‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 38 sur 88 · LA HAMPE. — TOME I · texte numérisé non relu

LA HAMPE. — TOME I

me voUà bien avancé! Et comment cela m'apprendra-t-U le moyen de supporter courageusement la douleur? — C'est que l'homme qui regarde la douleur comme un mal ne saurait être courageux. — Soit ; mais comment le sera' t-fl davantage en la regardant seulement comme une chose i&cbeuse, incommode, odieuse, et difGcile à supporter? Je vous défie de me le dire ; car le courage et la faiblesse assurément tiennent aux choses mêmes, et non pas aux différents noms qu'on leur donne. » (De Fin. iv. )

Vous voyez avec quelle grâce et quelle légèreté d'escrime Cicéron ne laisse pas de porter de rudes atteintes ; et si vous étiez curieux d'entendre au moins quelqu'un des paradoxes stoîques dont il se divertit si gaiement, permettez que je me borne à un seul , qui suffira , parmi cent autres , pour faire voir jusqu'où l'on peut , avec de bonnes intentions , pousser Textravagance philosophique. Les stoïciens tenaient que tous ceux qui n* étaient p<is parfaitement sages, étaient également misérables; celui qui avait tué son père n'était pas plus misérable que celui qui, vivant d'cUUeurs en honnête homme , n'était pas encore parvenu à la parfaite sagesse* Et cette parfaite sagesse , comme on peut le penser, ne se trouvait que* dans le stoïcien : et en vérité, elle ressemble fort à la parfaite folie. Mais au ridicule de l'assertion il faut joindre celui de la comparaison dont ils l'appuyaient. De deux hommes qui se noient, disaient-ils , cekd qui est prés de la superfide de Veau ne respire pas plus que celui qui est au fond : donc, etc. Vous en riez comme Cicéron : mais c'est au moins ici un ridicule innocent ; et il faut avouer que les stoïciens, généralement probes dans leur conduite « étaient dans leur doctrine les plus honnêtes et les meilleurs de tous les fous.

L'objet des cinq dissertations en dialogue, qu'on appelle les Tusculanes, parce qu'elles eurent lieu à la maison de campagne qu'avait Goéron à Tusculum * , ^t de chercher les moyens les plus essentiels pour le bonheur; et l'auteur en marque cinq : le mépris de la mort, la patience dans la douleur, la fermeté dans les différentes épreuves de la vie, l'habitude de combattre les passions, enfin la persuasion que la vertu ne doit chercher sa récompense qu'en elle-même. Toute cette théorie, qui ne mérite que des éloges, est plus ou moins empruntée de ce qtie l'Académie et le Portique avaient de meilleur, et toujours ornée, corrigée et enrichie par Cicéron , qui la professe en personne d'un bout à l'autre de l'ouvrage. Tout ce que la philosophie naturelle a de plus beau en métaphysique et en morale est ici embelli par l'éloquence ; et ce qu'il peut y avoir de dé-

Aqjounl'bui FrascaU.

fectaeoz ou dUnoomplet ne doit pas être imputé à Fauteur, puisque la révélation seule Ta suppléé pour nous. 11 prouve très-bien que, dans toutes le» hypothèses , la mort n*est point un mal en elle-même; puisque, dans le cas où tout Thomme périrait, le néant est insensible : que si Tâme est immortelle , comme il le pense et rétablit de toute sa force , ce n*est pas la mort même qui est un mal pour le méchant, mais seulement les peines qui la suivront, et qui ne sont que la suite de ses fautes ; pour l'homme de bien , elle est plutôt à désirer qu'à craindre , puisqu'elle lui ouvre une meilleure vie. Il appuie d'arguments très-plausibles Timmortalité de l'âme , et la mémoire surtout lui parait en nous une faculté merveilleuse , qui ne peut appartenir à la matière. Quant à ceux qui nient l'immortalité de l'âme, parce qu'ils ne conçoivent pas ce que peut être Tâme séparée du corps, il leur répond fort à propos :

« Et conoevez-YonB mieox ce qu'elle est dans son ottion avecle corps?»

Réponse-très digne de remarque; car elle fait voir qu'il avait du moins aperçu ce genre de démonstration dont la bonne philosophie moderne a tiré et peut tirer encore un si grand avantage , et qui consiste à se servir de oe qui est reconnu certain et pourtant inexplicable, pour renyerser la dialectique très-commune et très-ûiusse , qui nie d'autres faits tout aussi certains et tout aussi démontrés, seulement parce que Fintelligence humaine ne peut pas les expliquer.

Cioéron a très-bien senti tout le faux de cette manière de raisonner, en usage de son temps comme du nêtre , et qui n'a d'autre efifet qu'une ignorance volontaire de ce qu'on peut savoir, très-misérablement fondée sur l'ignorance invincible de ce qui est au-dessus de nous. Voici , à oe sujet , un échantillon de sa logique :

« L'origine de notre âme ne sauraSt se trouver dans rien de œ qui est matériel, car la matière ne saurait produire la pensée , la connaissance , la mémoire» qui n'ont rien de comaMin avec elle. Il n'y a rien dans l'eau , dans l'air, dans le fou , dans ce que les élémenCa offrent de plus subtil et de plus délié , qui présente Pidée du moindre rapport quelconque avec la faculté que nous avons de percevoir les idées du passé, du présent, et de l'avenir. Celte faculté ne peut donc venir que de Dieu seul ; elle est essentiellement céleste et divine. Ce qui pense en nous , ce qui sent , «e qui veut, ce qni nous meut, est donc nécessairement incorruptible et étemel ; et nous ne pouvons pas même concevoir J'essence divine autrement que nous ne concevons celle de notre âme , c'est4i-dire , comme quelque chose d'absolument séparé et indépendant des sens , comme une substance spirituelle qui connaît et qui meut tout. Vous nie dires : Et où est cette substance qui connaît et qui

meut tout? et commeot est-dle ftile? Je tous réponds : £t où est votre âme? et oonmeot se la repeéeenter? Yoos ne sauriez me le dire, ni moi non plos. Mais, si je n'ai pas, pour la comprendre, tous les moyens que je voudrais bien avoir, est-ce une raison pour me priver de ce que j*ai? L'œil voit et ne se voit pas : aiusi notre âme , qui voit tant de choses , ne voit pas ce qu'elle est elle-même ; mais pourtant elle a la conscience de sa pensée et de son action '. — Mais où babite-t-elle? et qu'est-elle? — Cest oe qu'Q ne fiiot pas même- chercher.... Quand vous voyez l'oidre du monde et le mouvement réglé des corps célesles, n'en oonduez-vous pas qu'il y a une intelligence suprême qui doit y présider, soit que cet univers ait commencé et qu'il soit l'ouvrage de cette intelligenoe , conune le croit Platon , soit qu' il existe de toute éternité, et que cette intdligenoe en soit seulement la modératrice , comme le croit Aristote? Vous reconnaissez un Dieu à ses œuvres et à la beauté du monde, quoique vous ne sachiez pas où est Dieu ni ce qu'il est : reconnaissez de même votre âme à son action continuelle, et à la beauté de son oeuvre, qui eslla vertu.»

D'après la vénération profonde qu'il eut toujours pour le divin Platon ( car c'est le nom que lui donne toute Tantiquité ), tous ne serez pas surpris de retrouver chez lui oe que vous avez entendu du philosophe grec sur l'étude de la mort; et si j'en fais ici mention , c'est pour constater une opinion qui a été la même dans ces deux grands hommes stir un point de morale que l'on imagine communément tenir à un abus de spiritualité ou d*austérité , et dont on a fait à la philosophie chrétienne un repro^ che très-mal fondé. VousToyez que là-dessus Platon et Cicéron , qu'on n'a jamais accusés de rigorisme , ont parlé oomme les Chrétiens ; et il est d'autant plus singulier qu'ils aient mis en avant ce principe , qu'ils n'avaient pas pour l'appuyer les motiâ puissants que notre religion seule y a joints.

« Que faisons-nous, dit Cicéron, quand nous s^tarons notre âme des objets terrestres , des soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la livrer à la méditation? que taisons-nous autre chose qu'apprendre à mourir, puisque la mort n'est que la séparation de l'âme et du corps? Appliquons-nous donc À cette étude, si vous m'en croyez; mettons-nous à part de notre corps , et accoutumons-nous à mourir. Alors notre vie sur la terre sera semblable à la vie du ciel ; et quand nous serons au nkoment de rompre nos chaînes corporelles, rien ne retardera l'essor de notre âme vers les deux. »

Dans l'excellent traité sur la Nature des Dieux, Cicéron parait s'être proposé surtout de prouver et de justifier la Providence. Il introduit d'abord un épicurien qui déraisonne contre elle, d'après les dogmes qui semblent appartenir particulièrement au maître de cette école; car, pour son ato-

* Je pense : donc je suis, disait Descartes.

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

misme, on sait qu'il Tavait pris tout entier de Démocrite, quoiqu'il le traitât fort mal dans ses livres. Cicéron voit là une sorte d'ingratitude : c'était plutôt, ce me semble, un petit artifice de la vanité d'Épicure, qui affectait de déprécier celui dont il avait emprunté son système physique, afin de faire croire qu'il n'y avait de bon que ce qu'il y avait mis ou paru mettre du sien. Pour ce qui est de Tobligation, elle était mince, et les atomes, tant ceux de Démocrîte que ceux d'Épicure , n'avaient pas fait assez de fortune pour valoir la peine qu'on se les disputât, quoique Lucrèce ait pris celle de les mettre en vers; car rien n'empêche d'habiller l'erreur aussi poétiquement que la vérité , comme on peut parer la laideur aussi bien que la beauté. Cicéron , qui d'ailleurs paraît faire cas du personnel d'Épicure, dit en termes exprès que toute sa philosophie était universeUement méprisée des hommes mstndts.

« le ne sais comment il se lait» dit à ce propos Cicéron, . qu'U n'y a rien de si absurde qui n'ait été avancé et soutenu | par quelque philosophe. • (

Épicure, en ce genre, ne fut pas mal partagé, et ses dieux étaient encore bien plus ridicules que son monde d'atomes*, car, après tout, nous n'avons aucune idée de la manière dont le monde a été fait : mais la métaphysique , analysant les notions du plus simple bon sens, avait, dès le temps d'Épicure, reconnu les attributs nécessairement renfermés dans l'idée de la Divinité. Il n'en fallait pas davantage pour rire de pitié du beau loisir, et de la belle indolence, et de la bienheureuse insouciance dont Êpicure gratifiait ses dieux, qui ne devaient se mêler de rien, de peur de se fatiguer; qui ne devaient s'offenser de rien, de peur de se chagriner, ni s'intéresser à rien, de peur de troubler cette parfaite tranquillité qu'Épicure devait attribuer à ses dieux , comme à son sage ; car Épicure était un raisonneur si conséquent 1 Vous pouvez imaginer que le stoïcien Balbus , que Cicéron met* en tête de l'épicurien, a beau jeu contre tant d'inepties ; car si les stoïciens déliraient en voulant faire de leur sage un dieu, ils avaient de la Divinité des idées très- saines; et Balbus s'amuse beaucoup de son épicurien , qui , ne soupçonnant aucune différence entre la nature divine et la nature humaine, semble persuadé que l'action de Dieu est un travail comme celle de l'homme; que Dieu ne saurait bâtir sans instruments et sans outils, non plus que l'homme; qu'il ne saurait veiller sur son ouvrage sans se tourmenter, non plus que l'homme, ni même punir sans être blessé, quoique les juges mémos de la terre punissent le crime sans trouble et sans colère.

Il faut ici rendre justice aux anciens : toute cette théologie d'Épicure , qui a été renouvejée de nos jours avec les mêmes arguments et presque avec les mêmes termçs ' , fut, parmi eux, si généralement bafouée, qu'enfin un de ses disciples n*imagina d'autre moyen, pour soustraire à tant de ridicule la mémoire de son maître, que de publier, comme un fait dont il était confident, qu'au fond Épicure n'avait jamais cru à l'existence de la Divinité , et que c'était uniquement pour voiler son athéisme, et se dérober à Tanimad version des lois, qu'il avait eu recours à cette impertinente doctrine , qui, sans anéantir expressément la Divinité, du moins en fabriquait une assez oiseuse pour être sans conséquence , ou assez méprisable pour en dégoûter.

Il prétendait, entre autres folies, que Ips dieux étaient nécessairement de forme humaine, attendu qu'ils devaient avoir la plus belle de toutes , et qu'il n'y en avait point de plus belle que celle de l'homme. L'interlocuteur, qui est ici son adversaire, le réfute avec beaucoup de gaieté ; mais je ne sais si le sérieux soutenu dont l'épicurien débite les cahiers de sa secte, et qui ressemble fort à celui des matérialistes modernes, n'est pas encore plus plaisant. Avec quelle noble fierté il se glorifie des grandes lumières apportées par Ëpicure, des grands services qu'il a rendus à l'humanité I On croit entendre un des professeurs de nos jours.

« Vous avez mis au-dessus de nos têtes , dit-il, un despote éternel qu'il fout craindre jour et nuit; car, qui ne redouterait pas un Dieu qui veille à tout , qui pense a tout , qui observe tout, qui se croit chargé de tout, en un mot, un Dieu toiûours occupé et affidré? Épicure nous délivre de toutes ces craintes , comme il délivre les dieux de tout embarras. Il vous remet en liberté; 11 vous apprend à ne rien appréhender d*un être qui n'est pas plus capable de foire le moindre cliagrin à personne que d'en prandre luimême. C'est là la véritable idée que Ton doit avoir d*une nature excellente et parfoite» et U culte pieux et saint que nous lui rendons. »

Une des difficultés qu'il élève contre la création , et qui a été aussi fort répétée parmi nous, c'est de demander ce que faisait Dieu avant de faire le monde , et comment et pourquoi il l'a fait dans un temps plutôt que dans un autre. Il ne peut se figurer Dieu sortant tout à coup de son repos éternel pour produire tant de choses, après avoir été si longtemps sans rien faire.

« Et pour qui tout cela? Pour les hommes. Mais la plupart des hommes sont fous; et Dieu, qui ne saurait travailler pour les fous, a donc travaillé pour un bien petit nombre! »

Comme cette objection a été cent fois rebattue

* Notamment dans le Code †la nature, de Diderot

Si.

de notre temps, et que ce n*est pas ici le lieu d'approfondir des théories métaphysiques, je me bornerai à observer que, si quelque chose pouvait encore étonner dans Textravagance de Torgueil humain, ce serait de Tentendre dire à Dieu : Je ne concevrai jamais que tu aies fait tout ce que nous voyons, à moins que je ne sache pourquoi tu ne l*as pas &it plus tôt, et ce que tu faisais auparavant; et Je ne puis croire que tu aies jamais rien produit, à moins que tu ne me rendes compte de tout remploi de ton éternité.

Cicéron traite fort légèrement les futiles chicane s de nos épicuriens; mais il est très-grave et trèssévère sur les conséquences désastreuses de ces systèmes irréligieux, qui ne vont à rien moins qu'à Renverser les fondements de la société ; et làdessus il parle comme tous les hommes sages et honnêtes ont parlé depuis Cicéron jusqu'à nous. Vous ne doutez pas non plus qu'il ne soit très-éloquent dans la description des beavtés , des richesses et de l'harmonie du monde physique : c'est un des morceaux où il semble avoir mis le plus de soin et d'étendue, et avoir pris le plus de plaisir. Mais 11 faudrait aussi tant de soins pour lutter en français contre ce chef-d'œuvre d'élocution latine ' , que je suis oblige de me refuser ce plaisir, qui en serait un pour moi, si je n'étais entraîné plus loin par la multitude des objets, et resserré par la nécessité de les borner.

Mais , toujours fidèle à la méthode académique de plaider également le pour et le contre , Cicéron , après que Balbus a comme préludé par une légère escarmouche contre l'épicuréisme, oppose au défenseur de la Providence l'académicien Cotta, qui engage on combat plus sérieux, et déduit avec beaucoup de force les difficultés réelles sur la question du mal moral, et si réelles, que la révélation seule a pu en donner l'entière solution. Cependant Cicéron, trop sensé et trop judicieux pour ignorer que des difficultés même insolubles ne décident rien contre des preuves positives qui forcent l'assentiment de la raison, et qu'il ne résulte rien de ces difficultés, si ce n'est qu'en ces matières nous n'en savons pas assez pour répondre atout; Cicéron, qui sentait que l'idée de la Providence était en ellemême insépardi>le de l'idée de la Divinité, au point que l'une ne peut exister sans l'autre , et que toutes les deux sont aussi démontrées que nécessaires; que si la démonstration ne détruit pas toutes les objections, les objectioQs peuvent encore moins

* Voyez le second livre de Natura Deorum, § 99 et suivants ; A prineipio terra umtvena, etc. Ctoéton n'a jamais rltn terit Ue plus élégant.

détruire les preuves admises , ce qui est reçu partout en logique; Cicéron conclut, pour ce qui le concerne, en faveur de Balbus, dont l'opinion lu! paraît approcher le plus de cette probabilité, le seul résultat admis dans l'Académie , et dont vous avez vu que les conséquences équivalaient dans le fait à celles de la certitude.

11 avait fait un ouvrage fort considérable en six livres, dans le même genre et avec le même titre que celui de Platon, de la République. Nous l'avons perdu. Et il le fit suivre d'un autre, sur les Lois, qui ne nous est parvenu que fort mutilé. La partie qui nous en reste est, moitié morale et religieuse, moitié politique. Il met, comme Platon, Aristote et tous les anciens, une importance majeure à la religion et au culte, qui tiennent une très-grande place dans les trois livres qui nous restent dans son traité sur les Lois. C'est lui-même qui porte la parole devant Quintus son frère, et son ami Atticus, qui Técoutent beaucoup plus qu'ils ne le contredisent. On voit à peu pr^, par cet ouvrage, quel était le fond de celui dont il était la suite et que son plan de gouv^nement était le pouvoir du peuple, toujours dirigé par Yautorité du sénat : et dans ce mot iVauloriié était contenue, dans la langue latine dont nous l'avons pris, ridée d'une puissance de raison, différente de celle du peuple, qui n'est qu'une puissance de force. C'est la distinction reconnue par tous les bons latinistes entre les mots potestas et auctoritas, dont le premier se dit indifféremment en bien et en mal, et dont le second ne s'emploie jamais qu'en éloge, et emporte toujours une idée de respect. C'est pour cela que les Romains disaient dans tous leurs actes, Senatus Populusque romanus, mettant toujours le sénat au premier rang. De même, par le mot de citoyens, ils n'entendaient que ceux qui jouissaient des droits de cité; ce qui demandait beaucoup de conditions, et ce qui fut longtemps fort restreint. Ils ne se rendaient pas moins difficiles sur la profession de soldat , et ne confiaient la défense de l'État qu'à ceux dont les propriétés étaient le garant de leur intérêt à la chose publique. Il fallait donc un certain revenu pour servir dans les armées, et avant tout il fallait être de condition libre. Marins, qui le premier arma les esclaves, ce que n'avait jamais fait Rome dans ses plus grands dangers, donna un scandale extraordinaire et nouveau. Des lois/7op«/ff<re5 étendirent ensuite le droit de cité jusqu'à un excès qui accéléra la chute de la république, quoique jamais il n'ait été poussé jusqu'à devenir universel. Les seuls citoyens de Rome eurent aussi le droit de sufifrage

r ANCIENS. — PHILOSOPHIE.

pendant six cents ans ; et quand les tribus de l'Italie y furent admises , au temps des guerres de Marins , la république croulait de toutes parts. Il ne faut donc pas s'étonner que Cicéron , dans, ses livres de politique et de philosophie, témoigne partout un si profond mépris pour la multitude } c'étaient les principes de l'aristocratie roniaine,,dont je ne dois être ici que l'historien , et non pa» le juge. On sait assez que ces questions seraient ici d'autant plus oiseuses, qu'elles ne se décident point par le raisonnement , et ne sont qu'une perte de temps et de paroles.

Cicéron s'étend beaucoup ettrès-disertementsur

la justice naturelle , comme étant la régulatrice de toutes les lois ; et il la fait dépendre elle-même de la justice divine, qu'il établit comme la seule sanction de la justice humaine. Voici ses termes :

« Que le premier fondement de toat soit cette persuaskm générale, que les dieux sont les mattres et les modérateurs de tout ; que tonte administration est subordonnée à leur pouvoir et à leur providence ; qu'ils sont les bienfaiteurs du genre humain; qu'ils observent ce qu'est en hii-meme chaque individu^ ce qu'il fiiit , ce qu'il se permet, dans quel esprit et aTccqoeUe piété-il pratique le culte public; et qu'ils font le discernement des gens de bien et des impies. Voilà ce dont il ûiutqne Iqus les esprits soient pénétrés pour avoir la connaissance de l'utile et du vrai. »

S'il attache tant de prix à la religion, ce n'est sârement pas qu'on puisse le taxer de la moindre teinte de superstition et de crédulité . Jamais homme n'en fut plus éloigné : il suffirait, pour s'en convaincre, si là-dessus sa réputation n'était pas faite, de lire son traité de la Divination; c'est là qu'il a passé en revue tous les genres de charlatanisme en général, tous les prestiges, toutes les impostures , toutes les rêveries qui composaient la prétendue science des oracles , des prodiges , des auspices , des prophéties, sibyllines , etc. Jamais la raison n'a été plus sévère à la fois et plus gaie : il ne fait grâce à rien ; il donne même les meilleures explications naturelles dequelques faits avoués de son tempf , et que son frère Quintus, très-entêté de la divination, lui cite comme merveilleux, et qui en ont en effet l'apparence. Cicéron lui répond, entre autres choses aussi justes qu'ingénieuses, qu'il ne prétend pas non plus que les devins soient assez malheureux pour qu'une chose n'arrive jamais par hasard, parcequ'ils l'auraient prédite à tout hasard. Il conclutdc tout son ouvrage que l'homme raisonnable doit respecter la religion, et mépriser la superstition. Il était augure, et son frère lui demande s'il parlerait dans le sénat ou devant le peuple comme il vient de parler dans son jardin entre un frère et un ami sur cette partie

de la divination qui tient an culte public, comme les auspicesetl'expiationdesprodiges. Il répond fort sensément que tout ce que les lois ont consacré comme police religieuse n'a rien de commun avec la philosophie, et que Thomme public et le'citoyen doivent alors respecter comme police ce que les lois ont fait entrer dans l'ordre politique , parce que le mépris des lois est toujours un mauvais exemple et un délit ; mais que le langage public de l'augure n'oblige à aucune croyance la raison du philosophe, pas plus que le citoyen n'est obligé à croire bonnes toutes les lois auxquelles il est pourtant tenu d'obéir. Cette distinction est très-bien fondée , et un païen ne pouvait faire une meilleure réponse. En total, sur cette matière , que Cicéron semble avoir épuisée, les modernes, qui se sont le plus moqués de la superstition , n'ont pu que le répéter.

Parmi les anciens livre» de morale , je ne pense pas qu'il y en ait un meilleur à mettre entre les mains de la jeunesse que le Traité des Devoirs < de Cicéron. Il roule entièrement sur la comparaison et la concurrence de l'honnête et de l'utile, qui est en efiet pour l'homme social la preuve de tous les moments et la pierre de touche de la probité. Il écarte les arguties des stoïciens, mais il s'approprie leurs principes, généralement bons à cet égard; il en sépare ce qui est outré, et adapte à leurs dogmes toujours secs, même quand ils sont vrais, sa diction attrayante et persuasive. Il entre, sans diffusion et sans superfluité y dans tous les détails des devoirs de la vie , et donne une grande force à la liaison réelle , et beau* coup plus étroite et plus essentielle qu'on ne pense communément, entre les devoirs de rigueur et les devoirs de bienséance. Il est triste et honteux d'être obligé d'avouer que , sur ce point important, les anciens étaient plus sévères , et par conséquent plus judicieux que nous. Us avaient senti combien c'e^ une grande loi morale et sociale , que de se respecter soimême devant les autres , et de respecter les autres à cause de soi , dans les paroles et dans tous les dehors dont l'homme est le juge et le témoin , quand Dieu seul est le juge de l'intérieur. L'histoire de la censure romaine, tant que les mœurs publiques la soutinrent en même temps qu'elle les soutenait, fonrnit des exemples de cette observation , trop connus pour les rappeler Ici. L'indécence et la corruption qui suivirent trouvèrent une justification dans la doctrinedes

* On le faisait lire aux écoliers , dans toutes les maisons d*édacaUon publique; mais, autant que Je m'en souviens, on s'oocopait trop exclusivement du style, et pas assez des choses mémos , qui pourtant ne sont point au-dessus de la portée de oet Age, et peuvent Mre des semences d'lK>noéteté et vertu.

cyniques; il n*y a rien d^étonnaiit, leur uom même * était celui de Timpudence : mais il est plus fâcheux que la grossièreté et le scandale aient eu des patrons au Portique, au moins dans les paroles. Cétait la suite de ces généralités mal entendues , qui ne sont qu'un abus de la métaphysique mal appliquée. La métaphysique devient folie dès qu'elle sort des choses purement intellectuelles , comme tout ce qui est déplacé devient mauvais. C'est la pire espèce d'erreur philosophique, dangereuse dans tous les temps, mais qui chez les anciens ne s'étendit guère au delà des écoles , comme autorité, et n'alla guère, comme exemple, au delà des ridicules et des vices; au lieu que de nos jours elle a produit des scandales atroces et des crimes publics : progrès déplorable , mais assez naturel , en ce que la démence des imitateurs va toujours au delà de celle des modèles , et que l'excès dans l'imitation est un des caractères « ou de notre vivacité, ou de notre vanité.

Cicéron , qui adresse son ouvrage à son fils alors étudiant à Athènes , l'avertit de ne pas en croire les cyniques, ni même les stoïciens, sur cet article presque cyniques, qui ont beaucoup argumenté contre la pudeur et la décence, sous prétexte que ce qui n'est pas honteux en soi ne l'est pas non plus à dire ou à faire en présence d'autrui. Il réfute dsément ce sophisme en puisant ses raisonnements dans la nature même , dont les indications impérieuses et générales ont été le premier type des lois de la société.

« Suivons la nature, oonclot-fl , et évitons toat ce qui blesse la modestie des oreilles eldes yeax. »

Aucun ancien n'a mieux vu ni mieux développé l'accord des principes de la raison avec ceux de l'ordre social, et c'est un des plus puissants moyens dont il se sert pour rectifier cette fausse notion , et même cette fausse dénomination û*utiHté, vulgairement attribuée par chacun à son intérêt particulier. H démontre lumineusement que ce qui tend à détruire l'harmonie du corps social dont nous sommes membres ne peut en effet nous être utile; et cette théorie, qui est indiquée par Platon , est si puissamment conçue et éclairée par Cicéron, qu'on peut dire qu'elle lui appartient. Nous lui avons donc l'obligation d'avoir affermi plus que personne cette seconde base de la morale : elle est liée, chez loi, comme chez Platon, à la première, qui est la loi divine; mais celleci estla seule que Platon semble avoir bien connue ; il n'a fait qu'entrevoir l'autre. Et j'observerai par avance à quelques hommes que je vais combattre

> Cynique vient d'un mot grec qui signifie chien. On appela ainsi cette secte, juace qu'elle faisait profession dV lioyer après tout le monde, et de n'avoir honte d*aacime indéeenoe.

tout à l'heure, panégyristes de Sénèque au point d'être contempteurs de Cicéron, qu'en fait de vues vraiment philosophiques, celle-ci est bien autrement importante, bien autrement étendue que toutes les sentences de Sénèque. C'est déjà un très-grand avantagede Cicéron ; et combien il en a d'autres 1 Combien cette manière de sanctionner l'honnêteté, et de décréditer l'intérêt privé, est supérieure, sous tous les rapports, aux subtilités et aux exagérations stoïciennes, qui sont Urat le fond de la philosophie de Sénèque I

Jamais, d'ailleurs, Cicéron ne tombe dans les conséquences outrées ; ce qui est encore un vice capital du Portique et de son élève Sénèque. Après qu'il a fait valoir, comme il le doit et comme il le peut, cette loi sainte du maintien de l'ordre social, il se demande s'il sera quelquefois permis de sacrifier à la chose publique la modération et la modestie *. Il répond décidément. Non.

« Jamais l'homme sage et vertaem ne fera des actions honteuses et criniineUes eu èUefrinêmes ; jamaiSypof m^ne pour le salui delà patrie. Et pourquoi? Cest que la patrie eUe-mème ne le vent pas; et la meilleure réponse à eette question, c'est qi^ ne peut jamais arriver de conjoncture telle , qu'il soit de l'intéfét de la chose pubUque qu'un honnête homme fesse rien de coupaMe et de honteux. »

Si vous vous rappelez à ce sujet tout le mal qu'on a fait avec les mots de civisme et de modéré, vous en conclurez que les révolutionnaires, qui se disaient philosophes, ne l'étaient sûrement pas à la manière des anciens, ou plutôt qu'ils n'avaient pas plus de philosophie que de politique et d'humanité.

Vous n'avez pas besoin de Cicéron pour détester la doctrine de ceux qui ordonnaient qu'un fils accusât son père, ou un père son fils, et qu'il le traînât lui-même au supplice, non pas seulement pour des actes quelconques , mais pour des opinions ou avouées ou même intérieures , supposées ou présumées. Ce n'est donc que pour vous donner le plaisir de respirer au sein de la nature que je vous citerai encore un vrai philosophe, qui connaît assez bien la politique pour ne la mettre jamais en contradiction avec la nature. Il parcourt une foule de ces cas possibles où un devoir semble contredire l'autre; et il entre dans tous ces détails, d'abord parce qu'il traite de cette partie de la morale qui consiste dans les différents degrés du devoir, ensuite parce que cette espèce d'opposition apparente se rencontre fréquemment dans le cours de la vie civile. Il ne se borne point aux cas les plus communs ;

' II ne fout pas oalilier que ces moto ont Id toute retendue qae doit leur donner le langage philosophique, gui comprend tout ce qui est renfermé dans ridée du mot.

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

il supposa les plus rares, at sa sert ea exemple de ce qui était le plus énorme attentat chez les Romains « lesacrilége»

« SI Toos savez que votre père a piOémi temple, qu'il a pratiqué des soatorralDS pour voler le trésor public (toujours renfermé dans on temple), deves-voos iedénoneer aux magbtrats? Ge serait wi crime. Il y a plos : s'U est accusé daus les tribunaux , voas devez ie défendra autant qu'il vous sera possible. -^ Quoi ! Tintér^t de la chose publique n'est donc pas avant tout? — Avant tout assurément ; mais le premier Intérêt de la chose publique est que les devoirs de la nature soient observés, et que la piété filiale ne soit pas violée. ~Mais si mon père veut s'emparer de la tyrannie , ou trahir la patrie, gaiderai-je le silence ? •^ Ce cas unique est différent. Vous devez alors mettre tout en usage pour détourner votre père du crime qu'U médite. S'il persiste , vous devez alors préférer le salut de la patrie à cehii de votre père. »

CIcéron est conséquent. Le vol du trésor public ou la profanation d*un temple, ne va pas au renversement d*un corps politique et de Tordre social, et dès lors le respect pour les lois de la nature est toujours la première des lois. Mais s'il s^a^t d'un cas où la chose publique est évidemment menacée de sa ruine, son intérêt est avant tout autre devoir, puisque tous les devoirs ne vont qu'à la conserver. Tel est l'avantage d'une morale dont les fondements sont si bien posés, que vous y trouvei^ez la solution de tous les problèmes; et c'est conformément 5 ces principes que Brutus fit mourir ses deux fils, et ne fit que son devoir.

Cicéron est d'accord avec tous les moralistes , mais non pasavectous les politiques, sur lechoix des meilleurs moyens de maintenir le pouvoir, ceux de Tamour ou de la crainte : il prononce sans balancer.

« Rien de plus favorable au maintien du pouvoir que l'amour ; rien de plus contraire que la crainte. Il n'y a point de pouvoir qui résiste à la haine universelle. Au reste, ijoote-MI, on conçoit très-bien que la domination fondée sur la force croit se soutenir par la cruauté , et ce peut être la politique du despote ; mais cette politique , dans un État libre, est ce qu'U y a de plus insensé. »

Il trace la règle des intérêts pécuniaires et mercantiles , dont la discussion est d'autant plus instructive, que ceux-là sont de tous les hommes et de tous le moments. H décide toujours, conformément à son principe , qu'il est contraire à la nature de l'homme et des choses <, c'est-à-dire, à ce qui fonde l'ordre social , d'ôter rien à personne de ce qui lui appartient , de lui causer le plus petit dommage, directement ou indirectement, par action ou par omission , de nuire de paroles ou de réticences; et il résulte, de tous les exemples qu'il propose, cette grande vérité usuelle et pratique , que la

probité, pour être complète, doit aller jusqu'à la délicatesse, ou , en d'autres termes , qde la délicatesse n'est autre chose que la parfaite probité.

« La disette est extrême à Rhodes ; et le blé par conséquent très-cher. Un mardiand d'Alexandrie en apporte , et , en raison du besoin , le vendra ce quil voudra ; mais , ea partant d'Alexandrie , U a vu une foule d'autres vaisseaux chaiigés de grains, et prêts à mettre à la voile pour Rhodes. Le marchand honnête homme esVil tenu de le dire aux Rhodiens? »

Cicéron cite les avis opposés de deux philosophes fort austères et fort éclairés , et le pour et^e contre est parfaitement discuté. U décide pour l'affirmative, fondé sur cette règle, que l'acheteur ne doit rien ignorer de ce que sait le vendeur, sans quoi le marché n'est pas égal ; et il doit l'être dans les priiicipes da la société humaine.

« Le silenoe du vendeur, en pareU cas , est-il d^un homme fHmc, droit y juste? Non. Il n'est donc pas d'un honnête homme. »

J'ai toujours été étonné qu'en fait de commerce l'intérêt même n'ait pas fait un calcul qui serait l'éloge le plus efficace de la probité. Je suppose qu'un marchand , après avoir évalué ce que doit légitimement lui rapporter son commerce, se bornât au profit qui est le juste salaire de son travail, et la subsistance légitime de sa famille, comme, par exemple, un intérêt de quinze pour cent, qu'on dit être celui dn commerce, se défendît d'ailleurs de jamais y rien ajouter, de jamais surfaire, de jamais donner une qualité de marchandise pour une autre, d'en jamais cadier les défauts ; en un mot, qu'il vendît toujours comme il voudrait acheter : je mets en fait que cet homme, une fois connu pour tel, et il le serait bientôt, deviendrait dans un temps donné le plus riche de son état, et qu'il n'aurait pas de plus grand embarras que de suffire à la foule des acheteurs. Je sais bien que quelques-uns se sont piqués de n'avoir qu'un prix ; mais cela est très-insuflQsant, et même très-insidieux : l'expérience l'a bientôt fait voir. Ce que je propose est tout autre, et l'homme dont je parle serait tel , qu'on pourrait envoyer chez lui un enfant, pourvu qu'il sût dire ce qu'il faut, et qu'on pourrait prendre sa marchandise les yeux fermés. Je ne craindrais pour lui qu'une tentation, trèsprochaine et très-forte, il est vrai, celle de faire de la confiance une fois bien établie un moyen de tromperie très-lucrative. Su moins jusqu'à ce qu'elle fût reconnue; car le gain fait naîtra lasoif du gain , et la fortune allume la cupidité. Mais ici encore la cupidité calculerait mal ; car à peine la fraude serait-elle publique, qu'il ne vendrait plus rien : il serait le seul à qui l'on ne passât pas d'être fripon ; et alors ce qu'il

aurait gagné pendant un certain temps , et gagné mal, vaudrait-il ce quUl aurait pu bien gagner tout le reste de sa vie?

Mais voici des problèmes tout autrement épineux; aussi ne devaient-ils pas, selon moi, être même proposés. Au milieu d'un naufrage, deux hommes se jettent sur uneplanche qui n*en peut sauver qu*un ; lequel des deux doit céder à l'autre? Gicéron décide qu'elle appartient à celui qui est leplus utile à la chose publique. Et qui en serajuge? Et quand l'un des deux jugerait en faveur de l'autre contre lui-même , ce qui serait déjà beaucoup, cela su£ftrait-il pour vaincre le sentimeut naturel et légitime de sa conservation ? Gicéron prononce de même que, s'il s'agit de mourir de faim ou de froid, et qu'il y ait un aUment ou un vêtement disputé entre deux personnes , celle qui est la plus nécessaire à ses concitoyens a droit de s'emparer du pain ou de l'habit au préjudice de Tautre. Remarquez qu'il s'agit de deux personnes égales d'ailleurs en tout le reste; car les exemples de Gicéron ne sont pas de ceux qu'of&e assez fréquemment l'histoire, conune des soldats qui font à |)eu près de semblables sacrifices à leur général , ou des sujets à leur souverain : encore n'est-ce pas dans cette extrémité de besoin physique où l'homme n'a plus guère qu'un mouvement machinal; et l'on pourrait douter, dans tous les cas, si ce qui est cité comme trait d'héroïsme et de dévouement , peut être prescrit comme devoir. Mais, en total, mon avis serait que ces sortes d'hypothèses sortent de la sphère des devoirs, et doivent être en conséquence étrangères à un traité de morale. La morale suppose nécessairement l'homme jouissant de ses facultés morales. Or, dans les exemples allégués où un homme est près de se noyer, ou de périr de faim ou de froid (ce sont les termesdeCicéron) ', l'homme n'est qu'animal *, et ce n'est plus le moment de lui tracer des devoirs quand il ne peut en sentir qu'un,' le premier alors pour tous les êtres animés, celui de se conserver; et, en supposant même qu'il y eût en ce genre des phénomènes de magnanimité , ce qui est possible , on ne pourrait pas faire une règle do ce qui n'est qu'une exception.

Gicéron paraîtra moins rigoriste sur le serment, matière aussi souvent agitée qu'aucune autre. Il se range à l'opinion généralement reçue, non-seulement que, si l'on a juré de mai faire, le serment est

■ Sifame aut/rigare coT^/UHatur,

* Il est dff fait ([u'aae faim extrâmo, an froid extrême, ôtkîot la raison. Dans nos lois, un homme qui mourant de faim , prendrait un pain diez un boulanger, ne serait pas puni comme voleur. H importe de prendre garde que Je ne parle ici que de ce seul état , et que cette exception n^est pas dangereuse; car ce n*est pas cet étal qui produit des crimes. >

nul ; mais que tout serment imposé par la force n'est point obligatoire. -

« Le serment, dit-il, tient à la consctooe, et dès que vous n'avez pas juré selon votre oonscieDcCy «9 aMiml sententid , il n'y a point de parjure. »

Mais il ne touche pas la question la plus délicate, si l'honnête homme peut jurer, par la crainte d'un danger quelconque I ce qu'il ne croit pas devoir tenir par respect pour son devoir. Je ne la traiterai pas non plus , parce qu'elle dépend d'un grand nombre de circonstances qui peuvent changer les obligations, au point qu'il n'est guère possible là-dessus de fixer une loi générale.

Les traités de la rieUlesse et de F^mUié, naturellement ipoms abstraits que tous les autres, ont été si souvent traduits, et sont si connus de tontes les classes de lecteurs, que je me crois dispensé de tout examen et de tout extrait. Il y a longtemps que ces deux morceaux ont réuni tous les suffrages. Celui de la Heillesse, surtout, a paru charmant, et d'autant plus qu'on s'y attendait moins : on a dit qu'il faisait appétit de vieillir. Si l'on a désiré quelque chose dans celui de VAmiHé^ c'est peut-être en raison d'une attente contraire : personne n'aime la vieillesse, quoique chacun souhaite de vieillir; et il est aussi commun de se piquer d'amitié que de se plaindre de la rareté d'un ami. Chacun prétend l'être, en répétant ce mot connu : Ornes anUs ! il n'y apbu d*amis. Heureusement pour Gicéron, nous avons la preuve qu'il l'était, et qu'il en eut un. Ses lettres à Atticus attestent l'un et l'autre , et c'est à lui aussi qu'il dédia son livre de V Amitié : mais c'est Lelius qui en trace les caractères et les préceptes; c'est lui qui dit que Scipion ne connaissait point de plus odieux blasphème contre l'amitié que ce mot d'un ancien : Il faut aimer comme si l'on devait un jour hoir. Ce mot vous révolte et moi aussi , et j'allais peutêtre céder au plaisir d'en faire justice avec voUs; mais je me rappelle qu'elle a déjà été faite, et en vers, ceqifî vaut toujours mieux que la prose quand les vers sont bons; et ceux-ci le sont, quoique l'auteur ' , distingué en d'autres genres , ait fait fort peu de vers en sa vie.

* M. Gaillard, historien savant et éclairé, éerlTaln pur et élégant, dont les recherches utiles et laborieuses ont répandu beaucoup de lumières sur une grande partie de notre histoire. Il était mon confrère à TAcadémie française, et ;avait été de très-bonne heure an des gensde lettres dont Testlme et la bienveillance encouragèrent les travaux de ma première Jeunesse, n était d^ailieurs très-digne de bien parler de ramttié : il fut honoré pendant trente ans de celle do vertueux et infortuné Halesberbes. La profonde retraite où il a vécu depuis la révolution Ta éloigné de moi sans qae jamais Je Taie oublié; et J*ai saisi avec empressement cette occasion de laisser une marque de souvenir et de reconnaissance à un ancien confrère , anjourd*hul octogénaire, et que peat-étre ne reverrai-Je phn.

ANCIENS. — PHILOSOPHIB.

Ah 1 pérlue à Jamali ee mot attreiix d*im ssfle, Ce mot , l'effroi du cœur et rcffroJ de Pamoar l Songez que votre ami peut vout trahir un jour, Qani me trahisse , liélas ! sans que mon ooeu* roftaue , Sans qu*ane doaloorease et coupable pnidence Dans robscor arenir cherche an crime douteux : S*U cesse un Jour d*aimer, qu'y sera malheureux ! 8*U trahit DM secreU, je dois eocor le plaindre. Mon amitié fût pure, et Je n'ai rien à crahidre. Qu'il montre à tous les yeux les secrets de mon oœni : Ces seeiets sont l'amour, l'amitié, la douleur, La douleur de le voir, hilidéle et pagure , Oublier ses serments , comme moi mon ipjure.

Cioéron doit revenir encore devaot nous i sous les rapports du mérite philosophique , en comparaison avec Sénèque, dont il me reste à parler.

SBcnoïc iT.^Sénèqoe.

Il y a quinze ou seize ans qu'il s'éleva une grande querelle sur Séuèque : elle ne fît pas, il est vrai , le même bruit en France et en Europe que celle dont Homère fut le sujet dans le siècle dernier et dans le nôtre. Sénèqiie ne tenait pas une assez grande place dans fopinion pour intéresser dans sa cause autant de lecteurs qu'Homère; et la discussion sur les anciens et les modernes, dont celui-ci fut l'occasion, n'était d'ailleurs qu'une question de goût. On ne laissa pas, suivant Tusage, d'y mêler cette espèce d*aigreur qui naît si facilement de la contrariété des avis, et même cette dureté qui tient au pédantisme de l'érudition : vous avez vu que ce fut le tort de la savante Dacier. Cependant les injures ne furent du moins que littéraires, et n'attaquaient que l'esprit. Ici ce fut bien autre chose : la controverse sur Sénèque^, roulant en grande partie sur le personnel de ce philosophe , fut une espèce de procès criminel , et au point que, dans aucune espèce de procès, on ne publia jamais àefactum plus violent, plus outrageant , plus forcené que celui de Diderot contre quelques journalistes qui, en rendant compte de la traduction des Œuvres de Sénèque ' , avaient osé, ou censurer sa conduite, ou seulement élever des doutes et jeter quelques nuages sur sa vertu. Heureusement le public ne prit pas à cette cause un intérêt égal , à beaucoup près , au vacarme que firent les apologistes de Sénèque ; et il en prenait fort peu à la diffamation répandue sur ses adversaires , dont plusieurs en effet n'étaient pas déjà très-bien famés , mais qui cette fois avaient raison pour le fond des choses, quoiqu'ils n'eussent pas toujours bien choisi ni bien déduit leurs moyens. Ils eurent même, ce qui ne leur était pas ordinaire, l'avantage de la modération, comme celui de la vérité, sans doute parce que personne ne pouvait guère se passionner

* Ouvrage posthume de la Grange, publié par Naigeon en

contre Sénèque, comme Diderot seul était capable de se passionner pour lui. Le scandale ne fut donc ni long ni éclatant ; mais Touvrage de Diderot , qui fîit lu malgré sa longueur et ses défauts, surtout à cause de quelques sorties indirectement satiriques contre des puissances de plus d'une espèce , est resté comme un des monuments les plus singuliers de rintoléranoe fort peu philosophiquede ceux qui s'appelaient exclusivement philosophes. Il a encore un autre caractère particulier à Fauteur : c'est le contraste, à peine concevable dans tout antre que lui , des louanges outrées qu'il prodigue à la philosophie et au talent de Sénèque, avec les reproches et les censures qu'il lui adresse, et qui en sont la contradiction la plus formelle. L'examen que je ferai tout à l'heure de ce livre de Diderot, soit en réfutant ses erreurs et ses sophismes , soit en évaluant ses aveux, sera la confirmation la plus forte de l'opinion , que déjà plus d'une fois, dans le cours de nos séances, j'ai eu occasion d'énoncer, quoique en passant, sur les écrits de Sénèque, qu'à présent il convient de rassembler sous vos yeux dans un aperçu général et raisonné.

Le premier qui se présente en suivant le même ordre que son traducteur la Grange , ce sont ses Lettrès à Lucilius : elles sont au nombre de cent vingtquatre, et roulent toutes sur des points de morale, tantAt difGérents', tantôt les mêmes. Si l'on voulait les juger comme l'auteur prétend les avoir écrites , c'est-à^lire comme une correspondance familière avec un ami et un disciple (car Lucilius paraît avoir été l'un et l'autre), la première critique qu'on pourrait en faire, c'est qu'elles ne sont rien moins que ce que l'auteur voulait qu'elles fussent.

« Vous vous plaignez > , écrit-U à LocUius , que mes lettres ne sont pas aesez soignées; mais soigne-t-on sa conversation» à oioiiis qu'on ne veuiUe parler d'une manière affectée? Je veux que mes lettres ressemblent à unecoH" versation que nous aurions ensemlile, assis ou en marcbant. Je veux qu'elles soient simples etfacilesp qt^elles ne sentent en rien la recherche ni le travail, »

Certes, les Lettres à Lucilius ne tiennent pasplus delà conversation que du style épistolaire : ce sont, à peu de chose près, de petits sermons de morale , ou de petits traités de stoïcisme, ou de petites dis-

' Je me sers , dans tout cet article , de la traducUon de la Grange, non qu'elle soit la meUleure possible, il s'en faut de beaucoup, mais elle est généralement assez l)onne; et, oomme Je ne peux montrer ici Sénèque que traduit , f ai cru devoir déroger cette fois a l'habitude où Je suis de traduire moimême, de peur qu'on ne m'accusAl de g&ter Sénèque pour le bl&mer. Pour obvier à ce reproche, qui! fallait prévoir comme tout autre, dès que l'on avait afbire à l'esprit de parti. Je n'ai pu me servir d'un mêillettr moyen que de suivre putout la version approuvée , revue et augmentée par lee deSénéqoe.

GOUBS DE UTIÉBATUBE.

8ertatioo8 sur des matières de philosophie et d'érudition ; souvent même rien n'indiqueifue ce soient des lettres , hors le titre du recueil. Le ton est habitudlement celui d'un philosophe en chaire ou sur les bancs ; et le style , celui d'un rhéteur qui tombe sou- Tent dans la déclamation , et la déclamation ya quelquefois jusqu'à la puérilité ^

L'éditeur de l'ouvrage posthume de la Grange, homme instruit, mais récusable dans une cause où il était partie, et oà il se déclarait adorateur de Sénèque et disciple de Diderot, a voulu tirer avantage de ce reproche de Ludlius , qui semble opposé à celui qu'on a toujours £ait à Sénèque, puisqn'ici l'on ne parait taxer que de négligence celui que l'on I toujours accusé d'affectation. Mais l'éditeur s'est mis, ce me semble, à côté de la questioa en se mettant à la suite de Diderot. Il a l'air de croire, ainsi que lui, que les eritique» si souvent renouvelées contre le style et le goût de Sénèque tombent sur sa latinité. J'aime à croire qu'il n'y a ici qu'une méprise : l'esprit de parti peut se méprendre de bonne foi. Mais pourtant dans tout ce que Diderot cite dé ceux qu'il appelle k$ détracteurt de Sénèque, et que je ne connais que par les citations, il n*y a qu'une ligne sur la latinité, parmi une foule d'autres censures. Cette ligne porte que c*est un auteur de la basse latMté, et ces mots sont en guillemets : d'où l'on doit supposer qu'ils sont transcrits. Cependant, comme Diderot réfute toift le monde à la t'ois , la plupart du temps sans aucune désignation , mettant tout péle-méle, etnesepiquantnide méthode ni d'exactitude, j'avoue que j'ai peine à croire que quelqu'un ait pu se servir d'une expression si impropre, et confondre le dernier âge des lettres romaines, qui était celui de Sénèque» avec cette époque trèspostérieure qu'on nomma le moyen âge, qui fut véritaMement celui de la basse latinité. Quoi qu'il en soit, Diderot et son éditeur profitent adroitement de ce mot, réel ou supposé, pour attribuer cette bévue à tous les censeurs de Sénèque , qui dans le fait n'ont jamais dit autre chose, si ce n'est que fa latinité de son temps n'était déjà plus aussi

> Telle est la tnanière dont oa peut classer les dlYerses eompositioDs : récrivain éloquent qui a tAi\)our8 le style du wa^ti; le rhélenr qui veut tout agrandir et tout orner; le déelamateur qui s'échauffe à froid. La première classe est celle des grands génies et des modèles, comme, parmi nous, les Bosaoet , les Montesquieu , etc. ; la seconde , celle des hommes qui ont eu plus de talent que dejugement et de goût, comme Thomas; comme Raynal, Diderot, et bien d'autres Après eux ; la dernière et la plus nombreuse , colle des écrivains , ou mauvais ou très-médloeres , en prose ou en vers , qui sont le plus souvent boursouflés et vides, emphatiques et faux. Ce dernier caractère est généralement celui de la plupart des producUons modernes depuis le milieu de ce siècle, d'où Ton peut dater la dépravation des esprits et du goât, qol depuis a tou^foon été et va tocOonn on eiolssaot.

généralement pure que celle du siècle d'Auguste; ce qui est reconnu de tous les philologues et de tous les bons critiques, et ce qui ne fait rien du tout à la question. On ne manque pas de nous répéter ici très-gratuitement tout ce qui a été avancé de nos jours sur l'impuissanoe absolue où nous étions d'avoir un avis sur la diction des auteurs latins; et je ne crois pas devoir répéter ce que vous avez entendu dans nos premières séances ' sur la valeur de cette assertion. J'ai fait voir alors combien elle devait être restreinte, et combien rétendue qu'on voulait y donner était, ou de mauvais sens, ou de mauvaise foi. Mais ce n'est point de laHnilé qu'il s'agit : c'était à Quintilien de juger en grammairien celle de Sénèque, et il n'en parle pas. Mais dans tous les temps nous pouvons juger son style, c'est-à-dire le tour qu'il donne à ses pensées , à ses phrases, et le choix des figures qu'il emploie. Tout homme instruit peut y remarquer, même aujourd'hui , ce qu'il a de force , d'outré , de faux, d'obscur, d'entortillé, d'affecté : tout cela est vicieux partout et en tout temps , et se rencontre dans Sénèque à peu près à toutes les pages, plus ou moins. Je ne me souviens pas d'avoir vu en ma vie aucun homme de lettres qui en doutât. Diderot et son éditeur objectent qu'on n'a jamais rien cité à l'appui de cette opinion : c'est apparemment parce qu'elle n'avait guère été contestée. Mais comme ceci est proprement de notre ressort, je leur ferai le plaisir de citer, et, s'il le faut, jusqu'à satiété, c'est-à-dire jusqu'au terme où l'ennui seul sufBt pour tenir lieu de conviction.

Mais avant tout il faut rendre justice à ce qu'il y a de bon dans Sénèque, soit comme moraliste, soit comme écrivain. Je n'ai pas besoin d'assurer que cet auteur m'est ausd indifférent que tous les anciens dont j'ai parlé. Vous verrez, vers la fin de cet article, pourquoi les panégyristes que je combats ne peuvent pas professer la même impartialité, et comment la cause de Sénèque n'a été que le prétexte et l'occasion d'une querelle très-personnelle , une affaire de parti pour eux, qui ne saurait en être une pour moi.

S'il n'y a guère de pages qui n'offrent dans Sénèque des défaiits plus moins choquants, il n'y en a guère non plus qui n'offrent quelque chose d1ngénieux , soit par la pensée , soit par la tournure. La morale de Fauteur est souvent noble et élevée, comme l'était celle des stoïciens : elle tend à inspirer le mépris de la vie et de la mort, et à mettre l'homme au-dessus des choses sensibles et passagères , et la vertu au-dessus de tout. C'est ce que vous

< Voyez plus haut , lirre i*', chap. m , De la langue JirQ»' çaiêe cainparéê awe LcmffUttattcienmi.

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

avez déjà vol dans Sœrate ^ dans Platon , dans Platarque, dans Gieéron, avec des couleurs et des nuances différentes. La prédication de Sénèque ( car c'en est une , et il a Tair de prêcher quand les autres raisonnent ) a une espèce de force qui n*est point dans les autres : je dis une espèce de force, car si la meilleure et la yéritable est celle qui est h plus efficace et qui produit le plus d'effet sur Pâme , la force de Sénèqne n'est sûrement pas celle-là : sa chaleur est de la tête, et monte à la tête sans affecter le coeur. H est proprement le rhéteur du Porti* que. Mais j'ose croire, et avec bien d'autres, que, parmi les anciens, l'orateur de la morale, c'est Gieéron, c'est l'auteur des Tusculanes, du TraHé det Devoirs, et de celui de la Nature des Dieux. Vous Terrez dans les deux moralistes latins , quand je les rapprocherai tout à l'heure dans quelques morceaux, le même fonds de principes et d'objets, mais une grande disparité dans le choix des moyens et dans la manière de les présenter. Vous verrez que l'académicien doit avoir plus d'effet réel que le stoïcien, parce qu'il a plus de mesure; qu'il doit obtenir plus, parce qu'il demande moins ; que son sage est un homme, et celui de Sénèque une chimère; et, dans toutes ces différences, vous pourrez encore observer le rapport naturel des hommes et des choses qui rend compte de tout. Le stoïcisme et Sénèque se convenaient : c'est le même esprit; c'est de part et d'autre une exagération , un effort, un excès. On peut dire à l'un , Qui veut trop n'obtient rien. La roideur, la jactance et la morgue sont dans les phrases de Sénèque, comme dans les dogmes de Zenon : le commentaire est comme le texte. Ce n'est pas là que les hommes se prennent : on exalte ainsi les têtes, mais on choque la raison, et Ton manque le coeur. Prenons cependant quelques morceaux où il y a de l'élévation sans sécheresse , et de la grandeur sans trop d'emphase.

« Oui , laooilliis , im esprit saiot réside dans nos âmes ; ilobserve nos vices , il surveille nos vertus , U nous traite comme bous le traitons. Point d'homme de bieo qui n'ait au dedans de lui un dieu : sans son assistance , quel mortel s'élèverait au-dessus de la fortune? De lui nous viennent les résolutions grandes et fortes. Dans le sein de tout homme vertueux, j'ignore quel dieu, mais il habite un dieu. S'il s'olfre à vos regards une forôt peuplée d'arbres antiques dont les cimes montent jusqu'aux deux , et dont les rameaux pressés vous cachent l'aspect du del, cette hauteur démesurée, ce sOence profond , ces masses d'ombres au loin prolongées et continues ■ , tant de signes ne nous annoucent-ils pas la présence d*un dieu? Sur un antre

< Il y a dans la Grange, qui de loin forment continuité; oe qui est trop inélégant pour k Ion de œ morceau.

ftarmé dans le roc 8*0 s^9ève une haute montagne, cette immense cavité creusée par la nature , et nou pas de la main des hommes, ne frappera-t^lle pas votre âme d'une terreur religieuse ? On lévère les sources des grandes rivières ; l'éruption soudaine d^un fleuve souterrain fait dresser des autels ; les fontaines des eaux thermales ont un culte ; l'opadté et la profondeur de certains lacs les ont rendus sacrés : et si vous rencontrez un homme intrépide dans le péril , inaccessible aux valus désirs , heureux dans l'adversité, tranquille au sein des orages , votre âme ne sera pas^ pénétrée d'admiration! Vous ne direz pas qu'il se trouve en lui qudque chose de trop grand , de trop élevé pour ressembler à ce corps chétif qui lui sert d'enveloppe ! Id le soufile divin se nianifesle : cette âme supérieure et si bien réglée , qui dédaigne les biens périssables, comme au-dessous d'dle, qui se rit de nos désirs et de nos craintes, sans douté estmne par une impulsion divine; sans Vsppvâ d'un dieu , oe bel édiûce ne pourrait se soutenir. De mSme que les rayons du sdidl touchent à la terre , et tiennent au globe lumineux dfoù ils émanent, ainsi l'âme sacrée du grand homme , envoyée dTen haut pour nous montrer la Divinité de plus prèë, séjourne avec nous , mais sans abandonner le lieu de son origine : elle y reste attachée, elle le regarde, eUe y aspire f et ne vient un moment sur la terre que comme un être supérieur. Et en quoi ? En ce qu*elle ne brille que de son propre éclat Quelle folie de louer dans l'honmie ce qui lui est étranger, d' admirer en lui oe qui peut dans un moment passer à un autre! Un coursier ne vaut pas mieux pour avoir un frein d'or. Le lion aux crins tressés , dompté par un ntallre au point de souffrir * les caresses et la parure, et le lion que la servitude n'a point énervé , ne se présentent pas du même air sur l'arène. Le dernier^ boulûaat , impétueux , comme le veut sa nature, majesUieusement hérissé , fier et beau de la terreur qu'il inspire, ressemble-t-il à oe quadrupède amolli et languissant sous les lames et le^ feuilles d'or? On ne doit se glorifier que de ses biens. Quand les sarmeots d'une vigne sont chargés de grappes , quand ses appifia mêmes succombent sous le faix , on l'admire , on la préfère à une vigne dont les feuîHes et les fruits seraient d'or. Pourquoi? C'est que le premier mérita d'une vigne est la fertilité. Louez donc aussi dans l'homme ce qui lui appartient 11 a de beaux esclaves, de riches palais , des ummssons abondantes , un ample revenu ; tout cela n'est pas en lui , mais autour de lui. Réservez vos éloges pour les bîeas qu'on ne peut ni ravir ni donner^ et qui sont propres à

t Dans la Grange, ne terait-elle pas ? C» qui change le sens et l'altère beaucoup. Le tradacleur ne &*est pas aperça que dans les phrases précédentes , sur les mervdUes de ta nature, rioterrogation équivaut à l'affirmation; mais non pas id, parce que l'auteur passe d'une vérité reconnue à une autre vérité qu'U veut persuader, comme la conséquence de l'autre : si LucUius en était convaincu oomme lui, i'aulear n'aurait rleu à démontrer. Il y a bien d'antres foutes dans cet ouvrage; niais l'auteur est mort sans y avoir mis la dernière main.

* La Grange dit , au point d'endurer, oe qui est un terme impropre : on n'endure que oequi fait de la peine, et il ne s'agit ici que de ce qu'on permet. 5oii//rtr est reçu pour tous les deux. Le lion apprivoisé souffre les caresses , et n'en souffre rien ; an contraire, il les reçoit avec Joie, tout comme la chien.

rhomme, c'esl4|-dire sqq âme , et, daai oetto âmey la sa*

gesse. »

Je me suis permis quelques changements dans la traduction que Fauteur n'eut pas le temps de revoir; mais l'intention n^n saurait être suspecte. Cest par te même motif que j'ai supprimé deux ou trois lignes de l'original, pour ne rien gâter au morceau, ni au plaisir qu'il pourrait vous fiûre, Sénèque dit de son sage, q^'n voit les hommeg sous ses pieds, et les dieux sur la ligne, La première moitié de cette phrase est arrogante, et l'autre ridiculement fastueuse. Ailleurs : // ne quitte pas le ciel pour en descendre. Cette phrase, iouâie et amphibologique , est une faute du traducteur. Il fÀllait dire :

« Le sage n'a pas quitté le ciel pour en être desoenda, »

Ce qui s'explique très-bien par cette comparaison tirée dos rayons du soleil, et qui me paraît sublime. Le pamgraphe entier est plein de mouvement et d'éclat. Je n'examine point si cela est d'une conversation ou d'une lettre; je ne prends point l'auteur au mot : je regarde la chose; elle est entièrement oratoire. Mais si l'ouvrage était seulement intitulé Lettres philosophiques, il n'y aurait rien à objecter, car celles-là comportent tous les tons. Cest ce que sont les lettres de Sénèque, quoiqu'elles n'en aient pas le titre. Et qu'importe? Ce n'est donc pas sur cette convenance réelle ou prétendue que j'appuierai aucune critique : je prends ici pour boa tout ce qui l'est en soi. L'on ne trouverait peutêtre pas dans Sénèque trois morceaux qui vaillent celui-là. Mais quoiqu'il soit de la vieillesse de l'auteur, et qu'il y ait de l'imagination, n'avez- voua pas senti qu'il y avait là du faux et du luxe de jeunesse? Les grands spectacles de la nature attestent un dieu ; mais le culte rendu aux lacs et aux fontaines est une superstition, et il ne faut pas partir d'une erreur pour arriver à une vérité. Cela pourrait se passer tout au plus à un poète qui , avec de beaux vers, a toujours raison; jamais à un philosophe. Quatre comparaisons si près l'une de l'autre , c'est du trop; et il manque trois ou quatre lignes qui étaient nécessaires pour en marquer les rapports, car, en soimême, le lion sauvage ou apprivoisé n'est pas trop l'emblème d'un sago. Cependant le fond de l'idée est juste; ce qui ne dispensait pas de l'expliquer. La dernière comparaison, celle de la vigne, a le même défaut* Il eût fallu énoncer d'abord et positivement le principe qu'Une chose n'est belle que de la beauté qui lui est propre; qu'une vigne chargée de grappes est belle de sa fertilité , et qu'une vigne à fruits et à feuilles d'or n'est pas une belle vigne, mais un beau morceau de eiselure. Cette précision et cette

Justesse dans Tordre des idées sont iddispensaUes, surtout en matière philosophique; et l'auteur aurait prévenu l'objection qui se présente d'elle-méiaiid, quand il dit trop têt et trop crûment de la vigne fertile : On la préfère à une vigne d*or. Non pas, s'il vous platt; car avec la vigne d'or j'aurai mille arpents de l'autre, et du meilleur terrain.

Voilà bien des fautes, et pourtant je vous ai montré Sénèque dans ce qu'U a de plus beau. Je suis persuadé que, quand Lucilius lui faisait observer que ses lettres n'étaient pas assez soignées, il ne voulait pas dire qu'il écrivait mal en latin; ce qu'on a supposé très-mal à propoa, et ce qui n'est pas présumable d'un écrivain des plus renommés de son temps ; mais qu'il ne donnait pas assez de soin à ce qui en demande toujours, même dans des iettrès, dès qu'elles roulent sur des matières de cette importance ; qu'il négligeait tropla liaison, la clarté, la précision des idées et des expressions. L'ami de Sénèque aura poliment renfermé cette censure dans une phrase générale ; mais les lecteurs anciens et modernes en ont eu l'intelligence et la preuve, et ne s'y sont pas trompés , ou n'ont pas feint de s'y tronaper, comme ceux qui se sont faits les patrons de Sénèque.

Le morceau que vous venez d'entendre n'est donc en total qu'une brillante amplification d'un rhéteur qui a du talent, et quelquefois de grands traits. Cette manière d'écrire, et la foule de sentences et de pensées saillantes et détac^iées qui abondent dans Sénèque, sont d'ordinaire plus favorables dans des citations que dans une lecture suivie, surtout dans les matières philosophiques, et par comparaison avec un écrivain qui, comme Cicéron, se fait un devoir des convenances de chaque sujet, de la chaîne de ses idées, et de la variété de sa diction. Vous n'êtes plus ici dans le genre oratoire, où j'étais sûr, à l'ouverture du livre, d'offrir à votre admiration quelqu'un de ces endroits dont l'intérêt et le charme se font sentir d'abord à tout le monde. 11 faut ici le jugement de la réflexion, mais il suffit aussi d'être averti pour apercevoir aisément la supériorité réelle de Técrivain consommé, qui ne peut avoir que le mérite propre à chaque objet, et qui l'a toujours. Le passage que je vais traduire a beaucoup de rapport avec celui de Sénèque. Cicéron veut prouver, comme lui, que notre âme a en elle un principe divin ; mais il la considère ici du côté des connaissances et de l'invention des arts. Sa manière de prouver réunit, ce me semble , la philosophie et l'éloquence, mais sans que l'une nuise à l'autre, et dans l'accord qui convient à toutes deux.

« QuoUe est done en nous cette puissance qui rechercha

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

tSi

M qui «tl cftcM, qoi invente et imagine? Peat-eHe tous ptnitre formée d'un limon terrestre? et n*est-eUe qa'une substance mortelle et périssablej Que tous semble de celui qui donna le iHremier à chaque chose son nom, cequePy thagore regarde comme l'ouTrage d'une haute sagesse ; de celui qui rassembla les bommesMispersés , et leur apprit à TÎTie en sodétë ; de celai qui marqua par un petit nombre de caractères toutes les difTérentes inflexions de la voix ' qu'on aurait cru devoir échapper an calcul ; de celui qui obserTa la marche et le retour des étoiles , et leur destination ? Tous furent de grands hommes sans doute ; et ceuxlà te Turent aussi , qui avaient trouvé auparaTant Fart du labourage, le Tétement, te logement, les instruments nécessaires au traTail, et les moyens de défense contre les fntmAnic sauTagBS. C'cstpar cechemin que l'homme, adouci et policé, passa des arts de nécessité aux arts d'agrément et aux sciences élcTées; qu'on en vint jusqu'à préparer des plaisirs à notre oreille, par l'assemblage, le choix ette Tariété des sons; que nos yeux apprirent à contempterles astres , tant ceux que Ton ap^Ue fixes*, que ceux que nous nommons erranti , et qui , dans le folt , sont fort loin d'ei^ ler. Mais l'homme, qui a su en mesurer les mouTements léguliers , ^ ftdt Toir que son intelligence doTsit être de la même nature que celte de l'ouTrier qui tes a Cûto.

« Et quand un Archimède a renfermé dans les cercles d'une sphère te soleU , te lune et les étoites , n'a-t-il pas fidt te même chose que le suprême artisan du Timée de Pteton , qui régte les mouTements toujours uniformes des corps célestes , par te proportion entre te Titesse des uns et te lenteur des autres ? Et si cet ordre n'a pu exister dans te monde sans un Dteu , Archknède aussi n'a pu l'imiter dans sa sphère artifidelte sans une intelligence divine. Oui, certes, elte est divine cette faculté qui produit tant et de si grandéb choses. Que dirai-je de te mémoire qui retient tout, et de l'esprit qui invente tout? J'ose affirmer que cette puissance est ce qu'il y a de plus grand dans Dieu même. Croyet-vous que ce soit te nectar et l'ambroiste, et cette Hébé qui les sert aux tables de l'Olympe, qui fassent te bonheur de te Divinité? Fictions d'Homère, qui transportail an ciel ce qui est de l'homme : j'aimerate mieux qu'il eût transporté àrboomie ce qui est du ciel. Qu'y a4-U donc de réellement divin? L'action, te raison, te pensée, te mémoire. Ce sont là les attribnto de ràma : elle est donc divine ; et si j'osate m'exprimer poétiquement , comme Euripide, je dirate : L'&meest un Dieu. »

J'avoae que je préférerai toujours cette manière de philosopher et d'écrire à celle de Sénèque. Laissons même de cdté ce qui est hors de parallèle , le fini de cette composition , où il n'y a pas une tache , et où le goût a distribué et proportionné les ornements préparés par l'imagination. Combien n'y a-t-il pas ici, dans un moindre espace, plus de choses que dans Sénèque ? Chez ce dernier, une seule idée est retournée et reproduite dans plusieurs comparaisons plus ou moinsdéfectueuses ; dans Cicéron^

> Ctoéron a raison : nnYsntlon de l'alphabet est un des prodige^ de reiprit humain.

pas une phrase où une nouvelle idée n'ajoute à celle de laphrase précédente , où une nouvelle preuve ne fortifie sa thèse : et c'est encore un mérite étrange à Sénèque , que cette progression dans les idées , qui produit celle qu'on a toujours recommandée dans le discours.

A présent, voulez-vous savoir comment Sénèque est d'accord avec lui-même, et juger de sa logique et de sa métaphysique? La lettre que je vais transcrire vous prouvera combien il était pauvre en ce genre. Si ce que vous avez entendu de lui , sur cette divinité qui est en nous , était autre chose qu'un essai de rhétorique sur des Idées qui sont de Platon , il faudrait absolument que l'auteur eût écrit sans s'entendre , et qu'à la morale près , qui est à la portée de tout le monde , il n'en fût pas d'ailleurs aux éléments de la philosophie.

Vous savez que, selon les principes de Zenon, il ne reconnaît de (Hen proprement dit que la vertu. Luciiius lui demande si le bien est un corps. Il répond (je vous préviens que la citation vous paraîtra peut* être un peu longue, parce que rien n'impatiente comme la déraison ; mais il faut entendre toute l'argunaentation de notre philosophe , pour apprécier sa dialectique et les éloges de ses panégyristes ; et cela vaut bien quelques minutes de résignation) :

« Sans doute le bien est un corps , puisqu'il agit ' , et ce qui agit est corpord. Le bien agit sur FAme ; il lui donne sa forme; il en est pour atesi dire te monte : eftete qui ne sept propres qu'à un corps. D'ailleurs, tes biens relatifs an corps ne sont-ite pas cocporete? Ceux qui sontretetifoà l'âme te sont donc aussi, puisque l'âme elle-même est une substance corporelle.... Je ne crois pas que vous douties que tes passions soient des corps ; par exemple , te colère^ l'amour, te tristesse. Si vous en doutiez , considérez à quel pofait elles altèrent te visage , contractent te front, épanouissent les traite, excitent te rougeur, ou repoussent le sang vers te cœur. Croyez-vous qu'une cause inoorporeUe puisse imprimer des caractèros anssi corporete? Si les passiona sqnt corporelles, tes maladies de l'âme te sont pareiliement; telles sont ravartoe, te cruaalé, et généralement tous les vices tevétérés et devenus hMXMvigibtes. On peut donc en dire autant de te méchanceté et de toutes ses espèces , de la malignité, de l'envie, de l'orgueil. H en est donc de même des biens : d'abord , parce qu'ils sont contraires aux maux; secondelbent, parce qu'ils produisent les mêmes indices au dehors. If e voyez-vous pas quel feu te courage donne aux yeux, quête regards attentift a te

> n n*y a potet d*homme un peu yené en métapbyiiqae qui n'aperçoive là une absurdité donnée pour preuve d*uoe autre absurdite. VtKtion est en elle-même un mouvement spontané qui suppose une volonte d*aglji; et cette acUam n^appartieot qu'à te taottlté tetelUgente, et oe peut apparteoir à te matière, qoi ne peut ni penser ni vouloir, et dont le mouvement no peut être , dans tous les cas , que mécanlqua. Platon avait été Jusque-là, et Cest pourquoi U avait donné uns dmt au monde^ parce que l'âme seute egii.

prudence, quelle retenue et quel calme a le respect , quelle âérénilé a la joie, quelle roideur a la séTérité, quelle aisance a la gaieté? Il faut donc que toutes ces vertus soient des corps pour changer ainsi la couleur et la façon d'être des corps, et pour exercer sur eux un empire si absolu. Or, les Tertns que j'ai rapportées et tous les effets qu'elles produisent sont des biens, et n'altéreraient pas le corps sans un contact; et, comme a dit Lncrèoe, tout ce qui peut loucher est corps : ces Tertus sont donc des corps. Allons plus loin : ce qui a la force de pousser, de contraindre, de retenir, de commander, est corporel. Or, la crainte ne retient-elle pas? l'audace ne pousse-t-eUe pas? le. courage ne donue-t-il pas delà fougue et de l'impulsion? la modération n'est-elle pas un frein qui contient ? la joie n'élève-telle pas ? la tristesse n'abat-elle pas ? Enfin , nous n'agissons que par les ordres de la méchanceté ou de la Vertu : ce qui commande au corps est corps ; ce qm fait violence au corps l'est pareiUenwnt. le bien du corps est corpord : ie bien de rhonune est le bien du corps : le Hen est done corporel. »

Si quelque chose peut ajouter au ridicule de tant d'inepties , c*est le ton magistral dont elles sont débitées. Je ne vois aucune excuse à cet entassement d'extravagances. Diderot perle de cette lettre dans son examen général, et se contente d'en indiquer le titre , que les vertus sont carporelleSf et d'ajouter , Plaines disputes de mots. SU eût trouvé quelque chose de seniblabie dons Cicéron, que n'eût*tl pas dit! Et que dirons-nous d'un philosophe qui dans cette assertion, que l'âme est corporelle , ne voit qu'une dispute de mots? Ce n'est là pourtant qu'une de ces erreurs qui composent cet incompréhensible paragraphe. Dira-t-on que Sènèque ne fait que suivre ici la doctrine des Stoïciens? Mais d'abord , quoiqu'il soutienne dans ses Lettres plusieurs de leurs paradoxes les plus étranges , il fait

nions de sa secte , d'avoir son avis, de ne jurer sur la parole de personne ; et Diderot lui-même nous le donne pour un véritable écieetique. En plus d'un endroit, Sénèque rejette avec mépris certaines subtilités du stoieisme , tandis qu'il en adopte de vraiment révoltantes en elles-mêmes, comme par exemple , que toutes les fautes et toutes les vertus sont égales ■. On ne peut donc mettre sur le compte de son école toutes les sottises qu'il débite ici en son propre nom : sottises est bien le mot, et il n'y a point de raison pour ménager les termes quand les choses sont si mauvaises. Celles-ci sont bien de son choix, et il en est très-responsable. Mais comment un homme qui avait lu Platon, Aristote, Cioéron, et tant d'autres philosophes, sur l'immatérialité de l'âme, est-il excusable de méconnaître la force de

« llpitre 66. — Cette lettre, de VKvea de Diderot, n'est qu*un tfsBU de sophlsmes.

leurs raisons, et celle même du sens intime, qui en est une en philosophie, et celle du sentiment commun à tous les hommes , qui , comme le dit fort bien Gicéron , est en ce genre une loi de la nature^} Vous avez déjà entendu Platon, et Cicéron qui le répète et le fortifie. Aristote , quoique plus abstrait en cette matière, est du moins hors de tout soupçon de matérialisme ; car, après avoir admis quatre principes universels, qui ne sont autre chose que nos quatre éléments, et par conséquent toute la matière , il affirme expressément que l'âme humaine n'a rien de conmiun avec eux , que c'est une substance à part, dont la nature est un mouvement spontané et continuel : c'est ce qu'il nomme entéléchie. Pythagore même , bien autrement abstrait dans sa mystérieuse doctrine des nombres , disait que l'âme était en nous ce qu'est l'harmonie dans un instrument, le résultat intelligible des sons . de la mesure et du mouvement. U ne s'agît pas d'examiner ces définitions en elles-mêmes : il nous suffit que rien de tout cela n'indique la oaatérialité. Nous avons droit d'en conclure que tous les philosophes les plus accrédités avalent senti que l'esprit et la matière, l'âme et le corps , étaient deux substances nécessairement hétérogènes , et que Sénèque, venu long-temps après eux, n'a pas même eu assez de sens pour profiter de cette lumière généralement répandue; ce qui le met d'abord fort au-dessous d'eux.

Ses panégyristes nous opposeraient vainement en sa faveur quelques physiciens, quelques savants de nos jours, qui ont été ou qu'on a crus matérialistes. Le mérite qu'ils ont pu avoir dans les sciences, très-indépendant de leur opinion sur ce point, ne

profession de ne point s'astreindre en tout aux opi- ^ Prouve rien pour Sénèque, qui n'entre pas en par-

tage de leur génie et de leur gloire pour avoir partagé une erreur qui n'y a jamais été pour rien. Parmi les ouvrages de matérialisme ou d'atliéisme que nous avons vus éclore, on n'en citerait pas un

1 Consensus omnium Ux natuirœ putanâa est Clcéron pose ce principe à propos de la croyance en Dieu , de llminortalité de l'Ame , et des noUons de la morale universelle , c'est-à-dire des vérités dont la nature a donné la conscience à tous les hommes, parce qu'elles sont nécessaires àtous. Les matérialistes et les athées, un peu embarrassés de ce principe, aussi Incontestable qo'essenUel , n*ont pas manqué dVbJecter les erreurs de physique généraietnmi reçues dans Taotlqulté. Cest se mettre à o6té de la question avec une mauvaise fol maladroite , qui ne peut en imposer qu*aux Ignorants. Il importe fort peu an genre humain que ce sottie soleil ou la terre qui soit aa centre de notre système planétaire , et toutes les questions de ce genre sont également indifférentes à Tordre social. Mais ce qui concerne les devoirs et la destination de I*homme est d'une tout autre Importance. On ne peut done aasfanller des choses si diverses sans violer le principe de parité entre les idées, fondement de toute logique: c*est un soplUsaie grossier qui ne prouve que l*lmpidssaiioe de lépondii.

ANCIENS. — PHILOSOPHm.

seal qui ait été un titre pour son auteur, et qui lui ait donné un rang parmi les savants. Ces livres ont été lus et recherchés comme hardis et prohibés, nullement comme bons; et aucun d'eux ne porte le nom d'aucun des hommes célèbres dans les sciences, d'un grand géomètre, d'un grand physicien, d'un grand astronome , d'un grand chimiste , etc. Pour ce qui est de Sénèque, il ne fut rien de tout cela , ni rien même qui en approchât de loin. Il n'a guère écrit que sur la morale, si l'on excepte ses Questions natureiles, dont il sera bientôt fait mention ; et comme les premières bases de la morale touchent à la métaphysique et à la logique, c'est sous ces deux rapports qu'il convenait de l'envisager d'abord, au moins danâ le peu qu'il en dit, car elles occupent cheas lui peu d'espace; et, comme vous venez de le voir, il serait à souhaiter qu'elles en tinssent encore moins.

Je comprends parfaitement Socrate, Platon et Cicéron, quand ils me disent que l'âme humaine, émanée de la Divinité , et faite pour s'y réunir, doit regarder comme son seul bienj comme sa>Sn^ la vérité et la vertu , dont le principe et le noodèle sont dans ce même Dieu , et dont les notions premières sont dans notre intelligence. Je vois là une connexion d'idées, un motif et un dessein. Mais quand Sénèque, en me disant que rame est corps, et que les verius sont corps, et que le souverain bienest corps, amasse ensuite volume sur volume pour me redire de mille manières qu'il ne faut faire cas que de Vhon' nétCj de la vertu, du souverain bien, et avoir le plus grand mépris pour le corps, le compter pour rien, ne pas même s'embarrasser s'il aura du pain et de l'eau , qui ne sont pas plus nécessaires qu'au* tre chose (ce sont ces termes), j'avoue qu'il m'est impossible de soupçonner comment je dois faire si peu de cas de mon corps, et en faire tant de la vertu, qui est corps aussi. Vhonnéte, la vertu, le souve* ràin bien, la matière, le corps, les sens, tout devient dès lors égal : tout est sujet également à la dissolution des parties, et par conséquent à la mort; car apparemment Sénèque n'ignorait pas ce qui a été reçu partout , même chez les anciens, que tout ce qui est corporel est corruptible et mortel. Pourquoi donc m'occuperais-je plus de mon âme que de mon corps , quand tous les deux sont la même chose ? Et qu'est-ce alors que l'Aonn^^ et la vertu, qu'assurément mon corps ne coonatt ni ne conçoit, tandis qu'au contraire il connaît fort bien la sensation du plaisir et de la douleur?

Mais passons encore que ce chaos d'inconséquences vienne du Portique , où l'on disait en effet , avec Zenon , que l'âme était de la nature du feu , anima

eit ignis; toute l'argumentatioD de Sénèque sur les vertus qui sont corporelles est à lui , et c'est un ehef-d'œuvre de déraison. Quel philosophe, surtout depuis qu'Aristote avait écrit, pouvait se mépren* dre au point de prendre les vertus pour des subistan» ces corporelles ou incorporelles? Elles ne sont pas plus l'un que l'autre : il y avait quatre cents ans qu'Aristote avait distingué les substances et les mo» dificalUms, les sujets et les attributs; et quoiqu'il eût admis les qualités, les abstractions, au moins dans le raisonnement, comme êtres rationnels, jamais il ne les avait confondues avec les êtres réels. Qu'est-ce donc qu'un raisonneur qui se fait demander si lebien est un corps, si la vertuest un corps, et qui répond oui? La demande et la réponse sont également impertinentes, et dénotent un excès d'ignorancequ'on ne peut pas excuserdans Sénèque, comme on excuse sa mauvaise physique, par le peu de progrès qu'avait fait la science. Pour la physique , soit; mais l'homme qui a écrit les deux pages précédentes était prodigieusement en arrière de la métaphysique et de la logique de son temps. Le moindre écolier eût répondu, d'après les catégories d'Aristote, quefe bien, la vertu, n'étaient pas plus des substances quelconques, pas plus des corps dans notre âme, quand même notre âme serait corporelle, que la blancheur dans la neige et l'odeur dans les roses ne sont des corps. L'écolier, parlant le langage de ses cahiers, aurait distingué là le concret et Tafr^trait; mais il aurait pu aussi se faire entendre de tout le monde , en disant que la vertu n'était autre choseque l'être vertueux , considéré par l'esprit sous le rapport de la qualité nommée vertu; qu'il n'y avait point de substance , corps ou dme> qui se nommÈLvertm, qaÏMnomm&t thonnéte, qui se nommât k bien, comme il n'y en a point qui se nomme blan» cheur et odeur. Il n'eût pas ménoe fiJIu remonter pour cela jusqu'aux livres d'Aristote, Ufnte cette théorie est à peu près dans ceux de Cicéron. Mus celle qui fait du courage un corps , parce que le courage pousse, comme si une métaphora était une expression propre, tonte cette longue chaîne de sophismes puérils, où diaque ligne est un abus de mots et une ignorance des choses, appartient en propre à Sénèque, et je n'ai rien vu de semblable dans les anciens.

C'est pourtant de lui que l'éditeur de la Grange et de Diderot nous dit <

« Qu'il a loi seul plus de connaissanoes, plus d'idées, phis de profoudeur que Platon et Cicéron réunis et analysés; quil a plus de nerf, plus de substance et de vérita*

' Tome I, pa0à lide la première édittoo.

Uesèredanffcinq ou sUiMget que cea auteurs n'eoont dans cent. »

Oa ne dira pas que l'éloge est mince. Ce n'est pourtant qu*un texte dont le commentaire est dans Diderot; et Je le citerai successivement à mesure que la réfutation trouvera sa place. Mais je puis , dès ce moment, réduire à leur valeur, c'est-à-dire au néant, ces premières hyperboles, aussi gratuites que fastueuses. L'éditeur ne les a pas étayées de la plus légère preuve, non plus que son su£fragant Diderot : moi , qui ne me crois point le droit de prononcer en mattre comme eux, et qui n'ai point l'habitude d'affirmer sans prouver, je m'appuierai d'abord sur des faits.

Platon a traité toutes les parties de la philosophie, et y a même fait entrer la politique et la législation, qui peuvent , il est vrai, se lier à la métaphysique et à la morale par des conséquences trèsgénéralisées , mais qui ont cela de commun avec la physique qu'elles ne peuvent se passer de l'expérience, et sont par conséquent des sciences pratiques. Cela n'empêche pas que, dans ses traités de la République, il n'ait semé des observations justes et utiles, et qu'il n'y ait montré assez de connaissances pour que les peuples de Thèbes et d'Arcadte lui demandassent des lois, comme Lycurgue en avait donné à Lacédémoue, et Zaleucus aux Locriens. Platon leur répondit qu'ils étaient trop heureux pour avoir besoin de changer de gouvernement , et trop riches pour admettre l'égalité des biens. Pla« ton apparemment n'avait pas conçu que le plus bel ouvrage.de la philosophie et de la politique fdt de sacrifier un peuple à Vunivers, et une génération à la postérité. Cela prouve seulement qu'il n'était pas à notre hauteur, mais non pas qu'il n'eût acquis une grande réputation depolitîque et de légtsIateur.Noos n'avons pas un mot de Sénèque sur ces matières : ee n'est donc pas là qu'il peut passer de si loin Platon en connaissanoes, en idées, enpro/ondeur. Serait» ce en métaphysique? Le peu qu'il en a mis dans soi écrits en démontre l'ignoranoe absolue. Serait-œ en physique générale? Celle-ci, dans Platon, est fort erronée, mais le même éditeur que J'9i cité avance au mtoe endroit, non sans raison, que ceux des anciens qui , même en«é trompant , ont éveillé la curiosité, ont ingénieusement conjecturé et entrevu des vérités importantes , ne sont point à mépriser, et ont bien mérité des âges suivants, ne fût-ce qu'en leur épargnant beaucoup de mensonges. Or, on ne peut nier que ce mérite ne soit celui de Platon dans sa physique. Des hommes qui , dans ces matières, ont acquis une autorité que je suis fort loin d'avoir et de prétendre, aîssorent que Platon avait eu en

mathématiques des connaissances très-distingaées pour son temps , à en juger par quelques aperçus fort heureux , entre autres , par celui de la gravité qui attire les corps célestes vers un centre, en même temps qu'un mouvement de rotation les en éloigne ■. . Il y a encore loin de là , sans doute, à la gravitation calculée par Newton ; mais il y a une vue juste et étendue, et Cicéron en a été assez frappé pour la rapporter dans ses ouvrages. En métaphysique, Platon a eu des idées aussi grandes que neuves , dont je n'ai remarqué qu'une partie d'après l'assentiment universel ; mais l'un des plus savants et des plus célèbres professeurs de philosophie, dans un pays elle où est depuis longtemps comme naturalisée , l'Allemagne, M. Thiedmann >, à qui nous devons le meilleur commentaire qu'on ait encore fait sur tous les écrits de Platon , a pris la peine d'observer toutes les notions capitales en métaphysique, que Platon a trouvées le premier, et que les modernes n'ont pu qu'adopter et développer. Il en compte un assez grand nombre et lui en décerne l'honneur, non pas à beaucoup près avec le ton d'un commentateur enthousiaste, mais avec le discernement d'un juge compétentjdans ces matières, qui explique trèsbien en quoi Platon s^est trompé, et que sa vaste érudition met à portée de lui assigner ce qui est à lui , et ce qu'on ne trouve que chez lut.

C'est par ses écrits que nous connaissons la philosophie de Pythagore, dont il n'a fait lui-même que trop d'usage pour nous qui n'en faisons aucun cas, mais qui du moins, comme objet de curiosité, entre avec bien d'autres dans l'article des conwUssances, dont il n'y a que peu ou point de traces dans Sénèque. En un mot , je ne vois pour celui-ci que ses Questions natuteUes, qu'on ne se serait peut-être pas attendu à voir figurer parmi ses titres, vu l'obscure existence de cet ouvrage chez les anciens, comme chez les modernes. Cest dans un avertissement particulier, à la tête de ces Questkms, que l'éditeur a cru devoir enrichir la gloire de Sénèque de ce trésor caché; et il ne lui Êiut pour cela que sa méthode familière d'afikmer l'hyperbole la plus outrée comme la vérité la plus reconnue. Cest là que Séiièque est mis, comme naturaliste , et je crois pour la première fois , à c6té d'Aristote et de Pline. Vous vous souvenez de toute

> C'est oeqa*on aoommé depuis k force centripète et la force centrifuge , et ce qui est Indiqué dans Platon , et répété dans les Tusculanet.

> Voyez la dernière édition de Platon , imprimée aux Deux- Ponts, 12 volumes in-8^, 1781 , dont le dernier contient un résumé de la philosophie de Platon, écrit en latin , excellent morceau de M. Thiedmann , qui était tncore vivant lors de b publicatton de cet ouvrage.

ANCIENS. ~- PnLOSOPHIE.

rcstime qu'a témoignée Buffon pour le Traité de* (minuntx; et oe suffrage, autorieé par celui des aaciens, qu'a suivi celui des modernes « acquiert un nouveau poids de la part d*un si bon juge. L'ouvrage de Pline était depuis si longtemps fameux, même tel qu'il nous^ est parvenu , était un magasin si riche, si curieux et si orné, un si précieux dépôt des acquisitions anciennes dans vingt sciences différentes , qu'il aurait pu se passer du témoignage de ee même Buffon , si celui-ci ne s'était honoré luimême en louant le plus illustre écrivain de l'antiquité dans l'histoire naturelle. Les Questions de Sénèque prouvent seulement qu'il n'était pas étranger à ce qu'on pouvait savoir alors en physique; et l'on peut en dire autant de Plutarque et de Cicéron , à qui pourtant on n'en a jamais fait un mérite particulier. Mais amener Sénèque avec ses Questions entre Pjine et Aristote , c'est un genre de confiance , ou plutôt d'intrépidité, qui n'étoune plus, parce qu'on en a bien vu d'autres depuis , mais qui a sur moi le même effet qu'un nain entre deux géants, montré par un nomenclateur qui crierait : Voilà trois géants!

Ce n'est pas assez, au gré de l'éditeur, pour agrandir le Sénèque qu'il montre. 11 faïut qu'il ait cru que, pour diviniser son nom , il n'y avait qu'à lui accorder de grands noms. Il appelle encore à son aide Bacon et Lucrèce. Que fEiit là Lucrèce? Sa place est parmi les poètes. L'éditeur nous dit qu'i/ n'est pas donné- à tout le monde de se tromper comme Aristote^ Pline ^ Lucrèce et Sénèque; et il s'agit de physique ! Je suis fort de son avis sur les deux premiers, sur le troisième , -si l'on veut, dans ce sens qu't7 n'est pas donné à tout le monde de joindre une poésie quelquefois très-belle à une philosophie toujours plus ou moins mauvaise. Mais celle de Lucrèce n'est pas à lui, et je ne vois pas quels meiisonges Épicure et lui ont épargnés aux modernes, car leurs arguments sont encore tous ceux des athées de nos jours. Pour Bacon, j'aperçois de tous côtés dans le champ de la philosophie les pas de ce génie scrutateur et pénétrant, et je vois que tous les maîtres en physique vénèrent ces traces lumineuses, les premières qui aient éclairé le sentier abandonné par où l'expérience conduit à la vérité. Je vois dans ses écrits, tout ignorant que je suis , une foule de pensées fortes, originales, et profondes, qui en font naître une foule d'autres. Maïs de ma vie je n'ai entendu personne parler des obligations que la physique avait à Sénèque; et si quelque chose pouvait embarrasser l'éditeur, ce serait peut-être de nous les révéler.

Cicéron , qui tfa prétendu que transplanter chez

LA BAtn. — TOM I.

les Latins la philosopliie des Grecs, n'est pas plus profond que Fonteneile quand il analyse les travaux de l'Académie des sciences. Maïs si ce talent de l'analyse; qui, par l'étendue des connaissances et l'agrément du style, à fait la réputation de Fonteneile , n'a pas fait de même celle de Cicéron , quoiqu'il y eût chez lui le même^ mérite d'exécution , la raison en est sensible : c'est qu'il a été si supérieur dans l'éloquence, qu'on ne voit guère en lui que l'orateur. L'orateur a effacé le plitlosophe : l'orateur a jeté tant d'éclat, que le reste de l'homme est demeuré dans l'ombre. C'est bien aux ouvrages philosophiques de Cicéron qu'on peut appliquer ce que l'éditeur dit de Sénèque , que , quand nous n'au" rions de lui que ses Questions naturelles, Userait encore compté parmi les hommes distingués de son siècle. Il est bien sûr que celui qui n'aurait fait que les Tusculanes et les Devoirs , et la Nature des Dieux, etc. , serait loin d'être un homme vulgaire, , et aurait encore une belle place parmi les philosophes et les écrivains de l'antiquité; mais, pour les Questions de Sénèque, je crois que peu de gens seront de l'avis de l'éditeur. Ce n'est sûrement pas le fond des choses qui peut faire valoir cette production : lui-même le pense comme moi, et, comme lui , je ne reproche pas à l'auteur tout ce qu'il peut y avoir de faux et même de puéril dans sa physique. Les deux savants , si justement célèbres * , qui voulurent bien joindre quelques notes à la version de la Grange, n'ont pas même cru devoir indiquer toutes les erreurs de Sénèque , et s'en sont servis seulement comme d'un texte pour leurs observations instructives. On n'y voit nulle part qu'il ait eu même de ces aperçus éloignés qui sont comme le pressentiment du vrai , si ce n'est qu'il prédit que quelque jour on connaîtra la nature des comètes ; ce qui ne me semble pas plus difGcile à prévoir que l'explication de tout autre phénomène , et ce qui n'a probablement servi en rien à mettre Newton sur la route , pour nous apprendre ce que sont les comètes.

C'est encore moins par le style que les Questions peuvent être distinguées : il est tout aussi ampoulé, tout aussi déclamatoire que partout ailleurs ; et , comme partout ailleurs , il y a de temps en temps du bon. Si l'on veut des exemples d'un ridicule rare, et curieux , il n'y a qu'à lire ce qu'il nous dit pour nous rassurer contre la foudre et les tremblements de terre.

R Quelle folie, quel oabli de la ffagilité bamaine , dé ne craindre la mort que quand il tonne 1 C'est donc de la foudre que dépend votre vie I Vous seriez donc sûr de vivre, si vous échappiez à ses coups? Vous n'auriez donc plus à

> MM. Daroeiet Desmavest.

COTJRS DE LITTERATURE.

eraindre nileg^aiTe, ni la chute des pierres, ni Ufièrre? Croyez-moi, la foudre est le plus éclatant^ mais doq le plus grand des périls. Vous serez donc bien maiheareux, si la célérité de la mort tous en dérobe le sentiment? »

Il n'y a jusqu*ici de raisonnable que cette dernière pensée , qui est si commune. Mais compter pour rien un danger présent , parce qu'il y en a beancoup d'autres plus ou moins éloignés, est de la logique ordinaire de l'auteur. Ce qui suit est vraiment' bouffon : je défie qu'on puisse le qualifier autrement.

« Voussem donc Men malheureux , si votre trépas est e^Mé ' , si même, en périssant, vous n'êtes pas mutile an monde, et lui donnez le présage de quelque grand événement?»

Il £aiudrait être bien difficile pour ne pas prendre cotte consolation pour bonne, et bien incrédule, pour ne pas être aussi superstitieux que \e philosophe Sénèque , qui prend de si bonne foi la foudre pour un présa^'.

« Vous voilà bien infortuné d'être enseteli avec la foudre I... Tous trouvez donc plus beau de mourir de peur que par la foudre ? Armez-vous plntêt de ooursge contre les menaces du del : et quand vous verrez le monde embrasé de toutes parts , songez que vous n*êtes pas (use% impoT' iant^ pour périr par d'aussi grands coups ^ ou si vous croyez que c'est pour vous que le del est en désordre, que les tempêtes s'exdtent, que les nuages s'accumulent et s'en trechoqnent , que les fen brillent et édatent , n*est-ce pas une consolation pour vous, que votre mort mérite tout ce fracas ? »

Ah! il n'y a pas moyen de s'y refoser : cela est si persuasifs... Je demande si Gros-René, expliquant dans Molière la philosophie du cousin Aris* Me, est plus plaisant et plus gai. Nos très-sérieux adversaires ne manqueront pas de s'indigner qu'on traite Sénèque dé bouffon; mais ils se garderont bien de dire à quel propos, ou de transcrire ce que je cite : ils seraient trop sûrs des éclats de rire du lecteur. Ce moyen de consolation lui paraît si puissant (à Sénèque s'entend, et non pas au lecteur), qu'il y revient encore sur les trembleipents de terre : il y déploie toutes les voiles de sa rhétorique ; et il faut au moins voir quelque choee de ce morceau pour rire encore, mais non (ifts tout , car

* Parée qu'on faisait des expiaÈUmtéKùÊ tes lieux où était tombée la foudre, ce que le traducteur aurait dû indiquer dans sa version , pour éviter l'équivoque du mot expié,

* Diderot n'est pas cet faicrédule-là ; car il dit très sérieusement dans son oommenlab» : Pourquoi pas f Et U indique les raisons qu'on pourrait en donner.

* lAA boeuCi et les chevaux , que le tonnerre frappe si souvent dans les campagnes, sont donc des êtres bien iimwrttmiê? ^^

Sénèque lui-même ne nous aiplDrfae pas à épuiser comme lui lo ridicule :

« Ces grandes révolutions', bien loin de nous consterner plus qu'une mort ordinaire, devraient an contraire nous enorffueUlir; et, puisqu'il est nécessaire de sortir de la vie, puisqu'il fout un jour vendre l'âme, il est plus beau de périr par de grands moyens. »

Comment ne s'est-on pas avisé de lire ce chapitre de Sénèque sur les ruines de Lisbonne abîmée, afin à^enorgueiUir ce qui restait d'habitants, ^osez peu phUosophee pour être consternés f C'est qu'on n'a pas assez lu Sénèque. Hais depuis qu'il est traduit et commenté, il faut espérer qu'en pareiUe occasion l'on n'y manquera pas.

« Carenfln 3 fout AMurir, qudque part que ce soit , en quelque temps que oesdt. »

(Â cela il n'y a rien à répondre.)

« Ehl que m'importe qu'on jette la terre sur moi, ou qu'elle s'y jette elle-même?... Elle m'emporte dans un abtme immense : eh bien ! la mort est-elle plus douce à sa surfoce ? Qu'aie à me plaindre, si la nature ne veut déposer mon cadavre que cuns unlieu oéMire par qu^ue catastrophe, si elle me couvre d'une partie d'eUemème? *

{Se plaindre l il y aurait de l'humeur, à présent que nous savons qu'il n'y a que de quoi a'enorgueUHr.)

« Cest une grande consolation , en mourant , de savoir que la terre elle-même est mortdle. »

( Grande assurément ; qui s'avisera d'en douter ? )

« CraindraHe de périr, quand la terre périt avec mû, quand ce globe gui me fait trembler tremble lui-même, et ne parvient à ma destrucUcm que par la sienne propre ?... n fout mourir : la mort est la loi delà nature : la mort est le tribut et lé devoir des mortels: la mort est le remède à tous les maux, etc.» '

Cela est convaincant. Vous voyez que c'est d'après Sénèque qu'un de nos auteurs a dit si heureusement :

Mourir n'est rien; c'est notre detnièfe heurOb

Vous voyez aussi , par ces dernières phrases sur la mort, que, quand Sénèque répète sa pensée, c^est Um^joiurs avec des nuances délicates, et que c'est ainsi, eomme l'assure Diderot, qu'il fait à chaque ligne le charme de l'homme de goût et le désespoir du traducteur. Vous voyez enfin que Diderot, en avouant qu'il y a des pointes dans Sénèque, a raison d'assurer qu'il n'y en a jamais dans les endroits où le style doit s'élever avec le sujet. En effet, qui oserait dire que le globe, qui tremble quand il méfait trembler, et la terre qui se Jette eUe-méme sur moi au lieu d*étre Jetée sur moi, et qui est mortelle quand Je meurs, eft?., sont autant

ANCIENS. — PmLOSOPHni

â$polniêi el d'abus de mois? Et il ne s'agit, a|irès toot, que des tremblements de terre et de la fin du monde.

Mais s'il n'y a que des détracteurs goi puissent incidenter sur le charme de ce style , voici dans ces mêmes QuestUms nn passage que l'éditeur ne balance pas à égaler auai pbts beaux mouvements oratoires de Cicéron,eik^iH3ilant çu'U y en a mille de la même force dans Sénèque; et comme il n'en ûwdrait pas taQt pour égaler l'un à Tautre, il est dair que Sénèque est aussi grand orateur que Cieéron, au moins par lu mouoements oixUoires; ee qui est connu de Ums les gensde goût, comme ie charme de son style. Voyons donc ce morceau : il s'agit de la mort de Callisthènes.

« CTest pour Alexandre oae tache étenieDe, que n'eflbceniDt iamato ni mm concage ni ses ezploiu mllitairee. Qnand on dira qu'il a fiât périr des mttlïen de Perses, on répondra, El CaUittUèoee. Quand on dira qa'Uo /ai/ périr Darius, le souTcrain d'un puissant empire, on ré> pondra : Mais il a tué Callisthènes. Quand on dira qu'il a tout soumis jusqu'à TOcéan , qu'il a couvert l'Océan même de nouvelles flottes, qu'il a étendu son empire depuis un coin obscur de la Thraoe jusqu'aux Kmites de l'Orient , on répondra : Mais il a tué CaHisthènes. Quand mAme il aorailédipeé la i^iie de tous les rois et de tons les héros ses piédécesaenrs, M n'a rien Mt de si grand que le crisne d'afoîr tné CaUlsIhènas '. »

La figure derépétition, moisi/ a /tt^,e£0., ade l'énergie et de l'effet dans ce morceau, et c'est ce qui le rend oratoire. Quant au fond des choses et aux détails de la phrase, il y a de l'hyperbolique et du faux, c'est-à-dire ce qui domine partout dans Sénèque; et il y en a même au point d'en détruire l'effiet , à la réflexion : ce qui n'arrive jamais dans la véritable éloquence. Il n'est pas permis de faire un mensonge grossier et calomnieux pour symétriser une antithèse. Alexandre n'a point tué Darius (occidit, dans l'original), et ne l'a poinl/ait périr (comme traduit la Grange, pour adoucir l'expression); il n'est pas même possible de supposer qu'il Veut fait, quand on se souvient de quelle manière il traita Porus, des larmes qu'il versa sur la mort de Darius, de la terrible vengeance qu'il en tira *, et même de l'opinion que manifesta Darius de la générosité d'Alexandre, dont il menaça ses meur-

* Ge n'est pas la fants dn tradodew si le mot gmmd est pris Id aboaltement co deux sens opposés. Uoriglnal est encore pif : Piikii iêm wutgnum quàm eœdeg Cailiitheniê : « HIen u*eit si grand que le meurtre de CalUsUieoes. » Faire on oontr»«eo8 pour être concis , ce n*est pas savoir écrire. Il était Indispensable de spédfler lei deux grandmn difléicntM, celle des exploits, et celle da crime : c'est ce que la GraogeafaitàmotUé.

MlfltécartelerBessos.

triers. Sénèque montre partout une haine furieuse contre ce prince; mais la baine et la fureur ne justifient pas le mensonge et la calortmie. Il sied bien peu à des philosophes de faire assez de cas d'une antithèse oratoire pour oublier tout ce qu'elle coûte à la vérité. Si leurs adversaires avaient donné prise sur eux jusqu'à ce point, à quelles personnalités les apologistes se seraient-ils donc portés, eux qui s'en permettent de si injurieuses sur une opinion dont ils ne prouvent pas l'injustice! De pliui, quoique la mort de Callisthènes soit une cruauté détestable, pourquoi le serait-elle plus que le meurtre de Gltus, qui était Fami d'Alexandre, et lui avait sauvé la vie? Et, si Ton excuse l'ivresse, pourquoi plus que celui de Parménion, vieillard non moins innocent que Callisthènes , et à qui Alexandre avait les plus grandes obligations ? N'est-ce pas trop faire voir qu'on r^arde le meurtre d'un philosophe comme ie plus grand de tous les attentats? Et ce n'est pas là, ce me semble, un principe reconnu : nous avons en morale, pour évaluer les crimes, une autre échelle de proportion. Et je veux bien laisser de côté tout ce que les historiens reprochent à l'intolérable orgueil de Callisthènes : dès qu'il s'agit de la victime, je ne m'occupe point d'excuses pour l'assassin.

U y a donc ici même beaucoup de cette malheureuse déclamation dont l'auteilr ne pouvait pas se défaire, et dont il était si aisé de se passer. Et c'est là ce qu'on oppose à ce qu'i^ y a déplus beau dans Cicéron!

Il n'y a pas deux voix sur l'excellent goût de celui-ci dans ses dialogues et ses traités 'philosophiques : aussi, quoique moins connus et moins célébrés en général que ses chefe-d'œuvre oratoires, d'abord en raison des matières plus ou moins abstraites , ensuite parce que la plupart ne font pas partie des études classiques, cependant il est peu d'hommes instruits qui ne les aient lus et même relus ; et plusieurs, tels que la FieiUesseeirjmitié, sont familiers à ceux mêmes qui lisent le moins, à ceux qu'on appelle gens du monde. Mais, excepté le très-petit nombre d'hommes qui veut connaître tout ce qui a rapport à la science, qui a lu ou qui lira les Questions de Sénèque?

U serait diCQcile , d'après cet exposé très-exact et très-motivé, de comprendre où l'éditeur a pu voir rincommensurable supériorité de Sénèque sur Platon et sur Cicéron, pour les conimissances , les idées et la profondeur, puisqu'il n'a pas eu une idée en philosophie (je dis une , et je défie qu'on en cite une) , et que Platon en a eu beaucoup; puisqu'il n'a pas même effleuré quantité d'objets où Platon

GOUBS DE LITTÉRATURE.

et Cicéron montrent des connaissances yarîées et réOédiies qu'on ne peut attribuer à Sénèque à moins d'avoir de lui en manuscrit ce que nous n'avons pas en imprimé. Reste la profondeur , et apparem* ment ce ne peut être qu'en morale qu'il a été si profond; car, dans le fait, il n'est que moraliste, et pas autre chose; et ses pané^ristes même ne nous disent pas qu'il soit profond dans sa physique : il n'y est que distingué. Reste donc à le considérer dans sa morale, soit comme penseur, soit comme écrivain. C'est bien là tout Sénèque; et nos adversaires ne se plaindront pas que l'examen sojt incomplet, et que la question ne soit qu'ébauchée. Nous reviendront ensuite sur le panégyrique qu'ils ont fait de cet auteur au détriment de Cicéron, qui pourtant , je l'espère , n^ a pas perdu beaucoup.

Jj^profondeuren morale consiste en deux choses : dans les vues générales qui déterminent le mieux les vrais fondements des devoirs et des vertus; et dans les traits particuliers qui caractérisent le mieux les défauts et les vices. Je crois voir le premier de ces mérites dans Cicéron, et j'en ai déjà observé un exemple décisif dans cette idée fondamentale qu'il a puissamment embrassée, d'attacher toute l'économie du monde social et moral à l'observation des devoirs de chacun envers tous , pour l'intérêt même de chacun et de tous. Il n'y a presque point de trace de cette théorie vraiment profonde ailleurs que dans Cicéron, et Sénèque ne parait pas même s'en être douté. H faut que l'éditeur, conséquent dans son mépris pour Cicéron, ou ne l'ait pas lu depuis le cpÙége (comme il dit que c'est l'usage) , ou n*y ait guère fait attention;, car îl fait honneur aux modernes , ou plutôt au seul Helvétius , d'avoir vu dans la vertu la conformité avec l'intérêt général. Il y a ici une double erreur : d'abord ce qu'il y a de vrai dans ce qu'a dit à ce sujet Helvétius est emprunté de Cicéron, puisque tout le Traité des Devoirs est bâti sur cette base ; mais de plus (et c'est là le mal), Helvétius ne s'est emparé de cette idée que pour la dénaturer, au point que ce qui est , dans Cicéron , la sanction de toutes les vertus , est dans Helvétius celle de tous les vices; et cela devait être, dès que le sophiste firançais, en pre* nant un principe du philosophe latin , jugeait à propos d'en rejeter un autre dont celui-là n'était que la conséquence. Ce premier principe, comme vous devez vous en souvenir, était la conformité des lois positives de la morale avec les notions de justice naturelle, qui sont proprement la loi divine écrite dans nos cœurs, et constituent ce qu'on appelle la conscience : c'est la croyance de Socrate, de Platon et de Cicéron. Mais comme ces moralistes-là ne

sont pas profonds, l'éditeur de Sénèque et de Di* derot félicite Helvétius d'une tout autre découverte qui consiste à faire dériver tous nos devoirs et toutes nos vertus de la sensibilité physique. Vous concevez que par ce chemin-là Helvétius ne pouvait phis se rencontrer avec Cicéron, ni avec Platon, ni avec Socrate, ni avec aucun des moralistes de tous les siècles. Cetteprq/bfufetir est très-moderne , et n'en paraît que plus admirable à l'éditeur, qui se prosterne devant ce système d'Helvétius avec autant de vénération et de foi qu'un géomètre devant les calculs de Newton. Mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner cette doctrine, qui appartient à la dernière partie de ce Cours , à la philosophie du dix-huitième siècle*.

La seconde espèce de profimdeur se remarque dans la peinture des vices, et c'est en ce sens que les bons poètes comiques sont moralistes, et que Molière est le plus profond des poètes comiques. Théophraste aurait pu avoir cette qualité, que demandait le genre de son ouvrage. Mais celle que les anciens distinguèrent chez lui , ce fut surtout la pureté de son atticisme, la grâce de son élocution. Son livre des Caractères offre des traits d'une vérité ingénieuse, soit dans les maximes, soit dans les portraits. Mais il a laissé la palme aux modernes , à la Rochefoucauld, dont les pensées sont souvent très-fines et les observations quelquefois pre/otte;^^, et surtout à la Bruyère, le premier enlise genre « et qui est également prq/bnd^ comme observateur et comme peintre : son regard atteint loin, et son pinceau rend tout ce qu'il a vu.

Cette espèce et profondeur n'est ni dans Cicéron ni dans Sénèque : du moins , je ne l'y aperçois pas. Elle pouvait plus naturellement se trouver dans le dernier, qui parle toujours en son nom, qui dans ses traités , et surtout dans ses Lettres , pouvait prendre tous les tons, et n'en a jamais qu'un. On se rejettera probablement sur les pensées, les sentences, les maximes; et il faut d'abord distinguer entre les Idées et les pensées, car ce sont deux choses différentes : une pensée peut être belle, forte, déli-s cate , mais elle est renfermée en un seul point : une

* * Cet êxameo a oependant |»ani dqwls aéiiaiéiiieDt» loai le Utre de RifUtaiion du livre de VEtprii , et ne 8*ea trouTen pas moins dims la suite de oe Court, dootil fait un arttele essenUeL Les partisans, et même las amis d*HelvéUos, ont gaMé sur cette JI4Atte<<oii le silence le plus profomd, et qui eût été aami le plos prudent « si, an défaut alMolu de raisons, ils n*cussent prodigué les i^fures. Un philosopbe, un économiste très-connu *, qui n*est pourtant pas aUiée, a été de meUlrare foi. Il a imprimé que le censeur d*B0fétios avait raisoa prtaque em tout ; nuùs qu'il avait tort de dire du mal de la philotopkie : et ToQ volt de queUe phUmtpkit.

• M. Dupont 4e Nenoon.

ANaBNS. - PHILOSOPHIE.

idée bolle , grande, prqfonde, est un aperçu qui en oontient beaucoup d'autres. Quand Cioéron dit à César :

« Il n'y a rien deplos grand dans ta fortune que depou- ▼oir saoTer la vie à une foule d'hommes , et rien de plus grand dans ton âme quede le youloir, »

il renferme en deux lignes , avec autant de noblesse que de précision, le résultat le plus juste, le plus étendu, le plus moral de la puissance et de la bonté. Cest là une idée, et une grande idée. Quand Sénèque dit:

« Oombien d'boounes ont manqué d'amitié plutôt que d'anfe!»

il tourne ingénieusement une pensée fraie qui revient à cette maxime vulgaire, que, pour être aimé, il faut savoir aimer : Si vis amari ama, A présent, pour apprécier Sénèque, qu'on a loué principalement pour les maximes détachées, et qui lui-même les donne pour ce qu'il y a de plus efficace en morale » je ne crois pas pouvoir mieux faire que de m'arré* ter sur celles qui sont du choix de son apologiste Diderot. Vous jugerez aisément de leur valeur, et vous évaluerez encore plus aisément les éloges inouïs qujon a feitsde sa philosophie.

« Une partie de la vie se passe à mal fidreylaplas grande partie à ne rien fiiire , presque la totalité à fidre antrechoee que ce qtf'on devrait. »

Sénèque lui-même ne savait pas à quel point cela est vrai ; mais il dit bien ce qui était très-aisé à dire.

« Ouest rhonune qui sache apprécier le temps , compter les jours, et se rappder qu'il meurt à chaque Instant? »

« Ne pouvant lire autant de livres que vous en pouvez acquérir, n'en acquérez qu'autant que vous en pourrez lire.»

« On lit pour se rendre habile : si on lisait pour se rendre meilleur, bientôt on deviendrait plus habile. »

« Celui qui ne veut que satis&ire à la fiiim , k la soif, aux besoins de la nature, ne se morfond point k la porte des grands, n'essuie ni leurs regards dédaigneux , ni leur politesse insultante^ »

« Vous parlez des présents de la fortune : dites ses pièges.»

« Kien de plus nuisible aux bonnes mœurs cpie la fréquentation des spectacles. •

« La vertu a perdu de son prix pour cehii qui se surfoit celui de la vie. »

« Rien de plus commun qu'un vieillard qui commence à vivre. »

Pas si commun; et Diderot lui répond très à propos que quelque chose de plus commun, c*est un vieillard qui meurt sans avoir vécu. Mais jusqu'ici connaissez-vous rien de plus commun que toutes ces pensées? Elles sont raisonnables, et c'est tout. Est-ce là cette force de sens et d'expression qui

vous a frappés dans ce que j'ai cité des pensées de Plutarque? Encore quelques-unes, toiyours prises de la main de l'apologiste :

« Un mal n'est pas grand quand il est le dernier des maux : la perte la moins à craindre est ceHequl ne peut être suivie de regrets. » â

Cela est mot à mot dans Cicéron, sur le même sujet, sur la mort.

« La colère est une courte démence. »

Cela est mot à mot dans Horace : Iray/uror brevis est*.

« L'homme le plus puissant doit craindre autant de mal qu'il en peut &ire. »

« La route du précq[>te est longue : celle de Texemple est plus courte et plus sûre. »

« Le même mot peut sortir de la bouche d'un sage et d'un fou. »

Je le crois , ainsi que tout ce qui précède; mais qu'y a-Ml à tout cela de profondf

» La philosophie est la vraie noblesse : nul n'a vécu pour la gloire d'autrui. »

C'est dire d'une manière très^ioucbe ce qui avait été dit mille fois mieux et particulièrement dans Salluste (discours de Marins). Beaucoup de bons citoyens ont vécu et ont voulu vivre pour la gloire de leur patrie , et tous ont considéré la gloire, qui en rejaillirait sur leur postérité. Quant à la philosophie, il faut croire qu'elle est ici le synonyme de vertu; ce qui n'est pas toujours vrai.

Voici des pensées qui me paraissent meilleures :

« Un voyageur a beaucoup d'hôtes et peu d'amis. »

« Ne fiûtes rien que votre ennemi ne puisse savoir. »

« Dieux , accordez-moi la sagesse, et je vous tiens quittes de tout le reste. »

« L'administration d'une république livrée à des brigands n'est pas digne d'un sage. »

« Les [letites Ames portent dans les grandes choses le vice qui est en elles. »

<c On dounedu temps et des soinsà tout : il n'y a quels vertu dont on ne s'occupe^ que quand on n'a rien à faîie. »

« Si vous avez à peser un service avec une ligure, ôlez au poids de l'une , et «Joutez à celui de l'autre : vous ne serez que juste '. »

* SpisL xvm, et de Ird, l,u — Mais Séoèque ne s'attribue pas cette déflnttlOD.

X rai pris la liberté d*abréger ainsi cette pensée , dont le fond est très bon, pour faire voir que Sénèque, qui cherche souvent la concision aux dépens de la clarté et de la Justesse , allonge aussi sa phrase sans nécessité , et n'est alors ni concis ni précis. Diderot traduit, d'après le texte : « SI vous avez « h peser un service avec une ii^ure, Juge dans votre propre « cause , la prudence veut que vous «Joutiez du poids aux «t services que vous avez reçus, et que vous en dUeià Tin- « jure qu'on vous a faite. » Que de superflu dans cette phrase ! Diderot a dît qu'on a toujours envie de resserrer Cicéron ei d'étendre Sénèque. L'un n'est pas plus vrai que l'autre : l>»n n'a nulle envie û^étendre Steèque, dont l'abondance est si

« Au lund d'un cttor reooimaluaiit, un bteofiiH porte intérêt. »

« La yertn passe entre la bonne et la mauvaise fortune» et jette sur Tune et l'autre un regard de mépris. »

On confond trop aisément les sentences arec le ton sentencieux , les pensées avec ce qui n*en a que la tournure. L'éditeur regarde Sénèque comme Fauteur le plus grave, le plus marcU de toute Vaur tiquité : il l'est beaucoup moins que Cicéron , et surtout que Plutarque. La gravité, dans les ouvrages de raisonnement,consiste dans la solidité des moyens et dans une dignité de style assortie à celle du sujet. C'est précisément ce qui manque h Sénèque; car on peut dire qu'une qualité manque à un auteur, quand elle se montre très-rarement chez lui , et que le contraire y est à tout moment. Je l'aurai démontré, si je fais voir, par des citations nombreuses et de tout genre, que ses moyens, loin d'être solides, sont la plupart frivoles , faux , ridicules même ; que , loin d'avoir une abondance dépensées, comme le dit encore l'éditeur, il n'a qu'une abondance de phrases tournées en apophthegmespour redire une même chose, sans nuances et sans progression; que les formes de son style, loin d'avoir le sérieux qui convient à la chose , sont des tours de force et des jeux d'esprit qui peuvent quelquefois éblouir un Instant l'homme inattentif, mais dont la futilité paraît dès qu'on y regarde. Je prends d'abord pour exemple un dés objets qu'il semble avoir voulu épuiser, tant il y revient souvent , le mépris de la douleur et de la mort. Vous le retrouverez le même que sur le mépris de la foudre et des tremblements de terre. J/b ne peux pas vous lire ici tout Sénèque ; mais quand un même caractère est si marqué dans les morceaux importants et dans des passages entiers, tels qu'on ne rencontrerait rien d'approchant dans un auteur qui saurait écrire; quand ce caractère se reproduit dans une foule de citations diverses plus ou moins étendues; quand les citations sont prises dans ce que les apologistes eux-mêmes présentent à l'admiration (et c'est une loi que je me suis faite dans tout cet article) ; alors on peut affirmer que ce caractère est celui de l'auteur : et si ce n'est pas le procédé d'un critique impartial , que nos adversaires nous en indiquent un autre.

Diderot nous crie de sa voix d'inspiré * :

« Homme pusillanime , si les deux grands fantômes, la douleur et la mort t'effrayent, lis Sénèque. »

Taime mieux, pour mon compte, lire les Tus-

souvent stéHle : et qu'on essaye sur une pensée des ouvrages ptiUoeophlques de Ckénm une réducUon du même genre que ocUe qui a lieu ici sur Sénèque!

> En parUnt des épitreê xxui et xxiv.

cuianes, où la même nurtière est traitée, et dont Sénèque a pris todt ce qu'il y a de sensé dans le foii4 de sa morale. Cicéron n'outre rien : ses motifs sont pris dans la saine raison, dans une juste estimation des choses humaines. U n'insulte point à la nature comme s'il y avait en elle de la folie à repousser ce qui lui est contraire : il tâche seulement de l'affermir par des considérations analogues à ses forces, et oppose à des maux nécessaires le courage que doit inspirer à l'homme la noblesse de son âme, et cette patience virile qui n'est qu'une résignation réfléchie, seul remède à ee qu'on ne peut guérir, seul adoucissement à ce qu'on ne peut éviter. Enfin, il se sert principalement des moyens de comparaison, ici les mieux appliqués de tous , puisque la meilleure manière de juger un mal , c'est de le comparer à un plus grand; et il faitsentir combien levice et la honte, qui souillent et tourmentent l'âme, sont des maux plus à craindre que la douleur et la mort.

« Je ne nie pas, dit4l, que la dooleur ne soit un mal; Je nie qu'elle soit le plus grand des maux : et si elle n'était pasunmalyoti serait donc le courage de la braver? Je dis que œ mal est surmonté par Ut patience. Et, si vous manquez de patience, où est donc la philosophie.» A quoi nous sert-elle ? Pourquoi la vanter, et nous en glorifier ? — Biais la douleur me Ait sentir ses aiguillons. — Et , quand oe serait m poignard, qu'arrivera-t*il? SI vous êtes sans défense, vous recevrez le coup. Mais vous le repoiisseiez, si vous avez le bouclier d'Achille» l'armure céleste : et vous l'avez; car ce bouclier, qu'est-ce autre chose que le courage? Si vous n'en avez pas, renoncez donc à la dignité d'homme.... Ne m'avez-vous pas accordé qu'aucun mal n'est comparable à la honte , à l'inâmie? Et quoi de plus honteux à l'homme que de succomber à la douleur ou à la cramte? S'il ne sait pas leur résister, comment préférerat-U à tout le devoir et la vertu? »

Voilà qui va au fait; voilà parler en homme et à des hommes. Écoutons Sénèque :

« Il est difficile, dites-vous, d'amener l'âme Jusqu'au mépris de la mort. Eh t ne voyez-vous pas queis sujets Aitiles la font tous les jours mépiiser ? C'est un amont qui se pend à la porte de sa maîtresse ; un esclave qui se précll^te du haut d'un toit pour n'être plus sa^eX aux emportements de son maître; nn*fugltif qui se perce le sein pour n'être pas ramené dans les fers. Donlez-voos que le courage puisse opérer ce qu'a fitit l'excès de la crainte?... Que veulent dire ces fouets artnés de pointes aiguës, ces dievalets , cet attiraU de suppUoes ? Quoi I ce n'est que la douleur t Ce n'est rien , ou eUe finira promptement. A quoi bon ces glaives, ces feux , ces bourreaux qui frémissent autour de moi ? Quoi 1 ce n'est que la mort 1 Mon esclave la bravait hier. »

C'est là oe que Diderot admire et oe qu'on nous ordonne d'admirer. Mais quel homme de sens peut être dupe de cette déclamation CanfiBvonne ? Tout

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

est feux dans la pensée, tout est puéril dans les tournures. Que yeutSénèque? M^inspirer de la fermeté, du eourage, de la résolution. Et il m'offre des exemples de désespoir, qui, de son aveu, ne sont qu'un excès de crainte I Quelle grossière inconséquence ! Quand Cicéron me dit. Soyez bomme, et me prouve qu'il &ut l'être , Je ne saurais lui dire , Je ne suis pas un homme. Mais Je dirais à Sénèqae : Je ne suis, ni esclave, ni fugitif, ni enragé. Il me demande si le courage ne fera pas ce qu'a fait f excès de h crainte. Cest comme s'il me demandait si Je ne ferais pas en état de raison et de santé ce qu'on fait dans la fièvre chaude. Le courage est une force tranquille, et celle-là est rare; c'est celle qu est vraiment la vertu : aussi le courage et la vertu sont le même mot chez les Latins. La force, qui &it qu'on se pend, qu'on se précipite ^ qu'on s'égorge 8oi*méme, est une frénésie, une aliénation née, tu en conviens, d'un mouvement aveugle et désordonné, d'un excès de criante et de fureur : c'est la force de l'hydrophobe qui-se Jette dans le feu de peur de l'eau. L'Une de ces forces est donc essentiellement un bien , et l'autre une .maladie; Rune est l'honneur de la nature humaine, et l'autre en est la feiblesse; l'une enfin n'appartient qu'au sage, et Fautre à tous les fous : et c'est un philosophe qui eonchit de l'une à l'autre àfor- Ooril c'est un moraliste grave et profond qui assimile ce qu'on fiiit quand on a perdu la tête , à ce qu'il prescrit de faire par un calcul de raison et par un principe de sagesse, comme si deux causes si dîfféreates devaient avoir le même effet! Un amant désespéré, un esclave excédé de coups, un fugitif échappé de sa chaîne ^ sont les modèles encourageants, les professeurs d*béro!sme que Sénèque fait asseoir avec lui dans sa chaire de philosophie! Et il ne sent pas tout ce ridicule! et ses admirateurs ne s'en doutent pas ! Il est vrai que les tours de phrases sont dignes des idées. QwAÎ ce n'est que cela f Ce n'est rien. Ce n'est que la doukurf Ce n'est que la mortf... Mais qu'y a-t-il donc de plus aisé que cette forfanterie de paroles , qu'on peut appeler proprement la gasconnade philosophique ; car le ton en est assez risible pour autoriser cette expression familière? On pardonne cette rhétorique aux écoliers et aux charlatans. Mais un vieux philosophe! un écrivain de profession! Cela n'est digne que de mépris , et peut très-raisonnablement faire douter qu'il y ait eu quelque chose de réel et de solide dans les principes, quand il y a dans le langage une afSectation si habituelle et si risible.

L'éditeur, qui estime Platon comme poeif et ora-

teur, quoiqu'il n'ait été ni l'un ni l'autre (car on n'est ni poète ni orateur pour avoir écrit en prose avec l'imagination et l'éloquence que peut comporter le style philosophique), lui refuse nettement le titre de philosophe; et il ne ÎsxjX pas moins que l'autorité de l'éditeur pour faire passer ce paradoxe , que vous pouvez apprécier d'après ce que vous avez entendu, et d'après l'opinion générale, qu'il appelle une idolâtrie, mais qu'il avoue s'être conservée jusqu'à nos jours dans toute sa pureté. Je m'en flatte , et lui sais gré de l'aveu. Mais il se flatte, lui, que, dans un siècle tel quele nôtre, où fon n'a pas moins de lumières que de goût, Platon et Cicéron doivent nécesscàretnent perdre, comme philosophes, ce qu'apparemment Sénèque doit gagner. Permis à chacun de se donner raison dans l'a? venir ; et , quoique Platon et Cicéron aient déjà deux mille ans pour eux, celui-ci un peu moins, celui-là un peu plus, rien n'empêche que dans deux mille ans encore quelqu'un ne réclame contre le préjugé, r éducation et l'idolâtrie, et n'en aj^pelle à un plus amplement informé, comme cet orateur de café, Boindin, qui se trouvant seul de son avis au milieu d'un cercle nombreux , disait froidement : Cest qu'il me manque là dix mille personnes qui seraient peut-être de mon avis.

Nous savons que les opinions peuvent changer avec les siècles sur les objets des sciences, toujours perfectibles; mais nous n'avons pas encore vu que, sur des hommes tels que Platon et Cicéron , un siècle ait contredit tous les siècles. U n'y en a point d'exemples; et pourtant le monde est assez vieux pour en avoir fourni. On sait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur ce qu'il peut y avoir à prendre ou à laisser dans la philosophie d'Aristote, de Platon , de Cicéron , comme dans celle de Descartes et de Leibnitz ; mais les hommes ont gardé leur place , et Fou peut présumer qu'Us la garderont. La con- ^ tradiction particulière est de tous les temps, mais elle n'infirme point la voix générale; et quand on espère convertir nos neveux, il fiaiudrait au moins commencer par être fort devant ses contemporains. Nour sommes déjà peut-être assez avancés pour avoir un avis arrêté sur Sénèque et ses partisans; mais il faut pousser Jusqu'au bout cette discussion , moins pour convaincre deux ou trois adversaires qu'on ne persuadera pas, que pour confirmer et venger la vérité que les autres ne sont point intéressés à rejeter.

Ce Platon , qu'on dédaigœ tant comme philosophe et comme moraliste , me rappelle ici le Phédon , par le contraste qu'il forme avec la manière de Sénèque. Quelle différence et quelle distance! Ce que

COURS DE LltTÉRATURE.

Sénèque met ad controverse est là en action : So^ crate va mourir dans quelques heures , et parle du mépris de la mort. Cherchez dans ce dialogue , cherchez dans y Apologie de Socrate quelque chose qui ressemble au faste insensé de Sénèque , soit dans les morceaux que Je viens de citer, soit dans mille autres du même goût. On voit que Tâme de Socrate est calme , parce que son langage est simple ; on voit quMl est persuadé, parce qu'il n'affecte et n'exagère rien. Ses idées sont conséquentes, et ses sentiments élevés; et l'un prouve la tranquillité de l'esprit, l'autre la grandeur de l'âme, mais cette grandeur vraie, qui est de principe et d'habitude, qui n'a d'effort à faire sur rien, parce qu'il y a longtemps qu'elle est préparée à tout et décidée sur tout. Je conçois donc très-bien que le Phédon soit depuis si longtemps l'objet d'une admiration unanime : c'est là , chez les anciens , ce qu'il faut lire pour voir ce que peut être l'homme aux prises avec la mort, sans autre secours que sa propre force. Mais Sénèque ! . .. On en dira ce qu'on voudra, mais avec lui je suis toujours dans une école; je vois toujours un de ces anciens sophistes^ de ces anciens déclamateurs qui 8'exercaient à étonner leur auditoire : c'était la profession de Sénèque le père, dont n'a point dégénéré Sénèque le fils.

' A la marche naturelle, facile et décente de Platon et de Cicéron , comparez celle de Sénèque : c'est un homme sur des échasses. Au premier aspect , Il paraît haut ; mais toisez-le , et vous voyez qu'il vacille, parce qu'il n'a qu'une base factice : tous ses mouvements sont forcés et désagréables, et il tombe souvent. Sénèque a beau exagérer l'expression du dédain quand il me parle de la mort , comment pourrait-il me donner une force que je vois qu'il n'a pas? Il en parle trop pour la mépriser tant; ce qu'on ne peut pas dire de Cicéron , qui n'a traité ce point de morale qu'à sa place, au premier livre des Tusculanes, et qui n'y est guère revenu. Sénèque le rebat sans cesse, et partout, et à tout propos, toujours du même ton. Les mouvements de son style sont les mêmes : des saillies, des bravades, des abus de mots. Il a l'air de chercher querelle à la mort , de la morguer comme un ennemi qu'on défie de loin; il s'escrimeen l'air. Ses apologistes vont se récrier : — Comment 1 est-ce qu'il n'a pas su mourir? — C'est ce que nous verrons tout à l'heure : continuons à voir comment il a su écrire.

Ce n'est pas ma faute si vous n'avez pu trouver rien de fort remarquable dans les pensées que Dide-

> Voyez drdeasat , à r«rticle QwntUiên , ce qani dit de en déclamaieun , et des niaavaiMs études de la Jeuoesae , qui se gàtaU respril dans kur école.

rot lui-même a cm devoir extraire. Je pourrais eii> core en rapporter une d'après lui :

« La gloire suit la vertu , comme l'ombre suit le corps. »

Il demande si cette pensée n'est pas charmante . c^est mon avis; mais il aurait dû ajouter qu'elle est mot à mot de Cicéron ; et cela m'avertit de vous en citer quelques autres de lui.

« Qu'y a-t*U de grand dans les dioees humaines» pour

l'homme qui a l'idée de l'iafini ? »

« Tout ce qui est pernicieux dans ses progrès est vicieux dans sa naissanoe. »

« Celui qui cherdie delà mesure dans le vice ressemble à un homme qui , se précipitant des Sommets de Leucate » voudrait se tenir en l'air. »

« La nature n'a pas été asses ii^dste envers nous pour nous donner tant de remèdes pour le corps , et aucun pour l'Ame : celle-ci même a été la mieux traitée , car les remèdes pour le corps lui viennent de dehors, lerremèdes pour l'Âme sont en elle. «

^se croire que ce sont là des vérités plus réfléchi, plus étendues et mieux exprimées que celles de Sénèque. Venons à celles qui sont vicieuses, ou comme fausses , ou comme vagues , ou comme contradictoires, etc. Elles sont sans nombre, et il y a de quoi choisir. Mais il est juste de coaunenoer par celles qui font dire à Diderot :

« Maltieur à celui que quelques-unes de ces pensées que je jette au hasard , à mesure que la lecture du philosophe me les offre , ne plongeront pas dans la méditationi »

Ne vous effrayez pas trop de ce foudroyant anathème de Diderot : c'est chez lui , et chez beaucoup d'autres écrivains de la même classe, une formule parasite. Rien de plus firéquentchez eui que la malédiction ; si tous ceux qu'ils ont solennellement maudits, au propre ou au figuré, avaient dû s'en ressentir, je ne sais ce que le monde serait devenu. Nous ne pouvons pas trop nous p^on^^r ici dans la médi" talion y nous sommes en trop bonne compagnie, mais il ne faut pas méditer beaucoup pour ce que nous avons à discuter.

R Le tyran vous fera conduire.... Où? Où vous allez. »

Il veut dire à la mort ; car c'est encore là que nous en sommes. Cela est faux, et très-faux de deux manières. Je vais à la mort, il est vrai , mais non pas au supplice. Je vais et je puis aller fort longtemps à la mort, qui est peut-être fort loin ; mais le tyran me fera conduire au supplice qui est là devant moi. Prétendre me faire accroire que c'est la même chose, ce n'est ni m'instruire ni m'encourager; c'est se moquer de moi : c'est me prendre pour un imbécile , et non pas me rendre plus ferme. Il n'est pas permis à un philosophe d'ignorer deux choses ^iement certaines : l'une, que le passage prochain

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

d*iuie TÎe pkine et eotière à une mort violente et infâme est ce qu'il y a de pins répugnant à la nature humaine -, l'autre , que , dans cette terrible nécessité, la mort est encore moins terrible que Pignominie; ce qui est prouvé par le grand nombre d'hommes qui se sont donné fa mort, et une moft cruelle , pour se dérober aux bourreaux. Et vous me dites froidement , que c'est là que je vais t Vous mentez ; et un mensonge évident n'est ni une raison, ni un conseil, ni une consolation ; c'est une insulte, et ici une insulte au malheur. Il est d'un philosophe de connaître la nature humaine, et de prendre en elle, autant qu'il est possible, l'antidote des maux qui sont en elle. Il y a en effet dansla raison et dans la vertu des appuis réels contre toutes les infortunes^ et même contre celle qui me menace de si près, mais vous ne les connaissez pas ^ car vous ne parlez ni en homme, ni en philosophe, mais en rhéteur qui veut fure une phrase. Allez faire des phrases dans votre classe ; et moi, je vais inVoquer le Dieu qui a les yeux sur l'innocence et sur le crime.

Telle est ia réponse qu'on pourrait faire à Sénèque, en attendant la réplique des adorateurs de sa philosophie.

« Il est dur de vivre sous la nécessité ; mais il n*y a point de nécessité d'y vivre *. »

Ici la nécessité ne peut signifier que le destin , fatum, que Sénèque, ainsi que les stoïciens, admettait avec la Providence, sans trop se mettre en peine de les concilier. Mais, dans cette hypothèse, les termes de cette phrase impliquent contradiction ; car avec la fatalité, qui est cette même nécessité ^ tout est également nécessaire^ et par conséquent il Test de vivre sous cette nécessité y autant qu'elle le voudra. Mais, en laissant même cette rigueur métaphysique , qui est fort loin de Sénèque , ce qu'il nous apprend dans cette pensée se réduit à mourir quand il ne nous convient plus de vivre; ce qui n'est pas un merveilleux secret, mais ce qui est un des pivots delà philosophie de Sénèque, grand prédicateur du suicide. Ce notait pas Topinion de Socrate et de Platon, car il est juste de n'opposer à Sénèque que des philosophes païens. Mais cette question, qui n'en doit pas être une pour nous , a été trop souvent agitée pour y revenir ici. J'observerai seulement, comme idée à méditer y pour ceux qui méditent, qu'un moyen de disposer de son existence , qui serait commun à l'homme de bien et au scélérat, ne saurait être dans l'ordre métaphysique et moral.

a Arracher à Caton son poignard, c*e8t lui envier son immortalité. »

* Maiime d*£plcaxe, diée par Sénèque, ép. xu.

La belle passion du suicide nVt-elle pas emporté Sénèque un peu trop loin? Quoi! Caton n'avait pas assez de sa vie pour être immortel! et il ne le serait pas, s'il ne s^était pas tué ! C'est ce qu'on a dit d'Othon, et ce qui était vrai d'un homme qui n'avait &it en sa vie qu'une action de courage , celle de mourir. Mais Caton! quelque satisfait qu'il ait pu être de sa mort , je ne crois pas qu'il le fût assez peu de sa vie pour l'être ici de Sénèque.

« Quelle sera la vie du sage enfermé dans un cachot, ou jeté sar une plage déserte ? CeUe de Jupiter dans la dissolution des mondes. »

Sur quoi Diderot s'écrie :

« De pareilles Idées ne viennent qn*à des hommes d'une trempe rare. »

Sur quoi je réponds que de pareilles idées ne viennent qfjL^ des fous , et que cette folie n'est pas rare, Horace, homme d'une trempe assez rare^ au moins pour l'esprit , avait dit dans ces strophes connues pour un des exemples du sublime , et où il peint l'inébranlable fermeté du juste {Od. ni, 3 > :

SifraetM* illahatwr orbiê, Impavidumferient rmnœ.

Le del tomie, la mer gronde :

Sur loi les débris du monde Tomberont sans Teffrayer.

Cela est grand, et ne peut l'être davantage sans passer toute raison , c'est-à-dire sans cesser d'être grand ; et Sénèque était très-capable de cette transmutation : sa phrase n'est pas'autre chose, et son Jupiter y atout gâté. Le bon sens demande en quoi les pensées de Jupiter peuvent ressembler à celles du sage dans la dissolutiondes mondes. Mais l'esprit de Sénèque affectionnait extraordinairement cette similitude de Jupiter et du sage : c'est une de ses pensées favorites.

« L*homme de bien ne diffère de Dieu que par la durée : il est son disciple et son rival. »

Ailleurs , ce n'est pas assez pour Sénèque de la parité ; et en effet, ce serait dommage de s'arrêter en si beau chemin;

« Un petit nombre d'années est autant pour le sage que l'éternité pour les dieux. Il a même un mérite déplus : la sagesse des dieux est due à leur nature , et non k leurs efforts. »

M'oubliez pas que tout k l'heure il demandait aux dieux la sagesse , et Diderot n'a pas manqué de le lui reprocher. Maisenfin, selon lui, les dieux du moins étaient donc pour beaucoup dans la sagesse humaine ,et il n'est pas trop bien qiTe le sage se fasse ainsi le rival, et diême le supérieur d'une divinité bienfaitrice. On pourrait trouver là quelque ingnti-

tade et quelque impiété. Mais Je ne ferai pas une r essentiellement /émofi^iie de quelque elipse de né-

nouvelle injure ù la raison en combattant ces arrogantes folies : c*est bien assez de celle que lui fait Sénèqueen les débitant. Jem*en tiens à une conséquence qui est de mon objet , et qui devient de plus en plus manifeste ; c'est que ceux qui ont trouvé ce style si grave elsi yitoro/jugent commeSénèque écrivait; et c'est, je crois, la seule manière de leur dire la vérité sans les offenser; car qu'y a-t*il pour eux qu'un rapport quelconque avec Sénèque ne rende honorable ? Mais, pour nous, rien ne sera jamais plus contraire a la grauUé qui sied à la morale que ces fanfaronnades qui tiennent du burlesque ; et rien ne convient moins à un philosophe que de parler des dieux comme le capitan Matamore de l'ancienne comédie parlait des rois et des empereurs. Le faux snbKme, qu'on ne pardonne pas même aux poètes, est intolérable en philosophie. Celui de Sénèque est comme la glace qui brille de loin, qui vous gèle dès qu'on y touche , et qui se résout en eau sale dès qu'on la presse.

« L'amour ressemble à l'amitié : U en est pour ainsi dire la folie. »

C'est ne connaître ni l'un ni Fautre. L'amour et l'amitié sont deux choses aussi différentes qu'un sentiment et une passion; et je ne sais ce que c'est que (a folie de l'amitié ^ folie qui dès lors ne serait plus ramitié, et ne serait pas encore l'anvour. U ne faut point assimiler ce qui ne peut jamais se ressembler.

J'ai promis des citations phis étendues : void une suite de pensées sur l'amitié du sage. Mais ici c'est moi qui cite , et non pas Diderot :

« l«eêagenfimanquedcrien,maiB il a des besoins; au contraire, rinsensé n*a pas de besoins , ne sachant oser de rien, mais il manque de tout Le sage a besoin de mains, d'yeux , de mille autres choses nécessaires à ses besoins journaliers , mais il ne manque de rien. Manquer suppose une contrainte : le sage n'en connaît point. VoiJà dans quel sens il a besoin d'amis. Qnoiqu'U sache se snCBre, fl en veut le plus grand nombre possible, mais non pour être heureux; il le serait même sans amis : le souverain bien n*ompnmte rien du dehors. H trouve dans l'âme toutes ses ressources ; il ne vit que de lui-même ; il s'assujettirait à la fortune en ^incorporant aux objets extérieurs. Le sage, comme Dieu , se renferme dans son ftme et habite avec luimême. S'il peut disposer des droonstanoes, U se suffit et prend une femme; il se suffit , et donne le Jour à des enfants; il se suffit, et ne vivrait pas, plutôt que de vivre seul. »

Je veux croire que Diderot, et l'éditeur, et les apologistes, entendent à merveille ce galimatias double et triple, qu'ils savent comment on a ifes hesoim MM manquerderlm, quoique /è beêok^ suppose

cessanre, et ne soit même que cela ; qu'ils savent surtout comment celui qvi ge n^JU ne vivrait pas , plu^ tôt que de vivre seul; car plus oe dernier trait est pour nous incompréhensible, plus sans doute il y a de géme et dephilosaphie à le comprendre ense /»&»>• géant dans la méditaiian. L'éditeur dit que

« Sénèque entasse vérités snr vérités, mais qu'il les entasse quelquefois avec tant d'ordre et de précision $ que, plus rapprochées , elles n'en sont que plus lensiWes et plus évidentes. »

Ce mot quelquefois indique, il est vrai, une asses > oonsidérablerestrictionsursix volumes; et peut-être ce passage n'entre-t-il pas dans le quelquefois. Quant à moi, je suis enoore à voir dans Sénèque cette espèce d'entassement avec ordre et précision; peutêtre même indinerais-je à penser que ces idées ne s'accordent guère plus que cdies de Sénèque; que l'en/aMemefi^ exdut l'ordre, et que, de tous les styles possibles, le style de Sénèque est celui qui exdut le plus la précision. Mais pour le moment je n'ai pas la force de raisonner en rigueur; le sage de Sénèque m'en dte l'envie. Oui , en vérité, ce sage qui se st^ffU et mourrait plutôt que de vivre seul, qui se si^fU et prend une femme ^ et fait des enfants par circonstance , m'a rappdé tout de suite D. Japhet,qui, tout mouillé, demi-nu et transi de froid , dit aussi philosophiquement :

Pour vous Cslre plaisir, J'approchnal du fen.

On convient que personne n'a parlé de la vieillesse mieux queCîcéron, n'a mieux fait sentir ses dédommagements et ses jouissances, ni mieux consolé de ses pertes; mais il ne s'est avisé d'aucun des moti£i que Sénèque nous propose pour chérir la vieillesse, dans \e petit entassement de vérités que void :

« Chérissons la vieillesse; jetons-nous dans ses bras : die a des douceurs pour qui sait en user.... »

Vous allez lui demander qudlesdouceurs? Écoutez : il ne vous fait pas attendre.

« Les fhnts sont plus recherchés quand ils se passent, et renfiuioe semble plus belle quand cUe se termine : les buveurs trouvent plus de diarmes aux derniers coups de vin, à ceux qui les achèvent, qui consomment leur ivresse : oe que le plaisir a de plus piquant, U le garde pour la fin, ».

Ce ne sont pas là des pensées , si l'on veut, ce sont des similitudes ; mais aussi quoi de plus semblable que la vieillesse et le dernier terme de Vivressef Quoi de plus semblable que la vieillesse qui termine la vie, et l'adolescence qui termine Venfancef Mais surtout qUoi de plus semblable que la vieillesse et la fin piquante du plaisir f M'étes-vous pas

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

msis de la justesse de ees rapports , de leur profimdeur, de leur moraUté, de leur gravité? Ils sont tellemeut graves y que sans doute vous me dispenserez du détail. 11 ajoute :

« Je crois même qu'aa bord de la tombe O y a des plai* sira à goûter, oa de moins , ce qui tient lien Se plaisir : on n'en a plus besoin. »

Cela est vrai sans être fort consolant : il eût mieux valu, comme Cioéron, rendre compte des vrais plaisirs de la vieillesse, et comme lui, les faire aimer. Mais ce n'est pas la seule fois que Sénèque, si diffus dans Pinutile et le faux , est à peu près nul dans le nécessaire et le vrai. Il ajoute enfin :

« Qael bonheur d'avoir lassé les passions, et de les voir au loin derrière soi! »

Voilà du moins un motif raisonnable : aussi est-il de Cieéron, et Tuu de ceux dont il a tiré le meilleur parti. Pow Sénèque , il se garde bien de dire un mot de plus; mais il emploie deux pages à commenter ce vers d'Horace {Epist. lib. i, 4) :

Ommem ende diem Ubi diluasitie êMprenmm, Croyez qaa cfaaqoe jour est poor vous le dernier.

Plusieurs autres de ses ietires ne sont aussi que des paraphrases des ÉpUres dHoraoe, entre autres celle sur les voyages , où la prose du philosophe ne vaut sûreiiient pas les vers du poëte.

« YoQS poQvez oonîger un mal par on antre , la crainte par Tespoir. »

Il répète ailleurs cette même maxime, qui fait de l'espérance un mal : c'est un démenti donné à la nature. Il se peut que cela fût dans la doctrine stoïcienne , mais cela n'est pas dans la raison.

Il conseille ," comme tous les moralistes, de ne pas pousser les soins du corps jusqu'à s'y asservir, et dit sensément d'après tout le monde :

« La verto n'aura plus de prix pour vous, si le corps ca atfop. »

Mais l'esprit de Sénèque ne manque guère une occasion de gâter la raison d'autrui.

« Donnons des soin an corps, oontinne-t-il, mais sans balancer aie jeter dans les flammes an premier signal de la raison , de Thooneiir, du devoir. »

Éternel et incorrigible .déclamateur! ne dirait-on pas qu'il n'y a rien de si commun que de se Jeter dans les flammes au signal de la raison , de l'honneur , du devoiff Si on lui demandait des exemples , il se trouverait que des assiégés s'y sont jetés par un désespoir furieux; que le sentiment de la nature et de l'amour, exalté par le danger de personnes chéries , y a précipité pour les sauver; et , dans toutes ces occasions, ce n'est ni la niisoR>

ni ^honneur, ni le devoir qui a donné le signal : c'est un mouvement antérieur à toute réflexion.

« Le sage considère en tout le commencement et non la fin. »

Le sage de Sénèque apparemment; car la Fontaine n'a été que l'écho de tous les sages du monde quand il a dit :

En toute eiiose U finit eonsidérer la fin.

Et , malgré Sénèque , je suis de l'avis de la Fontaine et de tout le monde. Si Sénèque a voulu dire que le sage considère en tout le principe , et non pas l'événement , pourquoi ne l'a-t-il pas dit ? Il aurait dit une vérité très-commune , qui ne contredit point le vers de la Fontaine , parce que le devoir est pour Thonnéte homme le principe et la fin; mais 11 aurait du moins exprimé sa pensée.

A propos des soins de la santé et de l'exercice qui peut ajouter à l'embonpoint , il trouve indécent pour tm homme lettré d'exercer ses bras. J'ai vu des hommes lettrés , et fort lettrés « jouer encore à la paume et à la balle à quarante et cinquante ans, sans aucune Indécence, Il ajoute :

« Quand vous serez gras à souhait, quand vos épaules auront une largeur démesurée, jamais vous n'égalerez le poids et rencobire d'un bœuf. »

J'en suis convaincu; mais je le suis aussi qu'excepté la grenouille de la fable, jamais personne n'eut cette prétention.

Il approuve cette maxime d'Ëpicure :

« Croyez-moi , un grabat etdes haillons donnent an discours Une grandeur plus imposante. »

Et pourquoi? Un grabal est plus sain que la plume et l'édredon; soit : un habillement simple et modeste convient à l'hooune de bien, à moins que son rang ne lui en prescrive un autre. Maïs les haillons , si ce sont ceux de l'indigence, n'imposent que l'aumône : si ce sont ceux du cynisme, je dirai à Antisthène, avec Socrate : Je vois percer ton crgueU à travers les trous de ton manteau. Mais , ce qui est vrai , c'est qu'il y a telle situation où ce sont les discours qui peuvent donner de la grandeur au grabat et aux haillons, qui par euxmêmes n'en ont pas.

« Préservons surtout nos coeurs d^UTie passion trop commune, celle de la mort* »

Il allait que Sénèque lui-même ne la crût pas si commune , puisqu'il a tant écrit pour nous apprendre à mépriser la mort ; au contraire ^ il ne nous met en garde qu'en ce seul endroit contre la passion de ta mort mise au premier rang entre toutes celles dont il faut se préserver. Je ne sais si même en

COURS DB UTTÉBATUBB.

Angleterre, où Ton connaît une maladie endémique, qui est le dégoût de la vie, on parlerait ainsi de la passion de la mort ; et le spleen n*était pas connu à Rome.

« Qui TOUS tendra rég»l delà Divinité PSera-eeTargent ? Pieu n*a rien. La toge-prétexte? Il est nn. La renommée, la représentation, l'immense étendue de Votre célébrité? Dieu n'est connu de personne. Sera-ce cette foule d'esclavesqui portent votie litière? Mais Dieu lut-mâme porte le monde entier. »

J'avoue quMcl ,^ dans toutes les vérUés de cette force, Sénèque ne doit rien, ni à Socrate, ni à Platon, ni à Cicéron, ni à personne. Tous ces philosophes avaient dit, il est vrai, que la vertu seule peut nous rapprocher de la Divinité; mais il restait à Sénèque de découvrir de pareils «moyens de conviction , pour nous démontrer qu'il n*y avait pas d'autre manière d*étre l'égal de Dieu, Dieu a tout fait, tout lui appartient; il donne tout, et U n'a rien! Il est nu; car a 11 un corps et apparemment Sénèque Ta vu. // n'est connu de personne! J'aurais cru qu'il avait une assez grande renommée, puisque nos athées mêmes n'ont pu encore la lui 6ter. Si l'auteur a voulu dire que l'essence de Dieu n'est pas connue, c'est une équivoque bien inepte et un contre-sens dans la phrase; car il s'agit de répuiaUon et de célébrité. Mais ce qu'il y a de plus heureux , c'est de nous dégoûter des litières et des porteurs ' , parce que Dieu lui-même porte le monde,.., U faut en revenir à ce que disait Diderot, que Sénèque et son sublime sont d'une trempe rare,

« Ni les enfants ni les ImbécOes ne craignent la mort 1 QueUe honte, si la raison ne pourait nous conduire à une flécorité que donne l'absencede la raisoni »

Encore la même absurdité relevée ci-dessus ; et il y est tdiement attaché , qu'il tire ailleurs la même preuve des brutes, tant U abonde en vérités et en idéesl SI , par hasard , il en était chez lui des rapports

' Il y a environ einqnante ans qu'on cheralier de Modène, homme d'esprit, et d\in esprit tort original , avait fait uoe centaine de stances contre l'usage des chaises à porteurs. II les récitait à Versailles , dans une société où était Tabbé de BoismoDt, prédicateur du roi, et qui, ce Jour-U même, devait prêcher. On vleot Tavertir qu'il est l'heure de se rendre à la chapelle, et que wn porteur» sont là. Il s*excuse auprès du chevalier sur la circonstance qui le prive du plaishr d'entendre lejesie des stances. — « MQOslear l'abbé , encore une, « et Je vous laisse aller : »

DooMe apectacte bien contraire :

Jésus porte mir le Calvaire M croix où ton san? va cooler ; Les successeurs des Cbrysoitômes Sont portés par ces mêmes boaunes IHMtr qui Jésus va s'Immoler.

— « M onsiear le chevalier, Je vous entends. Qu'on renvoie portenis; f irai à pied. »

entre sa morale et sa conduite, comme entre ses principes d'éloquence et leur application dans sou style, la conséquence serait fâcheuse pour lui. Mais on sait que l'un n'entrafne pas l'autre , et je tombe sur une lettre où il parle d'tme manière qui vous édifiera , sur féloquence qui convient au philosophe. Il s'élève contre la rapidité étourdie d'im vain babil , soit dans la composition, soit dans le débit.

«Qdottvoosaves à dissiper mes craintes, à réprimer mes désirs, àoombattre mes préjugés, à m'affrandiir do luxe et de l'avariée, et vous oomptez le ftire en courant i Que penser de l'ftme quand le langage est cofsfuSf en dé' sordre et sans/rein ? Sous cet anuis de paroles je ne vois qu'un grand vide, beaucoup de bruit, etnulrf/et,.,. Un philosophe ne doit pas laisser aller ses paroles, mais les régler, les mesurer,,,, 0 peut s'élever, mais sans compromettre la dignité de son caractère : elle estperduepar ca tours de force, par cette véhémence outrée, etc. » {Draduction d^ la Grange, )

Il n'y a pas là un mot qui ne tombe à plomb sur le style de tous les ouvrages de Sénèque : il ne lui manquait que d'ajouter. Faites comme moi, pour renouveler la fable de l'écrevisse, qui enseigne â marcher en avant. Ce morceau est le résultat le plus exact de l'analyse faite et à faire de tous les écrits de cet auteur, et c'est lui qui nous l'a fourni. Mais qu'en faut-il inférer.' Que du moins il savait très-bien comment il fallait faire, quoiqu'il ne le fît jias? qu'il avait un goût sain et éclairé , quoique sa manière d'écrire fdt très-mauvaise? Nullement. Tout le monde peut connaître et répéter ces notions de critique générale, sans en être plus habile à les appliquer, non-seulement dans la composition, mais dans le jugement. Le vrai goût , comme le vrai talent, ne se constate qu'à l'épreuve. Il faut avoir approché des objets , soit pour les traiter en écrivain, soit pour les examiner en critique; et c'est alors seulement que l'on peut voir si vous pouvez les manier. Rien n'est moins rare que de rencontrer des «^rits faux qui recommandent la justesse, et des auteurs boursouflés qui blâment l'enflure. Comme eux, Sénèque était de bonne foi en parlant de la mesure des paroles et du frein dans le style, et ne se .doutait pas que nul auteur n'en avait eu moins que fui. De Belloy se piquait d'être admirateur de Racine , et s'était même engagé à nous dévoiler le secret de son élégance. On a dit qu'il y avait aussi une conscience d'édvrain ; il faut s'entendre. Je croirais bien qu'il y a une arrière-conscience qui parle fort bas et fort rarement , et à qui l'amour-propre impose bien vite le silence, comme la passion Timposo aux remords

ANCIENS

do méchante Mds la eonseience habituelle qui tourmente et irrite les mauvais écrivains, c'est celle du rang qu'ils occupent dans l'opinion : c'est là ce qu'ils ne peuvent guère se dissimuler, mal* gré tous leurs efforts, parce que toujours la voix publique se fût ent^dre un peu plus tôt , un peu plus tard ; et de là les blessures secrètes de l'amour-propre. On a vu ce même de Belloy mourir à peu près de chagrin , après les plus brillants succèA y également persuadé que le public le regardait comme un très-mauvais versificateur et un trèsmédiocre poète tragique , et que ce public était prévenu contre lui. Sénèque ne put pas même être averti , comme lui , par la froide indifférence et le silence du mépris, succédant à un fol engouement : Sénèque fut l'écrivain de son temps le plus à la mode , mais l'illusion ne dura pas plus que sa vie. Quintilien le mit , quoique avec beaucoup de ménagement , à sa véritable place ; et , à la renaissance des lettres en Europe , l'opinion publique le relégua parmi les auteurs de la seconde classe , quoiqu'il ait eu encore alors quelques suffrages comme moraliste , bien plus que comme écrivain , siidSrages qui seront évalués avant de finir cet article, qui doit nous mener plus loin.

Il écrit à Lucilius :

« Si votre ami savait ce que c^est qu*un homme de bien, il ne 8e flatterait pas de l'être; il désespérerait même de jamais le devenir. »

Que les stoïciens parlassent ainsi de leur sage, qui n'était, à leur dire, qu*un vceu plutôt qu'une réalité, il n'y avait pas grand mal; on n'était guère tenté d'y croire. Mais il est d'une bien mauvaise philosophie de faire de l'Aomme de bien un phénix quipeiUparatireUndcmplus une/ois encinqceni* ans : ee sont les termes de l'auteur. Si cela n'était pas heureusement un paradoxe aussi outré que cent autres de la même plume, il n'y aurait là qu'une dispense d'être homme de bien, une excuse pour qui ne l'est pas, un découragement pour qui voudrait fêbre, une injure pour celui qui l'est.

« La bonne ooDScierioe vent des témoins: la manvaise, dans on désert , aurait encore des alarmes. »

Il eût été beaucoup plus juste de dire : La bonne conscience ne craint pas les témoins , et n'en a pas besoin : le méchant les craint, même quand il est «eul.

« Voos rougissez d'apprendre la vertu. Pour un art de cette importance, est^ donc humiliant de prendre un mai' art? Espéfei-voasqiie le hasard la fera descendre en plaie dans votre Smc? »

Un sopuiste pouvait se donner pour un mailre de vertu, et appeler la vertu un art : il voulait se

PimOSOPHp. 897

faire payer ses leçons en argent ou en louanges. Uii philosophe )iurait dû savoir que, si la morale théorique est un art, la morale pratique ou la nertu n'en est pas un; et qu'on n'étudie et qu'on n'apprend celle-ci qu'entre Dieu et sa conscience. Le ha* sard qui la fait descendre en pkden'esl qu^ine platitude, comme il y en a mille autres, et n'est pour moi qu'une occasion d'avertir que je ne m'arrête pas aux fautes de style, aussi nombreuses, mais beaucoup moins importantes que les fiantes- de sens.

« Apprendre la vertu, c'est désapprendre le vice. » Fort bien : mais pourquoi ajouter :

« La vertu ne se désapprend pas. «

Hélas! plus aisément que le vice : c'est une vérité d'expérience.

« La philosophie neveatque des respects. »

Dieu est donc meilleur que la philosophie, et n'est pas si fier : il veut l'amour.

« La vieillesse ce vaut pas un désir : elle ne mérite pas pon plus UD refus, m

Cela est dit ingénieusement et à la manière de Sénèque , quand il est à peu près tout ce qu'il peut être. Mais il ajoute :

« Aussi n'est-fl pas décidé qu'on doive renoncer aux dernières années de la vieillesse, et se donner la mort au lieu de l'attendre. »

Pas décidé ! mais je l'espère : quelle grâce vous nous faites! En vérité, disait Voltaire dans ses moments de gaieté , ces philosophes sont de drôles de gens ! EsMl possible que la comédie n'ait guère fait qu'ébaucher un sujet si riche '? Il l'est au point que ce ne serait pas trop de tout Molière pour le remplir.

« Avant la vieillesse, je ne pensais qu'à bien vivre : je ne pense aiûourd'hiii qu'à bien mourir, c'est-à-dire avec résignation. »

Voilà du bon sens : je le saisis quand je le rencontre.

« La nécessité n'est que pour les rèbeUes : 0 n'y en a plus quand on se soumet. »

Encore mieux , ainsi que tout ce qui suit sur la perte

de nos amis.

« HAtons-nous de jouir de nos amis, parceT qae nous ne savons pas si nous en jouirons longtemps. Voyez combien de ibis nous les quittons pour de longs voyages, combien de temps nous passons dans le même endroit qu'eux sans les voir ; et vous sentirei que ce n'est point lenrtrépasqui nous en prive le fdus. Hais que dire de ces insensés qui B^g^jgpmt leurs amis , et se dolent de leur perte! Ilsn'ai» ment que les amis qu'ils n'ont plus. Leur douleur est sans

■ Lei Phitotophe» de M. PaUssot sont un ooYrage plein d*esprit , de goût et d'éléganoe : ne Peût-tt pas ftft plas fort de oomique, s*U ravaU fs&t plus tard?

QPURS DE LITTÉRATUBE.

bornes , parce qa'ib eniffient qu'on ne doute s'ils aiment : Us s'y prennent trop tard pour le prouTer. «

Cest là penser et obserrer ea moraliste. Pourquoi Diderot ne cite-t-il rien dans ce goût? 11 y en a pea d^exemples; maïs il y a^ entre autres, toute'la ktire sur la manière dont il faut traiter ses domestiques, la meilleure, à peu de chose près, de tout ce recueil , et dont Diderot no parle même pas. Je la rapporterais volontiers, s'il ne suffisait pas à l'équité de l'indiquer îei, dans an article que je ne saurais conduire à son but sans m'étendre un peu plus que je ne l'aurais désiré. Pourquoi Diderot ne nous offre-t<il rien dans ce genre? C'est qu'il y a des hommes (let des femmes) qui se sont mis dans la tête, mais très-sérieusement, que l'esprit ne peut guère se rencontrer avec le bon sens; ce qui est vrai... de leur esprit.

« Une marque inCûllible d'imperfection , c'est de pouvoir augmenter. »

D'accord; mais au lieu d'en conclure qu'étant imparfaits, nous devons travailler à augmenter en ,nous ce qui est bon, la sagesse et la vertu, il en condot que la vertu, la sagesse, qui sont le sotwerain bien, ne sont susceptibles en wms ni de plus ni de moins; que toutes les vertus soni parfaites , parce que toutes sont divines^, etc. Je ne sais s'il y a eu au monde de plus mauvais raisonneurs que les stoïciens. Comment tant d'hommes graves n'ont« ils pas compris que , dans une substance impar&ite , tous les attributs sont imparfaits, et que par conséquent la sagesse , parfaite en Dieu , ne saurait l'être en nous? Ils auraient pu dire de même que notre intelligence est sans bornes, parce qu'elle émane de l'intelligence divine, qui n'en a pas. Mais tout ce que nous en avons reçu est dans une proportion nécessaire avec notre nature, et Dieu lui-même ne pouvait pas lu! communiquer une perfection qui n'est qu'en lui. Béves de Zenon, nous dit-on. Je le sais; mais pourquoi Sénèque les a-t-il délayés dans cinquante amplifications que vous nous donnez pour de l'éloquence, quand il n'y a que de l'ennui?

« La mort la plus longue est toujours la plus fâcheuse. »

Passons que cela soit toujours vrai : pourquoi donc l'auteur a-l*il compté entre les avantages de la vieillesse une dissolution lente et graduée? La eoBtradiction est manifeste, et Sénèque se contredit sans cesse d'une page à l'autre, et souvent dans la même page : c'est ainsi qu'il affirme que le besoin d'aimer est inhérent à Fhomme ( ce qui est vrai) ; quatre lignes après cette autre assertion , que le sage se suffit. Or, à moins que ce besoin d'aimer ne soit celui de s'aimer soi-même, ce qui n'aurait

pas de sens, et ce que Fantear ne veut pas qu'est-ce qu'un être qui se suJS/U, et à qui le besoiu d'aimer est inhérent f Au reste, je ne reviendrai plus sur les contradictions : il y en a trop.

Mais voici de la raison et de la haute raison ; et save&vous pourquoi? Cest qu'elle est de Platon. Sénèque, qui paraît en faire plus de cas que son éditeur, le dte en quelques endroits de ses Lettrée , et c'est une occasion dont je profite.

« Admirons ces formes qui remplissent Pe^paee, et ao ttOien d'elles un Dieu bienfaisant» qui, par sa sagesse, corrige le vice de la matière, et sauve du tiépas un monde qui n'est pas indestructible par lui-même. S'il subsiste et se GODserfe, c^est par les soins d'ua sur?eUlanL S'U était étemel , il n'aurait pas besoin de gardien; mais il &ut que le même bras qui l'a formé le soutienne , et qu'à la faiblesse de l'ouvrage supplée la puissance de l'ouvrier, i*

Quand on trouve après ce morceau, quoique dans une autre lettre, que

« Lamort la plus dégoûtante est préiérable àla servi* tude la plus propre , »

on se sent tomber de haut, et l'on passe du génie de Platon à l'esprit de Sénèque. Les antithèses lui tiennent lieu même de raisonnement, comme dans l'endroit où il prouve que le suicide est suflisanunent indiqué par la loi étemelle, qui n'a ouvert qu'une porte pour entrer dans la vie, et mille pour en sortir^ La facétie n'est pas mauvaise , mais l'induction est bien étrange , et cette manière- là n'est pas grave. Veut-il prouver que la raison est ce qui nous rend supérieurs aux animaux, il nous dit :

« L'homme a oae voix; mais celle des diieas n'est-elle pas plus claire ? œlle des aigles jiliis perçante? celle des taureaux plus grave ? »

On peut lui passer ses aigles et leur voix perçante, mais la voix c/!airedes chiens et la ^o\\ grave des taureaux , mise en contraste avec l'organe de l'homme, sont d'un choix bien hétéroclite. En fait d'organe, la grax>ité de celui des taureaux ne me semble bonne à citer que comme la bouffissure de Sénèque s'appelle gravité de style chez ses apologistes. Non-seulement il gâte ses pensées par la redondance, ou la disconvenanoe, ou la fri volitédes détails, mais souvent aussi par l'impui&sanoe de rendre bien une seule fois ce qu'il reqd mal à plusieurs reprises. Il a eu, par exemple, une pensée juste et noble, que la ferme résolution à mourir pour sa patrie est aussi honorable pour celui qui l'a formée que pour celui qui l'exécute. Mais comment l'exprime-t-il?

« Vous mourrez pour la patoie, quand même votre résolution ne s'exécuterait pas sui-le-champi da moment même où vous sem convaincu qu'il fiuit le Aire. »

Cette phrase est louche et à peine intelligible , dans

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

le teite comme dans la version, surtoat par Féquivoque du futur, vous mourrez ^ qui laisse douler si c'est au propre ou au Hgnré. Mais s'il eût dit :

Êles-Toas bien convainca qu'il fiiut monirir poar la patrie; étes-vous bien détennîné à moorir pour die s'il le fut; G^est asaei : le laerifice de votre vie est fait, quand même il n*y aurait pas Uea à la donner ; et la patrie a aceqité votre mort :

sa peusée était complète et entendue.

«Vous voulez savoir ee que je pense des arts libéraux? U n'en est pas an dont je tese cas » pas un que je range dans la classe des biens. Cest l'appât du gain qui les excite : éludes mercenaires , abjectes; exercices d'en&nts , etc. »

L'éditeur et Diderot ont également improuvé ce passage , qui ne blesse pas seulement la justice , mais qui va jusqu'à l'absurde, comme si tout travail devenait abject par un salaire légitime. Sénèque était loin d'avoir aperçu cet admirable plan d'une Providence, dans la dépendance réciproque des besoins et des travaux , et dans l'intérêt de chacun à travailler pour autrui en travaillant pour soi. Il est même fort douteux que ceux qui ont si justement repoussé cette incartade de Sénèque y aient vu autre chose que l'injure faite aux beaux-arts.

On peut encore s'égayer, en passant, sur son goût délicat et sur la force de ses raisons, quand il conseille de ne pas attendre la mort dès qu'on a ^ndsé la vie; et comment épulséî

« Vous connaissez la saveur du vin et du miel. Qu'Importe qu'A en passe cent ou cent miOe tooneanx dans votre eorpe? Vous n'êtes, dans le vrai, qu'un sac. Vous connaisses le goût de l'huître et du surmulet, etc. »

Il est clair qu'alors ce n'est plus la peine de vivre. Gela est ^rot^e, moral, phihsophique, et le style vaut les pensées.

Diderot nous dit que,

« SiSénèquerevenait au monde, H serait bien plus Aché d'avoir fiiit un mauvais raisonnement qu'une mauvaise phrase. »

Cela aurait quelque sens, s'il ne faisait pas l'un aussi fréquemment que l'autre. Mais s'il se trouve, d'après les citations, que le penseur ne vaille pas mieux que l'écrivain, comment excuserez-vou^Tun par l'autre?

« Sénèque ne veut pas que le philosophe, que l'orateur même, s'occupe de l'élégance et de la pureté du style : il Faime mieux véhément qu'apprêté. » {Did.)

Sénèque ne veut pas! Eh bien , il a dit une sottise, et il avait apparemment ses raisons pour hi dire. Pourquoi la répéter? Est-ce pour en faire un précepte? A moins que réiégance et la pureté ne nulsentk la pensée, il n'y a pas de sens dans ce que veut Sénèque. Dès qu'on éeiît, il &ut s'occuper d'écrire

le mieux qu'on peut ; car, si le philosophe écrit mal , il ne sera pas lu. A l'égard de l'orateur, cela ne mérite pas mémejde réponse : il suffit de renvoyer l'Iiomme à la fable du renard sans queue. Sénèque aime que l'cdrateur soit véhément plutôt qu'aj^élé : cela est merveilleux ! Il aime mieux une bonne qualité qu'une mauvaise La véhémence est une qualité oratoire très-bonne, à moins qu'elle ne soit déplacée : Vapprét est vicieux partout; et qui jamais a loué Vapprét dans le style?

Le pÂiAMci^ a donc dit une niaiserie, et un au* tre l'a répétée : cela n'est-il pas fort imposant?

La ConsokUion à Marcia et celle à Hdvia sont proprement deux déclamations de sophiste* L'une pleurait son mari * depuis troisans ; l'autre, mère de Sénèque , venait de perdre le plus jeune de ses fils **• Le Consolateur dit à Bfarcia que c'est l'habitude, et non pas le regret, qui prolonge l'aftliction et les larmes; ce qui est obligeant pour celle qui pleure depuis si longtemps, et qui aurait pu lui répondre : Si vous avez cette opinion de ma douleur, vous êtes bien bon de prendre la peine de me consoler. Mais Sénèque s'occupe4-U d'être conséquent? Il dit a l'autre***:

« Votre fils est mort trop têt; et Pompée, et Caton, et Cioéron, et tant d'autres, ont vécu trop d'une année. »

Et Diderot : Cela est beau. S'il eût perdu sa fille, et qu'on lui eût adressé une pareille consolation, il eût dit : Quel plat sophisme ! Pour me consoler d'une perte réelle, vous m'offrez l'idée d'un malheur possible et éventuel. Taisez- vous, et sachez qu'il n'y a qu'une bonne manière de consoler l'affligé; c'est de s'affliger avec lui.

« Les funérailles des e&fimts sont ton^jours prématurées lorsque leurs mères y assistent »

Ah! pour cette fois, vous parlez bien : en ce cas, pleurez donc avec moi.

Les autres ouvrages moraux de Sénèque sont les Traités de la Colère, des Bie^faUs, de la Clémence, de la Tranquillité de l*âme, du Loisir du sage, de la Brièveté de la vie, de la Constance du sage, de la Providence. Partout le même ton et le même esprit ; et ses Traités sont comme ses Lettres, et ses Lettres comme ses Traités. Ce qui était bon à dire peut se réduire au tiers , et ce qui est bien dit à quelques pages.

U prétend que la colère n'est pas conforme à la

* Cest une erreur. Lises wn Jtti. Ge n*est pas de la perte de son mari que Sénèque la console.

** Ge n*«8t pas là non plus le sq|et de Touvrage. Sénèque, qui venait d^ètre exilé, console sa mère.

*** Ou plutôt, U lui dit encore; car ce passage est aussi, de la Comtolatiam à SforoNi, chap. xi.

COURS DE LITTÉRATORE.

nature de thamtne, parée qu^eile n'est que le désir de la vengeance. La première fausseté est si évidente, ((ue r éditeur et l'apologiste l'avouent. La seconde est moins sensible, sans être moins réelle; et Ton n'en a rien dit. La <^lére n'est pas le désir de la vengeance, quoique souvent ee désir suive ou accompagne la colère. Rien n'est plus commun, que de se mettre en colère sans avoir enviede faire aucun mal. La colère est un mouvement violent de l'âme qui repousse ce qui la blesse. Mais il ne faut pas demander des définitions à Sénèque : Je ne crois pas qu'il y en ait une bonne dans tout ee qu'il a écrit. Et quand il ajoute que , si la colère n'est pas naturelle à l'homme, if est parce que l'homme ne désire pas naturellement la vengeance, il entasse fausseté sur fausseté, et raisonne comme il définit.

« Si c'est Dieuqai nous frappe, on perd sa peine en i'emportant contre lui, comme en essayant de le fié" ehir* »

Si Sénèque avait cette idée de la Divinité , il avait bien perdu sa peine à nous en parler tant. La Divinité est chez lui , ici comme en vingt endroits , aussi indifférente, aussi nulle que celle d'Épicure. Celui qui s'emporte contre Dieu n'est pas seulement insensé, il est coupable; et si Dieu était inflexible, il serait plus inauvms que l'homme ^ qui se laisse fléchir. Vous pouvez remarquer, en passant, combien les idées de l'ancienne philosophie sur la Divinité étaient souvent erronées : celles de Platon, de Cicéron, de Plutarque, les meilleures de toutes, ne sont pas elles-mêmes exemptes d'erreur, et souvent , en ce genre , l'instinct naturel a mieux valu que la philosophie. Mais nous ne considérons ici que celle de Sénèque , qui nous donne pour unique preuve de ce paradoxe , que le désir de la vengeance n'est pas naturel à l'homme, l'exemple des magistrats qui font périr les coupables sans avoir aucune envie de

se venger d'eux.

On ne revient pas de cette fréquente absence de toute logique , et de cette imperturbable déraison. Il nous apprend que la colère est la seule passion qui s'empare des sociétés entières. Il ne devait pourtant pas ignorer que, quand les Cimbres, les Teutons et les Ambrons vinrent fondre sur la Gaule et l'Italie, ces sociétés assez nombreuses n'étaient nullement guidées par la cMre. La passion qui s'était emparée d'elles, comme de tant d'autres peuplad» barbares , était uniquement le désir du bien d'autrui.

Il a dit à Néron , à qui son Traité de la Clémence est adressé :

« La servitude la plosgtouite de la grandeur est de ne pouvoir en descendre; mais cette nécessité vous est oom-

nuue avec les dieux : le del est leur prison. »

Trait de rhéteur; car, dans la croyance vulgafare, les dieux quittaient eevteprison quand ils voulaient, et l'on sait à quel point ils aimaient à s'humaniser; et, dans les principes philosophiques , dans ceux de Senèque, Dieu est partout. Une pareille phrase pouvait être excusable, dans le jeune disdple; elle ne l'est pas dans le vieux précepteur. On a conté qu'Alexandre fit exposer L^simaque à un lion , et que l'homme, sans armes, vint à bout de la béte féroce. Ce trait , qui a toujours passé pour fabuleux , et dont Quibte-Curce ne parle pas , fournit à Sénèque cette apostrophe :

« Je te le demande, ô Alexandre I quelle différenoe y avait-il entre exposer Lynmaqueà un lion , ou le déchirer de tes propres dents? »

L'indignation qu'inspire la cruauté autorise cette hyperbole oratoire, et c'est là proprement de la véhémence, et de la véhémence louable et b^en placée. Mais l'auteur n'était pas homme à s'en'' tenir là; il ajoute :

« Sa gueule était ta bouclie < . Tu aurais voulu sans doute être armé de griffes et de ro&choires assez larges pour dévorer un homme. »

Voilà le pathos. Même mélange dans le morceau souvent cité de la mort de Caton :

« Voici deux athlètes dignes des regards de Dien : un, homme de courage aux prises avec la mauvaise fortune , »

beau jusque-là,

<t surtout quand U est agresseur. »

Cela n'a plus de sens ; la figure n'est plus suivie , car,

entre deux athlètes , il n'y a point d'agresseur; et

comment Caton était-il tagresseur de la fortune,

quand il ne se tuait que pour se dérober à ses coups?

Cette inconséquence est puérile.

« Les dieux furent pénétrés de la joie la plus pure quand ce grand homme, cet euthousiasle soblime de la liberté , vdUait à la sûreté des siens , disposait tout pour leur fuite ; lorsqu'il se livrait à Tétude la nuit même qui précéda sa mort,»

beau jusque-là;

« lorsqu'il plongeait le fer dans sa poitrine sacrée , »

passe encore, à la faveur des maximes palenne9,

« lorsqu'il arrachait ses propres entrailles, et tirait avec tes mains son dme vénérable que le fer eût souUlée. » <]e phébus fait pitié : ne fatllait-il pas écarter cette image des entrailles arrachées! Cela est d'un furieux plus que d'un sage. Mais ce qui est indigne de tout écrivain sensé, c'est de tirer son âme avec ses mains; c'estcette pensée sifolleetsicontradictoire,

■ u y ade plus daw Sénèque, ta /Kroctléélail (a li«iii*.

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

^qa» U fer eût touillé l'âme de Caton plan que tes

comme si Vùn eût touché Tâme plus que Tautre ; comme si Caton , eu se frappant , n*eût pas employé \efer; et comme si le fer pouvait souiller une âme plus q[ue les mains : trois absurdités en trois mots; cela est d'une trempe rare.

« Les dieux ne laissent tomber la prospérité que mr les ftmes abjectes et Tulgaires. »

C*est pourtant une vérité assez reconnue de tout temps , que la prospérité est la plus forte épreuve de la sagesse; et Tite-Live * avait dit, avec Tapprobation générale : Secundss res sapienOum atùmos fatigant : La prospérité fatigue les forc^ du sage. Sénèque, qui fut très-riche, et longtemps puissant et honoré , se croyaiUl alors a^ect devant les dieux ? Au reste, il y a des moments où ses prétentions morales paraissent extrêmement bornées, comme dans cet endroit x)ù il dit :

« Je ne me propose pas d'égaler les plus vertueux , mais de surpasser les méchants. »

U est pourtant assez raisonnable de se proposer le mieux possible en fait de conduite; on en approche au moins le plus qu'on peut : mais que peut-on gagner h se comparer aux méchants? Qui croirait que ce fût là rémulation d'un philosophe f ce n'est sûrement pas celle de Thomme de bien.

J'ai dit que je ne parlerais plus de contradictions ; mais en voici une si inconcevable, que je ne saurais me dispenser d'en tenir compte :

« Peul^n douter que le sage ne trouve plus d'occasioos de déployer son ftme dans l'opulence que dans la pauvreté?

Et c'est lui qui vient de dire que les dieux ne laissent tomber la prospérité çue sur les âmes abjectes!

Selon Diderot,

« le Traité de la Colère est parfait dans son genre : Tau* teur s'y montre grand moraliste» excellent raisonneur» et de temps en temps peintre sublime. »

Cet éloge est de la même mesure que tous ceux qu'il prodigue aux différents ouvrages de son philosophe favori; et, d'après les procédés qu'ira suivis dans la revue de ses ouvrages , tout ce que l'on peut concliure, c'est qu'il n'était pas difficile en perfection, et que plus il se croyait permis d'affirmer, moins il se croyait obligé de prouver : ce dernier caractère est celui de tous ses écrits.

* Non , mais Salloste , Cattt. chap. 1 1. — La Harpe cite encore cette pensée en parlant de VJmadis de Qulnaalt, mais sans en nommer raateor. Il parait qu*U la croyait de Tite- Uve.

LA nAAPB. — TOME I.

11 ne laisse pas de combattre , dans cet excellent raisonneur, et dans ce même traité, comme dans les autres, les absurdités les plus intolérables, et que lui-même trouve telles. Les expressions les plus fortes contre Sénèque ne sont pas ici sous la plume des déttncteurs, mais sous la plume de l'apologiste qui les réfute.

« Cela est d'un fou... cela est d'un vil esclave.... Vous demandez l'impossible, le nuisible même.... Sénèque, mon philosophe , que faites-vous ? Vous administrez sciemment du poison.... Je le répète : Sénèque m'est odieux.... J'entre dans une espèce d'indignation, etc. »

Qui s'exprime ainsi ? Diderot. Mais en même temps , quels hommes ont été les critiques de Sénèque?

« Des ignorants qui ne l'avaient pas lu, des envieux qui l'avaient lu avec prévention, des Épicuriens dissolus et révoltés de sa nsorâle austère, des littérateurs qui préféraient la|>ureté du style à la pureté des mœurs. »

Qui parle ainsi? Encore Diderot. Je ne sais dans laquelle de ces classes il veut être placé; mais aucun critique, que je sache, n'en a dit davantage contre Sénèque. Il lui reproche les contradictions, les subtilités, les assertions les plus révoltantes, des vues antisociales, superstitieuses, pusillani-^ mes, perfides, un esprit monacal; il argumente contre lui , et fréquemment, et de façon à le réduire h l'absurde, ce qui n'est pas difficile. Demanderez vous comment il concilie ses louanges avec tant de reproches qui les détruisent? c'est que Diderot ne s'occupe pas plus que Sénèque d'être d'accord avec lui-même; c'est qu'il n'a jamais dans la tête que la page qu'il écrit, et qu'il oublie dans l'une ce qu'il a dit dans l'autre; c'est qu'enfin, lorsqu'il s'aperçoit lui-même des atteintes qu'il porte à son héros de philosophie, il en est quitte pour nous dire qu'il faut pardonner à Sénèque, pdxceqne rien n'est plus naturel et plus commun que de passer les bornes de la vérité par intérêt pour la cause qu'on défend ; et il est vrai que rien n'est plus naturel et plus commun aux têtes chaudes et aux mauvais esprits , à qui sans doute on peut le pardonner, pourvu qu'on nous pardonne aussi d'en faùre fort peu de de cas, et pourvu qu'on se souvienne que les bons esprits et les bons écrivains n'ont pas besoin de ce pardon-Xh.

Malheureusement encore Diderot reprend dans Sénèque le vrai comme le faux, et j'en donne surle-champ la preuve. Il s'agissait de répoudre à ceux qui avaient soutenu très-mal à propos que la colère en elle-même était utile, et servait de soutien et de mobile aux vertus, par exemple, au coiu*age dans les combats ; comme si l'on n'était brave que par colère, et que le premier mérite de la bravoure ne fût

COURS DE UTTÉRATUEE.

pas le calme et le sang-froid , qui la distinguent de la témérité. Sénèque traite fort sensément cet endroit, quoique beaucoup trop longuement, comme de coutume. Il s*écrie à ce sujet :

A La Tertu fierait bien malheureose, si elle avait besoin du secours des vices. »

C'est peut-être une des plus belles lignes ( pour par^ 1er comme Diderot ) qui soient venues sous la plume de Sénèque. Mais pour cette fois ce n'est pas Tavis de Diderot, qui ne veut pas que les passions soient des vices; et il est ici question de la colère comme habitude, iracundia* (disaient les Latins), mot qui nous manque en français pour exprimer substantivement la différence de l'homme en colère à rhomme colère. Dès lors il est hors de doute que Viracundia est une habitude vicieuse , une passion , un vice. Mais Diderot soutient le contraire , c'est-ât* dire qu'il nie qa'une-pcissian soit un vice. Cependant nous appelons passions, dans un sens absolu et générique, les affections déréglées de l'âme; et quand nous voulons donner <^ ce mot une acception favorable , nous y joignons toujours une épithète qui le relève et le corrige, comme une passion noble, louable, légitime, etc, , «spèce de figure de diction reçue dans toutes les langues. Mais comment Diderot prouve-t-il sa thèse? Comme il a coutume de prouver. Il ne conçoitpas qu'un être sensible agisse sans passion; et il confond ainsi les affections naturelles quelconques avec les affections vicieuses qu'on appelle en îrànf^ïs passions. Pour nous faire entendre qu'on n'agit point sans passion ( quoique ce seul énoncé, agir avec passion, soit universellement l'expression du blâme ) , il ne lui faut que deux lignes , et pas un mot de plus.

R Le magistrat juge sans passion; mais c^est par goût ou par passion qu'il est magistrat. »

Je ne connais guère que Dandin qui fût magistrat par passion, et j'en ai connu beaucoup qui ne l'étaient pas même par goût, sans compter que le goût n'est point la pension. Mais qu'importe à Diderot? Vous voyez qu'il est au niveau de Sénèque, et comme lui, excellent raisonneur et sublime moroâf fe.Mais c'est avec cette rare logique qu'on endoctrine le genre humain, et qu'on lui eomxnBXiàQde respecter les philosophes.

« La raison est tranquille ou furieuse. » Ce n'est pas un axiome de Sénèque, c'est une ligne de Diderot, dont la raison en effet est souvent/urieuse, en ce sens que la fureur lui tient lieu de rcU-

« /ra, la colère; iratîts, Phomme en colère; iracundus, rhomme colère. Jusque-là , nous sommes en âtiuivalent ; mais pour irncundia, nous sommes obligés de dire rhabilude de la colère.

son, comme dans ses réponses aux censeurs de Sénèque. Vous verrez qu'elles ne sont jamais que des invectives qui supposent la fureur, ou des sophismes audacieux qui supposent un homme hors de sens. Il s'est appliqué surtout, ainsi que l'éditeur, à donner un grand poids aux suffrages qu'a obtenus Sénèque, et à décrier ceux qui se sont réunis contre lui , depuis Quintilien jusqu'à nos jours. Ceci nous mène à l'examen des autorités qu'on a voulu balancer, et qui sont curieuses à peser. Mais auparavant je crois devoir compléter cette analyse par un morceau du choix de nos adversaires, qui met à portée de les prendre pour ainsi dire corps à corps, et de les combattre sur leur propre terrain. 11 faut leur dter le subterfuge bannal dans ces sortes de controverses, que l'on n'a montré que le c6té faible de l'auteur. J'ai commencé par faire tout le contraire; mais ce n'est pas assez : je veux finir de même, et de la manière la plus décisive. Diderot nous propose un morceau de deux pages, sur lequel il consent que Sénèque soit jugé.

« Si Ton doute, ditril, que Sénèque sache penser de grandes choses, et les rendre avec noblesse, j'en aiqpeileral au discours qu'il a mis dans la bouche de Néron , au commencement du Traité du la Clémence, et je demanderai quelques pages plus belles en aucun auteur, sans en excepter Tacite. «

Tant mieux : cela s'appelle se présenter de bonne grâce; et pourquoi l'apologiste n'est-il pas toujours aussi franc du collier? Cependant il n'a pas voulu cette fois confier son auteur à un autre, et sa ver* sion n'est pas celle de la Grange* Mais il est juste de préférer celle-ci , car elle est plus fidèle et meilleure : et d'un côté , Diderot a joint ses fautes à celles de Sénèque, ce dont je ne veux pas profiter ; et de l'autre, il s'est permis des suppressions qui changeraient un peu l'état des choses , et par conséquent celui de la question. Lisons le morceau.

« Il est agréable de se dire à soi-même : Seul de tous les mortels, j'ai été choisi pour représenter les dieux sur la terre. Arbitre absolu de la vie et de la mort des nations , le sort et l'état de chaque individu est remis dans mes mains. Cest par ma bouche que la fortune déclare ce qu'elle veut accorder à chaque hooune. C'est de mes réponses que les peuples et les villes reçoivent les moUfs de leur Joie. Nulle partie du monde n'est florissante que par ma faveur et ma volonté. Ces milliers de glaives que la paix retient dans le fourreau, d'un clin d'œil je les en ferai sortir. C'est moi qui décide quelles nations doivent être anéanties ou transportées aiUears, affranchies ou réduites en servitude ; quels souverains doivent être laits esclaves; quels fronts doivent être ceints du bandeau royal ; quelles villes doivent être détniites, quelles cités s'élever sur leurs débris. Malgré cette pids sance suprême, on ne peut pas me reprocher un seul supplice injuste. Je ne me suis laissé emporter, ni par la colère,

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

ni par la fougue de la Jeunesse» ui par la témérité et l'obetination des hommes , qui fait perdre patieuce aux Ames les plus tranquilles , ni par Tambition crneUe, et pourtant si commune aux mattres du monde » de montrer leur pouvoir par la terreur. Chez moi , le glaive est enfermé, ou plutôt captif, dans le fourreau. Je suis avare du sang même le plus vil ; et quand on n'aurait pas d'antre recommandation que le titre d'homme , c'en serait une suffisante auprès de moi. A ma cour, la sévérité se cache, et la clémence se montre à découvert Je m'observe comme si je derais compte de ma conduite aux lois , que J'ai tirées des ténèbres pour les exposer an grand jour. Je suis touché de la jeunesse de l'un, de l'Age avancé de l'autre; je fais grâce à la grandeur de celui-ci , à la faiblesse de celui-là ; et si je ne trouve pas d'antre motif de commisération , je pardonne pour me faire phisir à moi-même. Si les dieux immortels me demandent compte aiyourd'hul de mon administration , je sois fHèt à leur Cèdre le dénombrement dn genre humain. »

Si l'on doute qu'avec beaucoup de connaissauces on puisse avoir très-peu de tact, et ne pas distinguer l'enflure de la grandeur, et la déclamation de l'éloquence, ce jugement solennel de Diderot en sera une preuve et un exemple. Il n'est pas même besoin d'un goût très-exercé pour apercevoir tout la grossière inconvenance de ce morceau. Comment Séné-* que et Diderot n'ont-ils pas senti , l'un plus que l'autre, tous les vices de cette composition? Il n'y a là en tout qu'une seule idée :

« Je jouis du phis grand pouvoir, et n'en ai point abusé ; je puis faire beaucoup de mal , et n'ai fait que du bien. »

Voilà le fond. Admettez ensuite l'amplification oratoire ; elle doit avoir partout ses bornes : Cicéron ne les passe jamais. Elles sont ici outre-passées au dernier excès , et devaient être d'autant plus resserrées, qu'on ne supporte pas longtemps un homme qui se rend un compte si gratuit de tout ce qu'il est , de tout ce qu'il peut , de tout ce qu'il vaut , de tout le bien qu'il a fait. Aucun panégyrique ne paraît plus long à l'auditeur ou au lecteur que celui qu'on fait de soi-même. Cette prolixité , fastidieuse en soi , est donc ici doublement insupportable. L'emphase ne l'est pas moins; elle est Topposé de la noblesse modeste et de la dignité simple, qui sied surtout au témoignage de la conscience. Qu'est-ce que ce gigantesque étalage de la puissance impériale , dont personne ne doit être moins ébloui que celui qui la possède? Il pourrait passer dans la bouche d'un flatteur : il ne Saurait être dans celle du maître du monde. Les détails mêmes en sont faux et du plus mauvais choix. Un homme raisonnable ne croit jamais être en droit de faire le mal, d'anéantir des nouons, de détruire des villes, défaire esclaves des souverains, etc. Etce n'est pas seulement le pouvoir.

c'est aussi le droit qui est exprimé dans les termes de l'auteur'. Cette jactance féroce est d'un chef de hordes barbares, d'un Attila, d'un Tamerlan; et il n'y a qu'un maladroit rhéteur qui puisse l'attribuer à un empereur romain , qu'il croit agrandir et qu'il fait petit. En écoutant ftéron , je croyais entendre le matamore dont je parlais ci-dessus :

n est vrai que Je rêve *^ et ne sais que résoudre. Lequel des deux je dois le premier mettre en poudre , Du grand Sophi de Perse ou bien du grand Mogoi.

N'est-ce pas la même chose? Et vous voyez que la fousse grandeur , dans la comédie qui veut faire rire , a le même ton et le même langage que dans un philosophe qui veut faire admirer la véritable grandeur. Le rapport peut-il être plus frappant et plus instructif? Voulez-vous quelque chose qui le soit davantage? C'est l'exemple du bon substitué à celui du mauvais^ Racine a fait usage de ce qu'il y avait de bien vu dans ledessein deSënèque, et n'arien prisde l'exécution. Il a rempli et rectifié son idée en la restreignant à ce qui peut instruire et toucher, c'est-à-dire à la satisfaction intérieure d'un bon prince qui jouit du bonheur qu'il donne. Il fait dire à Burrhus en scène avec Néron :

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même : Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime; On ne voit point le peuple à mon nom s^alarmer ; Le del dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer ; Leur sombre inlmiUé ne ftUt point mon visage ; Je vois voler partout les cœurs à mon passage.

Quelle différence de ton et de style ! C'est celle de l'écrivain éloquent à celui qui tâche de l'être. Il n'a, d'ailleurs, dans cette même scène, rien emprunté de Sénèque, que ce seul vers , placé beaucoup plus convenablement dans la bouche de Burrhus :

Le sang le pins abject vous était précieux ;

vers qui n'a rien de fort remarquable : mais celui-ci , Le del dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer

réunît au sentiment cette élégance qui est à Racine. Ce seid vers vaut mille fois mieux que toute la rhétorique de Sénèque.

Parmi les autorités que Diderot veut faire valoir en fiiveur de son philosophe, on nous permettra , je crois, de ne pas compter pour beaucoup Juste-Lipse, savant du seizième siècle^, et l'un de ces commen-

> Que ks nations (foivmf 'être anéanties, etc.; et tout la reste de la pbrase est de même, ainsi que dans le latin.

^ L'Illution comique f de P. Corneille.

s Juste-Ltpse fut, dans son enfance, un prodige d'érudition et de mémoire ; et ensuite un prodige de ridicule , comme homme et comme écrivain, n s*étalt pris de belle passion 'pour Tadte; et ce qui prouve que ce n'était pas une passion fort éclairée, c^est qu'il en avait une encore plus grande pour Sénèque. U se mit en tête de ressusciter le stoldsme,

tâteurs dont ]e travail ii*a pas été inutile , mais dont le goût n'a jamais fait loi ; ni un abbé Ponçol , qui , de nos jours , a donné une Fie de Sénéque j et une traduction du Traité des Bienfaits, ouvrages fort ignorés , que Diderot a cru devoir tirer do l'oubli, apparemment pour nous apprendre que d'ordinaire un traducteur faisait cas de l'auteur qu'il prenait la peine de traduire; ce que personne ne contestera. Il suffirait, pour annuler le jugement de Juste-Lipse, de rappeler ce que Diderot et l'éditeur étalent en latin et en français, avec une bonne foi et une complaisance également admirables ; que ce savant retrouvait dans Sénèque la véhémence de Démosthènes. C'est à coup sûr la seule fois qu'on a mis ces deux noms ensemble : Démosthènes et Sénèque 1 Pour déterrer ce bizarre alliage , il fallait fouiller dans les broussailles des scoliastes avec l'infatigable curiosité de nos deux apologistes , déterminés à tirer parti de quiconque aurait pu dire du bien de Sénèque. Si l'on voulait dire du mal d'Horace , il n'y aurait qu'à produire de même les inepties pédantesques de Jules- Scaliger, heureusement ensevelies avec lui. Que n'eussent-ils pasdit eux-mêmes, si on leur eût allégué en touteautre occasion l'autoritéde Juste-Lipse ? Comme ils se seraient moqués, non sans raison, et du pédant et de ses écoliers ! Mais aujourd'hui, à tout ce qui a été avancé contre le style de Sénèque , ils répondent gravement : Ce n'est pas l'avis de Juste- Lipse, Et ils partent de Juste-Lipse pour nous donner comme une chose convenue que Démosthènes et Sénèque sont, du moins pour la véhémence y sur la même ligne. Quiconque a étudié les anciens autrement que les glossateurs du seizième siècle, quiconque a un peu d'usage des principes de l'art d'écrire, ne daignera pas même mettre à l'examen ce blasphème littéraire. Il se contentera d'assurer que Démosthènes n'eût pas m^e voulu d'un Sénèque pour élève dans l'art oratoire. Il lui aurait dit : N'y'pensez pas; vous n'êtes point né orateur, surtout pour des Athéniens. Vous avez deux défauts, entre autres, qui sont l'opposé de notre atticisme, la verbosité et l'affectation. Pïotre peuple d'Athènes a une telle

et d'en expUqaer toote la doctrine, qu'il prétendait avoir toi^oors été mal entendue ; et on lui a prouvé que c'était lui qui ne rentendalt pas. II prit Sénèque pour son modèle de style, et n'en imita que les défauts, qu*U porta au point de tout écrire en épigrammes et en pointes , même son épitaphe, que nous avons, et qui est un morceau rare en ce genre. L'éditeur de la Grange avait dit lui-même dans ses notes que Jusle-Upse avait plu» d'érudition que de goût. Mais, quand la querelle s'allume, ce même Juste-Lipse devient, dans l'ouvrage de Diderot, un Juge plus compétent que tous les littérateurs modernes, jMm» qu'il savait mieux le latin. Mais ce n'est point de latin qu'il s'agit, c'est de goût; et, si vous convenez qu'il n'en avait guère, pourquoi donc le cltez-voos?

aversion pour ce qui est surabondant, que nous sommes toujours occupés à réduh-e nos harangues au lieu de les amplifier. Il a une tefie aversion pour le faux , que tout l'art, toute l'élégance et tout l'éclat de la diction d'Eschine peuvent à peine faire écouter ses sophismes; encore ne lui ont-ils guère réussi. Croyez-moi, restez, comme votre père, un bon déciamateur « des écoles. Il n'y a veine chez vous qui tende à ce que nous appelons l'éloquence , nous autres qui passons pour nous y connaître.

On nous oppose aussi le témoignage de Lamothe- Levayer ; mais il ne porte que sur la morale de Sénèque; et personne ne nie qu'il n'y ait de belles et bonnes choses, bien ou mal dites, parmi une foule d'autres qui sont outrées , et même extravagantes. Diderot en convient , et prétend qu'il fàuX les mettre sur le compte de son stoïcisme. Tant pis pour son stoïcisme et pour lui : voilà une plaisante excuse ! Et qu'importe que ce soit de sa secte ou de lui que vienne ce qui fait une grande partie de ses écrits , et ce qui en rend la lecture si difficile à soutenir!

On fait grand bruit d'un suf&age de Montaigne, qui , en effet , est un autre homme que ceux-là : mais d'abord, pour ce qui concerne Sénèque, Montaigne lui reconnaît do grands défauts; et, s'ils adoptent l'avis de Montaigne quand il loue, et le rejettent quand il blâme, pourquoi n'aurions-nous pas le droit d'en faire autant? Montaigne n'est pas plus infaillible dans l'un que dans l'autre , et pas plus pour nous que pour eux. Diderot et l'éditeur placent Sénèque aurdessusdetouslesmoraUstes, et multiplient toutes les expressions du mépris pour quiconque a pu en douter. Cependant je ne vois pas que, du parallèle que fait Montaigne de Plutarque avec Sénèque, on puisse conclure, à beaucoup près , la supériorité du dernier. Vous en jugerez en écoutant Montaigne luimême, qu'on est toujours bien aise d'entendre.

« Plutarque est plus unilorme et constant; Seneque, plus ondoyant et divers : cettuy cy se peine, seroiditet se tend, pour armer la vertu contre la foU)les8e, la crainte et les>icieux appétits; l'aultre semble n'estimer pas tant leurs efforts, et desdaigner d*en haster son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions platoniques , daulces et accommodables à la société civile : l'aultre les a sUûques et épicuriennes % plus esloingnees de l'usage commun, mais selonmoy plus commodes en particulier et plus fermes. »

* Cest l'expression de Diderot, en parlant du pèie de Sénèque.

> On demandera peut-être comment Montaigne réunit deux choses si différentes. Cest d'abord en ce qu'Ëpicun, comme Zenon , s'éloignait de Vusage commun des lÀots : on en a vu la preuve dans tout ce qui a été dit de leur philosophie. De plus , U parait que Montaigne, ainsi que Sénèque, considère ici £picure dans sa morale personnelle, qui était très-sévère, et non pas dans sa doctrine publique, qui oer- Uinement, quoi qu'on en ait dit, aaéanUt les devoirs et les

ANCIENS

Cela paraissait plus commode à Montaigne , mais peu de gens ont été de son avis et en seront ; et, de plus, il ne s'agit ici , comme on voit, que de morale, et ceci n'a point trait au mérite de l'écrivain.

« Il paroist en Seneque qa'il preste un peu à la tyrannie des empereurs de son temps; »

( Voilà bien Montaigne au rang des échos de SuH- Uusy et de Dion, et de XyphUin, comme disent les apologistes, puisque ces échos n'en ont guère dit davantage. )

« car ie tiens pour certain que c'est à' un jugement forcé qu'il oondemne la cause de ces généreux meurtriers de César. »

( Si Montaigne ne doute pas que le philosophe Sénèque n'ait lai^sé/orcer son jugement, pourquoi serait-ce un si grand crime de penser qu't/ s*^est un peu prêté à la tyrannie en bien d'autres occasions?)

« Plularque est libre par tout. »

( II me semble que ce n'est pas là un avantage médiocre; et, si Plutarque a écrit sous Trajan, il écrivit aussi sous Domitien. )

« Seneque est plein de poincteseC saillies; Plutarque, de choses:»

( Lequel vaut le mieux ^ )

« celny là vous escbanffe pins et vous esmeut ; »

( N'en déplaise à Montaigne , il me semble ici peu conséquent, à moins qu'il n'ait voulu dire que Sénèque échauffait plus la tête, )

Acettny cy vous contente davantage et vous paye mieuh; »

( Ceci conOrme ma conjecture, et donne beaucoup plus à Plularque qu'à Sénèque , ou je n'entends pas le français. )

« U nous guide, l'aultre nous poulse. »

En morale , celui qui est capable de guider est le plus sdr : celui qui pousse peut quelquefois pousser tout de travers.

Conclusion, qu^au dire de Montaigne même, qu'on nous oppose avec un préambule foudroyant, nonseulement Sénèque n'est pas plus grand moraliste , plus grave, plus profond, plus utile que Plutarque, mais même est entaché de plus d'un défaut et de plus d'une faiblesse, qui ne sont rien moins que sans conséquence, tandis que ce même Montaigne ne fait pas à Phitarque le moindre reproche; et, s'il fallait choisir d'après ce parallèle, qui est-ce qui

vertus. On disait de lui : « 11 détruit lei devoirs par ses pa- « roles , mais U ks aouUent par ses exemples. *» On pourrait répondre qu*un philosophe qui détruit les devoirs par tei pat^Uê donne en effet le plus pernicieux de tous let ex^mpUê.

Page 1