SOS
nilr. Il était tel que peut-être on eût exeosé celui qui en aurait eu quelque effroi. Gicéron en eut horreur, et conclut qu*il valait encore mieux être vaincu avec Pompée que de vaincre avec ces gens-là«
Passons à ce qui suivit la journée de Pharsale , et d*abord écoutons Taccusateur qui s*écrie : Vùm vir iriez y Cassius etBrufus y et vous viviez pour Rome; vous aviez reçu la viedutyran, mais la mort était le prix donivous vouliezpayer son odieux bienfait.
Ne croirait-on pas , sur ces expressions , que Brur tus et Cassius ne s'étaient résolus à vivre que pour tqer César? Nullement. Ouvrez l'histoire, et vous verrez que tous deux s'étaient empressés de se réconcilier avec lui de très-honne foi ; que tous deux étaient au rang de ses amis, et particulièrement Brutus; que tous deux lui. avaient écrit après la défaite de Pharsale, pour prendre ses ordres, et se rendre auprès de lui; que Brutus même pressa beaucoup Ctcéron pour en faire autant : celui-ci du moins attendit que César lui écrivit le premier. Rlejf de tout cela ne doit nous étonner. Aucun d'eux ne désespérait encore de la chose publique, et tous voulaient voir comment César userait de sa victoire. On n'avait pas oublié l'abdication de Sylla : César était capable de faire plus. Sa con* iluîte, dans les premiers moments, fut si magnanime qu'elle dut relever toutes les espérances. Brutus et Cassius s'y livrèrent plus que personne; ils ne quittaient presque point le dictateur. Us en reçurent toutes sortes de bienflBits, et jouirent d'un grand créditauprèsdelui. Cieéron, que l'âgeet l'expérience rendaient plus défiant, s'était renfermé chez lui, et n'alla qu'une fois chez César pour rendre service à un ami. La foule était si grande qu'on fit attendre Cieéron quelque temps dans une antichambre. César sortit un moment , l'aperçut, lui fit des excuses , et, rentrant diez lui , dit ces paroles trè»-remarquablés : Comment essayez^vous de me persuader que ma puissance est agréable aux Romains, quand je vois un consulaire tel que Cieéron que Von fait attendre dans mes anUchambresf Dans les assemblées du sénat , il garda un profond silence jusqu'à l'affaire de Marcellus. Qu'on reproche ici à Cieéron , comme la dernière des bassesses, d'avoir partagé en cette occasion la sensibilité et la reconnaissance du sénat , et d'avoir prodigué des louanges au tyran; voici ma réponse :
Jugeons toujours les choses à leur place; voyons les temps , les moeurs et les hommes. Pour accuser Cieéron, Il faut ou condamner ici le sénat entier, sans excepter ceux qu'on nous oppose sans cesse, Brutus et Cassius , ou pouvoir citer quelqu'un dont la conduite fit un contraste avec celle de Cieéron;
LA BARPB. — TOUS I.
car enfin, puisqu'il y avait des républicains , et entre autres, leâ soixante sénateurs qui conspirèrent quelque temps après, pourquoi ne s'en serait-il pas trouvé un seul qui se conduisit autrement que Cieéron? pourquoi au contraire en fit-il beaucoup moins que tous les autres, comme te prouve le détail de cette séance, qui nous a été conservé? C'est que nous confondons teut, faute d'attention. La manière dont César se comporta ce jour-là à l'égard du plus déterminé républicain et de son plus mortel ennemi, Marcellus, dont il accorda le retour aux instances et aux supplications du sénat, enchanta tous les esprits, et confirma l'opinion où l'on était encore que César pouvait être assez grand pour rétablir la république. Cieéron, sensible également, et comme citoyen et comme ami , ne se défendit pas de cet enthousiasme général. Il rompît pour la première fois le silence ; il loua , non pas le tyran y puisqu'il faut le dire , mais César, mais le grand homme : ee titre n'était pas contesté; l'autre était encore douteux , et César n'exerçait qu'une magistrature légale. Et pourquoi donc Cieéron n'aurai^îl pas remercié et loué César, quand le sénat entier avait demandé et obtenu le retour de Marcellus? C'est ici qu'il faut répondre sur le motif de l'amitié, que l'accusateur rejette entièrement. Sans doute elle ne .peut jamais autoriser ni un crime ni une bassesse. Mais d'abord il est clair que, dans les idées et les mœurs de ce temps-là, nui ne se croyait avili en adressant des prières et des remerctments au premier magistrat de Rome : on sait jusqu'où on descendait quelquefois en ce genre, et sans rougir, devant les juges. Je n'examine point ici ces mœurs; ce n'est pas la question : j'en rends un compte fidèle, et personne n'ignore que partout les actions des particuliers sont jugées en raison des mœurs publiques. J'ajoute que les devoirs de l'amitié allaient , chez les Romains, beaucoup plus loin que parmi nous; et, quelque opinion qu'on puisse en avoir, il est constantqu'ilfautjugerunRomain sur les mœurs de son pays.
A présent voulez-vous voir dans ce même remercîment pour Marcellus la preuve des intentions et des espérances de Cieéron ? Voulez-vous voir de quel ton il parle au vainqueur de Pharsale et au maître du monde? Relisez un morceau de cette harangue, sur laquelle heureusement le temps n'a point passé l'éponge de l'oubli ; et dans ce morceau sublime vous verrez que l'orateur dit au héros , en propres termes, qu'il n'a rien fait de vraiment grand s'il ne rétablit pas la liberté publique sur des fondements solides <. Est-ce là le langage d'un esclave et d'un
I Toyez œ morceau dam te chapitre précédent.
COURS DE LITTÉRATUBB.
adulateur ? Jusqu^à ce qu'on me cite quelqu'un qui ait parlé ainsi à César, ou me permettra d'admirer Cicéron. Je sais qu'il donne à la vérité des formes douces et attirantes ; mais quand on veut rappeler à la véritable gloire un homme que Ton en croit digne , doit-on se servir de paroles dures? Voltaire, dont on a cité des vers sur lesquels je vais m'expliquer tout à l'heure, en a fait d'autres où il semble avoir deviné l'âme et les intentions de Cicéron. C'est dans la tragédie de Jiome muoée où Cicéron dit à Caton , qui voudrait que l'on traitât César comme Catilina :
Apprends à disUoguer FambiUeax da traftce : S'il n'est pas vertueux , ma voU le (brce à l*étre. Un courage indompté dans le cœur des mortels Fait ou les grands héros ou les grands criminel». Qui du crime à la terre a donné des exemples , S'il eût aimé la gloire, eOt mérité des temples; CaUlina lui-même, à tant d'Iiorreurs instruit, £ût été Sdpfon , al Je l'avais conduit.
Cicéron se trompa dans son espoir : tous les autres se trompèrent. Pourquoi l'accuser seul ? Cest après cette séance $ où le sénat avait paru si satisfit de la déférence de César et de ses dispositions pour la république, que Cicéron écrivit à Attîcus qu'il conunençait à espérer pour elle, puisqu'elle avait paru reprendre quelque chose de son ancienne dignité. Ce fut alors qu'il parla pour Ligarius et Déjotarus, et il était impossible qu'il s'en dispensât. Qu'aurait-on dit de lui, s'il eût refusé de parler pour un ami et pour un client, quand César parais* sait s'étudier à lui complaire, et, pour me servir des termes d'Atticus, semblait courtiser Cicéron? Mais quel fut donc le moment où ses espérances s'évanouirent , et où se forma la conspiration ? Tous les historiens sont d'accord là-dessus : c'est lorsque César, enivré de sa fortune, fit rendre ou du moins accepta des décrets honorifiques, qui allèrentbientôt jusqu'à la plus basse adulation ; quand il permit que sa statue fût portée avec celle des dieux; quand il blessa la fierté du sénat en ne se levant pas devant une députation de cette compagnie; enfin, quand Il eut laissé apercevoir ses prétentions à la royanté, le jour qu'Antoine eut la lâcheté de vouloir essayer le diadème sur son front. Dès ce moment sa mort fut résolue. Des billets adressés à Brutus lui avaient déjà rappelé ce que Rome attendait d'un homme de son nom, et ce fut Cassius qui le détermina. Comment l'accusateur de Cicéron peut-il dire que^ s'il ne fut pas du complot, c'est que ses complaisances pour le dictateur le leur avaient rendu suspect? Comment , sur un pareil motif, Brutus et Cassius auraient-ils pu suspecter ou méconnaître le républicanisme de Cicéron, sans s'accuser eux-mêmes, puisque leur conduite avait été beaucoup moins réservée que la sienne ? Depuis que César avait laissé voir en
lui un tyran, les sentiments de Cicéron furent trèsconnus : la liberté de ses discours alarma ses amis; et l'on sut que César en était offensé. Cicéron avait tout récemment publié un éloge de Caton , l'homme que le tyran haïssait le plus : cet éloge fit la sensation la plus vive, et César crut devoir y répondre par un écrit intitulé l'AntUCaion, L^s vers d'une tragédie (Ja Mort de César) où l'on fait parler Brutus ne sont nullement une autorité contre Cicéron. Brutus, en effet, lui sut très-mauvais gré, dans la suite, de ses liaisons avec le jeune Octave ; mais au temps dont nous parlons, il était fort attaché à Cicéron. On croit avec raison que, si les conjurés ne le mirent pas dans leur secret, c'est qu'il ne leur parut pas qu'un homme de son âge (et il avait soixantequatre ans) fût propre pour un coup de main ^ et qu'ils craignirent, ou que la timidité d'un vieillard ne nuisît à la vigueur de leurs mesures , ou que son expérience ne le mit naturellement à la tête d'une entreprise dont Us ne voulaient pas lui laisser l'honneur.
Au reste , ceux qui voudront approfondir tons ces détails n'ont qu'à lire le précieux recueil de sa correspondance avec Atticus ; on y voit son âme à nu : on pourra juger si ses vertus ne l'emportaient pas sur ses fiiiblesses. 11 se les reproche plus sévèrement que personne, celles du moinsiqui touchent à la chose publique; car, pour ce qui est de son abattement dans l'exil , et de son excessive douleur de la mort de sa fille , il ne veut pas se rendre sur ces deux articles , et oppose sa sensibilité à tous les reproches : ce qui n'empêche pas que je ne sois de l'avia^de ses contemporains, qui pensèrent avec raison que les sentiments les plus justes ont leur mesure , et que rien ne doit ôter à l'homme le courage qui sied à l'homme. Je condamne aussi avec eux et avec luimême les complaisances que lui arracha la funeste amitié de Pompée , qui le compromit plus d'une fois , surtout lorsqu'elle l'engagea à défendre en justice deux hommes aussi méchants que Gabinhis et Vatinius, que dans plusieurs de ses harangues il avait couverts d'opprobres.
Il reste à le justifier sur le jeune Octave, et c*est ce qui sera le plus facile et le plus court. Je n'ui besoin que de la vérité historique , que l'accusateur a violée à toutes les lignes d'une manière vraiment étrange. Il fait mourir Brutus et Cassius avant Cicéron, et la guerre n'était pas même commencée quand ce grand homme fut la première victime du glaive triumviral. Il le fait tranquUle spectateur des grands débats qui suivirent la mort de César, et il y fut le premier acteur, le plus ferme appui de la liberté, l'âme du sénat, et le plus terrible ennemi
ANCIENS. ^ ÉLOQUEliCE.
d'Antoine. Cest là quil redevint ce qu'il avait été contre Catilina , et que ses derniers travaux , eouron* nant une vie glorieuse, furent couronnés par une belle mort.
Je conclus en affirmant, l'histoire à la main, que Cicéron, quoique en général la politique ait dominé dans son caractère plus que l'énergie , quoique sa conduite ait offert des inégalités, n'a jamais trahi un moment la cause publique; et, sans vouloir répéter ici tous les éloges que les anciens lui ont prodigués en prose et en vers sur ses vertus patriotiques, je m'en tiendrai au témoignage d'un homme qui ne pouvait pas être soupçonné de flatter la mémoire d'un républicain dont la mort devait le faire rougir. Ce même Octave, devenu empereur sous le nopi d'Auguste, surprit un jour son petit-ûls Drusus lisant les ouvrages de Cicéron. Le jeune homme voulut cacher le livre sous sa robe, craignant de faire mal sa cour à César, en lisant les écrits d'un républicain. LUez-le, mon fils , lui dit Auguste : c'ékiit tm beau génie , et un excellent citoyen qui aimait bien sa pairie.
Vous avez dû voir qu'une des sources les plus fécondes de ces préventions, aujourd'hui si communes, contre tant de grands hommes, et de cet esprit détracteur que Ton signale contre eux comme à l'envi , c'est une ignorance de l'histoire , qui prouve combien toute espèce d'étude est négligée, et toute espèce d'instruction devenue rare. Il en résulte souvent des conséquences bien auuement graves que celles que je viens de relever, puisqu'à tout moment l'erreur et le mensonge «ont cités comme des autorités, et dans des occasions 4e la plus haute importance. Ce même Cicéron , dont nous venons de nous occuper, m'en rappelle un exemple aussi déplorable que honteux. Lorsqu'il s'agissait d'établir ces tribunaul sanguinaires que l'on déteste aujourd'hui tout haut, depuis qu'on les a vus tomber, mais qu'alors on osait à peine censurer, qui croirait que , sur quelques représentations qui s'élevèrent contre ce code inouï qui permettait de condamner, sans preuves , un membre de la convention cita du ton le plus Imposant la conduite de Cicéron dans le jugement des complices de Catilina?
« Cicéron, s'écria-t-U, eut^il besoin de preuves pour envoyer à la mort Catilina et ses complices? ^
Je veux croire que, si personne ne releva cette grossière imposture, c'est qu'on n'osait pas même démentir les tyrans sur un fait historique aussi connu que celui-là devait l'être; et pourtant j'ai vu, depuis, cette même fausseté répétée dans des écrits qui n'étaient pas voués au mensonge. Cest un des motifs qui m'engagent à répéter aussi devant
des hommes faits ce que savent, au collège, des écoliers de douze ans,'que jamais la conviction juridique n'a pu aller plus loin que, dans l'affaire dont il s'agit, puisque le sénat romain prononça sur In signature et l'aveu des conjurés. Pour ce qui est de Catilina lui-même, qui ne fut jamais mis en jugement, et qui périt les armes à la main, l'erreur au moins est indifférente; et je n'en parlerais même pas, si tout à l'heure encore on n'avait pas entendu parler dans la Convention de Véchafaud de Catilina. Mais ceci me ramène au dernier engagement que j'ai pris de tirer de Cicéron, comme j'ai fait de Démosthènes , quelques rapprochements des exemples anciens avec ceux de la tyrannie , heureusement enfin abattue. Ceux qui observent la théorie du crime dans tous les temps et dans tous les pays, et qui surmontent le dégoût de cette pénible étude en faveur de l'utilité dont elle peut être pour connaître et traiter les maladies morales et politiques, comme la médecine int^roge les poisons et jusqu'aux excréments pour y chercher des remèdes aux maladies du corps, ceux-là remarqueront quelques rapprochements sensibles entre les moyens de rapine et d'opjHression que tira Verres de la guerre des pirates, et ceux que la guerre de la Vendée a fournis si longtemps aux tyrans de la France. Il est vrai que Verres n'avait du moins aucune part à cette piraterie maritime, qui existait longtemps avant lui ; qu'il ne l'avait ni excitée ni entretenue, non plus que celle de Spartacus, dont les faibles restes servirent aussi de prétexte à ses cruautés. Mais , au lieu d'employer la force publique qu'il avait entre les mains à combattre et repousser les corsaires , il prit pour lui l'argent de l'État, dépouilla ses défenseurs, et, après les avoir mis hors d'état d'agir, les assassina juridiquement , de peur qu'ils ne déposassent contre lui. Notre histoire dira aussi que dans cette abominable guerre de la Vendée, qui n'a existé que parce qu'on l'a voulu, dans cette guerre qu'on a soigneusement nourrie parce qu'elle servait à tout , nos tyrans ne choisirent guère pour commandants que des complices; qu'ils les envoyèrent moins pour combattre des ennemis armés , que pour piller et massacrer nos concitoyens fidèles et paisibles. Nous avons lu dans les Verrines que le proconsul romain , qui avait juré une guerre à mort aux négociants, faisait arrêter tons les commerçants riches et tous les commandants de navires qui apportaient des denrées dans les ports de Sicile, et qu'il confisquait leurs marchandises parce qu'ils étaient, disait-il, du parti des esclaves fugitifs, et qu'ils leur avaient four^ ni des vivres ; qu'il fit même périr une foule de ces innocenta « éloigna des cétes de sa province tous les
GOliBS DE LITTÉRATURE.
marchands épouyantéa du bruit de ses fureurs, mit la famine sur la flotte, et l'aurait mise dans sa province , s'il Teût gouvernée plus longtemps Et c'est ainsi que, parmi nous, l'opulent commerce de Lyon, de Nantes , de Bordeaux , de Marseille , etc. , qui faisait envie au reste de l'Europe, a été anéanti par ceux qui avaient proscrit le négodaniisme , crime aussi nouveau que le terme, et le seul crime de ces hommes laborieusement utiles, dont l'active industrie approvisionne un empire , qui généralement ne peuvent s'enrichir qu'en disant du bien, ne peuvent établir leur crédit que par une réputation de probité, ne peuvent gagner qu'en raison de ce qu'ils risquent, dont la profession et les talents sont honorés partout, encouragés partout où l'on a les premières notions de gouvernement ; qui d*ailleurs sont naturellement les premiers amis de la liberté et des lois, puisque la liberté et les lois sont les premiers appuis de leur commerce et de leurs travaux ; enfin , qui , dans tous les temps et chez toutes les nations, ont été mis par la philosophie au nombre des bienfaiteurs du genre humain.
Cicéron n'a pas dédaigné de faire mention d'un Sestius , d'un geôlier des prisons de Verres , d'un des derniers satellites du préteur; et pourquoi? C'est qu'il savait quele caractère des commandants devient celui des 6iû)alternes, et qu'on peut juger des uns par les autres. 11 y a dans l'esprit de tyrannie une bassesse naturelle, une abjection particulière qui peut dépraver jusqu'aux bourreaux; et un homme qui n'afuratt vu que nos échafauds et nos prisons aurait pu juger alors de notre gouvernement.. Mais Cicéron ne parle que d'un Sestius, et nous en avons eu des milliers, dont l'histoire ne dédaignera pas non plus de Jaire mention. Et combien ils ont surpassé Sestius I ce misérable rançonnait l'infortune, il est vrai , il faisait payer la sépulture; et ce genre de commerce était interdit à nos Sestius, puisqu'il n'y avait plus même de sépulture parmi nous : mais on ne nousdit point qu'il se fit|un devoir et un plaisir d'insulter à tout moment le sexe , la vieillesse , le besoin, la maladie, l'agonie, les cadavres.... Que de détails affreux que je ne fais qu'indiquer à vos souvenirs et à vos réflexions I Ici je n'en dois pas faire davantage; je connais la mesure de mes fonctions et de mes paroles. Mais ces détails ne sont pas perdus pour l'instruction de la postérité. Non, ils ne le seront pas , j'en jure* par l'humanité outragée comme elle ne l'avait été jamais; et si la natmre a donné
* On croira sans peine que ce n*est pas par amoar-propre que Je rappelle Ici les aoclamaUons maltipUées qui suivireot ce serment prononcé aux écoles normales et aux lycées. De Famour-propre, bon Diea! dans an pareil sujet I J'att«taia rbamanllé, et rbamanlti me lépondait
quelque force à mes crayons, s! un profond sentiment des droits de l'homme peut suppléer à ce qui manque au talent, tous ces traits, toujours divers et toujours les mêmes, épars ju$qu'ici dans quelques feuilles accusatrices, seront rassemblés et coloriés pour en former un tableau d'horreur et de vérité, où les yeux ne s'arrêteront pas sans laisser tomber quelques larmes. Ces larmes ne seront pas inutiles : montrer tout ee qu'a pu faire Timmoralité populairementérigéeen principes dans un langage nouveau , c'est avertir l'homme de ne jamais dénaturer les expressions de la morale sous peine de tout dénaturer à la fois. Quelle leçon contre les brigands et les oppresseurs qui ont fait de ce travestissement monstrueux une arme si terrible, grâce à l'ignorance et aux vices de la multitude I Et c'est bien en vain qu'ils prétendraient arrêter la main capable de les présenter au monde entier dans toute leur épouvantable difformité. Le glaive même des assassins viendrait trop tard : le tableau déjà tracé repose dans Fombre en attendant le jour de toutes les vérités , et si le peintre n'est pas à l'abri de leurs coups, l'ouvrage est à l'abri de leurs atteintes.
Vous avez applaudi avec transport , dans le beau plaidoyer pour Archias, le magnifique éloge des lettres et des arts, digne du sujet et de Cicéron : et vos applaudissements étaient une sorte d'hommage expiatoire que vous leur rendiez après le règne de l'ignorance et de la barbarie. Mais quand Cicéron , dix-huit siècles avant le nôtre , parlait avec tant d'intérêt et d'élévation de ce respect universel pour les talents de l'esprit, comme d'un caractère naturel à toutes les nations policées; quand il citait la poésie en particulier comme l'objet d'Une espèce de consécration , même chez des peuples barbares; quand le monde entier attestait la vérité de ces paroles , si on lui eût dit qu'au bout d'une longue suite de siècles, et dans un temps où cette lumière des arts , alors renfermés chez les Grecs et les Romains, se serait répandue dans l'Europe entière, ces mêmes arts, ces mêmes talents chez une nation qui en aurait porté le goût et la perfection plus loin qu'aucune autre, seraient solennellement déclarés un titre de proscription , dévoués à l'opprobre , aux fers, aux supplices; leurs monuments foulés aux pieds , traînés dans la boue , mutilés par le fer, livrés aux flammes, dans toute l'étendue d'un grand empire, sans la moindre réclamation ; qu'aurait-il pensé de cette prophétie? ne l'eût-il pas regardée comme unechimèrequi ne pouvait jamais se réaliser, à moins que des extrémités du globe il n'arrivât quelque horde sauvage et dévastatrice qui mît tout à feo et à sang chez cette nation subjuguée , ou que la colère du ciel
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
ne la frappât tout entière d*un noir esprit de vertige, d'an délire atroee, dernier terme de la dégradation de Teepèce, et avant-oonrenr de sa destruction? Et, si on lui eût dit encore que ces extravagantes horreurs se commettraient au nom de la philosophie, au nom de la Uberté, au nom de VêgaUtéj au nom de VhiâmanUé, au nom des droliU de Vhomme, ne se serait-il pas tenu plus que jamais à cette seconde supposition d'une démence absolue et d'une punition divine, comme à la seule qui pût expliquer ce Iwuleversement inouï de toutes les Idées humaines. Nous l'avons vu ! ... et; peu d'années auparavant nous étions aussi loin de le prévoir et de l'imaginer que Qcéron luinnême il y a près de deux mille ans. Nous l'avons vu!... et nous nous demandons encore s'il est bien vrai que noua l'ayons vu : que sera-ce de la postérité? Nous savons aujourd'hui que dans les pays étrangers on a d'abord refusé toute croyance à ce que l'on racontait de nous; qu'on imagina, non sans vraisemblance, que ces récits incroyables étaient semés par les plus furieux ennemis de la France; et c'étaient bien eux en effet qui avaient inventé, non pas les récits, mais les crimes. Il a bien fiiUu se rendre enfin à la quantité, à Funiformité, à rauthenticité des témoignages; ils étaient malheureusement pour nous trop publics. Il en sera de même des âges suivants : Tincrédulité la phis déterminée ne pourra former le moindre doute , quand on verra tous les crimes revêtus de l'appareil des formes légales dont les monuments originaux sont trop nombreux pour périr jamnis; quand on Hra les actes publics de toutes les autorités quelconques, les discours, légalement imprimés, de tous les agents du pouvoir, depuis ceux qui s'appelaient les représentants dupeiiqple, jusqu'aux derniers bandits des sociétés populaires; quand on lira seulement ces paroles que Je transcris textuellement d'une lettre écrite à la convention par un de ses membres , et consignée dans les bulletins, datée d'une des villes jadis les plus florissantes de la France, et qui n'est plus qu'un monceau de ruines , L'esprit publie est remonté dans ce département; les savants, les beaux esprits, les plumes élégantes ne sont plus; quand on lira la réponse d'un autre de ces représentants, solennellement attestée par une administration tout entière, qui avouait qu'elle n'avait fait arrêter personne , parce qu'elle n'avait trouvé personne de suspect : « Eh quoil vous n'avez donc chez vous ni propriétaires ni hommes insirttitsf • Le travail de rhistorien sera donc d'une espèce toute nouvelle : ordinairement il consiste à établir la vérité des faits, quand ils sortent un peu de l'ordre commun, ou que les droonstances en ont été
peu connues ou mal exposées. Ici la difficulté sera de fonder la vraisemblable , malgré la plus éclatante publicité, et malgré le nombre et la clarté des témoignages. On n'y parviendra que par un esprit d'observation, propre à marquer l'enchaînement et la progresdon des causes et des effets, et capable de remonter jusqu'au premier principe , sans lequel encore on ne pourrait rien expliquer.
Vous avez vu enfin avec quel plaisir Cicéron s'abandonne à l'encourageante idée , à la consolante perspective d'un avenir; avec quel ravissement il embrasse cette immortalité qui appartient à l'être qui pense, et il est tout simple qu'une âme telle que la sienne, telle que celle d'un Platon, d'un Socrate, d'un Marc Aurèle(car je ne veux citer que des païens) ne cherche pas à démentir le sentiment intime de son excellence, l'instinct de sa grande destination , et que , de la nuit même de sa demeure terrestre, elle s'avance, à la clarté des idées morales et divines, jusque dans l'avenir immense et dans les années étemelles. Celiri qui n'a pas déshonoré son origine et son espèce ne cherche pas un terme à son existence; celui qui ne craint pas les regards du ciel ne demande pas à la terre de le couvrir pour jamais. Mais pourquoi Fathéisme a4-il fodt en peu de temps de si affreux ravages , et devienMl un symbole de croyance, même pour l'ignorance la plus grossière? Auparavant du moins la plupart des athées ne Pétaient guère qu'en paroles ; et la conviction , si elle existait chez des hommes instruits , n'était qu'un de ces traits de folie particulière, dont une tête d'ailleurs raisonnable peut devenir susceptible à force de vanité, comme on devient un illuminé , un prophète , un thaumaturge , à force d'exaltation , ou de curiosité; car toute passion forte peut donner à l'esprit un trait de démence : nous en avons des preuves fréquentes, et la folle en ellemême n'est guère que Textrême préoccupation d'une seule idée qui brouille toutes les autres. C'est ainsi du moins que j'ai toujours expliqué l'athéisme réel, qui de toute autre manière me semble impossible. Mais aujourd'hui si cette foneste doctrine est presque devenue vulgaire, c'est qu'en détruisant toute moralité en actions et en paroles, on a feit tomber la base de toute morale raisonnée , la croyance d'un Dieu : c'est qu'en accoutumant les hommes à se jouer sans scrupule et sans pudeur des mots de crime et de vertu, toujours employés en sens inverse, on leur a enfin persuadé que tout ce que la nature et l'éducation leur avaient appris sur les devoirs de l'homme n'était qu'une illusion et un mensonge. Et avec quelle avidité des âmes qu'on a déjà corrompues doivent-elles se èaisir d'une doctrine qui met le de^
nier sceau à toute oorruptlon, achève d'étouffer toute conscience, et de justifier tous les forfaits! Que peut-il en cotlter à des hommes de cette trempe , pour vouloir mourir comme des brutes , après avoir vécu comme des monstres? Des scélérats peuvent* ils envisager un autre asile, un autre espoir, un autre partage que le néant?
D'ailleurs, il faut l'avouer, tous ces milliers de brigands dominateurs , qui en peu d'années ont plus ravalé la nature humaine que n'ont jamais pu ûJre les tyrans de tous les siècles , ont bien pu croire que , puisque la terre était à eux , ils n'avaient point de maître dans le ciel : ce raisonnement est à leur por» tée et très-digne d'eux. 11 y a plus, ceUib/éte abo* minable, réellement consacrée à Robespierre sous le nom de l'Éùre siqn'éme, a pu les persuader, plus que tout le reste , que cette proclamation si étrange n'était qu'une de ces farces révolutionnaires que la tyrannie étalait tous les jours en spectacle; et ce qui était vrai et trop vrai de cette prétendue fête, ils l'ont cru du Dieu qu'on y outrageait. Et en effet, fuMl jamais plus outragé ? Je ne parle pas seulement de l'opprobre que ce vil charlatan répandait sur la France entière, en lui ordonnant d'avertir l'univers que la nation française , au dix-huitième siècle, reconnaissait encore un Dieu. Il était juste que le même homme mit la Divinité en écriteau à la porte des églises, comme il avait mis la liberié en enseigne à la porte des maisons ; il était fait pour croire à l'une comme à l'autre, et pour les traiter de même toutes les deux. Je baisse les yeux de honte et d*horreur toutes les fois que j'aperçois , en passant, sur ces édifices qui furent autrefois des temples, ces incriptions qui ne subsistent' que pour déshonorer la nation. Mais qu'est-ce encore que ce scandale , si on le compare à l'appareil sacrilège dont Paris fut forcé d'être le témoin et le complice , quand un Robespierre (car le mépris ne peut rien trouver de plus abject que son nom) osa élever insolemment l'autel de son orgueil vis-à-vis l'échafaud de ses victimes, osa présenter au Dieu qu*il blasphémait une nation esclave et flétrie qu'il égorgeait chaque jour , et lever ses regards vers le ciel en foulant sous ses pieds le sang innocent? Sans doute ses innombrables agents se dirent alors qu'apparemment ii n'y avait point de Dieu qui l'entendit , puisqu'il n'y en avait point qui le foudroyât. Je sais qu'au moment de sa chute et de son supplice, on lui criait de tou* tes parts qu'il y avait un, Dieu; mais il ne faut pas
> Elles KiibsisUient alors, au commencement de 04; et raatear est le premier qui, devant douze cents auditeurs, se soit élevé contre cet excès de ridicule et de scandale qui avait encore des parUsans.
GOntS DE UTTÉRATDRE.
s'y tromper , ceux qui lelui disaient alors n'en avaient jamais douté. Au contraire, ceux qui voudraient lui succéder, malgré cet exemple , disent seulement que la fortune lui a manqué enfin, et qu'il n'a eu d^autre tort que de ne pas répandre assez de sang. On ne saurait trop le redire : la plaie la plus profonde que la tyrannie ait £Bdte à la France , c'est cette perversité avouée, cette immoralité épidémique qui a rompu tous les liens de l'ordre social. C'est là le grand mal qu'il faut guérir avant tout, et c'est au zèle ardent pour la morale qu'on peut reconnaître désormaisJes amis de la chose publique. C'est à nos tyrans qu'il appartenait de détruire les mœurs; c'est aux amis de l'ordre à les rétablir , et à faire d'abord des homnaes pour avoir des citoyens.
CHAPITOE V. — /les deux Pibte.
L'éloquence romaine, entraînée dans la chute de la liberté publique, perdit tout ce qu'elle en avait emprunté, sa dignité, son élévation, son énergie, son audace, son importance. Elle ne pouvait plus se montrer la même dans les assemblées du peuple, qui n'avait plus de pouvoir : dans les délibérations d'un sénat esclave , elle devait rester muette , ou ne s'exercer qu'à l'adulation et à la bassesse : les tribunaux n'étaient plus dignes de sa voix depuis que les jugements publics avaient perdu leur crédit et leur majesté, qu'on n'y discutait plus que de petits intérêts, et que tout le reste dépendait de la volonté d'un seul. C'est quand il s'agit de subjuguer toutes les volontés que l'orateur triomphe : quand tout est soumis à un maître , le talent de flatter devient le premier de tous ; car les talents des hommes tiennent toujours plus ou moins à leurs intérêts. Un État libre est le vrai champ de l'éloquence : il lui faut des adversaires, des combats, des dangers, des triomphes. C'est alors que ses elforts sont en proportion de ses espérances, que le génie trouve naturellement sa place : il aime à écarter la foule pour arriver à son but, à marcher au milieu des obstacles et des difficultés en voyant de loin les récompenses et les honneurs. C'est ainsi que les hommes sont tout ce qu'ils peuvent être; qu'ils prennent leur rang à différents- degrés, selon leurs facultés et leur mérite. Mais , dans l'esclavage , tout est sur la même ligne , tout se range au même niveau; l'on ne peut s'en écarter sans trouver un précipice : la Vie civile et politique n'est plus une carrière immense ouverte de tous côtés, où chacun cherche à devancer ses concurrents; c'est un défilé
ANQENS. — ÉLOQUENŒ.
étroit et escarpé , où tout le monde marche eo silence et les yeux baissés. Telle était la condition des Romains depuis Auguste, dont le règne, il est vraii a donné son nom à cette époque brillante de la perfection du goût dans le langage et dans les arts de Timagination , mais qui vit aussi périr la véritable éloquence avec la république et CIcéron.
La poésie, quoiqu'elle ait , comme tous les arts, besoin de liberté , en est pourtant un peu moins dépendante que réloquence, elle est moins effrayée des tyrans , parce qu*elle-méme les effraye un peu moins. Sa voix, moins austère , est plus consacrée au plaisir qu'à l'instruction , aux illusions qu'à la vérité ; et le charme de ses jeux et de ses fables peut se faire sentir aux tyrans mêmes, s'ils ne sont pas stupides : encore faut-il qu'elle ait soin d'écarter de son langage et de ses Inventions tout ce qui pourrait alarmer de trop près la conscience des méchants. Virgile , dans aucun de ses ouvrages , n'a fait l'éloge de la liberté : Lucain l'a osé faire; mais on sait comme il a fini. Ce n'est donc pas. l'asservissement des Romains qui a porté le coup fatal à la poéûe comme à l'éloquence : c'est seulement cette décadence presque inévitable qui suit de près la perfection; c'est ccs^te corruption de goût et de principes, effet nécessaire de Tinquiétude et de la fiiiblesse naturelle à l'esprit humain, qui ne pouvant se fixer dans le bien, s'égare en cherchant le mieux. *
Cependant, lors même que l'éloquence et la poésie étaient déjà fort dégénérées, plusieurs hommes de mérite leur conservèrent encore quelque gloire, et formèrent comme le troisième âge des lettres chez les Romains : envers. Perse, Juvénal, Silius Italiens, Stace, Martial, et surtout Lucain; dans la prose, Quiûtilien, Sénèque, et les deux Pline. Je ne parie pas ici de Tacite, homme bien supérieur à tous ceux que je viens de nonuner, homme à part, et qui seul, dans ce dernier âge, fut digne d'être comparé aux plus beaux génies de celui d'Auguste : j'en parierai à l'artiele des historiens. Quintilien a déjà passé sous nos yeux ; nous avons vu les poètes : il reste à nous occuper des deux Pline, et d^abord de Pline le jeune , parce que son Panégyrique de Trajan est le seul monument qui nous reste de ce siècle, et le seul qui puisse servir d'objet de comparaison avec le siècle précédent. Il se plaint souvent , dabs ses ouvrages , de la décadence des lettres et du goût, ainsi que Tacite, son ami, qui même écrivit sur ce sujet un ouvrage en dialogue, dont nous avons perdu une partie. Mais Tacite a l'avantage de n'être inférieur à personne dans le genre où il a travaillé : Pline, à qui l'on reprochait de son
temps son admiration pour CIcéron , et sa sévérité pour ses contemporains; Pline, qui s'était proposé Cicéron pour modèle, est bien loin de l'égaler. Nous ne pouvons pas apprécier ses plaidoyers, que nous n'avons plus; mais, à juger par son Panégyrique, s'il suivait son goût en admirant Cicéron, il avait, en composant, une manière toute diffé* rente , et qui a déjà l'empreinte d'un autre siècle. Il a infiniment d'esprit ; on ne peut même en avoir davantage : mais il s'occupe trop à le montrer, et ne montre rien de plus. Il cherche trop à aiguiser toutes ses pensées, à leur donner une tournure piquante et épigrammatique ; et ce travail continuel , cette profusion de traits saillants, cette monotonie d'esprit produit bientêt la fatigue. Il est, comme Sénèque, meilleur à citer par fragments qu'à lire de suite. Ce n'est plus , comme dans Cicéron , ce ton naturellement noble et élevé, cette abondance facile et entraînante, cet enchaînement et cette progression d'idées, ce tissu où tout se tient et se développe, cette foule de mouvements, ces constructions nombreuses, ces figures heureuses qui animent tout ; c'est un amas de brillants , une multitude d'étincelles qui plaît beaucoup pendant un moment, qui excite même une sorte d'admiration, ou plutôt d'éblouissement, mais dont on est bientôt étourdi. II a tant d'esprit, et il en ùut tant pour le suivre, qu'on est tenté de lui demander grâce et de lui dire : En voilà assez. On s'est souvent étonné que Trajan ait eu la patience d'entendre ce long discours où la louange est épuisée; mais on oublie ce que Pline nous apprend lui-même, que celui qu'il prononça dans le sénat, lorsque Trajan l'eut déclaré consul, n'était qu'un remerctment fort court, adapté au lieu et aux circonstances. Ce n'est qu'au bout de quelques années qu'il le publia aussi étendu que nous l'avons. Si quelque chose pouvait rendre cette longueur excusable, c'est qu'il louait Trajan et son bienfaiteur; mais il faut de la mesure dans tout, et principalement dans la louange. Au reste, s'il a excédé les bornes, il n'a pas été au delà de la vérité. Il a le rare avantage de louer par des faits , et tous les fiiits sont attestés. L'histoire est d*aooord avec le panégyrique; et, ce qu'il y a de plus heureux, au portrait d'un bon prince il oppose celui des tyrans qui l'avaient précédé, et particulièrement de Domitien. On conçoit ce double plaisir que doit sentir ime âme honnête à faire justice du crime en rendant hommage à la vertu, et à comparer le bonheur présent aux malheurs passés : ce contraste est le plus grand mérite de son ouvrage. Je citerai les morceaux qui m'ont paru les mieux fiiits, les plus intéressanta, et qui offrent des leçons et des exem-
COUBS DE LITTÉRATOKE,
pies utiles à présenter dans tous les temps. Mais il faut voir auparavant de quelle manière Fauteur lui-même parle de son ouvage dans les lettres qui! nous a laissées.
« Un des devoirs de mon consolât était de rendre des actions de grâces à rempereur an nom delà république; et, après m'en être acquitté suivant la convenance du lieu et du moment, j'ai cru qu'il était digne d'un bon citoyen de développer dans un ouvrage plus étendu ce que je n'avais fait qu'effleurer dans un remerctment : d'abord pour rendre à un grand priuce l'hommage qu'on doit à ses vertus; ensuite afin de présenter à ses successeurs, non pas des règles de conduite , mais un modèle qui leur apprenne à mériter la même gloire par les mêmes moyens. En effet , dire aux souverains ce qu'ils doivent être est beau sans doute, mais c'est une tâche pénible, et même une sorte de prétention ; au lieu que louer celui qui fait bien, de manière que son éloge soit une leçon pour les autres , et comme une lumière qui leur montre le chemin, est une entreprise non moins utile et plus modeste. »
L'auteur du Panégyrique, après avoir rappelé la bassesse et la lâcheté de ces vils empereurs qui n^arrétaient les incursions des barbares qu'en leur donnant de l'argent, et en achetaient des captifs pour en faire l'ornement d'un triomphe illusoire, fait voir dans son héros une conduite bien différente.
« Maintenant on a renvoyé chez les ennemis de l'empire la terreur et la consternation. Ils apprennent de nouveau à être dociles et soumis; ils croient revoir dans Trajan un de ces héros de l'ancienne Rome , qui n'obtenaient le Utre d'empereur qu'après avoir couvert les champs de carnage , et les mers de leurS triomphes. Nous recevons anjourd'hui des otages , et nous ne les achetons pas. Ce n'est point par des largesses honteuses qui épuisent et avilissent la république que nous marchandons le faux titre de vainqueurs ; ce sont les ennemis qui demandent, qui supplient; c'est nous qui accordons ou refusons, et l'un et Tautre est digne de la majesté de l'empire. Us nous rendent grâce de ce qu'ils ont obtenu; ils n'osent se plaindre de ce qu'ils n'obtiennent pas. L'oseraient-Us , quand Us se souviennent de vous avoir vu camper près des nations les plus féroces , dans la saison la plus fiivorable pour eUes, la plus périlleuse pour nous , lorsque les glaces amoncelées réjoignaient les deux rives da Danube; lorsque ce fleuve pouvait à tout moment nous apporter la guerre sur ses eaux endurcies par les hivers; lorsque nous avions contre nous, non-seulement les armes de ces peuples sauvages , mais le ciel et leurs frimas? Il semblait alors que notre présence eût changé l'ordre des saisons : c'étaient eux qui se renfermaient dans leurs retraites, et nos troupes tenaient la campagne, parcouraient les rivages , et n'attendaient que vos ordres pour saisir l'occasion de fondre sur eux , -en passant sur ces mêmes glaces qui faisaient jusqu'alors leur force et leur défense.... Mais votre modération est d'autant phis digne de louanges que , nourri dans la guerre ,
vous aimez la paix ; qu'ayant pour père un Uiorophateor dont les lauriers ont été consacrés dans le Capitole le jour même de votre adoption, ce n'a pas été une raison pour vous de rechercher avidement toutes les occasions de triompher. Vous ne redoutez pas la guerre , et vous ne la provoquer pas. Il est beau de camper sur les rives da Danube, sOr de vaincre si vous le passez , et de ne pas forcer au combat des ennemis qui le refusent. L'un est l'ouvrage de votre valeur, l'autre celui de votie sagesse : ceUe-ci fait que vous ne voulez pas combattre; ceUe-là, que vos ennemis ne l'osent pas. Le Capitole verra donc enfin , non pas un triomphe fantastique ni un vain simulacre de victoire, mais un empereur nous rapportant une gloire véritable , la paix et la tranquillité , et de la part de nos ennemis une telle soumission qu'il n'a pas été besoin de les vaincre. Voilà ce qui est plus beau que tous les triomphes; car jamais noos n'avons pu vraincre que cenx qoi avaient d'abord méprisé noire empire. Si quelque roi barbare porte son audace msenaée jusqu'à s'attirer votre courroux et votre hidlgnation, c'est alors qu'il sentira que l'intervaUe des mers , la largeur des fleuves , la barrière des montagnes, seront de si &ibles obstacles contre vous que les monts , les fleuves, les mers sembleront avoir disparu pour laisser passer, je ne dis pas vos armées ^ mais Rome entière avec vous. »
Chaque empereur, à son avènement, avait coutume de faire au peuple romain une distribution d'argent , appelée congiarium. L'orateur s'exprime , ce me semble, avec noblesse et intérêt sur les circonstances qui accompagnèrent cette libéralité de Trajan»
« A Taj^roche du jour marqué ponr cette distribution, on voyait ordinairement le peuple en foule , et une multitude d'enfonts remplir les rues , et attendre le prince à son passage. Leurs parents s'empressaient de les lui faire voir, les portaient dans leurs bras , leur apprenaient à lui adresser des prières flatteuses et des caresses suppliantes. Ces enfants répétaient ce qu'on leur avait appris, le plus souvent à des oreilles sourdes et insensibles. Chacun ignorait ce qu'U pouvait espérer. Vous, an contraire, vous n'avez pas même voulu qu'on vous priât ; et quoique le spectacle de toute cette génération naissante eût de quoi flatter votre sensibilité , vos dons leur étaient assurés, leur partage était réglé, avant que vous les eussiez vus on entendus. Vous avez voulu que dès leur enfance ils s'aperçussent que tous avaient en vous un père , qu'ils pussent croître par vos bienfaits en croissant pour vous , qu'ils fussent vos élèves avant d'être vos soldats, et que chacun d'eux vous fût aussi redevable qu'à ses propres parents. Il est digne de vous. César, de nourrir de votre tr^r l'espérance du nom romain. U n'y a point de dépense plus convenable à un prince qui veut être immortel que les bienfaits r^andus sur la postérité. Les riches ont par eux-mêmes tout à gagner en élevant des enfants, et trop à perdre quand ils n'en ont pas ; mais les pauvres, pour en voir et en élever, n'ont qu'un motif d'encouragement, la bonté du souverain. C'est à loi de leur inspirer cette confiance, de
ANQENS. — ÉLOQUENCE.
les sontcnir^par ses dons» sHl no veut hâter la raine ômVÈr tat Les grands n'en sont que la tète, et quand les soins da prince ne s'étendent que sur eux , eUe cliancelte et tombe bienlât a?ec un corps affiûbli et languissant. Aussi , quelle a dû être ^otre joie quand vous avez été accoeilU par les acdamatioDS réunies des pères , des enfants , des Tieillards ; quand vous a^ez entendu les premiers cris de cet Age débilei à qui les largesses impériales n'ont point ùdi de grèce plus marquée que de le dispenser même des demandes et des supplications 1 lie comble de ^otre gloire est de tous montrer tel que, sous Totre règne, tout citoyen désire d'être père et se trouve heureux de Tètre. Nul ai^urd*bui ne craint autre chose pour son fils , que les accidents inséparables de Thumanité : l'oppression arbitraire n'est plus comptée parmi les maux inévitables ; et s'il est doux de voir dans ses enfants l'objet des libéralités du prince, il est encore plus doux de les élever pour être libres et tranquilles. Que l'empereur même ne donne rien; c'est assez, pourvu qu'il n'ôte pas. Qu'il ne se charge pas de nourrir; n'importe, pourvu qu'il ne détruise pas. Mais s'il enlève d'uncdté pour donner de l'autre, s'il nourrit ceuxci et frappe ceux-là, la vie devient pour tous une charge importune. Ainsi donc , 6 César ! ce que je loue le plus dans votre munificence , c'est que vous ne donnez que ce qui est à vous. On ne dira pas de vous que vous nourrissez nos enfonts, comme les petits des bètes féroces , de sang et de carnage; et c'est là ce qui fiiit le plus de plaisir à ceux qui re çoivent vos dons. Ce que vous leur donnez. Us savent que vous ne l'avez pris à personne ; ils sayent, quand vous les enrichissez , que vous n'appauTrissez que vous seul ; que diftje? pas même tous; car celui de qui tous les autres tiennent ce qu'ils ont, possède lui-même ce qui est à tous les autres. >
Dn autre objet de la munificence des empereurs, c'étaient les jeux et les spectacles qu'ils donnaient au peuple romain, qui en était toujours idolâtre, au point de justifier ce mot si connu de Juvénal : Que f dut-il aux maîtres du monde? Du pain et des spectacles. Si quelque chose avait pu les en dégoûter, c'eût été la démence atroce des tyrans nommés Césars, qui trouvaient jusque dans ces amusements du théâtre, dans ces combats du cirque, une occasion de plus de fairesentir leur despotisme, et d'exercer leur cruauté. Ils se passionnaient pour un cocher ou un gladiateur, au point de faire périr ceux qui ne pensaient pas comme eux et favorisaient un parti opposé. On sait que , sous les empereurs grecs , cette rage insensée fut poussée à un tel excès, que la faction des Bleus et des Ferts , appelés ainsi de la livrée des cochers du cirque, occasionna plus d'une fois d'horribles massacres dans Gonstantinople. Avant le temps où Pline écrivait, Caligula, Néron , Domitien , avaient signalé leur folle passion pour les gladiateurs ou les pantomimes par les excès les plus monstrueux. On pense bien que les jeux donnés par Trajan avaient un autre caractère) et cé morceau
du Panégyrique, suivi du tableaade la punition des délateurs , est d'une telle beauté, que, si Pline avait toujours écrit de ce style, on pourrait peut-être le comparer à Cicéron. Mais je choisis ce qu'il y a de meilleur; et, après avoir marqué les défauts dominants , j'aime mieux vous présenter les beautés que les fautes. Celles-ci mêmes, dans un discours latin, tenant en partie à la diction, ne peuvent guère être senties que par ceux qui entendent la langue ; et les beautés peuvent l'être par tout le monde.
Nous avons eu des spectacles , non de mollesse et de cor« raption , et faits non pour énerver le courage , mais pour inspirer un généreux mépris de la mort, en montrant les blessures honorables, l'amour de la gidbne et l'ardeur de vaincre jusque dans des esclaves fugitifo et des criminels condamnés. Et quelle noblesse vous avez fUt voir. César, dans ces fêtes populaires 1 quelle justice! Combien vous avez fait sentir que toute partialité était au-dessous de vous ! Le peuple a obtenu en ce genre tout ce qu'il demandait : on lui a même offert ce qu'il ne demandait pas. Vous l'avez invité vous-même à désver et à choisir, et vous avez rempli ses vœux sans les avoir prévus. Quelle liberté dans les suffrages des spectateurs! avec quelle sécurité chacun a pu suivre son goût et ses inclinations 1 Personne n'a passé pour impie, n'a été criminel pour s'être déclaré contre un gladiateur; personne n*a expié par les tapplices de misérables amusements , et , de spectateur qu'il était , n'est devenu lui-même un spectacle. O insensé et ignorant du véritable honneur, le souverain qui peut chercher, jusque dans l'arène, des crimes de lèse-nuijesté qui se croit méprisé et avili si l'on ne respecte pas ses histrions^ qui regarde leurs injures comme les siennes , qui croit la divinité violée dans leur personne , et qui , s'estimant autant que les dieux , estime ses gladiateurs autant que lui I Combien ces affreux spectacles étaient différents de celui que vous nous avez donné I Assez longtemps nous avions vu une troupe de délateurs exercer dans Rome leurs brigandages. Abandonnant les grands chemins et les forêts à des brigands d'une autre espèce , ceux-là assiégeaient les tribunaux et le sénat Il n'y avait plus de patrimoine assuré, plus de testament respecté ; qu'on eût des enfants ou qu'on n'en eût pas , le danger était le même, et l'avarice du prince encourageait ces ennemis publics. Vous avez tourné vos regards sur ce fléau de l'État; et, après avov rendu la paix et la sérénité à nos armées, vous l'avez ramenée dans le forum; vous avez extirpé cette peste qui le désolait, et votre sévérité prévoyante a empêdié qu'une r^ublique fondée sur les lois ne fat renversée par l'abus de ces mêmeslois. Aussi , quoique votre fortune et votre générosite vous aient rois à portée de nous faire voir dans le cirque ce que la force et lo courage ont de plus remarquable , des monstres indomptables ou apprivoisés, et ces merveilles du monde, avant vou&rares et cachées, et, grftœ à vous, devenues communes, rien n'a paru plus agréable au peuple romain , ni plus digne de votre r<^, que de voir l'hisolent orgueil des délateurs renversé dans la poussière. Nous les recon- 1 naissions tous, nous jouissions tons, en voyant ces victimes
COURS DE LITTÉBÀTUBE.
expiatoires des alarmes publiques passer dans le cirque, sur les caiiayres sanglants des criminels, pour être traînées à un suppliée plus grand et plus terrible. Jetés péle-méle dans de mauyaises barques , on les a livrés aux flots et aux tem|iôtes. Qu'ils s'éloignent , qa*ils fuient de ces contrées que désola leur méchanceté. Si les vagues les rejettent sur des rochers, qu^ils habitent des terres sauvages inhospitalières ; qu'ils y vivent dans les tourments de llnqniétude et du besoin; et que, pour comble de douleur, ils regardent autour d'eux le genre humain qu'ils sont forcés de laisser tranquille. Qtid spectacle mémorable que cette flotte.chargée de coupables, abandonnée à tous les vents, sans guide et sans secours, et forcée d*obéir aux flots irrités, sur quelque plage Inhabitée qu'il plaise à la mer de les porter! Avec quelle joie nous avons vu tous ces frêles bêtiments dispersés en sortant du port, comme si la mer eût voulu rendre grâces à l'empereur, qui la chargeait du supplice de ces misérables qu'il dédaignait de punir lni*même1 Alors on a pu connaître quel changement s'était fait dans la république, quand les méchants n*ont eu pour j»ile que ces mêmes rochers sur lesquels auparavant tant d'innocents étaient relé* gués ; quand les déserts , auparavant peuplés de sénateurs , * ne l'ont plus été tpie par leurs délateurs et leurs bourreaux . »
Tout le inonde doit reconnaître ici les deux vers de Racine dans Btitannieus :
Les déserts , autrefois peuplés de sénateurs , Me sont plus habités que par leurs délateurs.
Cest one traduction littérale de ee passage de Pline. Il continue, et félicite Trajan d'avoir aboli les accusations de lèse-majesté, qui mettaient le couteau
' dans la main des plus vils scélérats ^ur égorger les plus honnêtes gens , et qui grossissaient le trésor impérial de la dépouille des victimes.
« Comment se fait-il que vos prédécesseurs, qui dévoraient tout , qui ne laissaient rien à personne , aient été pauvres au milieu de leurs rapines; et que vous, qui donnez tout et ne ravissez rien , vous soyez riche au milieu de vosUbéralilés? Sans cesse autour d'eux, des conseillers sinistres veillaient avec un front sévère et sourcilleux aux intérêts du fisc; les pi:inces eux-mêmes, tout avides, tout rapaces qu'ils étaient, et quoiqu'ils eussent si peu besoin de pareils maîtres, apprenaient d'eux cependant tout ce qu'on pouvait faire contre nous. Mais vous, César, vous avez fermé votre oreille à toute espèce d'adulations , et su^ tout à celles qui s'adressent à la cupidité. La flatterie est muette, et il n'y a plus personne pour donner de mauvais conseils , depuis que le prince ne les écoule plus; en sorte que nous vous sommes également redevables , et pour les mœurs que vous avez , et pour le bien que vous avez fiut aux nôtres. C'était surtout ce crime unique et extraordinaire de lèse-nuûesté, inventé pour perdre ceux qui étaient exempts de tout crime , c'était là ce qui enrichissatt le fisc. Vous nous avez délivrés de cette crainte, oonteni de cette
^ gi-andeur réelle que n'eurent jamais ceux qui s'attribuaient une majesté imaginaire. Par là , vous avez rendu la fidélité aux amis, la piété filiale aux enl^ts, la soumission aux esclaves. Nos esclaves ne «ont plus les amis de César : c'est
nous qui le sommes ; et le père de la patrie ne croit plus qu'il leur soit plus cher qu'à nous. Vous nous avez délivrés tous d'un accusateur domestique; tous avez élevé un signe de salut qui a détruit parmi nous la guerre des maîtres et des esclaves; vous leur aver rendu un service égal en rendant les uns tranquilles et les autres fidèles. Vous ne roulez oependaint pas qu'on vous loue de cette justice, et peut-être en effet ne le doit-on pas ; mais du moins c'est une pensée bien douce pour ceux qui se rappellent celui de vos prédécesseurs qui subornait lui-même les esclaves contre les maîtres , et leur fournissait des aocusations pour avoir un prétexte de punir les crimes qu'il avait inventés : destinée affreuse; et méritable qu'il fidlait subir toutes les fois qu'il se trouvait un esdave aussi méchant que Pempereor. •
Trajan avait vécu longtemps dans une oondition privée : il avait vu le règne abomùiable et la fin tragique de DomîtieD. Adopté par Nerva, qui avait remplacé Domitien , et qui régna peu , il lui avait bientôt succédé. Un homme qui avait autant d'esprit que Pline ne pouvait manquer de saisir cette circonstance si heureuse et les réflexions qu^elle fait naître.
« Combien il est utile de passer par radversUé pour arriver aux grandeurs I Vous avez vécu arec nous , vous avea partagé nos périls, vous avez, comme noua, vécu dans les alarmes : c'était alors le sort de l'innocence. Vous arez vu par vous-même combien les méchante princes sont détestés, même de ceux qui contribuent à les rendre plus méchante. Vous vous souvenez des vceux et des plafaites que vous formiez avec nous. Ainsi, les lumières du particulier servent en vous à éclairer le prince ,* et vous avez fait plus même que vous n'auriez désiié d'un autre : et nous, dont tous les vœux se bornaient à n'avoir pas pour empereur le pire des hommes , vous nous avez accoutumés à ne pouvoir en supporter un qui ne serait pas le meilleur de tous. C'est ce qui fait qu'il n'y a personne qui vous connaisse assez peu et se connaisse assez peu lui-même poiudésirer votre place. II est plus aisé de vous succéder que de s'en croire capabte. Qui Toudrait , en effet, supporter le même fardeau? Qui ne craindrait pas de vous être comparé? Qui sait mieux que vous qudle chatge on s'impose en remplaçant un bon prince ? £t cependant vous aviez l'excuse de votre adoption. Quel règne à imiter que celui sous lequel personne n'ose fonder sa sûreté sur son abjection ! Nul aujourd'hui ne craint rien, ni pour sa vie, ni pour sa dignite; et l'on ne regarde plus comme un trait de sagesse de se cacher dans les ténèbres. Sous un prince tel que vous , la vertu a les mêmes récompenses et les mêmes honneurs que dans un Étet libre , et ce n'est plus le temps où elle n'avait d'autre prix que le témoignage de la conscience. Vous aimez la fermete dans les citoyens; vous ne cherchez pas, comme on faisait autrefois, à étouffer le courage, à intimider la droiture; vous l'excitez, vous l'animez. Ce serait assez qu'il n'y eût pas de danger à être homme de bien; il y a même de l'avantage. C'est aux honnêtes gens que vous offrez les dignités, les sacerdoces , les gouvernemente : votre amitié, votre suffrage, les distinguent. Les
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
fruits qu*ils recueillent de leur intégrité et de leurs f ravaai | eDoouragcnt ceux qui leur ressemblent, et inTîtent à leur ressembler; car, il n'en faut pas douter, les hommes sont bons ou méchants selon le prix qu'ils en attendent. 11 en est peu d'une &me assez éleyée pour ne pas juger, par le succès, de ce qui est honnête ou honteux. La plupart, quand ils Toient donner à Pindolence le prix du travail , au luxe celui de la frugalité , cherchent à se procurer les mêmes avantages par la même voie : ils veolent être tels que ceux qui les ont obtenus; et dès qu'ils le Teulent, ils le deviennent. Vos prédécesseurs , si Ton en excepte votre père , et avant lui un ou deux tout au plus , aimaient mieux les vices des citoyens que leurs vertus : d'abord parce que chacun est porté à aimer son semblable; et , de plus , parce qu'ils pensaient que ceux-là supportaient le plus patiemment la servitude , qui étaient en effet dignes d'être esclaves. C'est dans leur sein qu'ils déposaient tout; quant aux bons citoyens , ils les reléguaient dans l'obscurité et l'inaction, et ce n'était que les dangers qui les faisaient connaître. Vous, César, vous choisissez pour amis les hommes les plus estimés ; et véritablement il est juste que ceux qui étaient les plus odieux au tyran soient les plus chers à un bon prince. Tous le savez, César : comme rien n'est si différent que l'autorité et la tyrannie, on est d'autant plus attaché à l'une qu'on déteste plus l'autre. C'est donc les bons que vous élevez , que vous montrez au reste de l'empire, comme les garants des principes que vous avez embrassés et des choix que vous savez fiiiro.
L'orateur compare l'alffabilité de Trajao , toujoura ODvert et accessible, à Teffirayante et impénétrable retraite où vivaient les tyrans de Rome.
' « Avec quelle bonté vous accueillez , vous entendez tout le DBonde 1 comme , an milieu de tant de travaux , vous semblet être presque toujours de loisir ! Nous venons dans votre palais, non plus, comme autrefois, tremblants d'être venus trop tard aux ordres de l'empereur, mais joyeux et tranquilles, et à l'heure qui nous convient. U nous est permis, même quand vous êtes prêt à nous recevoir, de nous refljser à cet honneur, si nous avons autre chose à faire. Nous sommes toujours excusés à vos yeux ; et nous devons l'être sans doute , car vous savez assez que chacun de nous s'estime d'autant plus qu'il voas voit, vous fréquente davantage; et c'est encore une raison pour vous de vous prêter plus volontiers à ce désir. Ce n'est pas un instant d'audience suivi de la désertion et de la solitude : nous restons, nous vivons avec vous, dans ce palais qu'un peu auparavant une bête féroce environnait de la terreur, lors* que, retirée comme dans une caverne, elle s'abreuvait du sang de ses proches , ou n'en sortait que pour dévorer nos phis illustres citoyens. Alors veillaient aux portes la menace et l'épouvante, alors tremblaient également ceux qui étaient admis et ceux qu'on éloignait. Loi-même ne se présentait que sous un aspect formidable ; l'orgueil était sur son front , la fureur dans ses yeux : personne n'osait l'aborder ni lui parler dans les ténèbres où U se renfermait , et il ne sortait de sa solitude que pour la retrouver partout. Mais pou^ tant, dans ces mêmes murailles dont il se faisait un rem*
part, il eniiernui aveclol la vengeance et la mort, et le dieu qui punit les crimes. Le châtiment alla jusqu'à lui, à travers les barrières dont il s'entourait. Que lui servit alors sa divinité prétendue, et le secret de celte demeure inaccessible où l'exilaient son orgueil et sa haine pour le genre humain? Combien cette même demeure est aujourd'hui plus assurée et plus tranquille, depuis qu'on n'y voit plus les satellitea de la tyrannie et de la cruauté, depuis qu'elle n'a plus de garde que notre amour, et de défoise que la multitude qu'elle reçoit 1 Quel exemple peut mieux voua convaincre que la gjsrde la plus sûre et la phis fidèle des princes, c'est leur propre vertu, ou plut<)t, que jamais ils ne sont mieux défôidua que lorsqu'ils n'ont pas besoin de défense.* »
Il justifie avec beaucoup d'élévation et d'énergie la manière dont il parle des tyrans qui avaient opprimé Rome avant que Tr^jan la rendît heureuse.
« Tout ce que j'ai dit, pères conscrits, des autres princes que nous avons eus n'a d'autre but qpe de vous foire voir combien notre père commun a changé et corrigé l'esprit du gouvernement, si longtemps corrompu et dépravé. Cette comparaison sert à mieux marquer et le mérite et la reconnaissance. De plus, le premier devoir des citoyens eoveré un empereur tel que le nôtre, c'est de flétrir ceux qui ne lui ressemblent pas. On n'aime point assez les bons piîiioes quand on ne hait pas les mauvais. Enfin , une des plus grandes obligatloos que nous ayons à notre digne empereur, c'est la liberté de tout dire contre les tyrans. Pourrions-nous oublier que tout récemment Domitîen a voulu venger NéronF Est-ce donc le vengeur de sa mort qui aurait permis qu'on fit justice de sa vie.' Il prendrait pour lui-même tout ce qu'on dirait contre son modèle. Pour moi. César, je regarde comme un de vos plus grands bienfaits que nous puissions, à la fois , et nous venger du passé, et influer sur FavemY; qu'il nous soit permis d'annoncer par avance aux méehants princes qu'en aucun temps , en aucun lieu, leurs mfloes coupables ne seront à l'abri des reproches et des exécrations de la postérité. Croyez-moi donc, pères conscrits, montrons avec confiance et fermeté nos douleurs et notre joie. Gémissons sur ce que nous avons souffert autrefois ; jouissons de ce que nous voyons aujourd'hui : voilà ce que nous devons faire en public comme en secret dans les actions de grâces solennelles comme dans les conversations particulières. Souvenons-nous que le mal que nous dirons de nos tyrans est l'éloge de notre bienfaiteur : lorsqu'on n'ose pas parler des mauvais princes , c'est une preuve que cehd qui règne leur ressemble. »
Noos avons de Pline, outre ce Panégyrique, un recueil de lettres, composé de dix livres, que l'auteur mit en ordre, et publia, nous dit-il, à la prière de ses amis; c'est-à-dire que ces lettres sont un ouvrage, et c'en est un en effet. Il ne faut donc pas s'attendre à y trouver cette aisance £aiinilière, cet épanchement intime, cet abandon qui est du genre épistolaire proprement dit. Ce ne sont point ici des lettres qui n'étaient pas faites pour être lues , et dont le cbarme tient surtout à cette curiosité naturelle