‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 36 sur 88 · CHAPITRE PREMIER. — Histoire · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — Histoire

SECTION pnEuiÈBB. — Historieus grecs et romains de la

première classe.

L*histoire, dans les premiers temps, paraît n'avoir été confiée qu'à la poésie, qui parlait à l'imagination, et se gravait dans la mémoire, ou aux monuments publics, qui semblaient propres à perpétuer le souvenir des grands événements. On les déposait sur l'aîrain, sur la pierre, sur les statues, sur les tombeaux , sur les médailles ; et c'est ce qui fait que ces dernières , dont un grand nombre a échappé aux ravages du temps, sont devenues un objet de recherche pour les curieux d'antiquité, et ont servi souvent à éclaircir ou à constater les faits et les époques des siècles les plus reculés. L'ouvrage le plus anciennement rédigé en forme d'histoire, que la littérature grecque nous ait transmis (car il n'est ici question ni des livres sacrés ni des écrivains orientaux ) , est celui d'Hérodote , nommé par cette raison le Père de l'Histoire.

C'est à lui que Ton doit le peu que nous connaissons des anciennes dynasties des Mèdes, des Perses, des Phéniciens, des Lydiens, des Grecs, des Égyptiens, des Scythes. Il vivait environ cinq siècles avant l'ère chrétienne ^ et avait voyagé dans

l'Asie mineure, dans la Grèce et dans l'Egypte. Les noms des neuf Muses, donnés par ses contemporains aux neuf livres qui composent son histoire, sont un témoignage de l'estime qu'en faisaient les Grecs , à qui l'auteur en fit la lecture dans l'assemblée des jeux olympiques; et cet honneur qu'on lui rendit doit aussi leur donner un caractère d'autorité. Non qu'il faille en conclure que tous les faits qu'il rapporte sont incontestables ; puisque nos histoires modernes ne sont pas ellesmêmes à l'abri de la critique, à plus forte raisou ce qui n'est fondé que sur des traditions si élol* gnées est-il soumis à la discussion, et suoeptible de laisser des doutes. D'ailleurs, le goût si connu des Grecs pour le merveilleux et pour les fables, goût qui leur a été si souvent reproché par les écrivains latins , peut rendre suspecte leur véracité. Mais aussi l'on est tombé dans un autre excès en rejetant trop légèrement tout ce qui ne nous a pas paru conforme à des règles de vraisemblance, qu'il n'est pas possible de déterminer d'une manière bien positive; car, dans l'histoire, comme dans le drame.

Le vrai peut quelquefois n^être pas vraisemblable. Nous sommes trop portés à régler la mesure des

ANaENS. — HISTOIRE.

probabilités sur celle de nos idées eommunos et de nos eonnaissaiices imparfaites. La distance des temps et des lieux , et la diversité des religions , des mœurs, des coutumes et des préjugés, ont placé les anciens et les modernes à un si grand éloignement les uns des autres, que les derniers ne doivent prononcer qu'avec beaucoup de précaution quand il s'agit de se rendre juges de ce que lefli premiers ont pu faire ou penser. L'expérience doit ici , comme en tout , servir de leçon : plus d^une fois elle a démontré réel ce qui ne semblait pas croyable; et en dernier lieu, des voyageurs trèsinstruits ont vérifié sur les lieux ce qu'Hérodote avait écrit de l'Egypte, et ce qu'on avait regardé comme fabuleux. Il peut y avoir autant d'ignorance h, tout rejeter qu'à tout croire , et la différence alors n'est que de la simplicité à la présomption. Il fout se défier également de toutes deux; celui qui sait beaucoup doute souvent, et le doute conduit à l'examen et à l'instruction; celui qui sait peu est prompt à nier, et manque l'occasion de s'instruire. Au reste , cet examen n'est pas de mon sit}et ; et je dois surtout considérer les historiens comme écrivains et hommes de lettres. Je ne puis donc offrir qu'un aperçu très-rapide sur ceux des historiens de la Grèce et de Rome que le suffrage de tous les siècle a mis au nombre des auteurs classiques.

Après Hérodote, dont on estime la clarté, Pélégance et l'agrém^t, mais en qui l'on désirerait plus 1 de méthode, plus de développements, plus de cri- ' tique, parut Thucydide, qui a écrit cette fameuse guerre du Péloponèse entre Athènes et Lacédémooe, qui dura vingt^ept ans. Il en a rapporté la plus grande partie comme témoin, et même comme acteur ; car U ait chargé d*un commandement; et les Athéniens « qui le bannirent pour avoir mal foit la guerre, honorèrent ensuite et récompensèrent comme historien celui qu'ils avaient puni comme général. On lui reproche deux défauts assez opposés fun à l'autre : il est trop concis dans sa narration, et trop long dans ses harangues. 11 a beaucoup de pensées , mais elles sont quelquefois obscures ; il a dans son style la gravité d'un philosophe, mais il en laisse un peu sentir la sécheresse. Aussi le lit-on avec moins de plaisir que Xénophon , qui écrivit quelque temps après lui , et qu'on a surnommé VAbeiUe attique , pour désigner la douceur de son style. Ce fut lui qui publia et continua l'histoire de Thucydide, à laquelle il ajouta sept livres. Il avait été disciple de Socratc, et commandait dans cette mémorable retraite des Dix mille, l'une des merveilles de l'antiquité, et dont il était digne d'écrire l'histoire. Il fut, comme César, Thistorieude ses propres ^loits :

comme lui 11 joignit le talent de les écrire à la gloire de les exécuter : comme lui, il mérite une entière croyance , parce qu'il avait des témoins pour juges. Ce dernier mérite n'est pas celui de la Cyropédie, dans laquelle , aajugement de Cicéron , il a moins consulté la vérité historique que le désir de tracer le modèle d'un prince accompli et d'un gouvernement parfait. Si les gens de l'art l'étudient comme général dans la Retraite des Dix milles on l'admire comme philosophe et comme homme d'Ëtat dans ce livre charmant de la Cyropédie , qu'on peut comparer à notre Têlémaque. On a dit de Xénophon que les Grâces reposaient sur ses lèvres : on peut ajouter qu'elles y sont près de la Sagesse.

Depuis lui jusqu'à Fénelon, nul homme n'a possédé au même degré le talent de rendre la vertu aimable. Les anciens ne parlent de lui qu'avec vénération , et l'on sait que Scipion et Lucullus faisaient leurs délices de ses ouvrages. Cet homme, qui eut dans ses écrits teut le charme de l'éloquence attique, avait dans l'âme la force d'un Spartiate. II sacrifiait aux dieux, la tête couronnée de fleurs : tout à coup on vient lui apprendre que son fils a été tué à Id bataille de Mantinée. Il ôte ses couronnes et verse des larmes ; mais lorsqu'on ajoute que ce fils , combattant jusqu'au dernier soupir, a blessé mortellement le général ennemi, il reprend ses couronnes. Je savais , dit-il , que mon fils était mortel, et sa gloire doit me consoler de sa mort.

Nous avons de hii beaucoup d'autres ouvrages, entre autres, un Éloge d'Jgésilas, roi de Lacédémone; un Recueil des paroles mémorables de SocraùSy et V Apologie de ce philosophe. Mais ses deux chefs-d'œuvre sont la Retraite des Dix mille et la Cyropédie.

Quintilien compare Tite-Live à Hérodote , et Salluste à Thucydide. Je serais tenté de croire que Tadmiraion des Romains pour la littérature grecque, qui avait servi de modèle à la leur, et ce vieux respect que l'on conserve pour ses maîtres, mettaient un peu de préjugé dans cet avis de Quintilien , d'ailleurs si judicieux et si éclairé. Quant à nous autres modernes, qui avons une égale obligation aux Grecs et aux Latins , il me semble que nous préférerions Tite-Live à Hérodote , et Salluste à Thucydide , par la raison que les deux historiens latins sont bien plus grands coloristes et meilleurs orateurs que les deux historiens grecs. Les couleurs de Tite-Live sont plus douces ; celles de Salluste sont plus fortes. L'un se fait admirer par sa facilité brillante, l'autre par sa rapidité énergique. Le goût de Tite-Live est si parfait, que Quintilien le cite à côté de Cicéron, en indiquant ces deux auteurs comme ceux qu'il faut

COURS DE LrrrÉRATUBE.

mettre de préférence entre ies mains desjeunesgens. « Sa narration , dit^il , est ainguUèrement agréable , et de la clarté la plus pure. Ses harangues sont d'une éloquence au-dessus de toute expression. Tout y est parfaitement adapté aux personnes et aux circonstances, n excelle surtout à exprimer les sentiments doux et touchants, et nul historien n'est plus pathétique. »

Cet éloge est juste dans tous les points, et Ton peut ajouter que le génie de Tite-Live, sans jamais laisser voir le travail ni l'effort, paraît s'élever naturellement jusqu 'à la grandeur romaine. Il n'est jamais au-dessus ni au-dessous de ce qu'il raconte. Ses harangues , que les anciens admiraient , et que les modernes lui ont reprochées , sont si belles, que leur censeur le plus sévère regretterait sans doute qu'elles n^existassent pas; et je prouverai tout à Fheure que ce n'était pas des beautés hors de place, et qu'on ne peut pas lui appliquer le bon mot si connu de Plutarquc : Tii as tenu hors de propos un trèS' beau propos.

Sa réputation s'étendit fort loin, même de son vivant , s'il est vrai , comme on le dit , qu'un hal)itant de Cadix , qui , dans ce temps , était pour les Komains une extrémité du monde , partit de son pays pour voir Tite-Live, et s'en retourna aussitôt après l'avoir vu. Saint Jérôme, dans une lettre qu'il écrit à Paulin, dit très -heureusement ^ ce sujet :

« C'était sans doute une chose bien extraordinaire, qu'un étranger entrant dans une ville telle que Rome, y cherch&t autre chose que Rome même. »

On sait que dans son ouvrage, composé de cent quarante livres , il avait embrassé toute l'étendue de l'histoire romahae, depuis la fondation de Rome jusqu'à la mort de Brusus, petit-iils d'Auguste. U ne nous en reste que trente-cinq livres , et le temps n'a pas épargné davantage Tacite et Salluste. Ces pertes, si déplorables pour ceux dont les lettres font le bonheur, ne seront probablement jamais réparées.

II fut très-aimé d*Âuguste, ce qui ne Tempécha pas de donner dans ses écrits les plus grandes louanges au parti républicain, à Rrutus, à Cassius, et particulièrement à Pompée , au point qu'Auguste l'appelait le Pompéien. Sous Tibère, l'historien Crémutius Cordus fut accusé devant le sénat du crime de lèse-majesté, pour avoir appelé Rrutus le dernier des Romains, et fut obligé de se donner la mort. On peut juger, par ce seul trait, quel progrès d'un règne à l'autre avait fait la servitude.

L'abbé Desfontaines a reproché à Tite-Tive de fétre laissé trop éblouir par la grandeur de Rome, et d'avoir parlé de cette ville naissante comme de

la capitale du monde : je ne crois pas ce reprociw fondé. Rome n'eut jamais plus de véritablo gran* deur que dans ses premiers siècles , qui fiirent ceux de la vertu, du courage et du patriotisme; et ce n'est pas quand son empire fut le plus étendu qu'eUe eut le plus de gloire réelle. C'est en effet lorsqu'elle combattait pour ses foyers contré Pyrrhus et contre Carthageque le peuple romaiase montra le premier peuple de l'univers; et ce grand caractère, qui an* nonçait ce qu'il devint dans là suite, c'est-à-dire le dominateur des nations, devait se retrouver soot la plume de Tite-Live.

On l'accuse de faiblesse et de superstition, parée qu'il rapporte très-sérieusement une foule de prodiges. Je ne sais s'il en fout conclure qu'il les croyait. Le plus souvent il ne les donne que pour des tra* ditions reçues , et il ne pouvait se dispenser d'en parler. Ces prodiges étaient une partie essentielle de l'histoire dans un empire où tout était présa^ et auspice, où l'on ne fiiisait pas une démarche importante sans observer l'heure du jour et l'état du ciel* Jecrois bienquedu temps d'Auguste, et même avant lui, on commençait à être moins superstitieux ; mais le peuple l'était toujours , et la politique savait et devait tirer parti de ce puissant ressort de la croyance géttérale,dont les effets sontgénéralementbons dans tout gouvernement, même quand la enfance est er* ronée. Il n'y a que l'ûrréligion qni soit essentiellement ennemie de tout ordre social ^ moral. Aussi de tout temps je sénat avait plié la religion et les auspices aux intérêts publics. Les livres desSibylles,qu'oa ouvrait de temps en temps > étaient évideounent comme les centuries de Nostradamus, où l'on trouve tout ce que l/on veut ; mais on se moque de Nostradamus , et l'on révérait les Sibylles. Ces notions suffisent pour nous persuader que Tite-Live et les autres ({istoriens se croyaient obligés de ne rien témoigner dece qu'ils pensaientde ces prodiges, et se souciaient fort peu de détromper personne. Ce n'est pas pour* tant que je voulusse assurer que Tite-Live n'eût sur ce point aucune crédulité : je dis simplement que ce qu'il a écrit ne peut pas être regardé comme uûe preuve de ce qu'il pensait. U est très-possible qu'avec un beau génie on oroie à la fatalité et à la divination : on soupçonnerait volontiers en lisant Tacite, qu'il croyait à l'une et à l'autre.

Salluste paraît s'être proposé pour modèle la précision et la gravité de Thucydide , et l'on dit même qu'il avait beaucoup emprunté de cet auteur. Salluste, dit Quintilien, a beaucoup traduit du grec. Il faut apparemment que. ce soit dans les autres ouvrages qu'il avait composés , «et que nous avons perdus ; car on ne voit aucune trace de ces traductions dans

ANCIENS. — HISTOIRE

ce qui nous esl resté*. U avait écrit une grande partie de l'histoire romaine; mais, en imitant la brièveté de Thuqrdide > il lui donna encore plus de nerf et de force: un passage de Sénèqae** lait sentir cette différence.

« Dans raatcor greOt dit^il , quelque serré qu'il «oit, vous pourriez eocon reteaDcber quelque chose, non pas iMDS rien diminuer du mérite de ladictiojn , mais du moins sans rien ôter delà plénitude des pensées. Dans Salluste , un mot supprimé , le sens est détruit ; et 4:'est ce que n*a pas senti Tîte-Live , qui lui reprochait de défigurer les pensées des Grecs etde les affaiblir, etquilui préférait Thucydide, non qu^il aimât davantage ce dernier, mais parce qu'il le crai^iaH moins , et qu'U se flattait de se mettre plus «isénient au-dessus de Salluste, sll meUait d'abord Salluste au-dessous de Thucydide. »

Ce moroeau fait voir que Tite-Live , dont on croit volontiers les mœurs aussi douées que le style , était pourtant capable des injustices de la jalousie : tant il est vrai que f pour se mettre au-dessus de ce vice attaché à l'imperfection humaine, il ne suffit pas d'un grand talent, qui est rare; il faut une grande âme , ce qui est plus rare encore.

Aulu-Gelle appelle Salluste un auteur savant en Méveté, un novateur en faU de mots ; ce qui ne veut pas dire qu'il inventait de nouveaux termes > mais qu'il en fisisait un usage nouveau.

« L'âégsnoe de Salluste , dit-il ailleurs , la beauté de ses eqNPSssions, et son application à en chercher de nouvelles, tronvirent beaucoup de eenseors , même parmi des hommes d'une dasae dislîngnée ;miâs, dans un grand nombre de remarques critiques qu'ils ont fidtes sur ses ouvrages, on en trouve quelques-unes de bien fondées, et beaucoup où. il y a plus de malignité que de justesse. »

Il ne £)ut pas compter Lénas, affranchi de Pompée, qui appelait Salluste un trés^moiadroU voleur des expressions de Coton ^ancien *^\ ce n'était qu'une injure grossière d'un ennemi , et d'un ennemi vil. Mais d'ailleurs ce n'étaient pas en effet des hommes médiocres qui reprochaient à Salluste de Tobscuritédans le style, et l'affectation de rajeunir de vieux termes : c'était Jules César, qui l'aimait et qui fit sa fortune; c'était le célèbre Asinius PoUion, cet homme d'un goût si fin et si délicat, ce protecteur d'autant plus cher aux gens de lettres, qu'il était homme de lettres lui-même. H avait eu le même maître que Salluste ; ce maître était un graouBaûrien

* Cttt une erreur. Le disoourâ de Mlclpsa mourant ( Jufwrth. cap. nr) est traduit en partie des deiniëres paroln de Cyms, Ut. vu de la Cfpr^pédie. Hoos tmuTons enoora dans Salluste d'autres tanitations nombreuses et sensibles de Xéoophon , de Thucydide , de Platon , ete.

** De Sénèqoa le rhéteur. (Bseerpt, Ominven, n , l.)

A verba antifui mmltùm/wvU CaUmi»

Cri9pe . Jugurthinn conditor kMorki,

nommé Pretextatus, qui, voyant que son élève Salluste montrait de la disposition pour le genre historique, lui donna un précis de toute l'histoire romaine, afin qu'il y choisît la partie qu'il voudrait traiter. U écrivit d'abord la guerre de Catilina, et ensuite celle de Jugurtha : il avait été témoin de la première. U composa l'histoire des guerres civiles de Marins et de Sylla , jusqu'à la mort de Sertorius , et des troubles passagers excités par liépide après la mort du dictateur Sylhi, et étouffés par Catulus. Tout ce morceau , qui sans doute était précieux , a péri presque entièrement : il n'en reste plus que quelques lambeaux.

Si les censeurs ont poussé trop loin la critique à l'égard de Salluste , d'autres ont exagéré la louange. Martial l'appelle le premier des historiens romains « et il n'est pas le seul de cet avis *. J'avoue que je lui préférerais Tite-Live et Tacite , Tun pour la perfection du style , l'autre pour la profondeur des idées. Sans vouloir prononcer sur le choix de ses termes, dont nous ne sommes pas juges assez compétents, on ne peut se dissimuler qu'il y a quelque affectationdansson style, et toute affectation est un défaut. On ne peut excuser non plus ses longs préambules et ses digressions morales , qui ne tiennent pas assez au sujet principal, et dont l'objet est vague et le fond trop commun. U s'en faut bien que sa morale et sa politique vaillent celles de Tacite , qui dans ce genre n'a rien au^lessus de lui. Un autre grief contre Salluste, c'est sa partialité à l'égard de Cioéron. Ce grand homme a marqué les deux principaux devoirs de l'historien, de ne rien dire de faux, et de ne rien omettre de vrai. Salluste est irréprochable sur le premier article : et comment ne le serait-il pas? il parlait d'événements publics dont tous ses lecteurs avaient été témoins. Mais U est une autre espèce de mensonge très-familier à hi haine , le mensonge de réticence ; et celui-là , moms choquant que l'imposture formelle, est aussi coupable et plus lâche , parce que la méchanceté se cache pour ne pas rougir. Le sénat décerne des actions de grâces à Cicéron , conçues dans les termes les plus ho* norables, pour avoir délivré la république du plus grand danger sans effusion de sang. C'est un acte public et solennel, dont tous les historiens font mention : Salluste n'en parle pas **. Catulus et Caton , dans une assemblée du sénat , donnent à Cicéron le nom glorieux de Père de la patrie , que Pline ,

* Criwpus roman4 primuM in hUtofid. Mabt. — Hem» romaftarum Jhnntiuimus auctor. Tac Annal, m, 30.

** Devait-U s'arrêter à rapporter le décret du sénat, après avoir dit, Intertà plebs, an^uratUme pat^actd, Cicero-^ nem ad eatum tollere; veluti ex servitute erepia, gaudhm atque tœUiiam agitabaL (Bel. CatU. cap. XLVUi.)

Juvéaal et tant d'autres écrivains, ont rappelé, et que la postérité lui a conservé : Saltuste n'en parle pas *. Les magistrats de Capoue, la première ville municipale d'Italie, décernent à Gîcéron une statue pour avoir sauvé Rome pendant son consulat : Salluste n'en parle pas. Enfin le sénat lui accorde un honneur dont il n'y avait point d'exemple : il ordonne ce qu'on appelait des supplications dans les temples , et ce qui n'avait jamais lieu que pour les triomphateurs. Cette distinction inouïe est assez remarquable : Salluste n'en parle pas. 11 y a plus : qu'on lise son histoire de la guerre de Catilina; tout y est parfaitement détaillé, excepté ce que fit Cicéron **, sans lequel rien ne se serait fait. Est-ce là la fidélité de l'histoire? Est-ce là remplir son objet le plus utile et le plus respectable, celui de montrer la punition du crime et la récompense de la vertu? Mais comme la passion raisonne mal! Comment Salluste n'a-t-il pas senti que ce silence, qui, dans un homme indifférent, serait une omission condamnable, dans un ennemi était une bassesse odieuse? En se taisant sur des faits publics, croyait-il les faire oublier? Croyait-il que d'autres ne les écriraient pas ? N'a-t-il pas dû prévoir que ces réticences perfides n'auraient d'autre effet, si ce n'est qu'on saurait à jamais que ces honneurs avaient été décernés à Cicéron , et que Salluste n'en avait rien dit?

Au reste, le caractère d'un ennemi tel que tous les anciens nous ont peint Salluste, fait honneur à Cicéron. Les témoignages sont aussi unanimes sur la perversité de ses mœurs que sur la supériorité de ses talents. Il feUait que le dérèglement de sa conduite, dont parie Horace dans ses Satires, allât jusqu'à l'infamie, puisqu'il fut chassé du sénat par le préteur Appius Pulcher, dans un temps où la cenmire , autrefois sévère comme les mœurs publiques , s'était relâdiée elle-même, et corrompue comme

* Lonque CaUUiia appelle Cicéroo inquilimu dvU urbia Roma, Salluste ne dit-U pas que les sénateurs^ saisis d*indigoaUoo, traitèrent de parricide, A*ennenU de la patrie, oehii qui osait Insulter Cicéron : Obsirepere amntt, hoetem aiguë parricidam tfocare. (Bel. CaUl. cap. xxxi.)

**Mais ne lit-on pas dans Salluste : Tïiim TuUius consul ora- Uonem habuii lueulentam atque vtiUm reipubliat, quam poetea teriptam edidU. Nlndique-t-U pas la source où Ton peut puiser les détails que la rapidité de sa narraUon ne lui a pas permis de donner 7 Un ennemi lâchement méchant eûtil si bien dépeint Tauxlété paternelle de Cicéron , Ai Uium ingena cura utgue lœiitia êimul occupavere. Nam Uetabatitr, eoiyuratione pat^acta, civitatem periculis ereptam e$$e; porro autem animuê anxius erai, in maximo scelert tantie chribua deprehensia, quid facto opua eaaet; pœnam illorum aibi onere, impunitatem perdendœ reipublicœ credebai. (Cap. KLVi.) Et aoéron n*est-il pas à Tlnstant résolu à tout encourir pour sauver sa patrie? Où est donc ce mensonge de réUoence? Où est donc cette méchanceté gui ae cache pour ne paa rougir?

I tout le reste. Des auteurs dignes de foi s'accordent à dire qu'il n'a voulu qu'imposer à ses lecteurs , et tromper* la postérité, en affectant dans ses ouvrages le langage le plus austère, et en étalant une morale qui n'était pas celle de son cœur; qu'il ne recherchait les expressions anciennes que pour faire croire que ses principes se sentaient, ainsi que son style, de la sévérité des premiers âges de la république; qu'enfin il n'empruntait les termes dont Caton le censeur s'était servi dans son livre des Origines que pour paraître ressembler en quelque chose à ce modèle de vertu, que d'ailleurs il était si loin d'imiter,.

Il dut son élévation et sa fortune à César, qui, en qualité de chef de parti , ne pouvait pas être délicat sur le choix des hommes : c'est un principe et un malheur de l'ambition de se servir des vices d'autrui. Ce fut César qui le fit rentrer dans le sénat, et lui procura par son crédit la dignité de préteur. Sallusteje servit bien dans la guerre d'Afrique , et apirès la victoire il obtint pour récompense le gouvernement de Numidie, avec le titre de propréteur. C'est là que , par toutes sortes de brigandages , il amassa des richesses immenses, dont il jouit avec d'autant plus de plaisir, que la dissipation de son patrimoine l'avait réduit à la pauvreté. Il acheta ces jardins fameux, connus depuis sous le nom de Jardins de SaUuste, et une maison de campagne délicieuse auprès de Tivoli. Le cri fîit général , et les peuples de sa province l'accusèrent de concussion auprès de César,iilors dictateur. Mais comment celui qui , aux yeux de tous les Romains , avait enlevé le trésor public du temple où il était renfermé , pouvait-il punir un concussionnaire? La guerre civile n'est pas le temps de la justice. Salluste fut dispensé de répondre, en donnant au maître qu'il avait servi une partie de l'argent qu'il avait volé, et s'assura une possession paisible pour le reste de sa vie. Tel est l'homme qui, dans ses écrits, invective contre la dépravation générale, et rappelle sans cesse les mœurs antiques.

On ne peut pas dire de Tacite , comme de Salluste, que ce n*est qu'un parleur de vertu : il la fait respecter à ses lecteurs , parce que lui-même paraît la sentir. Sa diction est forte comme son Ame, singulièrement pittoresque sans jamais être trop figiuréo, précise sans être obscure , nerveuse sans être tendue. II parle à la fois à l'âme, à l'imagination, à l'esprit. On pourrait juger des lecteurs de Tacite par le mérite qu'ils lui trouvent, parce que sa pensée est d'une telle étendue, que chacun y pénètre plus ou moins, selon le degré de ses forces. Il creuse à

■ une profondeur immense, et creuse sans effort. Il

ANCIENS. — HISTOIRE

aFair bien moins travaillé que Saliuste, quoiqu'il soit sans comparaison plus plein et plus fini. Le secret de son style, qu*on n'égalera peut-être jamais, tient non-seulement à son génie , mais aux circonstances où il s'est trouvé.

Cet homme vertueux , dont les premiers regards , au sortir de Tenfance, se fixèrent sur les horreurs de la cour de Néron; qui vit ensuite les ignominies de Galba , la crapule de Vîtellius , et les brigandages d'Othon ; qui respira ensuite un air plus pur sous Vespasien et sous Titus , fut obligé, dans sa maturité, de supporter la tyrannie ombrageuse et hypocrite de Domitien. Obscur par sa naissance, élevé à la questure par Titus , et se voyant dans la route des honneurs , il craignit , pour sa famille , d'arrêter les progrés d^une ilhistratioii dont il était le premier auteur, et dont tous les siens devaient partager les avantages. Il fut contraint de plier la hauteur de son âme et la sévérité de ses principes, non pas jusqu'aux bassesses d'un courtisan, mais du moins aux complaisances , aux assiduités d'un sujet qui espère , et qui ne doit rien condamner, sous peine de ne rien obtenir. Incapable de mériter l'amitié de Domitien, il âillut ne pas mériter sa haine, étouffer une partie des talents et du mérite d'un sujet, pour ne pas efiaroucher la jalousie du maître; faire taire à tout moment soA cœur indigné; ne pleurer qu'en secret les blessures de la patrie, et le sang des bons citoyens; et s'abstenir même de cet extérieur de tristesse qu'une longue contrainte répand sur le visage d'un honnête homme, et toujours suspect à un mauvais prince, qui sait trop que dans sa cour il ne doit y avoir de triste que la vertur

Dans cette douloureuse oppression. Tacite, obligé 4e se replier sur lui-même, jeta sur le papier tout cet amas de plaintes et ce poids d'indignation dont y ne pouvait autrement se soulager. Voilà ce qui rend son style si intéressant et si animé. Il n'invective point en déclamateur ; un homme profondément affecté ne peut pas l'être : mais il peint avec des couleurs si vraies tout ce que la bassesse et l'esclavage ont de plus dégoAtant, tout ce que le despotisme et la cruauté ont de plus horrible , les espéranceset les succèsdu crime, la pâleur de Tinnocence et l'abattement de la vertu; il peint tellement tout ce qn'il a vu et souffert, que l'on voit et que l'on aoufifre avec lui. Chaque ligne porte un sentiment dans l'Ame : il demande pardon au lecteur des horreurs dont il l'entretient, et ces horreurs mêmes attadiont an point qu'on serait fâché qu'il ne les eût pas tracées. Les tyrans noua semblent punis quand il les peint. Il repr^ute la postérité et la vengeance ,

et je ne connais point de lecture pln4 terrible pour la conscience des méchants.

On a dit qu'il voyait partout le mal, et qu'il calomuiait la nature humaine. Mais pouvait-il calomnier le siècle où il a vécu ?«t peut-on dire que celui qui nou^a tracé les derniers moments de Germanicus, de Baréa, de Thraséas; qui a fait le panégyrique d'Agricola, ne voyait pas la vertu où elle était ? Ce dernier morceau , cette vie d'Agricola , est le désespoir des biographes : c'est le chef-d'oeuvre de Tacite, qui n'a fait que des chefs-d'œuvre. Il- l'écrivit dans un temps de calme et de bonheur. Le règne de' Nerva , qui le fit consul , et ensuite celui do Tnyan , le consolaient d'avoir été préteur sous Domitien. Son style a des teintes plus douces et un charme plus attendrissant : on voit qu'il commence à pardonner. C'est là qu'il donne cette leçon si belle et si utile à tous ceux qui peuvent être condamnés à vivre dans des temps malheureux.

« L'exemple d'Agricola, dlt-il, nous apprend qu'on peut être grand sous un mauvais prince, et que la Mumission modeste, joiate aux talents et à la fermeté, peut donner une autre gloire que celle où sont panrenus des hommes plus impétueux , qui n'ont cherché qu'une mort illustre et inutile à la patrto. »

Il n'y a pas bien longtemps que le mérite supérieur de Tacite a été senti parmi nous. Les modernes ne lui avaient pas rendu d'abord toute la justice que lui rendaient ses contemporains. Des écrivains philosophes ont fait revenir la multitude des préjugés de quelques rhéteurs outrés dans leurs principes, et d'une foule de pédants scolaatiques , qui , ne voulant reconnaître d'autre manière d'écrire que celle de Cicéion, comme si le style des orateurs devait être celui de l'histohre, nous avaient accoutumés, dans notre jeunesse, à regarder Tacite comme un écrivain du second ordre et d'une latinité suspecte, comme un auteur obscur et affecté. C'est à de pareilles gens qu'il faut dter Juste-Lipse, un des critiques du seizième siècle, que d'ailleurs je n'aurais pas choisi pour garant. Voici ce qu'il dit en assez mauvais style, mais fort sensément:

« Chaque page, chaque ligne de Tacite, est un trait de sagesse, on conseil, on axiome. Mais il estai rapide et si oonds , qu'U iiiut bien de la sagacité pour le suivre et pour l'entendra. Tous les cfaieus ne sentent pas le gibier, et tous

les lecteurs ne aentent pas Tadte. »

Si quelque chose pouvait faire voûr combien, avant l'invention de l'imprûnerie, toutes les précautions possibles étaient peu sûres pour garantir des injures du temps les plus beaux ouvrages de l'esprit

COURS DE UTTrâATUBE.

humain, c^est ee qui est anîvé à ceux de Tadte. Plusieurs siècles après lui , un homme de sou nom fut élevé au trône des Césars, et, se glorifiant de lui appartenir, quoiqu'on en doutât, il fit transcrire avec le plus grand soin tout ce qui était sorti de la plume de cet inimitable historien, et le fi} déposer dans des bibliothèques publiques. U ordonna de plus que tous les dix ans on en renouvelât les copies. Tous ces soins n'ont pu nous conserver ses écrits , dont la plus grande partie est encore l'objet de nos regrets.

Parmi les historiens de la première dasse on peut encore placer Quinte-Curce, quoique inférieur à ceux dont je viens de parler. On ne ^ait pas bien prédsément dans quel temps il a écrit; il est très-vraisemblable que c'était sous Vespasien. Il a renfermé dans un volume assez court la vie d'Alexandre, divisée en dix livres. Freinshemius a suppléé les deux premiers et une partie du dernier. Le style de Quinte-Curce est très-orné et très-fleuri; mais il convient à son sujet : il écrivait la vie d'un homme extraordinaire. II excelle dans les descriptions de batailles : sa harangue des Scythes est un morceau fameux. Il a de la noblesse et du feu quand il raconte ; mais lorsqu'il fait parler ses personnages, il laisse trop paraître l'auteur. On l'accuse aussi, et avec raison, de plusieurs erreurs de dates et de géographie , et en tout il est beaucoup moins exact qu*Ârrien , qui a servi à le rectifier. Mais je ne sais si Ton est bien fondé à croire quil s'est permis, dans l'histoire de son héros, beaucoup d'embellissements romanesques. Alexandre , chez les autres historiens qui ont parlé de lui , ne parait pas moins singulier, moins outré en tout que dans Quinte-Curce ^ et il y a des hommes dont l'histoire véritable ressemble fort à un roman , seulement parce que ces hommes-là ne ressemblent pas aux autres. Dans ce siècle même, Charles XII l'a suffisamment prouvé. Quinte-Curce ne dissimule et n'a aucun intérêt de dissimuler aucune des fautes ni des mauvaises qualités d'Alexandre. 1) dît le bien et le mal, et n'a point le ton d'un enthousiaste, ni même d'un panégyriste. Quant à la vérité des faits, si l'on consulte une dissertation de Tite-Live sur le succès qu'aurait pu avoir Alexandre s'il eût porté ses armes en Italie, on verra que les Romains s'étaient procuré de très-bons mémoires sur ce prince, lorsqu'ils conquirent la Macédoine.

SGcnoif u. — Des barangaes, et delà différenoe de systèmes entre les histoiies anciennes et la nôtre.

II me reste à justifier les anciens sur ces harangues que Ton regarde comme des efforts de l'art oratoire

plutôt que comme des monuments historiques. Il se peut en effet que Fabius et Scipion n'aient pas dit dans le sénat précisément les mêmes choses que Tite-Live leur fait dire; mais s'il est très-probable qu'ils ont dû et qu'ils ont pu parler à peu près dans le même sens, je ne vois pas de fondement au reproche que l'on fait à rhistorien. En ce genre, ee me semble , il est permis d'embellir sans être acoisé de controuver. Si l'auteur fusait parler avec éloquence des hommes qui n'eussent pas été faits pour en avoir, qui n'eussent jamais eu aucune habitude du talent de la parole , c'est alors que l'historien ferait le rôle de romancier. Mais c'est id qu'il fiut se rappeler l'observation que j'ai d^jà eu lieu de faire, que nos mœurs et notre éducation ne sont pas à beaucoup près celles des anciennes républiques. U est reconnu qu'Athènes était gouvernée par ses orateurs ; que rien d'important ne se décidait sans eux ; que dans toute la Grèce , excepté peut-être Lacédémone, l'art de parler était une des connaissances les plus essentielles, les pi us nécessaires à un citoyen, une de celles que l'on cultivait avec le plus de soin dans la première jeunesse, et la partie la plus importante des études. A Rome, quiconque aspirait aux charges devait être en état de s'énoncer avec facilité et avec grâce devant trois ou quatre cents sénateurs, de savoir motiver et soutenir un avis que l'on attaquait avec toute la liberté républicaine, quelquefois de pérorer devant l'assemblée du peuple romain, composée d'une multitude innombrable et tumultueuse. Les accusations et les défenses judiciaires étant un des grands moyens d'illustration, les membres les plus considérables de l'État cherchaient à se signaler en dénonçant des coupables ou en les défendant. Leur but était de se faire connaître* au peuple, et l'ambition cherchait des inimitiés éclatantes. Toutes les petites discussions eontentieuses étaient portées à des tribunaux subalternes, tel que celui du préteur et des centumvirs; niais toutes les grandes causes se plaidaient devant un certain nombre de chevaliers romains, choisis par la loi , et assujettis à un serment, dans un vaste forum rempli d'une foulé attentive; et cdui qui s'exposait h cette périlleuse épreuve devait être bien sûr de ses talents et de sa fermeté. C'était là qu'un homme était jugé pour la vie : ses espérances et son élévation dépea* daient de l'opinion qu'il donnait de lui en se montrant dans cette lice aussi brillante que dangereuse. Les enfants de famille y assistaient assidûment, et c'est ce qu'on appelait les exerdoes du forum i-c'é** talent ceux de toute la jeunesse, ainsi que les tra^ vaux du Champ de Maffs.

ANCIENS. — HISTOIRES

sai

U n'est dono pas éfioniiaDt qae des hommes éle* Yés ainsi harangnassent beaucouj^ phis souTent et plus facilement que nous ne Tiroaginons. Uéloquenoe , qui dans nos monarehies semble n'être le partage que de ceux qui par état doivent en avoir fait une étude particulière, était chez les Orées et les Romains une des qualités communes, dans un degré plus ou moins éminent, à tout homme public, à tout citoyen constitué en dignité. Les Gracques, César, Caton, Scipion , étaient de très-grands orateurs , c'est-à-dire , dans la langue r^ublicaine , de très-grands hommes d'État. Dans le pays de la liberté» la persuasion est un genre de puissance qu'on ne soupçonne pas dans les pays où il ne doit y en avoir d'autre que l'autorité*

On peut donc croire , sur ce que je viens d'expoposer, que les grands hommes que Tive-Live et Salloste font parler idans leurs histoires ont souvent puisé dans leur âme d'aussi beaux traits que ceux que leur attribue l'historien, et ont dû même produire de plus grands effets de vive voix qu'ils n'en ont produit sur le papier; et ce qui prouve encore rimportance qu'on attachait à ces discours, c'est que la plupart du temps on en conservait des copies. Cicéron cite à tout moment des harangues prononcées dans le sénat, plus d'un siècle avant lui, par des hommes qui ne les gardaient pas comme des monuments littéraires, mais comme des pièces justificatives de leur conduite et de leurs travaux dans l'administration des affaires publiques.

Il se présente une autre différence daos la manière dont nous considérons aujourd'hui l'histoire, et dont les anciens la considéraient. Tite-Live, Salluste, Tacite, Quinte-Curce, croyaient avoir rempli tous leurs devoirs quand ils étaient éloquents et vrais. Nous nous plaignons de ne pas trouver chez eux assez de lumières et de détails, sur les mœurs publiques et particulières, sur la police intérieure, sur les lois, sur les finances, sur les impôts, sur les subsistances, sur l'art militaire, etc. C'est dans des traités faits exprès, dans des ouvrages d'une autre espèce, que nous allons chercher, sur tous ces points, la connaissance de l'antiquité. Depuis que les esprits se sont tournés, parmi nous, vers la législation et l'économie politique, ce qui nous paraît le plus imper^ tant dans l'histoire , c'est la recherche de ces deux grands objets , et la comparaison de ce qu'ils étaient autrefois et de ce qu'ils sont aujourd'hui. Cette comparaison est vraiment intéressante. Mais pourquoi ne trouvons-nous pas, à cet égard, à satisfaire entièrement notre curiosité dans les historiens grecs et romains les plus célèbres ? Et, d'un autre côté, pourquoi ce genre d'histoire philosophique nous paraît-il

aujourd'hui nécessaire dans les annales de l'Europe moderne? £n voici peut-être la raison. Nous avons été longtemps barbares; longtemps nous n'avons su ni ce que bous étions ni ce que nous devions être. L'Europe entière, livrée au mélange bizarre des constitutions féodales interprétées par la tyrannie, et de quelques lois romaines interprétées par l'ignorance, l'Europe n'offre jusqu'au seizième siècle, qu'un chaos, un labyrinthe, où se perd cette foule de nations échappées aux fers des Romains, pour tomber dans ceux des barbares du Nord , devenues aussi grossières que leurs nouveaux vainqueurs, et sur lesquelles l'ooil de la raison ne se fixe qu'avec peine, jusqu'au moment où la lumière des arts vient les éclairer. La curiosité de ces nations est donc aujourd'hui de connaître leurs ancêtres, dont elles n'ont rien conservé : de chercher des traces de ce qui n'est plus; de voir à quel point elles sont différentes de leurs pères. Mais les Romains, niais les Grecs, ont toiiyours été, à la corruption près, ce que leurs pères avaient été. Les lois des Douze Tables étaient en rigueur sous Auguste, comme au temps des guerres des Samnites ; la distribution des tribus romaines* était la même; les magistratures étaient les mêmes. Le sénat pendant sept cents ans avait eu la même forme, depuis les premiers consuls jusqu'aux premiers césars. La disctpime militaire, la tactique , la légion , subsistèrent, sans aucun changement considérable, depuis Pyrrhus jusqu'à Théodose. Le luxe augmentait sans doute aims les richesses , et la table de LucuUus n'était pas celle de Numa ni de Fabricius; mais la robe consulaire de Cicéron était la même que celle de Rrutus; il avait les mêmes droits , les mêmes prérogatives : au lieu qu'aujourd'hui l'habillement de ce qu'on appelle un grand seigneur dans les monarchies de l'Europe ne ressemble pas pfais à celui de ses aïeux que son existence civile et politique ne ressemble à celle dea leudes de Charlemagne et des barons de Philippe- Auguste, et qu'un régnent d'infanterie ne ressemble à une compagnie d'hommes d'armes de Charles V. U n'est donc pas étonnant qu'on ait beaucoup à nous apprendre sur nos ancêtres, et que les Rengaina et les Grecs ne voulussent savoir de leurs pères que leurs exploits. Tout le reste leur était suffisamment connu. Tout dtoyen se promenant à Rome sur la place publique, du temps des césars, pouvait montrer la tribune aux harangues où avait parlé le premier tribun du peuple. S'il prétendait au même honneur, il lui fallait faire les.mêmes démarches, et obtenir les mêmes suf&'ages. Mais unhrave homme qui chercherait aujourd'hui quelqu'un qui l'armât GhcvaKer, ou une belle dame qui lui ceignît l'épé^

9sa

et lai chaïusfll les éperons, paraîtrait aussi fou que don Quichotte.

Je ne dirai qu*un mot des historiens qui n*ont pas été des écrivains éloquents. Nous trouvons d'abord , parmi les Grecs , Polybe et Denys d'Halicarnasse. L*un\ précieux pour ceux qui étudient Part militaire et se plaisent à comparer ce qu'il est parmi nous à ce qu'il était chez les anciens , a le mérite particulier de nous avoir donné, dans ce qui nous reste de lui , les meilleures instructions sur la tactique romaine et sur l'art de la guerre en général , avee la supériorité de lumières qu'on peut attendre d'un élève de Philopémen, et de l'un des meilleurs officiers du second des Scipion. L'autre nous a laissé son Recueil d'atUiguités romaines, le livre où Ton trouve le plus de ces détails de moeurs et de coutumes dont nous sommes devenus avides , et qui , paraissant aux lûstoriens latins un objet d'érudition plus que de talent, tiennent beaucoup moins de place chez eux que chez les écrivains grecs, pour qui c'était un objet de recherche et de curiosité, Piodorede Sicile, Appien, Arrien, Dion Cassius, sont au rang de ces écrivains médiocres qu'on ne laisse pas de lire avec quelque plaisir, seulement pour la connaissance des £ûts : car l'histoire, a fort bien dit Cicéron , de quelque manière qu'elle soit écrite, nous amuse toujours : Hittoria, qtioquo modo zcripta, dekcUU. Diodore de Sicile a écrit sur les anciens' empires ; Appien , les guerres civiles de Rome ; Arrien, celles d'Alexandre. Le moindre de tous est Dion, auteur d'une histoire romaine, où la narration n'est pas sans agrément , mais où les harangues sont aussi prolixes que faibles, et les préventions de toute espèce extrêmement marquées. Son acharnement contre tous les hommes célèbres, et particulièrement contre Cicéron, a beaucoup infirmé son autorité. H est naturellement détracteur, et pourtant peu lu et peu connu ; ce qui suffît pour apprécier et son caractère et son talent.

Parmi la foule des historiens du Bas-Empire, ou de ceux dont les écrits sont connus sous lenom à^Hisiori» AuçfUitK, on a distingué Anunien Marcellin et Hérodien : l'un estimable par son impartialité, et assez instructif dans le récit des faits pour faire pardonner la dureté rebutante de son style, àpeine latin ; l'autre , remarquable par une élégance qui déjà devenait rare chez les Grecs, même avant la translation dé l'empire à Constantinople.

SECTION III. — Historiens de la seconde classe.

Venons aux historiens de la seconde classe, les abréviateurs et les biographes. Les trois plus distingués dans le premier genre sont, Justin, Florus,

et Patercule. Je dte Justin le premier, à cause de l'étendue et de l'importance de son ouvrage. 11 vivait sous les Antonins. Nous avons de lui l'abrégé d'une Histoire universelle de Trogue-Pompéo, qui est perdue, et qui, si nous l'avions, nous apprendrait comment les anciens concevaient le plan d'une histoire universelle. A n'en juger que par cet abrégé, ce n'est pas ce que nous voudrions aujourd'hui. Justin n'est pas un peintre demœurs , mais c'est un fort bon narrateur. Son style en général est sage, clair et naturd , sans affectation , sans enflure, et semé de morceaux fort éloquents. Il n'y faut pas chercher beaucoup de méthode ni de chronologie : c'est un tableau rapide é^es plus grands événements arrivés chez les nations conquérantes, ou qui ont fait quelque bruit dans le monde. Plusieurs traits de ce tableau sont d'une grande beauté, et peuvent donner une idée de cette manière antique, de ce ton de grandeur si naturel aux historiens grecs et romains , et de l'intérêt de style qui anime leurs productions. Citons quelques exemples. Il s'agissait de peindre le moment où Aloîbiade , longtemps exilé de sa patrie, y rentre enfin, après avoir été tour à tour la terreur et l'appui , le vahiqueur et lé sauveur de ses concitoyens.

« Les Athéniens se répandent en foule au-devant de cette armée triomphante : Ils regudent avec admhation toas les gœnien qui la composent, et surtout Aksibiade. Cest sur kd que la HpnbUqœ a les yeux, que toud les regards s'attachent avidement : ils le contemplent comme un envoyé du ciel, comme le dieu de la victoire. On se rappelle avec éluge tout ce qu'U a fait pour sa patrie, et même ce qu'il a Ait contre elle, ils se souviennent de l'avoir offensé , et Us excusent ses ressentiments. Tel a donc été , disent ils , Pascendantde cet homme, qu'il a pu lui seul renverser un grand empire et le relever, que la victoire a toujours passé dans le parti où il était , et qu'U semble qu'U y ait eu un aoeord inviolable entre la fortune et lui. On lui prodigue tous les honneurs, même ceux qu'on ne rond qu'à la Divimté. On veut que la postérité ne puisse décider s'U y a eu dans son bannissement plus d'ignominie, que d'éclat dans son retour. On porte au-devant de lui, pour orner son U-iompbe, ces mêmes dieux dont on avait autrefois appelé la vengeance sur sa tête dévouée. Athènes voudrait placer dans le del cetilî à qui elle avait fermé tout asUe sur la terre. Les affronts sont réparés par les honneurs , les pertes compensées par les ]ai]ges8es, les imprécations expiées par les vœux. On ne parle plus des désastres de SicUe, qu'U a causés, mais des succès qui l'ont signalé dans la Grèce. On oubUe les vaisseaux qu'U a fait perdre, pour ne se souvenir que de ceux qu'U vient de prendre sur les ennemis. Ce n'est plus Syracuse que l'on dte, c'est l'Ionie, l'Hellespont. Tant fl était impossible à ce peuple de se modérer jamais à l'égard d'AIdbiade, ou dans sa haine ou dans son amour! »

Je citerai encore le portrait de Philippe de Macé-

ANCIENS. — HISTOIRE

doliM,et]epandlèi6deiDe prince atêc Mm fils Alexandre.

« PhiUppe mettait beaoeoap pins ée recherche et de plaisir daoB les apprêts d*im oombat qae dans l'appareO d'un festin. Les trésors n'étaient poor loi qu'une arme de plus pour faire la guerre. H sarait mieux aequérir les richesses que les garder, et Ait toiyours pauvre eu vivant de brigandages, n no lui en coûtait pas plus pour pardonner que pour tromper, et il n'y avait point pour lui de manière honteuse de vaincre. Sa conversation était douce et séduisante : il était prodigue de promesses qu'il ne tenait pas; et, soit qu'il fat sérieux on gai , il avait toujours un dessein. Il eut des liaisons d'intérêt , et aucun attachement. Sa maxime constante était de caresser ceux qu'il haïssait, de hrouiller ceux qui s'aimaient, et de Hatter séparément ceux qu'il avait brouillés. D'ailleurs , éloquent , donnant à tout ce qu'il disait un tour remarquable , plein de finesse et d'esprit , et ne manquant , ni de promptitude à imaginer, ni de grAce à s'énoncer. Il eut pour successeur son fils Alexandre, qui eni de plus grandes vertus et de plus grands vices que lui. Tous deux triomphèrent de leurs ennemis , mais diversement : l'un n'employait que la force ouverte ; l'autre avait recours à rartifice : l'un se félicitait quand il avait trompé ses ennemis; l'autre quand il les avait vaincus. Phflippe avait plus de politique, Alexandre plus de grandeur : le père savait dissimuler sa colère, et qudquefois même la surmonter; le fils ne connaissait dans ses vengeances ni délais ni bornes. Tous deux aimaient trop le vin; mais Fivresse avait en eux des effets différents. Phflippe, au sortir d'un re< pa&., allait chercher lepéril , et s'y exposait témérairement Alekandre tournait sa colère contre ses propres sujets : aussi l'un revint souvent du champ de bataille couvert do Messnres; rautre se leva de table souillé du sang de ses amis. Ceux de Philippe n'étaient point admis à partager son pouvoir; ceux d'Alexandre sentaient le poids de sa do> mination : le pèro voulait être aimé; le fils voulait être cramt. Tous deux cultivaient les lettres , mais Philippe par politique, Alexandre par penchant Le premier affectait plus de modération avec ses ennemis; l'autre en avait réellement davantage , et mettait dans sa clémence plus de grâce et de bonne foi. C'est avec ces qualités diverses que le père jeta les Condements de l'empire du nwnde, et que le fils eut la {^oire d'achever ce grand ouvrage. »

* Noua avons d'aussi beaux parallèles dans nos orateurs ; mais, pour en trouver de semblables dans nos historiens, il faut ouvrir l'histoire de Charles XII, TuD des morceaux de notre langue le plus éloquentment éerit, et lire les portraits du roi de Suède et du czar mis en opposition.

Flonis, qui a composé VAbrégé de l'histoire romaine jusqu'au règne d'Auguste, sous lequel il vivait, a le mérite d'avoir resserré en un très-petit volume les annales de sept siècles , sans omettre un seul fait important. Il y a dans son style quelques traces de déclamation, mais en général de la rapidité et de la noblesse. La conjuration de Catilîna est racontée en deux pages , et rien d'essentiel n'y

est oublié. Patereole , qui a, comme lui,ie mériift de la brièveté , et qui , en traitant le même sujet , s'est renfermé dans des bornes non moins étroites, a plus de génie que lui et que Justin ; mais il est plus souvent rhéteur, et toujours adulateur. U ne parle de la maison des Césars qu'avec le ton d'une admiration passionnée. Ce n'est pas un Romain qui écrit, c'est l'esclave de Tibère : il lui prodigue les louanges les plus exagérées; il insulte à la mémoire de Brutus. Cependant son ouvrage est un morceau pré» cieux par le style, et par le talent de semer des réflexions rapides et des pensées fortes dans le tissa de sa narration. Le président Hénault l'a nommé avec justice le modèle des abréviateurs. Il y a dans son Abrégé beaucoup {dus d'idées et d'esprit que dans celui de Florus ; et ses portraits surtout, tracés en cinq ou six lig nés, sont d'une force et d'une fierté de pinceau qui le rendent en ce genre supérieur à toua les anciens, peut-être même à Salluste, si admirable en cette partie.

« Mithridate, dit-il, qu'il n'est pas permis de passer sons sUenoe , mais dont il est difficile de parler dignement , Infiitigable dans la guerre , terriUe par sa polilique autant qoe par son courage, toujours grand par le génie , qudque* fois par la fortune, soldat à la fois et capitaine, et poor les Romains un autre AnnibaL »

Et ailleurs :

« Caton, l'image de la vertu, qni fut en tout phis près de la Dirinité que de llionune; qui jamais ne fit le Men pour paraître le faire, mais parce qu'il n'était pas en lui de faire autrement ; qui ne croyait raisonnable que ce qui était juste; qui n'eut aucun des vices de l'humanité, et fut toujours supérieur à la fortune. »

Quoique l'Abrégé de Patercule n'ait que deux livres, une grande partie du premier nous manque. Ce qui regarde les Romains commence à la guerre de Persée , et l'auteur avait commencé son ouvrage à la fondation de Rome, en remontant même aux temps antérieurs, et résumant en quelques pages l'histoire de l'Asie et de la Grèce. A la naissance de Romulus s'offre une lacune qui n'a pas été remplie , et tout rintervalle entre cette époque et la conquête de la Macédoine par Paul-Émile est resté vide. Une circonstance particulière distingue cet Abrégé. L'auteur y adresse souvent la parole à Vinicius, son parent, et parait avoir écrit pour lui. Cette forme, peu usitée dans l'histoûre, a été suivie par Voltaire danà son Essai sur les mœurs et Vesprit des nations , adressé à une femme célèbre que son esprit et ses connaissances rendaient très-digne de cet hommage.

Parmi les biographes latins on distingue Cornélius Népos et Suétone. Le premier écrit avec autant d'élégance que de précision. Les Hes des hommes

COURS DE LITTÉRATTTRE.

Mutres qu'il nous a laisté^ sont , à proprement parler, des sommaires de iears actions principales, semés de réflexions judicieuses. Mais , en rapportant les événements, il a négligé les détails qui peignent les hommes , et ces traits caractéristiques dont la réunion forme leur physionomie : Rome n*a point eu de Plutarque.

Suétone s*est jeté dans Texcès contraire; il est exact jusqu'au scrupule, et rigoureusement méthodique : il n'omet rien de ce qui concerne l'homme dont il écrit la vie ; il rapporte tout , mais il ne peint rien. C'est proprement un anecdotier, si l'on peut se servir de ce terme, mais fort curieux à lire et à consulter. On rit de cette attention dont il se pique dans les plus petites choses; mais souvent on ji'est pas fâché de les trouver. D'ailleurs , il cite des 0ttï*dire , et ne les garantit pas. S'il abonde en détails , il est fort sobre de réflexions. Il raconte sans s'arrêter, sans s'émouvoir : sa fonction unique est celle de narrateur. Il résulte de cette indifférence un préjugé bien fondé en faveur de son impartialité. 11 n'aime ni ne hait personnellement aucun des hommes dont il parle; il laisse au lecteur à les juger. Suétone était secrétaire de l'empereur Adrien.

Mais le plus justement estimé, le plus relu et le meilleur à relire parmi les biographes de tous les pays, c'est sans contredit Plutarque. D'abord le plan de ses f^ies parallèles, établi sur le rapprochement de deux personnages célèbres chez deux nations qui ont donné le plus de modèles au monde, Rome et la Grèce, est en morale et en histoire une idée de génie. Aussi l'histoire n'est-elle nulle part aussi essentiellement morale que dans Plutarque. Si l'on peut désirer quelque chose dans sa narration, qui n'est pas toujours aussi claire, aussi métliodique qu'elle pourrait l'être , il faut se souvenir d'abord qu'elle suppose toujours la connaissance antérieure de l'histoire générale. Cest de l'homme qu'il s'occupe , plus que des choses : son sujet est particulièrement l'homme dont il. écrit la vie; et, sous ce point de vue, il le remplit toujours aussi bien qu'il est possible , non pas en accumulant les détails, comme Suétone, mais en choisiissaut des traits. Quant aux Parallèles qui en sont le résultat, ce sont des morceaux achevés; c'est là surtout qu'il est supérieur, et comme écrivain , et comme philosophe. Jamais personne ne s'est montré plus digne de tenir la balance où la justice des siècles pèse les hommes et leur assigne leur véritable valeur. Personne ne s'est moins laissé séduire ou éblouir par ce qu'il y a de plus éclatant, et n'a mieux saisi et même fait valoir le solide. Il examine et apprécie tout ; il confronte le héros avec lui-même , les ac-

tions avee tes motifii , le sneeès avec les moyens , les fautes avec les excuses; et la justice , la vertu , l'a* mour du bien , sont toujours ce qui détermine son jugement, qu'il prononce toujours avec autant de réserve que de gravité. Ses réflexions sont d'ailleurs un trésor de sagesse et de vraie politique ? c'est la meilleure école pour ceux qui veulent diriger leur vie publique , et même privée, sur les règles de l'honnêteté.

Ce n'est pas qu'on ne lui ait fait quelques reproches plus ou moins fondés. Je ne sais si nous sommes assez savants en grec pour censurer son style aussi durement que l'a fait Dacier, qui apparemment a craint pour cette fois de donner dans l'excès de complaisance attribué aux traducteur^ , et qui peut-être est tombé dans l'excès contraire. Il le trouve dépourvu de toutes les grâces de sa langue ^ de nombre, d'harmonie, d'airangement, de règle dans ses périodes. C'est beaucoup. Je ne suis pas assez helléniste pour être si sévère, mais je doute que Dacier ait été assez mesuré dans sa critique. Je suis sûr au moins qu'il en est de Plutarque, pour sa diction, comme des auteurs grecs, qui tous ont des tournures .et des constructions qu'ils affectionnent, et qui sont comme des éléments de leur style ; de façon qu'en passant d'un auteur à l'autre, il faut , dans les vingt premières pages , faire une sorte d'apprentissage des tours de phrases qifi sont familiers à chacun. 11 se peut aussi que le béotien Plutarque n'ait pas la pureté attique; mais il m'a paru que son style, autant que je puis en juger, ne manque ni de dignité, ni de force, ni même de clarté. Il y a des endroits obscurs; et où n'y en at-il pas? L'altération inévitable dans les anciens manuscrits suffit pour faire comprendre que ces obscurités ne sont pas de l'auteur lui-même, quand sa pensée est ordinairement claire, ainsi que son expression.

On a pu lui reprocher avec plus de justice des endroits trop poétiques et trop figurés , qui ne sont pas du ton de l'histoire, et l'espèce de bigarrure que forment quelquefois les fragments des poètes et des philosophes qu'il insère dans son «texte sans en avertir. Lui-même se laisse aller aussi de temps ea temps à des excursions philosophiques trop étendues et trop abstraites, suite naturelle de son goût dominant pour les recherches et les réflexions en tout genre. Il porte cet esprit dans l'érudition historique, et l'on se passerait bien du travail qu'il prodigue un peu en dissertations mythologiques, géo* graphiques, généalogiques, critiques, qui seraient mieux dans Pausanias que chez lui. Oii voit qu'en total ee n'est pas un écrivain d'un goût pur. Mais

ANCIENS. — HISTOIRE

sans vouloir dire, avec Dacier, que la plaine de | Plutarque est toujours trempée dans le bon sens, je mettrai yolontiers eette plume au premier rang parmi celles des biographes, parce qu*dle est toujours celte de la raison , et que dans ses Parallèles dlîs grands hommes, elle est non-seulement sage, mais éloquente.

A regard de son autorité dans le détail des faits , elle est plus sûre dans la vie des Grecs que dans celle des Romains, non pas qu'il veuille jamais tromper; mais lui-même nous a indiqué d'avance la cause de quelques erreurs dont il a été notoirement convaincu. Il avoue , avec candeur, qu'il n'a qu'une trèsmédiocre connaissance du latin. Aussi lui arrive-til de traduire mal les auteurs qu'il cite, d'après le «texte de cette langue; et de là viennent les méprises évidentes qu'on a relevées dans ses écrits, et qui par cela même n'étaient pas d'une dangereuse conséquence.

Maintenant, je croirais n'avoir pas achevé l'apologie de ces harangues dont on a fait un sujet de reproche , si je ne faisais voir qu'elles ne doivent être qu'un sujet de gloire, en montrant, par quelques exemples , combien elles sont parfaitement adaptées aux caractères et aux eirconstances, et avec quelle habileté les historiens ont su se mettre à la place des personnages qu'ils faisaient parler. L'étendue qu'il convenait de donner à ces citations aurait interrompu l'examen critique qui nous occupait : c^est par là que je le terminerai. Je vous rapporterai une harangue de Tite-Live , une do Salluste , une de Tacite, une de Quinte-Curce : c'est un moyen de plus de comparer la manière et le génie de chacun d'eux.

Je choisis dans Tite Live le discours que Quintîus Gapitolinus, un des plus grands hommes de son temps , et , ce qui alors signifiait la même chose, un des meilleurs citoyens, adressa au peuple romain dans un de ces moments où la discorde et l'animosité réciproque des deux ordres de l'État faisaient oublier les intérêts et les dangers communs, pour ne s'occuper que des dissensions domestiques. Les peuples ennemis de Rome avaient profité de Toocasion favorable pour s'avancer jusqu'aux portes , sans que personne se mtt en devoir de les repousser. Le consul Quintius monte à la tribune , et parle ainsi :

« Quoique je ne me sente coupable d'aucune faute, Romains» je me sens pénétré de honte en paraissant devant vous. Quoi! vous savez, et la postérité l'apprendra, que les Èques et les Volsques , qui tout à Fheure pouvaient à peine résister aux Berniques, sont venus en armes jusqu'aux portes de Rome, sons le quatrième consulat de QuinUus, et y sont venus impunément! Quoique dès long-

temps les choses en soient au point de ne présage rien qae de Mste, cependant, si f avais cm qne cette année dût être l'époque d'une semblable ignoininle, je m'y serais dérobé par TeiU, on par la mort même, si c'eût été le seul moyen de sauver mon honneur. Donc, si vos ennemis avaient été yraiment des hommes, si des guerriers dignes de ce nom avaient eu entre les mains ces armes qui ont menacé nos remparts, Rome pouvait être prise lorsque QuinUus était consul. Ab ! j'avais assez d'ans et d'honneurs : je devais mourir dans mon dernier consulat. Qui donc ces lâches ennemis on^U8 méprisé ? E8t*ce nous, consuls ? Estce TOUS, Romains ? Si la faute est à nous, ôtez-nous une dignité que nous ne méritons pas ; et si ce n'est pas assez , ajoatez-y des punitions. Si la faute est à vous seuls, que les dieux et les hommes ne vous en punissent jamais : U suffit de vous en repentir. Non , tos ennemis n'ont pas compté sar leur courage, encore moins sur votre timidité. Tant de fois vaincus et mis en faite, forcés dans leur camp, dépouifiés de leurs biens, passés sous le joug, ils vous connaissent assez ; ils se connaissent eux-mêmes. La division des deux ordres , les querelles du sénat et du peuple , voilà la maladie de l'État, voUàle poison qui nous dévore et nous consume. Tandis que nous ne pouvons nous accorder ensemble , ni sur les bornes de l'autorité, ni sur celles de la liberté, que vous ne pouvez soudVir la magistrature patricienne, ni le sénat les magistrats du peuple , le courage est revenu à nos ennemis. Mais, par les dieux immortels! que vous fott^ii encore? Vous avez voulu des tribuns : pour avoir la paix , nous y avons consenU. Vous avez désiré qu'on élût des décemvirs : ils ont été créés. Les décemvirs vous ont déplu : nous les avons forcés d'abdiquer. Devenus particuliers, votre ressentiment les a poursuivis : nous avons laissé condamner & l'exU et à la mort les plus nobles et les plus distingués des citoyens. Vous avez redemandé vos tribuns : ils vous ont été rendus. Vous avez prétendu au consulat; et quoique cette prétention nous parût contraire à nos droits, nous avons laissé passer au peuple les distinctions patriciennes. Le droit de protection accordé à vos tribuns ; Fappel au peuple ; la loi qui soumet le sénat aux plébiscites; tous nos privilèges détruits sous le prétexte de rétabln l'esté : nous avons supporté , nous supportons tout. Quel sera le terme de ces longs débats ? Quand pourrons-nous avoir une commune patrie , et ne (aire qu'un seul et même peuple ? Vaincus , nou9 sommes plus patients et plus paisibles que vous qui êtes fes vainqueurs. N'est-ce pas assez pour vous de nous avoir réduits à vous cnundrê? C'est èbotre nous qu'on s'empare du Mont-AvenUn; contre nous que l'on se saisit du Mont-Sacré I Mais quand le Volsque était prêt à forcer la porte Esquiline , prêt à monter sur nos remparts, personne ne l'a repoussé. Vous n'avez des armes , vous n'avez des forces que contre nous. Eh bien donc ! quand vous aurez assiégé le sénat, quand vous aurez rempli la place publique de vos fureurs séditieuses, rempli les prisons de sénateurs , allez donc avec ce même emportement et eette même fierté, allez jusqu'à la porte Esquiline , sortez de vos murs , on si vous ne l'osez lias , regardez du haut des remparts , regardes vos campagnes ravagées par le fer et par le feu , vos dépouilles enlevées par l'ennemi ; voyez fumer vos toits embrasés; et dans ce désordre commun,

SM

COUBS DE LITTÉRATURE.

quand Rome est menacée, quand Tennemi triomphe » en quel état croyes-YOOS que soient tw fortunes particulières ? Encore un moment , et chacun de vous apprendra les pertes qu'il a faites. Etqu'aTes-TOUS ici qui tous en dédommage? Vos tribuns peutrètre voua rendront ce que vous aurez perdu. Oui, sans doute, en dédamations, en mTectives, ca accumulant lois sur lois, harangues sur harangues. En ce genre , tous pouvez tout attendre d'eux ; mais quelqu'un de TOUS en est-il revenu plus riche chez lui? En a-t-il rapporté à sa femme et à ses enfonts autre chose que des haines, des animosiiés, des querelles publiques et particulières, dont les suites tous auraient déjà ébé funestes, si la sagesse d'autrui ne vons défendait de tos propres fautes? Ah! quand tous serTiez sous vos consuls, et non pas sous vos tribuns, dans les camps, et non pas dans leforum;quand vos cris faisaient frémir l'ennemi dans les batailles, et non pas le sénat romain dans vos assemblées; alors, chargés de butin, possesseurs des terres de l'ennemi, riches de ses dépouilles, couTerts de la gloire de l'Étal et de la TÔtre, TOUS retourniez triomphants dans tos foyers. Biais aujourd'hui c'est TOUS, TOUS Romains 9 qui laissez l'ennami emporter TOS dépouilles. Demeurez donc, puisque tous le Toulez; restez ici pour écouter tos harangueurs, passez votre Tie dans la place publique. Vous croyez tous dérober à la nécessité des combats ; ^e tous poursuit. Vous n'avez pas voulu TOUS mettre en campagne contre les Èques et les Volsques; ils sont au pied des murs. Si tous ne les en chassez pas, tout à l'heure ils seront dans cette enceinte, ils noonterontau Capitole, ils tous sulTront jusque dans vos maisons. Deux ans se sont écoulés depuis que le sénat a ordonné de lever des troupes, et de conduire une armée au Mont-Algide; et cependant nous restons oisifs, occupés à bous quereller comme des femmes, et jouissant de notre loisir, sans songer que ce loisir d'un moment va multiplier les guerres et les dangers. Je sais qu'on peut vous tenir des discours plus agréables ; mais quuid mon caractère ne me poiterait pas à vous dire des choses utiles et vraies , plutôt que des choses Oatteuses , la nécessité m'en ferait une loi. Je voudrais vous plaire, Romains, mais J'aime encore mieux vous sauver; et à ce prix je n'examine pas même si vous m'en saurez gré. Il est dans la nature que celui qui ne songe qu'à son propre intérêt en parlant à la multitude trouve le moyen de paraître plus populaire que celui qui ne voit rien que l'intérêt de I^État. Vous vous imaginez peut-être que tous ces Oatteurs du peuple, ces luurangueurs étemels , qui ne vous permettent ni de combattre au dehors ni d'être tranquilles au dedans, sont fort occupés de vos intérêts. Quelle erreur I Leur élévation et leur profit, voilà ce qu'ils cherchent en vous soulevant contre nous. Nuls quand nous sommes tous d'accord, ils ne sont puissants que dans le trouble et le désordre'; et ils aiment encore mieux faire le mal que de ne pouvoir rien. Mais si vous pouvez enfin vous lasser de tant de discordes, vous dégoûter de ces mœurs nouvelles , et redevenir semblables à vos ancêtres et à vous-mêmes, je m'engage (et si je manque à cet engagement je dévoue ma tête à tous les supplices ) , Je m'engage à vous venger dans peu de jours de ces déprédateurs de vos campagnes , à les mettre en fuite , à m'emparer de leur camp, et à reporter jusque dans leurs villes cette

terreur de la guerre qui est venue jusqu'à nos poilea, et ce bruit des armes qui retentit autour de nous, w

On remarque dans ce discours l'art vraiment oratoire de rassembler tous les motifs de persuasion , de s^iosinuer dans les esprits , d'échauffer les âmes .le ton en est noble et pathétique ; le style, plein de mouTement; la diction, élégante et nombreuse. En voici un d*une tournure toute différente. Saliuste avait à faire parler Marins, qui faisait gloire de n'être que soldat, et de n'avoir aucune teinture des lettres II fallait une éloquence inculte , agreste et militaire. Marins , homme sans naissance , élevé par son seul mérite , ennemi des nobles , et nommé maigré eux pour commander en Afrique et faire la guerre à Jugurtha , remerde en ces termes le peuple romain.

« Je n'ignore pas, Romains, qoe la plupart de ceux qui brtgventles homieors se montrent, quand ils les ont obtenus , bien différents de ce qu'ils étaient lorsqu'ils les ont demandés : d'abord actifo, modestes, suppliants; ensuite indolents et orgueilleux. Ce ne sont pas là mes principes : la république est plus que le consulat, et il conTient de mettre plus de soin à servir l'une qu'à obtenir l'autre. Je n'ignore pas non plus que, si j'ai reçu de vous un grand bienfait, vous m*avez chargé d'un grand làrdeaû. Pourvoir aux dépenses de la gnene, en ménageant le trésor pabUc, forcer les citoyens au service sans se fiured'eanemis, veUler à tout au dedans et au dehors, et tout cela au mitteu des obstacles de l'envie et des bctions , est plus dilBcile qu*on ne se l'imagine. D'autres, s'ils commettent des fautes, ont pour eux leur ancienne noblesse, la gloire de leurs ancêtres, le crédit de leurs parents et de leurs alliés , l'appui de nombreux clients. Je n'ai pour moi que moi seul : toutes mes ressources sont dans moi-même , dans mon courage , dans ma conduite irréprochable; tout le reste me manquerait. Je vois que tout le monde a les yeux sur moi , que les bons dtoyens me sont flivorables, parce que mes actions sont utiles à la république , mais que les nobles n'attendent que l'occasion de m'attaquer. Je dois donc redoubler d'efforts pour qu*ils ne puissent pas vous en imposer, et pour ne pas donner prise sur moi. Je me suis comporté , depm's mon enfance jusqu'à ce jour, de manière à être accoutumé à tous les travaux , à tous les dangers : si je me suis conduit ainsi de moi-même avant de vous être redevable , je n'ai pas envie de changer ma conduite après que vous m^en avez payé le prix. Que ceux à qui l'ambition apfkit à se contrefaire aient de la peine à régler l'usage de leur pouvoir, cela doit être : pour moi , qui ai passé ma vie à remplir mes devoirs, l'habitude de bien faire m*est devenue naturelle. Vous m'avez chargé de fiiûre la guerre à Joguitha, et la noblesse en murmure. C'est à vous de voir si un autre dioix serait préférable; s'il vaut mieux envoyer à cette expédition quelqu'un choisi dans cette foule de nobles, quelque homme de vieille race , qui compte beaucoup d'ancêtres et point d'années de service, à qui la tête tourne dans un commandement si considérable , et qui soit réduit à cherclier dans ce même peuple un subalterne qui lui apprenne son métier ;

ANCIENS. — HISTOIRE

car c'est ce qui arrive le plus souvent, vous le savez, et celui que vous avez choisi pour général s'en choisit un antre pour iRi-même. J'en connais, Romains, qui, parvenus au consulat, cnt commencé à se faire lire les actions de leurs ancêtres et les livres des Grecs sur Tart militaire, fort mal à propos, ce me semble; c^ir si , dans Tordre des choses, on est élu avant de commander, dans l'ordre de la raison , il faut apprendre à commander avant d'être élu. Compai^sz à ces anciens nobles si ailiers un homme nouveau tel que moL Ce qu'ils lisent ou ce qu'ils entendent dù«, je l'ai vu ou je l'ai fait. Ce que l'étude leur apprend , je le sais par l'expérience. Lequel vaut mieux des paroles ou des actions ? Je vous en fais juges, Romains. Us méprisent ma naissance, et moi leur lâcheté. Ils me reprochent la (aute de la fortune : je leur reproche leurs vices , ou plutôt je pense que tous les hommes sont égaux par la nature , mais que celui-là est le plus noble qui est le meilleur et le plus brave. Demandez aux parents d'un Albmus, d'un Restia, s'ils aiment mieux être les pères de pareils fds que d'un Marins : ils vous répondront qu'ils voudraient avoir pour fils celui qui a le plus de mérite. Si les nobles ont raison de me mépriser, qu'ils méprisent donc leurs ancêtres ,.qui ont commencé , coaune moi, par n*avoUr<l'autre noblesse que la vertu. Us m'en* vient mes honneurs; qu'ils m'envient donc aussi mes fatigues , mes périls, ma probité; car c'est l'un qui m'a valu Pautre. Hais ces hommes , «nrompus par l'orgueil , vivent ecmme s'ils méprisaient les honneurs , et les demandent comme s'ils les avaient mérités. Certes ils s'abusent beaucoup de prétendre à la fois à deox choses si opposées, aux plaisirs de l'oisiveté et aux récompenses du courage. Ces mêmes hommes, quand ils parlait dans le sénat ou devant ▼OQS, élèvent jusqu'aux deux le mérite de leurs ancêtres, et croient par là s'agrandir dans ropmion : c'est tout le contraire; leur lâcheté paraît d'autant plus coupable, que les actions de leurs aïeux ont été plus éclatantes. La gloire des pères éclaire la honte des enfants. Je ne veux pas, comnie eux, citer ce qu'ont fait les autres; mais, ce qui vaut beaucoup mieux , je puis dire ce que j'ai fait. Et cependant, voyez comme ils sont ii^ustes ! Ils ne me permettent pas de m'applaudir de ce qui m'appartient, tandis qu'ils se vantent de ce qui ne leur appartient pas , apparemment parce que je n'ai pas, comme eux , des portraits de famille à étaler devant vous, et que ma noblesse ne date que de moi; comme s'il ne valait pas mieux s'en faire une à soimême que de flétrir celle dont on a hérité. Je sais que, s'ils veulent me répondre , ils ne manqueront pas de paroles éloquentes et bien arrangées ; mais, comblé de vos bienfaits, et tous les jours, ainsi que vous, outragé par leur haine, je n'ai pas cru devoir me taire , de peur qu'on ne prit le silence de la modestie pour un aveu de la conscience ; car d'ailleurs je ne crois pas pouvoir être blessé par leurs discours. S'ils sont vrais, ils doivent me rendre justice; s'ils sont faux, ma conduite les réfute. Mais, puisqu'ils accusent votre choix , qui m'a chargé d'une c((pmission également importante et honorable, voyez encore une fois si vous devez vous en repentir. Je ne saurais vous donner pour mes garants les triomphes et les consulats de mes pères ; mais, s'il le faut, je puis montrer les décorations militaires que j'ai reçues , les enseignes que j'ai prises à l'eanemi , les d-

Li HARPE. — TOME 1

catrices dont je suis couvert. Romains, voilà mes titres de noblesse : ils ne me sont pas venus par succession ; ils sont le prix des fatigues, des services et des dangers.

"t Je ne parle pas bien ; je ne suis pas éloquent , je le sais : c'est lin art dont je fais peu de cas. Je le laisse à ceux qui en ont besoin pour couvrir par de belles paroles des actions qui ne le sont pas ; mais la vertu, quand elle se montre , n'a besoin que d'elle-même. Je n'ai pas étudié les lettres grecques : j'ai cru cette étude bien inutile, puisqu'elle n'a pas servi à rendre meilleurs ceux qui nous les ont enseignées. J'ai appris ce qui importe davantage à la république, à frapper l'ennemi , à défendre mes compatriotes , à ne rien cramdre que l'infamie , à soufinr le froid et le chaud , à repos^ sur la dure , à supporter la soif et la fium. Voilà ce que j'enseignerai à mes soldats. Je ne me traiterai pas délicatement en les traitant avec rigueur ; je ne veux pas que ma gloire ne soit que le fruit de leurs peines : c'est ainsi que l'on commande à des citoyens; c'est ainsi qu'il est utile de commander. Vivre soi-même dans la mollesse, et foire vivre son armée dans les privations, est d'un nuiitre , et non pas d'un général. C'est en pensant, en agissant comme moi, que nos pères ont été grands, et ont illustré la république. La noblesse d'aiigourd'hui, qui ne leur ressemtile guère, nous insulte , parce que nous voulons leur ressembler; elle brigue les honneurs , conune s'ils lui étaient-dus. Ils se trompent, ces hommes superbes : leurs ancêtres leur ont laissé tout ce qu'ils pouvaient leur transmettre, des richesses, des titres, un grand nom : ils ne leur ont pas laissé la veriu ; ils ne le pouvaient pas. Ce n'est pas un présent qu'on puisse faire ni qu'on puisse recevoir. Ils disent que je suis grossier et sans éducation , parce que je n'entends rien à préparer un festin , parce que je ne paye pas un cuisinier, un histrion, plus dier qu'un fermier. J'en conviens, Romams. J'ai appris de mon père , et j'ai entendu dire aux honnêtes gens , que le luxe est pour les femmes , et le travaU pour les hommes ; qu'il faut à un bon citc^en plus de gloire que de richesse; que les ornements d'un guerrier, ce sont ses armes , et non pas ses meubles. Quant à eux,' qu'ils s'occupent des seules choses dont ils fassent cas, des plaisirs et de la table; qu'ils passent leur vieillesse comme ils ont passé leurs premières années, dans les festins, dans les débauches et la dissolution, et qu'ils nous laissent la sueur et la poussière des camps, àjious qui en faisons plus de cas que de leurs voluptés. Mais non : quand ils se sont déshonorés par toutes sortes d'mfaraies, ils viennent ravir les récompenses des honnêtes gens. Ainsi, par la plus criante injustice , le luxe , la mollesse , les vices, ne nuisent pas à ceux qui en sont coupables , et nuisent à la république , qui en est innocente. Maintenant que je leur ai répondu, non pas en proportion de leur indignité , mais convenablement à mes mœurs , je dirai un mot de la chose publique. D'abord, pour ce qui regarde la Namidic, soyez tranquilles, Romains. Vous avez écarté tout ce qui, jus* qu'à présent, avait défendu Juguriha : Tavarice, l'ignorance, l'orgueil de vos généraux. Vous avez sur les lieux une armée qui connaît le pays, mais jusqu'ici plus brave qu'heureuse, et affaiblie en grande partie par l'avidité et la témérité de ses chefs. Vous tous donc qui êtes en état de porter les armes, préparez-vous à défendre la républl-

œURS DE LITTÉRATURE»

que avec moi. Que le malheor paaaë et la dureté des oommandants ne vous effrayent plus ; vous avez un général qui, dans les inarches et les comliats , sera votre guide et votre compagnon , et qui ne 8*épargnera pas plus que vous. Avec le secours des dieui, vous pouvez tout vous promettre : la victoire, le butin , l'honneur. Et, quand tous ces avantagBS seraient douteux ou éloignés, il conviendrait encore que les bons citoyens vinssent au secours de la république ; car la lAcheté ne sauve personne de la mort , et jamais père n*a désiré que ses en&nts vécussent* toujours , mais quMIs fussent estimés et honorés. J'en dirais davantage, Romains, si les paroles donnaient du courage à ceux qui n'en ont pas; mais pour les braves, j'en ai dit assez. »

A cette vigueur mâle et guerrière , à cette austérité brusque, à cette âpretéde style, à cette jactance soldatesque , tous ceux qui ont lu Thistoirene reconnaissent-ils pas Marius? Ne croient-ils pas l'entendre lui-même? Qu*oa lise les lettres et les mémoires du i^rand Villars; qu'on vole de quelle manière il parle de lui et de ceux qu'il appelle des généraux de cour; et l'on s'apercevra qu'aux formes près , nécessairement différentes dans un eonsul romain et dans un général français, les hommes, placés dans les mêmes situations, ont, dans tous les temps , à peu près le même langage. C*est dire assez combien Salluste connaissait les hommes; et quand on les connaît bien , on a le droit de les faire parler.

Les harangues dans Tacite sont ordinureroent courtes; mais toujours substantielles; et, dans sa précision, il ne manque point de mouvement, quoiqu'il en ait moins que Tite-Li ve dans son abondance. Je prends chez Tacite le discours de Crémutius Cordus^ accusé dans le sénat , sous le règne de Tibère , d* avoir appelé dans ses écrits Brutus et Gassius les derniers des Romains,

« On m'inculpe dans mes paroles, pères conscrits , tant je suis innocent dans mes actions. Cependant , mes paroles mêmes n'ont attaqué ni César ni ses parents , les seiils qui soient compris dans les accusations de lèse-nMJesté. On me reproche d'avoir loué Brutus et Cassius; beaucoup d'auteurs en ont écrit l'Iiistoire , aucun ne les a nonuués sans éloge. Tite-Live, distingué entre tous les écrivains par son éloquence et sa véracité , a donné tant de louanges à Pomliée, qu'il en eut d'Auguste le nom de Pompéien , sans en être moins aimé. Nulle part che^ lui , Scipion Afranius, ni ce même Cassius , ni ce même Brutus , ne sont traités de brigands et de parricides, comme on les appelle aiijourdlmi , et souvent il les appeUe de grands hommes. Asinias PoUion, dans ses écrits, rend hommage à leur mémoire : Messala Oorvinus , dans les siens , célébrait Cassius comme son général, et tous les deux furent en crédit et en honneur auprès d'Auguste. Quand Cicéron publia l'ouvrage ' où il élève Caton jusqu'au deux , le dictateur César lui répoodit-

* Cehii qui avaii pour Utre CtOo^ auquel César répondit par VAnti-CtOû : tous les deux sont perdus.

il autrement qu'en le réfutant comme il aurait Ckit devant des juges ? Les lettres d'Antoine , les harangues de Brutus , sont remplies de reproches contre Auguste , ii^ustes , il est vrai , mais très-amers ; et on lit encore les vers de Bibaculus et de Catulle , pleins de satires contre les Césars. Mais Jules César et le divin Auguste les souffrirent et les oublièrent ayec autant de modération que de prudence ; car les satires s'efbcent , si on les méprise ; mais si Ton s'en irrite , on parait s'y reconnaître. Je ne parle pas des Grecs, chez qui nonseulement la liberté , mais même la licence des paroles , n'a jamais été punie , ou n'a été repoussée qu'avec les mêmes armes. Mais surtout il a toujours été libre et innocent de dire sa pensée sur les morts : pour eux, il n'y a pins ni faveur ni haine. Mes écrits sont-ils des harangues incendiaires, des trompettes de guerre civile en fiiveur de Brutus et de Cassius, armés dans les champs de Philippes? II y a soixantedix ans qu'ils ne sont plus ; et coomie on les retrouve dans leurs images , que le vainqueur lui-même nTa pas détruites, leur mémoire garde sa place dans l'histoire. La postérité rend à chacun l'honneur qui lui est dû ; et, s'il fkut que je sois condamné, il ne manquera pas d'écrivains qui se souviendront non-sènlement de finitas et de Caadns, mais aussi de moi. »

J'ai déjà cité la harangue des Scythes à Alexandre , comme un des morceaux qu'on a le plus re* marqués dans Quinte-Guroe. On a su gré à l'autettr d'y avoir parfaitement saisi le ton sentencieux el figuré de Féloquence propre à ces peuples, qni s'énoncent volontiers en maximes et en paiaboles, comme on a toujours fait dans l'Orient et dans le Nord.

« Si les dieux avaient proportionné ta stature à ton ambition, le monde ne te contiendrait pas. Tu toucherais l'orient d'une main , le couchant de l'autre , et tu voudrais encore savoir où vont s'ensevelir les feux de l'astre divin qui nous éclaire. C'est ainsi ' que tu désires toiyours plus que tu ne peux embrasser. Tu passes d'Europe en Asie , tu repasses d'Asie en Europe , et si tu avais soumis tout le genre humain tu ferais la guerre aux forêts, aux montagnes, aux fleuves , et aux bêtes sauvages. Quoi donc ! igno* res-tu que les grands arbres sont longtemps à croître, el sont déracinés en un moment ? Insensé celui qui ne regarde que leurs fruits sans mesurer leur hauteur ! Prends garde » en voulant parvenir au sommet, de tomber avec les brandies que tu auras saisies. Quelquefois le lion a servi de pâture aux plus petits oiseaux , et la rouille détruit le fer. Il n'y a rien de si fort qui ne puisse craindre même ce qui est fiiible. Qu'y a-t-il entre toi et nous? Nous n'avons jamais approché de ton territoire. Dans les vastes forêts où nous vivons, ne nous est-il pas permis d'Ignorer qui tu es el d'où tu viens? Nous ne pouvons pas servir, et nous ne voulons pas commander. Veux-tu connaître la nation des Scythes ? Un attelagesde bœufs , une charrue , une flèche , une coupe, voilÀ ce qui nousa été donné, ce qui esta notre usage pour nos amis et contre nos ennemis. A nos amis

I Gontre-iens. Sic quoqub, mime ainti,,.. Tel que la es , tu désires eoonre plus qns ta i^ peax embrasser.

ANCIENS

nousdoBDOiMlesfrwUdelataTey produite par le traTaîl de nos bœufs; et ces amis partagent le Tin dont nous fai- 80DS avec eux des (ibations. Pour nos enaemfs, nous les combattons de loin avec la flèche, et de près avec la pfque^ C*est ayec ces armes que nous avons battu le roi de Syrie, oelui des Perses et des Mèdes , et que le chemin nous a été ouTert jusqu'en Egypte. Biais toi, qui te vantes de foire la guerre aux brigands , es-tu autre chose que le voleur de tant de pays usurpés? Tu as pris la Lydie, la Syrie; tu f*e8 emparé de la Perse et de la Bactriane; tu as attaqué nnde; et voUà enfin que tu étends tes mains avares et insatiables jusqu'à nos troopeaax. Et qn'as>tn besoin de tant de richesses pour n'y trouver que la disette? Tu es le premier pour qui la satiété ait produit la Gûm , puisqu'à mesure que tu as plus tu désires davantage. Mais ne vois-tu pas depuis combien de temps la Bactriane seule te tient arrélé ? Pendant que tu la soumete, la Sogdiane s'arme contre toi j et pour toi la guerre naît de la victoire : car, que tu sois plus grand et plus vaillant que tout autre, personne cependant ne veut souffrir un mettre étranger. Paste seulement le Tenais, tu verras jusqu'où s'étendent les Scythes , et |u ne les atteindras pas. Notre pauvreté sera plus agile que Topulence de Ion armée , qui traîne la dépouille de tant de nations; et lorsque ensuite tu nous croiras bien loin, tu nous verras aux portes de ton camp, car nous fuyons et poursuivons Fennemi avec la même vitesse. On dit que dans vos adages grecs on se moque des solitudes des Scythes ; mais nous aimons mieux des déserts incultes que des Tilles et de riches campagnes. Pour toi, serreà deux mains la fortune : elle glisse, et on ne la retient pas en dépit d'elle. C'est l'avenir plus que le présent qui donne un bon conseil. Mete un mors à Ion bonheur, tu le maîtriseras plus aisément On dit chez nous que la fortune est sans pieds : elle n'a que des mains et des ailes; et quand elle nous présente les unes , elle ne laisse pas prendre les autres. Enfin , si tu es un dieu , tu dois fiiire du bien aux hommes, et non * pas leur ravir le leur : si tu n'es qu'un homme , songe toujours que tu es un homme, n y a de la folie à ne se souvenir que de ce qui nous porte h nous oublier. Tu n'auras pour vrais amis que ceux à qui tu n'auras point fiiit la guerre; car entre égaux Tamitié est ferme, et ceux-là sont censés éguix qui n'ont point mesuré leurs forces. Quant aux vaincus , garde-toi de les prendre pour des amis : point d'amitié entre le maître et l'esdave: la paix même est entre eux un état de guerre. Au reste, ne crois pas que les Scythes jment l'amitié : notre serment , c'est le respect pour notre parole. Nous laissons aux Grecs ces précautions de signer des pactes, et d'attester les dieux : pour nous, nous mettons notre religion dans notre fidâité. Ceux qui ne respectant pas les hommes trompent les dieux ; et l'on n'a pas besoin de Fami dont la Tolonté est suspecte. Il ne tient qu'à toi de nous avoir pour ^rtjttna, de tes limites d'Europe et d'Asie. Nous ne sommes séparés des Bactriens que par le Tenais : au delà, du côté opposé, nous touchons à la Thrace , qui confine , dit-on , à la Macédoine. Placés aux deux extrémités de ton empire, nous veux-tu pour amis on pour ennemis? Choisis. »

Page 1