‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 35 sur 88 · SI · texte numérisé non relu

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à resprit humain, qui aime beaucoup à entendre ceux qui ne croient pas qu'on les écoute. Madame de Sévîgné nous platt dans ses lettres , parce qu'elle donne de Tintérét aux plus petites choses; Cicéron, parce qu'il révèle le secret des grandes. Pline est auteur dans les siennes; mais il l'est avec beaucoup d'agrément et de variété. Tous ses billets sont écrits pour la postérité ; mais elle les a lus , et cette lecture fiiit aimer l'auteur.

Si les lettres de Pline font honneur à son esprit par la manière dont elles sont écrites , les noms de ceux à qui elles sont adressées suffiraient pour faire l'éloge de son caractère. Ce sont les plus honnêtes gens et les hommes les plus célèbres par leurs talents, leur mérite et leurs vertus; et les sentiments qu'il exprime sont dignes de ses liaisons. Il intéresse également, et parmi les amis dont il regrette la perte, tels qu'un Helvidius, un Arulenus, un Senécion , les victimes de Domitien , et par ceux qui jouissent avec lui du règne de Trajan , tels que Tacite, Quintilien, Macer, Suétone, Martial, etc. U ne peut pas nous attacher, comme Cicéron, par le détail des intrigues et des révolutions du siècle le plus orageux de la république. Un règne heureux et tranquille ne peut founir cette espèce d'attrait à l'imagination, et cet aliment à la curiosité. En ce genre , tout ce qu'on peut faire du bonheur c'est d'en jouir; car il en est de l'histoire à peu près comme du théâtre, où rien n'intéresse moins que les gens heureux. Mais on trouve du moins dans Pline des traits et des anecdotes qui peignent les moeurs et les caractères. On y voit particulièrement la malignité cruelle des délateurs sous Domitien , et leur bassesse rampante sous Trajan; car rien n'est si lâche et si vil que le méchant, dès qu'il ne peut plus faire du mai : c'est une béte féroce à qui l'on a arraché les griffes et les dents , et qui lèche quand elle ne peut plus mordre. Tel était un certain Reclus, sur lequel Pline s'exprime ainsi dans une de ses lettres, qui présente un tableau frappant de vérité, qu'on voit toujours avec plaisir, celui de l'humiliatiou du méchant homme.

« Avez-vou8 vu qaelqa'im plus humble et pins timide que Régulas depais la mort de DomiUen, sous lequel il n'a pas commis moins de crimes que sous Néron , mais avec plus de précanUon et de secret? H a eu peur que je n'eusse du ressenUment contre lui; et il ne se trompait pas, j'en avais. Je Ta vais vu échauffer la persécution contre Arulenus , et triompher de sa mort au point de réciter et de répandre dans le public un libeUe où il l'appelait un singe du StoMens gui portait encore les stigmates de Vitellius. Vous reconnaissez là le style de l'homme. Il y déchire aussi Sénécion , et avec tant de fureur, que MeUus Cams (antre homme de ia même trempe) lui dit à cette

occasion : Quei droit aoes-ooi» sur mes morts ? EsUee que Je vais remuer les cendres de votre Crassus et de votre CamerinusP (deux victimes des délations de Regulua sous Néron). *

On est forcé de s'arrêter pour admirer Féneigique impudence et l'atrocité de ce mot, mes morts. Ce sont là de ces expressions de métier qui en représententtoute rhorreur.Ces misérables regardaientoeux qu'ils avaient fait périr comme des possessions et des titres : on croirait entendre des fossoyeurs se disputer un cadavre. Poursuivons.

Il Regulus craignait donc que sa conduite ne m'eût vivement blessé : aussi s'était-il donné de garde de me mettre au nombre de ses auditenra lorsqu'à fit la lecture de*aoa Ubelle. De plus, il se ressouvenait dans quel pérfl il m'avait mis moi^nème devant les centnmvirs. U n'y allait de rien moins que de ma vie. A la prière d'Arulenus, j'étais venu témoigner pour ArionilUiy feoune de Timon, et j'avais en tête Regulus. Je m'appuyais , dans un des points de la défense, sur l'avis de Modestus, alors eiilé par Domitien. Regulus m'interrompt. Que pensea-vous p medit- 0 , de Modestus ? Si j'avais dit, Du bien, vous voyez quel danger : si j'avais dit. Du mal, quelle honte. Tout ce que Je puis dire, c'est que les dieux vinrent à mon secours, et m'inq»lrèrent. Je répondrai , lui dis-je , à votre question , si les centumvirs la regardent comme un des points du procès» n insiste, il me semble, pooranivis-je, que la coutume est d'interroger les témoins sur les accusés, et non pas sur ceux qui sont déjà condamnés. Je demam^ de , reprend Regulus , ce que vous pensez , non pas précisément de Modestus, mais de son attachement pour le prince? Stmoi, dis^je àkun^Je crois qu^il n'est pas même permis de /aire une question sur ce qui a d^à été Jugé, Il se tut , et tout le monde me félicita de ce que , sans rien dire pour ma sûreté qui pût compromettre mon honneur, je m'étais débarrassé de son insidieuse interrogation. Ai^ourd'hui que Regulus ne se sent pas la conscience nette, il a été trouver d'abord Cedllus Celer et Fabius Justus , pour les prier de le réconcilier avec moi. Non content de cela, il s'est adressé à Spuzinus; et d'un ton suppliant ( vous savez comme il est bas quand il craint) , Je vous conjure, lui a-t-ildit, de voir Pline demain matin, mais de grand matin ; car Je ne puis vivre dans Finquiétude où Je suis; et, de quelque manière que ce so\t , /ailes en sorte qu'il ne soit plus/dché contre moi. Je venais de me lever : on vient me dire que Sporinus envoie ches moi m'annoncer sa visite. Non , dis-je , Je vais chez lui. Conmie nous allions l'un vers l'autre, je le rencontre sous le portique de Lirie. U m'expose sa commission, et «joote quelques prières, mais avec beaucoup de réserve, et conmie il convient à un honnête homme parlant pour celui qui ne l'est pas. Cest à vous de voir, loi dis-je , ce que vous devez répondre à Jtegulus. Il ne/aut pas vous tremper : J'attends Maurice (il n'était pas encore revenu d'exil); Je ne peux rien vous dire sans l'avoir vu, ni rien /aire sans son consentement. C'est à lui de me guider t et à moi de U suivre. Quelques joo»

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

aprtey KegaliM lal-méiiie Tient me trouver dai» la salie du préteur; et^ après m'a?oir suivi quelque temps, il me tire à l'écart : Jt crains, me dit'U , qvê vous n'ajfei sur fe eœw la manière dont Je me suis expliqué devant Us eentumvirsp lorsqu'en-^plaédant contre vous et Sairius Rufus, il m'échappa de dire : Satrius Ru/us est cet orateur qui se pique d'imiter Cicéron, et qui n'est pas content de Féloquence de notre siècle. Je lui répondis que c'était lui qui m'apprenait qu'il y avait de la mauvaise intention dans ses paroles ; que , sans son aveu , j'aurais pu les prendre pour une louange; car ajoutai-je^/e me pique en ^fet d^imiter Cicéron, et ne goûte pas in^ finiment l'éloquence de notre siècle. Je crois qu'il est insensédene pas se proposer pour modèle en tout genre ce qu'il y a de mieux. Mais puisque vous innis smtr venez si Hen de cette plaidoirie devant les centumvirSf comment avez^vous oublié celle où vous m'inler^ rogedtes sur Modestus? Ici mon homme devint plus p&le encore qu'il n*avait coutume de Pétre, et, tout en balbutiant, me dit que ce n'était pas à moi qu'il en voulait alors, mais à Modestus. Vous voyez le caractère du personnage, qui avoue l'envie qu'il a eue de nuire à un malheureni exilé. Au surplus, il m'en donna une excellente raison. Modestus , ditp-il , avait écrit de moi , dans une lettre qui fut lue àDomitien, ces propres mots : Megulus, le plus méchant des hipèdes. Vous verrez que Modestus avait grand tort. Ce ftit à peu près là toute notre conversation : je ne voulus pas m'eugager plus avant , pour me réserver toute ma liberté jusqu'au retour de mon ami Maurise. Je sais fiMTt bien qu'un Regulus n'est pas un homme aisé à détruire. H est riche et intrigant; bien des gens le concidèlent; la plupart le craignent, et la crainte est un sentiment souvent plus fort que l'amitié même. Cependant il peut arriver que toute cette fortune déjà ébranlée tombe entièrement, car le pouvoir et le crédit des méchants sont aussi trompeurs qu'eux-mêmes. Mais, comme je vous le dis, j'attoids Maurice : c'est un homme de poids, un homme de bon sens , instruit par l'expérience , et que le passé peut éclairer sur l'avenir. Cest d'après ses conseils que je prendrai le parti d'agir ou de rester tranquille. Je vous ai Uii tout ce détafl , parce que notre amitié mutuelle exige que je vous fosse part, non-seulement de mes actions, mais de mes pensées. »

Dans une de ses lettres à Tacite , il peint avec des traits aussi nobles que touchants l'union qui règne entre eux , et qui devrait régner entre tous ceux que les talents rendent supérieurs aux autres hommes, et ne rendent pas toiyours supérieurs à l'envie.

« J'ai lu votre ouvrage, et j'ai marqué avec le plus de •ofai qu'U m'a été possible ce qui m'a paru devoir être ou changé ou retranché. J'ai coutume de dire la vérité , et vous aimes à l'entendre; car personne ne souflre plus patiemment la critique que ceux qui méritent la louange. A présent c'est votre tour, et j'attends vos remarques sur l'ouvrage que Je vous ai confié. O l'honorable et le charmant commerce que cette réciprocité de lumières et de secours 1 Qu'il m'est doux de penser que , si la postérité s'occupe de nous ,

on saura à jamais combien il y a eu entre nous d'union, de confiance , et de franchise ! Ce sera un exemple rare et remarquable, que deux hommes, à peu près du même Age et du même rang, et de quelque nom dans les lettres ( car il fout bien que je parle modestement de vous, puisque je parle en même temps de moi ), se soient aidés et soutenus mutueUement dans leurs études. Dans ma première jeunesse, et lorsque vous aviez déjà de la réputation et de la gloire, toute mon ambition était de suivre vos traces, de loin, il est vrai , nuds du moins de plus près que tout antre. H y avait d'autres hommes célèbres par leur génie; mais vous me paraissiez , par un rapport naturel entre nous deux , celui que je pouvais et que je devais imiter. C'est ce qui foit que je m*applaudis tant de ce que mon nom est cité avec le vôtre lorsqu'il est question des gens de lettres, de ce qu'on pense à moi lorsqu'on parle de vous. Ce n'est pas qu'il n'y ait des écrivains qu'on nous préfère ; mais U m'importe peu dans quel rang on nous mette ensemble , parce qu'à mon gré le premier de tous est celui qui vient après vous. 11 y a plus : vous devez avoir remarqué que dans les testaments on nous laisse des legs semblables à l'un et à l'autre, à moins que le testateur n'ait été l'ami particulier de l'un des deux. Je conclus que nous devons nous en aimer davantage , puisque les études , les nuBurs , la réputation , et enfin les dernières volontés des hommes , nous unissent par tant de liens. »

Quelquefois ces lettres ne contiennent que des anecdotes plaisantes , telles que celle-ci :

« Tous n'avez pas été témoin d'une assez singulière aventure, ni moi non plus : mais on m'en a parlé, comme elle venait de se passer. PoUienus Paulus , chevalier romain des plus distingués et des plus instruits, compose des élégies : c'est chez lui un talent de ikmiUe; car il est de la même viUe municipale que Properoe, et il le compte parmi ses ancêtres. Il récitait publiquement ses élégies, dont la pre. mière commence ainsi : Vous m^or donnez , Priscus.. .. Javolenus Pilscus, Tun de ses meilleurs amis, qui était présent, se mit à éire tout d'un coup : Moi , Je n'ordonne rien. Imagmez les ris et les plaisanteries. Ce Priscus n'a pas la tète bien saine, mais pourtant il remplit les devoirs publics, il est admis dans les conseils, il professe même le droit civil; en sorte que cette saillie n'en Ait que plus ridicule et plus remarquable , et refroidit beaucoup la lecture de Paulus. Avouez que ceux qui lisent en public ont bien des soins à prendre : il faut qu'ils répondent , nonseulement de leur bon sens , mais aussi de cehn de leurs auditeurs. »

Une autre lettre contient un acte de bîen£aisance, également honorable pour celui qui en était Fauteur, et pour celui qui en était Tobjet. Elle est de la plus grande simplicité, et c'est ce qui en fait le mérite. Pline écrit à Quintilien :

« Quoique vous soyez très-simple et très-modeste dans votre manière de vivre, et que vous ayez élevé votre fille dans les vertus convenables à la fille de Quintilien et à la petite-fiUe de TutiUus, cependant, ai^ourd'hui qu'elle épouse Nottins Celer, homme de distinction , et à qui ses emplois

«t ses charges imposent la nécesallé de Tivre.dans un certain éclat, il faut qu'elle règle son train et ses liabils sur le rang de son mari. Ces dehors n'augmentent pas notre dignité réelle, mais ils la relèvent aux yeux du public. Je sais que tous êtes très-riche des biens de l'Âme, et beaucoup moins des biens de la fortune. Je prends donc sur moi une partie de vos obligations, et, comme un second pèi«,ie donne à notre chère fiile cmquante mille sesterces. J^ ne me bornerais pas là, si je n'étais persuadé que la modicité du présent sera pour tous la seule raison de le recevoir. »

Le récit de la mort volontaire de son ami Corellius Rufus offre des circonstances intéressantes, et la peinture d'un caractère mâle et ferme , digne des anciens Romains.

« J'ai fait une cruelle perte, si c'est dire assez pour exprimer le malheur qui nous enlèTo un si grand homme. Ck>relUus Rufus est mort , et , ce qui m'accable davantage , il est mort parce qu'il l'a touIu. Ce genre de mort, que l'on ne peut reprocher ni à l'ordre de la nature, ni au caprice de la fortune, me semble le plus affligeant de tous. Lorsque la maladie emporte nos amis , ils nous laissent au moins un sujet de consolation dans cette inéTitable nécessité qui menace tous les hommes. Mais ceux qui se lÎTrent eux-mêmes à la mort ne nous laissent que l'étemel regret de penser qu'ils auraient pu vivre longtemps. Une souveraine raison qui tient lien de destin aux sages a déterminé Corellius Rufus. Mille avantages concouraient à lui faire aimer la vie : le témoignage d'une bonne conscience, une haute réputation , un crédit des mieux établis , une femme , une fille, un petit-fils, des sœurs très-aimables, et, ce qui est encore plus précieux, de véritables amis. Mais ses maux duraient depuis si longtemps, ils étaient devenus si insupportables , que les raisons de mourir l'emportaient sur tant d'avantages qu'il trouvait à vivre. A trente-trois ans , il fut attaqué de la goutte : je lui ai oui dire plusieurs fois qu'il l'avait héritée de son père; car les maux comme les biens nous viennent souvent par succession. Tant qu'il fut jeune, il trouva des remèdes dans le régime et dans la continence; plus avancé en Âge et plus accablé, il se soutint par sa vertu et par sa constance. Un jour que les douleurs les plus aiguës n'attaquaient plus les pieds seuls, ocnnme auparavant , mais se répandaient sur tout le corps , j'allai le voir à sa maison près de Rome : c'était du temps de Domitlen. Dès que je parus, les valets de Corellius se retirèrent : il avait établi cet ordre chez lui , que , quand un ami de oonihmce entrait dans sa chambre , tout en sortait jusqu'à sa femme, quoique d'ailleurs très<apable du secret. Après avoir jeté les yeux de tous côtés : Savez-vous bien, dït-i\, pourquoi Je me suis obstiné à vivre si longtemps malgré des maux insupportables? C'est pour survivre au moins d'un Jour à ce monstre de Domitien, Pour faire lui-même ce qu'il désunit qu'on fit , je suis sûr qu'il ne lui manqua que des forces égales à son courage. Mais les dieux , du moins , exaucèrent son vœu , et le tyran fut tué. Alors satisfait et tranquille, sûr de mourir hbre, il fut en état de rompre les liens nombreux , mais plus faibles, qui rattachaient encore à la vie. Il avait essayé d'à-

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douoir par la diète les douleurs qui étaient redoublées ; mais comme elles continuaient , sa fermeté sut y mettre oo terme. Quatre jours s'étaient passés sans qu'il prit aucune nourriture, quand Hispala, sa fenmie, envoya notre ami commun, C. Geminius, m'apporter la triste nouvelle que Corellias avait résolu de mourir; que les larmes d'une épouse , les suppiicatioQS de sa fille , ne gagnaient rien sur lui ; que j'étais le seul qui pût le rappeler à la Tie. J'y cours : j'arriTais lorsque Julius Atticus , de nouTeau dépéché vers moi par Hispala, me rencontre, et m'annonce que Ton aTait perdu toute espérance , même celle que l'on aTait en moi , tant Corellius paraissait aiSermi dans sa résolution. Ce qui désespérait , c'était la r^nse qu'il aTait faite à son médecin, qui le pressait de prendre des «iii»«nta : Varrét est prononcé. Parole qui me remplit tout à la Ans d'admiration et de douleur. Je ne cesse de penser quel bomme, quel .Ami j'ai perdu. Il avait passé soixante et sept ans, terme assez long, même pour les hommes robustes. Il est délivré de toutes les douleurs d'une maladie continuelle ; il a eu le bonheur de laisser florissantes, et sa famille , et la république , qui lui était plus chère encore que sa famille. Je me le dis , je le sais , je le sens; cependant je le regrette comme s'il m'eût été ravi dans la fleur de son Âge et dans la plus brillante santé. Mais (dussiez-vous m'accuser de faiblesse} je le regrette particulièrement pour l'amour de moi. J'ai perdu le témoin, le guide, le juge de ma conduite. Vous ferai-je un aveu que j'ai déjà fait à notre ami Calvisius dans les premiers transports de ma douleur? Je crains de vivre désonnais avec moins d'attention sur moi-même. Vous voyez quel besoin j'ai que vpus me oonsoUez. U ne s'agit pas de me représenter que Corellius était vieux, qu'il était hifirme; il me Caut d'autres consolations; il me fkut de ces raisons que je n'ai point encore trouvées ni dans le commerce du monde , ni dans les livres. Tout ce que j'ai entendu dire, tout ce que j*ai lu, me revient assez dans l'esprit, mais mon affliction n'est pas d'une nature à se rendre à des considérations communes. »

Si cette lettre est triste, en voici une qui peut amuser; car les histoires d'apparitions et de fantômes amusent toujours , même ceux à qui elles font peur. Celle du spectre d'Athènes , que Pline rapporte le plus sérieusement du monde , paraît être l'original de tous ces contes de revenants, répétés et retournés en mille manières , attendu que chacun peut raconter à sa faintaisie ce qui n*est jamais arrivé. Quoi qu*il en soit, les mauvais plaisants ne pourront pas dire cette fois que c'est ici une histoire d'esprit faite par quelqu'un qui n'en a guère. C'est Pline qui parle : écoutons.

« Le loisir dont nous jouissons vous permet d'enseigner, et me permet d'apprendre. Je voudrais donc bien savoir si les fantômes ont quelque chose de réel , s'ils ont une vraie figure , et si ce sont des génies , ou seulement de vaines images qui se tracent dans l'imagination troublée par la crainte. Ce qui me ferait penclier à croire qu'il y a de véritables spectres, c'est ce qu'on m'a dit être arrivé à Gurtius Rufus. Dans le temps qu'il était encore sans fortune et sans

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nom y U a^ait salTl eo AAriqne celai à qui le goa^erDement eu était échu. Sur le déclin du jour, il se promenait soua un portique » lorsqu'une femme , d'une taille et d'une beauté plus qu'humaines, se présente à lui : la peur le saisit. Je suis 0 dit-elle , V^iqne ;je viens te prédire ce qui doit f arriver. Tu iras à Rome, tu rempliras les plus grandes charges f et tu reviendras ensuite gouverner cette province, oà tu movrras. Tout arriva comme elle rayait prédit. On conte mémo qu'abordant à Cartbage, et aor-^ tant de son Taisseau , la môme figure se présenta devant lui, et vint à sa rencontre sur le rivage. Ce qu'il y a de vrai , c'est qu'il tomba malade , et que, jugeant de l'avenir par le passé , et du malheur qui le menaçait par la bonne fortune qu'il avait éprouvée, il désespéra de sa guérison, malgré la bonne opinion que tous les siens en avaient conçue. Mais voici une autre histoire qui ne vous paraîtra pas moins surprenante, et qui est bien plus horrible ; je vous la donnerai telle que je l'ai reçue. Il y avait à Athènes une maison fort grande effort logeable, mais décriée et déserte. Dans le plus profond silence de la nuit, on entendait un bruit de fer qui se choquait contre du fer, et si l'on prétait Tordlle avec plus d'attention , un bruit de chaînes qui paraissait d'abord venir de loin , et ensuite s'approcher. Bientôt on voyait s'approcher un spectre fait comme un vieillard très-maigre, très-abattu, qui avait une longue barfoe, des cheveui hérissés, des fers aux pieds et aux mains , qu'il secouait horriblement. De là des nuits affreuses et sans f»mmeil pour ceux qui habitaient cette maison : l'insomnie à la longue amenait la maladie , et la maladie , en redoublant la frayeur, était suivie de la mort ;'car, pendant le jour, quoique le spectre ne parût plus , l'impression qu'il avait faite le remettait toujours devant les yeui , et la crainte passée en donnait une nouvelle. A la fin , la maison fût abandonnée et laissée tout entière au fantôme. On y mit pourtant un écriteau pour avertir qu'elle était à louer ou à vendre, dans la pensée que quelqu'un peu instruit d'un inconvénient si terrible pouvait y être trompé. Le philosophe Athénodore vient à Athènes : U aperçoit l'écriteau , en demande le prix. La modicité le met en défiance ; il s'informe : on lui dit l'histoire; et, loin de lui foire rampre le marché , elle l'engage à le conclure sans remise. Il s'y loge , et sur le soir il ordonne qu'on lui dresse son lit dans l'appartenoent sur le devant; qu'on lui apporte ses tablettes, sa plume, et de la lumière, et que ses gens se retirent au fond de la maison. Lui, de peur que son imagination libre n'allât , au gré d'une crainte frivole, se figurer des fantômes, il applique son esprit, ses yeux et sa main à écrire. Au commencement de la nuit, un profond silence règne dans cette maison comme partout ailleurs; ensuite il entend des fers s'entrechoquer, des chaînes qui se heurtent; il ne lève pas les yeux, il ne quitte point sa plume, ne songe qu'à bien affermir son cœur, et à se garantir de l'illusion de ses sens. Le bruit s'augmente , s'approche : il semble qu'il se fasse près de la porte , et bientôt dans la chambre même. Il regarde, il aperçoit le spectre tel qu'on le lui avait dépeint : ce spectre était debout, et l'appelait du doigt. Athénodore lui fait signe de la main d'attendre un peu , et continue à écrire comme si de rien n'était. Le spectre recommence son fracas avec ses chaînes, qu'il MX sonner ami

oreilles du pliilosophe. Celui-ci regarde encore une fois, et voit que l'on continue à l'appeler du doigt. Alors, sans tarder davantage , il se lève , prend la lumière et suit. Le fantôme marche d'un pas lent, comme si le poids des cliatnés l'eût accablé. Mais, arrivé dans la cour de la maison , il disparaît tout à coup, et kdsse là notre philosophe , qui ramasse des feuilles et des herbes , et tes place à l'endroit où il avait été quitté, pour le pouvoir reconnaître. Le lendemain il va trouver les magistrats , et les supplier d'ordonner que r<m fouille en cet endroit. On le fait : on y trouve des 08 encore enlacés dans des chaînes ; le temps avait consumé les chairs. Après qu'on les eut soigneusement rassemblés, on les ensevelit publiquement; et depuis que l'on eut rendu au mort les derniers devoirs , il ne troubla plus le repos de cette maison*. Ce que je viens de dire , je le crois sur la fhi d'autruî ; mais voici ce que je puis assurer aux autres sur la mienne. J'ai un afihinchi , nommé Marcus, qui n'est point sans instruction. Il était couché avec sûo jeune frère; il lui sembhi voir quelqu'un assis sur le lit, et qui approchait des ciseaux de sa tète, et même lui coupait les cheveux au-dessus du front Quand il fut jour^ on aper« çut qu'U avait le haut de la tête rasé, et ses cheveux furent trouvés répandus près de lui. Peu après, pareille aventure arrivée à un de mes gens ne me permit plus de douter de la vérité de l'autre. Un de mes jeunes esclaves dormait avec ses compagnons dans le lieu qui leur est destiné. Deux ]H)mmes vêtus de blanc (c'est ainsi qu'il le racontait) vinrent par les fenêtres, lui rasèrent la tête pendant qu'il était couché, et s'en retournèrent conune ils étaient venus. Le lendemain , lorsque le jour parut , on le trouva rasé , comme on avait trouvé l'autre, et les cheveux qu'on lui avait ooupés épars sur le plancher. Ces aventures n'eurent aucune suite , si ce n'est peut-être que je ne fus point accusé devant Domitien, sous l'empire de qui ellesarrivèrent. Je ne l'eusse pas échappé , s'il eût vécu ; car on trouva dans son portefeuille une requête donnée contre moi par Metius Carus : de là on peut coi^jecturer que , comme la coutume des accusés est de négliger leurs cheveux et de les laisser croître , cejkix que l'on avait coupés à mes gens marquaient que j'étais hors de danger. Je vous supplie donc de mettre ici toute votre érudition en ceuvre.Le siydt est digne d'une, profonde méditation , et peut-être ne suis-jepas indighe que vous me fiissiez part de vos lumières. Si , selon votre coutume, vous balancez les deux opinioûs contraires, faites pourtant que la balance penche de quelque côté , pour me tirer de l'inquiétude où je suis ; car je ne vous consulte que pourn'y plus être. »

La première réflexion qui se présente sur ce récit (car on ne peut pas entendre des histoires de revenants sans en dire son avis), c'est qu'il n'y a qu'un seul fait, celui des cheveux coupés, dont Pline se rende le garant, sans qu'on sache pourquoi, car il ne le rapporte que sur la foi d'un afîranchi et d'un

* Toute cette histoire se retrouve sous d'autres noms, mats avec les mêmes détails, dans un ouvrage de Lucien, intitaié Philopteudès, chap. xxx etxxxi; et U faut convenir qu'elle ne pouvait être mieux placée que dans un ouvrage dont le Utre signifie l'Ami du menmmge.

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esclave; et quand Tuo et l'autre aurafent été trompés par la frayeur, ou auraient eux-mêmes trompé leur maître, il n'y aurait rien de merveilleux : cela même est un peu plus facile à supposer, qu'il ne l'est de croire qu'un esprit vêtu de blanc vienne faire l'office de barbier. Il se présente un autre sujet de réflexion : la consultation très-sérieuse que Pline demande à son ami , le ton dont il s'exprime, l'apparition du mauvais génie de Brutus rapportée par le grave et judicieux Plutarque, plusieurs endroits du penseur Tacite, nous font voir que de très grands esprits, des écrivains philosophes, n'ont pas cru les apparitions impossibles. Voilà un beau texte à commenter ; mais comme , après avoir parlé longtemps , on pourrait bien n'en pas savoir davantage ; comme d'ailleurs ce sujet, selon la manière dont on l'envisage, peut paraître ou trop frivole pour être mêlé à des objets sérieux , ou trop sérieux pour être traité légèrement, ces raisons m'imposent silence; et cet article de Pline finira comme toutes les conversations sur les esprits , où chacun fait son histoire, et écoute celle des autres, sans que. personne soit obligé d'en rien croire. J'observerai seulement que dans une lettre suivante , Pline, écrivant à son ami Tacite, commence ainsi

« J'augure ( et œtaugare-là n'est pas trompeur) que vos ouvrages seront immortels. »

Assurément la prédiction 8*est bien vérifiée jusquici. Je serais tenté d'en conclure que Pline raisonnait mieux sur les écrits de Tacite que sur les histoires de revenants.

Une autre lettre fort courte roule sur une observation morale dont l'application n'est pas si générale, il est vrai, que Pline semble le croire, mais qui le plus souvent est fondée : quiconque a été gravement malade peut en juger.

« Ces jours passés, la maladie d'un de mes amis me fit ftire cette réflexion , que nous sommes fort gens de bien quand nous sommes malades. Car quel est le malade que l'avarice ou Tambition tourmente? Il n*est plus enivré d'a< mour, entêté d'honneurs; il néglige le bien; quelque peu qu'on en ait»ilyen a foi^ours assez quand on se croit près de le quitter. Le malade croit des dieux, et se souvient qu'il est homme ; U n*envie , il n'admire , U ne méprise la fortune de personne. Les médisances ne loi font ni Impression ni plaisir : toute son imagination n'est occupée que de bains et de fontaines. Tout ce qu'il se propose ( s'il en peut échapper ), c'est de mener à l'avenir une vie douce et tranquille , une vie innocente et heureuse. Je puis donc nous faire id à tous deux, en peu de mots, une leçon dont les philosophes font des volumes entiers. Persévérons à être pendant la santé ce que nous nous proposons de devenir quand nous sommes malades. >

Une lettre à Maxime, qui allait commander dans la Grèce , nous fait connaître combien Pline chérissait cette contrée, qui avait été le berceau des arts , et dont le nom seul a dû être cher dans tous les temps à quiconque était né avec le goût des lettres. Ce morceau, d'ailleurs, montre un homme pénétré de ces principes d'humanité et de douceur qui convenaient h. un philosophe , à un ami de Trajan « et qui peuvent servir de leçon à tous ceux que leurs charges et leurs emplois mettent au-dessus des autres. H est peu de lettres où Pline ait fait voir un caractère plus aimable , et où la raison s'exprime avec phis de grâce et de délicatesse.

« L'amitié que je vous ai vouée m'oblige , non pas à vous instruire (car vous n'avez pas besoin de maître), mais à vous avertir de ne pas oublier ce que vous savez déjà , de le pratiquer, ou même de le savoir encore mieux. Songez que l'on vous envoie dans l'Achaîe , c'est-à-dire dans la véritable Grèce , dans la Grèce par excellence , oùla politesse, les lettres, l'agriculture même, ont pris naissance; que vous allez gouverner des hommes libres, dont les vertus, les actions, les alliances, les traités , la religion, ont eu pour principal objet la conservation du plus beau droit que nous tenions de la nature. Respectez les dieux leurs fondateurs, respectez l'ancienne gloire de cette nation, et cette vieillesse des États qui est sacrée, comme celle des honunes est vénérable. Faites honneur à leur antiquité, à leurs exploits flimeux, à leurs (kbies même. N'entreprenez rien sur la dignité, sur la liberté, ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement devant les yeux que nous avons puisé notre droit dans ce pays; que nous n'avons pas imposé des lois à ce peuple après l'avoir vaincu, mais qu'il nous a donné les siennes après que nous Fen avons prié. Cest Athènes où vous allez , c'est à Lacédémone que vous devez commander. Il y aurait de l'inliumanité, de la cruauté , de la barbarie , à leur ôter l'ombre et le nom de liberté qui leur restent. Voyez comme en usent les médecins : quoique, par rapport à la maladie, il n'y ait point de difiérence entre les hommes libres et les esclaves , Us traitent pourtant les premiers plus doucement et plus humainement que les autres. Sou venez- vous de ce que fut autrefois diaque ville , mais que ce ne soit point pour insulter à ce qu'elle est aujourd'hui. Ne croyez point vous rendre méprisable en ne vous montrant pas dur et altier. Celui qui est revêtu de l'autorité et armé de la puissance ne peut jamais être méprisé, à moins qu'il ne soit sordide et vil , et qu'il ne se méprise le premier. C'est faire une mauvaise épreuve de son pouvoir que de s'en servir pour offenser. La terreur est un moyen peu sûr pour s'attirer la vénération , et l'on obtient beaucoup plus par l'amour que par la crainte; car, pour peu que vous vous Soigniez, la crainte s'éloigne avec vous, mais l'amour reste ; et comme la première se change en haine, la seconde sç tourne en respeci...»

Jeterminerai cet extrait par l'aventure d'un enfant d'Hippone, fort agréablement racontée, et qui prou ve

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

cette inclination que Ton attribue auxilauphinspour l^espèoe humaine. PJine raconte le fait à un poète de ses amis, nommé Carinius, parce qu'il croit le sujet susceptible des couleurs de la poésie, et il n'a pas tort.

« J'ai déoouTert un sujet de poème : c'est une histiMre , mais qui a tout L*air d*ime fable. Il mérite d*étre traité par un homme comme vous » qui ait l'esprit a($réable, élevé, poétique. J'en ai fSut la découverte à table, où chacun contait à l'envi son prodige. L'auteur passe pour très-fidèle, quoique, à dire vrai, qu'importe la fidélité à un poète? Cependant c'est un auteur tel que vous ne refuseriez pas de hii «goûter foi, si vous écriviez Fhistoire. Près de la colonie d'Hippone, qui est en Afrique, sur le bord de' la mer, on voit on étang navigable, d'où sort un canal qui , comme un fleuve , entre dans la mer, ou retourne à l'étang même, selon que le reflux l'entraîne ou que le flux le repousse. La pèche , la navigation , le bain , y sont des plai< sirs de tous les âges, surtout des enfants, que leur inclination poi-teau divertissement et à l'oisiveté. Entre eux, ils mettent l'honneur et le mérite à laisser le rivage bien loin derrière eux , et celui qui s'en éloigne le plus , et qui devance tous les autres, en est le vainqueur. Dans cette sorte de combat, un enfimt plus hardi que ses compagnons , s'étant fort avancé, un dauphin se présente, et tantôt le précède , tantôt le suit, tantôt tourne autour de lui , enfin charge rcnfimt sur scm dos , puis le remet àl'eau, une autre fois le reprend , et remporte tout tremblant , d'abord en pleine mer, mats , peu après, il revient k terre, et le rend au rivage et à ses compagnons. Le bruit s'en répand dans la colonie : chacuu y court; chacun regarde cet enfimt conune une merveille ; on ne peut se lasser de l'interroger, de l'entendre raconter ce qui s'est passé. Le iendemaîn tout le uMNfide court à la rive; ils ont tous les yeux sur la mer ou sur ce qu'ils prennent pour elle ; les enfants se mettent h la nage, et, parmi eux, celui dont je vous parle, mais avec plus de retenue. Le dauphin revient à la même lieure , et s'adresse au même enfant. Celui-ci prend la fuite avec les autres : le dauphin , couuue s'il voulait le rappela* et rmviter, saute , plonge , et fiiit cent tours différents. Le jour suivant, celui d'après , et plusieurs antres de suite, môme chose arrive , jusqu'à ce que ces gens , nourris sur la mer, se font, à la fin , une honte de leur crainte : ils approchent du dauphin, ils l'appellent, ils jouent avec lui^ ils le touchent; il se laisse manier. Cette épreuve les encourage , surtout renfimt qui le premier en avait couru le risque ; il nage auprès du dauphin , et saute sur son dos. Il est porté et rapporté ; il se croit reconnu et aimé; il aime aussi , et ni l'im ni l'antre ne ressent ni n'Inspire la frayeur. La confiance de celui-là augmente , et en même temps la dodlité de celui-ci ; les autres enfants l'accompagnent en nageant, et l'animent par leurs cm et far leurs discours. Avec ce daupliin on en voyait un autre (et ceci n'est pas moins mervdUeux) qui ne servait que de compagnon et de spectateur. 11 ne foisait, il ne souffrait rien de semblable , mais il menait et ramenait l'autre dauphin , comme les enfants menaient et ramenaient leur camarade. L'animal, de phis en plus apprivoisé par l'habitude de jouer

LA HASPE. — TOME 1.

avec l'enfhnt et de le porter, avait coutume devenir h terre ; et après s'être séché sur le sable , forsqu'il venait à sentir la dialeur, il se rejetait à la mer. Octavius Avitus, lieutenant du proconsul, emporté par une vame superstition, prit le temps que le danpjiin était sur le rivage pour faire répandre sur lui des parfums : la nouveauté de cette odeur le miten fuite , et le fit sauter dans la mer. Plusieurs jours s'écoulèrent depuis sans qu'il parût. Enfin il revint , d'abord languissant et triste , et ,' peu après , ayant repris ses premières forces, il recommença ses jeux et ses tours ordinaires. Tous les magistrats des lieux ciroonvoisins s'empressaient d'accourir à ce spectacle : leur arrivée et leur séjour engageaient cette ville , qui n'est déjà pas trop riche , à de nouvelles dépenses qui achevaient de l'épuiser. Ce concours de monde y troublait d'ailleurs et y dérangeait tout. On prit donc le parti de tuer secrètement le dauphm qu'on venait voir. Ne pleurez-vous pas son sort? De quelles expressions, de quelles figures vous enricliirez cette histoire , quoiqu'il ne soit pas besom de votre art pour l'embellir, et qu'il suffise de ne rien ôter à la vérité!

Pline, qu'on a nommé le-naturallste pour le distinguer du précédent, appartient' plus, comme ce titre l'indique assez, à la physique et aux sciences naturelles qu*à la littérature; mais, à ne le considérer même que comme écrivain , l'éloquence qu'il a répandue dans son ouvrage, l'imagination qui anime et colorie son style, lui donnent une place éminente parmi les auteurs du dernier âge des lettres romaines. On ne peut douter, et c'est son plus grand éloge, qu'il n'ait servi de modèle au célèbre auteur de notre Histoire naturelle, qui , par la noblesse et l'élévation des idées, l'énergie de la diction, la richesse des peintures , et la variété des détails , semble avoir voulu lutter contre lui. Lisez dans Pline la description de Féléphant et du lion, et TOUS croirez lire Buffon. Mais l'écrivain français l'emporte par la pureté du goût : l'on ne peut lui reprocher, comme à l'auteur latin, de tomber dans la déclamation, et d'être quelquefois dur et obscur, en cherchant la précision et la force ; ce sont là les défauts de Pline ie naturaliste. Son livre, d'ailleurs, est un monument précieux à tous égards ; on l'a nommé avec raison VEncyclopécUe des Anciens. Il a servi à marquer pour nous ie terme de leurs connaissances. Tout s'y trouve , astronomie , géométrie, physique générale et particulière, botanique, médecine , anatomie , minéralogie ^ agriculture , arts mécaniques , arts de luxe. La seule nomenclature des ouvrages que l'auteur cite , le nombre de ceux qu'il dit avoir lus, la plupart perdus aujourd'hui, et qui forment des milliers de volumes, suffit pour donner une idée effrayante de son travail ; et quand on pense qu'il avait composé une foule d'autres ouvrages que nous n'avons plus, que ce même homme fut toute' sa vie occupé des affaires publiques , Ot

SI

GOURS DE LITTÉRATURE

la guerre, fut chargé pendant plusieurs années do gouvernement d*une province, et qu*il mourut à dnquante-six ans, on ne concevrait pas comment il fi pu suffire à tant d'objets, de lectures, de recherches et de fatigues, si Pline le jeune , en nous traçant le plan de vie que suivait son oncle, ne nous eût fait voir en lui l'homme le plus laborieux qui ait jamais existé. Il faut jeter les yeux sur ce tableau pour apprendre ce que c'est que le travail ; et l'on ne sera pas étonné que celui qui. le traçait s'accusât lui-même de paresse, en comparaison d'un semblable modèle. Assurément peu d'hommes seront <»pables des travaux de l'onde et des scrupules du neveu. Voici comme ce dernier s*explique dans une de ses lettres :

Vous me fiiites un grand plaisir de lire avec tant de passion les ouvrages de mon onde, et de vouloir les ooq> naître tous. Je ne me contenterai pas de voua les indiquer^ je vous marquerai encore dans quel ordre ils ont été fiiits : c'est une connaissance qui n'est pas sans agrément pour les gens de lettres. Lorsqu'il commandait une brigade de cavalerie, il a composé un livre de Vart de lancer le javelot à cheval, et dans ce livre l'esprit et Fexactitude se font également remarquer; deux autres, de la «le de PompO'' nius Secundus, Il en avait été singulièrement aimé, et U crut devoir cette marque de reconnaissance à la mémdre de son ami. Il nous en a laissé vingt autres des Guerrei d'Allemagne , où îLa renfermé toutes cdles que nous avons eues avec les peuples de ces pays. Un songe lui fit entreprendre cet ouvrage : lorsqu'il servait dans cette province, il crut voir en songe Drusus Néron , qui , après y avoir fhit de grandes conquêtes , y était mort : ce prince le conjurait de ne le pas laisser enseveli dans l'oubli. Nous avons encore de lui trois livres intitulés l'Bomme de lelires , que leur grosseur oUigea mon oncle de partager en six volumes; il prend l'orateur au berceau , et ne le quitte point qu'il ne l'ait conduit à la plus baote perfection : huit livres sur les façons déparier douteuses ; il fit cet ouvrage pendant les dernières années de l'empire de Néron , où la tyrannie rendait dangereux tout genre d'étude plus libre et plus élevé : trente et un pour servir de suite à l'histoire qu'Aufldius Bassus a écrite : trente-sept de V Histoire naturelle. Cet ouvrage est d'une étendue et d'une érudition infinie , et presque aussi varié que la nature elle-même. Vous êtes soiipris qu'un homme dont le temps était si rempli ait pu écrire tant de vdumes , et y traiter tant de différents sujets, la plupart si épineux et si difficiles. Vous serez bien plus étouné quand vouir saurez qu'il a plaidé pendant quelque temps , et qu'il n'avait que cinquante-six ans quand il est mort. On sait qu'il en a passé la moilié dans les travaux que les plus importants emplois et la confiance des princes lui ont imposés. Mais c'était une pénétration, une application, une vigilance mcroyables. Il commençait ses veilles aux fêles de Vulcain, dans le mois d'août, non pas pour chercher dans le cM des présages , mais pour.étudier. Il se mettait à l'étude , en été , dès qu'U était nuit close ; en hiver, à une heure du matin , au plus tard à deux , souvent

à minuit 11 n'était pas poesible de moins donner au sommeil , qui quelquefois le prenait et le quittait sur ses livres. Avant le jour il se rendait diez l'empereur Vespasien , qui faisait aussi un bon usage des nuits : de là, il allait s'acquitter de tout ce qui lui avait été ordonné. Ses aflaires faites, il retournait chez lui, et ce qui lui restait de temps était encore pour l'étnde. Après le dîner (toujours trèâ-sf mple et très-léger, suivant la coutume de nos pères ) , s'il se trouvait qudques moments de loisir, en été , fl se coucliait au soIeO. On lui Usait quelques livres : il en tirait des remarques et des extraitsj car jamais Q n'a rien lu sans extraire. Aussi avait-il coutume de dire qu'il n'y a si mauvais livre où l'on ne puisse apprendre quelque chose. Après s'être retiré du soleil , il se mettait le plus souvent dans le bain d'eau fkoide. H mangeait un morceau, et dormait trèspeu de temps. Ensuite, et comme si un nouveau jour eût recommencé , il reprenait l'étude jusqu'au souper. Pendant qu1l soupait , nouvelle lecture , nouveaux extraits , mais en courant. Je me souviens qu'un jour le lecteur ayant mal prononcé quelques mots, un de ceux qui étaient à table l'obligea de recommencer. Quoi ! ne Vavez-vous pas entendu ? dit mon onde. Pardonnez-mM , reprit son ami. Et pourquoi donc, reprit-il, le/aire r^ter? Votre interruption nous coûte plus de dix lignes. Voyez si ce n'étdt pas être bon ménager du temps. L'été , il sortait de table avant que le jour nous eût quittés ; en hiver, entre sept et huit. Et tout cda , il le foisait au milieu du tumulte de Rome , malgré toutes les occupations que l'on y trouve, et le fidsdt comme si qodque Id l'y eût forcé. A la campegne,le seul temps du bain était exempt d'étude; je veux dire le temps qu'il étdt dans l'eau, car, pendant qu'il en sortait et qu'il se nUsdt essuyer, U ne manquait pas de tire ou de dicter. Dans ses voyages , c'était sa seule application : comme si alors il eût été plus dégagé de tous les autres idns, il avdt toujours à ses eûtes son livre, ses tablettes et son copiste, n lui fidsut prendre ses gants en hiver, alhi que la rigueur même de la saison ne pût dérober un moment à l'étude. Cétdt par celte raison qu'à Rome il n'allait jamais qu'en chdse. Je me souviens qu'un jour il me refûit de m'être promené. Vous pouviez , dit-il^ mettre ces heures à prt^t; car il comptait pour perdu tout le temps que l'on n'employait pas aux sciences. Cest par cette prodigieuse assiduité qu'il a su achever tant de volumes, et qu'il m'a laissé cent soixante tomes remplis de ses remarques, écrites sur les pages et sur les revers en très-petits caractères, ce qui les multiplie beaucoup. U me contait qu'il n'avdt tenu qu'à hil, pendant qu'il étdl procurateur en Espagne, de les vendre à Larthis Licinius quatre cent mille sesterces; et dors ces mémoires n'étaient pas tout à fdt en si grand nombre. Quand vous songez à cette immense lecture, à ces ouvrages infids qu'il a composés, ne croiriei-vous pas qu'il n'a jamds été d dans les charges nl^dans la faveur des princes? Et quand on vous dit tout le temps qu'il a ménagé pour les bdles-lettres , ne commencez-vous pas à croire qu'il n'a pas encore assez lu et assez écrit? Car, d'un cûté, quds obstadee les charges et la cour ne forment^Hes pdnt aux étndesl et de l'aulre, que ne peut point une d constante applicationl C'est donc avec rdaco que je me moqno de ceux

ANCIENS — ÉLOQUENCE

^1 m'àppclivit Btndieai , mol qni , en oompanlsto de hii, sois un Trai fainéant. Cependant je donne à Tëtiide tout ce que lea deroifs et publics et particulière me laissent de temps. Et qui, parmi ceui-mémes qui consacrent toute leur Tîe aux belles-leUres, pourra soutenir cette companlson, et pe pas rougir, comme si le sommeil et la mollesse partageaient ses jours? Je m'aperçois que mon siget m'a emporté plus loin que je ne m'étais proposé. Je toukds seulement tous apprendre ce que tous désiriei savoir, quels ouvrages mon oncle a composés. Je m'assure pourtant que» que je tous ai mandé ne tous fera guère moins de pUiair que leur lecture. Non-seulement cela peut piquer encore daTantage Totre curiosité, mais tous piquer tousmime d'une noue émulation. »

Nous avons une traduction complète de T Histoire naturelle de Pline, traduction médiocre en ellemême , mais précieuse par les recherches d'érudition et de physique dont elle est accompagnée, et qui sont en partie le fruit des veilles de plusieurs savants, encouragés, il y a environ trente ans, à cette tâche péAible par un de nos plus respectables magistrats (M. de Malesherbes), qui, chargé alors de présider à la littérature , semblait être placé dans le département que son goût aurait choisi et que la nature lui aurait indiqué, et qui, appelé aux grandes places par la renommée, et par le choix du monarque, leur a préféré ce loisir noble et studieux , cette liberté à la fois paisible et active , qui , pour les Ames douces et pures, sensibles à Tamitié, à la nature et aux arts, est la source de jouissances que rien ne peut corrompre , et d*un bonheur que rien ne peut troubler.

Cette traduction en douze volumes in-4* est plus faîte pour les savants et les littérateurs que pour les gens du monde. Mais heureusement c'est à ceux-ci qu'on a songé lorsqu'on nous a donné un Tolume composé des morceaux les plus curieux de Pline le naturaliste, choisis avec goût, classés avec méthode, et traduits avec une pureté, une élégance et une noblesse qui prouvent une connaissance réOéchie des deux langues. Cet ouvrage, qui est un véritable service rendu aux amateurs, est de M. l'abbé Gueroult, professeur de rhétorique au collège d'Harcourt, et fait honneur à l'UniversUé, qui compte Tauteur parmi ses membres les plus distingués. On y trouve cette foule de détails instructifs sur les mœurs domestiques des Romains, sur leurs arts, sur leur hixe, et cette multitude de particularités historiques qui donnent un si grand prix à ce vaste monument que Pline nous a transmis. Les bornes qui me sont prescrites ne me permettent pas d'en rien citer ; je ne pois que renvoyer à l'abrégé dont je viens de parler les curieux d'antiquités , et je me contenterai

de transcrire un ou deux morceaux qui peuvent donner quelque idée des beautés de Pline, et en même temps de ses défauts; car ceUx-ci se trouvent quelquefois à côté des beautés mêmes, et le traducteur n'a pas dû les faire disparaître. Je choisis, par exemple, l'endroit du premier livre où Pline parle de la terre *.

« La terre est le seul des éléments à qui nous ayons donné, pour prix de ses bienfiûts , un nom qui offre l'idée respectable de la maternité. £Ue est le domaine de riurnime, comme le ciel est le domaine de Dieu. Elle le reçoit à sa naissance, le nourrit quand il est né, et du moment où il a vu le jour elle ne cesse plus de lui servir de soutien et d'appui ; enfin , nous ouvrant son sein , quand déjà le rest^ de la nature nous A rejetés, mère alors plus que jamais, elle couvre nos dépouilles mortelles, nous rend sacrés, comme elle est elle-même ; et c'est surtout à ce titre qu'elle est pour nous un objet saint et Ténérable. Elle &it plus encore; die porte nos titres et nos monuments» étend la durée de notre nom, et prolonge notre mémoire an delà des bornes étroites de la Tie. C'est la dernière divinite qu'in- Toque notre colère : nous la prions de s'appesanUr sur ceux qui ne sont plus , comme si nous ne savions pas qu'elle seule ne s'irrite jamais contre l'homme. Les eaux s'élèTent pour retomber en ploies orageuses; elles se durcissent en grêle, se gonflent en Tagues, se précipitent en torrents: Tair se condense en nuées , se décfaatne en tempêtes ; mais la terre est bienfaisante , douce , indulgente , toujours empressée à servir les mortels. Que de tributs nous lui arrachons 1 que de présente elle nous offre d'elle-même I quelles couleurs I qudles saTeursI quels sucs! quels touchers! quelles odeurs I Comme elle est fidèle à payer l'intérêt du dépôt qu'on lui confie ! Combien d'êtres elle nourrit pour nous! S'il existe des animaux venimeux, l'air qui leur donne la Tte en est seul coupable. Elle est contrainte d'en receToir le germe , et de les soutenir kNrsqu'ils sont éclos ; mais elle répand en tous lieux les herbes salutaires : toujours elle est en trsTail pQur l'honune , et peut-être les poisons mêmes sont-ils un don de sa pitié. >*

Ce morceau est d'un ton absolument oratoire, et même politique; il est brillant. Mais toutes les idées en sont-elles bien justes ? £st-il vrai que la terre (en lui attribuant tout le pouvoir que l'auteur lui donne figurément) ne fiasse jamais de mal à l'homme? Et quand les volcans ouvrent leur sein pour y engloutir des villes entières.' quand les tremblements de terre bouleversent un royaume? De plus, tout le bien qu'elle fait lui appartient-il exclusivement? Sans ces pluies dont parle Pline pour s'en plaindre fort injustement, sans le soleil dont il ne parle pas, que deviendrait cette terre si bienfaisante? Avouons-le : il fallait laisser aux poètes exalter la divinité de la terre aux dépens de quel-

* Pline, Nat, hUL n, S3. — M. de la Harpe dit le Uvn fnmier, paro» quMI ne compte pas le livre précédent, qui n^est, à proprement parler, qu'une table de^ maUères.

• îi.

ques autres; mais un philosoplie devait plutôt noud faire voir cette harmonie des éléments, qui, ne pouvant rien pour nous Tun sans l'autre, se corn* binent pour nous être utiles, et dont la concorde éternelle produit Téternelle fécondité. Je n'étendrai pas plus loin la critique sur ce morceau , qui a de rintérêt et de Téclat, mais qui n*est pas exempt, comme on le voit, de déclamation ; car on appelle ainsi tout ce qui tend à agrandir les objets aux dépens de la vérité.

Gicéron nous a fait tant de plaisir, que nous devons en trouver aussi à voir quel hommage lui a rendu Pline, lorsqu'en parlant des honneurs que l^s lettres et les talents de Tesprit ont reçus des Romains, il leur adresse cette éloquente apostrophe :

« Pourrals-je, sans crime, passer ton nom sons silence, i>€icéron ? Que oélébrerai-je en toi comme le titre disUnctif ,

de ta gloire? Ah ! sAis donté il suflira d'attesiér cet hommage llalteur qo'nn peuple enlier, qu'on peuple tel que ce* lui de Rome rendit à tes sublimes talents , et de cboisiri dans toute la suite d'une si belle vie , les seules actions qui signalèrent ton consulat. Tu parles , e t les tribus romaines renoncent à la loi agraire, à cette loi qui leur assurait les premiers besoins de la vie. Tu conseilles ; elles pardonnent à Roscins, auteur de la loi qui réglait les rangs au spectacle, et consentent à une distinction injurieuse pour elle. Tu persuades, et les enfonts des proscrits se oondanment eux-mêmes à ne plus prétendre aux honneurs. Catflina ftiit devant ton génie : c'est loi qui proscris Marc-Antoine; Reçois mon hommage, 6 toi qui le premier Tus nommé Père de la pairie, toi qui le premier méritas le triomphe sans quitter la toge, et le premier obtins les lauriers de la victoire avec les seule.^ armes de la parole; toi enfin, pour me servir des expressions de César, autrefois ton ennemi , toi qui remportas le plus beau de tons les triomphes , puisqu'il est plus glorieux d'avoir étendu pour les Romains les limites du génie, que d'avoir reculé ieA bornes de leur ernph^. »

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