CHAPITRE II. — Philosophie ancienne
Il ne faut plus s'attendrç ici à ces analyses détaillées qui ont paru nous attacher si vivement à la poésie et à réloquence des anciens, et que j*ai tâché de proportionner à Timportance des sujets, et à la mesure d'intérêt qu'ils pouvaient comporter. La philosophie, qui va nous occuper, n*a pas l6 même attrait pour tout le monde, et n'est pas à beaucoup près si familière à tous les esprits, et si rapprochée de tous les goûts. Elle commande une attention plus laborieuse par le sérieux des objets, et ne la soutient pas par les mêmes agréments.' Quand rinstruction s'adresse à l'imagination et au coeur autant qu'à l'esprit et au goÛt , on vole pour ainsi dire au-devant d'elle : quand elle ne s'adresse qu'à la raison, il lui faut des auditeurs déterminés à s'instruire. Mais pourtant la raison a aussi son intérêt propre, et peut plaire à l'esprit en l'exerçant. Elle ne peut d'ailleurs aller ici jusqu'à la contention et à la fatigue de tête , que nous laissons aux érudlts et aux savants de profession , aveo \eû dédommagements qu'ils y trouvent. Cest à eux de rapprocher Platon et Aristotè, Épicure et Zenon, le Portique et l'Académie; de les opposer l'un à l'autre, ou de les concilier et de chercher à les entendre partout, quand ils ne se. seraient pas entendus eux-mêmes. Brucker et Deslandes, et une foule d'autres écrivains, ont passé leur vie à errer dans ce labyrinthe, semblable à ces châteaux enchantés où l'Arioste nous représente les paladins armés, courant les uns après les autres, se combattant toujours sans se reconnattre jamais, et après qu'ils sont enfin sortis de ce séjour d'illusions , se retrouvant tels qu'ils étaient entrés, et avouant tous qu'ils avaient longtemps rêvé les yeux ouverts.
Tel est en général , il est vrai, le résultat de cette multitude de systèmes nés dans les écoles anciennes, et tous depuis longtemps abandonnés. Il n'y a rien à en conclure contre les anciens , si ce n'est qu'ils sont beaucoup plus excusables que les modernes d'avoir entrepris plus qu'ils ne pouvaient. L'erreur la plus naturelle à Tesprit humain, dès qu'il veut atteindre à l-origine des choses, c'est-à-dire chercher ce qu'il ne trouvera jamais, a toujours été de se mettre tout uniment à la place de l'auteur des choses, et de refaire en imagination l'ouvrage de la pensée divine. Il est donc tout simple que chaque philosophe ait fait son monde, l'un avec le feu, l'autre avec l'eau; celui-ci avec Téther, celui-là avec des atomes. Je ne vous entretiendrai sûrement pas de toutes ces oosmogonies que les curieuj trouve-
COURS DE LirrÉRATUBE,
ront partout : heureusement chacun a pu donner la sienne sans le moindre inconvénient; et celles de Dcscnrtes et de Leibnitz n*ont pas été plus dange^ reuses. Ceux-ci pourtant avaient moins d'excuse, puisque tant de siècles d'expérience auraient dû leur faire sentir que nous devions nous borner à rétude des faits et à l'observation des phénomènes, sans prétendre deviner les causes premières, dont le secret appartient à Dieu aussi nécessairement que l'ouvrage même, puisque Tun et l'autre supposent l'infini en sagesse comme en puissance.
Si l'on a renoncé enfin à expliquer la théorie et les moyens de l'Architecte éternel , c'est depuis que deux génies puissants, l'un en mathématiques, l'autre en métaphysique, Tiewton et Locke, parvenus à démontrer, le plus clairement qu'il était possible, celui-là les lois du mouvement, celui-ci les opérations de l'entendement humain , ont en même temps avoué tous les deux l'impossibilité de connaître la cause qui meut les corps, et l'action de la faculté pensante pour mouvoir le corps humain. Alors d'autres philosophes (car les athéies s'appellent aussi de ce nom, et même exclusivement ) se sont retournés d'un autre côté, et ont fait de gros livres, tels que le Système de la nature, pour nous apprendre comment le monde pouvait se passer d'une cause, comment tout existait j?ar sôUniéme, et se maintenait par soi'Tn^fne dans un ordre nécessaire et éternel ; et avec un long amas de mots et de raisonnements absolument inintelligibles , ils ont conclu par cette grande découverte , Tout est ainsi, parce que tout est ainsi; ce qui est profond et lumineux , et ce qui heureusement encore laisse le monde comme il est. Ce n'est pas sous ce rapport que les rêveries de nos philosophes ont pu être pernicieuses : il ne leur est pas plus donné de déranger le nionde physique que de le comprendre ; mais vous pouvez juger de ce qu'ils en auraient fait si le Créateur avait pu permettre qu'ils en disposassent un moment , comme il a permis qu'ils fissent un moment l'essai de leur monde moral et politique.
Malgré le vice radical de tous les systèmes de l'ancienne philosophie sur les premiers principes des choses , si la physique entrait dans notre plan , il ne serait pas difficile de faire voir que les anciens ont eu du moins des aperçus justes, ingénieux, étendus sur beaucoup de points de physique générale et particulière; mais des aperçus toujours plus ou moins défectueux et stériles , par deux raisons : d'abord , par le défaut de progrès assez grands dans les mathématiques , où ils ne paraissent avoir été loin que dans la mécanique, qui fit la gloire d'Archimède; ensuite par le défaut de cette méthode
qui consiste dans une analyse exacte et complète, et dans une dialectique sévère : par l'une , on embrasse un objet dans toutes ses parties ; par l'autre , on se défend de laisser rien sans preuve , et l'on ne bâtit jamais sur une hypothèse comme sur une base. Cette méthode n'a été connue que des modernes, et c'est ce qui a surtout affermi leurs pas dans la carrière des connaissances naturelles, et ce qui les a conduits si loin dans tout ce qui ^t du ressort de-la physique et des mathématiques. C'est pourtant à un ancien que nous sommes redevables d'avoir fait de la logique une science, et du raisonnement un art, comme nous l'avons vu dans le précis sur Aristote. Mais lui-même , non-seulement n'a pas tiré de cette découverte tout le fruit qu'on en devait attendre , mais encore a frayé la route de l'erreur aux scolastiques qui l'ont suivi, en abusant de ces abstractions connues sous le nom de catégories et d'universaux, et en rangeant parmi les êtres ce qui n'existe que dans l'entendement. Sa dialectique ne servit donc qu'à confondre par une argumentation invincible les paralogismes de mots et les puériles subtilités des sophistes, dont Socrate et Platon s'étaient tant moqués, comme nous le verrons tout à l'heure ; et c'était sûrement un service rendu à l'esprit humain : mais ce moyen qu'il trouva pour combattre l'erreur ne lui servit pas à établir la vérité. Sa métaphysique se réduisit à une longue suite de divisions et de subdivisions très-méthodiques, mais dont les conséquences sont absolument vides et illusoires , et sa physique générale n'offre partout que des formes substantielles et des qiuxlités occid* tes y c'est-à-dire des mots mis à la place des choses , et qui ont le plus grapd de tous les inconvénients, celui d'ouvrir un champ immense à la controverse, sans pouvoir obtenir un résultat; en sorte qu'ici les erreurs mêmes devaient être perdues, comme elles l'ont été pendant si longtemps; au lieu qu'en disputant du moins sur les choses , l'erreur même n'est pas sans quelque fruit , parce que enfin l'examen amène des vérités de fait, et qu'on finit par s'entendre et s'accorder.
Je n'en suis pas moins disposé à me ranger à l'avis de ceux qui regardent Aristote comme un esprit plus solide et plus profond que Platon. Vous en avez vu la raison lorsque j'ai parlé des ouvrages où il a procédé d'une manière plus sûre et plus heureuse, c'est-à-dire dans sa Poétique et dans sa Rhétorique , dans sa Morale et dans sa Politique même, quoique celle-ci ne soit pas au nombre des objets qui doivent nous occuper. C'est là qutl a su appliquer cet esprit d'analyse et cette rare justesse de vues'qui l'ont caractérisé parmi les anciens ,
comme parmi nous, et qui lui firent donner par Tantiquité le litre de Prince desphiiomphes. C'est là que son excdleute méthode lui sert à classer, à définir, à spécifier les choses, et qu'il s'est garanti de rdms des abstractions , qui , en d'autres genres , l'a souvent égaré. Quand il parle d'éloquence, de poésie, de mœurs, de gouYernement, il considère sans cesse la nature de l'homme telle qu'elle est; il s'appuie de l'expérience, et c'est ce qui le mène à des résultats judicieux et féconds, il ne bâtit pas en Fair, comme Platon a bâti sa République , qui est restée où elle devait rester, dans ses livres; mais il démêle avec beaucoup de sagacité les causes de Tordre et du désordre dans les différentes sortes de gouvernements. Aussi a-t-ii été étudié par tous les bons publidstes , qui en ont profité plus que de Platon, dont on n'a pu recueillfar que des idées partielles et des vérité détachées, qui ne sont jamais d'un aussi grand usage que les théories générales, quand celles-ci sont bien conçues.
Mais aussi, en métaphysique et en morale, aucun des anciens ne s'est élevé aussi haut que Platon. L'on ne peut douter qu'il n'ait dû à Socrate , son maître, la gloire d'avoir donné le premier à la morale la seule base solide qu'elle puisse avoir, l'unité de Dieu , l'immortalité de l'âme, et les peines et les récompenses dans une autre vie. C'est ordinairement Socrate qui, dans les Dialogues de Platon , développe ces dogmes fondamentaux ; et , quoiqu'il ne paraisse pas avoir rien écrit, si ce n'est quelques lettres', on sait, par le témoignage de toute l'antiquité , que ces dogmes étalent les siens , ceux qu'il enseignait publiquement; et c'est surtout par les écrits du disciple que nous est connue la sagesse du maître* Mais on ne peut guère penser que ce soit Socrate qui ait fourni à Platon ses idées sur ia nature du monde et sur l'espèce d'hiérarchie qu'il a établie antre les êtres divers qui le gouvernent ou qui l'habitent : il paraît, au contraire, que toute cette philosophie; purement conjecturale, n'a jamais été du goût de Socrate, qui n'approuvait pas que l'on s'égarât dans ces spéculations ambitieuses sur des objets dont Thomme ne peut jamais savoir que ce qu'il aura plu. à Dieu de lui apprendre. Aussi n'est-ce pas Socrate , mais Timée de Locres *, qui
' n s*aiDi]sa aussi, dans !«• deroien Joon de sa ?ie, à mettre en ven les fables d^Ésope.
> Ce Timée , disciple de PyUiagore , était œrtaioemc&t antiSrieur à Socrate , et Platon en a fait le principal personnage du dialogue dont nous allons bientôt rendre compte, et quMl ne faut pas confondre avec un ouvrage particulier, intitulé Dela nature et de Cdme du Monde, qui ne fut publié que dans le second slàde de notre ère, sous le non de ce Timée de hocre». Ce peUt traité conUent à peu près touUMystème que Ton voit dans Platon ; et Ton a cm d*abord qiK;*était de ce
porte la parole dans le dialogue intitulé de son nom ; et l'on peut d'ailleurs conjecturer que, quand Platon a rois dans la bouche de Socrate des idées du même genre, c'est d'abord pour s'appuyer de l'autorité d'un homme reconnu dans la Grèce pour le plus sage des hommes, ensuite pour se mettre à couvert lui-même sous la sauvegarde d'un nom devenu plus respectable, depuis que le repentir des Athéniens avait consacré sa mémoire pour réparer l'injustice do sa condamnation. Tious apprenons même d'un ancien que, Socrate, ayant entendu la lecture du dialogue intitulé Lysis, l'un des ouvrages de la jeunesse de Platon , et où celui-ci lé fait parler 9ur les causes d*aniour et d'amitié entre les kommeSf il s'écria : Que de belles choses me fait dire ce jeune homme f sai^ quejamaisfy aie pensé ! Si Platon risqua ce genre de supposition du vivant même de Socrate, il est extrêmement vraisemblable qu'il n'eut pas plus de scrupule après sa mort, surtout quand il traita des matières qui n'étaient pas sans danger chez un peuple aussi ombrageux que celui d'Athènes sur tout ce qui touchait à la religion, comme on le voit par plus d'un exemple avant et après Platon.
C'est par lui que je commencerai cet exposé suecin'ct de ce que nous pouvons recueillir de plus profitable de la philosophie des anciens sous un double aspect, cehii des choses où ils se sont le plys approchés de la vérité par les lumières naturelles, et celui des erreurs les plus remarquables où les a fait tomber l'inévitable imperfection de ces mêmes lumières. C'est le seul ordre que je crois devoir suivre dans ce précis, destiné seulement à donner des notions claires, et, si je le puis , utiles à ceux qui n'iront pas s'enfoncer dans la lecture d'une quantité d'auteurs tant anciens que modernes; qui suppose beaucoup de curiosité , d'étudeet de loisir sans beaucoup d'utilité. Ensuite viendront Plutarque, Cicéron etSénèque, qui contiennent, avec Platon, tout le fond de la philosophie des Grecs ; car celle des Latins est tout entière d'emprunt. D'ailleurs, ces quatre pibilosophes sont aussi des écrivanis renommés ; et par là ils appartiennent plus particu-
Timée que Platon avait emprunté sa cosmogonie, mais 11 a paru depuis beaucoup plus probable que ce traité est Touvrage de quelque platonicien du second siècle, qui crut fortifier les idées de Platon par une plus grande aaUquité : c'est Toploion des roeUleurs critiques. On ne peut douter, U est vrai , dV près le témoignage de Plutarque, qui cite ce Timée, quHI n> ùii eu quelque rapport entre sa philosophie et celle de Platon ; ùiais si cette dernière n*eùt été qu'un plagiat, et n*eOt pas appartenu au disciple de Socrate, on ne lui en aurait pas flilt honneur dans tous les siècles, et cette espècode vol lui eût été reprochée par les critiques anciens, très-curieux de ces sortes de découvertes; et Técole de Platon se serait appelée I celle de Timée.
GOUBS DE UTTÉRATURE.
lièrement enomre à nos séances, et y seront aussi considérés sous ce point de vue, qui est en général celui d'un Cours de littérature , mais qui , dans cette partie, n*est pas^ comme dans les autres, le premier.
SECnOIC PREMIÈRE. — PlatOD.
Tous les anciens philosophes ont cru la matière éternelle, et différaient seulement sur la manière dont s'était formé Tordre universel des choses physiques qu'on appelle ie monde. Les uns Tattribuaient à une force motrice répandue partout, et quils nommaient Tâme du monde; les autres , an mouvement même, qui, dans la succession des temps, avait opéré la combinaison des divers éléments suivant leur nature et leurs rapports; ceux-ci à tel ou tel élément on particulier, comme Teau ou le feu , dont ils faisaient un principe générateur et conservateur; ceux-là à une sorte d'attraction sympathique des parties similaires ; et quelques-uns ont appelé Dieu ie monde lui-oiéme, le Grand-Toitt, comme disaient les stoïciens. Il serait superflu de répéter ici ce qui a été démontré tant de fois, combien toutes ces hypothèses étaient absurdes et contradictoires en elles-mêmes , quoiqu'il n'y en ait pas une qui ne se retrouve plus ou moins dans les nouveaux traités de matérialisme, dont les auteurs n'ont paru rajeunir un fotods d'extravagance usé depuis tant de siècles que parce que les demièrea acquisitions de Li physique et de la chimie les ont mis à portée de se servir de termes^ nouveaux pour reproduire de vieilles folies. Il est à remarquer que les poètes , naturellement disposés à se tvppTuébiM en tout des opinions communes, ont été ici beaucoup plus près de la raison que tous les faJiiricateurs de mondes. Frappés, comme tous les homoMS en général, de cette harmonie de Tunivera, qui montre à notre esprit une suprême intelligence, comme ie soleil .montre le jour à nos yeux, les poètes anciena ont tous représenté les dieux, non pas, il est vrai, comme créateurs , mais du moins comme ordonnateurs du monde, et auteurs de Tordre qui a remplacé le chaos; et Ton ne peut nier que cette espèce de cosmogonie antique, chantée par Hésiode et Ovide, ne soit beaucoup plus sens^ que celle des Thaïes et des Anaxagore.
Platon lui-même ne conçut pas la création telle qu elle est dans la Genèse, c'est-à-dire Tacte de la puissance suprême tirant tout du néant par sa volonté; et ce n'est pas un reproche a faire à Platon', car cette idée est au-dessus de l'homme, et cette création ne .pouvait être que révélée. Seulement la mét|kphysique a compris et démontré dépuis que cettecréation,quoiqueincompréhonsiblepournous,
af^rtenait néoesntrement à la puissance étemdie et infinie, à Dieu seul. Mais Platon reconnut do moins que le monde avait eu un commencement , et que Dieu seul eo était le créateur. C'est surtout dans son 'Hmée qu'il développe cette doctrine; car dans quelques autres il ne s'explique pas si positivement, et semble laisser en doute si le monde est éternel ; mais son doute ne se trouve que dans ceux de ses écrits où cette question se présente conmie en passant; au lieu que dans le Timée^ où elle est expressément traitée, il montre Dieu partout comme Tétemel et suprême architecte. Selon lui, Dieu. a tout fait, parce qu'il est bon; il a formé l'univers sur le modèle qu'il avait dans sa pensée, et ce modèle était nécessairement le meilleur possible, eo raison de la puissance , de la sagesse , et de la bonté de son auteur. L'on voit déjà que Platon est le premier qui ait fait de la bonté essentielle à la nature divine la cause de la création, et le premier aussi qui ait posé en principe ce que les modernes ont appelé YopUmismey et ce qui n'a été le sujet de tant de controverses que parce qu'on a toiiyours confondu plus ou moins deux choses très-différentes, la bonté relative et la bonté absolue, dont Tune appartient aux idées humaines , et Tautre aux idées divines : c'est une méprise très-grave en métaphysique , et dont les conséquences sont très-importantes, mais dont la discussion ne saurait trouver ici, une place qu'elle doit avoir ailleurs.
Platon n'a pas vu moins juste quand il a dit que Dieu ne pouvait pas être l'auteur du mal moral ou du péché: ce sont ses expressions; car le mot de péché f qui parmi nous n'est plus que du style religieux, était chez les anciens de la langue philoso* phique. Mais Platon n'a pas été et ne pouvait guère aller plus loin : d'abord parce qu'il ne paraît pas avoir connu la théorie métaphysique de la liberté essentielle à la substance intelligente, liberté dont il n'a parlé nulle part * ; ensuite , parce qu'il se contente d'attribuer le désordre moral à la résistance de la matière , c'est-à-dire au dérèglement des passions qui appartiennent à l'âme sensitive; car on
* Od douve aa oootraire dans Platon , JUÀê, x , page 067 ; « Dieu a voulu , par la place et la desUnée qu*il aMigoenlt R à chaque partie de l'âme universelle, faire en sorte que la « vertu fût réellement triomphante, et le vioe vaincu. Alon « il a porté cette loi commune % tous que des actions de cho- > cun dépendrait la place de son àme et le Ueu de son a^our ; « et U a laissé à notfe litre arbitrt le choix de notre avenir. « £n effet, ce sont nos désirs, ce sont les qualités de notre « &me, qui nous font ce que nous sommes , etc. » Aussi M. le Clerc a-t-ll remarqué dans les Peméei de Platon , page 361 , qu*oû pouvaft corriger la phrase de M. de la Harpe en lisant le contraire. En général , toute cette analyse du platonisme ne sottUendraikMii Texamen : l'auteur du Lycte n'avait pas éludli^ le lexte, etl^ge sur parole.
ANCIENS. — PULOSOPHI£.
v^rra tout à l'heure qu'il distingue , oomme presque tous les anciens , des âmes spirituelles et des âmes matérielles, ce qui est par soi-même une grande erreur, et ce qui serait encore très-insuffisant pour résoudre les objections sur le mat moral, dont la solution n*est due qu'à la bonne philosophie des modernes, et surtout à celle des chrétiens.
Platon distingue en général deux sortes de substances : la substance intelligente, immuable, éternelle, incorruptible; et la substance matérielle, dépourvue de toutes ces qualités. Il range dans la première classe Dieu , et ce qu'il appelle en grec les démons , nom qui ne signifie point dans sa langue , comme dans la nôtre, des esprits malfaisants et réprouvés, mais des divinités secondaires, qui reviennent à peu près à ce qu'on entend par des génies dans les écrits des païens, et par des anges chez les chrétiens. A ces dieux du second rang , il jpint dans la même classe, mais au-dessous d'eux, l'âme raisonnable^ui anime et régit le corps de l'homme; et comme elle est, ainsi qu'eux, d'origine divine, il en conclut qu'elle doit se conformer en tout à ce premier modèle de perfection , par l'amour du beau et de fhonnéte; et de là dérivent ses devoirs pendant la vie , et ses destinées après sa mort.
Ce philosophe est aussi le premier qui ait fait Dieu auteur du mouvement , et qui ait fait du mouvement la mesure du temps. C'est unedeses plus belles idées, et personne avant lui n'avait rien conçu d'aussi sublime et d'aussi vrai que ce qu'il dit du teiqps et de l'éternité.
« L'élernité est iqunobile dans Tanité d'être, c'est-àdire eu Dieu , et n'admet ni changement ni succession. Il y a plus , la réalité de Vttre n'est qu'en 0iea : c'est le seul dont OQ ne poisse pas dire proprement , il a été ou U sera , mais seulement <l est 11 acréé le temps en créant le monde : et cette durée successive, marquée par les révolutîoos des corps célestes, est une image nuîbile de rétemitéy et passera comme le monde, quelle qae soit la fin qu'il doit avoirj*. »
Toutes ces conceptions sont grandes, et sans contredit supérieures de beaucoup à toutes celles de l'antiquité païenne. Vous reconnaissez id ( pour le dire en passant) deux vers fameuxdu premier de nos lyriques :
Le temps , cette Image mobile Be nmmobUe éternité.
Cest une traduction littérale de Platon , dont l'Imagination brillante était faite pour inspirer la poésie même, et n'a servi cette fois à la philosophie qu'à rendre plus sensible et plus frappante une idée
* Timée, iwge I06I. — IlouB renvoyons aux pages de Téditlén de Franefort, IC09, iu>fol; en avertissant urfe fois pour toutes que le texte a souvent fort peu de rapport avec iiniUiOons.-
métaphysique. C'est encore «m emprunt fait à Pla« ton que ces vers d'une ode de Thomas sur le Temps , l'une des meilleures de ce siècle, malgré quelques Êtutes:
Dieu dit au mouvement : Du temps sois la mesure.
II dit à la nature :
Le temps sera pour vous, Tétemité pour moi.
Ces deux passages prouvent que la lecture du Timée n'avait pas été inutile à Rousseau et à Thomas.
La pureté et la sublimité de ces notions ont ûut dire aussi à un docteur de l'iÊglise, saint Clément d'Alexandrie, que lea livres de Platon avaient servi à préparer les païens à l'Évangile , oomme ceux de Moïse à préparer à la foi les Juifs que l'Ëvangiie avait convertis. On sait en effet que la philosophie platonicienne était extrêmement en vogue dans les premiers siècles de l'Église; et de là les efforU que l'on fit alors pour concilier en quelque sorte l'école d'Alexandrie avec le christianisme , et pour trouver dans Platon ce qui n'y était pas. C'était une erreur du zèle; et ce qui fait voir que toutes les erreurs sont dangereuses , c'est qu'en même temps que des chrétiens trompés croyaient tirer avantage de l'au* torité de Platon , et tâchaient d'attirer le platonisme à la révélation, les ennemis du christianisme naissant prétendirent, pour infirmer la divinité, en retrouver les principaux dogmes dans Platon. On alla jusqu'à y voir le Verbe et la Trinité, et cette supposition a passé jusque dans ces derniers tempe. Mais il suffit d'ouvrir Platon pour se convaincre qu'il n'y a ici qu'une pure confusion de mots. Le mot grec, qui répond à celui de verbe, X670Ç, ne signifie pas seuleitient en grec laparole, mais aussi la raisan {ratioh d'où vient le mot logique, et n'est pris chez Platon que dan^ ce sens. U d^est jamais dit que cette raison, cette sagesse de Dieu, soit une émanation de resseBcedivine,encoremoin8 que ce soit une des trois personnes de la Trimté; et celle de Platon n'est autre chose que Dieu, Pâme du monde , et le monde lui«méme, dont il fait l'animal par excellence, contenant en lui toutes les espèces possibles d'animaux. Il est dak que rien de tout cela ne ressemble à nos mystères : et il ne l'est pas moins que ces mystères, que Dieu seul a pu révéler,, n'ont pu en aucune manière être devinés ni même entrevus par la raison humaine, puisqu'ils sont au-dessus d'elle, même depuis qu'ils ont été révélés. Quant à la prééminence qu'il attache à son ternaire, que l'on a voulu confondre avec notre Trinité, elle tient à ces idées chimériques sur la puissance des nombres, que Platon emprunta des pythagoriciens , ainsi que beaucoup d^autres erreurs
COURS BE LITTÉRATURE
mêlées avec les siennes. Il faut à présent dire un mot des principales, et voir la faiblesse de l'esprit humain, après en avoir vu la force.
Platon a beaucoup écrite beaucoup pensé , puiscpie ses ouvrages embrassent toutes les connaissances naturelles, et non-seulement toutes les parties de la philosophie spéculative, mais encore la physiologie et Tanatomie; mais il faut avouer aussi qu'il a beaucoup révé. On lui doit pourtant cette justice , que , fidèle imitateur de la réserve de son maître , il se préserva toujours de cette affirmation tranchante qui caractérisait l'orgueil dogmatique de tant de sectes de philosophes, dont chacune se prétendait exclusivement en possession de la vérité. Socrate et Platon donnaient toujours leurs opinions seulement comme probables : nous verrons à l'article de Gicéron que ce probabilisme, qui devint le point de ralliement des différentes écoles de l'académie fondée par Platon, avait aussi ses inconvénients et ses abus. Mais ce fut du moins dans l'origine une sorte d'excuse pour cette foule d'hypothèses plus ou moins erronées qu'il débitait avec d'autant moins de scrupule , qu'il ne demandait pour elles que cette espèce d'assentiment qu'on peut accorder à ce qui n'est que probable , et non pas cette conviction qui ne peut naître que de l'évidence.
Mais cette probabilité même se trouve-t-elle à l'examen dans la plupart des théories de Platon? Nullement. Il a trop peu de méthode et de logique; il abonde en suppositions giratuites : rien n'arrête l'essor de son imagination. Il semble toujours avoir devant les yeux ce monde intelligible, ces idées archétypes , où tout est disposé dans un ordre parfait de rapports infaillibles et éternels. Gela est en eftet et doit être ainsi dans la sagesse divine; et la plus grande gloire de Platon est de l'y avoir vu : c'est sûrement le plus grand pas de l'ancienne métaphysique, et qui suffirait seul pour mettre Platon au rang des plus beaux génies. Mais il n'a ^pas compris que, si ce i^odèle idéal et parfait était nécessairement dans l'intelligence infinie quand elle a produit le monde, de là même il s'ensuit qu'il ne saurait se retrouver dans rintelligenoe hmnaine, qui elle-même n'a l'idée de l'infini que parce qu'elle trouve partout des bornes qui ne sont pas celles des choses, mais de ses conceptions ; car si l'infini est dans les idées de Dieu , parce qu'elles embrassent tout, il n'est dans les nôtres que parce qu'elles n'embrassent rien, et que nous voyons toujours au delà de nous, et bien loin ah delà, leréel et le possible, sans aucun moyen d'y atteindre. II n'y a pas une science qui n'atteste que tout est partiel dans nos conceptions, et que nous ne pouvons rien classer
parfaitement, parce que non-seulement nous ne connaissons en rien les premiers principes, mais que nous* ne connaissons pas même à beaucoup près tous les effets et tous les accidents. La modestie de Platon , au lieu de lui interdire toute affirmation , ce qui est un excès et une erreur, aurait été mieux entendue , si elle l'eût empêché de donner, même comme probable, ce qui n'était appuyé sur rien.
Que signifie cette âme du monde qui n'est pas Dieu, et qui pourtant est une substance divine, comme s'il pouvait y avoir deux substances dans la Divinité , dont Platon lui-même a compris l'unité nécessaire ? Quelle contradiction ! et que de contradictions semblables dans tout le système de Platon î Qu'est-ce que ce monde animal, la troisième partie de son ternaire, et qui a fourni à Spinosa la première base de son incompréhensible athéisme?
Mais que dire surtout de la manière dont Platon explique la nature et la formation de l'âme humaine? Selon lui, elle est double, et même triple; et voici comment, autant du moins qu'il est possible de lo comprendre à travers les obscurités de ses termes arbitraires et vagues, et de ses définitions subtiles. Le suprême Ouvrier, après avoir formé les astres et tous les corps célestes , et leur avoir promis l'immortalité, non pas qu'elle appartienne à leur nature , mais comme un pur don de ses bontés ; après avoir donné au monde une âme composée de la substance immuable, invisible et incorruptible, et de la substance matérielle, divisible et muable; et encore d'une troisième substance mixte qui résulte des deux autres (inexplicable composé, qui pourtant, comme je raidit, s'appelle chez lui un Dieu, ainsi que le monde lui-même), s'adresse à ces dieux secondaires , à ces démons, qui ne sùnt ni plus clairement définis ni mieux expliqués que tout le reste, et les charge de former tous les animaux dont l'existence est comprise dans l'idée du grand animal qui est le monde; et s'il s'en remet à eux pour cette création, c'est, dit-il, que, s'il faisait lui-même ces animaux, ils seraient immortels. Mais c'est de lui que ces agents inférieurs doivent recevoir les semences du seul animal qui sera participant de l'immortalité et doué de raison, en un mot^ de l'homme. Alors il fait lui-même un mélange des éléjnents ou principes qui lui ont servi à produire les astres ou Tâme du monde, dé façon pourtant qu'ils n'aient pas dans l'homme la même perfection et la même pureté. Les agents du grand Ouvrier joignent ensuite à cette partie immortelle de Tâme une autre espèce d'âme mortelle, susceptible de toutes les affections sensuelles d'où naissent le plaisir et
ANCIENS. — PHaX)SOPHlE.
la d<Nllear^eC de toutes les passions qui naissent do désir ou dé la crainte. Yoiià bien jusqu'ici deux âmes très-distinctes : mais, de peur que la plus mauvaise n'ait trop d'empire sur la meilleure, ils placent eell&<:i dans la partie supérieure du corps humain , dans la tête , et l'autre dans la poitrine ; et celte seconde âme se divise encore en deux, Virascible et la cancupiscibk, que nos agents logent de manière que le diaphragme en fasse la séparation. L'irascible a son siège dans le cœur, afin qu'elle soit plus près du siège de la raison, qui doit tempérer ses mouvements. La concupiscible est située plus bas, entre le diaphragme et le nombril, afin que, dans cet éioignement de la tête, elle excite le moins de troubles et de tempêtes qu'il est possible dans le domaine de la partie divine, de la raison.
Si Platon n'eût donné toute cette fabrique que comme une allégorie, un emblème des deux puissances qui se disputent l'empire sur nous , la raison et la passion, ce genre d'apologue ne laisserait pas d'être ingénieux, et aurait du moins un dessein assez clair, quoique toujours mêlé d'inconséquences; car, pourquoi les mouvements de la colère et de la vengeance auraient-ils plus besoin du secours prochain et du frein de la raison que les mouvements du désir et de la volupté? Ces deux âmes, comme Platon les appelle, qui passèrent depuis dans l'école de son disciple Aristote , et chez tous les scolastiques modernes jusqu'à ces derniers temps , mais sous un autre Aom, celui ^appétit irascible et d'appélil eoncupiscible, ces deux âmes ou ces deux a/^é/t^ ne sont ni moins indociles ni moins funestes l'un que l'teitre, et l'on ne voit pas d'ailleurs ce que la distance plus ou moins grande de ces âmes à celle de la tête peut ôter ou ajouter à leur action ou à leur résistance réciproque. Mais ce qu'il est absolument impossible de concevoir, c'est ce que Platon dit du foie, qui , étant un corps spongieux , est placé tout près de l'âme conciqHscible, comme un miroir destiné à lui représenter les lois de l'âme souveraine, delà raison. C'est une étrange idée que de faire du foie un miroir moral; et l'usage des figures et des comparaisons, qui est, engénéral, un des agréments du style de ce brillant philosophe, est aussi un des écueils de son jugement, et le jette dans des écarts bien extraordinaires.
Vous sentez que je ne m'amuse pas à relever tout ce qu'il y a d'incohérent et d'incompréhensible dans ce maladroit assemblage de métaphysique et d'anatomie. Je ne fais guère que marquer de préférence les erreurs qui se sont propagées des anciens jusqu'à nous, pour vous faire voir qu'en ce genre les différents siècles n'ont guère fait que se copier les
uns les autres avec plus ou moins de variations, et que le principe est toujours et sera toujours le même , la présomptueuse curiosité pour ce gue nous ne pouvons pas savoir et pour ce que nous voulons toujours deviner. L'erreur se lègue ainsi d'un âge à l'autre, dans la race humaine , comme un héritage de famille , tantôt grossi , tantôt diminué , éprouvant divers changements selon les mains où il tombe, et enrichissant les uns ou ruinant les autres , selon l'usage qu'on en fait. Le faible pour la divination , par exemple , qui est celui de Platon , comme de tous les anciens , a fait de ses ouvrages le premier répertoire des illuminés et des théosophes , et des cabalistes de tous les genres. C'est lui qui nous dit très-sérieusement que cette âme matérielle et sensuelle , toute grossière qu'elle est , n'est pourtant pas inhabile à la connaissance de toutes sortes de vérités, et il lui attribue particulièrement la fa<;ulté de deviner et de prophétiser; ce qui n'arrive, dit-il , que dans le sommeil , par le moyen des songes , ou dans cet état d'enthousiasme que les anciens appelaient fureur, aliénation, tel qu'était celui des sibylles et des prétresses : et voilà nos somnambulistes et nos convulsiormaires. Les beaux moyens de vérité, que les rêves et la démence! C'est aussi par les écrits de Platon que s'est le plus répandue la chimérique doctrine des nombres , qui joue un si grand rôle dans la cabale; car, quoique cette doctrine fût de Pythagore , comme nous n'avons aucun de ses ouvrages , nous ne la connaissons guère que par ceux de Platon , qui fréquenta longtemps ses disciples en Sicile , et emprunta beaucoup de leur philosophie , qu'il fondit dans la sienne. Ce n'est pas qu'il ait jamais éié aussi fou que les cabalistes sur les merveilleuses propriétés des nombres , mais un ton souvent exalté ou mystérieux , qui est un des caractères de ses traités métaphysiques, a donné en effet lieu de croire qu'il voyait dans les nombres ce que jamais le bon sens n'y verra. S'il y a quelque chose au monde d'évident , c'est que les propriétés des nombres sont purement mathématiques, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent s'étendre en aucun sens au delà de la sphère des calculs et des mesures , sans que jamais il en puisse résulter un effet quelconque sur les objets calculés ou mesurés, ni sur l'intelligence qui calcule ou qui mesure. Il n'est pas moins certain que cette ténébreuse folie est encore aujourd'hui une science dans toute l'Europe, c'est-à-dire la science des insensés.
Platon n'a-t-il pas pris à Pythagore sa métempsycose , qui ne lui sert qu'à gâter le dogme salutaire des peines et des récompenses à venir? Écoutez-le, et il vous dira , ou plutôt il fera parler Dieu même ,
COURS DE UTTÉRATURE.
pour vous dire avec rautorité (Tun suprême 1^- , lateur:
« Que les âmes qui auront aonnoiilé la oolèrey la volupté, la cupidité, et vécu dans la justice , soient beured* ses après la mort ; que ceDes qui auront mal vécu deviennent/emmes dans une seconde génération, et bêles dans une troisième , si elles ne se sont pa^ amendées ; et qu'eDes ne cessent de parcourir les différentes espèces de bètes, iosqu*a ce qu'elles aient appris h se soumettre en tout à la raison. » {Timée, page 1054.)
PlatOD, qui s'était fait législateur dans sa République, c'est-à-dire dans son cabinet , ce qui est permis à tout le monde, aurait pu du moins Cadre de même dans sa Théodicée'y et ne pas promulguer ses lois par Torgane de la sagesse éternelle. Je ne parle pas de cette singulière progression de peines, qui place la bête immédiatement au-dessous de la femme : j'imagine que vous n'aurez fait qu'en rire; et si Platon peut devenir une occasion de scandale , c'est quand il statue longuement et disertement, dans sa République, que toutes les femmes seront communes à tous les citoyens. Ce n'est pas sans quelque répugnance que je mets sous vos yeux ce monstrueux délire d'un des plus illustres philosophes de l'antiquité : le scandale est ici d'autant plus réel, que le même dogme a été renouvelé plus d'une fois, et même de nos jburs. Mais il est juste d'ajouter que cette Immoralité, qui à la vérité est forte , est du moins la seule qui se rencontre dans Platon , dont les écrits respirent d'ailleurs la morale, non-seulement la plus pure , mais la plus élevée , et qui n'est jamais plus éloquent que quand il appelle l'âme de l'homme à la contemplation de ce modèle parfait dont elle porte en elle l'image, et de ces idées éternelles qui sont pour elle les miroirs de J'honnéteté et de la vertu. Lui-même eut une conduite conforme à ses principes -, et s'il s'est une fois égaré à ce point dans ses spéculations politiques , tout ce qu'il y a de meilleur à en conclure, c'est que la raison humaine sans guide est capable, même en morale , et même dans le plus honnête homme, des plus honteuses illusions.
Je laisse de côté ses jénârogynes, autrement Hermaphrodites, &ble cependant aussi ingénieuse qu'aucune de celles des Grecs , et qui a fourni à nos poètes la matière de petits contes assez gais et assez connus pour me dispenser d'en parler ici. Mais je puis ajouter à ce que vous avez entendu de sa métempsycose une autre distribution qui vous paraîtra plus plausible, comme allégorie morale, et qui lui sert à rendre compte à sa manière de l'origine des diverses espèces d'animaux. Le premier, l'homme, fut d'a-
■ Ce mot veut dire justice de Dieu : c*eit le titre dtin ouvrage de Leibnitt.
bord créé mâle dans tous les individus; maisoeuxqui furent médiaDta ayant été à la seconde période ehangéa en femmes, oomme il avait été prescrit, alors les individus de l'ua et de l'autre sexe qui n'avaient pas bien vécu sobirent è une troisième époque les métamorphoses suivantes : Les philosophes d^DUl es» prit léger, qui avaient cru pouvoir, par le seconra des sens, atteindre à la connaissance des ehoses In* teUectuelles , furent changés en oiseaux; ceux qui, négligeantl'êtudedeschoaesoéleBteSfnes'occupèrent que des objets terrestres, devinrent des quadrupèdes, et, parmi eux, les plus mauvais devinrent des reptiles; enfin les plus stupides forent condamnés à être poissons , comme indignes de respirer le même air que nous. Sans nous arrêter à ces transformations successives et sans cesse renouvelées , qui n'ont d'autre fondement que des analogies plaisamment morales , observons le seul résultat sérieux qu'on en puisse tirer : c'est que, dans le système de Platon, Fâme humaine , telle qu'il la suppose , mi-partie de la substance immortelle et de la substance mortelle , est incessamment répandue dans toutes les espèces animales, qui par conséquent ne diffèrent de l'homme que par la forme. Ce dogme est pris tout entier de l'école de Pythagore, el n'en est pas moins une des plus choquantes absurdités oà puisse tomber la philosophie, et une des contradictions les plus manifestes dans un philosophe qui nous avait d'abord dit de si belles choses sur l'origine de notre âme et sur sa destination.
L'ordre et la méthode ne sont sûrement pas pour Platon au nombre des mérites et des devoirs; car sa métaphysique, et sa physique, et sa musique, ef èa physiologie , et ses mathématiques , sont indifiëremment semées dans ses livres de la Répub&que et des Lois. Tout est pêle-mêle dans ses ouvrages; ce qui n*empêche pas que la lecture n'en soit agréable , parce qu'il jette sur tous les objets une étonnante profusion d'idées , la plupart très-hasardées , et souvent même fausses, mais toujours plus ou moins séduisantes , ou par une imagination qui exerce celle du lecteur, ou par l'attrait d'un style orné et fleuri, ou par le piquant de la controverse et du dialogue. C'est peut-être le plus bel esprit de l'antiquité et celui qui a parlé de tout avec le plus de facilité et d'agrément. Aussi les poètes et les orateurs les plus célèbres chez les Grecs et les Romains avaient sans cesse dans les mains ses nombreux écrits , et ne se cachaient pas ou se glorifiaient même du profit qu'ils en tiraient. On sait quelle vénération avait pour lui Cicéron, qui le traite toujours d'homme divin, et qui ne connaît pas de plus grande autorité que la sienne; et nous apprenons de Plutarque que ce fut
ANCIENS. — PMILOSOPHIR-
la todnre de Platon qui détemf oa Démosthànes au genre d^éloqoenoe politique quil adopta, oeloi qui eoasiste à préférer en toute oecaeîoa œ qui est honnête et glorieux; et tel est en effet, si vous tous en souvenez, le principe de toutes ses harangues. Si Ton cherche ce qui put donner à Platon cette puissante influence qu*il exer^ longtemps sur les plus grands es(mts, on verra que ce ne pouvait être que la partie morale de sa philosophie , sans comparaison la meilleure de toutes, parce qu'elle est noble, insinuante , persuasive , accommodée à la nature humaine, et la dirigeant toujours^ vers le bien dont elle est capable, sans la rebuter par la morgue et la roideur du stoïcisme. Personne , parmi les païens , n'a mieux parlé de la Divinité et de nos rapports avec elle. On croit à la vérité que les livres des Hé> breux qui font une partie de nos livres saints ne lui olDt pas été inconnus; et ce qui peut appuyer cette conjecture, c'est qu'ils étaient assez répandus en Egypte lorsque Platon y voyagea, puisqu'il ne s'éeoula guère qu'un siècle depuis lui jusqu'à Ptolémée Phiiadelphe, que la célébrité des écrits de Moïse et le désir d'enrichir la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, formée par son père, engagèrent à faire traduire en grec les livres sacrés des Hébreux. Ce qui vient encore à l'appui de cette opinion , c'est la conformité frappante des idées de Platon avec celles de l'Écriture sur l'inévitable jugement de Dieu , sur sa présence à toutes nos actions et à toutes nos pensées; oûnformité qui va même jusqu'à celle des expressions et des phrases; témom ce passage des Psaumes,
« Si je m'élève Jusqu'aux deux , vous y êtes ; si je descends dans les profondeun de la teire, je vous y trouve % »
et celui de Platon , dans le dixième livre des Lois,
- « Quand vous seriez assez petit pour descendre dans les profondeurs de la terre, ou assez haut pour monter dans le dd avec des ailes» vous n'échapperez pas aux regards de Dieu. '(Pageess, B.)
U est possible que Platon et le psalmiste se soient rencontrés ; mais la rencontre est remarquable. Au reste, c'est dans ce même livre des Lois que Platon établit et justifie la Providence par des moyens puisés dans la plus saine philosophie. Il prouve très-bien que l'in fférence ou l'impuissance à l'égard des choses humaines sont également incompatibles avec la nature divine , et il est le premier chez lequel on trouve cet argument invincible, que l'homme, qui ne peut jamais voir que les accidents de l'individu et du temps, c'est-à-dire, ce qui est partiel et pas-
* PUttme I3S, V. S; AaMS, Propkét. ix , s.
sager, ne saurait être juge compétent du dessein de Dieu, qui doit nécessairement rapporter et subordonner le particulier au général , et le temps à l'éternité.
Il n'y a en philosophie aucune réponse possible à cette démonstration : il n'y en a que dans l'athéisme, qui n'est point une philosophie; et l'on s'attend bien que Platon ne doit pas aimer les athées. Il est même, dans sa législation, très-sévère à leur ^ard, et d'autant plus que la justice divine est la première base de toutes ses lois criminelles et dviles, et que le sacerdoce et le culte sont chez lui au premier rang dans l'ordre politique; en quoi Platon ne diffère d'aucun législateur ni d'aucun gouvernement connu depuis l'origine des sociétés : ce n'est pas en ce point qu'on peut le trouver novateur ou romanesque. Quant aux athées, void ses paroles , à l'article des lois contre l'impiété :
> Panni ceux qui nient la Divinité, il en est qui, par une suite de leur bon naturel, s'abstiennent de mal faire et vivent bien; il en est qui ne dicrchent dans celte opinion qu'une sauvegarde à leurs passions et à leurs vices : les uns et les autres sont plus ou moins nuisibles à l'ordre public. Les premiers seront punis de dnq ans de détention ; et pendant ce temps Us ne verront que les magistrats changés de l'inspection des prisons, et qui les exhorteront à rentrer en eux-mêmes et h revenir au bon sens. Bs seront ensuite mis en Uberté; mais, s'ils se rendent de nouveau coupables du même crime, ils seront mis h mort. Les antres senmt condamnés à une prison perpé- HueDe, et Kgré& leur mort, ils seront privés de sépaltare et jetés hors du territoire de la république ■• »
L'on ne sera pas surpris de cette rigueur, ai l'on se rappelle combien tous lea gouvernements de la Grèce étaient ennemis de l'irréligion , et que les deux ou trois sophistes qui manifestèrent une opinion contraire à l'existence des dieux n'évitèrent le supplice que par un exil volontaire. Les Romains, encore fort étrangers à toute espèce de philosophie lorsqu'ils firent leurs lois, ne supposèrent pas apparemment que l'on pût nier l'existence de la Divinité, puisqu'en ordonnant des peines capitales contre le snerilége et l'impiété ils ne firent aucune mention de l'athéisme , qui pourtant , vers les derniers temps de la république, et à l'époque de l'extrême dépravation des mœurs, devint commun chez eux, comme chez les Grecs , mais de la même manière que parmi nous; c'est-à-dire que la Divinité était plutôt oubliée ou méconnue par inconsidération que niée par conviction. Il y eut pourtant cette différence, que Rome n'eut point de professeurs d'athéisme proprement dits, et que la France et l'Europe en ont eu ,
< Cecln'oaqu*une analyse. -Voyez le texte grec, page 9flO.
dont plusieurs même , dans les deux ^derniers siècles , pérrrent du dernier supplice. Malgré ces exemples, et Tautorité de Platon , qui en toute autre chose est fort loin d'une rigueur outrée, mon avis, si j'étais obligé d'en avoir un, ne serait jamais pour une peine capitale; mais il ma semble que l'on pourrait dire à celui qui professe ouvertement l'athéisme : Votre doctrine est contraire à tout ordre social, et vous êtes par conséquent très-coupable de n'avoir pas du moins gardé pour vous seul une opinion qui ne peut faire que du mal. Dès que vous l'avez fait connaître, vous ne pouvez plus vivre sous nos Jois , dont vous méconnaissez le premier principe. Retirez:Vous donc de notre territoire, et allez vivre là où l'on voudra vous souffrir.
« Toute impiété, dit Platon, a Terreur pour principe. » ( P. 945. )
C'est directement l'opposé de la doctrine de nos jours , qui tient pour premier axiome , que toute religion est une erreur. Il paraît que Platon , d'ailleurs si doux et si indulgent, ne pouvait tolérer l'irréligion. On s'en aperçoit au commencement de son dixième livre des Lois, où il se propose de convaincre l'impiété comme absurde, avant de la condam- .ner comme criminelle.
« Quoiqu'il ne soit pas possible, dJt*ii, de ne pas baSr les impies, et de ne pas s'élever contre eux avec véhémence, tâchons cependant de contenir notre indignation, et de raisonner avec eux le plus paisiblement qu'il nous sera possible.» (P. 947.)
Et c'est ce qu'il fait : mais plus ces raisonnements sont plausibles, plus on en peut conclure qu'on n'eût pas ainsi laissé raisonner de nos jours un si grand ennemi de l'irréligion ; et que , s'il fut assez heureux pour échapper aux deux tyrans de Syracuse , il n'aurait pas échappé aux tyrans de notre révolution.
L'article des femmes est toujours celui où Platon est le plus malheureux. Il veut les faire élever dans les mêmes exercices que les hommes, et qu'elles portent les armes comme eux. Sa raison est qu'il n'y a de différence d'un sexe à l'autre que celle de la force ; en quoi d'abord il se trompe beaucoup : mais en admettant même cette assertion, dont on prouverait aisément la fausseté, comment un philosophe tel que lui n'a-t-îl pas fait attention aux conséquences aussi nombreuses qu'importantes qui résultent de cette seule disparité de constitution physique? Comment n'a-t-il pas vu qu'il serait inconséquent et absurde, dans l'ordre naturel, que cette disparité si marquée fût un accident isolé, et qui ne tînt pas à une disparité bien plus entendue de moyens, de fonctions et de devoirs, qui enrichissent à la fois les deux sexes , précisément par l'oppo-
sition et la compensation de oe qui manque à cfaa* cun d'eux? Ce qui lui manque , à lu! , c'est la liaison des idées : s'il l'avait consultée avec plus d'attention , et s'il eût rempli ce premier devoir du philosophe, d'analyser d'abord parfaitement le réel avant de chercher le possible, d'où il résulte le plus souvent que ce qui est n'est autre chose que ce qui doit être; s'il eût suivi cette marche dans l'examen des différences spécifiques des deux sexes , et de l'action réciproque du physique et du moral dans tous les deux, il aurait bien autrement encore adoré cette Providence bienfaitrice dont il parle d'ailleurs si bien, mais qu'il était loin d'avoir assez étudiée. Cette étude, au reste, devait être un des grands avantages de ceux qui ont eu le secours inappréciable ^e la révélation : eux seuls peuvent savoir qu'iln'y a ici de vraie philosopliie (pour parler humainement), ou pour mieux dire, qu'il n'y a de vraie sagesse^ue dans ces simples paroles du Créateur, lorsqu'il voulut faire une compagne pour Adam , et que pour la lui donner, il la tira de sa propre chair : // n'est pas bon que l'homme soit seul. Et Platon ne s'aperçoit pas que, dans son système, l'homme, avec une femme, serait encore seul. Heureusement oe système est totalement impraticable '. Aussi un philo* sophe révolutionnaire s'est-il empresséde l'adopter, il y a quelques années. Il n'a pas £ut plus fortune chez lui que chez Platon ; mais je suis fâché que ce soit Platon qui fe lui ait fourni.
On a emprunté de ses traités des Lois deux autres articles fort différents, et qui font partie de la dernière constituti(Ni firapçaise : l'un fort sensé, la justice arbitrale, dont je crois que Platon est le premier auteur, mais qui a été rarement usitée ; l'autre encore très-problématique, la révision décennale des lois : celui-là pourrait être le sujet d'une discussion qui n'a rien de commun avec les matières qui nous occupent.
Au reste , si l'on veut une preuve du peu d'aecord qui règne dans la politique de Platon , bien plus encore que dans sa métaphysique , il suffira de remarquer ce qu'il dit dans son dialogue intitulé l'Homme politique * , et ce qu'il prescrit ensuite dans sa République et dans les lois qu'il lui donne. Voici les propositions qu'il établit dans son dialogue :
« La politique est Tart de commander aux hommes, de conduire la chose publique : cet art est une science, et une science très-rare et très-difficile , qui ne peut appartenir, dans chaque état, qu'à un homme ou deux, ou du moins à très peu d*hommes. C'est donc une science qu'on peut appeler royale. D'où il suit que le meilleur de tous les
> Condorcet
* Ëdition grecque d^ citée, page 53S.
gouTeroements est la monarcbie» et le plus mauTais de tous la démocratie , comme étant le plus éloigné du premier. Quant à celui qui est entre les deux, et qu'on nomme aristocratique, c'est-à-dire le gouremement des meilleurs ou du très-petit nombre, il ne Tant pas le monarchique , mais il vaut mieux que le démocratique. «
Platon développe ensuite avec une très-grande force tous les vices et tous les dangers du pouvoir de la multitude » et refuse même le nom de politique à toute administration qui n*est pas celle d'un seul , parce que Fadministrateur , à moins d'être roi , est plus ou moins subordonné aux caprices de ceux qu'il gouverne. Sans entrer dans un examen qui nous serait ici étranger, j'observerai seulement que les conséquences de Platon ne découlent point du tout de ses principes , et que , quand la science de gouverner ne pourrait résider que dans un seul gouvernant, ce qui est très-faux, il ne s'ensuivrait pas du tout que le gouvernant dût avoir cette science, qui certainement n'est ni une attribution ni im héritage. Il n'est pas plus vrai que la politique appartienne exclusivement ni même éminemment à celui qui gouverne seul , sous quelque nom que ce soit : et ici les faits parlent plus haut que toutes les théories; car, à ne consulter que l'histoire, je ne sais si, au jugement des connaisseurs, on trouverait dans quelque monarque que ce soit, à plus forte raison dans une suite de monarques , ime politique plus admirable que celle du sénat romain jusqu'au temps des Gracques , ou du sénat de Venise jusqu'au dernier siècle. Que serait-ce , si je faisais entrer ici en ligne de compte les ministres, qui non-seulement ne gouvernaient pas seuls, mais qui avaient à combattre à la fois et le roi et la nation , tels , par exemple, que Richelieu et Ximenez, regardés imiversellement comme deux politiques du premier ordre ? Toutes ces méprises font assez voir que ce n'est pas sans fondement que j'ai reproché à Platon le dé&ut de logique, qui en effet tient de fort près, pour l'ordinaire, à la viyacité d'imagination. II pose beaucoup trop légèrement ses principes , et les conséquences deviennent ensuite ce qu'elles peuvent; et, comme elles ne le font jamais revenir sur ses pas , du moins dans un même ouvrage, il s'en tire par des subtilités qui, à la fin, le mènent très-loin du point d'où il était parti.
Mais ce qui est le plus étonnant, c'est qu'immédiatement après ce traité où il vient de faire un éloge exclusif de la monarchie, viennent les livres de sa République, qui n'est autre chose qu'un mélange de beaucoup d'aristocratie et d'un peu de démocratie, et, pour tout dire, line espèce de commimauté philosophique, comme Sparte était une
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communauté militaire; a?ec cette diflGÉrence, que Sparte , au moyen de l'injure faite à l'humanité dans ses esclaves appelés ilotes , et de son empire tyrannique sur ses sujets qu'elle appelait alliés, pouvait subsister par la force de ses institutions guerrières ; et qu'au contraire la Bépublique de Platon ne donnant des armes qu'à une partie des citoyens , qu'il appelle les gardiens, et s'en rapportant d'ailleurs à leur éducation et à leur sagesse, sans donner au reste du peuple aucun contre-poids contre leur puissance, il était plus que probable que les gardiens pourraient, quand ils le voudraient, devenir des loups, et dévorer le troupeau, au lieu de le garder. Je ne me pique nullement de connaissances en ce genre; mais toutes les fois que je lis des philosophes qui se font législateurs , je me rapelle toujours ce vers d'une de nos comédies ,
le vois qu'un philosophe est banvais politique';
et je serai toujours porté à croire qii'il en est de cette science comme de toutes les autres qu'on appelle pratiques, pour les distinguer de celles qui se bornent à la spéculation : je veux dire que , comme il faut avoir manié l'instrument pour être artiste, il faut (qu'on me passe le terme) avoir manié des hommes pour être politique. La machine du gouvernement, la plus compliquée de toutes, est, encore bien plus que les autres, sujette à l'épreuve des frottements et des résistances, pour être bien connue, parce que les frottements et les résistances ne se trouvent ni sous la plume ni sous le crayon. Aussi , pour peu qu'on veuille étudier l'histoire , on verra que nul homme, excepté Lycurgue, n'a fait un g6uvernement; et l'on pourrait assigner les mo* ti& de cette exception , qui sont connus, et ajouter que ce gouvernement n'était pas bon , puisqu'il ne l'était que pour quelques milliers de Spartiates. Et qui donc a fait tous les autres gouvernements, et les a maintenus plus ou moins de temps au milieu de leurs inévitables variations? Les deux seuls législateurs du monde , le temps et l'expérience , ou , en d'autres termes , la force réunie des hommes et des choses, qui, dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physique, tendent toujours, malgré des oscillations et des secousses, à se reposer dans l'équilibre.
C'est dans les deux dialogues qui ont pour titre Akibiade que l'on remarque les rapports les plus prochains de l'école de Platon avec celle des moralistes chrétiens. CesC là que Socrate donne les premières leçons de conduite à ce jeune Athénien à peine sorti de l'adolescence, et déjà rempli d'espérances présomptueuses. Il lui démontre que la haute opinion
COURS DE UTTËRATURE.
qu'il parait avoir de lui-mêineY fondée sur sa naisaanoe, sa beauté, ses richesses, son esprit, n'est qu'une illusion et un danger. Il lui enseigne à regai^ der la vertu , non-seulement comme le premier des devoirs, mais comme le premier des moyens, ou plutdt comme le seul qui puisse faire employer utile* ment tous les autres. Pour arriver à la vertu , le premier pas est la connaissance de soi-même, c'est-àdire des dé&uts et^es vices de la nature humaine, qui sont la source de tous ses maux; et ces vices sont principalement l'ignorance et l'oi^ueil : et , comme la source de toute vérité et de tout bien est en Dieu, c'est de la manière d'honorer et de prier Dieu que Socrate fait dépendre cette sagesse qui consiste à se connaître soi-même. Il importe d'observer ici que, dans ces deux dialogues, c'est toujours de Dieu qu'il parle , et non pas des dieux : il établit que ce qui est agréable à Dieu , ce n'est pas la multitude et la pompe des sacrifices, mais la disposition du cœur et la pureté des voeux qu'il forme ; qu'il faut surtout bien prendre garde à ce qu'on demande à Dieu, parce qu'il nous punit souvent, en exauçant nos vœux, de Tofifense que nous lui faisons en les lui adressant. En conséquence, il approuve cette formule de prière à Dieu , comme la meilleure de toutes > :
« Donnez-nous ce qui noos est boDy même quand nous ne le demanderions pas ; et reftasez-nons ce qoi est mauvais, même quand nous le demanderions. »
Enfin, sur ce qu'Alcibiade lui dit qu'il espère acquérir la sagesse, si Socrate le vent, il répond :
« Vous ne dites pas bien : dites, SI Dieu le vent »
Et en ^et , c'était une des phrases, qu'on entendait le plus souvent dans la bouche de Socrate , et qui est la phrase des chrétiens, s'UplaU à Dieu. Dans un autre dialogue intitulé Ménan, il établit que ce n'est pas l'étude de la philosophie qui peut donner la vertu , mais que la vertu ne peut venir que de Dieu seul.
C'est dans ce même dialogue qu'il soutient que notre esprit , en apprenant , ne fait que se ressouvenir ; et il devait être d'autant plus attaché à ce dogme, que c'était une conséquence de celui de la transmi* gration successive des âmes. Mais c'était une erreur née d'une erreur : ce qui pouvait la rendre spécieuse, surtout pour un homme d'une conception aussi prompte que Platon, c'est cette avidité du vrai , et cette vivacité du plaisir que ressent notre âme par rapercevance de la vérité, sentiments naturels à l'homme, quoiqu'ils aient plus ou moins de force dans chacun, suivant la di£féreoca des facultés mo-
< OCte prière est d'an ancien poste giec, et ae trouve dans
raies , et qui ont servi un moment à mettre en crédit les idées innées dans la philosophie moderne , qui bientôt y a renoncé à mesure qu'elle s'est perfectionnée. Pour prouver cette prétendue réminiscence , l'interlocuteur Socrate interroge un esclave qui n'a aucune connaissance de la géométrie, et le conduit de questions en questions à résoudre le problème du carré double; ce qui peut être une fort bonne méthode pour enseigner de façon à donner de l'exerdce à l'esprit , mais ce qui ne prouve nullement que Tesprit se ressouvienne de ce qu'il découvre. Platon ne s'est pas aperçu que cette découverte n'est pas un souvenir de l'esprit, quoiqu'elle en soit l'ouvrage; mais qu'elle est le produit du rapport exact des idées, considérées attentivement par la faculté pensante qui procède du connu à l'inconnu. C'est ainsi que, sans connaître aucune méthode algébrique , on résout de petits problèmes d'algèbre seulement en combinant dedifférentes manières la quantité qu'on cherche avec les quantités données. A mesure* que vous écartez les r^ultats fiiux , vous approchez du véritable, que vous trouvez un peu plus tard que vous n'auriez fait par les procédés de la science; à peu près comme Pascal devina par ses propres calculs les premières propositions d'Ëudlde.
Cette subtilité d'argumentation qui nuit à la justesse es$ une des causes principales des fréquentes erreurs de Platon. Ainsi , par exemple, pour faire voir que la ùacxûté intelligente a la prééminence dans l'homme, et que l'âme doit commander au corps, il se laisse aller à un flux de dialectique, qui le mène jusqu'à conclure que l'homme n'est rien qu'une âme : ce qui est.évidemment faux ; car alors il serait une intelligence pure ; et l'homme est un animal dans lequel le corps même a ses lois , comme l'âme, et la dépendance mutuelle de l'un et de l'autre est même une des merveilles de la sagesse créatrice, et aussi une de celles qtie les anciens ont le moins approfondies. Cette erreur n'a pas , il est vrai, des suites graves dans la doctrine de Platon , où elle n'aboutit pour ainsi dire qu'à une figure de style , à une exagération oratoire pour exalter l'âme et déprimer le corps. Mais c'est toujours un mauvais moyen, même avec une bonne intention , et c'est surtout en philosophie que qui prouve trop ne prouve rien , d'auunt plus qu'en partant d'un faux principe vous tombez aussitôt dans le filet des fausses conséquences , dont vous ne pouvez plus sortir avec tout adversaire qui saura vous y envelopper. Un interiocuteur habile qui, en réfutant ici Platon dans la personne de Socrate, lui aurait démontré, non-seulement que rhomme est un composé de corps et d'âme , mais même que les besoins du corps, dont la conserva-
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tion est confiée à Tâme , sont par conséquent des lois pour elle-même, qu'elle ne peut violer sans attenter à la nature de Fhomme, qui est celle d'un animal , et par conséquent sans désobéir à Dieu , qui en est fauteur, aurait pu rétorquer contre Socrate ses propres arguments, jusqu'à l'embarrasser beaucoup, même sur cette excellence de la substance pensante, qui est pourtant une vérité , et une vérité nécessaire. Aussi tout ce que je prétends inférer de cette obse^ Tstion , c'est que , dans des matières si importantes , il n'y a point d'erreur indifférente, et qu'il faut se garder soigneusement de l'enthousiasme, même en morale comme en toute autre chose. La mesure du bien est ce quMl y a de plus essentiel dans le bien ; et le siède qui va finir fera époque dans tous les siècles, pour leur avoir enseigné, par un mémorable exemple , que l'enthousiasme de la philosophie, le fanatisme de la raison, sont capables de faire plus de mal que tout autre enthousiasme et tout autre fiinatîsme, précisément parce que la raison et la philosophie sont en elles-mêmes de très-bonnes choses , et que l'abus du très-bon , suivant un vieil axiome, est très-mauvais.
Mais rien n'a feit plus d'honneur à Socrate et à Platon que la guerre oinniâtre qu'ils déclarèrent totis deux aux sophistes de leur temps , et que le disciple poursuivit avec courage, quoiqu'elle eât coâté la vie au maître. Ces sophistes tels que nous leâ voyons aujourd'hui dans les écrits de Platon ne nous paraissent qu'impudents et ridicules; mais la vogue et le crédit qu'ils eurent un certain temps prouvent que leur charlatanisme ne lûssait pas d'être contagieux , surtout chez un peuple qui, entre autres rapports avec le peuple firançais, avait particulièrement celui de se piquer d'esprit par-dessus tout, et de mettre ainsi au premier rang dans l'opinion ce qui, dans les choses et dans les hommes , ne doit jamais être qu'au second , puisque l'honnêteté doit être partout au premier. On peut juger de la jactance d'un Protagoras , d'un Goiigias , et d'une foule d'autres qui se vantaient d'être prêts à répondre sur-lechamp à toutes sortes de questions , de soutenir le puur et le contre sur toutes sortes de sujets, et de fournir des arguments pour démontrer le faux et infirmer le vrai en tout genre. Il fiillait bien que cette grande science, qni en bonne police n'est qu'un grand scandale* et aux yeux du bon sens une grande Ineptie, ne fût pas sans attrait , au moins pour les jeunes gais, puisque ceux qui la professaient yga* gnèrent de la célébrité et des richesses , quoiqu'elle oa lût pas sans inconvénient pour les professeurs eux-mêmes, puisque phisiean furent mis en Justice et condamnés à dès amendes ou à l'exil, et qae
les livres de Protagoras, qui avait mis la Divinité en problème, furent brûlés sur la place publique d'Athènes. Mais cette animadversion des magistrats n'avait lieu que sur les matières qui touchaient à la religion, la seule chose que les Grecs ne permissent pas de tourner en controverse. Du reste , les sophistes avaient toute liberté, et l'on conçoit sans peine que des leçons de cette nature pouvaient être du goât de la jeunesse, toujours si disposée à regarder toute nouveauté comme un bien , et toute espèce de firein comme un mal. Aussi courait-elle en foule à la suite des sophistes, qui allant de ville en ville, mettaient partout à contribution la curiosité et la crédulité. L'on sait que c*est là le fonds sur lequel les charlatans en tout genre ont placé leur revenu, dans tous les lieux et dans tous les temps ; et c'est peut-être le seul qu'on n'ait jamais pu appeler un fonds perdu. Il était très-fructueux pour ces maîtres nouveaux, d'autant plus courus qu'ils se faisaient payer plus cher, comme c'est la coutume; mais qui pourtant , s'ils faisaient des dupes , l'étaient quelquefolseux-mêmesdeleursdiscipleSftantceux-ci profitaient bien de leurs leçons. Aulu-Gelle en rapporte un exemple que je crois pouvoir citer comme assez amusant pour égayer ui^ peu le sérieux continu des matières que nous traitons.
Un jeune homme, nommé Évathle,. qui se destinait au barreau , avait £ut marché avec Protagoras pour apprendre de lui toutes les finesses de la plaidoirie et de la chicane , moyennant une certaine somme, mais sous la condition qu'il n'en payerait d'abord qu'une moitié , et ne serait tenu de payer l'autre qu'après le gain de la première cause qu'il plaiderait. Le jeune avocat, bien endoctriné, ne se hâte pourtant pas de mettre ses talents à Tépreuve , et , quoique pressé par son maître ,<qui avait le double intérêt de faire briller son dbciple et d'en être payé, il diffère toujours d'entrer en lice, jusqu'à ce qu'enfin le sophiste impatienté le fait assigner sur sa promesse écrite, et, se croyant sûr de son fait, débute ainsi devant les juges, d'un ton triom- I^nt, et avec Tasâurance d'un mattrequi va confou'» dre un écolier :
« De quelqae manière que cette affidre soit jagée, mon déUtear ne peut manquer d*être obligé an payaneot ; car de deux cboêes Tane : on Aperdra sa cause^ et, en coiisé> qnencede votre arrêt , il fkat qu'il me4iaye; oo il la gagnera, et dès lors sa première canse^ant gi^inée , il s'ensuit encore qa'll doit me payer. »
Grandes acclamations. Le jeune homme se lève à son tour, et du ton le plus tranquille :
« J'accepte , dH-il à son maître, cette même alteniatiTe comme le vrai fondement de toute cette cause , et eomne
ua moyen péremptoire en ma fayeur : car de deux dKMes Tune : ou la sentence me sera favorable, et dès lore je ne TOUS dois rien ; ou elle me sera contraire, et dès lors nta première cause est perdue , et je suis quitte. »
Le rhéteur resta muet , et les juges interdits trouvèrent la cause si épineuse et si équivoque, qu'ils refusèrent de prononcer.
Tai conté ce trait pour vous donner une idée, nonseulement de cet art sophistique, mais de ce qui le fit valoir chez les Grecs : c*était surtout le faible qu'ils eurent en tout temps pour les arguties, pour tout ce qui est subtil et délié, pour tout ce qui brille et échappe à l'esprit, comme l'éclair aux yeux. Ce goût est d'autant plus à remarquer en eux , qu'ils ne le portèrent point dans l'éloquence ni dans la poésie , chez eux recommandable surtout par une Baine simplicité. Mais il dominait dans l'esprit social et dans le commerce de la vie civile. On en a des preuves sans nombre dans tout ce que les lettres anciennes nous ont transmis. Ici , par exemple , il est clair qu'on abusait de part etd'autre d'une équivoque qui tombait sur-le-champ, en distinguant ce que le bon sens devait distinguer. 11 était clair que le procès pour le payement devait d'abord être séparé de cette première cause dont le gain éventuel devait motiver ce payement même ; sans quoi l'engagement réciproque n'aurait eu aucun sens : aucun des contractants n'aurait rien stipulé d'obligatoire; chacun des deux aurait promis le oui et le non; ce qui répugne. II s'ensuivait que, jusqu'à cette première cause, qui ne pouvait pas être celle du payement, le jeune homme, en aucun cas, ne devait rien , grâces à la négligence du maître, qui, en acceptant un payement conditionnel , n'avait pas eu la précaution nécessaire de fixer l'époque où cette condition devait être réalisée , sous peine de payer dans le cas même où elle ne le serait pas. Faute de cette clause, le jeune homme n'était tenu à rien; et tout restait égal , attendu qu'en ne faisant point usage des leçons qu'il avait reçues, s'il gagnait d'im côté la moitié de la somme promise, de l'autre il perdait ce qu'il aurait pu gagner dans les tribunaux; et comme cette seconde moitié devait être, du consentement du mattre, le prix dii succès de ses leçons, rien ne lui était dû dès que ce succès n'avait pas Heu , puisque lui-même . avait consenti que l'un fût le prix de l'autre.
Ce qu'il y a de bon , c'est que les juges , quoiqu'ils n'eussent pas su écarter un dilemme également sophistique de part et d'autre, et qui ne pouvait pas être la solution du procès, puisque c'éuit le procès même qui faisait du dilemme un argument contradictoire dans les termes, au fond cependant jugèrent comme nous jugeons ; car, en ne rendant au-
cune sentence, ils donnaient, par le fait, gain de causé au jeune homme, puisque ne rien prononcer sur une demande en payement, c'est dispenser de payement celui qui est actionné comme débiteur.
Cette historiette a pu vous divertir, parce qu'ici du moins le sophisme est lié à quelque chose de réel ; mais vous ne verriezqu'un excès de sottise, d'autant plus digne de mépris qu'elle affiche plus de prétention , dans cette foule de subtilités puérilement captieuses qui faisaient le fond de la doctrine de ces sophistes qui figurent dans les dialogues de Platon. Ce n'est que chez lui qu'on peut les entendre avec quelque plaisir, parce qu'il a eu l'art de les présenter avec des formes comiques, comme les casuistes des Provinciales de Pascal. C'est précisément leur sérieux qui les rend plus fous ; et il n'est pas douteux que le Molière de Port-Royal n'ait pris pour modèles les dialogues de Platon sur les sophistes , d'autant qu'il n'y avait pas d'auteur ancien qui fût alors lu , cité et célébré autant que Platon dans la bonne littérature française. Un des premiers essais de Racine fut la traduction d'un morceau de cet illustre Grec, et la Fontaine en était naïvement enthousiaste, comme de Baruch. Il est certain que cette ironie de Socrate, qu'on n'a pas vantée sans raison, joue ici un rôle tr^-avantageux. Il conunence toujours avec ses sophistes comme il faut commencer avec les sots glorieux et les bavards importants dont on veut tirer parti dans la société. Il a l'air et le ton d'un humble écolier qui veut s'instruire, et, pour les rassurer contre son nom , et mettre à l'aise toute leur impertinence, il feint d'abord une sorte d'étonnement qu'ils ne manquent pas de prendre pour de l'admiration , quoique pour tout autre qu'eux il laisse per^ cer un mépris froid et piquant , qui bientôt devient très-gai à mesure que nos rhéteurs encouragés débitent plus librement toutes les inepties de leur science. Alors Socrate , usant de la permission de les interroger, et argumentant sur leurs réponses avec cette finesse qu'on peut se permettre dans des questions firivoles, pour confondre la vanité et l'ignorance de docteurs de cette espèce, lesi fait tomber à tout moment dans les contradictions les plus absurdes et les conséquences les plus folles «jusqu'à ce qu'enfin ils se sentent assez humiliés par le rire des auditeurs pour prendre de l'humeur contreiai« et que, se taisant de confusion, ils lui laissent là parole. Il ne s'en sert que pour ramener la phlloso* phie à son véritable but , à des vérités utiles et morales; car c'est toujours là qu'il en revient, et il ne veut décrier ces sophistes devant la jeunesse que pour la garantir de leurs séductions, et lui ins- 1 pirer le goût des bonnes études et l'amour du de-
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voir et.de la yertu. Mais on ne peut rien détacher de ces dialogues : e'est un tissu où tout se tient ; et , pour en sentir l'adresse et l'heureux |urtiflce, il faut le suivre d'un bout à l'autre : et je ne sache pas gne cette partie des ouvrages de Platon, qui , pour être bien rendue en français , demanderait beaucoup de facilité, de précision et de grâce, ait jamais été parmi nous traduite comme elle devait l'être. Ce ne sont guère que des savants qui ont travaillé sur Platon, et pour le traduire il faut plus que de la sdence : cdle-ci même n'a réussi que fort médiocremait à faire passer dans notre langue les morceaux les plus sérieux des écrits de Platon , ceux qui regardent la politique et la métaphysique.
C'est, en e£fet, dans la partie sérieuse et didactique, et dans les résumés moraux* des dialogues de Platon, que Ton peut plus convenablement prendre quelques morceaux qui justifient ce que j'ai dit de cette surprenante conformité de sa morale avec celle des chrétiens. Ainsi, par exemple, lorsque, dans son Gorgias, il a mis à bout ce vieux rhéteur, et son jeune admirateur Caliiclès, dont l'un £ût de la rhétorique un art d'imposture, et l'autre confond absolument le pouvoir et Pautorité avec la tyrannie, Soerate termine ainsi , de manière à ce que vous croiriez presque entendre un prédicateur de l'Église , si ce n'est que le ton de l'un est plus oratoire, et l'autre plus philosophique; mais les idées sont les mêmes.
« Pour moi, Caliiclès (p. 35S ) , je ooosidère comment Je poorrai, devant le flouvenin juge, loi présenter mon âme dans TéUt le plus sain. Méprisant les honneurs popuhûies, et attentif k la vérité, je tâcherai, le plus qu'il m*est possible , de vivre et de mourir honnête homme; et c'est à quoi j'exhorte aussi les autres autant qu'il est en moi. Je vous y invite vous-même, et vous rappelle k cette vie qui doit être id-baa ceUe de l'homme , et k cette e^>ècè de combat qui est vraiment odul de la vie humaine , et celui que l'homme doit soutenir de préférence à tons les autres. Cest là-dessus que je vous réprimande S vous qui oubliez qœ vous ne pourrez vous secourir vous-même quand vous serez jugé, et quand la sentence, dont je vous parlais tout à l'heure, vous menacera de près. Lorsque vous serez saisi et amené devant ce tribunal \ vous serez tremblant et mnet : cfest là que vous essuierez de véritables aflhmts,
« Sur cstteezpreisloa, qui est mtér8le,U font se souvenir de l'autorité que donnait la vielUesse chez les anciens, et du respect inviolable que les Jeunes gens étalent tenus de lui porter.
' C'est id odul de Minos, parce que, dans ce dialogue, tl 7 a un auditoire, et que Socrate se faisait un devoir de respecter le culte de ton pays , et de se conformer en puMlc an langsge conunun. Mais, dans les traités particuliers, où fiocnle et Platon parlent Uhremeot, Us disent d'ordinaire DiiD , ac6c , et rarement les dieu , si ce n'est quand la conteoverso les j force.
M HARra. — 10HB I.
et que vous serez véritablement humilié et maltraité > réellement frappé et souffleté. Peut-être ceci vous paraîtra un conte de vieille, et des paroles dignes de mépris : et ce mépris ne m'étonnerait pas si vous étiez en éUt d'opposer à ce que je dis quelque chose de meilleur et de plus vrai. Mais vous l'avez cherché et vous ne l'avez pas trouvé, et vous venez de voir qu'entre trois personnages tels que vous, qui passez pour les plus éclairés des Grecs , Poilus, Gorgias et vous, vous n'avez pu prouver qu'U fiUlût vivre d'une autre maidère que celle que j'ai démontrée êtie la phis avantageuse pour paraîtra à ce dernier jugement En eHbt, de toutes nos discussions, qu'est-ce qui est resté sans réponse et reconnu Irréfragable? Cela seul , qu'il font se donner de garde de fidra du mal plus que d'en sonlIHr; qu'U &ut travailler avant tout, non pas à être tenu pour honnête homme, maiaà l'êtra en effet, soit dans le public , soit dans le particulier; que si l'on a foit le mal, on doit &ï être puni ; et que , si le premier bien est d'être juste et irréprochable, le second est de recevoir ici la peine du mal qu'on a fait, et de devenir bon par le diàtnnent et le repentir; qu'il ûiut éviter d'être flatteur, ni pour soi-même, ni pour les particuliers, ni pour la multitude; et qu'enfin la rhétorique, comme toute autre chose, ne doit servir que pour la justice. Croyez-moi donc, Caliiclès, et marchez avec moi vers ce but : si vous y parvenez, vous serez henreuT , et dans cette vie, et après votre nM»t. A ce prix , laissezvous traiter d'insensé, et ne regardez pas connue un aflWmt, ai quelqu'un vous injurie ou vous frappe ; car vous n'éprouverez jamais rien qui soit véritablement à craindre tant que vous serez juste, honnête, et attaché à la pratique de la vertu. »
Après ces échantillons de la philosophie de Siocrate et de son disciple, j'aurais quelque peine et même quelque honte à vous en donner de celle dont ils s'étaient déclarés les ennemis, et qui était si loin d*en mériter le nom. Mais , comme il convient pourtant d'en faire au moins apercevoir ladistance, je me bornerai, ne fût-ce que pour varier, à vous citer un des arguments de ces écoles, entre mille autres tout semblables , qui en étaient l'exiercice habituel. On se proposait, par exemple, de prouver qu'il était faia qu'un rat pût manger des livres , ou du lard , ou du fromage ; et voici comme on s'y prenait:
« N'est-il pas vrai qu'un rat est une syllabe? »
On accordait cette ms^eure, et le mettre alors reprenait :
* Socrate venait de soutenir que les manvals traltanents qu'on essuie des tyrans et des hommes Injustes ne sont en effet des ligures et de vrais maux que pour celui qui les fait , et non pas pour celai qui les souffre; ce qui avait d'ahord causé une étrange surprise à Gorgias et à Caliiclès , mais ce qttll avait démontré de manière à les réduire à Tabsurde et an silence par les aveux qa*ll leur avait successivement arrachés, comme U va le rappeler ici. Ces notes «an reste, prouvent ce que Je disais tout à l'heure de la dUftculté d*extralre d'un écrit où tout se tient.
COURS DE LITTÉRATURB.
< Or, une syllabe ne maoge ni fifres , ni lard, ni fromage : donCj ele. »
Cela est, sans doute, prodigieusement ridicule; TOUS TOUS tromperiez cependant si vous pensiez que les Grecs, quoiqu'ils ne fussent pas sots, eussent en général pour ces sottises le dédain et la pitié qu'elles méritaient, et qu'elles trouvèrent à Rome quand elles y furent transportées dans les derniers temps de la république. Il y eut toujours dans le caractère des Grecs un fonds de frivolité que les Romains appelaient gracam levitatem^et dont leur sévérité naturelle ne put jamais s'accommoder, du moins jusqu'à l'époque de l'entière dégradation de l'esprit public. Cest ce qui fit chasser de Rome les philosophes grecs dans les plus beaux siècles de la république , non pas qu'ils fussent tous si décidément frivoles, mais tous donnaient plus ou moins dans le sophistique, c'est-à-dire dans l'argumentation des mots, sans en excepter même les plus graves de tous, les Stoïciens. S'ils furent bannis pareillement sous Domitien, l'on comprend bien que ce ne pouvait pas être pour la même raison; mais c'est que les philosophes étaient aussi mathématiciens , et que les mathématiciens étant en même temps astrologues et devins, ils étaient suspects et odieux aux tyrans , qui veulent bien qu'on raisonne mal ^ mais qui ne saursdent souffrir qu'on prédise, de peur que tout le monde ne croie ce qu'ils savent que tout le monde souhaite.
Ne vous imaginez pas d'ailleurs que ces ineptes sophismes se renfermassent dans des jeux d'esprit : non ; ils s'étendaient aux matières les plus importantes , soit dans Tordre moral , soit dans l'ordre judiciaire ; et avec ces abus de mots , rien n'était plus ni faux, ni vrai, ni juste, ni injuste; ce qui convient toujours merveilleusement à une certaine classe d'hommes , et alors la déraison passe à la faveur de la perversité. On en voit la preuve dans les livres de Platon ; où les sophistes mettent en avant les propositions les plus immorales, toujours en jouant sur les mots. On demandera peut-être comment il y avaît quelque embarras à pulvériser ces niaiseries scolastiques , qui devaient s'évanouir devant la simple définitiondestermesetla distinction natu* relie des idées. Mais d'abord la logique d'Aristote, qui est là-dessus d'un grand secours , n'était pas encore connue , et ne le fut qu'après Platon , dont Aristote fut le disciple. Jusque-là Tonne savaitguère attaquer les mauvais raisonnements par le vice de forme qui se trouvait en effet dans la plupart de ces sophismes dont on fit tant de bruit dans les écoles, qui dès lors sek'aient tombés d'eux-mêmes, au point de dispenser de toute réponse , puisqu'un
raisonnement vicieux par la forme est nécessaire* ment faux ; non pas qu'il ne puisse y avoir du vrai dans les propositions , mais parce que la démons-* tration entière est nécessairement mauvaise , faute de cohérence dans les parties qui la composent. De plus, il était reçu dans les écoles des sophistes (el ils avaient bien leur raison pour cela) qu'il fallait se tirer d'un argument tel qu'il était, sous peine de paraître vaincu; et c'est ce qui favorisait le plus cette lutte méprisable « où Ton n'était armé que de l'équivoque des termes. Aussi que faisait-on ? Souvent Ton rétorquait l'argument par une autre équivoque, c'est-à-dire l'absurde par l'absurde. Ainsi « pour achever le peu de détails que je me pei\netfl sur ces misères de Tesprit humain, et dont je demande pardon à la curiosité même, quoique voulant i un certain point la satisfaire, il y avait deux manières d'écarter le bel allument qui tout à Theure vous a fait rire. La première et la bonne était de distinguer la majeure en définissant les termes :
« Le mot rat est one syllabe, mri : la chose rai est une syUabe , non ; car un rat est on animal. »
£t dès lors il n'y a pas même de sens dans tout le reste , qu'on ne peut répéter qu'en éolatant de rire aux dépens du raisonneur. Mais cela était trop simple et trop sensé pour contenter des sophistes; et, 'pour ne pas demeurer court, on leur répondait dans leur genre :
« Un rat est one syUabe ^ or un rat mange des livres : donc une syllabe mange des livres. »
Et les deux arguments sont de la même force : Tua vaut l'autre. Rien ne ressemble plus ;à ce faussaire normand , à qui un autre faussaire montrait en justice une obligation où l'écriture du premier était si parfaitement contrefaite, que les experts n'osaient pas la démentir. Nieras-tu ton écriture? disait le demandeur. Je m'en garderai bien, répondit l'autre , je suis trop honnête homme pour cela, MeUs apparemment tu ne nieras peu non plus la tienne; et voici ta quittance • Et en effet, la quittance valait l'obligation.
En voilà bien assez et même trop sur cette matière ; et je terminerai cet article en m'arrêtent un moment aux deux morceaux de Platon les plus renommés peut-être, ou du moins les plus généralement connus , V Apologie de Sacrale, ou le discours qu'il prononça devant l'Aréopage, et le Phédon, dialogue fameux où quelques heures avant de boire la ciguë, le sage d'Athènes entretient de l'immortalité de Tâme ses amis qui l'admirent et qui pleurent. Ces deux morceaux se retrouvent partoutdans nos livres d'histoire et de philosophie : on les a
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ûiéme transportés sar la scène , quoique ce ne fût pas là leur place , comme on s'en est bien vite aperçu. Je dois donc dire peu de chose de ce qui est partout ; et j'observerai d'abord que dans ce^ ouvrages, les plus purs qui nous restent de l'auteur, il se rencontre pourtant quelques erreurs, dont les unes tiennent à son pytbagorisme, c'est-à-dire à ses chimères sur la transmigration des âmes, et les autres à ces illusions brillantes qui devaient plaire à son imagination. Je voudrais retrancher du Phédon cette argumentation subtilement erronée qui a pour objet de prouver que le vivant naU du mort, ce qui est également faux dans l'ordre physique et dans l'ordre intellectuel ; car, pour ce qui est des corps , rien ne peut naître sans germe; et pour ce qui regarde les âmes, il est prouvé en métaphysique qu'elles ne peuvent devoir leur origine qu'à Dieu même. Platon en convenait , puisqu'il les regardait, ainsi que nous, comme des émanations de la substance divine; mais il abusait des termes pour prouver que, l'âme immortelle passant d'un corps à un autre , chaque naissance était ainsi le produit d'une mort. On excusera plus aisément ce qu'il dit du cygne y et la comparaison qu'il fait de lui-même avec cet oiseau. Gomme ses amis s'étonnent de son inaltérable tranquillité et de la hauteur et de la force de ses pensées à l'approche du moment fatal , il tire de ce qui les étonne un nouvel appui pour la thèse qu'il soutient, que l'âme, en quittant le corps dont elle n'a pas été l'esclave , ne fait autre chose qu'être rendue à sa pureté originelle; qu'en conséquence il est tout simple qu'à rinstant de rompre ses chaînes corporelles elle paraisse s'épurer et se fortifier d'autant plus qu'elle est plus près de sa délivrance. C'est là-dessus qu'il ajoute qu'on se trompe beaucoup en prenant pour une plainte funèbre le chant du cygne, qui devient plus mélodieux quand l'oiseau va mourir ; qu'au contraire, cet oiseau étant consacré à Apollon et aux Muses, la beauté de ses derniers accents est une espèce d'oracle divin qui fait l'éloge de la mort , et nous apprend à n'y voir que l'entrée dans une meilleure vie. Tout ce passage serait charmant dans un poète , mais l'est un peu trop pour un philosophe, qui vouant à la vérité le dernier reste d'une belle vie et l'autorité d'une belle mort , n'y doit rien mêler de fictif et de fabuleux; et l'on sait que tout ce qu'on a dit du cygne est une fable. Mais il fallait bien que l'imagination de Platon , qu'on pouvait appeler lui-même le cygne de la philosophie, en adoptant ses fictions et son langage, se montrât partout et se servît de tout, quelque sujet qu'il traitât. Il ne s'en est abstenu que dans V Apologie, que l'on croit avec raison être à peu près le même discours de Socrate : dis»
cours qui avait eu un trop nombreux auditoire pour que Platon se permît d'en altérer en rien le carao* tère et les expressions, en sorte qu'il fut cette fois comme enchdné , et par le respect pour son maître , et par le respect pour le public.
On ne peut attribuer qu'à cette même effervescence d'esprit un dialogue (celui qui a pour titre Ion) destiné tout entier à prouver que la poésie n'est point un art , parce qu'elle ne peut être que Teffet dé l'inspiration et de l'enthousiasme, et que les poètes ne peuvent faire des vers que quand ils sont hors d'eux-mêmes. On voit que l'auteur a outré beaucoup trop une vérité commune, et que son opinion favo* riserait trop aussi ceux qui veulent à toute force que tous les poètes soient des fous; ce qui n'est pas plus vrai qu'il ne l'est que tous les fous sont poètes. C'est, comme si l'on disait qu'un athlète ou un danseur de corde n'est-pas fait comme un autre homme, parce que les mouvements de l'un et les efforts de l'autre vont au delà des facultés communes. Mais l'un et l'autre , hors de la lutte ou du théâ* tre, rentrent dans la classe générale, et la facilité même qu'ils ont à en sortir quand ils exercent leur art prouve que c'en est un réellement, et qui ne s'acquiert, comme tous les autres, que par une mé* thode et un travail qui se joignent aux dispositions naturelles.
Les discours de Socrate dans le Phédon seraient d'ailleurs admirables partout, mais le sont encore plus là où ils sont; car il n'est pas douteux que, si Platon les a écrits , c'est Socrate qui les a tenus , et il ne paraît pas qu'il ait été donné à aucun homme de voir plus loin par ses propres lumières, ni de monter plus haut par l'essor de son âme. Si l'on se rappelle que dans ce siècle un philosophe, d'ailleurs très' estimable s a condamné la salutaire pensée de la mort , qui est le plus grand frein de la vie, on n'en sera que plus frappé de ces paroles du Phédon, les premières de ce genre qu'on trouve dans toute l'antiquité :
4t Voulez-votts que je vous explique pourquoi le vrai phi* losophe voit la mort prochaine avec l'œil de l'espérance , et pourquoi il est fondé à croire qu'elle sera pour lui le com* mencement d'une grande félicité? La multitude rignore» et je vais vous le dire : c'est que la vraie philosophie n'est autre chose que l'élude de la mort , et que le sage apprend sans cesse dans cette vie , non-seulement à mourir, mais à être déjà mort* Car qu'est-ce que la mort? N'est-ce pas la séparation de l'âme d'avec le corps? Et ne sommes-nous pas convenus que la perfection de l'âme consiste surtout à s'affranchir le plus qu'il est possible du commerce des sens et des soins du corps, pour contempler la vérité dans Dieu ? Ne sommes-nous pas convenus que le plus grand
' Yauvenargnes.
sa.
obstacle k cet exercice de l'Ame est dans les objets terrestres et dans les séductions des sens? M*est-il pas démontré qne, si nous pouvons ayoir ici quelque connaissance du Vrai, c'est en le considérant avec les yeux de l'esprit, et en fermant les yeux du corps et les portes des sens ? Donc , si jamais nous pouvons parvenir à la pure compréhension du vrai , ce ne peut être qu'après là mort, et vous avez reconnu avec moi , dans le cours de cet entretien , qu'il n'y a de bonheur réel pour l'homme que dans la connaissance de la vérité; que Dieu en est le principe et la source , et que cette connaissance ne peut être parfiiite qu'en lui. ITavons-noos dcmc pas droit d*espérer que celui qui a fût de cette recherche la grande affaire de sa vie , et dont le cœur a été pur, pourra s'approcher, après sa mort, de cette vie étemelle et céleste ? car assurément ce qui est impur ne peut approcher de ce qui est pur. Voilà pourquoi le sage vit en effet pour méditer sur la mort, et pourquoi il n'en est pas effrayé quand elle approche : voilà le fondement de cette confiance heureuse que j'emporte avec moi au moment de ce passage qui m'est prescrit aujourd'hui, confiance que doit avoir, comme moi , quiconque aura préparé de même et purifié son Ame*. »
Quand on entend ce langage, qui est d'un bout à l'autre celui du Phédon, l'on excuse cette singulière saillie de l'un des plus spirituels écrivains du seizième siècle, Érasme, qui s'écrie quelque part : Saint Socrate, priez pour nous! Et, en effet, il n'y a rien là qui ne soit parfaitement d'accord avec ce que les saints ont écrit et pratiqué.
Une similitude n'est pas une preuve ; mais je tous ai déjà prévenus que Platon ne se fait pas scrupule d'employer l'une pour l'autre; et ce même endroit m'en offire un exemple , où vous ne serez pas fâchés de retrouver encore l'imagination du disciple de Socrate.
« Quoi doncl (fkit-fl dire à son matti«) l'art des Égyptiens conserve les corps pendant des sièdes avec des préparations aromatiques, et vous croiriez qne la substance qui est par elle-même incorruptible, que l'Ame, en un mot, pourrait mourir au moment où elle se d^age de la contagion du corps pour s'élever jusqu'à là demeure de l'Être étemel, qui est le seul bon et le seol sage? » (P. 60.)
Cette idée, si puremelït métaphysique, que Dieu «eul est vraiment bon et vraiment sage, c'est-à-dire qne la sagesse et la bonté , également infinies en lui , sont des attributs essentiels de son être , est en effet de Socrate , et se représente sous les mêmes tef mes dans V Apologie. Ce précieux monument de l'antiquité grecque est peut-être encore plus singulier que le Phédon; car c'est le seul exemple, parmi les anciens, qu'un accusé ait parlé de ce ton à ses juges. Ce n'est rien moins qu'un plaidoyer : le cél^re ora-
* Simple analyse da texte. Yoyex Phadon, page 40.
teur Lysias en avait fait un pour Socrate, qui le refusa : // est fort beau, lui dit-il , mais il ne me convient pas. Le sien, s*il est permis de l'appeler ainsi , ressemble parfaitement à une leçon de philosophie, du même genreque celles qu'il donnait habituellement à la jeunesse d'Athènes. 11 ne justifie point sa conduite ; il rend compte de ses principes avec un calme imperturbable, et tel qu'il ne pouvait l'avoir qu'en parlant pour lui-même; car il n'aurait pas pu l'avoir en parlant pour un autre. Mais s'il est sans trouble , il est aussi sans orgueil , quoiqu'il ne cache pas le mépris pour ses accusateurs : il le montre même d'autant plus , qu'il n'y mêle auciine indignation, pas le plus léger mouTcment de colère, comme il convient quand le méchant ne fait de mal qu'à nous , et quand il n'est que notre ennemi particulier, sans être un ennemi public. Socrate , qui d'ailleors sentait bien que son danger venait surtout de l'envie que lui attirait cette haute réputation de sagesse , confirmée par un oracle , apprécie cet oracle suivant ses principes , qui sont encore ici entièrement conformes à ceux de la philosophie chrétienne, et qui font un devoir, non pas seulement de la modestie que tous les sages ont recommandée, mais de l'humilité dont Socrate seul paraît avoir eu quelque idée avant les chrétiens. Voici ses paroles :
H On m'appeDe sage, parce qu'on s'imagine qne je sois savant dans les choses sur lesquelles je prouve aux antres qu'ils sont Ignonuits. On se trompe. Athéniens : Dieu seul est sage; et tout ce que signifie l'oracle rendu en ma faveur, c'est que la sagesse humaine est peu de chose, on plutôt n'est rien. Si Toracle m'a nommé sage, c'est qu'il s'est servi de mon nom comme d'un exemple ; c'est comme s'il eût dit aux hommes : Apprenez que celui-là est le plus sage de tous, qui sait qu'en effet sa sagesse n'est rien. » (P. IS.)
On ne peut mieux dire; et quant à ce courage tranquille qui ne va pas chercher le danger, mais qui ne le regarde pas quand il le rencontre dans la route du devoir, il ne peut s'exprimer avec plus de simplicité, c'est-à-dire avec plus de grandeur que dans cette déclaration de Socrate à ses juges :
« Si TOUS me promettiez de m'absoudre, sons la condition que je ne m'occuperais plus de l'étude et de l'enseignement de la pliilosophie , je vous rendrais : Athéniens, je vous aime et vous chéris, mais j'aime mieux obéir à Dieu qu'à vous ; et tant qu'il me laissera la vie et la force, je ne cesserai pas de faire ce que j'ai foit jusqu'ici, c'est-à-dire d'exhorter à la yerta tous ceux qui voudront bien m'éoonter. »
Tout cela ne saturait être trop loué. Mais il fallait bien que l'imperfection humaine se montrAt ici comme ailleurs; et si, comme je le disais tout à 1 l'heure , Socrate a du moins aperçu la théorie de
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
rhumilité , U fit yoir une fois qu'il n'tn soutenait pas la pratique , ni même oelie de la modestie , telle que renseignent les bienséances fondées sur la nature de l'homme. Jamais la raison n'approuvera que , dans cette même- Apologie où il a si bien prouvé que l'homme doit £iire peu de cas de sa propre sagesse, il répond aux juges que , puisqu'ils lui ordonnent de statuer lui-même sur la peine qu'il mérite , il ne croit pas en mériter d'autre que celle d'être nourri dans le Prytanée , ee qui était le plus honorable tribut de l'estime publique. Ici l'orgueil humain est pris sur le fait, et dans la personne d'un sage. Assurément, il lui suffisait de répondre que, ne se croyant pas coupable, il était dispensé de prononcer contre lui-même aucune peine : cela était conséquent et irréprochable , et même suffisamment courageux ; car il était d'usage de ne déférer ainsi à l'accusé la faculté d'arbitrer lui-même la peine que quand elle devait se borner à une amende-, et lorsque cette faculté lui fut accordée, le parti qui voulait le sauver avait prévalu dans l'Aréopage, et sa vie était en sûreté. L'orgueil de sa réponse révolta la plus grande partie des juges : ce qui n'empêchait pas qu'ils ne fussent très-injustes en le condamnant ; car l'orgueil n'est pas un délit dans les tribunaux ; mais c'est une tache dans l'homme , et c'était de plus dans Socrate une contradiction.
Mais ce qui n'en était pas une, et ce qui fusait voir, au eoAtraire , un accord très-réel entre sa doctrineetsa conduite, c'est que dans toute cette af&ire on voit clairement le mépris de la vie et la détermination à saisir dans cet odieux procès une belle occasion de bien mourir. Il est évident qu'il ne voulut palla perdre , et qu'il refusa deux fois la vie ; d^abwd à ses juges, qui la lui offraient visiblement ; ensuite è ses amis mêmes , qui lui offraient toutes les foeilités possibles pour sortir sans obstacle et sans danger, et de la prison, et de sa patrie. Ici le saged'Athènesautorisasesrésolutionssurdes principes très-beaux et très-vrais, mais qui ne sont pas eneore sans mélange d'erreur, de façon pourtant que les vérités sont d'un grand usage , et l'erreur de peu de conséquence. Quand il ne voulut point consentir à se donner la mort lui-même pour échapper à ce qu'on appelait la honte du supplice , il eut toute raison , et ses arguments contre le suicide lui font d'autant plus d'honneur , qu'il est le premier et je crois même le seul parmi les païens, qui ait osé condamner, non pas seulement comme une fiiiblesse, mais comme un délit , ce qui était reçu dans toute Fantiquité, et dans l'opinion, et dans l'usage. On peut dire que la philosophie avait deviné la religion en ce point , quand elle décida par la bouche de So-
crate que l'homme, qui a reçu de Dieu la vie, ne doit pas la quitter sans son ordre , et qu'il n'a pas le droit de disposer de ce qui n'est pas à lui. Socrate semble avoir aussi aperçu le premier ce principe social et politique qui fait de l'obéissance aux lois un devoir fondé sur un pacte tacite , par lequel tout homme, en naissant, est censé appartenir à sa patrie , et tenu d'obéir à l'autorité qui le protège , tant que cette autorité est en effet protectrice; car on sent bien qu'un pays où il n'y aurait plus ni lois ni garantie de la sdreté commune, ne serait plus une . patrie pour personne, et remettrait chacun dans l'état de nature ; ce qui n'était nullement le cas d'Athènes et de Socrate. Dans tous ces points, il a devancé de fort loin tous les philosophes des âges suivants. Mais il va trop loin quand il prétend qu'il n'est pas permis de se soustraire par la fuite à une condamnation injuste, en vertu de cette règle, qu'il ne faut pas rendre le mal pour le mal ni à sa patrie, ni aux particuliers. La règle est juste et certaine , mais ici mal appliquée. Elle serait violée sans doute si vous opposiez la force à l'injustice publique, ce qui ne pourrait se faire sans révolte; et dès lors vous rendriez en effet le mal pour le mal , ce qui est défendu ; et vous feriez même à votre patrie un mal plus grand que celui qu'elle pourrait se faire par une sentence inique. Mais en vous y dérobant vous ne lui en feites aucun; vous suivez une loi naturelle sans renverser les lois positives, dont aucune ne vous ordonne d'abandonner sans nécessité le soin de votre conservation; et de plus vous servez la patrie, loin de lui nuire , puisque vous lui épargnez un crime. Au reste , il n'y a là , dans Socrate et dans Platon , qu'un excès de scrupule^ sorte d'excès aussi peu dangereux que peu commun.
Cicéron disait * que si les dieux voulaient parler la langue des hommes , ils parleraient celle de Platon ; ce qui sans doute ne se rapportait pas seulement à l'élégance^le son élocution , mais aussi à la nature de ses conceptions philosophiques, qui sont d'un ordre très-élevé. C'est, sans contredit , de tous les philosophes anciens , celui qui a le plus brillé par le talent d'écrire : sans parler de cette pureté de diction qu'on appelait aUicisme, et que tous les critiques anciens lui accordent dans le plus haut degré , il a su concilier la sévérité des matières les plus abstraites avec les ornements du langage ; et l'on voit que celui qui conseillait à Xénocrate de sacrifier aux Grâces, n^avait pas négligé leur culte, et avait profité de leur commerce. Il n'est pourtant pas exempt de défauts dans son style, non plus que dans sa composition et dans sa méthode. S'il a communé-
* Brutui, êive De elariê OraUfrib, etp. xxzi.
3âS
ment de l'éclat et de la richesse , il a aussi quelquefois du luxe et de la recherche, et très-souTcnt de la diffusion et du désordre. Il se répète beaucoup , et ne se suit pas toujours. Quant à Tobscurité qu'on peut lui reprocher en beaucoup d'endroits , elle n'est pas dans sa manière d'écrire , mais dans sa manière de philosopher. Architecte d'un monde intellectuel et hypothétique , il bâtit dans le possible avec une conGance égale à sa facilité, comme on dessinerait sur le papier un magnifique édifice ^ sans songer aux matériaux et aux fondements. Il est certain que ceux du monde de Platon sont en grande partie chimériques; et, comme il suppose des êtres de sa façon, sans prouver leur existence , il en arrange les rapports aussi gratuitement qu'il en a créé la substance ; et , au lieu d'idées qu'il puisse communiquer à ses lecteurs, il entasse des dénominations métaphysiques dont on peut d'autant moins se rendre compte, que lui-même, au besoin, varie sur leur acception. Il ne faut dono pas aspirer à rendre son système intelligible dans toutes ses parties; mais il n'y en a pas une qui ne présente des notions et des idées d'une tête très-philosophique, qui conçoit trop vite pour s'assurer de ses conceptions , mais qui , dans cette soiencedes propriétés générales de l'être, qu'on appelle ontologie , fait, comme en courant, des découvertes rapides et lumineuses , dont elle laisse à d'autres les conséquences et le profit. C'est ainsi , par exemple, qu'il a marqué le premier, avec la plus grande sagacité, le principe universel du plaisir et de la douleur, dont l'un consiste dans ce qui est analogue au maintien de la constitution organique des corps animés , et l'autre dans ce qui lui est contraire; et l'on peut appeler cette définition un excellent aphorisme de physiologie. Ainsi, dans un autre genre, il a conçu le premier , que l'Orne , séparée du corps, arrive à une autre yie dans le même état knoral où l'a laissée le moment de la mort *, c'est-à-dire avec les affections vicieuses ou vertueuses qui lui ont été habituelles dans son union avec le corps ; ce qu'il n'a pas développé suffisamment, à beaucoup près , mais ce qui, par une suite de conclusions philosophiques, conduit à infirmer la grande erreur de ceux qui , pour nier les peines et les récompenses à venir, soutiennent que l'âme, dégagée des sens, ne peut rien conserver des habitudes d'être qui ne tenaient qu'aux objets sensibles.
Je crois devoir' rappeler en finissant, comme objet de remarque et de curiosité , que c'est dans Platon **que les modernes ont trouvé les plus anciennes traditions de cette grande ile de l'Océan atlantique ,
« À la fin da Gorgias , pag.
^ Dans le Timée, an oomm
oommenoement, pag. I04i>.
appelée Atlantide , qui a donné lieu à tant de discussions et de conjectures dans ces derniers temps , où l'on a soutenu que cette tle prétendue devait tenir autrefois au continent de l'Amérique , dont une des révolutions du globe l'avait détachée , ou du moins qu'elle n'en était pas éloignée ,et qu'elle y avait porté tous les arts dont nous avons trouvé des vestiges au Mexique et au Pérou, Je laisse aux savants ces controverses , et renvoie à Platon même ceux qui voudront voir tdut ce qu'il raconte de cette Atlantide, sur la foi des prêtres égyptiens. Mais il est bon d'ob* server que, si Platon lui-même n'a pas fait son tle comme il a fait un monde, il ne faut pas croire sur sa parole tout ce qu'il &it dire à ses Égyptiens, qui font remonter à huit mille ans l'existence et la disparition de cette Atlantide , aussi grande , selon leur rapport , que l'Europe et l'Afrique ensemble. Platon et beaucoup d'autres anciens ont voulu accréditer de prétendus livres des sages d'Egypte, qui devaient contenir une fouie de merveilles que l'on cachait au vulgaire; mais il est extrêmement probable que ces livres n'ont jamais existé. Il n'est guère possiblequ'ils se fussent entièrement perdus dans un pays où les rois en avaient rassemblé si soigneusement un si grand nombre, ou que du moins il n'en fût pas de^* meure quelque trace certaine , soit dans les écrits , soit dans les traditions de l'antiquité. Les seuls qu'oo ait cités en ce genre sont ceux qu'on attribuait à Hermès; mais ces livres, qui ne renferment ni secrets ni merveilles , sont très-certainement apocry'» phes; et quand ils furent imprimés dans le dernier siècle, on prouva qu'ils ne pouvaient pas être plus anciens que le second âge de l'ère chrétienne, et que l'auteur, qui montre partout une grande horreur de l'idolâtrie, ne pouvait pas être cet Hermès contemporain d'Osiris , et regardé comme un des auteurs de la philosophie égyptienne, la plus idolatrique de toutes , mais bien quelque platonicien d'Alexandrie.
SKcnoH u. — Plolarque.
Plutarque aussi paraît avoir été un des hommes de l'antiquité qui eut le plus de connaissances variées, et qui traita le plus facilement différentsgenres de philosophie et d'érudition. Nous l'avons déjà vu dans un rang distingué parmi les historiens ^ et au premier des biographes; mais ses autres écrits, qu'on peut appeler une véritable polyergie, font voir que, s'il fut homme de grand sens , il fut aussi écrivain de grand travail, et que, s'il jugeait bien les hommes, il ne savait pas moins apprécier les choses, à.commencer par la plus précieuse de toutes , le temps. Ce n'est pas que , dans cette multitude de
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
petits trahéfl , toat soit en général suffisamment approfondi , ou même assez choisi ; on voit seulement que , toujours eurieux et studieux , il aimait à se rendre compte de tout, et à jeter sur le papier toutes les idées qui roecupaient, et tous les résultats de ses leclures.Ainuiits Questions physiques oiXTnétapky' siqùes ne sont guère que des extraits raisonnes d*A>ristote, de Platon , et des autres philosophes plus ou moins d*accord avec œs deux coryphées des écoles , et n'offrant conséquemment que le même mélange de vérités et d'erreurs. Autant il goûtait la doctrine de ces deux grands hommes, autant il avait d'aversion pour celle des Stoïciens , dont il a réfuté les paradoxes. Ses Questions de table roulent souvent sur des points d'érudition historique assez frivoles, et ressemblent beaucoup à quelques morceaux de nos Mémoires de l'Académie des belles-lettres, où l'utilité des recherdies ne semble pas proportionnée à ee qu'elles ont coûté; ce qui n'empêche pas qu'en total cette collection, peut-être trop négligée par les littérateurs , ne soit un trèsbon répertoire de science, quoiqu'on y désirât un peu plus de cet agrément dont tous les sujets sont jusqu'à un certain point susceptibles, et que les anciens ont rarement négligé. La forme du dialogue que Platon mit à la mode , soit qu'il en ait été le premier auteur d'après les leçons de Socrate, ou seulement le modèle d'après son talent , cette forme heureuse adoptée par Cicéron et Plutarque , a contribué phis que tout le resteà rendre agréable par la formece qui n'est pas toujoursfortattachantoufort instructif pour le fond. Le Banquet des Sept Sages et les QuestioTis de table en sont un exemple : dans ces dernières surtout, la matière est souvent assez futile, mais Tentretien est amusant, parce que les interlocuteurs ont une physionomie, et que cet assemblage de raisonnements sans aigreur, et de gaieté sans bouffonnerie, de saillies et de sentences, d*historiettes et de discussions, forme un tout qui ne fatigue pas plus l'esprit qu'une conversation d'honnêtes gens.
Je ne vois dans Plutarque qu'un seul ouvrage ou il ait montré de l'humeur; c'est celui qui a pour titre De la malignité d'Hérodote, que pourtant , de l'aveu de Plutarque lui-même , on n'aurait pas cru fort malin, et qui en effet ne parait pas Tavoir été, même dans les endroits où Plutarque Ta convaincu de méprise : et quel historien ne s'est jamais trompé? L'on convient assez que, dans ce qui regarde les anciennes dynasties de l'Orient et des siècles reculés, Hérodote, en s'approchant de l'époque et du pays des fables, ne pouvait guère y trouver les monuments authentiques de l'histoire , quand presque
tout était tradition. 11 ne pouvait guère avoir de mauvaise volonté contre les Assyriens et les Scythes, et l'on ne voit pas même pourquoi, dans les temps postérieurs et plus voisins de lui , il m aurait eu contre les Béotiens et les Corinthiens. C'est pourtant là le procès que lui intente Plutarque; mais il faut savoir aussi que jamais personne ne fut plus attaché que lui à sa patrie , et ne porta plus loin l'amour du sol natal. Ce sentiment est naturel à tous les hommes , mais c'était chez lui une passion, et l'on peut dire à son honneur que c'en était pour lui une fort belle, par les idées qu'elle lui inspira, et l'influence qu'elle eut sur sa vie entière. Ses talents et sa réputation le mirent à portéede choisir son séjour où il aurait voulu, et particulièrement dans quelqu'une de ces cités célèbres qui étaient un théâtre pour les hommes supérieurs, dans Rome même , sans comparaison la première de toutes, où l'on avait voulu le Oxer quand il y fut député par ses concitoyens. Mais il ne voulut jamais quitter la pe tite ville de Béotie où il avait pris naissance ; ChéronéCi où il renferma tous ses désirs et toute son ambition , et dont il remplit toutes les charges municipales* On lui remontrait en vain que , dans cette vaste étendue de la domination romaine , Chéronée , était un petit coin fort obscur^ imperceptible aux yeux de la renommée. Il répondait que si Chéronée n'avait jusque là aucun lustre , il lui donnerait du moinseeltti qu'elle pouvait tenir de lui, quel qu'il fût, et lui ferait tout le bien qu'il lui pourrait faire. C'est I à sans doute la plus louable de toutes les ambitions, et la meilleure preuve du bon esprit de Plutarque dans ses actions comme dans ses écrits. Vous lui pardonnerez sans doute, d'après ces dispositions, sa colère contre Hérodote, qui, selon lui, n'avait pas rendu justice aux peuples du Péloponèse; et sur le Péloponèse, le bon Plutarque ne trouvait rien d'indifférent pour lui. U aurait dû pourtant être d'autant plus indulgent sur les inexactitudes de faits, de dates et de noms, que lui-même, comme j'ai dû le dire à l'article des historiens, en est moins exemptque personne : et les raisons que j'en ai données, et que tout le monde connaît, attestent aussi qu'il n'y avait dans ses erreurs aucune mauvaise intention, non plus que dans Hérodote; et encmre moins d'inconvénients, parce qu'elles étaient beaucoup plus faciles à rectifier.
Mais en morale, je ne sais si , parmi les anciens, quelqu'un est préférable à Plutarque, au moins dans cette morale usuelle accommodée à toutes les conditions et à toutes les circonstances. Cq n'est pourtant pas qu'il manque d'élévation et de noblesse : vous en verrez des traits dans mes citations, etoe ne
sont pas, à beaucoup près, les seuls qu'offrent ses écrits. Mais son caractère particulier, c'est de rapprocher toujours ses idées de la pratique, plutôt que de les étendre en spéculations ; et de là , non-seulement £on mérite propre, mais aussi les défauts qui s'y mêlent. C'était peut-être l'esprit le plus naturellement moral qui ait existé , et c'est la base de ses admirables Parallèles; mais c'est aussi la cause de ses fréquentes excursions, qui n'ont pas toujours assez de mesure et de motif. De même , dans ses ouvrages philosophiques , il ramène tout à ce qui est de tous les hommes et de tous les jours : il veut tout rendre sensible, et abonde en comparaisons physiques, au point que la pensée ne marche presque jamais seule chez lui, et qu'on peut toujours s'attendre à voir arriver à sa suite une similitude quelconque, méthode agréable par elle-même, il est vrai, et chez lui le plus souvent très-ingénieuse, mais qui a quelque chose aussi de trop uniforme en soi, et ressemble quelquefois chez lui à l'envie de mettre en avant tout ce qu'il sait , abus assez commun et peut-être endémique chez les Grecs. Joignez-y de temps en temps le défaut de choix , ou même de justesse, dans les comparaisons, et vous aurez à peu près tout ce qui se mêle de défectueux à Texcellente morale de Plutarque, et ce que la réflexion aperçoit, sans presque rien ôter au plaisir et à l'instruction.
Dans cette multitude de petits traités, tous utiles et estimables, on peut distinguer ceux-ci : sur la Manière de lire les Poètes; sur la Maniéred'É' coûter; sur la Distinction entre l'Ami et le Plat" teur; sur l'Utilité qu'on peut retirer de ses Ennemis; sur ta Curiosité; sur l'Amour des Richesses; sur r Amour Fraternel; sur les Babillards; sur la McÊUvaise Honte; sur les Occasions où il estper* mis deselouersoi'méme;surles Délais de la justice divine par rapport aux méchants. Tout est généralement sain et substantid dans ces morceaux d'élite, et il serait bien à souhaiter que quelque bonne plume se chargeât, en faveur de la jeunesse, d'en composer un petit volume à part, en laissant à un âge plus avancé ce qui n'est pas aussi pur, ou ce gui est hors de la portée des adolescents.
Je vous ai promis quelques maximes de Plutarque, et en voici qui sont prises à l'ouverture du livre, et qui peuvent faire désirer d'en voir davantage :
« Les enfimts ont plus besoin de guides pour lire que pour marcher.
« La perfection de la vertn se forme de trois choses : du
naturel , de rinstmction et des habitudes.
n C'est dans Feofance que Tod jette les fondements d'une bonne vieiUesse.
« Se taire k propos vaut souvent mieux que de bien parler.
« Il n'y a d'homme libre que celui qui obéit k la raison.
« Celui qui obéit à la raison obéit à Dieu.
« L'homme ne saurait recevoir et Dieu ne saurait domitt rien de plus grand que la vérité.
« L'autorité est la couronne de la vieillesse.
« Un ennemi est un précepteur qui ne nous coûte rîen.
« Le silence est la parure et la sauv^arde de la Jeunesse.
« Pour savoir parler, il faut savoir écouter.
a Sachez écouter, et vous tirerez parti de ceux mêmes qui parient mal.
« Ceux qui sont avares de la louange prouvent qu'ils sont pauvres en mérite.
« Je fais plus de cas de l'abeille qui lire du mld des « fleurs que de la femme qui en fiiit des bouquets.
« Quand mon serviteur bat mes habits, ce n'est pas sur moi qu'il fr^>pe : il en'est de même de celui qui me reproche les accidents de la nature ou de la fortune.
« Il n'en est pas de l'esprit comme d'un vase ; il ne faut pas le remplir jusqu'aux bords.
« L'équitation est ce qu'un jeune prince apprend le mieux, parce que son cheval ne le flatte pas.
« Celui qui aflecte de dire toujours comme vous dites, et de faire toujours comme vous faites, n'est pas votre ami; c'est votre ombre.
« Le caméléon prend toutes les couleurs, excepté le blanc : le flatteur imite tout, excepté ce qui est bien.
« Le flatteur ressemble à ces mauvais peintres qui ne savent pas rendre la beauté des traits, mais saisissent parfaitement les difformités. >
« n y a des hommes qui, pour fuir les voleurs on le feu, se jettent dans un précipice; il en est de mdme de ceux qui, pour éviter la superstition, se jettent dans le triste et odieux système de l'athéisme, passant ainsi d'un extrême à Tautre, et laissant la leligion, qui est an milieu.
« L'endurcissement dans lecrime pourrit le cœur^ comme la rouille pourrit le fer. »
Malgré cette aptitude marquée à donner à sa pensée un tour précis et nerveux, l'affectation du stylesentencieux lui est entièrement étrangère. Vous sentez que ces passages détachés ici sont répandus chez lui dans divers traités, et jamais accumulés nulle part. Sa diction même est habituellement liée et périodique, et sa composition progressive; mais il connaît l'usage et la variété des mouvements, et atteint même le style sublime, soit par la grandeur des idées et des rapports, soit par l'énergie des tournures et des expressions ; témoin ces deux passages sur le flattteur :
« 11 dit à la colère. Venge-toi ; à la passion , Jouis ; à la peur. Fuyons; au soupçon, Crois tout.
« PaUrode, en se couvrant des armes d'Achille, n'osa pas prendre sa lance , qu'Achille seul pouvait manier. Ainsi la flatterie emprunte tout ce qui est de l'amltië, hors la
ANCIENS. — l'HILOSOPHIE.
sineMé ooangeoM : odle^d 981 Qna anaiin tiq^ pes^ l'amitié seule peut la porter. »
Quaod il se rencontre dans la poésie éplqae ou dramatique des maximes perverses ou des sentiments Ticieuz , Plutarque veut qu'on inspire aux jeunes gens qui les lisent, encore plus d*horreur de ces paroles que des choses mêmes qu'elles expriment. Il a raison; et ce précepte est d'un moraliste profond : car un mauvais principe fait plus de mal qu'une mauvaise action ; d'abord , parce qu'il y a une foule de mauvaises actions renfermées dans un mauvais principe; et de plus, parce que les mauvaises actions admettent le repentir, et qu'un mauvais principe le repousse. Vous apercevez ici le motif de cette inexprimable horreur, qui se perpétuera dans toutes les générations futures pour la doctrine révohUionnaire, qui avait mis en axiomes de morale et de législation beaucoup plus que les poètes n'avaient osé mettre en imitation ou en invention théâtrale dans la bouche des tyrans et des scélérats.
Vous croirez sans peine que la doctrine de PlutarquesurlaDivinitéetlaProvidenceest absolument la même que vous avez vue dans Platon , et que vous retrouverez dans Gicéron. Voici conmie il prouve, par cette méthode comparative qui lui est si familière, que nous devons nous abstenir de juger les desseins de la Providence, et qu'il faut s'en remettre à elle de la disposition des choses de ce monde.
« Celui qui ne sait pas la médedne ne saurait assigner les raisons qu'a po avoir le médedn pour employer tel remède plul6t que tel antre, et ai^oard'hiii platôt qoe demain. De même il ne convient pu à l'homme, dont la jnstiCB est si impafflJte et la législation si défectoeuse, de rien prononcer sur la oondoite de Diea à notre égard, par cda seul que lui seul sait parlUtement en quel ten^ il fout appliquer la punitioB comme on applique un remède. 11 se sert des méchants pour en punir d'autres; il s'en sert comme de ministres pubUcs et d'exécuteurs de sa Justice, et ensuite les écrase et les anéantit.... Quand les peuples ont besoin de ftein et de châtiment, il leur en* voie des princes cruels ou des tyrans impitoyables, et il ne détruit ces instruments d'aflOiction et de désolation que quand le mal qu'il foUait guérir est extirpé. C'est ainsi qoe le règne de Phalaris Ait proprement une médecine pour les Siciliens, comme le rèçie de Blarius en fot une pour les Romains. »
U eîte avec applaudissement un passage de Pindare, qui fait voir que les grands poètes ont pensé là-dessus comme les grands philosophes.
« Dieu , l'anteur.et le mettre de tout , est aussi l'auteur et le maître de la justice : à lui seul appartient de statuer quand , comment et Jusqu'où chacun doit être puni du mal qo'Uaftit»
Mais je vous disais que ces comparaisons, souvent si belles, ne sont pas toujours justes, comme lorsqu'il compare l'ami généreux et délicat qui oblige sans vouloir être connu, à la Divinité qui aime à fedre du bien aux hommes sans qu'ils s'en aperçoivent, parce qu'elle est bienfaisante par sa nature. Or, il est bien vrai que nous ne savons ni ne pouvons savoir tout le bien que nous fait Dieu; mais, bien loin qu'il veuille que nous ne nous en aperce^ viens pas autant qu'il nous est possible , il veut au contraire que nous sentions les biens que.nous re« cevons de lui, et nous en fait un devoir, comme il nous en fait un de l'aimer; non pas en effet qu'il ait aucun besoin de notre amour et de notre reconnaissance, mais parce que cet amour et cette reconnaissance nous rendent meilleurs. Et Plutarque pouvait aller jusque-là, puisqu'il cite avec éloge ce mot de Pythagore :
« Quand nous approchons de Dieu par la prière, nous devenons meilleurs. 9
Mais, s'il n'a pas été toujours aussi loin qu'il pouvait aller, il a plus d'une fois devancé les modernes, de manière à les faire rougir d'avoir préféré les vieilles erreurs de quelques rêveurs décriés à des vérités reconnues par les honunes les plus sages de tous les temps. Le paradoxe renouvelé de nos jours, et dont il sera question dans la suite de nos séances , que l'hoaune n'était le plus hitelllgent des animaux que parce qu'il avait des mains, n'appartient pas même à Helvétius, conmie on l'a cm : il est d'Anaxagore l'athée; et Plutarque, qui le dte, répond judicieusement que la proposition d'Anaxagore est l'inverse de la vérité, que c'est précisément parce que l'honmie est doué déraison que la nature lui a donné des mains , qui sont des instruments pro« portionnés à son intelligence.
U se trouva aussi à Rome, du tempe de Plutarque, un homme qui se prétendait philosophe, et qui , raisonnant eomme Helvétius et nos autres matérialistes, n'attachait aucune conséquence morale aux liens delà nature et du sang, et n'y reconnaissait que des relations purement physiques. Gomme le bon Plutarque l'en réprimandait fortement, et d'autant plus qu'il voulait le réconcilier avec un frère envers qui ses mauvais procédés étaient conséquents à ses )>rincipes; comme il lui alléguait les droits sacrés naturellement inhérents à la paternité , à la maternité, à la fraternité, ^Ue», lui dit cet homme , <iliez prêcher poire doctrine à des igno* rants; quant à moi. Je ne vois pas ce que Je puis devoir àun autre homme,parcequeluieimoinous sommes sortis du sein èuns mémejemme. CcSl
COURS DE UITfiRATURE.
absolument le même alms de l'analyse roétaphysi- . *i Pjfée, et diseon, ooeupé des siens» omt pour en que que l'on trouye dans les mêmes termes en vingt "▼olr des nouveUes. La place est liientM déserte, et le
ouvrages de ce siècle. Plutarque, indigné qu'on se servit si insidieusement d'une partie de la philosophie pour détruire l'autre, et qu'on abusât à ce point de la métaphysique pour saper la morale, se contenta de lui répliquer, sans raisonnor davantage : Et moi, je vois fort bien que vous ne comprenez pas mémela différence qu'il peut y ifvoir à être né d'une femme ou d'une chienne. Cet homme, au reste, était philosophe comme il était frère.
Un de ses écrits le plus spirituel et le plus piquant , c'est celui Sur les Babillards, Jamais ce vice de l'esprit n'a été mieux combattu , et c'est là surtout que Ton s'aperçoit que les poètes comiques pourraient aussi lire Plutarque avec fruit; car ce fa'est pas le seul endrmt où il soit pittoresque et dramatique , à la façon de notre la Bruyère. Il a saisi toutes les habitudes des babillards, et les peint avec une vivacité de couleur qui ferait croire que sa sagesse avait rencontré en son chemin cette espèce de folie , et en avait été heurtée. Vous concevez que parmi les babillards il comprend , comme de ralÂ>n, les nouvellistes, car l'un ne va pas sans l'autre; et tout nouvelliste est babillard, comme tout babillard est nouvelliste. Plutarque, pour caractériser cette passion (car c'en est une) , rapporte deux aventures très^vérées, qui en marquent si bien la force impérieuse, et qui sont par elles-mêmes si amusantes, que sans doute vous ne me saurez pas mauvais gi^ de les reproduire ici. Voici d'abord la plus gaie; je la raconterai dans les termes de l'auteur :
« Les barbiers sont Pespèce la plus bavarde de toutes : ooDinie les plus grands bavards affluent chez eux, et y tiennent leurs séances, il fant qoe les barbiers le deiienneut par imitation et par haMtade. Le roi Archélaus ayant eu besoin d'an barbier, celui-ci, en lui arrangeant la serviette au cou, lui demanda comment il voulait ôire rasé : Sans rien dire, répondit le prince. Ce fut aussi un barbier qui répandit le premier dans Athènes la nouvelle de la grande défaite de Nidas en Sicile. H la tenait d'un esclave débarqué au Pyrée avec quelques autres fugitifs. Mon bomme quitte aussitôt sa boutique, et court à toutes Jambes à la ville pour ne pas laisser à un antre llionneur de lui enlever la nouvelle. Grande rumeur : on 's'assemble dans la place, et le peuple veut savoir quel est l'auteur d'un bruit de cette nature. On traîne dans l'assemblée notre barbier, qui ne peut pas même dire de qui venait son rapport ; car il ne s'était pas donné le temps de s'informer du nom de l'esclave. Le peuple irrité s'écrie : Cest une invention de ce misérable. Quel autre que lui a entendu rien de semblable? Qu'on le mette à la question. On l'attache. aussitôt sur une roue; mais en ce même moment le fkit se oonfirmait de tous côtâs par ceux qni arrivaient
malheureux barbier y reste seul sur la roue; il y reste jusqu'au soir : enfin pourtant le bourreau vient le délier. Mais devinez quelle fut sa première parole pendant qu'on le déliait? St Nicias, sait-on comment il a péri? C'est ainsi qu'U était corrigé, tant le babil du nouvéUiste est une maladie incurable. »
L'autre aventure est plus sérieuse : le dénodmeot en est très-moral , et peut se joindre à tant d'exemples du même genre, qui prouvent que la Providence se sert des moyens les plus inattendus pour conduire les criminels à se trahir eux-mêmes et à devenir les instruments de leur perte.
« A Lacédémone, ou trouva un jour que le temple de Pallas venait d'être pillé, et que les voleurs y avaient laissé une bouteille récemment vidée. On s'assemble sur le lien, et l'on s'épuise en conjectures sur cette bouteille. Si vous le voulez» dit un de ceux qui étaient présents, Je vous dirai bien, mai, ce que je pense. Je crois que les sacrilèges n'ont osé ^exposer àwisi grand péril qu'après avoir, à tout événement, avalé de la ^gué, etqu'ilsontapportéduvinpourenboirekmidesui^U, dans le casoin ils auraient fait leur coup sans éire vus. Attendu que le vin est un antidote contre la ciguê, et en détruit Vrffet; au lieu, ques'ils avaient été pris , la ciguë aurait agi asse% à temps pour les dérober aux tortures et au supplice. Cette explication parut trop ingénieuse |K)ur n'être qu'une conjecture, et Ton conclut que celui qui venait de parler n'avait rien deviné , mais savait tout. Chacun l'interroge : Qui es-tu? d'où tiens'tu ce que tu viens de dire? et de qui es-tu connu ici ? On le presse, et il finit par avouer qu'il est un des auteurs de ce vol sacrilège. »
Ainsi la tentation de parler et de montrer de l'esprit le conduisit au supplice.
An reste, personne n'ignore que les écrits de Plutarque sont un magasin d'histoires, de contes et d'apologues, où tout le monde s'est approvisionné; et la Fontaine, en autres, en a tiré plusieurs de ses fables.
Après avoir donné des exemples de la démangeaison de parler, il en donne aussi de Texactitude à se taire. Le plus singulier est celui d'un esclave qui sut le porter jusqu'à confondre son mattre , et tourner contre lui ses ordres, d'une manière trè^ piquante.
« Le rhéteur Pison , ne pouvant souffrir d'être Interrompu dans ses pensées , avait défendu à ses esclaves de lui parler jamais sans être interrogés. Quelque temps après, il fait apprêter un festin splendide pour traiter un de ses amis , Clodius, qui venait d'être nommé à une magistrature, et il l'envoie prier h souper. A l'heure marquée, les autres convives arrivent tous, et Clodius seul se fait attendre. Pison envoie coup sur coup au-devant de lui pour voir s'il venait , et le llîire h&ter. Cependant l'heure le
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
passe, la nuit Tient, el Ton se met à table, ^'es-tu pas allé inviter Clodius de ma part P dit PisoD à son esclave. — Oui, — Pourquoi donc ne vient-il pas? — C'est quHl a dit qu'il ne pouvait pas venir, — Et pour* quoi ne me l'as-tu pas dit? — C*est que vous ne me tavez pas demandé. Le maître resta la bouche close. Mais aussi cet esclave était romain , un esclaye grec n'en ferait jamais autant. »
Plutarque distingue trois manières de répondre : la réponse de nécessité, la réponse de politesse, la réponse de babil. Et c^est un des endroits où il peint trè9-comiquement celui des Athéniens.
« Socrate y est-U? L'esclave de mauvaise humeur dira , il n'y est pas : ou même, s'il se pique de laconisme, il dira simplement, non, comme les Lacédémoniens, qui recevant de Philippe une grande lettre pour les engager à le laisser entrer dans leur ville , hii envoyèrent en réponse une grande pancarte où il n'y avait que ce monosyllabe, mais en lettres énormes : NON. Si l'esdave est plus poli, il dira, Sacrât» n'y est pas, il est allé cke% son hanquier; et s'il Teut montrer encore un peu de courtoisie , il «joutera f parce qu'il y attend des Mies qui lui arrivent. Mais l'Athénien jaseurdira : Socrate est chez le banquier, où il attend des hâtes d^Jonie, sur la recommandation d^Àlcibiade, qui lui a écrit de Milet, où il est auprès de Tissapheme, oui Tissapherne, le satrape du grand roi, auparavant l'ami et l'allié des Lacédémoniens : mais Aldhiade Va retourné, et à présent il est tout Athénien ; car Àlci^iade meurt d'envie de revenir, etc. Et il lui réciloade suite tout ce que noua Toyons dans le huitième livre de Thucydide : U inondera son homme d'un déluge de paroles , et ne le laissera pas aller que Blilet ne soit pris, et Alcibiade exilé une seconde fbis. «
On ne peut rien lire de plus instructif que le» leçons de Plutarque, pour apprendre à écouter, à sa taire, tt à ne parler qu*à propos; et cette science n'est ni petite ni commune. Les conseils qu'il donne, et les moyens qu'il prescrit, montrent une connais* sance réfléchie de nos diverses habitudes et de la manière dont elles se forment ou se réforment. On reconnaît en lui un esprit observateur, à ce qu'il vous rappelle souvent ce que vous aviez vu sans Tobserver, et qui se trouve, à l'examen, d'accord avec ses remarques. Il s'est aperçu , par exemple , que les gens curieux ne vont guère à la campagne, ou s'y ennuient bientôt.
« n leur iaut toute une ville, des tliéàtres» des tribu* naux , des lieux publics , un port de mer. »
Rien n'est plus vrai, et rien n'explique mieux ee que nous avons souvent ouï dire de certaines personnes ^qu'elles ne pouvaient se passer de Paris.
Je ne puis me refuser à citer encore un de ces traits historiques dont Plutarque est plein , dussiezvous dire que je me laisse aller avec lui à l'habitude facile de conter. £Ue «t facile sans doute, mais
très-roorale quand elle a un but, et que les ftiits sont bien choisis. Celui-ci est tel, que je n'en connais pas de plus frappant, ni même de plus extraordinaire sur la puissance duoremords. D'ailleurs, je ne dois pas dissimuler, ce qui n'est que trop vrai et trop attesté depuis longtemps, que, si le goût de la lecture est plus général que jamais , il est plus que jamais frivole. On ne lit points disait Voltaire; et il avait raison , car U voulait dire qu'on ne lit guère ce qu'il faut lire et comme il faut lire. Je viens à mon histoire, et ce sera la dernière, au moins dans cet article : car je ne veux pas trop m'engager pour le reste.
« Bessus le Péonien avait tué son père, et son crime Alt longtemps caché. Un Jour qu'il allait souper cbei un de ses hôtes avec quelques amis, il entend crier des petits d'hirondelle, et, avec une pique qu'il tenait à la main, 0 abat le nid et écrase les petits oiseaux. On s'étonne , comme de raison, d'une action si brutale, et on lui en demande le motif. Quoi / répondit-U , vous ne voyez pas que ce sont de faux témoins? votu ne les entendez pas crier à mes oreilles que j'ai tué mon père? On alla sur-lechamp rendre compte du Dut au roi, qui le fit arrêter; il fut bientôt convaincu et supplicié. »
Je ne jsaurais me résoudre à mettre au rang des ouvrages philosophiques de Plutarque ces deux morceaux, l'un Sur la fortune des Romains, l'autre Sur la fortune d'Alexandre y qui ne me paraissent autre chose que des essais d'un jeune homme dans le genre oratoire , tels que ceux que nous appelons dans nos classes amplifications, et que les anciens appelaient déclamations. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup d'esprit, et même assez d'éloquence proprement dite, pour faire voir que Plutarque aurait pu briller, s'il l'eût voulu, parmi les orateurs. Cest surtout une idée très-brillante que de personnifier la Vertu et la Fortune disputant à qui des deux a plus fait pour la grandeur des Romains ; et les détails de la discussion n'ont pas moins d'éclat et de pompe que cette prosopopée. Mais c'est précisément tout cet appareil , non-seulement oratoire, mais piresque poétique, et fort étranger au goût de l'auteur, comme aux convenances des sujets qu'il traite et au ton habituel qu'il y prend -, c'est cette disparate vraiment étrange qui seule me persuaderait que ce n'est pas 14 une composition de Plutarque historien et philosophe , mais un des cahiers de sa rhétorique ; et cette opinion approche de la certitude, si l'on considère le fond d'un de ces morceaux , celui qui regarde Alexandre. Comment concevoir qu'un esprit si sage et si éloigné de la manie du paradoxe et du besoin de la singularité ait entrepris de prouver que toute l'expédition d'Alexandre n'était qu'un système de civilisation générale ; qu'il n'avait d'autre
but que défaire adopter dans tout rOrieut les mœurs, I les lois et les lettres grecques; 4u*en un mot toute son ambition ne fut que de la philosophie? C'est là évidemment un jeu d'esprit, que Plutarque n'a pu se permettre que comme un amusement de jeunesse. Celui qui aécrit si judicieusement la vie d'Alexandre, et qui ne dissimule, ni ses fautes, ni ses passions, ni ses vices, n'a sûrement pas voulu le flatter si gros* sièrement, ni inventer un genre de flatterie si maladroit et si ridicule. De plus, il était lui-même trop bon philosophe pour ne pas savoir que le projet de ranger tous les gouvernements du monde sous un même niveau , et de donner à tous les peuples datons les climats les mânes habitudes politiques et sociales, ne pouvait entrer que dans la tête d'un fou , et même d'un fou tel qu'il ne s'en est jamais rencontré, puisque , parmi les conquérants , qui ne sont pas les plus sages de tous les hommes, il n'y en eut jamais un qui ait songé à un pareil nivellement, et que tous au contraire ont eu assez de sens commun pour laisser à chaque peuple ce qu'on ne saurait jamais lui ôter par la force, ses mœurs, ses coutumes, ses opinions, qui ne peuvent jamais être changées que par le pouvoir insensible du temps, qui change tout. S'il était possible que Plutarque eût écrit cela sérieusement, on ne pourrait décider s'il aurait voulu , dans cette supposition, faire l'éloge ou la satire d'Alexandre. Heureusement l'un n'est pas plus vraisemblable que l'autre : mais j'ai cru cette remarque nécessaire pour faire voir que dans la lecture des anciens il feut distinguer avec attention, non-seulement ce qui est reconnu pour leur appartenir, ou ce qui leur a été attribué sans preuve et sans authenticité, mais encore, dans ce qui est réellement sorti de leur plume, le temps où ils ont écrit, et la nature et l'époque de leurs ouvrages, qui n'ont pas toujours été recueillis avec assez de précaution et de discernement.
sacnoif m. — Cicéitm.
Cicéron , dans les dernières années de sa vie , éloigné du gouvernement par les guerres civiles , qui avaient substitué le pouvoir des armes à celui des lois, ne crut pas pouvoir employer mieux le loisir de sa retraite qu'en remplaçant les travaux de l'éloquence et de l'administration par ceux de la philosophie. Il l'avait toujours aimée et cultivée , comme on l'aperçoit dans tous ses ouvrages; mais U n'avait pu y donner que le peu de moments que lui laissaient les affaires publiques, où nous l'avons vu jouer un u grand rôle, comme orateur et comme magistrat, jusqu'au moment où la guerre éclata entre César et Pompée. C'est depuis cette époque jusqu'à sa mort
qu'il composa tous ses écrits philosophiques, dont une partie a péri par l'injure des temps. Ils formaient un cours complet de la j^hilosophie des Grecs , et furent achevés dans l'espace de cinq ans , malgré les troubles et les orages qui se mêlèrent encore aux dernières occupations qu'il avait choisies, et le rejetèrent plus d'une fois dans le flot des discordes civiles, qui finirent par l'engloutir lui-m^e avec la liberté romaine.
Cette philosophie des Grecs avait à Rome des sectateurs et des amateurs depuis Lelius; mais peu de Romains avaient écrit sur ces matières jusqu'à Brutus et Varron; et c'est au premier que Cicéron adressa le plus souvent ses Traités de philosophie et d'éloquence, car Brutus était également versé dans l'une et dans l'autre. Mais Cicéron seul eut assez d'étendue de génie pour embrasser toutes les .parties de la philosophie grecque, et assez de confiance dans ses forces pour entreprendre de £ure passer dans la littérature latine tout ce qui , dans ce genre, était sorti des plus célèbres écoles de la Grèce. Ce fut la dernière espècede gloire qu'il ambitionna ; et le plan quil conçut, et dont lui-même nous rend compte à la tête de son second livre5t<r la Divination y prouve la variété de ses connaissances et la facilité de son talent. Ces matières étaient encore si neuves à Rome, que les Latins n'avaient pas même de termes pour rendrelesabstractionsdelamétaphysiquedesGrecs; et ce fut lui qui créa pour les Romains la langue philosophique, transportée depuis dans nos écoles modernes , qui jusqu'ici n'en ont pas connu d'autre.
Il commença par le livre intitulé HortensHa, que nous avons perdu , et oàil fiôsait à la fois l'éloge de la philosophie et sa propre apologie, contre ceux qui lui reprochaient ce genre d'étude et de composition, comme au-dessous de sa dignité personnelle. U revient ailleurs , et à plus d'une reprise , sur ce reproche, qu'il n'a pas de peine à détruire; et il se fonde, non-seulement sur ce que cette étudeest trèsdigne en elle-même d'occuper l'esprit humain , mais sur ce qu'il n'y a donné que le temps où il ne pouvait rien faire de mieux, et qu'il n'a rien pris sur ses devoirs de citoyen et d'homme public. U ajoute qu'il est aussi de l'honneur des lettres latines de n'avoir rien à envier aux Grecs en cette partie, depuis qu'elles sont entrées en concurrence pour l'éloquence et la poésie; et il trouve flatteur pour lui qu'elles lui soient redevables de ce nouvel honneur. Enfin , il se félicite de ce dernier moyen d'être utile à la jeunesse romaine dans des temps corrompus, où elle a plus que jamais besoin des secours de l'instruetion et du frein de la morale.
« Mes oondtoyens, dit-il» me paraouneront, ou phi-
ANCIENS. — PHILOSOPHm.
fM ils me taoront gré , quand la république est asservie, de u*aT0ir monlré ni la faiblesse et l'abattement qui abandonneot tout, ni le ressentiment qui se refiise à tout, ni la complaisance adidatrice qui fbtte la puis sanoe absolue ^ fiiute de pouroir soutenir une condition prîTée. »
Après Vffortensius il donna les Académiqueê, dont nous n'avons qu'une partie, et oà il se propose de défendre la doctrine qu'il avait embrassée, celle de l'académie de Platon , qui , d'après Socrate , n'admettait rien que comme probable , et ne reconnaissait ni évidence ni certitude. Cette doctrine, quelques efforts qu'il fasse pour la Justifier, n'est pas soutenable en rigueur : aussi la réduit-il, à mesure qu'il est pressé , à peu près à ce qu'elle a de raisonnable quand elle est restreinte, c'est-à-dire qu'il la borne à ce qui est véritablement inaccessible à l'intelligence humaine, et ne permet que les conjectures. Les exemples qu'il cite sont presque tous de ce genre ; mais en général il ne renonce jamais formellement à ce principe de sa secte, qu'on ne peut dire d'aucune chose qu'elle est vtaie , au point que le contraire soit nécessairement faux. Ce sont ses termes, et c'est une absurdité. C'est même un assemblage d'inconséquences visibles ; car, en voulant bien laisser de côté une preuve de fait , tirée des connaissances mathématiques, dont il ne parlejamais,oudont il semblenetenir aucun compte, il y. a une contradiction métaphysique qu'auraient dû apercevoir Socrate, Platon et leurs disciples ; c'est qu'il n'est pas possible que l'intelligence, émanée, dans leur propre système, de la Divinité, ait été donnée à l'homme comme une &culté tellement illusoire, qu'elle ne pût avoir de notions évidentes, ni arriver à un résultat certain sur quoi que ce soit. Qui veut la fin veut les moyens : or, la fin de la créature raisonnable est, de leur aveu, la connaissance de la vérité , sans laquelle l'homme n'aurait aucun guide. 11 s'ensuit que, si Dieu lui a refusé la connaissance de ce qui est au-dessus de lui , et de ce qui par conséquent ne lui est pas nécessaire, il a dû lui donner la perception entière des idées dont il a besoin pour se conduire et se déterminer ; sans quoi Dieu ne serait ni juste ni bon envers sa créature , ce qui répugne ; et ne serait pas d'accord avec lui-même, car il voudrait et ne voudrait pas , ce qui ne répugne pas moins. Cicéron a beau dire , pour échapper à des conséquences qui détruiraient toute morale , que cette probabilité qu'U substitue à la certitude est cependant assez forte pour produire une détermination suffisante, et servir de mobile à toutes les actions et à tous les devoirs de la vie; non« ce n'est pas là raisonner oonséqnemment; et aYec son pro«
babilisme il restera toujours sans défense contre celui qui , le serrant de près , lui soutiendra , non sans raison, qu'il ne se croit obligé à rien quand rien ne lui est prouvé ; que , si rien n'est évident en principe , rien n'est évidemment bon ou mauvais dans l'application; et il serait curieux alors de savoir de Cicéron lui-même ce que deviendrait son Traité des Devoirs. Comment, lui dira-t-on, me prescrirezvous pour règle inviolable, pour premier intérêt, pour souverain bien , ce qui est honnête et vertueux , quand vous-même ne pourriez pas affirmer que ce qui vous parait le contraire de l'honnête ne soit pas rhonnête en effet? Car voilà ce qui résulte rigoureusement de la théorie du probabllisme , et ce dont la secte académique, à cela près la plus raisonnable de toutes, n'a pas vu tout le danger. Cicéron , d'après ses ibaîtres, se rejette toujours sur les hypothèses physiques ou métaphysiques; mais il semble éviter le fond de la question, sans doute parce qu'il n'ose pas y entrer. Il importe fort peu en effet que nous soyons sûrs de la grosseur du soleil ou de la manière dont l'âme agit sur le corps, et nous pouvons rireindifiKremment deceux qiii ne croyaient pas le soleil plus gros en réalité qu'en apparence, ou de ceux qui le croyaient plus gros que la terre seulement d'un dix-huitième. Mais il est de la plus haute importance que l'homme soit sûr de ses devoirs et de sa fin. Quoi! le méchant est assez corrompu pour décliner le jugement de sa conscience et de celle de tous les hommes, quoique reconnu pour certain, et vous ne craignez pas qu'il ne se serve des armes que vous lui fournissez vous-même pour f évoquer en doute, ou plutôt, pour rejeter loin de lui les lois que vous dépouillez de toute sanction ! Vous pouvez croire qu'il lui suffira d'une probabilité pour préférer le devoir qui lui semblera difficile au crime qui lui paraîtra aisé et avantageux ! Non : ce système est aussi mauvais dans la pratique quedans.la spéculation. Cette réserve du doute académique, qu'il se piquait d'opposer à la présomption dogmatique , n'est qu'un excès, et retombe dé son poids dans l'absurde du pyrrhonisme, douteuxmêmes sentaient tout le ridicule. Affirmer tout est une illusion de l'orgueil, mais douter de tout est une arme pour la perversité.
-Ce doute absolu sur ce qui se perçoit par le rapport des idées intellectuelles n'est pas même admissible sur ce qui se perçoit par les sens. C'est làdessus que les académiciens triomphaient le plus, parce que les erreurs des sens sont nombreuses et avouées ; mais ils triomphaient fort mal à propos^ et seulement à la laveur de paralogismes dont ils ne s'apercevaient pas. D'abord ce qu'ils appelaient
œURS DE LITTÉRATURE.
erreur des seng prouvait contre eux qu'il y avait des sensations certaines; car Terreur n'est que la négation de la vérité; et l*on ne peut dire que telle sensation est erronée qu'en supposant soi-même que la sensation contraire est réelle , sans quoi Ton ne dirait rien qui eût du sens. De plus, ce ne sont pas les sens qui se trompent, car les sens ne jugent point : c'est l'âme seule , c'est la faculté pensante qui forme des jugements sur les objets transmis par les sens; et Cioéron lui-même le dit très-clairement dans ses Tuscukmes. Enfin, si les sens nous trompent souvent, nous connaissons les causes de l'erreur, et les moyens de la rectifier dans tout ce qui est k la portée de nos sens. Les expériences physiques en sont la preuve, et les effets de la pression et de la pesanteur et de l'éUsticité de l'air, effets qui certainement n'arrivent que par les sens à Tintelligence qui les juge, nous sont aussi démontrés que des corollaires mathématiques. En un mot, cette incertitude générale ferait de notre existence et du monde une espèce de rêve ; ce qui ne peut se soutenir qu'en rêvant ou en plaisantant, et ce qui serait même un fort triste rêve et une fort inepte plaisanterie.
Cicéron a suivi partout h méthode de Platon, celle du dialogue, mais rarement celle de l'argumentation socratique par demandes et par réponses,
la plupart au nombre des plus considérables de son temps et des plus distingués de ses amis, tels qae Lucullus, Catullus, Cotta, Caton, Torquatus, et autres, comme vous avez entendu Crassus et Antoine dans les dialogues sur Téloquence.
Il s'agit ici de la grande question du iouùeratn bien; et si Ton ne trouve nulle part un résultat entièrement satisfaisant, c'est qu'il était impossible d'en obtenir sur ce qui n'existe pas. C'est le premier inconvénient (et il est capital) de ces interminables controverses des anciens. Aucun ne s'est aperçu qu'ils cherchaient tous ce qu'on ne peut pas trouver, puisqu'il est de toute impossibilité que le souverain bien soit dans un ordre de choses où tout est nécessairement imparfeit. Cela nous parait aujourd'hui si simple, que personne ne s'avise plus d'en douter ; mais il est très-commun d'ignorer ce qui est pourtant une vérité de fait, que si les modernes ont absolument renoncé à cette question, qui n'a cessé d'agiter pen* dant tant de siècles les écoles anciennes, c'est depuis que le législateur de l'Évangile eut appris à l'homme que le bonheur n'était point de ce monde, et qu'il ne fallait pas l'y chercher. Cette vérité , quoi» que révélée, a paru si sensible, que tout le monde en a profité, même lorsque par la suite l'Évangile perdit beaucoup de disciples ; et ce n'est pas à beau-
qui est par elle-même subtile et sèche, et convenait coup près la seule vérité qu'en ait empruntée, sans neu au ffénie de Cicéron et à sa manière H'^nrirA e«An finAMii»^:.. i. »ii:iACA^k:A m^wi^**^ ^i i^ .^..i
peu au génie de Cicéron et à sa manière d'écrire plus ou moins oratoire dans tous les genres. Il se rapproche beaucoup plus de cette partie des dialogues de Platon dans laquelle chaque interlocuteur expose tour à tour son opinion raisonnée et développée , ce qui donne beaucoup plus de champ à l'élocution; et Cicéron avait trop d'intérêt à n'y pas renoncer. On retrouve partout dans la sienne l'élégance et la richesse, qui ne l'abandonnent jamais, et , ce qui est encore plus important en philosophie , la clarté et la méthode, deux choses qui manquent à Platon. Cicéron ne s'est pas borné non plus à l'exposé et à la discussion des différentes doctrines ; on croira sans peine qu'il y piet du sien , et qu'il tâche dans chaque cause d'être aussi bon avocat qu'il est possible , par l'usage qu'il fait des moyens qu'on lui a fournis. Dans ses cinq livres Sur la nature du bien et du mal, on peut dire de lui ce que Voltaire disait de Bayle, qu'il s'était fait l'avocat général des philosophes; mais non pas ce que Voltaire ajoute de Bayle, qu'il ne donne jamais ses conclusions : car on connaît très-bien celles de Cicéron , soit qu'il parle lui-même, comme lorsqu'il défend le probabilisme académique, et attaque les dogmes d'Épicure et de Zenon , soit qu'il donne la parole à quel* qu'un des personnages qu'il introduit , et qui sont
s'en apercevoir^ la philosophie moderne, ni le seul avantage qu'aient conservé des lettres chrétiennes ceux mêmes qui, d'ailleurs, se sont déclarés contre la religion.
En quoi consiste le souverain bien? C'était là ce qu'on demandait à tous les philosophes, comme on leur demandait à tous , Comment le monde a-t-il été îslW ? n n'y en avait pas un qui se crût en état de ré« pondre sur les deux questions : et de là autant de systèmes sur Tune que sur l'autre. Épicure et Aristippe répondaient. Dans le plaisir : Hiéronyme, Dans l'absence de la douleur : Zenon, Dans la vertu ; et ces trois systèmes étaient simples et absolus : Platon, Dans la connaissance de la vérité, et dans la vertu qui en est la suite : Aristote , Carnéade et Ire péripatétîciens, A vivre conformément aux lois de la nature , mais non pas indépendamment de la fortune : ces deux systèmes étaient complexes , et l'Académie, que Cicéron faisait profession de suivre, se rapprochait du dernier en le commentant et Texpliquant. Du reste , les choses et les mots se confondaient tellement dans l'exposition et la discussion de chaque doctrine, que souvent l'une rentrait en partie dans l'autre; et même Cicéron prétend que Zenon et tout le Portique ne s'étaient séparés des péripatéticiens que par un rigorisme mal entendu;
qu'ils étaient d*aceord sur le poiot principal , où ils ncdifTéraient que dans les termes ; mais qu'ils avaient rendu ce même fond vicieux et insoutenable en le rendant exclusif. Vivre conformément aux lots de la nature était, selon les péripatéticiens , la même chose que vivre honnêtement ; et par là ils rentraient dans le souverain bien do Zenon, qui était Fhonnéteté, ou la vertu ( mots synonymes dans la langue philosophique). Mais Zenon allait jusqu'à ne reconnaître aucune espèce de bien que la vertu , aucune espèce de tncU que le vice ; et c*est là-dessus que les péripatéticiens et les académiciens se réunissaient contre lui , admettant également comme biens Fusage légitime des choses naturelles et Téloignement des maux physiques ; et ils avaient raison.
Épicure était à la fois attaqué par tous, surtout par Cicéron, qui détestait sa doctrine, quoique estimant sa personne; car toute l'antiquité convient que cet homme, qui s'était fait l'apôtre de la volupté, vécut toujoura très-sagement et fort éloigné de tout excès et de tout scandale. H n'en est pas moins prouvé que ceux qui ont voulu expliquer et justifier sa philosophie en rapportant à l'âme tout ce qu'il disait de la volupté , se sont entièrement abusés. Nous n'avons plus ses éeriu , il est vrai ; mais du temps de Cicéron, ils étaient entre les mains de tout le monde; et quand Cicéron en cite souvent des passagesentiers comme textuels , en présence d'un épicurien qu'il défie de nier le texte, on ne peut penser que Cicéron ait voulu mentnr gratuitement, ni citer à faux, quand il eût été si facile de le démentir. Il est bien vrai qu'ÉpIcure, comme s'il eût été honteux et embarrassé lui-même de sa doctrine (ce qui est assez croyable), l'embrouille en quelques endroits, an risque de ne pouvoir plus ni s'entendre ni s'accorder; et ceux de ses disciples qui ne voulaient pas être, selon l'expression d'Horace, des pourceaux du troupeau d'Épicure > , profitaient de ces obscurités pour crier à U calomnie, et se plaindre sans cesse qu'on ne blâmait cette philosophie que parce qu'on ne l'entendait pas. Ce n'est pas la seule fois qu'on a eu recours au même artifice en pareille occasion pour repousser ou l'odieux on le danger d'une doctrine perverse , et se conserver le droit et les moyens d'en répandre la contagion : artifice frivole et misérable ; car si ee que vous dites est tel qu'il ne soit bon que de la manière dont vous seul l'entendez, et mauvais de la manière dont tout le monde l'entend et doit l'entendre, il est clair que vous ne devez pas le dire. D'ailleurs, les mêmes termes ont et doivent avoir nécessairement la même signification pour
> Epkuri de gregê poreum» (Bpisk. f, i.)
tous ceux qui parlent la même langue, sans quoi il faudrait renoncer au commerce du langage et à la communication de la pensée. Mais il vaut 'mieux écouter là-dessus Cicéron lui-même, qui emplpie ici une dialectique irrésistible,«tune démonstration qui peut servir de réponse péremptoire à tous les écrivains qui de nos jours se sont efforcés fort mal à propos de réhabiliter Épicure.
Cicéron s'adresse en ces termes à l'épicurien Torquatus, qui vient de faire l'apologie de ce philoso^ phe en présence deTriarius :
K Épicure dit que le soaveraio bien consiste dans la volupté , et le souverain mal dans la douleur» par la raison des contraires. Or, le mot qui dans sa langae répond k celai de volupté dans la ndtre {ifiav^ , ne signifie abaolti* ment rien chez les Grecs, comme chez nous, que les plai* sirs des sens ; et Épicure lui-même ne lui donne pas une autre signification, puisqu'il dit en propres termes que le plaisir et la douleur n* appartiennent qu'au corps , et que les sens en sont les seuls Juges. Cela est-il positif? Il dit en pn^nvs termes qu'il ne conçoit même pas quel bien peut exister sans la volupté, ni ce que peuvent entendre les stoïciens par leur souverain bien qui est dans r honnêteté, et où la volupté n'est pour rien. Il affirme que ce sont là d» mots villes de sens; fl spécifie lui-même comme voleté les sensations agréables qu'on peut recevoir par le goût, par le tact, par la vue, par l'orne, par l'odorat; et enfin il ajoute ce qu'on ne peut pas même énoncer sans blesser la décence. Il est bien vrai qu'en d'an* très endroits , comme s'il rougissait lui-même de sa morale (tant est grande la force des sentiments naturels M) > il dit qu'on ne saurait vivre agréablement sans vivre bonnetement; mais il ne s'agit pas id de ce qu'il dit dans quelques.endroits ; il s'agit de savoir comment on peut oond* lier ces endroits avec son système entier, tel qu'U se montre partout, tel que tout le monde l'entend. Ce n'est pas notre Ûiute , s'U a méprisé la logique , parce qu'il n'en avait pas, et s'il n'entend rien en définitions. Nouï définissons tous l'honnéle, ce qui est juste et louable en soi , désirable en soi, indépendamment de tout intérêt particulier, de toute louange étrangère , de toute jouissance sensible. Cela est claie, et Épicure répond qu'il lui est impossfi)le de comprendre quel bien nous voyons dans Vkonnéte, à moins , dit-il , que nous n'entendions ce qui est glorieux dans l'opinion populaire; ce qui, en effet, i^te-til, est souvent plus agréable que certains plaisirs, mais ce qu'on ne désire encore qu'en vue du plaisir *. Voilà donc un philosophe fameux qui a mis en rumeur la Grèce et Htalie, et qui connaît si peu Vhonnéte, qu'U le lait d^Nsndre de l'opinion de la multitude!...' Je sais aussi tout ce qu'il débite sur cette douce tranquillité d'dme (c06v(iCa) qu'U vante et recommande sans cesse , au point , dit-il , que le sage de son école s'écriera dans le taureau de Phalaris : Que cela est doux t Voilà qui est plus qne
* Taniaesivisnaiunt,*
* C'est mot à mot oe ({ne dit Hdvétfua sur la gloire.
sloician ; carie stolden dira seuleniebt qoe la doaleor n'est point un mal, et il sera da moins oonséqaeni, puisqu'il n'appelle mal que ce qui est vicieux et honteux. Hais à qui Épicnre fera-Ml comprendre ooomient les sens, seuls Juges du plaisir et de la douleur, trouTcronl , grtîce à la tranquillité tTdme, du plaisir à être déchirés et brûlés? Si ce n'est pas là une Taine jactance de mots, qu'est-ce que c'est? Enfin, Toulons-nous connaître le fond de la morale d'Épicure, ouTrons le lirre par excellence, celui où il a renfermé ses principaux dogmes, comme les orades de la sagesse et les leçons du bonheur; en un mot, ce qu'il appelle les sentences souveraines (xûputc W^). Qui de tous ne les sait pas par cœur? Écoutez donc, etdites^moi si ma Torsion est infidèle : Si ce çuifait les plaisirs des hommes les plus voluptueux leur été en même temps la superstition pusUlanMie, la crainte de la mort et de la douleur, et leur apprend àmeUre delà mesure dans leurs passions , nous n'avons rien à reprendre en eux; car ^unoôté Us sont comblés dévolu]^, et de Vauitre iln'tfaeneuxrienquisoi{0ire,riendenuaade,crest' à-dire aucun mal,
« Ici 1 Triarius ne peut se contenir, et se tournant Ters Torquatus : Sont^» là, dilril, les pendes d'Épicure? (H le savait bien, mais il Toulait en entendre rayeu. ) Oui, répondit Torquatus avec assurance , oe sont ses propres paroles ; mate vous n'entcudes pas sa pensée. S'il dit une chose, rapri^je alors , et en pense une antre, c'est une raison pour que je ne sadie pas ce qu'il pense, mais ce n'en est pas une pour que je n'entende pas ce qu'il dit; et il dit une absurdité : car ces paroles signifient que les hommes les plus voluptueux ne sont pas à blâmer, s'ils sont sages, s'ils apprennent à régler leurs passUms; et n'est-il pas plaisant qu'un j»liilo8opbe suppose que la Tolupté puisse apprendre à régler les passions! Selon loi , il ne s'agit ici que de to mesure. Ainsi la cupidité aura sa mesure, l'adultère sa mesure, la débauche sa mesure! Quelle philosophie que celle qui ne s'oocoq»e pas à détruire le vice, mais seulementà le régler? Quoi 1 Épicure , tous ne trouvez pas la luxure * r^éhensible en elle-même ! vous en Toulez sdUement séparer les craintes superstitieuses et la peur de la mort t Mais en oe cas TOUS pouvez avoir contentement : il y a tel débauché si peu superstitieux , qu'il mangera dans les plats du sacrifice; et d'autres craignent si peu la mort, que TOUS les entendrez chanter :
« Six mois , six mois de bonne vie »
c Et donnons le zeste à Plnton.
> Cest toujours doévon qui eontlnne de fendre compte de * ion entretien.
> Cestlemotdu texte latin, et il a fallu sVn servir id, quoique roaage Fait relégué dans U morale religlease. MaU Je n'ai pas voulu risquer plus haut les luxuritux (luaniriott),
^ qui est aMsi dans le texte, et que j'ai traduit paclwpItMvofuptufut
On voit àqud pohit la pensée diKpIeure est en effet absurde «t ooDtradietoIre dans les termes, car luxwre équivaut à détencAe, et toute (U6aflicft« art un «sc4« ; en sorte qnni suppose Ta memn dans Vexeèi. Voilà pourquoi le mot luxurt {luxuria), qui èhes les LatbM passait métaphoriquement à tout ee qui oifte ridée d'excès , était il nécessaire pour rendre sensible la démonstratkm de QoéroD.
COUBS DE UTTÉRATURE.
Au fond, Torquatus, Je suis de ravis de Tofre sévère philosophe, en ce qu'il demande des bornes àlavolupté: car, dans son hypothèse, que la volupté est le souverain bien. Je crois bien qu'il n'entend pas parier die ceux qui Tomisaent anr la table , qu'il but emporter an lit, et qui recommencent le lendemain; qui n'ont Jamais tu, comme on dit, le soleil se coucher ni se IcTcr, et qui finissent par manquer de tout, parce qu'ils ont tout mangé. Non : pariez-moi de ces Toluptueux de bon ton et de bon goût, qui ontle meilleur cuisinier, le meilleur pâtissier, la meilleure marée, la meillenre Toiaille, le meillenr gtt)ler, le meilleur Tin ; en un mot, toutes les choses sans lesquelles Épicure ne connaît pas de bonheur. Joignez-y, si tous Toulez , des esdaTcs jeunes et beanx pour serTir à table, lapins belle vaisselle d'aii^ent et le plus bel airain de Corinthe, et le phis ma^oifique logement, n s'ensuiTra seulement que ceux qui TÏTent ainsi, TiTcnt bien, selon tous, puisqu'ils TiTent dans la vohqfté, qui est, selon tous, le bien: mais 0 ne s'ensniTm nullement que la Tolupté soit en efltot le bonheur, soit le souverain bien, La Tolupté par elle-même ne sera jamais que la Tolupté, et pas autre chose; et tout ce que je toIs de dair dans la doctrine d*Épicure9 c'est qu'il ne cherche des disciples que pour leur apprendre que ceux qui Tentent être Toluptueux ddTent d'aliord derenir phUosophea. » (J)ejln, n.)
Voilà, œ me semble « le procès d*Êpiciire fait et parfait. Gioéroa Tient ensuite à celui des stoîdeos , qui d'abord ont dans Caton un robuste défenseur el un digne représentant du Portique. Je m'étendrai peu sur cette philosophie, jugée depuis longtemps, et d'autant plus facilement abandonnée , que Texoès dans la Tertu est le moins séduisant de tous. Aussi Épicure a-t-il trouTé dans ce siècle une fouie de partisans et d'apologistes , et Zenon pas un. Vous avez déjà TU , dans le pl^doyer pour Murena , les dogmes follement outrés du stoïcisme fournir matière à une raillerie douce et fine, telle que la comportait Féloquence judiciaire. Ici Ton s'attend bien que Gicéron procède plus sévèrement, mais néamnoins sans se refuser l'espèce de force que peut prêter au raisonnement la plaisanterie délicate qui natt des choses mémos, et n'offense pas les personnes. Gicéron ne pouTait pas se priTcr de cette partie de la discussion, qu'il manie aussi bien qu'aucune antre, et l'une de celles qui forment chez lui comme l'assaisonnement de ses banquets philosophiques. U tâche de faire sentir à Caton même, et fait très-aisément comprendre à quiconque n'est pas stoïcien, que Zenon et ses disciples ont méconnu la nature humaine en Toulant trop l'élCTer ; que d'ailleurs leur philosophie a un double incooTénient, d'abord en ce qu'ils se sont fait un langage d'école tellement conventionnel , que leurs termes, souTcnt détournés de leur acception propre, ne peuvent être entendus de per* sonne ; de plus , en ce que , se refusant tout moyen
ANCIENS. ~ PHILOSOPHIE
de persuasion dans la chose où il est le plus impor* tant de persuader, dans la morale, ils lui ôtent son plus grand eharme et son pouvoir le plus universel , et ne disent jamais rien au coeur , pour s*adresser toujours à la raison. En effet, tout le stoïcisme était resserré dans une sorte de formules exiguës , d'argumentations abstraites, et, comme dit Cicéron, de petites conchisioncules (car Texpresion me paraît assez heureuse pour passer du latin au français) qui dessèchent et exténuent tellement la morale, que^ n'ayant plus ni suc, ni mouvement, ni couleur, elle est comme réduite en squelette ; et que, quand j'entends les aphorismes stoîques , tels qu'ils sont , par exemple, dans le Manuel dPÉpictète , je crois entendre un cliquetis de petits ossements. Ce n'est pas que cette secte n'ait compté parmi ses disciples de très-grands hommes. Mais il ne faut pas s'y tromper : ce n'est pas parce qu'ils étaient stoïciens qu'ils furent grands ; mais la hauteur de leur caractère se trouva au niveau des principes du Portique dans ce qu'ils ont de beau et de bon , c'est-à-dire dans la prééminence donnée à la vertu ivx toute chose ; et ils ne comptèrent le reste que pour un assortiment scolastique, qui était pour ainsi dire le protocole de la secte.
Cicéron leur reproche avec justice de n'avoir rien produit qu'on puisse opposer, pour l'utilité géné^rale, à ce qu'avaient écrit Platon et Aristote, et plusieurs de leurs disciples ^ sur les mœurs et la \é^ lation.
« Cléante él Chrysippe , poorsuit-il , ont pourtant essayé de faire une rhétorique ; mais ils s*y sont pris de &çon qu*U n'y a rien de meUleor à lire pour apprendre à ne jamais paiJer; et cependant quel foste et quelle préteotkn! A les entendre, ils vont enflammer les Ames. Et comment ? C'est que Vvniveri est la cité de l'homme. Fort bien : voilà donc les habitants de Pouzzoles dont le monde est la ville municipale ! CTest avec ces mots d'invenUon qu'Us prétendent mettre le feu aux Ornes! Us l'éteindraient, s'il y élatt. S'ils parlent de la puissance de la vertu, ils vous pressent avec de petites questions comme avec des aiguilles ; et quand vous avez dit oui , l'âme n'a rien entendu ; il n'y a rien de changé en nous, et l'on s'en va comme on était venu. Estrce donc que la nouveauté des termes change la nature des idées et des sentiments? Je viens vous de* mander comment 11 se peut que la douleur ne soit pas un mal, et vous me répondez que la douleur est une chose Acheuse, incommode, odieuse, difficfle à supporter. Eh bien! vous avez mis une définition à la place du mot : soit; mais pourquoi cette chose lâcheuse, incommode, odieuse, etc., n'est-elle pas un mal ? — O'est que dans tout cela , il n'y a, ni malice, ni fraude, ni méchanceté, ni faute, ni houte, et par conséquent point de mal. — Supposons que {e puisse m'empècher d« rire en appienant qu'il n'y a pas de malice, ni de fraude, ni de honte, dans la douleur,