CHAPITRE I". — Analyse de la poétique
d'yéristote.
Il ne fallait rien moins que tout le pédantîsme et tout le fonatisme des siècles qui ont prêché la irenaissanoé des lettres , pour exposer à une sorte de ridicule un nom tel que celui d* Aristote. On l'a plresque rendu responsable de l'extravagance de ses enthousiastes. Mais celui qui disait, en parlant de son maître, Je suis ami de Platon, mais encore plus de la vérité y ^n'avait pas enseigné aux hommes à préférer Pautorité à l'évidence; et celui qui leur avait appris le premier à soumettre toutes leurs idées aux formes du raisonnement n'aurait pas avoué pour disciples des hommes qui croyaient répondre à tout par ce seul mot : Le maître l'a dit. Sa dialectique , étant devenue le fondement de la théologie , rendit sa doctrine pour ainsi dire sacrée, en la liant à celle de l'Église : de là ces arrêts des tribunaux, qui, jusque dans le siècle dernier, défendaient d'enseigner dans les écoles une autre philosophie que la sienne. Le sage paisible qui conversait dans le lycée d'Athènes sur les éléments de (a logique ne pouvait pas prévoir qu'un jour la f âge de rargumentation , se joignant à la frénésie de Tesprît de secte, produirait des meurtres et des crimes, et qu'on s*égorgerait au nom d' Aristote. Mais ce nom , quoiqu'on en ait fait un si funeste abus , n'en est pas moins respectable. Aujourd'hui même que les progrès de la raison ont comme anéanti une partie de ses ouvrages, ce qui lui reste suffit encore pour eo faire un homme prodigieux. Ce fut certainement une des têtes les plus fortes et les plus pensantes que
LA HAara. — T03« I.
la nature ait organisées. Il embrassa tout ce qui est du ressort de l'esprit humain, si l'on excepte les talents de l'imagination; encore, s'il ne fut ni ora* teur ni poète *, il dicta du moins d'excellents pré«eeptes à l'éloquence et à la poésie. Son ouvrage le plus étonnant est sans contredit sa Logique. Il fut le créateur de cette^scîence, qui est le fondement de toutes les autres; et, pour peu qu'on y réfléchisse , on ne peut voir qu'avec admiration ce qu'il a fallu de sagacité et de travail pour réduire tous les raisonnements possibles à un petit nombre de formes précises, avec lesquelles ils sont nécessairement eoûséquents , et hors desquelles ils ne peuvent jamais l'être. II paraît avoir senti quel honneur cet ouvrage pouvait lui faire; car, à la fin de ses Analytiques, où ce chef-d'œuvre de m'éthode est contenu , il a soin d'avertir que les autres sujets qu'il a traités lui sont communs avec beaucoup d'auteurs , mais que cette manière est toute neuve , et que tout ce qu'il en a dit n'avait jamais été dit avant lui. // m'en a coûté, ajoute-t-il, bien du temps et bien de ta peine. On me doit donc de l'indulgence pour ce que J'ai pu omettre , et delà reconnaissance pour ce que j'ai su découvrir.
Un de ses plus grands mohuments est son Histoire des Animaux; et c'est aussi un des plus beaux de l'antiquité. Pour composer cet ouvrage, son disciple Alexandre lui fournit huit cents talents , environ cinq millions d'aujourd'hui , et donna des ordres pour faire chercher les animaux les plus rares dans toutes les parties de la terre. Un pareil pré«
* Aristote fat poète; peut-être m6me fut-U orateur.
sent et de pareils ordreô ne pouvaient être donnés que par Alexandre. C'étaient de grands secours, il est vrai; mais ce qu'Aristote tira de son génie est eiiore au-dessus, si Ton s*en rapporte à un juge dont personne ne niera la compétence en ces matières, à Buffon. Voici comme il en parle dans le premier des discours qui précèdent son Histoire naturelle; et j*ai cru qu'on entendrait avec quelque plaisir Buffon parlant d'Aristote.
« Son Histoire des ÀnimattXf dît-il, est peut-être encore ai^ourd'hai ce que nous avons de mieux fait en ce genre... H les connut peat-ètre mieux et sous des vues plus générales qu'on ne les connatt aujourd'hui.... Il accumule les faits, et n'écrit pas un mot qui soit inutUe. Aussi a-t-il compris dans un petit volume un nombre infini de différei^ faits ; et j^ ne crois pas qu'il soit possible de réduire & de moindre? termes tout ce qu'il avait à dire sur cette matière , qui paratt si peu susceptible de précision qu'il (allait un génie comme le sien pour y conserver en même temps de l'ordre et de la netteté. Cet ouvrage d'Aristote s'est présenté à mes yeux comme une table des matières qu'on aurait extraite avec le -plus grand soin de plusieurs milliers de volumes remplis de descriptions et d'observations de toute espèce ; c'est l'abrégé le plus savant qui ait Jamais été &it , si la science est en effet l'histoire des faits : et quand même on supposerait qu'Aria tote aurait tiré de tous les livres de son temps ce qu'il a mis dans le sien, le plan de l'ouvrage, sa distribution, le choix des exemples , la justesse des comparaisons , une certaine tournure dans les idées , que j'appellerais volontiers le caractère philosophique , ne laissent pas douter qu'il ne fùt lui-même beaucoup plus riche que oettx dont il aurait emprunté. »
Voilà quel a été cet Aristote que Ton a presque voulu envelopper dans le mépris que, depuis Descartes, on a conçu pour la scolastique. Cette prétendue science u*est en effet qu'un tissu d'abstractions chimériques et de généralités illusoires, sur lesquelles on peut disputer à l'infini sans rien apprendre et sans rien comprendre; et il faut convenir qu'elle est fondée tout entière sur la métaphysique d' Aristote , qui ne vaut pas mieux. C'est pourtant à lui qu'on est redevable de cet axiome célèbre dans l'ancienne philosophie, et adopté dans la nôtre, queles idées qui sont les représentations des objets, arrivent à nos esprits par l'organe des sens. C'est le principe fondamental de la métaphysique de Locke et de Condillac ; c'était peut-être la seule vérité essentielle qu'il y eût dans celle d'Aristote, et c'est la seule qu'on ait rejetée dans les écoles , parce qu'elle était contraire aux idées innées , regardées longtemps comme une croyance religieuse , et abandonnées généralement depuis les grandes découvertes^ des modernes, qui sont les vrais fondateurs de la saine métaphysique. Au reste, s'il s'est égaré dans cette carrière à l'époque où la philosophie venait de
l'ouvrir, it semble que ses erreurs excusables tiennent à la nature même de l'esprit humain. En effet , il doit arriver dans les sciences naturelles et spéculatives Je contraire de ce qu'on a toujours observé dans les arts et dans les lettres. Ici le progrès est toujours rapide, la perfection prompte; on vole au but dès qu'il est indiqué, parce que ce but est certain, et que la route est bientôt connue : aussi la belle po^ie et la vraie éloquence remontent aux époques les plus reculées. Mais les deux choses qui contribuent le plus àavancer les succès en ce genre, c'est-à-dire la promptitude à saisir les objets et la disposition à imiter, sont précisément ce qui retarde la marche de l'homme dans la recherche de la vérité. Celle-ci ne se laisse pas approcher aisément : on n'arrive jusqu'à elle que par le chemin de l'expérience , qui est long et pénible. L'esprit humain est impatient, et l'expérience est tardive : de là vient qu'il s'attache à ces fantômes séduisants qu'on appelle systèmes, qui le flattent d'ailleurs par ce qu'il y a chez lui de plus aisé à séduire, l'imagination et l'amour-propre. Il y a plus : c'est que les plus grands esprits sont les plus susceptibles de l'illusion des systèmes. Leur vaste intelligence ne peut souffrir ce qui l'arrête ; le doute est pour eux un état violent ; et c'est ainsi qu^un Descartes, un Leibnitz, eu cherchant les premiers principes des choses, rencontrent, l'un des tourbillons, l'autre des monades. Quand depareils guides ont marché en avabt, le reste des hommes, naturellement imitateur, suit comme un troupeau ; et l'on emploie à étudier les erreurs , le temps qu'on aurait pu mettre à chercher la vérité. Les bornes de l'esprit d'Aristote ont été en philosophie, pendant vingt siècles, les bornes de l'esprit humain. Ce n'est qu'au temps des Galilée , des Copernic, des Bacon , qu'enfin l'on a compris qu'il valait mieux observer notre monde que d'en faire un » et qu'une bonne expérience qui apprenait un fait valait mieux que le plus ingénieux système qui ne prouve rien. Alors est tombée la philosophie d'Aristote, mais non pas sa gloire avec elle , puisque cette gloire est fondée, comme nous l'avons vu, sur des titres que le temps a consacrés.
Ce n'est pas que, dans ses meilleurs ouvrages , sa manière d'écrire n'ait des défauts très-marqués. Il pousse jusqu'à l'excès l'austérité du style philosophique et l'afiPectation de la méthode : de là naissent la sécheresse et la diffusion. Il semble qu'il ait voulu être en tout l'opposé de son maître Platon , et que, non content d'enseigner une autre doctrine, il ait voulu aussi se faire un autre style. On reprochait à Platon trop d'ornements : Aristote n'en a point du tout. Pour se résoudre à le lire, il faut être dcter-
ANCIENS. — POÉSIE
miné à sMnstruire. Il tombe aussi de temps en temps dans Tobscurité; de sorte qu'après avoir paru, dans ses longueurs et ses répétitions , se dé6er trop de rintelligence de ses lecteurs , il semble ensuite y compter beaucoup trop. On a su de nos jours réduire à un petit espace toute la substance de sa Logigue, qui est très-étendue. Sa Poétique ^ dont nous u*avons qu'une partie , qui fait beaucoup regretter le reste , a embarrassé en plus d'un endroit et divisé les plus habiles interprètes. Sa Rhétorique^ dont Quîntilien a emprunté toutes ses idées principales , ses divisions, ses définitions, est abstraite et prolixe dans les premières parties; mais pour le fond des choses, c'est un modèle d'analyse. Ces deux écrits sont, avec ses traités de Politique^ ce qu'il a produit de plus parfait. On se souvient avec plaisir qu'Aristote les a composés pour Alexandre , et ces deux noms forment, après tant de siècles , une belle association de gidre. C'est une exception de plus (car il y en a encore quelques autres} à ce principe si énergiquement établi par Thomas, sur le peu d*acoord qui se trouve ordinairement entre les rois et les philosophes. Lewrgrandew, dit-il , se choque et se repousse. Ce n'était pas là ce que pensait Philippe , roi de Macédoine , lorsqu'il écrivit h Aristote cette lettre fameuse, si souvent citée, et qui ne saurait trop l'être : Je vous apprends qu'il m'est né itnJUs, Je remercie les dieux, non pas tant de me Faix^r donné, que de l'avoir fait naitre du temps (fjristote. Le précepteur d'Alexandre ne se sépara de lui qu'au moment où ce prince partit pour la conquête de la Perse. Il obtint du père de son élève les plus grands privilèges pour la ville de Stagyre, sa patrie , et pour Athènes , qui était déjà celle des arts. C'est aussi à Athènes qu'il se retira , pour philosopher dans une république après avoir élevé un roi. Les Athéniens lui donnèrent le Lycée pour y ouvrir son école , et ce nom seul vous avertit que ce peu de mots que je viens de dire à sa louange n'était pas déplacé dans cette assemblée : ce sera peut-être un fait assez remarquable dans l'histoire de l'esprit humain, que, plus de deux mille ans après qu'Aristote eut ouvert le Lycée d'Athènes , son éloge et ses ouvrages aient été lus à l'ouverture du Lycée français.
Passons à l'analyse de sa Poétique.
Quand nous lisons un poème ou que nous assistons à la représentation d'un drame, nous sommes tous portés à nous rendre compte de ce qui nous a plos ou moins affectés soit dans l'ensemble, soit dans les détails de l'ouvrage : c'est là l'espèce de critique qui semble appartenir à tout le monde, et qui est aussi la plos amusante. Mais quand il s'agit de
remonter aux premiers principes des arts, et de suivre dans cette recherché un philosophe législateur, il faut une attention plus particulière et plus soute» nue. Cest pour cela, qu'on ne fait lire à la première jeunesse aucun ouvrage de ce genre; on croit cette étude trop forte pour cet âge : mais elle estattachante pour un âge plus mûr, et l'on voit alors avec plaisir toute la justesse et toute l'étendue de ces vues générales et de ces idées primitives, dont l'application se trouve la même dans tous les temps. Ainsi donc , ayant à parler de la poésie, le plus ancien de tous les arts de l'esprit chez tous les peuples connus, et qui paraît le plus naturel à l'homme, cherchons d'abord, avec le guide que nous avons choisi ,' pourquoi cet art a été cultivé le premier, et sur quoi est fondé le plaisir qu'il nous procure. Aristote en donne deux raisons.
« La poésie semble devoir sa naissance à deux choseï que la natare a mises en noas. Noos avons tous pour Timitation un penchant qui se manifeste dès noti-e enfance. L'homme est le plus imitatif des animaux : c'est même une des propriétés qui nous distinguent d'eux. C'est par l'ImitatioD qne nous prenons nos premières leçons ; enfin tout ce qui est imité nous platt Des objets que nous ne verrions qu'avec penie s'ils étaient réels, des bétes hideuses, des cadavres, nous les voyons avec plaisir dans on tableau (chap. iv). »
Tontes ces idées vous paraissent sans doute justes
et incontestables; et vous avez dû reconnaître dans
la dernière phrase la source où Despréaux a puisé
ce morceau de son Art poétique (chap. m) :
n n'est point de serpent ni de monstre odieax
Qui , par l'art imité , ne puisse plaire aux yeux , etc.
Mais , en reconnaissant la vérité du principe, remarquons qu'il est susceptible de quelque restriction, et qu'il en est de même de presque tous ceux que nous avons à établir. Lo même bon sens qui les a dictés enseigne à ne pas les prendre dans une gé- ^ néralité rigoureuse, qui n'est faite que pour les axiomes mathématiques. Ainsi , quoique l'imitation soit une source de plaisir, il ne faut pas croire que tout^ soit également imitable. Dans la peinture même, ^ dont le principal objet est l'imitation matérielle, il y a un choix à faûre, et bien des choses ne seraient pas bonnes à peindre; à plus forte raison dans la poésie, qui doit surtout imiter avec choix, et embellir en imitant. Ce précepte parait bien simplft Horace et Despréaux ont tous deux fait une loi de cette restriction judicieuse qu'Aristote lui-même a * mise en principe général , comme nous le verrons tout à l'heure en suivant la marche qu'il a tenue. Cependant rien n'est si commun que de l'oublier^ même depuis que l'art est perfectionné; et si q|ielque chose peut faire voir combien l'esipt humain
est sujet à s^égarer, c'est que , dès le premier pas que nous faisons , venant à peine de poser une vérité fondamentale, nous rencontrons aussitôt l'abus qu*on en a fait. Je ne parle pas seulement des Anglais, à qui Tauteur du Temple du Goût a dit avec tant de raison :
Sar votre théâtre infecté D^horrearSf de gibets, de carnages, Mettez donc plus de vérité , Avec de plas nobles images.
Mais nous-mêmes , à qui Texemple de Corneille et^de Racine apprit dans le siècle dernier à être plus délicats, nous commençons à revenir, depuis quelques années, aux horreurs révoltantes ou dégoûtantes qui appartiennent à Tenfance de Part. Les exemples en sont si nombreux et si connus, qu'il serait iuutile de les citer ici ; nous aurons assez sol^ vent l'occasion d'en parler ailleurs.
Quand Voltaire donna Tancréde, le bruit se répandit que l'on verrait sur la scène Péchafaud où devait périr Aménaïde. Rien n'était plus faux; et jamais l'auteur n'y avait pensé. Quelqu'un lui écrivit à ce sujet : Gardezrvous bien de donner cet exempie ; car si le génie élève un échafawi sur la scène y les imitateurs y attacheront le roué.
Au reste, il est également dans l'ordre des choses que la médiocrité produise c«s sortes de monstres à l'époque oiï l'on se tourmente pour trouver le mieux , faute de connaître la limite du bien ; que l'amour de la nouveauté les fasse applaudir , et que la raison s'en moque. Mais ce qui n'est pas juste, c'est de prétendre aux honneurs de la sensibilité , quand on abesoin de pareilles émotions; car la sensibilité est encore un de ces mots parasites qui composent le dictionnaire du jour. On en abuse ^vec une si ridicule profusion, qu'il faut aujourd'hui qu'une personne sensée prenne bien garde où elle place ce mot, si elle ne veut pas tomber dans le ridicule à la mode. Cest l'expression favorite de^ gens blasés , qui , ne . pouvant plus être émus de rien , veulent pourtant qu'on parvienne à les émouvoir, et se plaignent toujours d'un manque de sensibilité, qui , dans le fait, n'est que chez eux. C'est pour eux qu'il faut des spectacles atroces, comme il faut des exécutions à la populace; c'est pour eux que les auteurs ont le ttinsport au cerveau, et que les acteurs ont des convulsions; en un mot, c'est la manie des extrêmes, si fatale à toute espèce de jouissance; c'est là ce qu'on appelle aujourd'hui la sensibilité. Quel est pourtant celui qui en a? C'est l'homme qui laisse échapper une larme quand par hasard il entend au théâtre quelques vers de Racine prononcés avec Taccent de4a vérité, et non pas celui qui crie bravo
lorsque... Je laisse à chacun de vous à finir une phrase qui , en vérité , n'est embarrassante que pour moi.
Les réflexions sur la première proposition d'Aristote nous ont menés un peu loiâ. Revenons à cette espèce de charme que l'imitation a pour tous les hommes, et dont ensuite Aristote veut assigner la cause.
« C'est, dit-il, que non-seulement les sages, mais tous les hommes en général , ont dn plaisir à apprendre, et que pour apprendre il n'est point de voie plus courte que Timage(rv}.»
Cette idée est aussi juste que profonde, mais il me semble qu'on pourrait lui donner plus d'étendue , en faisant entrer notre imagination pour beaucoup dans ce que l'auteur attribue ici à la seule raison. Toute imitation, en effet, exerce agréablement notre imagination , qui n'est que la faculté de nous représenter les objets comme s'ils étaient présents ; et c'est toujours un plaisir pour nous de comparer les images que l'art nous présente , avec celles que nous avons déjà dans l'esprit.
La seconde cause originelle de la poésie est, suivant Aristote, le goût que nous avons pour le rhythme et le chant, goût qui ne nous est pas moins naturel que celui de l'imitation. Pour sentir combien cette observation est juste, il faut se souvenir que les premiers vers ont été chantés, et de plus, que, dans toutes les langues connues , on ne chante guère que des paroles mesurées ; ce qui prouve l'affinité du chant et du rhythme. Comme ce dernier mot, tiré du grec, est devenu en français d'un usage très-commun , il est à propos d'en donner une explication précise; car lorsque les mots techniques deviennent usuels, il arrive souvent aux gens peu instruits de les appliquer mal à propos quand ils s'en servent, ou de les entendre mal quand ils les lisent. On définit 1^ rhythme un espace déterminé, fait pour symétriser avec un autre du même genre * . Cette définition générale est nécessairement un peu abstraite : elle va devenir beaucoup plus claire en l'appliquant aux trois chosesquisont principalement susceptibles du rhythme, au discours, au chant, et à la danse. Dans le discours, le rhythme est une suite déterminée de syllabes ou de mots qui symétrîse avec une autre suite pareille, comme, par exemple, le rhythme de notre vers alexandrin est composé de douze syllabes qui donnent à tous les vers du même genre une égale durée par leurs intervalles et par leurs combinaisons. Dans la danse , le rhythme est une suite de mouvements qui symétrisent entre eux
■ Batteux, les q%uiire Poétiques.
ANCIENS. — POÉSIE
par leur forme, j>ar leur nombre, par leur durée. Il est recoQDU que rien n'est si naturel à rhomme que le rhythme : les forgerons frappent le fer en cadence, comme Virgile Ta remarqué des Gyclopes ; et même la plupart de nos mouvements sont à peu près rhythmiques, c'est-à-dire ont une sorte de régularité. Cette disposition au rbytbme a conduit à mesurer les paroles, ce qui a donné le vers; et à mesurer les sons, ce qui a produit la musique. On fit d'abord, dit Aristute, des essais spontanés, des Impromptus ; car le mot dont il se sert emporte cette idée. Ces essais, en se développant peu à peu, donnèrent nais* sance h la poésie, qui se partagea d'abord en deux genres, suivant le caractère des auteurs : l'béroique, qui était consacrée la louange desdieux et des héros; le satirique, qui peignait les hommes méchants et videux. Dans la suite, l'épopée, menant du récit à l'action, produisit la tragédie; et la satire, par le même moyen , fit naître la comédie. Aristote ajoute :
« La tngédie et la oooiédie s'étant une (ois montrées , tous ceux que leur génie portait à l'un ou à l'autre de ces deux genres préférèrent, les uns des comédies an lien de Satires, les autres des tragédies an lien de poèmes liéroiqnes, parée qne ces nouvelles compesMions avalent plus d'éclat y eldoonaient aux j^èoes plosde célébrité (ivj. »
Cette remarque prouve que chez les Grecs, comme parmi nous , la poésie dramatique fut toujours mise au premier rang. L'on peut observer aussi que, parmi les différents genres de poésie grecque , dont Aristote promet de parler dtins cette partie de son trâté qui a été perdue, il y en a dont il ne nous reste aucun monument, le dithyrambe, le nome, la satire , et les mimes. Les mimes étaient, à ce qu'on croit, d'après quelques passages des anciens, une sorte de poésie très-liceodeuse. Le nome était un poème religieux fhit pour les solennités. Le dithyrambe était destiné originairement à célébrer les exploits de Bacchus, et par la suite s'étendit à des sujets analogues, c'est-à-dire à l'éloge des hommes fameux. H ne reste rien de tout cela que le non. On saitqu'Archiloque, Uipponax, et beaucoup d'autres, ont £ût des satires personnelles; mais les Grecs appelaient aussi du nom de satire des drames d'une liecnoe et d'une gaieté burlesque. Le Cyclope d'Euripide est le seul drame de cette espèce qui soit parvenu jusqu'à nous : il ne fait pas regretter beaucoup les autres.
Aristote dit peu de dioses de la comédie et de répopée, parce qu'il se réservait d'en parler dans la suite de son traité. Selon lui, Fépopée est, comme la tragédie, une imitation du beau par le discours : elle co diffère en ce qu'elle imite par le récit , au lira que fautre imite par l'action. A cette différence
de forme il joint cdle de l'étendue, qui est indéter minée dans l'épopée, au lieu que la tragédie tâche de se renfermer (ce sont les termes de l'auteur^ dans un tour de soleil, ou s'étend peu au delà. On voit qu' Aristote est ici fort éloigné de ce rigorisme pédantesque que l'on a voulu reprocher à ses principes. Il laisse à ce que nous appelons la règle des vingt-quatre heures cette latitude raisonnable sans laqudle il faudrait se priver de plusieurs sujets intéressants, et il ne donne pas au calcul de qudques heures de plus ou de moins plus d'Importance qu'il n'enfaïut. Quant à l'épopée comparée à la tragédie , il dit très-judicieusement :
a Tout ce qui est dans l'épopée est aiissi dans la tragédie; mais tout ce qui est dans la tragédie n'est pas dans l'épopée. »
Il regarde celle-ci comme susceptible indifféremment de recevoir la prose ou les vers, opinion qui n'est pas celle des modernes : quelques-uns se sont efforcés de la soutenir ; mais elle est en général regardée comme «un paradoxe; et le TéUniaque, tout admirable qu'il est, n^a pu obtenir parmi nous le titre de poëme, que l'auteur lui-même n'avait jamais songé à lui donner. S» l'on cherche la raison de cette différeneod'avis entre les anciens et nous, je crois qu'elle peut tenir à la haute idée que nous attachons avec justice au mérite si rare d'écrire bien en vers dans une langue où la versification est si prodigieusement diffldie. Nous n'avons pas voulu séparer ce mérite d'un aussi grand ouvrage que le poëme épique, et en tout il neutre guère dans nos idées de séparer la poésie de la versification. Je crMs qu'encela nous avons très-grande raison. Ltfdifficulté à vaincre , non-seulement ajoute aux beaux-arts un charme de plus quand elle est vaincue , mais elle ouvre une source abondante de nouvelles beautés. H ne faut pas prostituer les honneurs d'un aussi bel art que la poésie. Si l'on pouvait être poète en prose, trop de gens voudraient l'être; et l'on conviendra qu'il y en a déjà bien assez. Au reste il ne paraît pas que les Latins aient pensé là-dessus autrement que nous , ni qu'ils aient eu l'idée d'un poëme qui ne fût pas en vers. On peut croire quechez lesGrees mêmes l'opinion générale avait prévalu sur oelle d' Aristote, puisqu'on ne connaît aucun passage des anciens d'où Ton puisse inférer qu'un prosateur ait été regardé comme un poëte. Je crois pouvoir rappeler à cette occasion une expression plaisante de Voltaire , que sans doute il ne &ut pas prendre plus sérieusement qu'il ne l'entendait lui-mêmo, mais qui peint assez bien l'enthousiasme quil voulait qu'un poëte eût pour son art. Un de ses amis , entrant cheE lui comme il travaillait, ^ulut se retira de peur de
le déranger. Entrez, entrez, lui dit gaiement Voltaire, je ne fais que de la vile prose. Quand on «onge au mérite de la sienne, on conçoit aisément quelle valeur il faut donner à cette plaisanterie.
A l'égard de la comédie , Toiei le peu qu^en dit Aristote :
u On sait par quels degrés et par quels auteurs la tragédie s'est perfectionnée. H n'en est pas de même de la comédie , parce qae celle-ci n'attira pas dans ses commencements la même attention : ce ftit même assez tard qne les arcliontes ai donnèrent le divertissement au peuple. On y voyait figurer des acteurs volontaires qui n'étaient ni aui; gages ni aux oidrps du gouvernement, liais quand une fois elle eut pris une certaine forme , elle eut aussi ses auteurs qui sout renommés. On sait que ce fut Épicharme et Phormis qui commencèrent à y mettre une action. Tous deux étaient Siciliens : ainsi la comédie est originaire de Sicile. Ctiez les Athéniens , Cratès Ait le premier qui abaa' donna l'espèce de comédie nommée personnelle parce qu'elle nonmiait les personnes et représentait des actions réelles. Ce genre d'ouvrage ayant été défendu par les magistrats, Cratès fut le premier qui prit pour SHJets de ses pièces des noms inventés et des actions imaginaires (v). »
Tout ce que Ton peut oliserver ici, c'est l'usage des anciens, de faire des représentations théâtrale^ une solennité publique. Parmi les archontes, premiers magistrats d'Athènes , il y en avait un chargé spécialement de la direction des spectacles. Il achetait les pièces des auteurs, et les faisait jouer aux dépens de l'État. Cet établissement dut produire deux effets : il empêcha que l'art ne fût perfectionné dans toutes ses parties , comme il l'a été parmi nous , ou l'habitude d'un spectacle journalier a exercé davantage l'esprit des juges, et les a rendus plus diflQciles; mais, d'un autre cdté, cet établissement prévint la satiété, et s'opposa plus longtemps À la corruption de l'art : du moins ne voyons-nous pas que les Grecs, après Euripide et Sophocle, soient tombés , comme nous, dans l'oubli total de toutes les règles du bon sens. Cest au temps de ces deux grands hommes, et surtout par leurs ouvrages, que la tragédie fut portée à son plus baut point 4e splendeur.
« Après divers changements , dit Aristote , elle s'est fixée à la forme qu'elle a maintenant, et qui 'est sa véritable forme; mais d'examiner si elle a atteint on non toute sa perfection , soit relativement au théâtre , soit considérée en elle-même, c'est une autre question (iv). »
Il ne juge point à propos d'entrer dans cette question, que peut-être il traitait dans ce que nous avons perdu. Au reste, cette réserve à prononcer marque un esprit très-sage, qui ne peut poser ni les bornes de l'art ni celles du génie. 11 définit la comédie un^miteUiôn du mauvais;
non dumauvais pris dans UnUe son étendue, niais de cehtiquicause la honte etproduit lertdicule{r). C'estavoir, ce me semble, très-bien saisi Tobjet principal et le caractère distinctif de la comédie. L'expérience a justifié Je législateur toutes les fois qu'on a voulu attaquer dans la comédie des yices odieux , plutôt que des travers et des ridicules. L'auteur du Glorieux a échoué dans l'Ingrat, Ce n'est pas que Tartufe ne le soit „ et d'une manière horrible ; mais les grimaces de son hypocrisie et ses expressions dévotes, mêlées à ses entreprises amoureuses , donnent à son rôle une tournure comique , qui en tempère l'atrocité'et la bassesse ; et c'est le chef-d'œuvre de l'art de l'avoir rendu théâtral.
Après ces vues générales , Aristote commence à considérer la tragédie, qu'il paraît avoir regardée comme l'effort le plus grand et le plus difficile de tous les arts de l'imagination. Il la définît
« L'imitation d'une action grave , entièref, d'une certaine étendue ; Imitation qui se fidt par le discours dont les ornements concourent à l'objet du poème , qui doit , par la terreur et la pitié, corriger en nous les mêmes passions (v) . »
Je m'arrêterai d*abord sur le dernier article de cette définition, parce qu'il a été mal interprété, et qu'en effet il était susceptible de l'être. Il n'y a personne qui ne demande d'abord ce que veut dire corriger, purger (car c'est le mot du. texte grec) la terreur et la pitié en les inspirant. Dans le siècle dernier, où tous les critiques s'étaient accordés à vouloir qu'il fût de l'essence de tous les ouvrages d'imagination d'avoir avant tout un but moral , on crut retrouver cette prétendue règle dans le passage dont il s'agit. Toutes les explications se firent en conséquence. Voici celle de Corneille, qui est la plus plausible dans ce sens, et la mieux énoncée :
« La pitié d'un malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte à la crainte d'un pareil pour nous , cette crainte au désir de l'éviter, et ce désir, à purger , modérer, rectifier et même déraciner en nous la passion qui plonge, à nos yeux , dans ce malheur les personnes que nous plaignons , par cette raison commune , mais naturelle et indubitable, que pourôter l'effet, il faut retrancher la cause. » (Premier discours sur le poème dramatique, )
Cette logique est fort bonne; mais si c'était là ce qu' Aristote voulait dire, il se serait fort mal expliqué dans la chose du monde la plus simple; car alors il n'y avait qu'à dire que la tragédie corrige en nous , par la terreur et la pitié , les passions qui causent les malheurs dont la représentation poursuit cette terreur et cette pitié. Mais ce n'est point du tout ce qu'il dit : il dit en propres termes , purger, tempérer, modifies (car le mot grec présente ces idées analogues) la terreur et la pitié; et c'est précisément pour
ANCIENS. — POÉSIE
D'avoir pas vouki le «uivre mot à mot qu'on s'est écarté de sOd idée. Il veut dire, coomie on Ta trèsbieo démontré de nos jours, que l'objet de toute imitation théâtrale , au moment même où elle excite la pitié et la terreur eo nous montrant des actions feintes, est d'adoucir, de modérer en nous ce que cette pitié et cette terreur auraient de trop pénible si les actions que Ton nous représente étaient réelles. L'idée d'Aristote , ainsi entendue , est aussi juste qu*elle est claire; car qui pourrait supporter, par exemple , la vue des malheurs d'OEdipe , ou d'Andromaque , ou d'Hécube , si ces malheurs existaient sous nos yeux en réalité? Ce spectacle, loin de nous être agr^le, nous ferait mal; et voilà le charme, le prodige de Fimitation, qui sait vous faire un plaisir de ce qui partout ailleurs vous ferait une peine véritable. Voilà le secret de la nature et de l'art combinés ensemble, et qu'un philosophe tel qu'Aristote était digne de deviner.
Je me ciV)is obligé de déclarer ici qu'entraîné par l'autorité de tous les interprètes les plus habiles , j'ai moi-raéooe, dans un EsscU turùs Tragiques grecs, adopté Tandenne explication que je viens de combattre , quoique en la restreignant beaucoup, et rejetant toutes les conséquences qu'on en voulait tirer, et qui m'ont paru tr^-£iusses. C'est dans la traduction de la PoiUque df^isMe, par l'abbé fiatteux, que j'ai trouvé l'explication nouvelle que je crois devoir préférer. Il s'étend fort au long sur les raisons qui l'ont déterminé : il serait hors de propos de les rappeler id; mais elles m'ont paru décisives, et je me suis rendu à l'évidence.
L'ignorance a voulu quelquefois tirer avantage de ces eontradictions que Ton trouve entre ceux qui s'occupent de l'étude de l'antiquité. Quelle foi peut-on avoir en eux, a-t-elle dit, puisque eux-mêmes ne sont pas toujours d'accord ? On peut en appeler IMessus au témoignage de quiconque a étudié une autre langue que la sienne, même une langue vivante. C'en est assez pour savoir qu'il n'en est aucune dont les écrivains n'ofifrent quelques passages susceptibles de discussion pour un étranger qui les lit. A plus forte raison doit-on s'attendre aux mêmes difficultés daos les langues mortes, dont les monuments très-anciens ont pu et ont dû même être fort altérés ; ce qui n'empêche pas que , sur la plus grande partie de ces mêmes écrits, il ne soit comme Impossible de ne pas s'accorder, parce que le plus souvent il n'y a pas le moindre nuage , à moins qu'on ne veuille eo chercher.
Reprenons les autres parties de la définition. La tragédie est rimitation d'une action grave. Oui, sans doute. Il n*y a que les modernes qui se soient
écartés de ce principe. C'est ce mélange du sérieux et du bouffon , du grave et du burlesque, qui défigure si grossièrement les pièces anglaises et espagnoles ; et c'est un reste de barbarie. Aristote ajoute que cette action doit être entière et d'une certaine étendue (vu). Il s'explique :
« J'appelle entier, dltril, ce qui a un commencement, un milieu et une fin. »
Quant à l'étendue, voici ses idées, qui sont d'un grand sens :
« Tout composé , pour mériter le nom de beau , soit animal , soit artificiel, doit être ordooné dans ses parties, et avoir une étendue convenable à leur proportion ; car la beauté réunit les idées de grandeur et d'ordre. Vu animal très-petit ne peut être beau , parce qu'il faut le voir de prè« , et que les parties trop réunies se confondent. D*un autie côté, an objet trop vaste, un animal qui serait , je suppose, de mille stades de longueur, ne pourrait être vu que par parties : on ne pourrait en saisir la prqiortion ni l'ensemble : il ne sendt donc pas beau. De même donc que, dans les animaux et dans les autres corps naturels, on veot une certaine grandeur qui paisse êbe saisie d'un coup d'GoU , de même dans l'action d'un poème on veut une certaine étendoe qui puisse être embrassée tout à la fois , et fiûre un tableau dans Tesprit. Mais quelle sera la mesure de cette étendue ? c'est ce que l'art ne saurait déterminer rigoureusement n suffit qu'il y ait retendue nécessaire pour que les incidents naissent les uns des autres vraisemblablement , amènent la révolution du bonlieur au malheur ou du malheur au bonheur. (Ibid.) »
Plus on réfléchira sur ces principes , plus on sentira combien ils sont fondés sur la connaissance de la nature. Qui peut douter, par exemple, que les pièces de Lopez de Vega et de Shakspeare , qui contiennent tant d'événements que la meilleure mémoire pourrait à peine s'en rendre compte après la représentation; qui peut douter que de pareilles pièces ne soient horsde la mesure convenable, et qu'en violant le précepte d' Aristote on n'ait blessé le bon sens? Car enfin nous ne sommes susceptibles que d'un certain degré d*attention, d'une certaine durée d*amusement , d'instruction , de plaisir Le goût consiste donc à saisir cette mesure juste et nécessaire , et là-dessus le législateur s'en rapporte aux poètes. Combien , d'ailleurs , oequ'il dit sur l'essence du beau, sur la nécessité de n'offrir à l'esprit que ce qu'il peut embrasser quand on veut inspirer l'intérêt et l'admiration, est profond et lumineux! Avouons-le : éblouir un moment la multitude par des pensées hardies , qui ne paraissent nouvelles que parce qu'elles sont hasardées et paradoxales, c'est oe qui est donné à beaucoup d'hommes ; mais instruire la postérité par des vues sûres et universelles, trouvées toujours plus vraies à mesure qu'elles sont
GOURà DE LITTÉRATURE.
plus souvent appliquées; devancer par le jugement Texpérience des siècles , c'est ce qui n'est donné qu'aux hommes supérieurs.
Poursuivons. Aristote fait entrer encore dans sa définition les ornements du discours , qui doivent concourir à l'effet du poème. Ces ornements se réduisent pour nous à ceux de la versification et de la déclamation : pour les anciens, c'était, de plus, la mélopée ou le récit noté , et la musique des chœurs et les mouvements rhythmiques qu'ils exécutaient.
« Il y a donc y oooclut-ily six choses dans une tragédie : la feble OQ Tactloo, les mœurs ou les caractères (ici ces expressions sont synonymes) , les paroles ou la diction, les pensées , le spectacle, et le chant (vi). >»
Substituez au chant la déclamation , et tout cela convient également à la tragédie des anciens et à la nôtre. Mais écoutons ce qui suit , et nous jugerons si Aristote avait copnu la tragédie.
•i De toutes ses parties, la plus importante est la eompodtioB de la fable , ou l'action. C'est la fin de la tragédie , et la fin est en tout ce qu'il y a de plus essentiel Sans action, point de tragédie. On peut coudre eusonble de belles maximes, des pensées ou des expressions brfUantes, sans produire reflet de la tragédie ; et on le produhti , si , sans rien de tout cela , sans peindre des mœurs , sans tracer des caractères , on a une fable bien composée. Aussi ceux qui commencent réussissent^ls bien mieux dans la diction et dans les mœurs que dans la composition de la fiible. (Ibid,) »
Tout cela est aussi vrai aujourd'hui que dû temps où l'auteur écrivait. Que le mérite de l'action ou de l'intérêt soit le premier et le plus essentiel au théâtre, c'est cequi est prouvé parun assez grand nombre de pièces que l'on voit jouer avec plaisir, et qu'on ne s'avise guère de lire. Mais il faut observer ici une différence entre les Grecs et nous : c'est qu'il paraît que chez eux le mérile le plus rare de tous (à en juger par oe que vient de dire Aristote ) , c'était eeh»rdu sujet et du plan : parmi nous, au contraire, c'est cehii du style.
Noua avons vingt auteurs dont il est resté des ouvrages au théâtre, et même des ouvrages d'un grand effet -, et nous n'en avons encore que deux (je ne parle que des morts; te postérité jugera la généraration présente) , nous nNsn avons que deux qui aient été continuellement éloquents en vers , et qui aient atteint la perfection du style tragique , Racine et Voltaire. Le grand Corneille est hors de comparaison, parce qu'étant venu le premier, il n'a pas pu tout faire : aussi , quoiqu'il ait donné des modèles presque danstousles genres de beautés dramatiques, il ne peut pas être mis pour le style au rang des classiques. D'où vient cette différence entre les Grecs e^ nous ? $)le tient , |e crois , à la nature de la langue
«et de leur tragédie. L'idiome grée, le plus harmonieux de tous ceux que l'on connaisse , donnait beaucou p de facilité à la versification, et la musique y joignaitencore uncharme de plus. On nepeut douter que cette réunion ne flattât beaucoup les Grecs, puisque Aristote dit en propres termes ; La mélopée est ce qui fait le plus de plaisir dans la tragédie. Nous en pouvons juger par nos opéras, où les impressions les plus fortes que nous éprouvons sont dues principalement à la musique. L'autre raison de la différence que nous examinons, c'est la nature même de la tragédie chez les Grecs, toujours renfermée dans leur propre histoire , et même , comme le dit expressément Aristote, dans un petit nombre de familles. Parmi nous-, le génie du théâtre peut chercher des sujets dans toutes les parties du monde connu. U existe même pour lui un monde de plus , que les anciens ne connaissaient pas; et pour convprendre tout ce qu'on en a pu tirer, il suffit de se rappeler Alzire,
Il n'est donc pas étonnant qu'il soit plus commun parmi nous de rencontrer des sujets convenables aq théâtre que d'écrire la tragédie en vrai poète. Mais un trait remarquable et heureux dans notre histoire littéraire , c'est que ceux de nosauteurs dramatiques qui ont le mieux écrit sont aussi ceux qui ont le plus intéressé ; c'est que nos pièces les mieux faites sont aussi les plus éloquentes; et c'est l'ensemble de tous les genres de perfection qui a mis notre théâtre ai^ dessus de tous les théâtres du monde.
Aristote continue à tracer les règles de la trar gédie :
« La fable sera une, non par l'unité de héros, mais par l'unité de fiiit; car oe n'est pas rimitation de la vie d'aa homme , mais d'une seule action de cet homme.... Que les parties soient tdiement liées ratre elles, qu'une seule transposée ou retranchée, oe n<9 so^ plus un tout ou le mèow tout ; car ce qui peut être dans un tout, op u,*y être pas sans qu*il y paraisse, n'tet point partie de ce tout (vm). »
Voilà l'idée la plus complète et la plus juste qu'on puisse se former de la contexture d'un drame; voilà 1a condamnation de touace&épisodes étrangers , de ces morceaux de rapport dont il est si commun de remplir les pièces quand on n'en sait pas assez pour tirer tout de son sujet. Aristote reprend :
n L'ol^et do poète n'est pas de traiter le vrai comme il est arrivé , mais comme il a dû arriver, et de traiter le possible suivant la vraisemblance ( ix ) . v
De là le vers de Boileau :
Le vrai peut quelquefois n*étre pas vraisemblable:
« La différence essentielle du poète et de Thistorien n'est pas en ce que l'un parle en vers et l'autre en prose ; car les écrits d'Hérodote mis en vers ne seraient encore qu'une
ANCIENS. — POÉSIE
liigtoiM : ilsdiflèrent en ce qne Fim dit oe qui a été Adt ; rtotre» œqoi apaoa dû être fait, (fest pour cela que la poésie est plus philosopliique et plus instructive que l'histoire : celles ne peint que les individus, l'autre peint l'homme. (Ibid.) •
Peut-être cette disparité n'est-elle pas absolument exacte , car il est difficile de peindre bien les personnages de l'histoire S2\ns qu'il en résulte quelque connaissance de llionune en général. Mais ce passage sert à faire voir que les anciens considéraient la poésie sous un point de vue plus sérieux et plus imposant que nous ne faisons aujourd'hui ; et cependant Mahomet et la ffenriade ont pu nous apprendre ce que la poésie pouvait faire en morale.
Aristote distingue la tragédie fondée sur l'histoire, et celle qui est de pure invention , et il approuve Fune et l'autre : mais il ne nous reste point de tragédies grecques de ce dernier genre. Celui qu'il Mâme formellement, c'est le genre épisodique.
« J'entends^ dit-ii, pv pièces épisodi(][ue8, celles dont les parties ne sont liées entre elles , ni. nécessairement , ni vraisemblablement ; ce qui arrive aux poètes médiocres par leur Huite , et aux bons par celle des comédiens. Pour Ikire àœttx-d des râles qui leur plaisent , on étend une fable an delà de sa portée; les UaisoDS se rompent, et la ooBtinnité n'y est plus. (làid,) »
On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui que Ton s'est plaint de Tinévitable tyrannie qu'exercent sur un artiste ceux qui sont les instruments uniques et nécessaires de son art.
A l'égard de la suite et de la chaîne des événements qui doivent naître les uns des autres^ il en donne une excellente raison.
« Cest y dit-il , que tout.ce qui paraît avoir un dessein produit plus d'eflet que ce qui semble l'effet du hasard. Lorsque , dans Argos , la statue de Mytis tomba sur celui qui avait tué cemème Mytis , et l'écrasa au moment qu'il la considérait , cela fit une grande impression , parce que cela semblait renfermer un dessein. (Ibid,) »
Je demande si l'on peut choisir un exemple d'une manière plus ingénieuse et plus frappante.
U distingue (es pièces simples et les pièces iraplexes (x). 11 faut entendre par les premières celles où tous les personnages sont connus les uns des autres; par les secondes , celles où il y a reconnaissance. Il y met une autre différence : Celtes, dit-il, dont r<u:tion est continue, et celles où il y a péripélie. Ce mot signifie révolution , changement de situation dans les principaux personnages. Mais comme je ne conçois pas qu'une pièce de théâtre puisse se passer d'une péripétie quelconque, il pi'est impossible d'admettre cette distinction.
Q indique avec raison les reconnaissances et les
péripéties, comme deux grands moyens pour exciter la pitié ou la terreur (x, xin, xv). Il cite, comme des modèles en ce genre, la situation d'Ipbigénie reconnaissant son frère au moment où elle va le sacrifier, et celle de Mcrope prête à tuer son propre fils en croyant le venger. De ces deux sujets , Voltaire a rejeté l'un, parce qu'il croyait le dénoûment impossible, et Guimond de la Touche, moins frappé de la difficulté que du pathétique de ce sujet, l'a traité d'une manière si intéressante, qu'on lui a pardonné le défaut inévitable du dénoûment. Quant à Mérope, on sait quel parti Voltaire a tiré de celle de Maffei ; combien il l'a surpassé dans l'ensemble, en lui empruntant ses traits les plus heureux ; enfin, comme il est parvenu à en faire la plus irréprochable, la plus classique de ses pièces, celle qui peut le mieux soutenir le parallèle avec la perfection de Racine.
A ces deux moyens d'intérêt , tires du fond de l'action même, Aristote en ajoute un troisième, le spectacle , c*est-à*dire tout ce qui frappe les yeux comme les meurtres ^ les poignards, les combats, l'appareil de la scène. Mais il remarque très-judicieusement que ce moyen est inférieur aux deux autres, et demande moins de talent poétique.
« Car, dit-fl , il fiiut que la fhble soit tellement composée, qu'à n'en Juger que par l'oreille , on soit ému , comme on l'est dans TŒdipe de Sophocle. Mais ceux qui nous ollrent l'horrible et le révoltant , «u Ueu du terrible et du touchant, ne sont plus dans le genre ; car la tragédie ne doit pas donner toutes sortes d'émotions , mais celles-là seuleooent qui lui sont propres (xiu). >•
Nous le trouvons donc ici , ce grand principe qui notis occupait tout à l'heure, et par lequel Aristote a répondu d'avance , il y a deux mille ans , à ceux qui croient avoir tout dit par ce seul mot, Cela est dans la nature; comme si toute nature était bonne à montrer aux hommes rassemblés, comme si les spectacles et les beaux-arts étaient l'imitation de la nature commune , et non pas de la nature choisie. Au reste, nous aurons occasion de revenir à ce sujet, quand notis réfuterons spécialement quelques.-unes des principales erreurs contenues dans les poétiques modernes.
Nous voilà déjà bien avancés dans celle d' Aristote, dont je ne vous ai présenté que les idées sommaires, en écartant tout ce qui est particulier aux accessoires de la tragédie grecque, et m'arrêtant à tout ce qui peut s'appliquer à la nôtre. J'ose même quelquefois n'être pas tout à fait de son avis, ce qui pourtant est infiniment rare. U dit, par exemple :
« Ne présentez point de personnages vertueux qui, d'beu
reuK, deYiendraient nalbeoreox ; car cela ne serait ni touchant ni terrible , mais odieux (xii). »
Je crois que cette règle est démentie par beaucoup d*exemples. Hippolyte est vertueux , et cependant sa mort excite la pitié et ne révolte point. Britannicus est dans le même catf. On en pourrait citer plusieurs autres. Maia.ce qui suit ne saurait se contester :
« Des personnages méchants qui deviennent heureux sont ce qu'il y a de moins tragique, (ibid, ) »
Cest un des grands défauts à^Atrée, où ce monstre, à la fin de la pièce, insulte, avec une joie barbare, à rhorrible situation où il a mis le malheureux Thyeste , et finit par ce vers :
Et Je Jouis enfin du fruit de mes forfaits.
Jamais les hommes n'aimeront à remporter d'un spectacle une pareille impression. Il est vrai que dans Mahomet \e crime triomphe; mais du moins ce scélérat est-il puni en perdant ce qu'il aime; il a des regrets et des remords : et cependant, malgré tout l'art de l'auteur, on sent le vice de ce dénoûment, et c'est la seule tache de ce grand ouvrage.
a si un homme très-méchant, d*heureux devient malheureux , il peut y avoir un exemple , mais il n'y a ni pitié ni terreur ; car la pitié naît du malheur qui n'est pas mérité, et la terreur du malheur voisin de nous ; et td n'est pas pour nous celui du méchant. (Ibid.) »
Cette remarque très-juste n'empêche pas qu'il ne soit très-bon de punir le méchant dans un drame; mais Aristote veut dire seulement que ce n'est pas là ce qui produit la terreur et la pitié, et qu'il faut les tirer d'ailleurs. Il a raison; car lorsque le méchant, l'oppresseur, le tyran, sont punis sur la scène, ce n'est pas leur châtiment qui produit la terreur ou la pitié : l'une et l'autre sont le résultat du danger ou du malheur où sont les personnages h qui l'on s'intéresse; et comme la punition du méchant les tire de ce malheur ou de ce danger, c'est là ce qui produit l'effet dramatique. Ainsi , dans cette Iphigénie dont nous parlions tout à l'heure, que Thoas soit égorgé par Pylade, qui vient on ne sait d'où, ce n'est pas ce qui rend le dénoûment tragique; noais cette mort délivre Oreste et Iphigénie, qui étaient les objets de l'intérêt, et le speolateur est content. Ainsi dans Hodoguney le moment de la terreur et de la pitié n'est point celui où Cléopâtre boit ellemême le poison qu'elle a préparé pour son fils , c'est le moment où ce fils, dans la situation la plus affreuse où un homme puisse se trouver, entre une mère et une amante qu'il peut soupçonner également, porte à ses lèvres la coupe empoisonnée; c'est cet instant qui fait frémir, qui demande et obtient grâce pour toutes les invraisemblances qui précèdent.
•( n y a un mfflen h prendre ; c'est que le personnage ne soit ni absolument bon ni absolument mécliant , et qu'il tombe dans le malheur, non par un crime ou une mécha?iœté noire , mais par quelque faute ou erreur humaine qui le précipite du faite des grandeurs et de la prospérité.
(ma.) »
Il faut toujours se souvenir qu' Aristote ne parlait que des personnages qui doivent produire l'intérêt; et ce qu'il dit ici de cette sorte de caractères que Gorueille, dans ses dissertations, appelle mjxi^, a paru à ce grand homme un trait de lumière qui jette un grand jour sur la connaissance du théâtre, et en général de toute grande poésie imitative. En effet, on a observé que rien n'était plus intéressant que ce mélange, si naturel au coeur humain. C'est sous ce point de vue que le caractère d'Achille paraît si dramatique dans r Iliade, et que Phèdre ne l'est pas moins au théâtre par ses passions et par ses remords. Rien ne fait mieia voir combien se trompent et combien sont injustes tous ceux qui se sont fait, pour ainsi dire , im point de morale de ne s'intéresser au théâtre qu'à des personnages irréprochables , et qui jugent tme tragédie sur les principes de la société. Qu'un personnage passionné fasse une belle action par des motifs qui tiennent à sa passion même, cela serait plus beau, disent-ils, si l'action était faite par des motifs purs. C'est une grande erreur; cela serait plus beau en morale, mais fort mauvais au théâtre. Vous n'éprouveriez qu'une admiration froide, au lieu que le personnage mû par la passion , même dans ce qu'il fait de louable , vous émeut et vous entraîne.
A toutes ces sources du pathétique il en faut joindre une, la plus abondante de toutes, et dont Aristote ne parle pas, parce que les Grecs n'y ont puisé qu*une fois; c'est l'amour malheureux; c'est cette passion dont les modernes ont tiré un si grand parti , et dont les anciens n'ont point fait usage dans la tragédie, si l'on excepte le rôle de Phèdre, dont l'aventure était célèbre dans la Grèce, et qui , même dans Euripide, n'est pas, à beaucoup près, aussi intéressante que dans Racine. Cette seule différence entre le théâtre des Grecs et le nôtre, dont l'un a employé l'amour comme ressort tragique , et dont l'autre l'a négligé, suffirait pour rendre l'art beaucoup plus riche et plus étendu pour nous qu'il ne pouvait l'être chez eux. Quel trésor pour le théâtre , qu'une passion à qui nous devons Zaïre, Tancrède, Inès, Ariane, et quelques autres encore consacrées par ce mérite particulier qui en supplée tant d'autres, et fait pardonner tant de fautes, le mérite de faire répandre des larmes!
Pour ce qui est du dénoûment, Aristote préfère les pièces dont la péripétie, dit-il, se fait du bon^
kew au nuUheur. Voici comme il s'exprime sur EariiNde à ce sajet :
m c*est à tort qa'on iilàiiie Euripide de ce que la plupart de ses pièces se tennînent par le malheur. H est dans les prindpes. La preave est que sur la scène les pièces de ce genre paraisseot toujours , toutes choses égaies d'aiUeurs * plus tragîqyes que les autres. Aussi Euripide , quoiqu'il ne soit pas toujours heureux dans la conduite de ses pièces , est-il regardé oonuDe le plus tragique des poètes. {Ibid.) »
N*oublioii8 pas ce qui a été dit ci*dessu8, qu*en fait de goût il n'est pas nécessaire que tous les principes soient d'une vérité absolue, mais seulement d'une vérité auiflsante, c'est-à-dire , applicable dans un grand nombre d'occasions. Tel est ce principe d'Aristote sur les dénoûments : il est généralement vrai. Les quatre pièces que je viens de citer en sont ia preuve; elle sont toutes quatre dans le cas dont parie Aristote, et sont au nombre des pièces les plus intéressantes. Il est cependant d'autres dénoûments d*une espèce toute contraire, et qui produisent aussi un grand effet; ce sont ceux qui tirent tout à coup d'un grand péril des personnages que le spectateur désire vivement de voir heureux, et qui opèrent cette révolution par des moyens naturels et inattendus. Telc8laul1iéâtre*Françaisledénoûmentd'yir£(!c^irtdè. Tavoue que j'en connais peu d'aussi beaux : j'aurai occasion d'en parier dans la suite; il suffit aujourd'hui de l'avoir indiqué comme une exception , amsi que quelques autres, au principe d'Aristote. Mais quand il dit que les dénoûments doivent toujours sortir du fond du sujet, je n'y connais point d'exception.
Il s'étend beaucoup moins sur les mœurs et les caractères, parce que cette partie de l'art est moins compliquée. Il veut , et tous- les législateurs l'ont dit apr^ lui , qu'un personnage soit tel à la lin qu'il est an commencement. Ce précepte est général pour toute espèce de drame ; et jamais peut-être il n'a été rempli d^nne manière plus frappante et plus heureuse que dans une pièce, d'aiUeurs médiocre, T/rrésoiu de Destouches. Cet Irrésolu, après avoir balancé pendant toute la pièce entre deux femmes qu*il veut épouser, se détermine enfin, car il faut finir; mais à peine est-il marié, qu'il se dit à luimême, en quittant la scène, ce vers, qui est le dernier de l'ouvrage :
raorals mieux fut, je erals, d'épouser OéUnèoe.
On ne peut sur ce même sujet adresser aux poètes une leçon plus utile, et qui mérite d'être plus méditée que celle-ci, qui contient tout :
« Dans la peinture des mœurs et des caractères , ainsi que dans la composition de la fkbie , le poêle doit toi]^onrs avoir devant les yeux ce qui est vraisemblable et nécessaire
dans Tordre moral, et se dire à tout moment à lui-même ^ £sl-il vraisemblable que tel personnage agisse ou parle ainsi? (xiv) »
Il ne faut pas s'étonner si ce précepte est si souvent violé; c'est que, pour le mettre en pratique', il faut une raison supérieure , qui n'est guère plus commune qu'une belle imagination, et toutes les deux sont nécessaires pour faire une bonne tragédie. Que serace si l'on ajoute
« que le public est devenu très-difficile; que, comme on a eu des poètes qui exoeUaient chacun dans leur genre , on voudrait aujourd'hui que chaque poêle eût à lui seul ce qu*ont tous les autres ensemble (xvn). »
C'est Arlstote qui parlait ainsi il y a plus de deux mille ans. Que dirait-il donc aujourd'hui ?
Il a traité l'article du style en grammairien qui parlait à des Grecs de leur propre langue, et renvoyé à sa Rhétorique l'article des pensées, parce que sur cet objet les règles sont les mêmes en prose comme en vers. Ce qui regardait le chant, dernière partie de l'imitation dramatique chez les anciens, a été perdu , et ne servirait d'ailleurs qu'à nous donner sur leur musique des notions qui nous manquent, mais étrangères à notre tragédie. Je me bornerai donc à ce qu'il prescrit de plus général pour la diction. Il vent qu'elle soit élevée au-dessus du langage vulgaire, c'est-à-dire ornée de métaphores et de figures , mais cependant très-claire.
« L'usage trop fréquent des figures, dit il, fiiit du discours une énigme , et la quantité de termes empruntés des antres langues devient barbarie (xxi). »
Il recommande donc beaucoup de réserve sur ces deux articles. Nous verrons dans la suite combien nous avons besoin d'une semblable leçon.
« CTest un grand talent, dit-il , de savoir bien employer la métaphore ; c'est la production d'un heureux naturel , le coup d'œil d'un esprit qui voit les rapports. {Ibid.) »
Tout ce qui regarde l'épopée est contenu dans deux chapitres, parce que beaucoup de principes généraux lui sont communs avec la tragédie. Je remets à examiner le peu qu'Aristote en a dit, dans un discours sur l'épopée, qui précédera la lecture d'Homère, qu'Aristote cite partout comme l'unique modèle en ce genre.
Le dernier des vingt-cinq chapitres qui nous restent de la Poétique d'Aristote roule sur une de ces questions assez oiseuses dont il parait que les Grecs s'occupaient, ainsi que nous. Il s'agit de savoir laquelle des deux l'emporte sur l'autre , de la tragédie ou de l'épopée. Qu'importe, pourvu que l'une et l'autre soient bonnes? Au reste, la discussion n'est pas fort longue. Il propose les raisons pour et contre.
et décide en faveur de la tragédie. Il ne me conviendrait pas d*étre d'un avis différent du sien.