au talent : ce qui le prouve ^ c'est qu'on peut ci ter des auteurs nés avec de très-heureuses dispositions pour la poésie , et qui pourtant n'ont jamais connu l'art d'écrire en vers. Tels étaient sans contredit Brébeuf et le Moine , l'un traducteur de Lucain, l'autre auteur du poëme de Saint Louis, C'est de l'un que Voltaire a dit , en citant un morceau de lui. Il y a toujours quelques vers heureux dans 'Brébeuf; c'est de l'autre qu'il a vanté l'imagination en déplorant son mauvais goût. Tous deux avaient beaucoup de ce qu'on appelle esprit poétique ; tous deux ont des passages d'une beauté remarquable; et tous deux ont éprouvé depuis cent ans la réprobation la plus complète , celle de n'avoir point de lecteurs. Combien cet exemple doit frapper ceux qui se persuadent qu'avec quelques vers bien tournés , quelques morceaux firappants, mais perdus dans de très-mauvais et de très-ennuyeux ouvrages , ils doivent attirer les regards de leur siècle et de la postérité ! Ils ne doivent attendre tout au plus que la place de Brébeuf et de le Moine , c'est-à-dire , d'auteurs dont on sait les noms, mais qu'on ne lit pas : je dis tout au plus ; car, pour ne pas faire beaucoup mieux qu'eux aujourd'hui , il faut être fort au-dessous d'eux.

INTRODUCTION

— Mais cet art , qui Ta révélé aux premiers hommes qui ont écrit ? — Je réponds qu'ils ne Font pas connu. Les premiers essais en tout genre ont dû être et ont été très-imparfaits. Cet art , comme tous les autres , s'est formé par la succession et la comparaison des idées, par Texpérience, par l'imitation, par l'émulation . Combien de poètes que nous ne connaissons pas avaient écrit avant qu'Homère fît une lUade! Combien d'orateurs et de rhéteurs, avant qu'on eût un Démosthène , un Périclès ! Et les Grecs n'ont-ils pas tout appris aux Romains? et les uns et les autres ne nous ont-ils pas tout enseigné î Voilà les faits : c'est la meilleure réponse à ceux qui s'imaginent honorer le génie en niant l'existence de l'art, et qui font voir seulement qu'ils ne connaissent ni l'un ni l'autre.

Il n'y a point de sophismes que Ton n'ait accumulés de nos jours à l'appui de ce paradoxe insensé. On a cite des écrivains qui ont réussi , dit-on , sans connaître ou sans observer les règles de l'art, tels que le Dante, Sbakspeare, IVUIton, et autres. C'est s'exprimer d'une manière très-fausçe. Le Pante et Mllton connaissaient les anciens, et s'ils se sont fait un nom avec des ouvrages monstrueux , c'est parce qu'il y a dans ces monstres quelques belles parties exécutées selon les principes. Ils ont manqué de la cohception d'un ensemble ; mais leur génie leur a fourni des détails où règne le sentiment du beau : et les règles ne sont autre chose que ce sentiment réduit en méthode. Ils ont donc connu et observé des règles , soit par instinct , soit par réflexion, dans les parties de leurs ouvrages où ils ont produit de l'effet. Shakespeare lui-même, tout grossier qu'il était, n*était pas saûs lecture et sans connaissances : ses oeuvres en fournissent la preuve. On allègue encore, dans de grands écrivains, la violation de certaines règles qu'ils ne pouvaient pas ignorer, et les beautés qu'ils ont tirées de cette violation même-, et l'on ne voit pas qu'ils n'ont négligé quelques-unes de ces règles que pour suivre la première de toutes, celle de sacrifier le moins pour obtenir le plus. Quand il y a tel ordre de beautés où l'on ne peut atteindre qu'en commettant telle faute, quel est alors le calcul de la raison et du goût? C'est de voir si les beautés sont de nature à faire oublier la faute; et dans ce cas il n'y a pas à balancer. Cela est si peu contraire aux principes, que les législateurs les plus sévères.l'ont prévu et prescrit. C'est le sens de ces vers de Despréaux :

Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux , Trop resserré par l'art sort des règles prescrites , Et de Tari même appreod à franchir leurs limites.

11 en est de même dans tous les genres. Combien

de fois un grand général n'a-t-il pas manqué sciemment à quelqu'un des principes reçus, quand il a cru voir un moyen desuocèsdansuncas d'exception! Dira-t-on pour cela qu'il n'y a point d'art militaire , et qu'il ne faut pas l'étudier?

Une autre erreur, qui est la suite de celle-là , c'est de prétendre justifier ses fautes en alléguant celles des meilleurs écrivains : on a même été plus loin , et l'on a dit qu'il était de l'essence du génie de faire des fautes. Cela n'est vrai que dans le sens de Quintilien , quand il dit : Ils sont grands , mais pourtant ils sont hommes ' ;et dans le sens d'Horace, quand il dit qu'Homère , tout Homère qu'il est , sommeille quelquefois. Mais ce qui caractérise véritablement le génie, c'est d'avoir assez de beautés pour faire pardonner les fautes. Et de plus, l'indulgence se mesure encore sur le temps où l'on a écrit, et sur le plus ou moins de modèles que l'on avait. Quand une fois ils sont en grand nombre , les fÎMites ne sont plus racbetables qiu'à force de beautés. C'est donc là-(iessu8 qu'il faut s'examiner sérieusement, et se denjiandersi l'onn'esttpointdanslecasdediieeomme Hippolyte, quand U se compare à Thésée :

Aucuns monstres par moi domptés tusqu*ai]4ourd'hul Ne m*ont acquis le drott de felllir comme lui.

Les ennemis des règles de l'art , ne sachant à qui s'en prendre , en ont fait un crime à la philosophie; et parce que les meilleurs critiques ont été de bons philosophes, on leur a r^roché d*avoir mêlé la sécheresse de leurs procédés aux mouvements libres de l'imagination. Pour tout dire en un mot, on a prétendu de nos. jours que la philosophie nuit aux beaux-arts et contribue à leur décadence. Ce reproche bien examiné siB trouve faux sous tous les rapports. D'abord , à considérer les choses en général , il est impossible que la philosophie, qui n'est que l'étude du vrai, nuise aux beaux-arts, qui sont l'imitation du vrai. Et que font le philosophe moraliste et le poète? L'un et l'autre observent le cœur humain : l'un pour l'analyser, l'autre pour le peindre et rémouvoir. Le but est différent, mais l'objet considéré est le même. L'historien , l'orateur, peuventils se passer de cette science du raisonnement, de cette logique qui est la première leçon que donne la philosophie? Les études de la raison doivent donc nécessairement éclairer les travaux de l'imagination. Aussi n'est-ce que dans ce siècle qu'on a voulu séparer ce que toute l'antiquité regardait comme inséparable. L'esprit le plus vaste et le plus éclairé qu'elle ait eu, Aristote, de la même main dont il traçait les principes de la logique, de la politique et

■ Summi sunt, homines ^men.

INTRODUCTION

de la morale, a graré pour rimmortalité les règles essentielles de la poétique et de la rliétorique; et son ouTrage après tant de siècles révolus, est eor eore celui qui contient les meilleurs éléments de œs deux arts. Cioéron fut à la fois le plus grand orateor et le meillear philosophe dont Fancienne Rome se glorifie; et il est à remarquer que ses livres didactiques sur Féloquence sont tous, ainsi que ceux du sage de Stagyre, fondés sur des idées pfailbsophiques, quoique traités avec plw d^agrément et une dialeetique moins sévère.

QmDtilien, regardé encore aujouardlMii comme le précepteur du goût, a consacré un ehapître de ses huUMImu oraiotres à prouver FalKaoce néeessaîte de h phBosophie et de Téloquenee; et Plutarque et Tacite sont distingués par le titre d'écri* vains philosophes. Boilean est appelé le poêle de la raison, et la philoeof^ne d^Berace est eeHe de tons les honnêtes gras. Le mereeau le plus élo^ quent de la poésie anglaise est eelw où Pope adéve-> loppéles idéesdeLeibaHz et de Shaftesbury, comme Lucrèce celles d'Épieore. On sait combien Voltaire a semé d*idées philosophiques jusque dans ses ouyrages dMraagination. Ce n'est pas que ses passions n'aient égaré souvent sa philosophie : mais ce n*est pas ici le lieu d'examiner Pinfluence que cet honame extraordinaire a eue sur son siècle^ soit en hien , soit en mal.

Pourquoi donc a-t-on dit que la philosophie avait Torroropu le godt P Pourquoi a-t-on cité à ce sujet, rexemple de Fontenelle et de Sénèquef Cest qu*on ne s*est pas entendu ; è^est qu'on a pris rabuspour la chose , et les défttnts <Ib Hiomme pour ceux du genre. Ce n*est pas la philosophie quia gâté le style de Sénèque; au contraire , ce qui fait le mérite de ses ouvrages, c*est une foule de pensées higénteases, fortes et vraiment philosophiques, vendues pbis piquantes par la tournure et l'expression. Son* défaut capital, c^est la malheureuse fecilité de retourner sa pensée sous toules les ftaoes possibles, jusqu'à ce qu'il Tait épuisée : il ntsaR ni s'asréter ni chot* sir; il vous rassasie d'esprit; et cel^ stérile abondance n'a rien de commun avec la philosophie. Ce n'est pas elle non plus qui a mêlé mu agréments de Fontenelle l'affectation , la subtilité , la recherche , qui nuisent un peu an mérite de ses Mondes, et rendent fatigante la leetoié deses Dfaloguei, mais dont heureusement on retrouve peu de traces dans ses excellents .J^lo^âf des académiciens, dans son iiisMre desaracies : et la vraie philosophie, qui se montre dans ces deux ouvrages embdlie des grâces dn style , ne peut en aucune façon avoir produit

les travers du fliax bel-esprit que l'en repMèhe à ses autres productions.

Si , depuis qu'il est de4node de paarattre penser, on a voulu étrepenseurà toute force et à tout propos ; si l'on s'est cru obl^ de s'appesantir sur les matières délicates , et d^approfondîr ce qui était simple ; si l'on a vu des ^èces de théâtre n'être qu'une suite de moralités triviales et de Heux communs emphatiques , ce n'est pas une raison , ce ne semble , pour en accuser la philosophie ; comme il ne faut pas s'en prendre à la poésie et à Téloquence de ce qu'aujourd'hui l'on veut être poète dans une dissertation , et orateur dans une affiche.

Mais , dit-on , le siècle de la philosophie a succédé chez les Romains à cehiî de Fimagination , et cette époque a été celle de la corruption du goût et de la décadence des lettres. Il est vrai ; mais Ton tombe ici dans un sophisme très-commun, et que Ton emploie souvent faute de réflexion ou de bonne foi : de ce que deux choses sont ensemble, on conclut que Tune est la cause et Tautre Peffet. Rien n'est moins conséquent. Après qu*à Rome la poésie et réfoquence eurent été portées à la perfection , il arriva ce qui doit toujours arrfver par la nature des choses et le caractère de l'esprit humain , ce qui nous est arrivé à nous-mftnes après le siècre de Louis XIV, mais pourtant, quoi qu'on en dise , avec beaucoup plus de dédommagement et de gloire qu'il n'en resta aux Romains après le siècle d'Auguste. En effet, au moment où le génie s'éveille chez une nation , les premiers quf en ressentent Pinspiration puissante s^emparent nécessairement de ce que l'art a de plus heureux , dece que la nature a de plus beau. Ceux qui viennent après eux , même avec un talent égal, ont déjà moins d'avantages : fa difficulté devient plus grande en même temps que les juges deviennent plus exigeants; car l'opulence est superbe, et la satiété dédaigneuse. Quelques hommes supérieurs, assez éclairés pour sentir que le beau est le même dans tous les temps, luttent encore contre les premiers maîtres; et, puisant à to même source, cherchent à en tirer de nouvelles richesses : mais les autres, ne se sentant pas la même fSorce, se jettent enfouledans toutes les innovations bizarres etmonstrueuses que le mauvais goût peut inspirer, et que le capriceetlanouveautéfôntquelquefoisréussir. Alors l'art, les artistes et les juges sont également corrompus; c'est l'^oque de la décadence. Mais dans ce même moment, les esprits, en général plus exercés et plus raffinés, sesont tournés vers les soiences physiques et spécolatîMS^ on* cherche une gloire plus noavdleA mesure que celle des beaux-arts s'use pal^

INTRODUCTION

lliabitude. Ainsi t'établit h règne de la philosophie après celui des lettres et du génie : ce sont deux puissances qui se succèdent , mais dont Tune n'a ni combattu ni détrdné l'autre.

Laissons donc ceux qui se trompent ou qui veulent tromper, confondre sans cesse l'usage et Tabus, et ne voir dans les meilleures choses que l'excès qui les dénature. Le moyen de se défendre de leurs er* reurs, c'est d'en bien démêler le principe. On le retrouve très-bien exprimé dans un vers d'Horace* , traduit par Boileau :

In vitium ducit cutpmflêga.

C'est la crainte d'an mal qiil oondoit dans un pira.

Dans le siècle dernier, des pédants, qui ne savaient que des mots, injuriaient Corneille et Racine au nom d'Aristote, qui assurément n'y était pour rien ; censuraient des beautés qu'ils n'étaient pas capables de sentir, en citant des règles qu'ils n'étaient pas à portée de bien appliquer; prenaient en main les intérêts du goût, qui ne les aurait pas avoués pour ses apôtres. C'était un travers sans doute : de nos Jours, on s'en est servi pour accréditer un travers tout opposé. On a rejeté toutes les règles comme les tyrans du génie, quoiqu'elles ne soient en effet que ses guides; on a prêché le néologisme, en soutenant que chacun avait droit de se faire une langue pour ses pensées, quoique avec ce système on courût risque, au bout de quelque temps, de ne plus s'entendre du tout. On a décrié le goût comme timide et pusillanime, quoique ce soit lui seul qui enseigne à oser heureusement. Ces nouvelles doctrines ont germé pendant quelque temps dans une foule de têtes, surtout dans celles des jeunes gens. Il semblait que le talent et le goût ne pussent désormais se rencontrer ensemble : on vantait avec une sorte de fanatisme ceux qui avaient, disait-on, cE^foi^n^ d'avoir dit goût '. N'en est-ce pas assez pour que de jeunes têtes, fociles à exalter, aient aussitôt la prétention d*être de moitié dans ce noble orgueil et dans ce dédain sublime, et se persuadent que, dès que l'on manque de goût, on a infailliblement du génie? N'est-on pas trop heureux de pouvoir leur citer les Sophocle, les Démosthène, les Cicéron , les Virgile, les Horace, les Fénelon, les Racine, les Despréaux, les Voltaire, qui ont bien voulu s'abaisser jusqu'à avoir du goût, et qui n'ont pas cru se compromettre?

*' De ArU poetiea, v. SI. — BoOeao a dit dans son jért poéUgue, ehâot i :

SouTOit la peor d*DB aial nous eondiill 4 aof'iui pire.

^EipicsstoP6iMlcoles deteTourneor, en pariant de Shakespeara.

Au reste, dans ce moment où mon but est surtout d'établir quelques notions préliminaires , et de combattre quelques erreurs plus ou moins générales, je m'arrête sur une remarque essentielle, et dont l'application pourra souvent avoir lieu dans le cours de nos séances. Elle porte sur l'inconvénient attadié à ces mots de génie et de goût, aujourd'hui si souvent et si mal à propos répétés. Ce sont, ainsi que quelques autres termes particuliers à notre langue, des expressions abstraites en elles-mêmes, vagues et indéfinies dans leur acception, susceptibles d'équivoque et d'arbitraire, de manière que celui qui les emploie leur donne à peu près la valeur qui lui plaît. Cessortes de mots, et beaucoup d'autres du même genre, qui se sont établis depuis qu'on a porté jusqu'à l'excès l'envie de généraliser ses idées, semblent donner aux formes du style une tournure philosophique et une apparence de précision; mais, dans le fait /elles y répandent des nuages, si elles ne sont pas employées avec beaucoup de réserve et de justesse. Aussi l'accumulation des termes abstraits, qui couvrent souvent le défaut de pensées et faivorisent l'erreur et le sophisme, est un des vices dominants dans les écrivains de nos jours, même dans plusieurs de ceux qui ont d'ailleurs un mérite réel. Ce vice est particulièrement de notre . siècle; et de là vient l'habitude d'écrire et de parler sans s'entendre. Des exemples rendront cette observation sensible. Il n'y a rien de si commun aujourd'hui que de disputer sur le génie, de voir des hommes instruits mettre en question si tel ou tel auteur (et il s'agft des plus célèbres) en avait ou non : on entend demander encore tous les jours si Racine, si Voltaire étaient des hommes de génie; et remarquez que ceux qui élèvent ce singulier doute conviennent qu'ils ont fait de très-beaux ouvrages, des ouvrages qui peuvent servir de modèles; mais, au mot de génie, la dispute s'élève, et l'on ne peut plus s'accorder. N'est-il pas très-probable qu'une pareille discussion ne peut venir que de la différence des significations qu'on attache à ce mot, et même de la difficulté qu'on éprouve à le définir clairement ; car la plupart de ceux qui s'en servent sont trèsembarrassés quand il faut l'expliquer, et c'est encore un nouveau sujet de controverse. A la feveur de cet abus de mots, on trouve le moyen de refuser le génie aux plus grands écrivains, et de l'accorder aux plus mauvais; et l'on conçoit qu'il y a bien des gens qui s'accommodent de cet ar|;angement. Mais que l'on s'arrête à des idées nettes et précises, qu'on examine, par exemple, quand il est question d'un poète tragique, si les siyets sont bien choisis, les

INTRODUCTION

plant bien oodcos, les situations intéressantes et ▼raisemblables, les caractères conformes à la nature ; si le dialogae est raisonnable; si le style est TezpressioD juste des sentiments et des passions; s*i] est toujonts en proportion avec le sujet et les personnages; si la diction est pure et harmonieuse, si les seènes sont liées les unes aux autres , si tout est dair et motivé : tout cela peut se réduire en démonstration. Je suppose que, cet examen fait, Ton demande encore si celui qui a rempli toutes ces conditions a du génie (et Racine et Voltaire les ont remplies toutes), je crois qu'alors la question pourra paraître un peu éûrange. Aussi, pour se sauver de Tévidcnce, on se cache encore dans les téoèbresd'un mot abstrait. Tout ce que vous venez de détailler, dit-on, c'est TafTaire du goût : le goût est le sentiment des convenances, et c'est lui qui enseigne tout ce que TOUS venez de dire. Oui , j'avoue que le goût est le sentiment des convenances ; mais si son partage est si beau et si étendu, qu'il contienne tout ce que je viens d'exposer, je demande ce qui restera au génie. On répond que le génie c'est la création, et nous voilà retombés encore dans un de ces termes abstraits qu'il faut définir. Qu'est-ce que créer? Ce ne peut être ici fidre quelque chose de rien; car cela n'est donné qu'à Dieu : encore faut-il avouer que eette création est pour nous aussi incompréhensible qu'évidente. Cest donc simplement produire. — Ouf, dit-on encore; maïs le génie seul produit des choses neuves; en un mot, il invente, et l'invention est son caractère distinctif . — Expliquons - nous encore. Qu'est-ce qu'on entend par invention ? Est-ce celle d'un art? le premier qui en ait eu l'idée est-il le seul inventeur? L'arrêt serait dur; car enfin, Raphad n'a pas inventé la peinture, ni Sophocle la tragédie, ni Homère lui-même l'épopée, ni Molière la comédie; et il me semble qu'on ne leur conteste paslegâiie..

Il &ut donc en revenir à n'exiger d'autre invention que celle des ouvrages; et toute la difficulté sera d'assigner le degré de génie, selon qu'ils seront plus OQ moins heureusement inventés. Nous sommes donc parvenus, de définition en définition, à nous rapprocher de la vérité; car, indépendamment des ouvrages où Racine et Voltaire ont été imitateurs, on ne peut nier qu'il n'y en ait qui leur appartiennent en tonte propriété; et les voilà, non pas sans quelque peine, rentrés dans la classe des hommes de génie, depuis qu'on est convenu de s'entendre sur ce mot.

En Misant les ouvrages de Boileau, j'y reneontre deux passages dont le dernier surtout est

prouver que ce mot de ffénie, qui dans l'usage universel désigne aujourd'hui la plus grande supériorité en fait d'esprit et de talent, et qui est devenu le titre qu'on prend le plus exclusivement pour sol et qu'on dispute le plus aux autres, ne voulait dire, dans tous les écrivains du siècle de Louis XIV, que la disposition à telle ou telle chose.

On a va le vin et le hasard Inspirer quelquefois one muse grossière.

Et fournir sans génie on couplet à linlère.

Génie, est là bien évidemment pour aptitude naturelle, pour ce que nous appelons talent , dans le sens même le plus restreint. Il n'exprime aucune idée de prééminence; au lieu que, lorsque nous disons : C'^st un homme de génie , il y a du génie dans cet ouvrage : nous croyons dire ce qu'il y a de plus fort. Écoutons maintenant Boileau dans une de ses pré£EK^.

« Je me contenterai d'avertir d'une chose dont il « est bon qu'on soit instruit; c'est qu'en attaquant « dans mes satires les défauts de quantité d'écrivains de notre siècle, je n'ai pas prétendu pour cela dter à ces écrivains le mérite et les bonnes qualités qu'ils peuvent avoir d'ailleun. Je n'ai pas prétendu, dis-je, que Chapelain, par exemple, quoique assez méchant poète, n'ait pas fait autrefois, je ne sais comment , une assez belle ode, et qu'il n'y eût point d'esprft ni d'agrément dans les ouvrages de M. Quinault, quoique si éloignés de la perfection de Virgile. J'ajouterai même sur ce dernier, que, dans le temps où j'écrivis contre lui, nous étions tous deux fort jeunes, et qu'il n'avait pas fait alora beaucoup d'ouvrages qui lui ont dans la suite acquis une juste réputation. Je veux bien aussi avouer qu'il y a du génie dans les écrits de Saint-Amand, de Brébeuf, de Scudéiy, de Gotin, et de plusieurs autres que j'ai critiqués. » Ainsi donc, de l'aveu de Boileau, voilà Scudéry , Saint-Amand, Brébeuf et Cotin qui ont du génie. J'ai peur qu'il n'y ait là de quoi dégofiter un peu ceux qui ont tant d'envie d'en avoir ; car il est clair qu'avec-du génie on peut se trouver, au moins chez Despréaux , en assez mauvaise compagnie. Avouons que, pour les philosophes qui se sont amusés à observer les différentes valeun des termes en différents temps, ce n'est pas une chose peu curieuse que de voir Despréaux accorder à Cotin ce qu'aujourd'hui bien des gens refusent à Voltaire.

Je suis loin de conclure qu'il faille condamner l'usage où l'on est d'employer ces termes dans un sens absolu : cet usage est universel , ot Ton doit

eonire deux passages dont le dernier surtout est sens absolu : cet usage esi universel , oi i on aoii toès-remarquable, et qui tous deux achèvent de I parler la langue de tout le monde. J'ai voulu faire

id

INTRODUCTION

voir geuleineat qatil ne Mait i*en aerrir qp'eo y attachaot une idée daire et délemriiiée. Conmen* cens donc pw les eonelééffer en grammame»; car la grammaire est le fondement ëe toutes nos conmûsanoest puisqu'elle rend compte des mots qm sont les signes nécessaires des idées. Cenie vient d*un mot latin, genius, qui signifie, dans les fictions de Tancienne mythologie, Fétre imaginaire que Ton supposait présider à la naissance de chaque homme, influer sur sa destinée et sur son caractère, et faire son bonheur ou son malheur, sa force ou sa faiblesse. De là viennent, chez les anciens, ces idées de bon et de mauvais génie, qui sous dififérents noms ont fait le tour du monde. C'est dans ce sens que Racine, qui savait si bien adapter le style aux mœurs et aux personnages, fait dire à Néron , en parlant d'Agrippine :

Mon génie étonné Iremble devant le sfen.

Les Latins l'appliquèrent par extension au caractère el à l'humeur. Us avaient même une manière de parlar qjiA nous paraîtrait biensinguUèreenfiraneais : « Umter à son génie {genio indulgere) voulait dire ohez eux , se réjouir, s'abandonner à tousses goûts. En empruntant d'eux ce mot de génie, on l'a d'abord, employé comme eux, pour bon et mauvais génies et pour anonyme de caractère, perfide génie, farouche génie : ensuite on l'a étendu à la disposition naturelle aux sciences et aux arts de l'esprit et de l'imagination ; et alors onde modifiait en bien ou ea mal par une épithète :

Dans ion génie étroit U est tot^ooït eapUf.... Je meMue mon ro\ à won faible génie.... Et les knoindcee déCsats de ce maign génie....

Car on le personnifiait aussi , et rondisaitifM^ie pour un homme de génie :

Et par le» envieux un génie excité

Au comble de ion art est mille fols monté.

Mais ce qui pourra surprendre , c'est que ces deux mots, le génie, le goût, pris abstractivement ,. ne se trouvent jamais ni dans les vers de Boileau, ni dans laprose de Racine, ni dans les dissertations de Corneille, ni dans les pièces de Molière. Cette £açon de parler, comme Je l'ai déjà dit, est de notre siècle. Que signifie donc ce mot., le génie ^ pris ainsi éminemment, et dans le sens le plus étendu? Ce ne peut être autre chose q]ae la supériorité d'esprit et de talent; et conséquemment elle admet le plus et le moins , et peut s'appliquer à tout ce qui dépend des facultés intellectoelles. Ainsi l'on peut dire, en politique, le génie de Richelieu; en mathématiques , le génie de Newton ; dans l'art militaire, le génie

de Turenae; et ainsi des autres. En s'attachent à cette définition Ton est sâr au moins de savoir de quoi l'on parle. Demande-t-on si Féevîvam a du génie? examinez ses ouvrages. A-t-il atteint le but de son art ? a-t-îl de œs béantes qi^îl est donné à' peu d'hommes de produire? Cet exameni peut se porter Jusqu'à l'évidence, en partarf des principes et considérant les effets. Si le résuhat est en sa laveur, c'est donc un homme supérieur : il a donc du génie. Mats en a-t-il plus ou moins que tel eu tel? C'est ici que la discusaon n'a plus de terme, et que la réunion des avis est comme impossible. On est encore partagé entre Démosthène et Cicéron , entre Homère et Virgile ; on le sera eucore longtemps entre Corneille et Radne : c'est que chactm voit avec ses yeux , et sent avec ses organes. Tel tableau est plus ou moins beau , sdon l'œil qui le r^;arde , telle pièee plus ou moins belle, selon les connaissances et le caractère de ceia qui l'entendent. Chacim choisit ses auteurs, comme on choisit ses plaiars et ses sociétés* Ces sortes de questions aiguisent l'esprit des hommes éclairés , et amusent le loisir des ignorants. Nos jugements d'ailleurs sont en proportion de nos lumières : plus un auteur est près de la perfection , moins il a de vrais juges ; en un mot , après le talent, rien n'est plus rare que le gotU.

Ce mot, plus facile à définir que le génie, n'est employé, dans Despréaux et dans Molière, qu'avec une épithète qui le modifie :

Le méebant go6t dn siècle en cela me fait peur,

dit lé Misanthrope ; et quant à ce même Despréaux , qui a été Toracle du goût, le mot de goût ne se trouve que deux fois dans ses ouvrages.

n rit du maavais goût de tant d'esprits divers.... Au mauvais goût iniblio la belle fait la gaerre .

Ce mot, en passant du propre au figuré, peut se définir, connaissance du beau et du vrai , sentiment des convenanoes*. Voltaire en a fait une divinité; et l'on sent qu^elle Tinspiiuit cpiand il lui a élevé un Temple. C'est depuis lui surtout que Ton a employé si souvent ce mot dans un sens absolu ; mais on en a abusé beaucoup en voulant trop le séparer du génie et du talent, dont il est cependant une partie essoitielle et néoessaire. Il est aussi impossible qu'im auteur écrive avec beaucoup de goût sans avoir quelque talent , qu'il le serait qu'un homme montrâtun grand talent sans aucun goût. Seulement il en est de cette qualité comme de toutes les autres qui constituent l'artiste ; on en a plus ou

* Cette déflniUdn est ttop vague. Ile iraudralt-il IHB mieux dire avec le doctear Doscurct : « Le goût est le aentlment ap< préciateur des productions de la nature, des arft cl des lettres? »

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id

rooms , eomnie on a plus ou moins de facilité , de fécondité, d'énergie, de sensibilité, de grâce, d*hai^ monie. Croit-on , par exemple, que Corneille n*ait pas montré quelquefois un excellent goût dans ses beaux ouvrages? £t sans cela comment aurait-il purgé le théâtre de tous les ?ices qui Tinfectaient avant lui? comment aurait-il fait les premiers vers vraiment beaux, vraiment tragiques qu'on ait entendus sur la scène? Il eut sans doute moins de goût que Racine et Voltaire , et infiniment moins; mais il succédait de bien près à la barbarie , et 'c'est ce qu'oublient.sans cesse ou ce qu'affectent d'oublier ceux qui veulent s'autoriser de son exemple pour justifier leurs fiaiutes. Ils ne songent pas que ces Hautes ne sont phis excusables quand l'art et la langue sont formés et perfectionnés. Ce n'est pas qu'ils ne sentent cette vérité , mais ils voudraient y échapper. Cest pour cela qu'ils appellent défaut de goût ce qui est défaut de talent ; qu'ils s'efforcent de persuader que les préceptes du bon sens et du goût intimident, énervent, rétrécissent le génie. Pour leur répondre, on est obligé de révéler leur secret : c'est celui de l'amour-propre et de Timpuissanee. En effet, quand on leur a démontré toutes les fautes qu'ils ont commises , quelle ressource leur restet-il , si ce n'est d'affecter un mépris aussi faux que ridicule pour tous ces principes sur lesquels on les juge? Mais la dernière réponse à leur faire (et cette réponse est péremptoire] , c'est que tout ce qu'il y a en de .grands hommes , depuis la naissance des arts jusqu'à nos jours , a suivi ces règles qu'ils dédaignent , et qu'en les suivant on s'est élevé aux plus grandes beautés, et on a su éviter les fautes. Alors comment disconvenir qu'il n'y ait plus de faiblesse que de force à ne pas faire de même? Et si parmi ceux qui ont eu du génie, on cite quelqu'un dont les ouvrages offrent pourtant beaucoup de très-grands défauts, tel qu'a été parmi nous Crébillon, tout ce qu'on peut en conclure^ c'est qu'il avait un génie moins heureux et moins parfait , et qu'en conséquence il ne peut être mis auprfemier rang , ni placé dans la classe des maîtres et des modèles.

J'ai dit que ces deux mots, le génie et le go(U, pris ainsi dans un sens absolu, étaient particuliers à notre langue, et cela me conduit à une.dernière remarque sur ces abstractions , qui ont été aussi nuisibles en littérature qu'en métaphysique , parce qu'elles ont donné lieu à une foule de mauvais raisonnements. Ces deux mots, employés abstractivement, n'ont point de synonyme exact, point d'équivalent dans les langues anciennes. En grec et en latin, le yoiU ne pourrait guère se traduire que par jugement , et ce n'est pas à beaucoup près toute

rétendue que nous donnons à ce tenue. Quant à celui de génie, le mot grec ou latin ' qui pourrait mieux y répondre, n'exprime que l'esprit, l'intelligenee dans tous ses sens, et , comme on voit, ne rendrait pas notre idée. Us n'auraient pas pu exprimer en un seul mot la différence que nous mettons entre l'esprit et le génie ; il faudrait des ^thètes et des périphrases. Ces deux vers de Voltaire, par exemple.

Us sont eooora an raog des beaux-esprits , Mais exduB du nng des gaules,

seraient impossibles à traduire en grec ou en latin , autrement qu'en spécifiant les différences que les anciens spécifiaient toujours ; qu'en disant : ils sont encore au rang des esprits agréables, mais exclus du rang des esprits sublimes. Quant à la question proposée cî-dessus , si un homme qui a fait de beaux ouvrages a du génie, comme, dans les termes correspondants de leur langue, ou aurait l'air de demander si cet homme a la qualité sans laquelle il n'a pu faire ce qu'il a fait, il faudrait, je crois , bien du temps et des phrases pour la leur faire entendre; et, quand ils l'auraient comprise, ils pourraient bien n'y trouver aucun sens.

Les deux vers de Voltaire, que je viens de citer, nous rappellent encore un autre changement assez remarquable arrivé dans notre langue, relativement à la signification de ce mot de bel-esprit II ne se prenait autrefois que dans un sens très-favorable : c'était le titre le plus honorifique de ceux qui cultivaient les lettres. Boileau lui-même, au commencement de son ArtpoéU^y s'exprime ainsi :

O vous donc qui, brûlant d'âne aideor périUeuae, Courez du bel-esprit la carrière épineuse....

On dirait aiyourd'hui la carrièn du talent , la carrière du génie, parce que le mot de bei-esprit ne nous présente plus que l'idéed'uamériteseeoBdatte. Ce changement a dû s'opérer quand le nombre des écrivains qui pouvaient mériter d'être qualifiés de beaux-esprits est venu à se multiplier davantage. Alors ce qui appartenait à tant de gens n'a plus para une distincdon assez honorable, et l'on a cherdié d'autres termes pour exprimer la supériorité.

En vous arrêtant, messieurs, sur l'analyse que je viens d^ détailler, mon dessein a été de faire sentir combien il était important, surtout dans les matières délicates que nous aurons à traiter, de s'aasnr rer, aveclaplusgrande précision poasible,dunpport des mots avec les idées; et j'ai cru que ee dorait étire rolijet do mon promier travail. Avant de passer

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en revue les siècles mémorables que Ton a nommés par excellence les siècles du génie et du goût, il fallait commencer par bien entendre ces deux mots, objets de tant de vénération, et sujets de tant de méprises. J'ai parlé de la connexion qui ekiste nécessairement entre la philosophie et les beaux-arts, parce que nous aurons souvent occasion d'en observer les effets, les avantages et les abus, et qu'une poétique faite par un philosophe sera le premier ouvrage qui nous occupera. Les Institutions oratoires de Quintilien, les Dialogues de Gicéron sur l'éloquence, précéderont la lecture des orateurs-, et, en étudiant ces éléments des arts , ces lois du bon goût , en les appliquant ensuite à l'examen des modèles, vous reconnaîtrez avec plaisir que le beau est le même dans tous les temps, parce que la nature et la raison ne sauraient changer. Des ennemis de tout bien ont voulu tirer avantage de cette vérité pour taxer d'inutilité les discussions littéraires. A les entendre, tout a été dit. Et remarquez que ces gens à qui on ne peut rien apprendre ne sont pas ceux qui savent le plus. Je n'ignore pas que la raison qui est très-moderne en philosophie, est très-ancienne en fait de goût; mais , d'un autre côté , ce goût se compose de tant d'idées mixtes, l'art est si étendu et si varié, le beau a tant de nuances délicates et fugitives, qu'on peut encore, ce me semble, ajouter aux principes généraux une foule d'observations neuves , aussi utiles qu'agréables, sur l'application de ces mêmes principes; et ce genre de travail (si l'on peut donner ce nom à l'exercice le plus piquant pour l'esprit, le plus intéressant pour l'âme) ne peut avoir lieii que dans la lecture et l'analyse des écrivains de tous les rangs. Les cinq siècles qui ont marqué dans l'histoire de l'esprit humain passeront successivement sous nos yeux. On peut les caractériser sans doute par des traits généraux ; mais, dans ces aperçus rapides, il y a plus d'éclat que d'utilité. Ce qui est vraiment instructif, c'est l'examen raisonné de chaque auteur, c'est l'exact résumé des beautés et des défeuts, c'est cet emploi continuel du jugement et de la sensibilité. Et ne craignons pas de revenir sur dès auteurs trop connus. Que de choses à connaître encore dans ce que nous croyons savoir le mieux 1 Qui de nous, en relisant nos classiques, n'est pas souvent étonné d'y voir ce qu'il n'avait pas encore vu? Et combien nous verrions davantage, s'il se pouvait qu'un Racine, un Voltaire, nous révélât lui-même les secrets de son génie! Malheureusement c'est une sorte de conBdence que le génie ne Élit pas. Tâchons au moins de la lui dérober, autant qu'il est possible, par une étude attentive, et surprenons des secrets où nous n'étions pas initiés.

Hélas! le malheur des grands artistes, celui qui n'est connu que d'eux seuls, et dont ils ne se plaignent qu'entre eux, c'est de n'être pas assez sentis. Il y a , je l'avoue , un effet total qui constate le succès, et qui suffit à leur gloire; mais ces détails de la perfection, mais cette foule de traits précieux, 09 par tout ce qu'ils ont coûté, ou même parce qu'ils n*ont rien coûté du tout, voilà ce dont quelques connaisseurs jouissent seuls et dans le secret, ce que les applaudissements publics ne disent pas , ce que l'envie dissimule toujours, ce que l'ignorance ne peut jamais entendre, et ce qui, s'il était bien connu , serait la première récompense des vrais talents.

Eh bien ! imaginons-nous (car ce n'est pas dans ce temple des arts qu'on nous défendra les illusions heureuses de l'imagination), imaginons-nous que les ombres de ces grands hommes sont présentes à nos assemblées, et tâchons de leur rendre, au moins après leur mort , la seule jouissance peut-être qui leur ait manqué pendant leur vie; et que le génie consolé puisse se dire, pendant nos séances : Ils m'ont entendu.

Mais s'ils veulent avoir en nous des admirateurs , il faut qu'ils nous permettent d'oser être leurs juges; et c'est en ce moment qu'il convient de justifier par avance ce qu'il peut y avoir de témérité Apparente à relever des fautes dans des auteurs consacrés par une longue renommée et par l'admiration générale. Cest pourtant cette admiration même qui autorise en nous cette liberté, parce que c'est cette même liberté qui fonde l'admiration. Il en résulte que celle-ci n'est ni aveugle ni superstitieuse , et que l'autre n*estni injurieuse ni maligne. D'ailleurs, ce qu'il faut voir ici , ce n'est pas seulement un homme de lettres parlant des maîtres de l'art, c'est un siècle entier d'observations et d'e;[périence, dont les lumières , se réfléchissant sur tout ce qui l'a précédé , en éclairent également les beautés et les défauts. Qu'il soit donc, une fois pour toutes, bien statué, bien reconnu , quelque sujet que nous traitions, quelque auteur dont nous parlions, que nous n'avons ni ne pouvons avoir d'autre dessein, d'autre objet que le désir très-innocent et très-raisonnable de nous instruire en nous amusant; je dis nous, messieurs, car vous me permettrez , sans doute , de vous mettre tous en commua dans ces discussions littéraires, où je me flatte de n'être le plus souvent que votre interprète, et que, sans cette confiance, je n'aurais jamais eu le courage d'entreprendre, ni la force de poursuivre.

Évoquons sans crainte ces ombres illustres : quel'éclat qui les environne offusque et importune l'i-

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gnoranœ et l'en?îe ; mais nous, qui ne cherchêiis que rinstniction, rassemblons, s*il est possible, tous les rayons de leur gloire pour en former le jour de la vérité, et faisons de tant de clartés réunies un foyer de lumière qui repousse les ténèbres dont la barbarie menace de nous envelopper.

En TOUS invitant à ce lycée, on a voulu y réunir tous les genres d'instruction et d'amusement. En est-il un plus noble , plus intéressant que celui ^u'on vous y propose? Cest de vivre et de converser avec les grands hommes de tous les âges, depuis Homère jusqu'à Voltaire-, et depuis Archimède jusqu'à Buffon. Ce ne sera donc pas en yain que notre nation se glorifiera d'avoir mieux connu que les autres les avantages de la sociabilité, et tous les plaisirs des âmes honnêtes et des esprits cultivés. Il existera chez elle un lieu d'assemblée où les amateurs se réuniront pour étudier les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, et dont heureusement ne sera point exclu ce sexe qui , par sa seule présence, avertit de donner à l'instruction des formes plus douces et plus attirantes , commande à tout ce qui a reçu quelque éducation la décence et la réserve si nécessaires dans les assemblées littéraires , et , par un tact sûr et une sensibilité prompte, répand sur toutes les impressions ifu*il partage plus de charme et plus d'effet. Ici paraîtront ces auteurs immortels que le temps a consacrés, non pins comme dans les écoles, hérissés de tout l'appareil du pédantisme; non plus comme sur nos théâtres , entourés d'illusions et de prestiges , mais avec la grandeur qui leur est propre, et la simple majesté de leur génie. Ici leurs noms ne seront prononcés qu'avec les témoignages d'une vénération que n'affaiblira point l'aveu de quelques fautes mélérâ à tant de beautés. Cest auprès de vous que viendra se réfugier leur ^oire outragée , et que reposeront en-

tiers, au milieu de vos hommages , leurs monuments, que l'on voudrait mutiler. Nous sommes tous également leurs admirateurs et leurs disciples. Ce n'est point ma faible voix qui fera leur éloge; c'est votre admiration qui marquera leurs beautés ; et je croirai avoir atteint le but le plus désirable pour moi , si mes pensées ne vous paraissent autre chose que vos propres souvenirs. Peut-être aussi pourrai-je me flatter de n'avoir pas été tout à fait inutile , si le peu de moments que vous passerez ici vous porte à en consacrer quelques autres à l'étude de ces écrivains classiques, mal connus dans la première jeunesse, faits pour être sentis dans un âgé plus mûr, mais trop souvent négligés dans les distractions d'une vie dissipée. L'on ne s'instruit bien que par ses propres réflexions : c'est l'habitude , le chou de la lecture , qui entretient le goût du beau et l'amour du vrai; et, pour finir par un précepte du grand homme* qui a mis si souvent des vérités utiles dans des vers charmants,

S'occaper, c*eft savoir Joalr; L'oisiveté pèse et tounneote :

L*Ame est un feu iiall faut oounir, Et qui s*éteiot s*U ne s'aogmeote.

N. S. Od a justifié ici la philosophie des reproches qui ne doivent en effet tomber que sur l'abus qu'on en a fMt ; et c'est cet abus qui a si malheureusement influé sur les lettres comme sur la morale, sur le goAt comme sur les mœurs; On ne peut trop se garantir de cette erreur commune , de confondre l'abus avec la chose; et ce qui prouve que c'est seulement l'abus qu'il faut accuser, c'est que l'examen fera voir que ce ne sont point les véritables philosophes qui ont corrompu le goût , comme tout le reste , mais des hommes qui usurpaient ce titre et le déshonoraient : c'est ce qui sera développé dans la partie de cet ouvrage où je traiterai de la philosophie du dix-huitième siècle.

*Voltaiie.

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