ÉLOQUENCE. S
nure, et se servit habilement de toutes les circonstances de l'action pour prouver que Clodius avait tendu des embûches à Milon sur la voie Appienne , et pour rejeter tout l'odieux du meurtre sur les esclaves, qui avaient agi sans l'ordre de leur maître. Son discours passe pour un de ses chefs d'œuvre : mais celui que nous avons n'est pas celui qu'il prononça. Il était trop intimidé pour avoir tant d'énergie. Aussi, lorsque Milon, qui soutenait son exil avec beaucoup de courage, reçut le plaidoyer que Cicéron lui envoyait, tel qu'il nous a été transmis, il lui écrivit : Je vous remercie de n'avoir pas fait si bien d'abord; si vous aviez parlé ainsi. Je ne mangerais pas à Marseille de si bons poissons. Un homme qui prenait son parti avec tant de résolution méritait le suffrage de Caton et de Brutus. Quoique Cicéron n'eût pas voulu établir sa défense sur le plan qu'on lui avait proposé, cependant Une le rejeta pas tout entier; et, après avoir démontré, autant qu'il le peut, dans la première partie de son discours , que c'est Clodius qui était intéressé à faire périr Milon , et qui en a eu le dessein , dans la seconde il va plus loin : ke servant de tous ses avantages, et rappelant tous les forfaits de Clodius, il soutient que, quand même Milon l'eût poursuivi ouvertement comme un ennemi public, bien loin d'être puni par les lois , il mériterait la reconnaissance du peuple romain. Mais il me semble avoir choisi ses moyens en orateur habile, lorsqu'il a préféré de mettre cette assertion en hypothèse, et non pas en fait : elle en a bien plus de force. Il y avait quelque chose de trop dur à dire crûment , J'ai voulu le tuer, et je l'ai tué : au lieu qu'après avoir présenté son adversaire comme l'agresseur, comme l'insidiateur, on est reçu bien plus favorablement à dire : Quand même j'aurais voulu sa mort, il m'en avait donné le droit. On parle alors à des esprits préparés t qui peuvent plus aisément se laisser persuader, ce qui aurait pu les révolter d'abord. Cette progression dans les idées qu'on présente, et dans les impressions qu'on veut produire, est un des secrets de l'art oratoire. On obtient, avec des ménagements et des préparations, ce qu'on ne pourrait pas emporter de vive force. Mais , après toutes les précautions qu'il a prises , Cicéron paraît triompher lorsqu'il dit :
« Si dans ce même moment Milon,, tenant eo sa main son épée encore sanglante, s'écriait : Romains, écoutez moi; écoutez-moi, citoyens : oui, j*ai tué Clodius ; c'est avec ce bras , c'est avec ce fer que j'ai écarté de vos têtes les fureurs d*un scélérat que nul frein ne pouvait plus retenir, que les lois ne pouvaient plus enchaîner; c'est par sa mort que vos droits , la liberté , l'innocence, l'honneur, sont i en sûreté : si Mikm tenait ce langage, aurait-U quelque
COURS DE LITTÉRATURB.
clKMe a craindre? Bt en effet, «qjonrdnivlt <!Qi i^ P*PprouTe pas? Qui ne le trouve pès digne de louange? Qui ne pense pas, qui ne dit pas tout haut que- jamais homme n'a donné au peuple romain un plus grand sujet de joie? De tous les triomphes que nous avons vus, nul, j*ose le dire, n'a répandu dans ces murs une plus vive allégresse, et n*a promis des avantages plus durables. Je me flatte , Romains , que vous et vos en&nts êtes destinés à voir dans la république les plus heureux changements; persuadez-vous bien que tous ne les verriez jamais , si Clodius vivait encore. Tout nous autorise à espérer qu'avee un consul tel que le grand Pompée , cette même année verra mettre un frein à la licence, verra la cupidité réprimée, les lois affermies ; et ces jours de salut que nous attendons , quel honrnie assez insensé se serait flatté de les voir luire du vivant de Clodius? Que dis-je? Quelle est celle de vos possessions domestiques dont vous eussiez pu vous promettre une jouissance assurée et paisible , tant que ce furieux aurait pu faire sentir sa dommation? Je ne crains pas qu'on impute à mes ressentiments particuliers de mettre dans mes Bocusations plus de violence que de vérité. Quoique j*eosse plus que tout autre le droit de le hair, cependant ma haine personnelle ne pourrait pas être au-dessus de Fhorreur universelle qu*U inspirait.... Enfin, juges, je vous le demande , il s'agit de prononcer sur le meurtre de Clodius : imaginez-vous donc ( car la pensée peut nous représenter un moment les objets comme si l'on en voyait la réalité ) , imaginez-vous , dis-je , que l'on me promet d'absoudre Milon , sous la condition que Clodius revivre! Vous frémissez tous ! Eh quoi ! si cette seule idée , tout mort qu'il est , vous a frappés d'épouvante, que seraitce donc s'il était vivant ? » (xxvm,tm.)
On regarde assez généralement le péroraison de ce discours comme la plus belle qu'ait faite Cicéron. L'objet le plus ordinaire de cette dernière partie des plaidoyers est , comme on sait , d*exciter la pitié des juges en faveur de l'accusé; et cette méthode est celle des modernes, comme des anciens. Si l'on avait une idée exacte de la justice et du ministère de ceux qui la rendent, on ne verrait pas les orateurs de tous les temps et de toutes les nations se mettre avec les accusés, aux pieds des Juges, et employer, pour les émouvoir, tout Fart des supplications. PTest-co pas en effet une espèce d*outrage à des juges, de les supplier d'être justes? Est-il permis de demander à la compassion ce qu'on ne doit attendre que de l'équité; de faire parler ses pleurs comme si l'on se défiait de ses raisons ; d'oublier enfin que le ministre de la loi , celui dont le premier devoir est d'être impassible comme elle , ne doit point venger l'innocent parce qu'il le plaint, mais parce qu'il le juge? Voilà ce que pourrait dire une philosophie rigoureuse. Mais l'éloquence a trop bien entendu ses intérêts pour les fonder sur une perfection presque absolument idéale. L'orateur a pensé que, si la philosophie , dans ses spéculations, peut sans risque ne
voir dans les juges que la loi vivante, il était bien plus sûr pour lui et pour sa cause de n'y voir autre chose que les hommes. Il s'est souvenu qu'il est dans notre nature d'aimer à n'accorder que comme une grâce ce qu'on peut exiger comme une jus* tice, qu'on se rend à la conviction comme à la force, mais qu'on cède à l'attendrissement comme à son plaisir;qu'un peu de sensibilité est plusfecîleetplus commun que beaucoup d'équité et de lumières ; que l'on dispute contre son cœur beaucoup moins que contre sa raison; et que, quand tous lesdeux peuvent décider du sort de l'accusé, le défenseur ne peut mieux faûre que de s'assurer tous lesdeux.
C'est ce queCicéron entendait mieux que personne^ mais ce que le caractère et la conduite de MUon ren» daient très^ifficil^U nefalialt pas que l'avocat parût en contradiction avec son client; et le fier Milon, intrépide dans le danger, n'avait rien fait de ce qu'a* valent coutume de faire les accusés pour se rendre leurs juges favorables. 11 n'avait point pris le deuil , n'avait fiiit aucune sollicitation, ne témoignait aucune crainte. Il y avait là de quoi déranger beaucoup* le pathétique d'un orateur vulgahne : le nôtre s'y prend si bien , qu'il tourne en laveur de son client cette sécurité qui pouvait indisposer contre lui, en ressemblant à l'orgueil.
« Que me re8te441 à (Ure, si ce n'est dlmplorer en Civeur du plus courageux des hommes la pitié que lokiièffle ne demande point, et que je demande même malgré lui? Si vous ne l'avet pas vu mêler une larme à toutes ceUes qu'il vous fait répandre; si vous n'avez remarqué aucun changement dans sa contenance ni dans ses discours , vous ne devez pas pour cela prendre moins d'Intérêt à son sort ; peut^tre même est-ce une raison pour lui en devoir davantage. Si, dans les combats de gladiateurs, quand fi s'agit du sort de ces hommes de la dernière classe, noos ne pouvons nous empêcher d'avoir de l'averskia et du mé pris pour ceux qui se montrent timides et suppliants , qui nous demandent la vie ; si, au contraire, nous nous mtéressens au salut de ceux qui font voir un grand courage , et s'offrent hardiment à la mort; si nous croyons alors devoir notre compassion à ceux qui ne l'implorent pas , combien cette disposition est-elle encore plus juste et mieux placée quand il s'agit de nos meîHeun citoyens! Pour moi je l'avoue, je suis pénétré de douleur quand j'entends ce que Milon me répète tous les jours, quand j'entends les adieux qu'U adresse à ses concitoyens. Qu'ils soient heureux , me dilrU ; qu'ils vivent dans la paix et la sécurité; que la république soit Ûorissante; ellçme sera toii^ours chère, quelque traitement que j'en reçoive. Si je ne puis jouir avec die du repos que je hii ai procuré, qu^dle en jouisse sans moi et par moi. Je me retirerai , je m'éloignerai, content de trouver un a^ dans la première dté libre et bien gouvernée que je rencontrerai sur mon passage. O travaux inutiles et mal récompensés I s'écrie-Vil; 6 eéjpéranoes trompeuses ! 0 trop vainespen-
ÂNCIBNS. *- ÉLOQUENCE.
«é6ft!MM<iul,d«aiOMten^ déplonblM, marqués par les attentais de Clodius» quand te sénat était dans l'abat^ temént» la répobliqae dans Toppression, les che?aliers romains sans ponvoir, tons les bons citoyens sans espérance, leur ai déroué, leur ai consacré tout ce que le tribonatme donnait de puissance, me seraisje attendu k être un jour abandonné par ceux que j'arais défendus? Moi qui t'ai rendu à ta patrie, Oicéron (car c'est è moi qu'il s'adresse le plus aonvent ) , derais-Je croire qu'il ne me Tût pas permis d'y demeurer? Où est maintenant œ sénat dont nous avons pris en main la cause? Où sont ces cheYBliers romains qui devaient toijours être à toil Où sont ces secours que nous promettaient les villes munidpales , ces recommandations de toute l'Italie I Enfin , ou est ta Toix, ù Cicéron ! qui a sauvé tant de citoyens? Ta voix ne peut donc rien pour mon saldt après que j'ai tout risqué pour te tien I
« Ce que je ne puis répéter kà qu'avec des gémissements, il te dit avec le même visage que vous lui voyes. H ne croit point ses concitoyens oqMbles d*ni0ratîtiide ; il ne tes croit que faibles et timideB. H ne se repent point d'avoir prodigué son patrimoiue pour s'attacher cette partie du peupte que Ciodius armait contre vous; il compte, parmi les services qu'il vous a rendus, ses libéralités, dont le pouvoir, «goûtant à celui de ses vertus, a fait votre sûreté. n se souvient des marques d'intérêt et de bienveillance que te sénat lui a données dans ce moment même ; et dans quelque endroit que son destin le conduise, il emporte avec hii le souvenir de vos empressemento , de votre zète , et de vos regrete.... Il ijoute, et avec vérité , que les grandes âmes n'envisagent dans leurs actions que le plaisir de btenfaire» sans songer an prix qui les attend; qu'il n'a rien eût dans sa vte que pour l'honneur; que, si rien n'est plus beau, plus désiiâbte que de servir sa patrie et de te délivrer du danger, ceux-là sans doute sont heureux envers qui dte s'est acquittée par des honneurs {mblics ; mais qu'il ne &ut pas plaindre ceux envers qui leurs con^ citoyens demeurent redevables; que si l'on apprécie les récompenses de tevertu, tegloire est te première de toutes ; que c'est eUe qui consote de te brièveté de te vte par te pensée de l'avenir, qui nous reproduit quand nous sommes absente , nous fait revivre quand nous ne sommes plus, et sert aux hommes comme de degré pour s'élever jusqu'aux cteux.
« Dans tous les temps, dlMl, te peuple romain , toutes tes nations parleront de Milon : son nom ne sera jamais oublié. Aujourdliui même que tous les elTorte de nos ennemte se réunissent pour irriter l'envie contre moi , partout te voix publique me rend hommage, partout où les hommes se rassemblent Us me rendent des actions de grâces. Je ne parie pas itesfttes que FÉtrurie a célébrées et établies en mon honneur : il y a maintenant plusde trote moto 4|ue Ciodius a péri, et te bruit de sa mort, eo parcourant toutes tes provinces de l'empire» y a répandu te joie et rallégresse. Et qu'importe où je sois désormatei j^uisque mon nom et ma gloire sont partout?
« Voilà ce que tu me dis souvent , Milon , en l'absence de ceux qui m'écoutent, et v<^ci ce que je te réponds en teur présence : Je ne pute refuser des âDges à ce grand
courage; piate plus je radmire, plus ta perte me devient amère et douteureuse. Si tu m'es enlevé, et si l'on t'ar« rachede mes bras , je n'aurai pas même cette consotetion de pouvoir haïr ceux qui m'auront porté un coup si sensible. Ce ne sont pas mes enneuds qui me priveront de toi ; ce sont ceux-mêmes que j'ai le plus chéris* ceux qui m'ont lait à moi-même te plus de bien. Non, Romains, quelque chagrin que vous me causiez (et vous ne pouvez m'en causer un plus cruel ), jamate vous ne me forcerez à oublier ce que vous avez iait pour moi; mate si vous Tavez oublié vous-mêmes, si quelque chose en moi a pu vous oiTenser, pourquoi ne pas m'en punir plutôt que Milon? Quoi qu'il m'arrive, je m'estimerai heureux si je ne suto pas te témoin de sa disgrâce.
« La seule omsotetion qui puisse me rester, Blilon , c'est qu'au moms j'aurai rempli envers toi tous les devoirs de l'amitîé^ du zète et de te reconnaissance. Pour toi j'ai bravé rmimitié des hommes puissante , j'ai exposé ma vie à tous tes traite de tes ennemU; pour toij'ai pu même les lup* plier, j'ai regardé ton danger comme le mien, etmonblen et celui de mes enfante comme te tien propre* Enfin , s'il est quelque violence qui menace ta tête, je ne crains pas de l'appder sur te mienne. Que me resté-trll encore? que puis-je dire ? que pois-je ftire , si ce n'est de lier désormate mon sort an tien» quel qu'il soit, et de suivre en tout ta fortune? J'y consens, Romains; je veux bten que vous soyez persuadés que te salut de Blilon mettra te combto à tout ce que je vous dois, ou que tous les bienteito que j'ai reçus de vous seront anéantte dans sa disgrâce. Ifate pour lui, toute cette douleur dont je sute pénéti^, ces pleurs que m'arrache sa situation , n'ébranlent point son incroyabte fermete. Il ne peut se résoudre à regarder com* me un exil quelque lieu que ce soit où puisse habiter te vertu : te mort même ne lui parait que le terme de l'humanite , et non pas une punition. Qu'il reste donc dans ces sentimento qui luisent naturete. Mate nous, liomains, quête doivent être les nôtres 1 Voulez-vous ne garder de Blilon que son souvenh-, et le bannir en te regrettant ? Est-il au monde quelque asite plus digne de ce grand homme que te pays qui l'a produit ? Je vous appelle tous, 6 vous, braves Romains, qui avez répandu votre sang pour te patrie ! cen* tnrions, scMate, c'est à vous que je m'adresse dans les dangera de' ce citoyen courageux. Est-ce devant vous , qui assistez à ce jugement les armes à la main; est-ce sous vos yeux que te vertu sera bannie, sera chassée, sera rejetée loin de nous? Malheureux que je sute ! c'est avec te secours de ces mêmes Romains, ô MUonl que tu as pu me rappeler dans Rome; et ils ne pourront m'alder à t'y retenir! Que répondrai-je à mes entente , qui te regardent comme un second père? à mon frère aiqourd'hui absent, mate qui a partagé autrefote tous tes nfaux dont tu m'as délivré? Je leur dirai donc que je n'ai rien pu pour ta défense auprès de ceux qui t'imt si bien secondé pour te mienne ! Et dans quelle cause ! dans ceUe qui excite un interêt universel. Devant quête juges? devant ceux à qui te mort de Ciodius a éte te phis utile. Avec quel défenseur? avec Cicéron. Quel si grand crime ai-je donc commis, de qu4 forteit inexpiabte me suisse chargé, quand j'ai recherché, découvert, étouflM cette tetate co^juretion qui nous
GOUBS DE LITTÉRATURE.
iDenaçaU tous, ^t qd est derorae pour mol ot pour les f mieDg une source de maui et d'infortunes? Pourquoi m'ave^votts rappelé dans ma patrie ? Esi«e pour en chasser sous mes yeux ceux qui m'y ont rétabli ? Voulez-Tous donc que mon retour soit plus douloureux que mon exil : ou plutôt, comment puis- je me croire en effet rétabli, si Je perds ceux à qui je dois mon salut? Plût aux dieux que Clodius ( pardonne, 6 ma patrie! pardonne : je crains que ce vœu que m'arrache l'intérêt de Mikm ne soit un crime envers toi ) , plût aux dieux que Olodius reçût encore , qu'il fût préteur, consul, dictateur, plutût que de voir l'alfreux spectacle dont on nous menacel O dieux immor- Idsl 6 Romains! conserrez un citoyen tel que Bfilon! — non , me dit-il , que Clodios soit mort comme fl le méritait, et que je subisse le sort que je n'ai pas' mérité. — Cest ainsi qu'il parie : et cet homme, né pour la patrie, mour^ rait ailleurs que dans sa patrie! Sa mémoire sera gravée dans vos cœurs, et ku-méoM n'aura pas un tombeau dans ritalié I et quelqu'un de tous pourra prononcer l'exO d'un homme que toutes les nations vont appeler dans leur sein ! O trop heureuse la ville qui le recevra! O Rome ii^;rate, si elle le bannit I malheureuie, si elle le perd! Mes Urmes ne me permettent pas d'en dire davantage, et Milon ne veut pas être défôidu par des larmes. Tout ce que je vous demande, c'est d'oser, en donnant votre suffrage, n'en croire que vos sentiments. Croyez que celui qui a choisi pour juges les hommes les plus justes et les plus fermes, les plus honnêtes gens de la république, s'est engagé d'avance, plus particulièrement que personne , à approuver ce que vous auront dicté la justice, la patrie et la vertu. » ( xxxiv — xxxviu. }
Plus je relis cette admirable harangae, plus je me persuade, comme Milon, que si eo efifet Cicéron avait paru dans cette cause aussi ferme qu'il avait coutume de Tétre, il l'aurait emporté sur toutes les considérations timides ou intéressées qui pouvaient ûgir contre Faccusé. C'est un coup de Tart , un trait unique que cette péroraison, où Torateur, ne pouvant appeler la pitié sur celui qui la dédaignait, prend le parti de Fimplorer pour lui-même, prend pour lui le rôle de suppliant , afin d*en répandre l'intérêt sur l'accusé, et rend à Milon toutes les ressources qu'il refusait, en lui laissant tout Thonneur de sa fermeté.
Si l'orateur manqua de résolution dans cette conjoncture, il en montra beaucoup contre Antoine, qui n'était pas moins l'ennemi de la république que le sien; et ce double intérêt lui dicta les fameuses harangues publiées sous le titre de PhiUppiques. Il les appela ainsi, parce qu'elles ont pour objet d'animer les Romains contre Antoine, comme Démosthènes animait les Athéniens contre Philippe. Elles sont au nombre de quatorze , et toutes d'une grande beauté. Mais la seconde surtout était fameuse chez les Romains; elle passait pour une ceuvre divine : c'est ainsi que l'appelle JuvénaU Elle ne fut pour-
tant jamais prononcée; mais elle fût répandue dans Rome et dans l'Italie , et lue avec avidité. Antoine ne la pardonna jamais à Fauteur, et ce fut la principale cause de sa mort. Antoine cependant avait été Fagresseur ; lui-même avait provoqué cette terrible représaille, en venant dans le sénat déclamer avec violence contre Cicéron , qui était absent. L'orateur n'avait pas coutume d'endurer ces sortes d'injmns; il était trop sûr de ses armes. Ce n'est pas que oe genre d'éloquence soit le plus difficile, à beaucoup près : Fin^robation et le reproche ont naturellement de la véhémence, et les peintures satiriques piquent la malignité. Mais oe genre acquiert de l'importance et de la gravité quand il s'agit d'intérêts publics. La guerre contre les méchants est alors la mission de Fhomme honnête, et il appartient à Foratenr citoyen de parier aux ennemis de la patrie de manière à les intimider, et de les peindre avec des traits qui les fassent rougir d'eux-mêmes. C'est ce que faisait Cieéron dans cette immortelle PhlUp» pique où il trace l'exposé de la vie d'Antoine depuis ses dernières années. Ces sortes d'exécutions morales sont une vengeance ptiblique que le talent seul peut exercer quand jl est joint au courage. On ne peut reprocher à Cicéron d'en avoir manqué à cette époque vraiment périlleuse, puisque alors Antoine était tout-puissant.
« Jeune encore, f ai défendu la république ; je ne Fabandonnerai pas dans ma vieillesse. J*ai bravé les ^vea de Catilina, je ne redouterai pas les tiens. »
Cest ainsi qu'il s'exprime è la fin de son discours; et ce n'était pas une vaine jactance, c'était un sentiment vrai. Il parait que dès ce moment Gcéron s'était dévoué à la mort. Pendant toute la guerre de Modène , il fiit Fâme de la république, et gouverna entièrement le sénat, dont tous les décrets furent rédigés sur ses avis. On sait que cette guerre finit par la réconciliation d'Antoine et d'Octave, et qu'une des premières conditions fut la mort de Cicéron, qui fut aussi glorieuse que sa vie.
Les autres PhiUppiques sont du genre qu'on appelle délibératif , et la plupart ne sont que les avis que Cicéron énonçait dans le sénat, lorsqu'on y délibérait sur la conduite que l'on devait tenir à l'égard d'Antoine, qui assiégeait alors Décimus Brutus dans Modène. Pour bien saisir le mérite de ces discussions politiques, il faut avoir la connaissance la plus exacte et la plus détaillée de l'histoire du temps ^ et Fextrait qu'on en pourrait faire exigerait des commentaires trop fréquents pour ne pas affaiblir Feffet oratoire, qui ne peut être senti vive* vement quand le sujet a besoin d'explication. D'ailleurs, il faut bien se ()orner, et je finirai cette ana-
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
lyse par quelques morceaux tirés du discours adressé | exploitflpeoTentttpparteDlràlafortuneyetqaeTOQSD'aTes devant le sénat, à César dictateur, au moment où pw feit ce qui n'aurait appartenu qu'à tous. Ayes dona
fl venait d'accorder le rappel deMarcellus, qui avait été un de ses plus violents ennemis. Une partie de ce discours n'est autre chose que l'éloge de la clémence de César. Il est fait avee intérêt et noblesse, sans exagération et sans flatterie; et ce que dit Toratenr en finissant est la meilleure réponse qu'on puisse faire à ceux qui lui ont reproché trop de complaisance pour César.
« Cest avec regret , César, que j'ai entendu souvent de votre bouche ce mot qui , par lui-même » est plein de sagesse et de grandeur : J'ai assez vécu, soit pour la ruh ture , sait pour la gloire. Assez pour la nature , si vous voulez ; assez même pour la gloire, j'y consens, mais non pas pour la patrie, qui est avant tout. Laissez donc ce langage aux philosophes qui ont mis leur gloire à mépriser la mort : cette sagesse ne doit point être la vôtre ; elle coûterait trop à la république. Sans doute vous auriez assez vécu > si vous éUez né pour vous seul ; mats aujourd'hui que le salotde tous les citoyens et le sort de la république dépendent de la conduite que vous tiendrez , vous êtes bien loin d'avoir achevé le grand édifice qui doit être votre ouvrage : vous n'en avez pas même jeté les fondements. Est-ce donc à vous à mesoier la durée de vos jours sur le peu de prix que peut y attacher votre grandeur d'âme, et non pas sur l'intérêt commun? Et si je vous disais que ce n'est pas astes pour cette ^ire même que, de votre propre aveu , et ma^ tous vos prilMîpes de philosophie , vous préCérez à tout.' Quoi doncl me dhez-vous, en laisserai-je si peu après moi? Beaucoup, César, et même assez pour tout autre; trop peu pour vous seul, car k vos yeux rien ne doit être assez grand, s'a reste quelque chose an-dessuf. Or, prenez garde que, si toutes vos grandes actions doivent aboutir à laisser la république dans l'état où elle est ^ voàs n'ayez pinlôt exdté Taduihation que mérité la véritable gkrire, si eelled consiste à laisser après soi le souvenir du bien qu'on aihit aux siens, à la patrie et au genre faumafai. Voilà ce qui vous reste à foire; voilà le grand travail qui doit vous occuper. Donnez une Ihrme stable à la république, et jouissez vous-même de la paix et de la tranquillité que vous aores procurées à l'État.... N'appelez pas votre vie cdlé dont la omdition humaine a marqué les bornes, mais celle qui s'étendra dans tous les Ages, et qui appartient à la postérité. C'est à cette vie immortelle que vous devez tout rapporter. Elle a. d^à dans vous ce qui peut être admfa^; mais elle attend ce qui peut être approuvé et estimé. On entendra, on lira avec étonnement vos triomphes sur le Rhin, sur ie Nil, sur l'Océan. Mais si la république n'est pas affermie sur une base solide par vos sofais et yotre sagesse, votre nom se répandra au loin , mais ne vous donnera pas dans Farenir un rang assuré et incontestable. Vous serez chez nos neveux, oomme XiMiB avez été parmi nous, un sujet dé division et de discofde : les uns vous élèveront jusqu'au ciel : les- autres diront qu'il voua a manqué ce qu'il y a de plus glorieux , de guérir les maux de la patrie; ils diiont que vos grands
devant les yeux ces juges sévères qui prononceront un jour sur vous, et dont le jugement, si fose le dire, aura plus de poids que le nôtro , parce qu'ils seront sans intérêt , sanshaine,0tsansenvie.»(vui,ix.) ^
Maintenant, je le demande à tous ceux qui ont fait un crime à Cicéron des louanges qu'il a don* nées à César : Est-ce là le langage d*un adulateur, d'un esclave? N*est-ce pas celui d'un homme éga« lement sensible aux vertus de César et aux intérêts de la patrie, et qui rend justice à Tun, mais qui aime l'autre; qui, en louant l'usurpateur de l'usage qu'il fait de sa puissance,, l'avertit que son premier devoir est de le soumettre aux lois? Fallait-il qu'il fût ii^ensible à cette clémence qui nous touche en* core aujourd'hui? Je sais qu'un républicain rigide, qu'un Brutus, un Caton, répondra qu'il ne faut rien louer dans un tyran; que sa clémence même est un outrage; que le premier de ses crimes est de pouvoir pardonner. Je conçois cette fierté dans des hommes nés libres, en qui l'amour de la liberté, sucé avec le lait , étouffe tout autre sentiment. Biais ce dernier excès de l'inflexibilité républicaine est-il un devoir indispensable? ne tient-il pas plutôt au caractère qu'à la morale ? ne peuton y mettre quelque restriction , quelque mesure , sans se rendre vil ou coupable ? ne peut-on aimer la liberté et son pays sans fermer entièrement son âme aux impulsions de la sensibilité et de la reconnaissance? Tous ces sénateurs , qui bientôt après assassinèrent César, se jetaient alors à ses pieds pour en obtenir la grâce de Marcellus. S'il était coupable à leurs yeux de pouvoir l'accorder, pourquoi la lut demandaient-ils? Il faut être eonséquent t si tout ce qu'on reçoit d*un tyran déshonore , il est abject de lui rien demander. Mais il est bien diflBcile de s'accorder avec soi-même dans des principes outrés et excessifs. Cicéron , que l'on a taxé d'incons^ence , ne me parait pas avoûr mérité, comme eux, ce reproche. Quand on l'entendit dans la suite applaudir aux meurtriers de César comme aux vengeurs de Rome et de la liberté, était-ce donc, comme on l'a dit, se démentir? Il pouvait répondre : J'ai loué dans on grand homme ce qu'il avait de louable; j*ai blâmé sa tyrannie publiquement, et rai exhorté lui-même à y renoncer ; Je voulais qu'il fût le meilleur, sll eût vécu : on l'a immolé à la liberté de Rome; je suis Romain, je remercie nos vengeurs. Mais quand César me rendait mon ami , j'étais homme, et je remerciais celui qui faisait le bien avec le pouvoir de faire le mal.
On voit avec plaisir, dans l'histoire, les témoignages multipliés de cet attrait réciproque que Ce-
sar et Cicéron eurent toujours Fun pour Tautre. Ces deux grandes Âmes devaient se connaître et s'entendre, quoique César ne pût aimer dans Cicéron le défenseur des lois et de la république, et que Cicéron ne pût aimer dans César leur ennemi et leur oppresseur. Ils se rapprochaient par le caractère, quoiqu'ils s'éloignassent parles principes. Us avaient le même amour pour la gloire, le même goût pour les lettres , le même fonds de douceur et de lx)nté. Il y a sans doute une autre sorte de mérite , une autre espèce de grandeur. Je ne prétends ^en dter à Caton et à Brutus; je les révère. Mais ils ont eu quelquefois besoin d*ezcuse dans leurs vertus rigides : pourquoi n*en accorder aucune à Cicéron dans ses vertus modérées, et même à César dans ses fautes héroïques et éclatantes? Rien n'est parfait dans rhumanité : tout a été donné. à l'homme avec mesure ; gardons-la dans nos jugements. N'exaltons pas une vertu pour en humilier une autre. Toutes sont plus ou moins précieuses, toutes honorent la nature humaine; et c'est l'honorer soi-même que de leur rendre à toutes le respect qui leur est dû.
L'apologie de Cicéron m'a entraîné : je reviens à ses talents. Ce que vous avez entendu de lui le fait mieux connaître et le loue mieux que tout ce que j'en pourrais dire ; et d'ailleurs , pour bien louer Cicéron, a dit Tite-Live, il faut un autre Gcéron, A son défaut, écoutons Quintilîen , qui , dans un résumé sur les auteurs latins , s'exprime ainsi :
« Cest surtout dans réloqueuce que Rome peut se vaih ter d'avoir égalé la Grèce. En effet, à tout ce que ceDe-ci a de plus grand j'oppose hardiment Cicéron. Je n'ignore pas quel combat j'aurai à soutenfa* contre les partisans de Démosthènes ; mais mon dessein n'est pas d'entreprendre ici ce parallèle inuUle à mon objet, puisque moi-même Je cite partout DémosUiènes comme un des premiers auteurs qu'U fout lire , ou plutôt qu'il faut savoir par cœur. J'observerai seulement que la plupart des quaUtés de l'orateur
sont au même degré dans tous les deux, U sagesse lamé- Ibode , l'ordre des divisions , l'art des prépirations , la disposition des preuves , cnfln tout ce qui Uent à ce qu'on appelle Invention. Dans l'âoculion , il y a quelque différence L un serre de plus près son adversaire, l'autre prend plus de champ pour combattre. L'un se sert toi^urs de la pointe de ses armes , l'autre en fait souvent imUr aussi le poids On ne peut rien Oter à l'un, rien ivouterà l'autre. II y â plus de travail dans Démosthènes, plus de naturel dans Cicéron. Celui-ci l'emporte évidemment pour la plaisanterie et le pathétique, deux puissants ressorts de l'art oratoire. Peut-être dira-t-on que les mœurs et les lois d'Athènes ne permetUient pas k l'orateur grec les beUes péroraisons du notre; mais aussi la langue attique lui donnait des
^I!^^'^'^'' ^"^ ^* ^ "^^ »'* P*«- îïous avons des lettre de tous les deui : il n'y a mille comparaison à en fcire. Doaauirecôté, DémosIbèBes a un ^«nd avan-
tage, c'est qu'il est venu le premier, et qu'a a contribué en grande partie à feire Cicéron ce qu'il est. n s'est attaché à imiter les Grecs, etnonsa r^nnésenté, ce me semble, en hii seul, la force de DémosUiènes, l'abondance de Maton, et la douceur d'Isocrate. Mais ce n'est pas l'étude qu'il en a peu £ûra qui lui à donné ce qu'U y a dans chacun d'eux : U l'a tiré de lui-même , et de cet heureux génie né pour réunir toutes les qualités. On dirait qu'U a été tané par une destination paAiculière de la Providence , qui voulait ftire voir aux hommes jusqu'où l'éloquence pouvait aller. En effet, qui sait mieux développer la vérité? qui sait émouvoir plus puissamment les passions? quel écrivain eut jamais autant de channe? Ce qu'A airache do force, il semble l'obtenir de plein gré; et quand il vous entraîne avec violence, vous croyex le suivre volontairement.
Il y a dans tout ce qu'il dit une telle autorité de raison que l'on a honte de n'être pas de son avis. Ce n'est point un avocat qui s'emporte, c'est un témoin qui dépose, un juge qui prononce; et cependant tous ces différents mérites, dont chacun coûterait un long travaU à tout autre que Im', semblent ne lui avoir rien coûté, et dans la periection de son style û conserve toute la grâce de la plus benreose facOité. Cestdonc à juste UUt» que, parmi ses contemporains. Il apassé pour le dominateur du baircau, et que dans la postérité son nom est devenu celui de l'éloqoenoe. Ayons le donc toi^oura devant les yeux, comme le modèle que l'on doit se proposer, et que celui-là soit sûr d'avoir profité beaucoup qui aimera beaucoup Cicéron. » (x, l ) J*aî cité cet excellent morceau d'autant plus volontiers, qu'il semble exfffimer fidèlement ce que la lecture de Cicéron nous a fait éprouver à tous. O paraît qu'il en était du temps de Quîntilien, comme du nôtre, où l'on dit un Cicéron pour un homme éloquent, comme nous disons aussi un César pour donner l'idée de la plus grande bravoure. Ces sortes de dénominations, devenues populaires après tant de siècles, n'appartiennent qu*à une prééminenee bien généralementreconnueet sentie. Fénelon donne cependant l'avantage à Démosthènes sur Cicéron ; il n'est pas , comme on voit , le seul de cet avis , puisque, au temps où Quintiiien écrivait, bien des gens pensaient de même. Voici le passage de Fénelon qui mérite d'être cité : *
« Je ne crains pas dire que Démosthènes me parait snpérienr à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais, n embellit tout ce qu'il touche; U bit honneur à la parole; U fait des mots ce qu'un autre n'en saurait ikire ; il a je ne sais combien de sortes d'espriU ; il est même court et véhément toutes les fois qu'U veut l'être, contre Catilfaia, contre Verres, contre Antoine. Maison remarque quelque parure dans son discoure. L'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit. L'orateur, en pensant an salut de la république , ne s'oublie pas , et ne se laisse point oubher. Démosthènes parait sortir de soi, et ne voir que la patrie. Il ne cherehe point le beau , U le tait sans y penser : il se sert de la parole, comme un honune modeste d^ son habit pour se couvrir. D tonne, fl foudroie. C'est un
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
toifenl qvi entniiie <oat On ne peut k critiquer, parce , qu'on est saiai. On pense tn\ choses qu'il dit, et non à ses paroles. On le perd de Tue : on n'est occupé que de Philippe f qui envahit tout. Je suis channé de ces deux orateurs; mais f arone que je suis mofais touché de l'art infini et de la ma^ûfique éloquence de Cicéron que de la rapide aiinpttdté de Démosthènes. » ( LeUre à VAcad, franc. )
Démosthènes et Gcéron sont deux grands orateurs; QuÎQtilieo et Féuelon, deux grandes autorités : qui oserait se rendre leur juge? Assurément, ce ne sera pas moi. Je crois même qu*il serait difficile de réduire en démonstration Ja préférence qu'on peut donner à Torateur d& Rome ou à œlui d'Athènes. C'est ici que le gçût raisonné n'a plus de mesure bien certaine, et qu*il faut s'en rapporter au godt senti. Quand le talent est dans un si haut de- 9ré de part et d*autre , on ne peut plus décider, on ne peut que choisir : car enfin chacun peut suivre son penchant, pourvu qu*ii ne le donne pas pour i^e; et, loin de mettre, comme on fait trop souvent, la moindre humeur dans ces sortes de discussions, il faut seulement se réjouir qu*il y ait dans tous les artsdeshemmesassez supérieurs pour qu'on ne puisse pas s'accorder sur le droit de primauté. Et qu'importe en effet qui soit le premier, pourvu qu'il Ûille encore admirer le second ? Je les admire donc tous les deux; maie je demande qu'il me soit permis, sans offenser personne, d'aimer mieux Clcélon. Il me parait l'boamie le f^us naturellement éloquent qui ait existé; et je ne le considère ici que oomme orateur, je laisse à part ses écrits philosophiques et ses lettres : j'en parlerai ailleurs. Mais , n'eût-il laissé que ses harangues, je le préférerais à Démosthènes : non que je mette rien aurdessus du plaidoyer pour la Couronne , de oe dernier, mais ses autres ouvrages ne me paraissent pas en général de la même hauteur ; ils ont de plus une sorte d'uniformité de ton qui tient peut-être à celle des sujets ; car il s'agit presque toujours de Philippe* Gcéron sait prendre tous les tons; et je ne saurais sans ingratitude refuser mon suffrage à celui qui me donne tous les plaisirs. Ce n'est pas qu'il me paraisse non plus sans défauts : il abuse quelquefois de Ja facilité qu'il a d'être abondant; il lui arrive de se répéter : mais ce n'est pas comme Sénèque , dont chaque répétition d'idée est un nouvel effort d'esprit ; on pourrait dire de Cicéron qu'il déborde quelquefois , parce qu'il est trop plein. Ses répétitions ne nous fatiguent point, parce qu'elles ne lui ont pas coûté. 11 est toujours si naturel et si élégant, qu'on ne sait ee qu'il faudrait retrancher : on sent seulement qu'il y a du trop. On a remarqué aussi qu'il affectionne certaines formes de construction ou d'har«
monie qui reviennent souvent; qu'excellant dans la plaisanterie , il la pousse quelquefois jusqu'au jeu de mots : on abuse toujours un peu de ce dont on a beaucoup. Ces légères imperfections disparaissent dans la multitude des beautés, et, à tout prendre, Cicéron est à mes yeux le plus beau génie dont l'ancienne Rome puisse se glorifier.
APPENDICE % ou nouveaux édairclssements surréloquenoe ancienne, sur TérudlUon des quatoniènie, quiniièoie et seizième siècles; sur le dlak^ de Tacite, de causia cohWjnM eloqcbhtlb; sur Démosthènes et Cicéron, etc.
Lu aux écoles BOflmalfls en 1794.
La discussion contradictoire met la vérité dans un nouveau jour. Pai promis de répondre à des objections que le temps ne m'avait pas jpermis de résoudre entièrement, et de vous montrer de nouveaux exemples de cette liberté à la fois décente et courageuse, qui est, dans Démosthènes, le vrai modèle des orateurs républicains, ainsi que de la manière noble et firanchedont il peut leur être permis de parler d*^ux-mêmes quand les circonstances les y obligent. Les bornes d'une séance ne m'avaient pas laissé les moyens de remplir ces différents objets, et vous allez d'abord retrouver le dernier dans ee qui me reste à traduire de la harangue «ter la Càersonèse, que je n'eus pas le loisir de vous lire tout entière. C'est à la fois un combat entre Démosthènes et ses adversures , auxquels il porte les derniers coups , et le résumé des mesures qu'il propose aux Athéniens , et qui furent toutes adoptées dans le décret qu'il rédigea.
« J'admire riMXMiséquencede vos orateurs: Ils ne vous permettent pas de vous défendre , quand on vous attaque ; fis vouspnescriventderesterenrepos, et Us ne s'y tiennent pas eux-mêmes , quand on ne leur Ait aucun mal. J'entends d'ici le premier d'entre eux qui va monter à la tribune. — Vous ne voulez pas, me dit-U, prendre sur vous un décret en votre nom ? Êtes-vous doue si (isible et si timide? —^ Je n'ai pas du moins leur audace importune et in'solente ; mais j'ose dire que j*ai plus de courage que ces <nH^gp^ ministres qui se mêlent de la chose publique pour la perdra. Gertes,U ne faut aucun courage pour prodiguer les accusations, les calomnies, la corruption, aux dépens de vos intérêts. Ils savent se procurer auprès de vous un gi^ certain de leur sécurité ; il leur suffit, pour ne courir aucun danger, de ne vous dire jamais que ce qui peut vous flatter, et de ne se mêler en rien de ce qui peut périditer dana la république. Mais Thomme courageux, o'est celui qui, pour la défendre, oseè tout moment contrarier vos erreurs; qui ne cherche pas à vous plaire, mais à vousi
* On a cm devoir remettre Id ce morceau, comme un développement uttle pour tout ce qui précède. U ftitla suite d'Une co^férenee uiltée aux éooleB normales, et qui avait été Interrompue.
œURS DE LITTERATDRE.
Tir ; qui ne cralnC pas'de traiter devant tous les partie» de Tadminiatration lea plaa dépendantes des caprices de la fortune, et qui Teut bien s'exposer à ce qu'un jour on lui en demande compte. Voilà le Yrai citoyen, et non pas ces charlatans de popularité, qui, pour obtenir une faveur d*un jour , ont fait tomber les plus grands appuis de votrç liberté. Je suis si loin de vouloir me comparer à ceux qui m*apostrophent, si loin de les regarder conune dignes du nom de citoyens, que, s'ils me disaient : Qu'as-tu ftitpoor la république P je ne citerais pas les navires que j'ai équipés , les sommes que j'ai donnéespourles contributions, pour les jeux publics , pour la rançon des prisonniers , et autres choses sembkibles qui entrent dans les devoirs de l'humanité : non ; je dirais : J'ai fiût tout ce que vous ne faites pas, et n'ai rien fait de ce que vous feites. Je pourrais , comme tant d'autres, accuser, proscrire, corrompre; mais ce n'est ni l'ambition , ni la cupidité, qui m'ont amené dans les affaires publiques. Quand je monte à cette tribune. Athéniens , ce n'est pas pour augmenter mon crédit auprès de vous par des paroles complaisantes; c'est pour augmenter votre puissance par des avis salutaires. C'est un témoignage que j'ai droit de me rendre , et dont l'envie ne peut pas s'offenser. Je serais un mauvais citoyen , si je vous parlais de manière k devenir le premier parmi vous , tandis que voua seriez les derniers parmi les Grecs. J'ai pour prmcipe qu'il (àut que l'État et ceux qui le gouvernent s'élèvent et s'agrandissent ensemble et par les mêmes moyens , qu'il s'agit ici de vous dire , non pas ce qu'il y a de plus ûivorable auprès de vous , car chacun y est aasez porté, mais ce qui vous est le plus utile; car pour vous le conseiller il fout de la sagesse, et de l'éloquence pour vous le persuader. ITai-je pas entendu un de ces hommes s'écrier : « Vos conseils sont excellents , mais on n'a jamais « de vous que des discours , et non pas des actions. » Il se trompe : ce n'est pas k moi qu'il doit adresser cette parole; c'est à vpus. Quand l'orateur vous a montré le meilleur parti qu'il y ait à prendre , il a fait tout ce qu'on doit exiger de lui. Lorsque Timothée vous disait. Athéniens, vous* délibérez I et les Thébalns sont dms l'Ile d'Eubéet levez-vous, armez une flotte, montez sur vos vaisseaux , on le crut , on suivit ses conseils : il avait bien parlé , vous agites bien , chacun fit son devoir , et l'Eubée Alt sauvée. Mais si vous fbsslez restés oisifs , h» paroles de Timothée et les affaires de la république étaient également perdues.
« Je me résume, et je conclus qu'il fkut ordonner des contributions , entretenir une armée dans la Chersonèse , y réformer les abus, s'il y en a eu , ne rien détruire, et ne pas donner aux calomniateurs le plaisir de vous voir travailler vous-mêmes k votre ruine; qu'il faut envoyer des ambassadeurs dans toutes les contrées de la Grèce, pour préparer , discuter, hâfter les mesures nécessaires au salut de la république; mais principalement, et avant tout, punir les traîtres salariés par vos ennemis pour vous enchaîner ici par leurs perfides manoeuvres : leur châtiment fera détester leur exemple , et encouragera les bons citoyens. Si vous prenez sérieusement ces résolutions, si l'exécution les suit sans délai , vous avez toute espérance de réussir ; mais, il vous vous contentez d'applaudir l'orateur, sans
rien foire de ee qu'O tous conseOle, je vous le déclare encore , il n'est pas en moi de vous sauver par mes.paroles quand vous ne voulez pas vous sauver vous-mêmes. »
Je viens à présent à la distinction que m'a proposée un de mes collègues (M. Garât) entre l'éloquence et l'art oratoire, distinction qui ne m'a point paru, je l'avoue, avoir l'importance qu'il semblait y mettre. On sait assez en effet que l'éloquence, considérée en elle-même , est une faculté natuzdie, et que l'art oratoire est la théorie des moyens que l'étude et l'expérience ajoutent à cette faculté. Je me suis donc contenté d'indiquer, en commençant, cette différence suffisamment connue, et j'ai suivi d'aiHeurs l'usage reçu , même dans le langage didactique, dédire indifféremment ou l'éloquence, oo l'art oratoire, parce qu*on sait quMl s'agit ici de cette espèce d'éloquence qui fortifie les dons de la nature par le secours des préceptes. #
Mon collègue avait remarqué, et avec rmson, qu'il y avait des ouvrages où l'éloquence se trouvait sans l'art oratoire, et d'autres où était l'art oratoire sans l'éloquence. Il en résulte seulement que le talent naturel se manifeste quelquefois sans le secours de l'art, et que l'art ne donne pas le talent. Mais il faut convenir aussi que le talent sans culture ne produit guère que quelques morceaux épars et imparfaits , et que la réunion de l'un et de l'autre peut seule faire éclore les chefs-d'œovre qui sont ici l'objet de nos études; c'est encore une Térite reconnue.
Pavais dit que la grande éloquence, celle que les anciens appelaient par excellence l'éloquence des orateurs , ^oquentiam oratoriam, oelle qui se signale dans les assemblées politiques et dans les tribunaux, n'avait pu fleurir parmi nous, comme à Rome et dans Athènes, avant l'époque de notre révolution; mais j'avais rappelé en même temps les beaux élans que l'esprit de liberté avaît produits, depuis trente ans, sous la plume de nos célèbres écrivains, et j'avais remarqué spécialement Vitt-' fluence qu'eut sur l'esprit public l'éloquence du panégyrique, lorsque l'Académie Française mit au concours l'éloge des grands hommes. Si je n'ai pas insisté là-dessus autant que l'a fait ensuite mon collègue, c'est que plusieurs raisons de circonstance m'engageaient à passer rapidement sur ce genrede mérite, qui me paraissait aujourd'hui fort oublié; et d'ailleurs je l'avais développé plus d'une fois dans mes écrits, lorsque j'ai cru devoir défendre l'Acadé* mie Française contre des détracteurs ignorants ou envieux , et montrer qu'il entrait dans leurs reproches, non-seulement de l'injustice, mais même de ringratitude, comme, peu de temps auparavant.
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
dans le sein de celte même Académie , j'avais rderé les abus de son institution. Ces faits sont publies , et ils dé|K>seroot, au besoin, de TinTariable égalité de mes principes; mais aujourd'hui qu'il n'y a plus d'Académie » j'arais cm ne pas devoir même prononcer un nom qui avait été longtemps un titre de proscription f et qui est encore un texte d'injures pour des aboyeurs forcenés, qui ne la nomment jamais qu'avec une horreur stupide ou un mépris fort ridicule. Je ne passerai pas nlon temps à les réfuter ; mais j'observerai seulement , comme une vérité générale , dont on profitera si on veut , que , si la nature du gouvernement conseille ou même prescrit l'abolition des sociétés littéraires dont les formes ne paraissent plus convenables , quoique le fond n'en soit pas vicieux , on n'est pas obligé de fouler aux pieds ce qu'on a cru devoir abattre ; que l'équité, la première des lois , défend d'oublier et de méconnaître ce qui a été utile dans un temps, et a cessé de l'être ; qu'on ne détruit pas le mérite en l'oubliant, et qu'on n'étouffe pas la vérité en la forçant au silence; car l'oppression est. passagère, et la vérité étemelle. L'histoire ira plus loin sans doute , quand elle peindra de sa main indépendante et incorruptible ce qu'ont été, sous tous les rapports, et spécialement sous celui du patriotisme, les gens de lettres de l'Académie , et leurs calomniateurs et leurs assassins; mais ici j'en ai dit assez, et ce n'est pas devant vous qu'il est besoin de plaider la cause des talents et du génie.
Quant h ce qu'ajoutait mon collègue , de Thomas en particulier, qu'en réclamant Icsdroits de l'homme il avait parlé comme du haut d'une tribune; ce qui pourrait se dire de même de Rousseau et de Raynal, de l'un quand il n'est pas sophiste, de l'autre quand 11 n'est pas déelamateur; et ce qu'on pourrait dire encore de plusieurs écrivains de nos jours , éloquemmeut patriotes , j'observerai que leur composition , modifiée et limitée par la nature des objets qu'ils ont traités, était plutôt celle de moralistes éloquents que de véritables orateurs, si nous ne donnons ce titre , avec les anciens, qu'à ceux qui se signalent dans la lice brillante et périlleuse des délibérations et des jugements publics ; qui soutiennent des combats corps à corps , et, après avoir terrassé leurs adversaires , entraînent les hommes rassemblés à la suite de leurs triomphes.
Un autre objet m'a paru aussi mériter quelque attention , c'est celui où nous sommes restés à la fin de la séance, et qui regardait le règne de l'érudition. Mon collègue a prétendu qu'il avait plus contribué à étouffer le génie qu'à le développer. Cette opinion parait plausible à quelques égards :
il est sûr que la culture assidue des langues grec* que et latine a dû conduire à une sorte de prédilection pour ces mêmes langues; et le latin en particulier devint celle de la plupart des écrivains de l'Europe 9 Allemands, Français, Espagnols, tous écrivirent en latin. Mon collègue a cru y voir une des causes principales qui ont retardé les progrès du génie ; j'avoue que cette opinion n'est pas la mienne. Voici les objections que je voulais lui faire , que la réflexion n'a fait que confirmer, et dont vous jugerez. D'abord il y a un fait remarquable , c'est que le Dante, Boccace et Pétrarque, ceux qui , parmi les Italiens , donnèrent les premiers l'essor à leur talent, dans leur propre la»* gue, avaient beaucoup écrit en latin; et c'est même en latin que Pétrarque a composé le plus grand nombre de ses écrits. Il est donc à présumer que l'étude des langues anciennes , bien loin d'étouffer leur talent, n'a servi qu'à le développer^ On sait qu'ils florissaient tous trois au quatorzième siècle, au temps de la prise de Constantinople*, lorsque tout ce qui restait des lettres anciennes reflua vers l'Italie, Pétrarque fut même un des modernes qui s'occupa le plus laborieusement de la recherche des anciens manuscrits, et à qui l'on eut en ce genre le plus d'obligation. Maintenant, si Bembo, Sadolet, Sannazar, Ange-Politien, Pontanus, et autres, ne furent guère que des humanistes latins, et s'ils n'ont eu de réputation qu'à ce titre, n'est-il pas extrêmement probable que le génie a manqué à leur science , puisque avec les mêmes moyens que le Dante, Boccace et Pétrarque , ils n'ont pas eu les mêmes succès ? On en peut dire autant de Muret , notre plus fameux latiniste , et de ceux qui l'ont suivi.
Si nous passons aux Anglais , les querelles de religion et les troubles politiques paraîtront avoir retardé chez eux la littérature et la langue , sans qu'on puisse s'en prendre à la culture des langues anciennes, qui n'a fleuri chez eux qu'au moment où le génie national prenait l'essor; et ce génie même ne s'est poli que par un commerce plus habituel avec les anciens et avec nous , au temps de Charles II.
Chez les Espagnols , Lopez de Vega, Cervantes, ce dernier surtout, n'étaient rien moins qu'étrangers à l'érudition.
Pour ce qui regarde les Allemands, une disposition d'esprit particulière, qui les attache exclusivement aux sciences , a dû les détourner longtemps des. lettres et des arts de l'imagination; et depuis
* Iji Hirpe oomiiMt Id mie errear chronologiqiie vrtlmeot tlngniière dans im homme iDstroit La prise de GonetanUnople est de 1468. Or, le Dante était moct m 1921; Boooaee co laiH Mtaarque co 1174.
œURS D£ UTTÉMTUBB.
qu*il8 s'y sont essayés, oq oonyieDl que leurs progrès y ont été médiocres.
Pour ce qui nous concerne, Amyot et Montaigne, qui n'attendirent pas pour écrire que leur langue fAt formée, et qui imprimèrent à leurs écrits un caractère que le temps n'a pu effacer, étaient des hommes très-versés dans la littérature ancienne. Les écrits de Montaigne sont enrichis partout et même chargés des dépouilles des anciens; et Amyot ne s'est immortalisé qu*en traduisant unhîstorîeo grec, précisément à la même époque où Ronsard s'efforçait si ridiculement de .transporter en français le grec et le latin. La vogue passagère de ce poëme put égarer un moment ceux qui auraient peut-être été capables de contribuer aux progrès de leur propre langue : mais cette contagion fut de peu d'effet et de peu de durée, puisqu'un moment après. Mal* herbe découvrit notre rhythme poétique : d'où il suit que Malherbe eut assez de génie pour bien sentir cdui de sa langue , et que ce génie manquait à Ronsard et aux autres poètes qui composaient alors ce qu'on appelle la Pléiade française.
Je me résume , et je conclus de l'examen des faits qui doivent guider tous les raisonnements et éclairer toutes les spéculations, que les hommes supérieurs , en France et en Italie, qui les premiers d^ grossirent le langage encore brut, lui donnèrent les premières beautés d'expression, les piemières for- ^ mes heureuses, les premiers procédés réguliers, nonseulement ne trouvèrent pas d'obstacles, mais trouvèrent même de grands secours dans l'érudition. Sans doute ils faisaient exception par rapport au reste de leurs contemporains, qui étaient si loin d'eux : les bons ouvrages ne parurent en foule , surtout parmi nous, que lorsque la langue se forma. Cest une vérité reconnue qu'a rappelée mon collègue, quand il a dit avec Condillac que le génie des écrivains ne se déploie tout entier que dans une langue qui est déjà fixée. Mais pour arriver jusquelà, je persiste à croire que Tétude des langues anciennes, non-seulement n'a pu nuire à ce progrès, mais y a été utile et nécessaire ; que le génie n'étend ses vues et ses moyens qu'autant qu^il a devant lui un grand nombre d'objets de comparaison ; que l'étude des langues , qui ne parait d'abord que ceHe des mots , conduit, par une jiuite naturelle, à celle des choses-, qu'en un mot , l'érudition , si elle n'entre pas communément dans le temple du goût, du moins en aplanit le chemin et en ouvre le vestibule.
L'antiquité a donc été et a dû être notre véritable nourrioe : son lait est fort et nourrissant; et il 06 ûiut pas s'étonner si 4m hommes d'une consti-
tution faible ne pouvaient pas le digérer ; aussi demeurèrent-ils languissants et infirmes; mais des nourrissons d'un tempérament plus heureux y ont puisé la santé, la force et la beauté. £t qui^peut ignorer que Port-Royal , cette fameuse éeole, héritière des anciens , où se formèrent Pascal, Racine, Despréaux, fut celle qui, parmi nous, commença le r^ne du bon goût ? Je sais que dies hommes supérieurs, en France et en Italie, s'étaient élevés seuls audessus de leur siècle , comme des jets hardis et abondants qu'une végétation spontanée pousse quelquefois dans un sol inculte et désert ; mais dans l'ordre général , il fsut que le long travail du défrichement et de la culture dompte le terrain, le féconde par degrés pour en £iire sortir ces récoltes régulières, ces ridies moissons qui nourrissent des peuples entiers, et ces forêts soignées et renaissantes qui préparent d'éternels ombrages à une longue suite de générations.
Voyons maintenant ce dialogue, qui a été cite ici à l'occasion de la question élevée sur la ligne de démarcationentre les anciens et les modernes ; que»> tion qui n'en est pas une pour nous, puisqu'à notre égard les anciens sont évidemment les Grecs et les Latins , dont nous avons tout appris et tout emprunté.
Je dois remercier mon collègue de m'avoir rappelé ce dialogue , et de m'avoir donné par là l'ooear sion de le relire; car je l'ai relu avec un très-grand plaisir, H n'est pas complet, il y a des lacunes; et ce que nous en avons, fait regretter ce que nous avons perdu. Les uns l'attribuent à Quintilien, les autres à Tacite : l'opinion la plus générale l'a laissé a ce dernier '. Mais la question qui regarde les anciens et les modernes n'y est traitée qu'épisodiquement et sous un point de vue tout autre. On y conqmre les Romains aux Romains , et un flge des letjbres latines à un autre âge; comme nous pourrions comparer le siècle présent au siècle dernier, ou biep le siècle dernier à celui de Marot, de Montaigne, de Ronsard. Ce dialogue présente quatre interlocuteurs, un amateur de la poésie, un amateur de l'éloquence, un détracteur des anciens, représenté comme un homme qui fait de ses opinions lyi jeu d'esprit, et un quatrième , Messala, qui vient vers le milieu du dialogue , et qui se range du côté des deux premiers. Mon collègue, qu'apparemment sa mémoire a trompé, nous disait que la question incidemment traitée dans ce dialogue n'y était pas résolue. Il m'a
« Mbnbin, à la léle de m tndaotfoo fnnçaiw, publiée en i^is, attribae cet ouvrage à Bfaterooi, on des Interlocateun da dialogae. Yoyes antal tor eetto qoeatloo tas MdMNbH de V. 6ehalic, édition de UipaiolL, lies.
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
para qu'elle Tétait , o*e8V4-dire rédaite à sa juste valeur, et écartée en fort peu de mots , pour revenir à ce qui fait proprement le svyet du dialogue. Je Tais lire ce passage, et ensuite quelques autres, comme un objet d'instruction et d^agrément : car il est souvent question, dans cet écrit, de matières qui se sont présentées ici ou qui peuvent s*y présenter, et ils'y rencontre des vérités applicables dans tous les temps.
« Je vous demande d'abord ( c'est Âper qui parle , Vantagoniste des andens) oe que vous entendez par anciens , qod âge de r^oqnenoe vous préleodei marquer par cette dénominatioD; car, pour moi, lorsque fentends parler d'andens, je me représente eaax qui sont nés dans des siècles reculés; et je me figura aussi Ulysse et Nestor, qui «nstaîent il y a environ treize cents ans ; et vous, vous nous parlez d*abord d'un ]>émostbènes, d'uu Hypéride, qui ne nous sont antérieurs que d'environ quatre siècles, etc. »
On voit que ceci n'est qu'une espèce de badinage , on abus de mots fort bien placé dans la bouche d'un interlocuteur, que l'on donne comme un homme à paradoxes. Il passe tout de suite aux Latins, dont il s'agit spécialement dans ce dialogue , puisque l'auteur avait pour objet de prouver que l'éloquence romaine était extrêmement dégénérée depuis la mort de Cicéron; et ceci m'oblige d'entrer dans quelques édaireissements nébessaires pour l'intelligenoe de ce qui va suivre.
On comptait ordinairement, au temps où ce dialogue fut composé, trois âges dans les lettres latines : oelui d'Enniu8.d'Ai0cius, de Pacuvius, de Caton le eenseur, etc., knnqae la langue était encore rude et grossière; celui des Grecques, qui, les premiers, tempérèrent un peu la gravité romaine par la politesse des lettres grecques; enfin celui de Cicéron, dans lequel on comprend Crassus , Antoine, César, Célius, Hortensias, et Qcéroa, ^i les surpassa Ions , donna son nom à cette ^loque , que depuis on regarda généralement comme celle du bon goût, liais kffsque Tacite écrivait ce dialogue sous le règne de Vespasien, le goût était extrêmement corrompu , et Sénèque y avait contribué plus que pertonoe. U avait séduit presque toute la jeunesse romaine par l'attrait de la nouveauté et le piquant de aon style, dont elle ne sentait pas tous les défauts : la suite de ce Cowrs nous mettra à portée de les développer. Aper se osontrait partisan zélé de ce nouveau goût, qu'il met ici au-dessus de l'ancien, comme beaucoup plus agvéable et plos amusant. Il traite fort durement les orateurs qu'on nommait alors andens , et ne ménage pas même Cicéron. Il règne dans sa discussion , comme on doit s'y attendre , un esprit de controverse phitêt qu'un esprit de cri-
tique. U n'oublie pas de chicaner sur les mots, et c'est ce qui amène la question épisodique sur oe qu'on entend par ancien. Il ne manque pas d'intéresser, autant qu'il le peut , Famour-propre de ses adversaires , Matemus et S^nindus , qui cultivaient en effet l'éloquence et les lettres avec beaucoup de succès. Mais les louanges qu'il leur donne n'égarent point leur jugement, et Maternus dit à Messala, en l'invitant à réfuter Aper :
« Nous ne vous demandons pas précisément de défendre les anciens ; car, quelque mal qu'en ait dit Aper, et quelques louanges qui! nous ait données, nous pmistons à ne leur comparer personne de nos contemporains, et Aper lui-même, an fond, n'est pas dTun antre avis ; mais, sulwt la méttiode usitée dans les écoles de philosopfaie,ilapris pour lui ierftiede oontradicteor. Ne vous étendez donc pas sur leur renommée; mais expUqneMioos pourquoi nous sommes si fort éloigûés de leur éloquence « lorsqu'fl ne s'est pas écoulé plus de cent vingt ans dq[»uis la mort de Cicéron jusqu'à nous. »
Messala répond :
« Je suivrai le plan que vous me tncea ; je ne combattrai point oe qu'a dit Aper> qui n'a, ce me semble, élevé qu'une dispute de mots, comme si l'on ne pouvait pas appeler anciens ceux qui sont morts il y a plus d'un siècle. Je ne contesterai point sur Fexpression ; ceux dont n s'agit seront on nos aienx ou nos anciens, comme on voudra , pourvu que Ton convienne que râoqueoœ de leur temps fiit la meillenra qui ait jamais été parmi nous. »
Voilé donc la question réduite à ses véritables termes, et par conséquent résolue |;>our les Romains, qui avaient raison de donner le nom d'anciens aux orateurs et aux écrivains qui , plus d'un siècle auparavant, avaient formé tous ensemble cette grande époque oà la littérature romaine atteignit une perfection dont on avait depuis descendu par degrés, jusqu'à la corruption dont se plaignaient tous les bons esprits.
Messala continue :
« Parmi les Athéniens, on donne le premier rang à DëmosttièBes; Esehine, Hypéride, Lyslas, Lycurgue, sont eaux qui panent les preraliBrs après lui, et Ton s'accorde àresanlercetigede l'éioquenoe comme celni des vrais modèles. Oe même, parmi nous, Cloéron passe, dans i'opinîon générale , tons les orateurs de son temps; et, si on le préOre à Calvus, à César, à Brutus, à GéOus, à Asinhts, on préfère ceux-ci à tous tes orateurs qol les ont précédés on suivis. Ce n'est pas que diacun d'eux n'ait en sa manière propre; mais tous se sont accordés sur les prineipes du bon goût : amsi , Calvus est plus serré , Asinins plus nombreox. César pins brillant, CéUus plus amer, Brutus plus grave, et Cloéron plus véhément , plus abon* dant , pins vigoureux; mais tous ont une éloquence pure et sataie : de fliçon qu'en lisant leurs ouvrages , on raeonnalt
entra eux , mal^ la diversité namrslte d0S e^^ , cooD»
COUBS DE LITTÉRATURE.
une sorte de forenté» qui conalate dane û reaeemUaiice de jugement et de dessein. »
£t voilà aussi ce que l'oo peut répondre à eeux qui opposent la disparité des esprits à Tunité des principes. Oui, sans doute ^ les principes sont les mêmes, quoique les esprits soient différents, comme les règles du chant et de la musique sont les mêmes, quoique chacun ne puisse chanter que selon ce qu*il a de voix et d*expression. J'en dis autant des règles du goût; elles sont universelles, puisqu'elles sont fondées sur la nature, qui est toujours la même ; mais chacun les applique suivant son caractère et ses moyens. Leur observation n'est point l'imitation servile des auteurs qui les ont mieux pratiquées : ne ûiites pas ce qu'ils ont fait , mais pénétrez-vous bien des mêmes préceptes , si vous voulez foire aussi bien qu'eux. Ils ont marqué la bonne route; mais chacun y marche suivant ses forces, s'avaqce plus ou moins loin, suivant ses faculté, et choisit différents sentiers , selon son caractère et ses dispositions*
Messala en vient aux causes de la décadence , et il en assigne quatre i
« Qui peut ignorer, dit-il, que l'éloquence et les arts sont fort déchus de leur ancienne gloire, non par la disette de talents, mais par la paresse des jeunes gens, la négligence des parents, l!incapadté des maîtres, et l'oubli des mœurs antiques, a
U détaille ces quatre causes , mais il oublie , comme de raison, la première de toutes, la perte de la liberté : ce dialogue était écrit sous un empereur.
Cependant, s'il n'ose pas tout dire, il fiùt tout entendre. En effet , dans le dernier morceau que je vais lire, il présente la concurrence des intérêts politiques ,1a rivalité des deux ordres de la république romaine , leur lutte continuelle , l'importance des délibérations du sénat, les débats des tribunaux, la majesté de la tribune aux harangues, comme les mobiles et les instruments de la grande éloquence.
« EUeest comme le feu, dit41, qui a besoin d'aliments, que le mouvement allume , et qui brille en embrasant C'est ce qui l'a portée si haut dans Tancienne république. Elle a eu, de nos jours, tout ce que peut comporter un gouvernement réglé, tranquIDe et heureux; mais elle a été bien plus redevable aux troubles et même à la licence de ces tônps où tout était pour ainsi dire pêle-mêle, et où, n'yant pobit de modération unique, chaque orateur avait de l'autofité en raison de ses moyens de persuasion sur une multitude égarée ; de laces lois multipliées, ces réputations populaires, ces harangues des magi^rats qui passaient la nuit à la tribune, ces accusations contre les puissances, ces inimitiés héréditaires dans les âonilles, ces faotions des grands , ces discordes continuelles du s^iat et du peuple, toutes choses qui rempUssaisnt la république d'agitations ,
mais qui exerçaient Féioquenoe et lut ofliralent des mobllee puissants et de grands intérêts. »
U est triste sans doute pour des amis des lettres , comme l'étaient les interlocuteurs de ce dialogue, d'être obligés d'avouer que ce qui trouble un État est ee qui favorise le plus l'éloquence; mais enfin c'est une vérité : telle est la nature des choses humaines; et, conune il est dit dans la suite de cet écrit , la médecine ne serait pas un art, s'il n'y avait pas de maladies. L'éloquence peut servir les passions, mais il&ut de l'éloquence pour les combattre : et l'on sait que le bien et le mal se confondent dans tout ce qui est de l'homme.
Au reste, sur ce tableau des désordres politiques de Rome, il ne faut pas croùre qu'il y ait jamais eu dans cette ville ni dans celle d'Athènes rien de semblable à oe que nous avons vu pendant trop longtemps. L'art oratoire n'était pas exempt do dangers , mais il ne connaissait ni obstacles ni entraves. Les Gracqueset Cicéron finirent par une mprt violente, parce qu'un des partis qui se combattaient finit par écraser l'autre. Biais, outre que ces accidents tragiques ont été très-rares, et sont de nature à ne devoir pas entrer dans les calculs de la prudence » et encore moins dans ceux du courage , nons voyons dans l'histoire qu'un certain ordre légal , toujours conservé dans toute nation polioée , et mie certaine décence de moeurs qui ne fut jamais violée chez les anciens , laissèrent en tout temps un champ libre au talent oratoire; au lieu que ce talent a dû disparaître paitaii nous ^land la parole même a été interdite: il est à croire qu'elle ne peut plus l'être.
J'ai promis de répondre à d'autres diffieultés que l'on m'a proposées par écrit, et je vais m'acquitter de cet engagement.
Je parierai d'abord de ceux qui, rappelant les abus de l'éloquence , ont mis en question si elle ûiisait plus de bien que de mal , et s'il ne fiaJlait pas la proscrire plutôt que l'encourager; et j'observerai qu'il ne firadrait jamais poser de ces questions absolument oiseuses, et résohies d'avance, il y a longtemps, par ce principe si bien connu de tous les .hommes qui ont réfléchi, que l'abus possible des meilleures choses est un vice attaché à la nature humaine, et même, que l'abus est d'autant plus dangereux, que la diose en elle-même est meilleure, suivant cet axiome des anciens : CanvpUo opHnU pessima. Ainsi, dans le moral, on a abusé de la r^ liglon, de la philosophie > de la liberté, de l'éloquence, toutes choses excellentes en elles-mêmes; ainsi , dans le physique , on abuse de la force , de la santé, de Id^heauté, toutes choses excellentes en
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
eiles-niftnes. Sourenoiu-iioiu de ce qu'a dit Roiis« \ seau en oonimençant son Emile.
«Tout est bien, tortantdegiiiaiiiB de Tantenrdee êtres : tout se dégrade et se dénatnre entre les mains de rhomme *. »
En effet, ai tous y prenez garde, le mal n*est pas ^na la chose : laissez-lui sa destination et sa mesure ^ tout sera bien. Le mal est dans l'homme qui abuse. Ainsi (pour appliquer le principe) la religion , c'est-à-dire la communication entre le Créateur et la créature , qui lui doit hommage et reconnaissance , est non-seulement bonne en elle-même, mais le besoin universel de tous les peuples; et il n'y en a pas une qui n'enseigne une bonne morale t l'abus est dans le prêtre , quand il est superstitieux , fanatique et ambitieux. La philosophie , qui n'est que la recherche du vrai , est une étude digne de l'homme : rartifice ou l'orgueil du sophiste en fait un abus détestable ; mais le mal est dans le sophiste. Qu'y a*til de plus précieux que la liberté, qui consiste à n'ohéir qu'aux lois ? Et qu'y a-t-il de plus exécrable que rhypoerisie démagogique, qui flatte une partie du peuple aux dépens de l'autre, pour les asservir et les dévorer toutes deux? maia le mal est dans les démagogues. Quoi de plus beau que le talent de la parole , qui donne à la raison et à la vérité tonte laforcedontelIessontsusceptiblesFTant pis pour qui le fait servir à l'erreur et au mensonge. Mais en condura-t-on qu'il faut que, parmi les hommes , il n'y ait plus ni religion , ni philosophie , ni autorité légale , ni instruction? Si la Providence eût permis qu'un si monstrueux délire eût existé une fi>is chez un peuple, ce ne pourrait être que pour faire voir, par les monstrueux effets qui en auraient résulté, ce qui doit arriver à l'homme quand il veut sortir de sa nature, quand il prétend anéantir ou créer, oubliant que l'un et l'autre lui est également impossible , et qu'il doit tendre sans cesse à régler et à mesurer ce qui est à jamais de l'homme , au lieu de vouloir refoire l'homme; et l'histoire et la philosophie profiteraient sans doute, pour l'instruction des races futures , de cette leçon terrible donnée une fois à l'orgueil humain.
Que faut-il donc faire pour obvier, autant du moins qu'on le peut, à ces abus de ce qui est bon? D'abord renoncer à l'idée folle de détruite ou la diose ou l'abus; l'un et l'autre est également hors de notre pouvoir : ensuite diriger l'usage de la chose de manière à ce que l'abus nécessaire et inévitable soit le moindre qu'il se pourra. La sagesse
* Roosieaa dit ayee plus de oondsion : « Tbnt est bien, iortant des mains de TAnteur des cboees; Wnt dégénère eotie les mains de rhomme. »
humaine ne va pas plus loin. Vous craignez l'abus de la religion : vous avez raison. Faites que le prêtre n'ait de pouvoir que sur le spirituel, et de richesses que pour les pauvres : ce qui a été pendant plusieurs siècles peut encore être aujourd'hui. Vous craignez les abus de la liberté : elle en aura toujours; vous devez y compter; mais elle n'en aura que de très-supportables, si, sous quelque prétexte que ce soit, vous ne* permettez jamais l'arbitraùe; si vous vous souvenez que le comble de l'extravagance est d'attenter à la liberté pour mieux l'établir; si l'autorité légale est rigoureusement conséquente dans ses actes, comme la logique dans set procédés; c'est-à-dire, si le glaive ne frappe que quand la loi a parlé , et ne frappe jamais autrement. Cest au crime à menacer, parce qu'il tremble : l'au* torité légale, qui ne doit rien craindre, ne menace point; elle agit dès que la loi a prononcé.
Quant aux abus de la philosophie et de l'éloquence , la source en est inépuisable : c'est à la raison de les combattre sans cesse : r^rreur et la raison se disputent le monde depuis son origine, et cette lutte durera autant que le monde. Le partage de Tune et de l'autre a varié suivant les siècles. Le nûtre,qui s'était extrêmement vantéde seslumières* est parvenu en ce moment, il faut l'avouer, au MuuBimum de la clémence. Les extrêmes se touchent : qui sait si nous n'atteindront pas au maximum de la raison? Gela dépend du gouvernement et de l'éducation, qui influent puissamment sur les moeurs publiques , comme les mœurs publiques influent sur Fart de penser et de parler. Mais d'ailleurs on ne peutni ordonner ni défendred'être éloquent, comme on ne peut ni ordonner ni défendre de raisonner bien ou mal. On nous cite l'Aréopage , qui avait interdit aux avocats les moyens oratoires. Je réponds que nous ne pouvons pas savoir à quel point une pareille défense était observée ; car où fixer précisément la limite qui sépare la simple discussion de l'éloquence? Un de ceux qui m'ont écrit me demande si l'éloquence est autre chose que la raison ellemême. Oui, assurément, sans quoi tout homme raisonnable serait orateur : l'éloquence est la raison armée; et la raison a besoin d'armes, elle a tant d'ennemis ! Il prétend que la raison suffit pour con-* duire les hommes , et il oublie que les hommes ont des passions, et que le but de l'éloquence est d'exciter les passions nobles contre les passions basses. Le méchant fait le contraire , je l'avoue ; mais vous ne pouvez pas plus empêcher l'un que l'autre. Au reste, j'ai peine à comprendre l'à-propos de cette question, soit en général, soit en particulier. En général, dans ce que nous connaissons des orateurs