‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 39 sur 88 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

balancerait à vouloir être Plutarque plutôt que Sénèque?

— Mais comment les apologistes ont-ils eux-mêmes cité ce qui leur est si contraire? — Je vous l'aï dit : c'est qu'ils n'ont jamais qu'une idée à la fois , et qu'ils n'ont vu dans tout le passage que la préférence donnée en philosophie morale à Plutarque et à Sénèque conjointement, sur Platon et Cicéron, comme vous l'allez voir; et , à la faveur de ce résultat, ils ont laissé passer Plutarque sans y faire trop d'attention , non plus qu'à la nature des motifs de préférence énoncés dans Montaigne, qui nous dit au même endroit :

« Usent touts deux cette notablecommodité pourmon humeur, que la science que i*y cherche y est traieiée à pièces décousues, qui ne demandent pas Tobligation d'un long travail, dequoy ie suis incapable : ainsi sont les opuscules de Plutarque, et les epiires de Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs escripts et la plus proufitabte. Il ne &ult pas grande entreprinse pour m'y mettre; et les quitte où 0 me plaist : car elles n'ont pohil de suite et de dépendance des unes aux aultres. »

C'est donc l'humeur paresseuse de Montaigne qui est le premier motif de sa prédilection pour les Épitrès de Sénèque et les petits Traités moraux de Plutarque , que l'on peut prendre et quitter comme on veut, au lieu qu'en effet il y a beaucoup plus de suite et d'étendue dans les dialogues philosophiques de Platon et de Cicéron dont on ne peut pas perdre de vue le tissu sans être totalement dérouté. 11 se peut que l'autre manière soit plus commode j^ur la paresse; mais il me semble que la dernière suppose un mérite plus essentiellement philosophique , et une bien plus grande force de tête et de composition. On peut bien ne pas convenir non plus que les Opuscules de Plutarquq et les lettres de Sénèque soient la plus belle partie de leurs ouvrages, et la plus profitable. Les f^ies parallèles du premier ont toujours passé pour ce qu'il afaitcf«p/(»^au;et sa manière d'écrire est si morale dans l'histoire, qu'elle peut y être tout aussi prq/i/a6/(p que dans ses œuvres philosophiques Pour ce qui est du dernier, Diderot lui-même n^est pas de l'avis de Montaigne : il préfère les Traités de Sénèque à ses Lettres, et là-dessusje pense comme lui; ce qui prouve encore que Montaigne n'est pas plus irréfragable pour lui que pour nous. Vous ne serez pas surpris, sur ce que Montaigne nous a dit de sa faconde lire , qu'il s'ennuie de la manière d'écrire de Cicéron , qui ne traite rien à pièces décousues , et qui se croit obligé de remplir chaque objet à sa place. Mais peut-être ie serez-vous qu'il ne trouve dans les écrits philosophiques de l'orateur de Rome que du vent : c'est une opinion qui lui est particulière et qui fait un grand siyet de joie pour nos ad-

COURS DE UTTÉRATUBE.

saires, quoiqu'elle fasse plus de tort à Montaigne qu'à Cicéron. Personne n'estime plus que moi l'auteur des Essais <; mais lui-même sentait si bien qu'il allait heurter l'opinion de tous les siècles, qu'avant d'énoncer la sienne il nous prévient avec sa naïveté badine, que, qtumd on a/ranchi les bornes de l'imr pudence, il n'y a plus de bride. Vous concevez que ce mot dHmpudence ne signifie rien de plus ici que la légèreté; et vous concevrez' aussi la place qu'il peut avoir dans son véritable sens, quand nous en serons à l'objet le plus important decette réfutation.

Mais s'il ne s'agissait que d'autorités , voilà Bayle , plus Concé en ces matières, sans contredit, que Montaigne et qui trouve p/ia de substance dans une période de Cicéron que dans sept ou huit de Sénèque. Je suis entièrement de son avis ; mais je pense, avant tout, que si ces divers sentiments peuvent mettre quelque chose dans la balance, ils ne l'emportent pas. Pïe partons que de ce qui est constaté : jusqu'ici Montaigne seul peut être cité contre Cicéron ; Bayle, quand il serait seul, le vaut pour le moins, et l'opinion générale est pour Bayle et pour nous. J^en trouve l'aveu dans les apologistes eux-mêmes, qui cherchent pourquoi Sénèque est si peu lu et si peu goûté : ce sont leurs termes ; ils sont positifs. Or, pourquoi est-il en effet si peu lu et si peu goûté? Est-ce en raison de la nature des sujets ? ils sont les mêmes que ceux de Cicéron , et souvent de Plutarque, et tous deux sont lus et goûtés. On nous répond que ce quidégoûtede Sénèque, ifestqtCilatrop d*hér<Âsme pour nous. Depuis quand les leçons nous font-elles assez de peur pour l'emporter sur notre plaisir? Nos orateurs de la chaire les plus suivis, Bourdaloue et Massillon , étaient les plus sévères , et pouvaient effrayer bien davantage. Mais ne seraitce pas que l'on va chercher ce qui est bien loin pour fermer les yeux sur ce qui est bien près? Si Sénèque n'est ni lu ni goûté, ne serait-ce pas parce qu'il écrit mal et assez mal pour n'être pas moins rebutant en français qu'en latin; pour fatiguer également le lecteur, et le choquer à tout moment , dans une langue comme dans l'autre? Voilà tout le mystère; voilà le fait et l'explication du fait : l'un est avoué ; l'autre ne peut pas s'appeler une décision tranchante, mais bien une démonstration , après qu'on vous a montré l'auteur là même où ses partisans se plaisent à nous le montrer.

Ils voudraient bien qu'il en fût de Cicéron comme de Sénèque , puisqu'ils prétendent qu'on ne lit guère non plus Cicéron quand on est sorti des classes. Cela peut être vrai jusqu'à certain point des ouvrages

* Voyez dans V Introduction^, à la seconde partie de ce Court, réloge de cet écrivain.

oratoires , que les gens du monde ne relisent guère, précisément perce qu'ils les ont beaucoup lus au collège; mais comme on n'y lit guère ses autres écrits, ceux-ci sont dans les mains de tous lesbommes biens élevés ; et ce qui doit le faire présumer, c'est le grand nombre de traductions qu'on a faites de ses œuvres philosophiques, et qui ont eu du succès. Qui est-ce qui n'a pas lu le livre de la Nature des Dieux traduit par d'Olivet? ceux de la Vieillesse, et de V Amitié, eldes Devoirs, traduits par tant d'autres? et avant la traduction de Sénèque par la Grange, il n'y en avait point de connpe; et celle-là même, malgré les efforts et les moyens d'une secte qui en avait fait une affaire de parti , n'a pas réhabilité Sénèque.

Rien ne tourmente plus ses apologistes que le jugement qu'en a porté Quintilien , regardé depuis dix-sept siècles comme l'oracle du bon goût, au point que son nom est devenu celui de la saine critique, comme Cicéron celui de l'éloquence. Son opinion sur Sénèque, considéré comme écrivain, a été confirmée unanimement jusqu'à nous, si l'on excepte Juste-Lipse, le seul, absolument seul, parmi les gens de lettres de tous les siècles , que nos adversaires aient pu découvrir pour faire une exception dont il n'y a pas trop à se vanter. Il leur importait donc beaucoup de décrier le jugement de i'Aristarque de Rome ; et leur premier moyeu , celui qui leur est familier dans ces sortes d'occasions, a été de dénigrer sa personne , de noircir son caractère et d'envenimer ses intentions. Pour la première fois, Quintilien, qui n'avait jamais essuyé, ni de ses contemporains , ni de la postérité , le plus léger reproche sur son impartialité, a été parmi nous diffamé et calomnié. Pourquoi ? Parce qu'en rendantjustice à l'esprit, au talent, aux connaissances de Sénèque, il a osé dire que, K son style est presque partout corrompu, et ses exemples dangereux. » Inde iras.

D'abord ils ont commencé par nous aviser d'un genre de découverte dont ils réclament tout l'honneur; c'est que tous ceux qui ont censuré les écrits de Sénèque n^ont été que les échos de Quintilien : et ensuite voici comme ils s'y prennent pour mettre au néant les témoignages réunis de tant de siècles :

« Il n'y a pro[>rement contre les écrits de Sénèque qu'un seul avis, celui de Quintilien ; et il est récusable, comme ennemi et rival de Sénèque, et animé par une basse jalousie, *

Vous les entendrez tout à l'heure faire mot à mot le même raisonnement sur la vertu de Sénèque. Et d'abord , comme je suis ici nécessairement un de ces littérateurs échos, je prends la liberté de répondre à nos maîtres : Votre réflexion, qui nous avait échappé, est vraiment atterrante. En effet,

je n*avai8 Jamais songé quil fallait que quelqu'un eût parlé le premier d'un auteur mort il y a dix-sept cents ans. Mais vous-mêmes n'avez pas vu (car on ne voit pas tout) l'étendue de votre réflexion, et je veux aussi en tirer parti. Voyons quel est celui des anciens qui nous apprit le premier que Cicéron était un grand orateur. Je crois que c'est Tite-Live qui a dit que , pour louer dignement Cicéron , il faudrait réloquenced'un Cicéron. Voilà qui est fait : la renommée de CicéronesttoutentièredansTite-Lîve. Il est vrai que les deux Pline et mille autres ont dit la même chose, mais d'après Tite-Live, et par conséquent autant d'admirateurs , autant d'ecAos. Je ne vois ici qu'un inconvénient , mais qui , tel qu'il est, va troubler un peu votre joie : on ne peut pas penser à tout. Voilà Juste-Lispe qui a dit, il y a deux cents ans , précisément la même chose que vous sur Sénèque, et qui s'est moqué comme vous de ses censeurs, si ce n'est qu'il ne les trouve qu'/neptes et ridicules, et qu'il ne va pas jusqu'à les croire des méchants. Quoi doncl vous aussi, vous n'êtes que des échos! Allons, il fiaut se consoler. Écho pour écho, je consens à être celuî de Quintilien : soyez celui de Juste-Lipse, qui jusqu'ici n'en a pas eu d'autres que vous.

Tout cela, comme vous voyez, messieurs, n'est que risible, et ne mérite pas d'être traité autrement : mais ce qui va suivre est plus sérieux.

« Quintilien Daqoit la seconde année du règne de Claude : alors Sénèque avait quitté le barreau. Celai-ci professa la pbikMopbie , l'autre l'art oratoire. Tous deux forent ins. titaleurs des grands.; mais Quintilien resta maître d'école» et Sénèqoe devint ministre. » (XMd)

Vous vous trompez. Quintilien , après avoir été le premier professeur d*éloquence qui eût un traitement de l'Ëtat, fut appelé à la cour, et chargé de l'éducation des neveux de Domitlen, destinés à l'empire; ensuite décoré des ornements consulaires , ce qui était le second des honneurs publics ' après le consulat; qui était le premier. Mais Quintilien fut sans ambition, et quitta la cour pour la retraite, quoique avec une assez grande fortune et une plus grande considération : ce n'est pas là tout à fait un maUre d'école. Mais qu'importe? et que veut dire cette opposition affectée du ministre au maître d'école? Est-il d'un philosophe déjuger les hommes par la fortune? Il s'agit ici de telent, et Quintilien,

* Cest à oe propos qœ JaTénal dit :

Si/ortuna «oM./ei de rhetore contul.

« Si la fortune le veat , de rtiéleur vous deviendrez oodsqI. » Id oe n*était pas la fortune, c'était le mérite; et Juvénal était loin de le nier, car il fait le plus grand éloge de Quintilien , soos tous les rapports.

à cet égard, a eu dans la postérité et aura toujours une autre place que Sénèque. Que voulez-vous donc dire? Ne serait-ce pas que vous voudriez insinuer par avance que Quintilien fut jaloux de Sénèque, et le traita en ennemiî Oui, c'est votre dessein; car vous l'accusez un moment après de basse Jalousie et de haine, et vous croyez en donner la preuve dans ses propres paroles, au commencement du morceau qui concerne Sénèque ; paroles que vous traduisez de manière à nous persuader que Quintilien avouait lui-même qu'on le regardait généralement comme Vennemi personnel de Sénèque. Mais Quintilien dit dans le texte que vous-même citez :

« Je m'étais abstenu Jusqu'ici d'en parler, à cause de l'opinion faussement répandue que je réprouvais cet écri- Tain , et que j'avais de Tayersion pour lui. Propter vulgatamfalso de nie opinionem, qua dùmnareeumet tnvisum quogue habere sum créditas, *

J'ai traduit exactement, et on ne lui attribue ici autre chose qu'une de ces préventions de goût qui tombent uniquement sur le telent, et telle qu'on la reprochait, par exemple, à Boileau contre Quinault. S'il y avait eu des motifs connus pour attribuer à Quintilien des ressentiments particuliers ou dos intérêts de concurrence, à coup sAr il en eût parlé ici, et aurait tâché d'éloigner de lui le soupçon de partialité. Quant à vous, vous lui fiiîtes dire :

« C'est à dessein que je me suis abstenu d'en parler jusqu'ici ,par égard pour la prévention générale que je hais Vhomme et que je méprise l'auteur. »

Mais ces mots, je hais lliomme, sont de votre version, et non pas du texte; votre antithèse de Vhomme et de l'auteur, et celle de la haine pour l'un et du mépris pour l'autre, sont de vous, et non pas de Quintilien ; et vous avez transporté h l'homme ce qui ne tombe que sur l'écrivain. Je m'adresse ici à tous les bons latinistes , et je leur demande si l'auteur, ayant fait une seule et même phrase de damnare eum, qui tombe évidemment sur Vécri vain, et dHnvisum guoque habere, a voulu exprimer autre chose que cette improbalion des ouvrages qui va quelquefois jusqu'à Vaversion. Voilà le vrai sens, le vrai rapport de ces mots, damnare >

* n est vrai que la version de Pabbé Gédoyn, traducteur de QulntlUen , se rapproche de celle de Diderot : « on s'est « imaginé, non-seulement quejeoondamnais cet auteur, mais « que je le baissais penonnellemenL » Je suis convaincu que oe mot penonnelUment, qui n'est pas dans le laUn, est un contre-sens, et, encore une fois , j'invoque lè-dessus le témoignage de tous les humanisies. Au reste , QuinUlien explique tout de suite d'où venait cette espèce de pi^ugé ; c'est qu'en commençant à enseigner, U avait trouvé la jeunesse infatuée de Sénèque , au point de ne lire presque que ce seul auteur; et , sans le retirer de leurs mains, U leur avait appris seulement à ne pas le préférer à ceux qui valaient beau-

COURS DE LTITÉRATURE.

et iniaisum quoque habere. Et s'il peut y avoir du doute sur les termes, certes les faits connus et avoués doivent en déterminer l'acception : c'est ube règle de critique. Or, pour supposer à Quintilien une inimitié personnelle contre Sénèque, il faudrait qu'ils eussent été contemporains, de manière à pouvoir être concurrents, et avoir quelque chose à démêler Tun avec l'autre. Mais comment cela sq peut-il , puisque l'un entrait dans le monde quand l'autre l'avait quitté? Que les faits parlent pour moi ; c'est ma méthode : les voici. Quintilien était né la seconde année du règne de Claude; c'est vousmême qui le dites, et cela est vrai. Claude régna quatorze ans , et Sénèque mourut la huitième année du règne de Néron, successeur de Claude : donc Quintilien avait vingt ans lors de la mort de Sénèque ; et qu'est-ce qu'un jeune homme , à peine sorti des classes, pouvait avoir à disputer à un vieux ministre déjà retiré de la cour et du monde? Est-il assez évident que Quintilien n'a pas pu dire qu'il passait pour haïr thommef Et si le texte latin prouve qu'il ne l'a pas dit, est-il moins prouvé par les faits qu'il n'a pu ni le dire ni le penser? Vous en avez donc imposé sur ses paroles, comme sur ses sentiments; vous en avez imposé au point de dire qu'tm autre que QuiîUUiense serait condamné au sUence sur Sénèque; ce qui certainement ne peut s'entendre que de cette inimitié publique et déclarée qui défend à l'homme délicat déjuger V écrivain, quand on sait qu'il a des raisons de haïr l'homme. Vous avez voulu le faire présumer par le contraste insidieux et mensonger du maître d'école et du ministre, contraste qui s'évanouit devant les dates et les faits. Vous n'alléguez ni ne pouvez alléguer aucun autre motif de haine et de basse jalousie. Tout cela n'est donc , de votre part , qu'une insulte fondée sur une imposture.

Après ài^ torts de cette nature, il importe peu que l'animosité qui a déchiré l'homme se répande sur ses écrits ; que vous trouviez de Vàpre et du barbare dans le style de Quintilien, dont tout le monde a loué l'urbanité et la grâce; que vous le trouviez incorrect, inélégant et dur, vous qui avez répété cent fois que les Muret et les Sannazar n'é' iaient eux-mêmes que des Juges très-médiocres du latin. Il est juste, très-juste, que ceux qui refusent

coup mieax qne lui. Cest ainsi qae, parmi nous, on a dit que Voltafra était Vtnnemi Hé Corneille, parce qull préférait à ses tragédies celles de Radoe. Mais qu*y a-t-il Id dans Quintilien , même en adoptant la version de Gédoyn , qui donne la moindre idée de concurrence Individuelle et de basse jalousie, ni qui indique aucun de ces moUfs qui défendent à un auteur d*en Juger un autre? n n'y a donc rien par conséquent qui puisse JusUfler les InducUons calomnieuses des apologistes de Sénèque.

à tous les humanistes les plus renommés depuis trois cents ans le droit de juger le style de Sénèque, réprouvé dans tous les temps par les meilleurs critiques, tant anciens que modernes, depuis Quintilien jusqu'à RoUin , s'arrogent le droit de juger la diction de Quintilien lui-même , admiré dans tous les temps; de vour dans sa latinité de Vincorrectian, de l'inélégance, de la barbarie, etc. Mais si quelque censeur de Sénèque fât tombé dans cet égarement d'esprit, vous contenteriez-vous d'y voir ce que l'inconséquence a de plus absurde? et n'y feriez-vous pas remarquer ce que la présomption a de plus révoltant?

Vous continuez du même ton :

a Pour nous,, qui proressons l'impartialité... »

(C'est qu'il ne vous en coûte pas pour professer tout le contraire de ce que vous êtes.)

« admirateurs de Sénèque et de Quintilien... »

(Vous êtes aussi bons juges de l'un que de l'autre.) « nous pronoMpns,,. »

( Prosternons-nous : les maîtres vont prononcer, )

« que leurs qualités leur appartiennent , et qoe leur vice est celui de leur temps slls ont été vicieux,,, » .

C'est là ce que vous prononcez! Maîtres, votre prononcé n'a pas de sens. Personne, pas même vous , n'a reproché à l'un le même vice qu'à l'autre : comment donc ce vice serait-il celui de leur temps? Il n'y a pas le plus léger rapport entre le style de l'un et celui de l'autre, pas plus qu'entre le bon et le mauvais; et quand tous les deux seraient mauvais, ils ne peuvent l'être de la même manière. Où en sommes-nous ? et avec qui sommes-nous réduits à combattre?

« Le critique de Sénèque ne ecra pas Tapprobatcur de Tacite , et tant pis pour lui. «

Tant pis assurément pour qui ne sera pas et Vapprobateur et l'admirateur de Tacite. Mais aussi j'aurais cru qu'il n'y avait qu'un Juste-Lipse qui pût les accoler ensemble : actuellement on peut compter deux hommes capables de ce rfdicule unique, Juste-Lipse et Diderot.

Ce monstrueux rapprochement de Sénèque et de Tacite revient plus d'une fois sous sa plume, comme si blâmer l'un c'était condamner l'autre. J'en conclus qu'il tenait fermement tous ses lecteurs pour des idiots, ou qu'il se croyait un art infaillible pour brouiller ce qu'il y a de plus simple et de plus clair. Qui jamais a entendu parler de ïacite comme on a toujours parlé de Sénèque? Dans ce siècle particulièrement , l'éloge est venu de tous côtés sur Tacite , comme le blâme sur Sénèque. Nous pouvons même

ANCIENS. - FHILOSOPHIfi.

ici opposer an dos apologistes à l'antre , et Téditeur à Diderot. Tous deux , il est vrai, louent la précision do Sénè^e, et Diderot va jusqu'à dire qu'il est laconique. Mais l'éditeur nous dit aussi , en termes exprès, qu'il a tme abondance fastueuse, un luoce dépensées, une affectation vicieuse de présenter une même idée par plusieurs traits détachés. Il a dit vrai , mais je ne crois pas que ce soit là le portrait de Tacite. Il reste à concilier tous ces défauts avec la précision et le laconisme : c'est l'affaire des apologistes, et non pas la nôtre. L'éditeur y a &it quelques efforts : il dit que le style de Sénèque a Pair verbeux, quoique d'ailleurs vif et serré. Quand il voudra s'assurer du rapport des idées et des mots, il comj^endra que, par un zèle mal entendu pont son auteur, il a voulu fort mal à propos allier ce qui s'exclut ; qu'à la vérité le tour de phrase dans Sénèque est quelquefois vif, et souvent concis, mais que le tissu de son style n'est pas et ne peut pas être serré : d'abord, parce qu'il est décousu, comme l'éditeur l'avoue lui-même, sans paraître s'en douter, puisque la multitude des traits détachés forme précisément le décousu du style; ensuite, parce qu'un style souvent composé de la répétition des mêmes idées , comme il en convient encore , ne saurait être serré; et au contraire est très-réellement verbeux, car la verbosité n'est autre chose que l'habitude de redire plusieurs fois ce qu'il suffisait de dire une. Le style de Sénèque n'est donc point serré : il est haché menu. Sénèque affecte les phrases et les tournures concises , et par là même il est souvent louche, obscur, équivoque; mais la concision et l2^ précision sont deux choses très-différentes. La précision consiste dans la proportion exacte entre l'idée et l'expression , entre ce qui était à dire et ce qui est dit, de manière que l'un n*excède pas l'autre, et que la mesure des pensées règle celle des paroles, et la mesure du sujet celle de l'ouvrage. Telle est la précision , qualité des bons esprits en prose comme en vers, et devoir detoutécrivaindans tous les genres. La concision au contraire n'est point un devoir; c'est une qualité de tel ou tel esprit, un caractère de tel ou tel écrivain : elle consiste à renfermer habituellement sa pensée dans le moindre espace possible ; elle ajoute à la force, si elle n'ôte rien à la clarté , comme dans Tacite et Salluste , chez qui elle est une beauté; elle est un défaut dans Perse, dont il faut deviner la pensée , qui n'est pas sufiGsamment exprimée. Mais , lors même que la concision ne passe pas les bornes , il ne faut pas l'affecter. Les formes concises entrent, comme toutes les autres, dans la variété essentielle au style; si elles sont accumulées et trop près les unes des autres, c'est

sécheresse et monotonie, et ee sont des vices de Sénèquequi ne sont point dans Tacite. Celui-cidonne à son style toutes les formes et la période, comme les autres. 11 est souvent concis à propos, et tou- ; jours précis ; jamais verbeux , parce qu'il n'y a dans sa phrase ni trop ni tioppeu : il sait écrire, et Sénèque ne le sait pas.

Je ne parle pas de la connaissance des hommes, qui annonee le penseur et l'observateur; ni de l'énergie des tableaux, qui fait le grand peintre : Je respecte trop un homme tel que Tacite pour lui comparer le phrasier scolastique qui^ fait parler le mettre du monde en fanfaron de théâtre.

Pour Diderot, il ne respecte pas plus Corneille que Tacite; et qu'est-ce que Diderot respecte, si ce

n'est la philosophie de Sénèque? Il aperçoit

une merveilleuse analogie entre Corneille et lui par les défauts peut-être ; mais un homme de la trempe de Corneille se juge par son génie et non par ses défauts ; et sont-ce des rapports de génie que Corneille peut avoir avec Sénèque? j'en vois plus dans une belle scène de l'un , et cent fois plus, que dans tous les ouvrages de l'autre ; et je dis du génie penseur, et non pas seulement du génie dramatique : ou plutôt le mot de génie ne peut pas avoir lieu pour Sénèque. H a de tout ce qui tient à l'esprit, et de ce qui ne mène jamais le talent bien loin. Il a de la finesse , et quelquefois même de la délicatesse dans les pensées, particulièrement dans son TYaité des Biev^aits; mais sa finesse devient le plus souvent subtilité, et pour une fois qu'il est délicat, il est cent fois recherché. Et Lucain aussi offre des rapports avec Corneille , et même des rapports d'élévation et de force, soutenus dans des morceaux entiers, des rapports du genre sublime. Cependant cette analogie, et le cas que faisait Corneille de Lucain, ont-ils changé l'opinion établie sur la Pharsale et sur son auteur? Et quelle distance encore entre ces auteurs , tous deux du second ordre, entre Sénèque et Lucain!

Il faut que les apologistes ne se soient pas crus bien forts en autorités , et qu'ils aient eux-mêmes senti l'insuffisance de celles qu'ils ramassaient; car ils ont pris un parti qu'on peut dire désespéré , celui 4'en faire à peu près, faute d'en avoir.

« Le Portique , l'Académie et le Lycée de la Grèce n'ont rien produit de comparable à Sâièque pour la philosophie morale. Et de qui imagine-t-on que soit cet éloge? Il est de Plutarque. » ( JHd. )

En effet, je ne l'aurais pas imaginé, et je ne le crois pas encore. Ces hyperboles si déplacées ne sont nullement du style ni du caractère de Plutarque, si réservé dans ses jugements , surtout on ma-

tîère de goût , qu'il g'abstieDt même de prononcer entre le mérite oratoire de Cicéron et cehii de DénoBtbènes. Aussi ne trouve-ton pas dans ses écrits un seul mot de ce que Diderot lui fait dire , et pourtant le nom de Sénèque y est cité deux fois, mais sans le plus léger éloge. Où donc Diderot a4-il trouvé ce jugement de Plutarque? Dans une note de Juste- Lipse , qui cite une épitre de Pétrarque à Sénèque , où ce jugement est rapporté. Mais jusqu'à ce qu'on nous montre sur quelle autorité s'appuyait le poète Italien, il est très-permis de croire que cette opinion qu'il attribue à Plutarque était une tradition erronée dont il ne reste aucune trace, ou peut-être une fiction poétique. Quand on fait ainsi parler un homme tel que Plutarque, il faut citer le texte : et oùesMl?

Autre découverte à peu près du même genre : Dryden a fait un très-judicieux parallèle de Sénèque et de Plutarque, et ce n'est nullement à l'avantage du premier. Diderot a trouvé , je ne sais où , que ce n'est pas du tout de Sénèque et de Plutarque qu'il s'agit ici ; que Dryden n'y pensait pas ( quoique tous les traits du parallèle conviennent parfaitement aux deux anciens philosophes); mais qu'il voulait, «oi» lettrnom, montrer deux de ses compatriotes qu'on ne nous nomme pas. Je le veux bien; mais qu'Importe, si dans le fait les portraits ressemblent aux originaux nommés? Diderot n'essaye pas trop de prouver le contraire; et, quant à la ressemblance des deux Anglais, c'est l'affaire de Dryden et non pas la nôtre ; ce qui n'empêche pas que Diderot ne regarde comme de bien pauvres dupes ceux qui ont cru bonnement voir là Plutarque et Sénèque, parce que Dryden a mis leur nom , apparemment comme on mettrait Damis et Mondor.

Mais voici bien un autre adversaire de Sénèque, un terrible détracteur de 9a philosophie et de ses vertus, Cest Diderot qui le met en scène, et qui, après l'avoir vigoureusement châtié, finit par nous le faire connaître. Je puis vous annoncer d'avance qu'à son nom vous demeurerez tout stupéfait. Mais puisqu'il est ici produit ptir Diderot, il faut l'écouter.

« Sénèque, chargé par étal de braver la mortf en présentant à son disdple les remontrances de la vertu , le sage Sénèqoe , plus attentif à entasser des richesses qu'à remplir ce périlleux devoir, se contente de laire diversion à la cruauté da tyran en fiivorisant sa luxure. Il souscrit par un honteux silence à la mort de quelques braves citoyens qu'U aurait dû défendre. Lui-même, présageant sa chute prochaine par celle de ses amis, moins intrépide, avec tout son stoïcisme, que Tépicurien Pétrone; las d'écll^iper au poison en se nourrissantdes iiruitsde son jardin, et de se désaltérer an courant d*on ruisseau , s'en va rai-

sérablement proposer réchange de ses richesses ' contre une vie dont il avait prêché le néant , qu'il n'aurait pas été fikché de conserver, et qu'il ne put racheter à ce pri\; châtiment digne des soins qvec lesquels U les avait accumulées. On dira que je traite ce philosophe un peu durement. Il n'est guère possible , sur le récit de Tacite, de le juger plus favorablement ; et, pour dire ma pensée en deux mots, ni Sénèque ni Burrfaus ne sont pas d'aussnionnétes gens qu'on nous les pemt. »

' Or, maintenant , devinez de qui est cette violente et laconique satire que les ennemis de Sénèque n'ont fait depuis que délayer ^ à ce que nous dit ici Diderot. Elle est de Diderot lui-même, oui, de Diderot ; mais c'est un des péchés de sa jeunesse. Il n'avait, dit-il, que vingt ans quand il l'imprima : il en fait amende honorable , et s'écrie avec une componction tout à fait pathétique :

« Hélas! jeune homme, c'est bien moins à vous-même qu'il faut imputer votre indiscrétion, qu'aux grammairiens qui vous ont élevé, et qui , sons prétexte de garantir votre goût de la corruption, éloignèrent de vos yeux les graves leçons du philosophe.... Vous n'aviez pour toute mesure des actions que k» misérables cahiers de morale arislotélique que Ton vous dictait sur les bancs de l'école , avec quelques chapitres de Nicole , qu'un professeur janséniste vous conunentait le dernier jour de la semaine. »

Eh bien 1 monsieur Diderot , puisque vous croyez avoir besoin de toutes ces excuses pour vous pardonner un des morceaux les plus raisonnables que vous ayez écrits, un jugement où vous-même ne faisiez que vous ranger à celui qu'avaient porté avant vous nombre d'écrivains fort sensés, nous allons faire tout le possible pour admettre votre justification , toute mal conçue qu'elle peut être. Nous vous passerons qu'une opinion, qui n'est en effet qu'une suite toute naturelle du rédt de Tacite, ne doive être imputée qu'aiiâ? grammairiens qui ne vous ont pas fait lire Sénèque, quoiqu'au fond ce qu'il a écrit ne soit pour rien dans ce qu'il a fait. Nous vous passerons même votre mépris pour la morale d'Aristote, qui pourtant n'a jamais été r^ardée comme si misérable, et pour celle de Nicole, dont Voltaire lui-même a finit l'éloge. Vos opinions sur tout cela sont libres. Mais pourquoi donc ne permettez-vous pas que celles des autres le soient ? Si vous n'avez commis qu'tme indiscrétion en imprimant que Sênèqnen'étaitpasunsihonnétehomfne, pourquoi donc tous ceux qui ont pensé et qui pensent comme vous pensiez alors sont-ils des méchants, des hg-

* L'antenr se trompe Ici dans Tordre des faits : ce fat avant de quitter la oour que Sénèque proposa de remettre à Néron tout ce qu'il en avait reçu; et ce fut après sa retraite qu'il prit contre le poison toutes les précautions dont on parle ici. Hors celte erreur de date, en elle-m6me fort Indlflérente, l'auteur a d'ailleurs raison en tout

ANaSNS. — PHILOSOPHIE.

pocrUeSf des pervers, et de$ scélérats , etc.? A vingt ans étiez-vous tout cela, quand vous trottiez si durement Sénèquef Non, sans doute, car voos vous dites ici à vous-niéme, en vous peignant tel que vous i^tie^ alors :

Je vous connais : vmis êtes naturellement indulgent, wms avez Vdme honnête et sensible. Vingt fois on voaa a entendu mettre à la d^ense du coupable plus dinté* rit et plus de chaleur qii'il n'en mettrait à sa propre cause. Comment aviez-vous subitement perdu cette heureuse et rare disposition? »

Que vous ay&i l'âme honnête et sensible, c^est ce qui ne fait rien ici , et ce que tout le monde peut dire do soi, quoiqu'il vaille mieux le laisser dire aux autres ; mais pourquoi ne le croiriez- vous pas aussi de ceux qui , comme vous , ont pu condamner Sënèque sans cesser d'être honnêtes et sensibles^ ou plutôt parce qu'ils Tétaient? Le seraient-ils moins que vous, parce qu'ils ne mettent pas tant de cha-^ iewr et d'intérêt que vous à la défense du coupable? Mais ne vous étes-vous pas un peu mépris sur le caraetère de V honnêteté et de la sensibilité? S'il ne s'agissait que de défendre l'accusé, vous seriez dans le vrai; mais vous dites vous-même le coupable. Et où avez-vous donc pris la morale qui vous fait regarder comme un attribut de Vhonnéteté de défendre le coupable? Ce n'est pas dans celle d'Aristote ni de Nicole; mais pourriez-vous en citer une qui autorise un travers si condamnable? Nous devons tous plaindre et même excuser le coupable autant que la chose le permet, parce que chacun de nous peut le devenir. Mais, après le malheur d'être complice du coupable? le plus grand, c'est de s'en rendre le défenseur, et d'y mettre tant de chaleur et d'intérêt. Ne sentez-vous pas que dès lors vous vous ôtez le droit de défendre l'innocence et la vertu, parce que votre jugement est d'avance infirmé et déshonoré par vous-même? Ne sentez- vous pas que dans cette phrase vous avez prononcé, sans y penser, contre celui qui a mis, non-seulement tant de chaleur et d'intérêt, mais encore tant d'emportement et de mauvaise foi à défefndre la conduite de Sénèque?

C'est le dernier objet de cette discussion, et le premier dcl'ouvragede Diderot, si nous l'en croyons ; car II assure n'avoir pris la plume que pour défendre l'homme encore plus que l'écrivain , quoique l'un tienne bien autant de place que l' autre dans les six centu pages de sa diatribe. Ce procès moral pourrait en tenir ici beaucoup , s'il fallait errer avec l'auteur dans le dédale où il se jette, et le suivre à travers ses innombrables détours, qui tous aboutissent à l'erreur, et pas un à la vérité. Maiscommedans notre

plan ce n'est pour nous qu'un incident , ou , si l'on veut , un épisode admissible seulement sous le rapport de l'intérêt naturel que vous avez toujours mis à ne pas écarter entièrement le personnel des hommes célèbres dont les écrits nous ont occupés, je restreindrai cette partie à Fessentiel, et un simple exposé des faits et des principaux moyens de conviction sufiBra pour le but que je dois me proposer.

Une première présomption très-légitime contre l'apologiste Diderot , c'est que tout est visiblement artifice dans ce qu'il dit du dessein de son ouvrage et des motifs de son entreprise. A l'entendre, c'est le zèle pour Y innocence ccUomniée , pour la mémoire d'un philosophe vertueux, qui lui a dicté un gros volume écrit avec la plus horrible virulence. 11 revient viugt fois là-dessusavecdes redoublements de pathos et d'emphase tels , que l'on dirait qu'il n'y a plus dans le monde ni philosophie ni vertu si la philosophie et la vertu de Sénèque ne sont pas horsdjatteinte. C'est en même temps, par la raison des contraires , uniquement la haine de la vertu et de la vérité qui , selon Diderot et l'éditeur, anime tous les improbateurs de Sénèque. Mais l'un et l'autre répugnent h la nature et au bon sens. Il est insensé qu'on ne puisse blâmer un ancien, mort il y a dix-sept cents ans, sans haïr la vertu, quand même cet ancien serait un Caton ou un Phocion. La mémoire des hommes qui ont un nom dans l'histoire appartient à l'opinion de tous les siècles ; et c'est parce que cette opinion est plusdésintéresséeen proportion del'éroignement, c'est parce qu'elle ne peut plus ni flatter ni blesser personne , qu'elle s'appelle , suivant une expression heureuse de Diderot lui-même, la justice des siècles. Lui-même nous dit aussi dans son ouvrage que /'on peut bien haïr l'homme vertueux en présence, mais qu'U n'estpasdans la nature de haUr la vertu en ellermême. Cela est généralement vrai, et cela seul fait tomber toutes ses accusations injurieuses contre ceux qu'il prétend èombattre. Cette vérité renverse toute la partie satirique de son livre : cette vérité, nous la recevons de sa main; et vous avez déjà vu que pour réfuter Diderot on n'a besoin le plus sou* vent que de lui-même.

D'un autre côté , il n'est pas plus naturel que Di» derot, quelque chaleur qu'il mit à tout f en ait pu mettre ici au point de devenir furieux contre une. opinion qui n'était rien moins que nouvelle, et qui avait été la sienne. Il l'a si bien senti , qu'il s'en fait fiarire l'objection, et se reproche lui-même plus d'une fois l'amertume de ses invectives, qu'il rejette tantôt sur l'intérêt de kt vérité, tantôt sur l'indignation que lui inspirent ses adversaires, qui exposent un philosophe à être fâché de ce qu'il a écrit, à

être nêol ave^ kd-méme : ce sont ses expressions, qui no sont pas des excuses, mais des aveux. En un mot, les faits décident, et il fout les dire. Les journalistes qui avaient le plus maltraité Sénèque en rendant compte delà traduction de la Grange étaient les ennemis publics de Diderot et de ses amis : ils ravalent critiqoé cent fois, et l'attaquaient tous les jours. Dans Tarticle même sur Sénèç[ue se trouvait cette phrase :

« Nous ne croyons pas aisément aax vertus philosophiques. »

C'est Diderot qui la rapporte. Que s'ensuit-il? que Diderot, qui s'était fait un devoir et un effort de ne pas répondre directement à ses censeurs , saisit Toccasion de guerroyer au nom et sous les enseignes de Sénèque ; et l'on peut dire qu'une seule fois paya pour toutes : tout ce qu'il avait amassé de bile déborda dans son ouvrage. Je n'examine pas à quel point ces représailles étaient, ou fondées, ou proportionnées , ou conformes à la constcmce du sage : mais c'était à coup sûr la plus mauvaise disposition possible pour traiter contradictoirement une question de littérature et de morale.

Diderot a tellement besoin qu'on le croie exalté, pour excuser le fanatisme de son livre, qu'il se met à faire l'éloge des têtes exaltées; ce qui était encore une manière de faire le sien : mais vous avez vu qu'il ne s'en faisait pas scrupule. Il prétend qu'on donne le nom de tête exaUée à ceux qui marquent une violenteiruUgnatUm contre lesvices communs ; il craint que Von n'ait le coeur corrompu dès qu'on cesse de passer pour une tête exaltée.

m Blon enfonty puiasies-vous mériter cette ii^ore toute votre viel»

Même système partout dana la même classe d'honunes : ils font leurs poétiques avec les défauts de leurs ouvrages, et leur morale avec ceux de leur caractère. Mais les phrases, les apostrophes, les exclamations, les imprécations, ne font rien id , si ce n'est pour la populace qui écoute au bas des tréteaux. Le bon sens répond au harangueur de place : L'exaltation n'est que le premier degré de la folie ; et la folie n'est bonne à rien. Une tête exaltée s'accorde merveilleusement avec une âme froide, et je ne fais pas plus de cas de l'une que de l'autre. Enfin , il est souverainement ridicule que ceux qui affichent la vérité affichent en même temps l'exaltation. Quelle disparate î Abats Tune de tes deux enseignes : Si ta eê philosophe, raisonne; si tu as une tête exaltée, déraisonne. Lequel des deux es-tu ? Choisis.... Mais la nature a choisi pour toi. i

Un des arguments, ou j^IutAt une des déclama- |

tiens (c'est ici la même chose) que Diderot ressasse jusqu'au dégoût , c*est te respect pour la vertu, qui doit l'emporter sur les raisonnements les plus clairs , sur les inductions les plus plausibles. Et là-dessus arrivent les phrases à la file ;

« Je ne entrai qu'à la dernière extrémité.... Je plaide la cause de la vertu.... Lecteur, qui que tu sois , bon ou méchant , je compte sur ton estime , etc. etc. etc. »

Sophiste, arréte-toi un moment, s'il est possible; cet artifice est aussi trop usé : tu commences par mettre en Mi ce qui est en question. C'est la vertu de Sénèque , entends-tu bien ? C'est sa vertu que l'on te nie formellement, et on la nie par des faits ; et à ces faits, qui détruisent la vertu de Sénèque, et que tu ne saurais détruire, tu opposes l'hypothèse de la vertu de Sénèque! Comment n'as-tu pas honte d'une logique si puérile? Commence par mettre les faits d'accord avec la vertu dont tu parles /alors il sera temps de te glorifier, et tu n'auras du moins fait ton panégyrique qu'une fois. N'est-ce pas assez?

« Vous êtes tous des disciples de l'iûfSme Suiilias, et proprement Sénèque n'a jamais eu qu'un seul accusateur SuiUius. »

Le nom de ce Suillins couvre les pages des apologistes , et n'est pas une fois sous la plume des censeurs qu'ils réfutent. Je ne ferai pas comme Diderot, qui s'est chargé de démasquer SuiUius : s'il a eu un masque de son vivant , Tacite était i>on pour le lui ôter. Mais il n'en avait aucun : c'était un délateur de profession , un homme vil , coupable de la mort de plus d'un innocent. Exilé tour à tour et rappelé sous Claude , il est de nouveau poursuivi sous Néron, qui était alors gouverné par Burrhus et Sénèque. Il est condamné au tribunal de l'empereur; et, selon Tacite,

« quoiqu'il eût mérité la haine de bien des gens, sa condamnation ne laissa pas de jeter de l'odieux sur Sénèque : >•

Quamvis multorum odia meritus reus, haud tamentineinvidid Senecx damnatur. Cette expression défavorable n'est pas ici un grief contre Sénèque : elle indique seulement qu'il eut la plus grande part à cette nouvelle s^tenoe d'exil, que l'on trouva trop sévère, comme punissant une seconde fois; et dans un temps où les mœurs étaient sans force, le malheur et l'abaissement faisaient aisément oublier les fautes. Cette affaire fit quelque bruira Rome, puisque Tacite la rapporte avec assez de détails : il fait parler SuiUius; et l'accusé, dans ses défenses, paraît n'imputer ses dangers qu'à Sénèque. Il lui reproche son avidité , ses grandes richesses , peu con* formes à ses maximes de philosophie, et ses intrigues

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

d'amour avec Julie , sœur de Galigula. Ce dernier grief avait été le sujet ou le prétexte de Texil de Sénèque sous Claude , et la dernière opinion est la plus vraisemblable. Aucun historien ne parle de ce commerce avec Julie que comme d'un bruit vague ou d'une accusation supposée. Dion même, qui ménage fort peu SénèquCf n'en parle pas autrement. Saint- Évremond , qui ne doutait de rien , fait aussi de Sénèque/'omofi/ cT^çrippine, sans y être plus autorisé, et apparemment pour le plaisir de faire d'un stoïcien un débauché. Il n'y a là que des rumeurs populaires, dont les historiens font mention sans les appuyer ; et Tacite ne confirme en rien les discours de Suillius. Si l'on a prétendu (comme on peut le présumer par le texte de Diderot , qui se ûiit l'objection) que Suillius n'a pu, sans être fou, articuler devant Néron des faits dont il pouvait savoir la fausseté , on a mal raisonné ; et Diderot ne répond pas mieux en disant que Suillius pouvait être fou, puisqu'il était méchant : c'est une argumentation stoïcienne, qui n'est concluante qu'au Portique. Mais rien n*empéche qu'un homme ulcéré ne répète contre un ennemi des accusations qui ont éclaté sans être vérifiées. Quant aux richesses de Sénèque, le scandale û'a pu venir de Suillius. Sénèque lui-même, dans les discours qu'il adresse h Néron , avoue que cette excessive opulence ne convient pas à Sénèque, et je crois qu'il avait raison. Cependant je n'en conclurai pas, comme bien d'autres , que ce fût, à cet égard, un hypocrite. On ne peut nier, je l'avoue , qu'il n*ait été assez généralement taxé d'hypocrisie pour qu'un sévère moraliste du dernier siècle , la Rochefoucauld ', ait mis à la tête de ses Maximes la figure de ce philosophe sous l'emblème de l'hypocrisie avec son masque et le nom de Sénèque au bas. C*est bien une forte preuve que ce nom n'était pas , à beaucoup près, aussi vénéré que voudraient nous le faire croire ses apologistes , qui ont toujours l'air de nous prendre pour des gens d'un autre monde. Si l'auteur des Maximes eût fait une semblable caricature d'Aristide, ou deSocrate , ou de Platon , ou de quelqu'un de ces fameux anciens dont la réputation est intacte), que n'cût-on pas dit? Et personne depuis cent ans

■ Cest sans doate n^Jore la plus réfléchie et la plus caractérisée qu*oa ait faite à Sénèque; et en conséquence, la Rochefoucauld aurait dû être traité comme un sacrUége par DOS fougueux apologistes. Cependant Tun d'eux s'est borné à remarquer que cette eetampe ne te trouvait que dans lee trois au quatre premières édiUons; d'où il conclut que Vauteur s^était rétracté. D'autres en concluraient seulement que , la planche étant usée, et l'ouvrage abandonné aux Ubralrés, on n'avait pas pris la peine de faire les frais d'une nouvelle piancbe; mais le fait est que la famiUe.la Rochefoucauld était alors puissante et respectée , et qu'il n'y avait pas moyen de l'afllUer aux Suillius. Mes apologistes ne s'en sont-Us pas bien tirés? et n'ont-Us pas ra tout aocommodcr?

n'a dît un seul mot, personne ne s'est formalisé en ùveur de Sénèque. Mais ce n'est pas non plus une preuve qu'il ait été réellement hyjKfcrite sur l'article des richesses. 1" Un sage peut être riche sans déroger à la sagesse : il peut user de l'opulence sans y tenir. Nous ne savons pas quel usage en faisait Sénèque ; mais rien n'indiquant qu'il fût mauvais , nous pouvons présumer qu'il était bon. Dion , toujours suspect quand il parle seul, fait de Sénèque un avare ; mais Juvénal parle des beaux présents qu'il envoyait à ses amis. 2** Il n'était pas sans danger de rejeter les libéralités de Néron : cette retenue pouvait paraître une censure des prodigalités indécenàment répandues sur des affranchis. Il était encore plus périlleux de lui rendre tout quand Sénèque quitta la cour : c'eût été comme une déclaration de guerre; et si rhomme de bien doit braver le danger nécessaire , il ne cherche pas un danger gratuit. S*" Si Sénèque plaçait son argent à gros intérêts, c'était depuis longtemps l'usage universel des Romains, même des plus honnêtes gens; et Caton le Censeur et Brutus < étaient des plus forts usuriers de leur temps. Dans tout ce qui n'est pas criminel en soi, et ne le devient qu'à une mesure éventuelle dont la règle peut varier, les mœurs publiques sont une excuse pour les individus ; et c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue dans tout ce qui regarde les anciens.

Que Diderot crie, comme à l'audience : Instrui» sons le procès de Suillius, et qu'il rinstruiseen effet dans un terrible plaidoyer qui envoie ce misérable au roc tarpéien; laissons-le faire, c'est qu'il a du temps à perdre. Le procès de Sénèque, un peu plus important, n'a rien de commun avec celui de Suillius. Il s'agit pour nous de savoir, 1" si Sénèque a été , dans son exil de Corse , le plus bas et le plus dégoûtant flatteur de l'imbécile Claude , et d'un affranchi nommé Polybe, auquel il adresse une (7o9iso/a^{on qui a toujours fait partie de ses ouvrages ; 2" s*il a été le vil complaisant du crime, et l'infâme apologiste d'un parricide, quand Néron fit périr sa mère. Voilà ce que reprochent à Sénèque tous ceux qui refusent de reconnaître dans ses actions la morale de ses écrits. Dion et son abréviateur Xyphilin ne sont ici pour rien. Jamais Suillius n'a parlé ni pu même parler de ce qui va nous occuper. Nous venons d'écarter sa querelle particulière avec Sénèque, et d'annuler tous les reproches qu'il lui a faits. Nous allons donc juger Sénèque sur le récit , sur le seul récit de Tacite, autorité irréfragable pour les apologistes comme pour nous. Songez à présent, je vous prie,

■ Voyez, dans les Lettres do Cicéron, les détails d'une affaire d'argent où Bratus avait on intérêt de qoaraote-luitt pooroeot

GOURS DE LITTÉRATUBE.

que, quand même il n'y eiU jamais ou au monde de ■ Sénèqoe n'en îmagiDauent quelqu'une? n k» vnii &it Suiilius, les choses seraient encore ce qu'elles sont, ~ "* ''*' ^' **'" ""^'^ * — .— «- .-

et la question entière est dans le même état pour nous ; songez ensuite que tous ceux qui , dans notre question , ont prononcé contre Sénèque d'après Tacite , et d'après le seul Tacite , sont tous , sans exception, aux yeux de Diderot, desSuUUm; et jugez si un homme raisonnable peut voir sans quelque pitié le froid délire d'un vieilbrd qui se passionne si follement contre quiconque n'est pas de son avis sur Sénèque , qu'il exhume à grands cris et poursuit à chaque pas un mort ignoré , qui ne lui sert qu'à injuricnr les vivants, sans rien foire pour sa cause ^ et dont le nom est pourtant devenu si familier aux deux ou trois enthousiastes de Sénèque, que, si par hasard l'un d'eux essaye encore de revenir à la charge , je serai bien surpris , et même un peu fâché , de ne pas me trouver aussi de la famille de Suiilius.

Commençons par le principal , le meurtre d'Agrippiue : ici la vérité , démontrée en un point capital, sert d'appui et de confirmation pour tout le reste. Que Tacite soit notre guide : nos adversaires ne ro* connaissent d'autre autorité que la sienne , et je n'en veux pas d'autre. Diderot s'accuse de ne l'avoir pas entendu à vingt ans : alors pourtant il paraît l'avoir entendu fort bien et comme tout le monde, puisque, sur son récit, il condamnait Sénèque. Mais vous allez voir qu'il lui a plu de Ventendre très-mal, de le défigurer et de le démentir, lorsqu'à soixante ans il n'a plus songé qu'à plaider contre ses propres ennemis, en paraissant plaider pour Sénèque.

Rien n'est plus connu que l'invention infernale de ce navire construit pour faire périr Agrippine ; invention digne de Néron et de son affranchi Anicet. Agrippine échappe au danger comme par miracle; elle se retire à sa maison de Baules, près du rivage de la mer; et les agents de Néron viennent aussitôt à Baîes, au milieu de la nuit, lui annoncer que la machine a manqué l'effet qu'on en attendait , et n'en a eu d'autre que de manifester le crime. La frayeur le saisit : il craint tout des ressentiments d' Agrippine et de l'indignation universelle. Écoutons maintenant Tacite que je vais traduire avec la plus scrupuleuse fidélité , et non pas en tronquant, morcelant, retranchant, ajoutant, comme font les apologistes. Soyez attentifs à toutes les expressions : l'historien savait les peser et les choisir. Néron est représenté délibérant avec lui-même.

« s Quelle ressource lui restait-il , à moins que Burrhns et

« Quod contra tubêidium iiH, niH qtUd Burrhmi et Seneea expergiscenntur? Quoi itatim aeciverai, inctrium an et anU gnQTo», Jgitur Umgum utrituque tilentium, ne irriti disêuaderent, an eo deêcensum crtdebaut, ut, niti pnevenirelur Jgrtppina,pereundum Newni eseet ? Pott Seneea, hacte-

mander aussitM : étaieot-ils précédeounent instiuils do projet? C'est ce qui n'est pas avéré. Tous deux gardent d'abord on long silence, soit pour s'^taiguer des remootrances inutiles, soit qu'ils crussent les choses au point qu'il follait que Néron pértt ou qu'il prévint Agrippine. Enfin Sénèque , d'ordinaire plus prompt à s'expliquer, regarde Burrhus, et lui donande s'fl «giut ordonner ce meartreaux soldats. Burrhus répond que les prétoriens sont attachés à toute la maison des Césars et à la mémolra de Gennanicus , et qu'ils n'oseroih se porter à ancone violence contre sa fille; qu'Anicet eût à se charger seul de ce qu'il avait promis d'exécuter. Celui-ci, sans balancer, prend sur lui de consommer le crime. A cette parole, Néron s'écrie que c'est de ce jour qu'il va être empereur, et qu'il en est redevable à un aflirandiL B lui ordonne de se hâter, et de prendre avec lui des hommes déterminés. »

Arrêtons-nous un moment sur cette première partie de la narration. D'abord Sénèque et Burrhos étaient-ils confidents du premier projet d'assassinat ? Dion n*en doute pas, mais il l'affirme sans preuve, et même sans vraisemblance. Néron, comptant sur Anicet, n'avait jusque-là aucune raison de se confleràeux.Enétaient-ilsau moins informés (gnaros)^ comme ils purent l'être, puisque, selon Tacite , Agrippine eUe-même avait été avertie? Tacite ne l'assure pas ; mais on peut le présumer raisonnablement, et Diderot lui-même en convient, du moins pour Burrhus, d'après ces paroles:

« Que votre Anicet n'acbève-t-U ce qu'il a promil? n

Burrhus le savait donc, et par conséquent Sénèque aussi. Mais ce n'est pas encore là un grief sans excuse : ils ont pu le savonr, non-seulement sans y avoir pris part et sans l'approuver, mais même sans moyen de l'empêcher, comme l'indiquenf ces mots do Tacite : ne irriti dissuadèrent. Jusqu'ici donc ils sont hors d'atteinte, et leur long silence est en-* coreune marque d'improba'tion. Mais qui du moins jusqu'ici a pris davantage Sur lui , et s'est opposé au forfait autant qu'il a pu? Burrhus, sans contredit; car il refuse nettement le ministère de la garde qu'il commande, et devant T^éron c'était risquer beaucoup : on le voit assez aux transports de sa joie, et à ses remerctments après les promesses de l'affranchi. Ce n'est pourtant pas l'avis de Diderot : il les met tous deux ici, Burrhus et Sénèque, sur la même ligne. De ce que Sénèque parle le premier, et interroge Burrhus, il conclut que lui seul igno-

nui promptiar, respicere Burrhum ac êcUcitari an miiiU tmperanda aedet esiet? JUe prmtorianos toU Ouarum domui obetriclM, et memofts Gertnaniei, nihil advenus progenUm ejut atrox auâuroi reêpondit;perpettaret Anicetuê promitta. Qui nihil cunctaius, pascit summam sceleris. Ad illam vo^ cem Piero, illoêibi die âari imperium, auctoremquê tanti munerie Ubertum pro/Uetur ; iret properi , dueeretque promptiêtimoe adjuua. (Tadt Anm, xi.)

ANCIENS. — philosophie!

rait tout, quoiqu'il soit absolument improbable que l'un des deux en sût plus que Tautre. De ce que tous deux furent longtemps sans rien dire, il conclut qu'tV m faut pc^ douter qu'Us n'aieni/aU les remontrances les plus énergiques, et il assure que c'est là ce que Tacite lui fait entendre. Ensuite vient un paragraphe sur la force du silence. Enfin, après s*étre récrié sur l'audace sacrilège d'ajouter un seul mot au texte de Tacite, il substitue son narré à celui de l'historien. Il fait dire à Néron ces mots en guillemets :

« Parlez, et songn queTons répoodres de l'éfénement sur Tos têtes. >

Or, il n'y a pas un mot de tout cela dans Tacite : on voit que Diderot n'a songé qu'à rendre Néron plus terrible, pour rendre la frayeur de Sénèque plus excusable. Mais il a oublié qu'alors c'était Néron lui-même qui avait peur, parce qu'il se croyait en danger, et que dans le danger, et même à la moindre apparence de danger, jamais personne ne fut plus lâche que Néron. Tacite, qui nous l'a peint ainsi, n'était pas homme à nous le représenter menaçant ses gouverneurs 'quand il craint tout de sa mère; et Diderot seul avait besoin de la supposition , au point de ne pas faire attention à l'ineptie. Cest aussi par le besoin de donner à la timide interrogation de Sénèque une intention et une énergie que Tacite ne lui donne pas, qu'il lui fait dire :

« Fant-il ordonner aux soldats d*égorger la mère de rempefeur?»

mais l'historien lui fait dire simplement :

^ Faut-fl ordonner ce meurtre aux soldats? »

j4n imperanda miliU csRdesf Tacite d'ailleurs ne caractérise en aucune manière ni le silence j ni le regard y ni' le ton, ni le maintien : il a laissé tout cela pour la plaidoirie de l'avocat Diderot.

Il en résulte que, pour ce qui est de la complicité, Dion seul en accuse Burrhus et Sénèque, et il n'a été suivi par personne; mais on ne voit pas non plus que, selon Tacite, Sénèque ait donné aucun indice d'opposition, ni aucune preuve de courage; et en cela Burrhus a fait beaucoup plus que lui. Achevons d'entendre Tacite après qu'Agrippine a été massacrée dans son lit par Anicet, par un centurion et un commandant de galère, suivis d'une escorte de soldats de marine, à la vue de ses esclaves et de toute sa maison, et du peuple mis en fuite, et après que les félicitations du sénat et du peuple sont venues jusqu'à Naples rassurer le parricide qui s'y est retiré.

«Cest de là qu'U écrivait au sénat OM lettre dont la te-

neur était * : « Que l'assassiD Âgérinus, un des affraneihis et des confidents d*Agrippine, avait été surpris avec un poignard , et qii*elle avait porté la peine de son crime avec la même conscience qui le lui avait inspiré, » Il ^joutait des accusations renouvelées de plus loin : « Qu'elle avait prétendu au partage de l'empire, Vbulu forcer les cohortes prétoriennes de prêter un serment à une femme, et de déshoDorer ainsi le sénat et le peuple romain : que le mauvais succès de ses entreprises l'avait irritée contre l'armée, le 'sénat et le peuple, au point de s'opposer anx largesses impériales, et de susciter des délateurs contre des citoyens illustres. Combien u'avait-il pas eu de peine à l'empêclier d'enfoncer les portes du sénat , pour y dicter des lois aux députés des nations \ » II attaquait même indirectement le règne de Claude, rejetant sur elle toutes les infamies de ce temps-là ; et rappelant son naufrage, il attribuait sa mort à la fortune publique. Biais y avait-il quelqu'un d'assez stupide pour croire ce naftfrage fortulty ou pour imaginer qu'à peine retirée des flols une femme eût envoyé un affranchi avec un poigpiard contre les flottes et les armées de César? Aussi n'était-ce plus de Néron que l'opinion publique s'occupait : ses forfaits atroces étaient au-dessus de ce qu'on en pouvait dire. Elle s'élevaU contre Sénèque, qui , dans une semblable lettre, n'a* vait écrit qu'un aven. »

D'après ce texte littéral il est certain, V que la lettre était de Sénèque, et universellement connue pour en être : elle fut longtemps conservée comme un monument curieux ( et elle l'était ) , puisque*, trente ans après, Quintilien en cita la première phrase , mais seulement sous le rapport de la diction*.

Il est certain , 2"^ que l'objet de la lettre était de Justifier, autant qu'il serait possible, l'attentat du fils par les fautes de la mère, en ne s'expliquant toutefois sur sa mort qu'en termes enveloppés et susceptibles d'un double sens : celui de l'assassinat et celui du suicide. Il n'y avait pas moyen de dire :

' Litienu ad senatum misit, quarum nanma erat : « iïe- « pertum cum ferro percussorem Agerinum , ex intimii Ag^ « gripiwB libertU, et lutMse eam pœnam ea conscientia qua « scelus paravisaeL » A4fictebat crimina longius repetita : H Quod consortium imperii y juratunuque in feminœ verba nprœtorioâ cohorte*, idemque dedecus senatta et populi M speravisset, ac poaleaquam frustra optata sint, infensa a mititibus patribusque etplebif dissuasisset donativum et « congiarium, perieulaquê viris Ulustribus insùrtunsset « Quanto suo labort perpetratum, ne irrumperet curiam, « ne gentibusexternis responsa daretP » Temporum quoque Ciodianorum obliqua insectatUme euneta ^us donunalsofiû, flagitia in matrtm transtulit, publica fortma exUnctamreferens, namque et naitfragium narrabat, Quod fortuit tum fuisse, quis adeo hebes inveniretur, ut ertderet? aui a mtUiere naufraga màstum cwm telo unum qui cohortes et classes imperatoris perfringeret, Ergo nonjam Nero, cujuM immanitas omnium quesius anieibat, sed adverso rumore Seneca erutquod aratiom taliea^fessioHemsenpêissêt.Çrêr' dt. Ann. xiv, 10.)

• Salvum me esse adhue nec credo nec gaudeo ; « le ne « suis encore ni Men sûr ni bien laUifait d'être sauvé. »

rai fait massacrer ma mèrevCeia eût été trop cru i même pour Néron. Il n'y avait pas moyen non plus de nier publiquement un meurtre exécuté publiquement et à force ouverte. La phrase latine, dont j*ai conservé l'équivoque dans la version française, peut signifier également, ou qu* Âgrippine, en se tuant, a eu dans F âme la même fureur qu'en voulant tuer son fils {et c'est le sens qu'a choisi Diderot) , ou qu'en recevant la punition de son crime, elle s'est sentie coupable, comme en le commettant. Mais, dans tous les cas, on conclut que sa mort est un coup de la fortune de Rome; et c'est là qu'on en voulait venir.

Il est certain. S*" que personne, au rapport de Tacite, ne fut ni ne pouvait être dupe du prétendu suicide, non plus '.que du prétendu naufrage, et qu'en conséquence la voix publique reprochait à Sénèque d'avoir prêté sa plume à ce grossier tissu de plates impostures, qui n'étaient en effet que Vaveu d'un grand crime, puisqu'on ne prend pas la peine de \e justifier quand on ne l'a pas commis.

Voilà ce que dit Tacite; et l'on peut ajouter que, suivant sa brièveté accoutumée , il expose les faits de manière à ce quils contiennent son jugement, et dictent celui du lecteur, sans l'énoncer expressément. Tacite est d'ailleurs moins disposé que personne à charger Sénèque, de l'aveu même de Juste-Lipse, qui, pour cette fois, ne peut pas être suspect , et qui , reprochant à Dion sa malveillance contre Sénèque, reconnaît une disposition tout opposée dans Tacit», dont la bienveillance, dit-il dans son CommenXdiire^ favorise partout Sénèque : Senecx ubigue volent *et amicus. Les apologistes qui ont tant cité leur Juste-Lipse, se sont bien gardés de citer ce passage, et je conçois bien pourquoi; mais il est bon de leur ûdre voir qu'on a lu aussi Juste-Lipse.

Mais que pensez-vous que Diderot ait vu dans ce récit de l'historien? Vous en aurez une première idée dans la façon dont il a traduit la dernière phrase.

« Cette lettre, devenue publique, détourna les yeux de dessus le cruel Néron , et l'on ue s'entretint plus que de Vindiscrétion de Sénèque qui l'avait dictée. »

Ne vous hâtez pas de vous récrier. H a prévu Fétonnement et l'exclamation : aussi a-t-il mis le mot indiscrétion en italique, et il se fait dire surle-champ, en alinéa : — La lettre adressée au sénat, une indiscrétion? Mais il ne s'étonne pas aisément, lui, et il répond avec la plus froide assurance, et en citant les mots latins au bas de la page :

« C'est l'expression de Tacite. >

Elle me manque, moi, pour rendre ce que j'éproq ve. . . Mais on ne peut balancer qu'entre le mépris et l'indignation. Commençons par articuler la chose telle qu'elle est : Vous mentez : vous ne vous trompez pas ; vous mentez. Vous n'êtes pas assez ignorant pour traduire confessionem par indiscrétion. Ceux mêmes qui ne savent pas le latin entendent ici ce mot devenu français , et voient qu'il s'agit d une confession, d'un aveu. Il est vrai qu'un aveu est aussi quelquefois une indiscrétion : mais vous n'êtes pas stupide; et, quelque hardi que vous soyez, vous n'oseriez pas dire même au papier, à plus forte raison devant les hommes , que l'aveu d'un parricide n'est autre chose qu'une indiscrétion. Ce serait la première fois qu'on aurait mis cet aveu-là au nombre des aveux indiscrets. Tacite n'était pas capable de cette incroyable bêtise, et la lui prêter si affirmativement est d'une incroyable impudence... C'est à vous , messieurs, que je demande pardon de cette expression, et non pas à celui qui la mérite , et qui lui-même me sert ici d'autorité. Il dit dans son livre, au milieu de toiites les horreurs qu'il vomit contre les vivants et les morts, le tout en l'honneur de Sénèque :

« Je parle aux vivants comme ans morts, et aux morts comme aux vivants. »

Je puis aussi user de ce droit, mais je suis loin d'en abuser comme lui, d'après son livre. Ouvrez-le, et vous verrez que le terme le plus fort dont je me sois servi avec toute raison, n'est rien en comparaison de ceux dont il se sert partout quand il a tort. Il me suffit de vous assurer que je ne pourrais pas même, sans violer toutes les bienséances et sans donner un afireux scandale, répéter ici la moindre partie des ordures qui tombent à flots de sa plume cynique.

Il continue à commenter le récit de Tacite « pour an falsifier en tout le sens et l'esprit.

« 11 n'est question dans rhtstorien que d'un bruit populaire. »

Vous mentez encore. Quoique vous sachiez assez mal le latin, à en juger par votre livre, vous ne pouvez pas vous méprendre à ce qui est clair el sans difficulté. Rumore adverso esse est une phrase faite, qui signifie être mal dans l'opinion publique, comme adversa fama esse : cela est la même chose, et cela est très-différent d'un bruit populaire.

« Tacite n'approuve ni ne désapprouve. »

Sa phrase l'en dispensait : en matière si grave rendre compte de l'opinion publique sans y rien opposer, c'est y souscrire; et, si la faute de Sénèque n'était pas manifeste par le seul exposé, le jugement

public est assez flétrissant pQur que i*OD prit la peiae de le repousser.

« Sénèqae est taié d'une foute qu'il n'a pas même commise, car il n'y a nulle indiscrétion dans sa lettre. »

Réfutez , si TOUS le voulez , vos propres suppositions : la tâche n*est pas difBcile. Non, il n'y a pas en effet dHndiscrétion dans cette lettre , non plus que dans le texte de Tacite : il y a ce que tout le peuple romain y a vu, ce que Tacite a énoncé textuellement , ce que tous les hommes y verront à jamais, Vaveu et Y apologie d*un parricide sous la plume d'un philosophe.

« La rumeur ne l'accuse ni de crime , ni de lAcheté , ni de bassesse. Pourquoi faut-il que nous nous montrions pires que la canaille, dont le caractère est de tout envenimer ! »

Suivez la marche du sophiste débonté. Tout à rheure Tindignation publique, se détournant de Néron même pour éclater contre celui qui confesse et justifie le crime, n'était qu'tm bruiù populaire; et déjà ce n'est plus que la canaille de Rome qui envenime la conduite de Sénèque ; et ceux qui voient dans cette conduite ujie bassesse, une lâcheté, un crime, c'est-à-dire ce qui est compris dans le seul énoncé de rhistorien, sont pires que la canaille! Cette accumulation de mensonges et d'injures, d'ailtant plus odieuse que l'audace semble ici de sangfroid, autorise à répondre, au nom de la morale universelle, ici foulée aux pieds, qu'au moment où Diderot écrivait, il n'y avait pas d'exemple que la canaille y même la plus vile, eût approuvé et consacré l'apologie d'unparricUie; m ais que, grâces à la lettre de Séuèque et à l'ouvrage de Diderot, il est de fait qu un philosophe écrivit à Rome cette apo* logie, et qu'un autre philosophe de la même trempe écrivit à Paris, au bout de dix-sept siècles, pour la consacrer. Je dis consacrer, car les conclusions de Didoroi sont que Sénèque ajàit ce gu'ily avait de mieux à faire, etn'apas craint le déshonneur pour remplir le devoir du sage en se sacrifiant à l'intérêt public. C'est là tout le fond du plaidoyer, qu'il fiaut encore suivre un moment, pour l'intérêt sacré des mœurs publiques, et la répression d'un mémorable scandale.

Rien ne révolte plus dans un sujet de cette nature que de laisser sans cesse la question pour s'attaquer aux personnes. Quand il s'agit de ce que Sénèque devait faire, Diderot vous demande toujours si vous Tauriez fait. C'est substituer à une discussion de morale une querelle personnelle ; et c'est tout ce que voulait l'auteur. Il nous dit fièrement :

« Qui a le droit d'accuser Sénèque ? » Tout le monde, pourvu qu'on prouve l'accusation.

LÀ BABPB. — TOME 1.

Depuis quand , lorsqu'il s'agit de principes généraux, exige-t-on des titres particuliers?

« Censeurs, vous. avez beau faire, je ne vous en croirai pas meilleurs. »

Sophiste, c'est de Sénèque qu'il s'agit, et non pas de ses censeurs, Cest son procès que vous instruisez, et non pas le leur; et qu'importe d'ailleurs l'opinion que vous aurez d'eux , quand la vôtre sur Sénèque suffit pour fixer celle qu'on doit avoir de votre jugement, et même de votre bonne foi?

Vous dites à un homme distingué par ses vertus (c'est ainsi que vous-même appelez Sacy ) , vous dites à cet homme de bien (comme l'appelle votre éditeur) :

Ce n'est pas dans le fond d'une retraite paisible, dans une bibliothèque, devant un pupitre, que l'on juge sainement ces actions-là. C'est dans l'antre de la bète féroce qu'il faut être , ou se supposer devant elle , sons ses yeux élincelants , ses ongles tirés , sa gueule entr'onverte et dégouttante du sang d'une mère. C'est là qu'i> faut dire à la béte : Tu vas me décliirer, je n'en doute pas; mais je ne

ferai rien de ce que tu me commandes Qu*il est aisé de

braver le danger d'un autre I etc. »

Sacy aurait pu répondre : Sophiste , un instant de réflexion, et vous vous ferez pitié à vous-même. Je n'ai pas parlé de ce que j'aurais fait devant la béte et devant ses ongles, et devant sa gueule; car il n'y a que Dieu qui le sache. J'ai parlé de ce que le devoir et la vertu prescrivaient de faire ; et je ne connais ni béte, ni ongles, ni gueule , qui ûo'we changer le moins du monde le devoir ni la vertu. Vous devez savoir apparemment ce qui appartient à l'un et à l'autre, puisque vous avez lu Votre Sénèque. Vous avez donc bien peu profité à son école , ou c'est un bien mauvais précepteur, puisque tout ce qui parait vous causer tant d'effroi ne lai parait pas même valoir la peine qu'on y pense ou qu'on y regarde. S'il était là, il vous dirait de votre béte, et dt ses ongles, et de ssi gueule : Quoi! ce n'est que cela? J'avoue qu'il n'a pas parlé de même devafU la béte ; mais cela prouve seulement contre lui , et non pas contre moi : cela prouve qu'on agit d'ordinaire en lâche quand on a parlé en fanfaron. C'est à vous maintenant à prouver que nous avons tort de condamner, au nom du devoir et de la vertu , la lâcheté qui se rend complice du crime, quand elle voit de près le danger qu'elle n'a su braver que de loin.

Et j'ajouterai que plus la jactance a été ridicule, plus la lâcheté est méprisable; que plus on a parlé haut de la vertu, plus on est bas quand on flatte le crime; que si Tigellin eût préconisé^ le meurtre

■ C'est Texpression du vertueux Sacy sur la lettre de Se-

COURS DE UTTÉBATVRE.

d' Agrippine, personne n*y aurait pris garde ; mais que la lettre de Sénèque fut un détestable exemple , parée qu'elle était un démenti solennel de sa doctrine et de ses écrits, et qu'elle autorisait à croire que la vertu en paroles n'engage à rien pour les actions. Et cependant, s'il n'y avait pas des bétes féroces qui commandent à la vertu l'inûimie des paroles ou celle du silence, sous peine de la vie, où seraient donc les dangers et les honneurs de la vertu ?

« Quel si grand avantage y avail^O pour to répMiqtie à ce que Sénèquo (Ùt égorgé plus t^t? »

■ U y en avait un très-grand , et pour la chose publique (car il n'y avait plus de répubUgue)^ et pour Sénèque : pour la chose publique, car on ne la sert jamais mieux qu'en apprenant à tous les citoyens à préférer le devoir à la vie, et la mort à l'opprobre ; pour Sénèque, car il valait mille fois mieux mourir quelques anâées plus t6t que de déshonorer sa vieillesse, son nom, sa place et ses écrits. Et je pourrais rétorquer la question avec bien plus de fondement. Quel si grand avantage y avait-il, à l'âge de Sénèque, et sous le règne de Néron , à sauver sa vie^' aujourd'hui aux dépens de son honneur, pour perdre demain la vie après avoir perdu l'honneur aujourd'hui?

« Il était utile de rester aa palais « ponr rempire, pour la fiuniUe de Sénèque, ponr nombre de bons citoyens. Après Tassassinat d'Agrippine, n'y avait^il plus de. bien kfaireP»

Ce moyen tient au moins vingt pages de développements plus ou moins frivoles et faux : c'est en morale un des plus pernicieux sophismes; et heureusement on peut le pulvériser en quelques lignes. 1<» Il est absurde de légitimer ce qui est coupable en soi, sous prétexte d'en tirer un bien : ce serait la subversion de tous les devoirs, et l'excuse de tous les crimes. Avec ce prétexte on pourrait «'associer à des brigands et à des assassins , pour empêcher une partie du mal qu'ils pourraient faire. Aussi est-ce un axiome reconnu qu'il n'est jamais permis de faire le mal pour produire un bien. 2"" Il est absurde de supposer, comme le fait Diderot , qu'on pût encore attendre que le dégoût de la débauche et la lassitude du crime amèneraient des Jours plus heureux,

nèqae; et, qnol qifen dlae Diderot, rezprenion est juste; sar, anonr que la mort d'AgrtppiDe est un coup de la >briune de Rome, c*est bien la précomeer; et Diderot lai-mâme avone qne penoorn ne doutait da genre de cette mort Cela n'empêche imb Pédltear de noos dire, dans une note, qne U$ cria d^indignaiûm des gens de bien retenHuent atf/o«iréThui MUT la Umbe de Sacy ; et cela vent dire seulement qne oeni qu) poussent œi crû d*indignaii«^ s'Imaginent quelquefob foire plus de tmit qnlls n*en font, et que , s'ils sont gent'de bien^ ce n'est pas tout k fait de la rnAme manière qne Sacy était homme de bien.

Quelle illusion insensée! Des Jours phts heureux sous le parricide et le fratricide Néron, encouragi par un sénat adulateur qui divinise ses forfaits I 8» Il estabsurde de penser queSénèque, soit comme instituteur, soit comme ministre, pût se flatter de conserver le moindre pouvoir, le moindre crédit sur Néron, après s'être fait l'apologiste de ses attentats. Néron avait assez d'esprit pour mépriser dès lors celui qui s'était à ce point avili lui-même. Sénèque aussi ne tarda pas à demander sa retraite , et n'y attendit pas longtemps la mort. Était-ce la peine de l'attendre à ce prif ? Quant à sa famille et à ses amis , moyen qui fournit encore trois ou quatre mortelles amplifications, une famille et desamif qui vous presseraient de vivre infâme, afin de vivre pour eux , auraient-ils le droit d'être écoutés?

Diderot cite cette objection proposée par ses adversaires :

« Les choses en étaient-eUes venues au point qa*U foDatt que le fils périt par sa mère , ou la mère par son fils ? CTesl une chose Invraisemblable. »

Mais lui , qui s'efforce d'établir cette affirmative , parce que l'apologie de Sénèque le mène tout naturellement, comme cela devait êure , jusqu'à l'apologie de Néron, il répond, lui, avec son audace tranchante:

c InvraUemMaMè pour vous, censeurs, mais non pas pour Tadte. »

Et moi, je lui réponds comme je suis toujours obligé de répondre : Vous mentez encore; et nonseulement ce que vous dites n'est pas vrai, mais tout le contraire du vrai, car ici l'opinion de Tacite est décidée et manifeste. C'est quand il mterprète le long silence de Sénèque et de Burrhus qu'il ne sait si c'était en eux conviction de leur impuissance ou de la nécessité de choisir entre la mort du fils et celle de la mère. Mais quand il parle en son nom , il est si loin de penser que les ressentiments d'Agrippine pussent opérer la moindre révolution, qu'il ne suppose pas même parmi les Romains quelqu'un assez imbécile ou assez crédule pour ajouter foi aux prétendus dangers de Néron. C'est ce que vous avez entendu tout à l'heure dans le récit de l'historien; et vous voyez comment Diderot , à soixante ans, lisait, entendait et mterprétait Tacite.

Peut-être avez-vous été surpris quand j'ai dit que la justification de Sénèque menait Diderot jus* qu'à celle de Néron. Mais je ne demande pas à en être cru sur mes parole^, écoutez les siennes :

« n y aurait Iroii grands pUUdoffers à foire : l'on ponr Sénèqne et Burrhus ; un second /NNcr iVéron « un troisième pour Agrippine. Hommes sensés, imaginez tout œ qnll

ANGtfiNS. — PHILOSOPHIE.

vous serait possible d'alléguer jpotir et contre les accusés, et difa»-BM)i quelle serait votre pensée. » ■

Qu'on me dise à présent si jamais tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes a été plus formellement mis en problème et en litige que dans ces trois grands plaidoyers^ proposés gravement par Diderot à Texamen des hommçs sensés, et dont le second est poub Néron. Tel est Fesprit de tous les ouvrages du même auteur : nulle part il n'a vu que des plaidoyers à faire pour et contre ; et ce dernier trait explique tout, en vous donnant la mesure de l'homme et celle de l'intérêt qu'il prenait à la morale et à la vérité. Tout ce qui avait pu vous frapper d'étonnement dans celui qui faisait l'apologie do Sénèque doit à présent vous paraître tout^ simple dans celui qui a proposé et ébauché celle de Néron.

Vous ne trouverez pas plus extraordinaire que Sénèque , auteur de la Lettre apologétique adressée au sénat après le meurtre d'AgrippIne, le soit aussi d'une Consolation à un Poly be afiranchi de Claude , sur laquelle Diderot lui-même s'explique ainsi :

« n fout en convenir : il est Incertain si Tanteiir de cet ouvrage se montre plus rampant et plus vil dans les éloges outrés qu'il adrasse k Mybe que dans les gatteries dégoûtantes qa'U prodigue à l'empereur. • '

J'en ooaviens : mais, après la Lettre, la Conso^ lotion semble si peu de chose que je n^n parlerais même pas, si ce n'était pour moi une sorte de devoir d'achever le tableau de X^phUosopkieprailquB de Sénèque, et de celle de ses apologistes.^Il y a même ici quelque chose de particulier, une progression dans les sophismes teliement maladroite , que les premiers et les derniers se détruisent mutuellement. D'abord, l'éditeur de la Grange avait vu si peu de jour à nier que cette Consolation fût de Sénèque, qu'il employait huit pages à en accuser la bassesse dans un Avertissement dont les premières phrases vont nous mettre au Mt de tout.

« Polybe était un des afliranchis de rempereor Claude; Sénèque lui adressa cette Consolation au commencement de la troisième année de son exil en Corse. Ce phUosophe était aJon âgé d'environ trente-néof ans, et n'avait encore composé que deux Traités, la Caiisolation à sa mère, et cdle à Marcia ; c'est du moins l'opinion des critiques , qui comptent cette Consolation à Polybe comme le troisiènie de ses ouvrages dans Tordre chronologique. Ce Polybe était un homme très-instruit , et qui occupait à la cour de Claude un emploi fort considérable, puisqu'il était seciétaire d'État. On ne doit pas être étonné que Sénèque, qui connaissail le poavoir de cet aifraaohi sur l'espiit de Claude , et qui avait avec raison plus de confiance dans l'humanité et la

< Page tes. OBmvres de 8énèq¥S, tome i, édition In-S*. Paris, chei Smith.

commisération d'un miniaire éclairé et homme de lettras lui-même, que dans celle des courtisans ordinaires , la plupart sans pitié pour les malheureux dontils n*ont plus rien à craindre ni à (»pérer, on ne doit pas être étonné, dis-je, que Sénèque ait cherché à se concilier adroitement la bienveillance de Polybe , et à s'en faire on appui auprès de l'empereur. Cette oonduiten'arien de répréhensîble , même quand Sénèque aurait un peu exagéré le mérite de son protecteur, ce dont nous n'avons aucune preuve. Hais

ce qui parait moiiM/ncUe à/ns^i/ler, c'est que , dans cette même letnre où II entreprend de consoler Polybe sur la mort de son frère, il prodigue à Claude, quHl n'aimait ni n*estimait, des flatteries outrées et d'autant plus ridicules, que ce prince imbécile ne rachetait ses vices par aucune vertu. Les ennemis de Sénèque lui ont reproché ces louanges excessives données^ un tffran dont la vie publique et particulière inspire autant de haine que de mépris. Mats ces reproches spécieux sont beaucoiii) trop sévères, et peut-être même if^tes. *

Mais qu'est-ce donc que ces ennemis de Sénèque ont pu dire de plus fort que ce même exposé de T'éditeurP Ici le fait seul est un jugement; et comment ce qui , de l'aveu de Fédlteur, n'est pas Jacile à Justifier, n'est-il plus que spécieux, et même injuste, d'une phrase à TautreP Cette contradiction si palpable et si choquante n'est encore rien près du plaidoyer qu'il va commencer, et dont les premiers moU, en vous offrant la même logique qu'a employée Diderot pour la Lettre apologétique , vous dispenseront d'en entendre davantage sur la Consolation à Polybe.

« Pour juger Sénèque, il faut se placer en idée dans la-^ituation oàilse trouvait alors, etc. »

L'éditeur noos envoie de là dans l'Ile de Corse, comme Didevot nous plaçait devant la bête. Jamais vous ne les tirerez de là ; jamais ils n'oât d'autre appréciation des devoirs de l'homme. Telle est leur philosophie , et vous concevez où elle peut mener. Je crois qi^e Sénèque était fort mal à son aise dans son exil de Corse; mais peut-être me permettrez-vous de ipppeler ce que j'ai eu occasion de dure d'Ovide dans un cas tout semblable. Je ne pensais nullement alors à Sénèque : je rendais seulement hommage à des principes imprescriptibles. J'excusais Ovide sur ses longues élégies et sur ses lamentations, que Gresset lui reprochait, et je me fondais sur ce que l'homme souÀant est toujours excusable d'être fadble, et qu'il faut plaindre la faiblesse, comme on admire la fermeté. Mais, comme il y a quelque différence entre la foiblesse et la bassesse, souvenez-vous que je le trouvais inexcusable dans ses abjectes adulations pour Auguste et Tibère, par la raison, disais-je, qu'on n*est jamais forcé d'être vil : et pourtant Auguste et Tibère lui-

même étaient beaucoup plus soseeptibles de louange que ce Claude, qui ne rachetaU ses vices par aucune vertu. C*C8t l'éditeur qui nous le dit, et qui trouve tout simple qu*on prodigue à cet imbécile tyran les flatteries les plus ridicules , dès qu'elles sont datées de Corse. Quant à Polybe l'affranchi , je le connais fort peu, et je laisse l'éditeur et Diderot s'accorder h^-dcssus comme ils le pourront. L'un n'a rien vu de répréhensiple^ même dans l'exagération des louanges, attendu que nous n'avons aucune preuve qu'elles soient exagérées : l'autre, qui va toujours devant lui sans s'embarrasser de rien ni de personne , affirme au contraire que ces louanges sont d'une exagération si extraordinaire, qu'elles ne peuvent être qu'une sanglante ironie. Pour V exagération, elle n'est pas douteuse, et ee Polybe ne nous intéresse pas assez pour vous rapporter ici ce qui est à faire vomir. Mais il faut vous "^ apprendre pourquoi Diderot veut que ce soit une ironie; et c'est ici la progression dont je vous parlais. L'éditeur, après avoir si longuement justifié cette Consolation, finissait par dire, avec une sorte de timidité, que Dion semble insinuer que l'ouvrage de Sénèque ne subsistait plus, parce que l'auteur lui-même en avait été honteux dans la suite, et l'avcUt effacé [stylo verso delevit). L'éditeur ajoutait de son cru' :

« Ce qui sigpifie.qa'il en retira toutes les copies qu'il put rassembler. »

Soit. Mais comment les retirer toutes? Cela est impossible. Il n'en infère pas moins que la Consolation que'nous avons, ou n'est pas celle de Sénèque, ou a été altérée par SuiUius; car les apologistes ne sauraient nulle part se passer de Suiilius. Us appellent aussi à leur secours Juste-Lipse, autre rempart de leur plaidoirie. Mais il est encore bien plus réservé que l'éditeur.

« n a douté plus d'âne fois que tout ce qu'il y a là de bas et d'abject fût de Sénèque; mais il est sûr aa moins 40'U n'y a que ses ennemis qui aient pu mettre an jour ce morcean : et peut-être Font-ils altéré. »

{Portasse et tnaculArunt.) L'intrépide Diderot se moque de tant de circonspection. Il restait un pas à faire, dit-il naïvement; et il le fait. L'écrit n'est pas de Sénèque * , et il le proiwe par un nouveau plaidoyer, dont la seconde partie détruit radicalement la première. D'abord il prétend que, la véritable Consolation ayant disparu (supposition gratuite, comme tout le reste) , on y a substitué une espèce de centon pris çà et là dans les écrits de Sén^ue. Il cite ensuite tout ce qu'il y a de plus dégoûtant en

> Page (ss, 8 88.

adulation, et soutient que Sénèque n'a pu écrira de pareilles sottises. Mais tout s'explique, selon lui , si la pièce n'est qu'une satire, une ironie, un persiflage, et il lui paraît impossible d'en douter. Mais alors comment celui qui n'a voulu que diffamer Sénèque par un écrit adulatoire s'y est-il pris s! maladroitement, qu'on ne pût y voir qu'une satire!

« Slla Consolation n'est qu'une satire , tout s'explique, et l'on ne peut plus reprocher à Sénèque l'amertume de rApocoloqaintose *. »

Quoi! cette Consolation est donc de Sénèque, comme l'Apocoloquintose! Eh, vous disiez tout à l'heure très-affirmativement qu^eile n'étcUt pas de fydl Que faut-il croire, et auquel des deux vous tenez-vous ?

« Ou Sénèque n'est point l'auteur de la Consolation à Polybe, on c'est une satire, ou Sénèque n'a point écrit Ylncucurbitation de Claude. »

Ledemier faitn'estpasdouteux, n'est pas contesté, et Vincucurbitatian est bien de lui ; et vous oubliez que la Consolation est, seloavous, une moquerie si évidente, que Polybe même n'aurait pu s'y tromper, et n'eût vu dans l'auteur qu'un insolent; et, selon vous encore, Sénèque ne pouvait pas être si maladroit : donc il n'a pas écrit la ConsoUUitm comme une satire. Tâchez de vous tirer de toutes ces contradictions.

« Quoil Sénèque aurait eu la bassesse d'adresser à Claude les flatteries les plus outrées pendant sa vie, et les plus cruelles invecUves après sa mortl C'était à faire Iratner dans le Tibre le dernier des esclaves. »

JYainez, si vous voulez, vous êtes bien le maître. Il est vrai qu'il ne fallait pas faire de Claude une citrouille, après en avoir fait un dieu, ni le mettre , lui et tous les siens , dans la boue , après s'y être mis devant lui. Mais pourtant cette Apocotoquintose est un morceau piquant et ingénieux, et je ne vois pas pourquoi vous voudriez l'ôter à Sénèque , faute de pouvoir la concilier avec la Consolation, Vous faites donc bien peu d'attention aux faits que vous rapportez vous-même? Vlncucurbi' tation est-elle plus facile à concilier avec VOraison fimèbre de Claude , que Sénèque dictait pour Néron, et que vous rappelez d'après Tacite? Est-il assez avéré qu'il traçait de la même plume, et au même moment, la satire et l'apothéose? Cette oraison funèbre ne laisse pas de vous embarrasser un peu.

« Si j'avais , dites-vous , un reproche à faire à Sénèque ,

> Ou métamorphose de Claude en citroaUle; proprement incucuHntaUo en latin. C'est noe satire de SéMqw, qali répandit après la mort de Claude. ,

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

oe ne serait pas d*aToir écrit VApocoloquintose , mais d'avoir composé l'Oraison funèbre. »

Soit; mais, bien résolu de ne lui jamais faire aucun reproche, essayez donc de Texcuser d'avoir fait les deux pièces. Vous savez ce qui arriva de l'Oraison funèbre : quoique prononcée par l'empereur, et d'abord écoutée patiemment, elle>S/rtre le sénat et le peuple, quand on entendit louer le bon jugement et la profonde politique de Claude. Il vous reste , à vous, de louer ici le bon jugement de Fauter, qui , à cequedit Tacite, avait soigné et poUeeXX» harangue.... Vous croyez , messieurs , que je plaisante : point du tout; et vous ne sauriez trop vous persuader que tout ce qu'on peut supposer ici en ridicule est toujours surpassé dans le grand sérieux de l'apologiste.

« Oui y Sénèqae avait mis beaucoup 4*art dans cette harangue ; c'est Tacite qui le dit : Multum ctUtus. »

Mais multwn cuUus signiGe un style soigné et poli, et non pas beaucoup d'art. Et enfin , quel est cet art?

a Une leçon énergique, Sénèqœ a prévu que sa harangue serait s\fjlée, et c'est comme s'il eut dit à son élève : Prince, entendez-vous? si vous gouvernez mal, c'est ainsi que vous serez traité lorsqu'on ne vous craindra plus. >f

Ce dernier trait est si subtilement imaginé , que Tauteur lui-même n'a pu s^empécher de s'en faire compliment. Il se fait dire :

« Vous êtes bien ingénieux pour justifier Sénèque. »

Mais il réplique modestement qu'il l'est beaucoup moins que les détracteurs pour le noircir. Cependant ne faut-il pas bien moins d'esprit pour ne voir que ce qui est dans les choses que pour y voir et y faire voir ce qui n'y est pas? C'est la di£férence entre l'apologiste et ceux qu'il appelle détracteurs; et oe n'est pas la peine de disputer sur la mesure d'esprit, car des deux côtés ce n'est sûrement pas le même esprit.

Il convenait à celui de Diderot d'attaquer la véritable vertu conune il avait défendu la fausse; et il fallait, pour couronner l'œuvre, immoler Thraséas à Sénèque. Thraséas , au milieu des adulations seoatorialea, exerçait la seule espèce de censure que comportât ce temps déplorable, celle du silence : à quoi auraient servi les paroles d'un seul contre tous ? Ce silence fut si bien entendu , qu'il devint le seul chef d'accusation que les délateurs intentassent contre lui, assez capital pour le forcer à se donner la mort. Mais il était arrivé qu'une fois il avait pris la parole sur une de ces affaires d'un intérêt subalterne que le despotisme impérial abandonnait à ce fan-

tôme de sénat. Les flatteurs à gages ne manquèrent P9S de lui reprocher d'avoir un avis sur la police des spectacles de Syracuse, quand il n'en donnait point sur les plus grandes affaires de l'empire. Il répondit,

« qu'en s'occupant de petites choses il montrait assez, pour l'honneur du sénat, qu'on n'aurait pas négligé les grandes , s'il eût été permis de s'en mêler. »

Ce qu'une pareille réponse renferme de sens et de courage ne peut échapper à personne, et je ne serais pas ^ensable d'y insister. Diderot sera, je le crois , le seul à demander si cette réponse frivole est digne d'un magistrat. S'il appelle frioole une réponse qui accusait si ouvertement ce qu'on voulait le plus dissimuler, la tyrannie , c'est qu'il veut que l'on fasse un crime à Thraséas d'être resté au sénat , vu qu'on ne trouve pas mauvais que Sénèque n'ait pas quitté la cour. Ses expressions même vont beaucoup plus loin, et font nettement l'éloge de l'un, et la condamnation de l'autre..

« Thraséas reste inutile dans un sénat déshonoré, et personne ne l'en blftmet Sénèque garde une place dangereuse et pénible , où il peut encore servir le prince et la patrie, et on ne lui pardonne pas ! Quels eenseura de nos actions ! quels juges !

Je réponds à Diderot pour la dernière fois, et je finis.

Non-seulement on ne blâmera point Thraséas, piais on lui doit des éloges. Le sénat était déshonoré, il est vrai , par ses paroles ; mais Thraséas n'y était pas inutile par son silence. Ce silence représentait l'opinion publique , qui ne pouvait plus avoir d'autre oi^ane. Thraséas pouvait , sans danger, rester chez lui comme bien d'autres : il y en avait à rester au sénat pour se taire seul au milieu des acclamations de la servitude ; il y en avait à expliquer son silence, comme il osa le faûre; et quand il n'y serait resté que pour en sortir une fois , comme on sait qu'il en sortit, c'en serait assez pour sa mémoire, comme ce fut assez pour sa perte. C'est quand on en vint jusqu'à lire dans le sénat cette infâme lettre qai vous a coûté six cents pages , que Thraséas se leva, et sortit , dit Tacite , se dévouant à la mortp mais sans rendre la liberté à un sénat esclave. Le militaire Thraséas , comme vous l'appelez, eut horreur d'entendre ce que le philosophe Sénèque n'eut pas honte d'écrire , et i'oreille de l'un eut plus de pudeur que la plume de l'autre. Je vous plains de ne l'avoir pas senti , et je conçois fort bien que vous n'ayez pas osé rapporter ce trait mémorable, qui m'apprend pourquoi Thraséas a encouru votre disgrâce. Son silence avait condamné Néron , et sa sortie du sénat condamnait Sénèque. Ainsi

Thraséas avait prononcé dès lors contre les sophistes (s*il pouvait s'en trouver) qui seraient capables de profos&t un grand plaidoyer pour le parridde, et d'en faire un très-grand pour Tapologiste.

Cependant Sénèque et Thraséas moururent tous deux de même , et si firent ouvrir les veines : c'est tout ce qu'ils eurent de commun; et cela prouve seulement qu'il y a un genre de tyrannie à laquelle on n'échappe pas plus en la flattant qu'en la bravant. Mais dans les mœurs de Rome, et surtout de ces t^mps-là, Jamais la résignation tranquille à une mort forcée n'a suffi pour caractériser la grandeur d'âme et le courage, U n'y avait point de force plus vulgaire : les exemples en sont Innombrables « et lés exceptions très-rares. Combien d'hommes méprisables et méprisés ont su mourir avec résolution dans ces temps-là, comme dans les nôtres I Mais il y a Id quelque chose de plus : depuis un certain temps , Sénèque , instruit que Néron cherdiait à se défaire de lui par le poison, ne se nourrissait plus que de fruits qu'il cueillait lui-même, et se désaltérait de l'eau de ses fontaines. Est-il bien difficile de se résoudre à quitter une semblable vie? Il peut n'être pas prouvé qu'il ait conspiré avec Pison , quoique cela soit aussi probable qu'indifférent; mais il est sûr qu'il dut avob* peu de peibe à mourir.

CHAPITR£.ni. — De» divers genres de nuérature

che% les anciens.

Ce qu'on appelle polyergie , ou littérature mêlée , nous paraîtrait peut-être avoir tenu autant de place chex les anciens que parmi nous , si l'art de l'imprimerie, qui conserve tout, nous eût transmis toutes leurs productions. Les polygraphes n'ont pas été rares parmi eux , et quelques-uns auraient pu lutter contre nos in-folio, si l'on en juge seulement parles titres nombreut des ouvrages de Pline, que nous avons perdus, mais dont un seul a suffi pour éterniser sa mémoire. Il y a cependant certains genres qu'on peut croire n'avoir pas été cultivés chez eux autant que chez les modernes; par exemple, celui des romans, si fécond de tout temps dans notre Europe. Le sujet delà plupart des nôtres, et d'ordinaire leur plus grand mérite , tient , comme celui de nos drames , aux peintures variées de la plus variée de toutes les passions, l'amour; et nous avons vu qae eette passion n'a point eu le même rang dans les écrits des Grecs et des Romains, comme elle ne l'avait point dans la société. D'ailleurs, il ne paratt pas que la gravité romaine se soit jamais accommodée de ces inventions fidl>u]euses qui sont le fond

phis ou moins diverdfié de tous les romans dbez toutes les nations. L'imagination des Grecs se piétait beaucoup plus à ces oompositions frivoles; et c'est d'eux qu'il nous en reste un certain nombre , telles que Théagéne et Charidée, Chérias el Coi- Urhoéy qui , pour la variété des aventures et des situations, ne le cèdent en r\ea à nos romandars modernes, mais où l'ondierdieralt en vain ces développements de sentiments passionnés ou délicats, et ces détails de caractères et de mœurs qui rdèvent pour nous le prix de ces sortes d'écrits, et en rachètent qudquefois la frivolité. L'auteur de ùaphnie et Chloé, Longus , a un autre mérite : c'est le seul qui ait eu un objet, et qui ait voulu foire un tableau, celui de cette espèce d'innocence des mœurs pastorales, mêlée sans cesse à ce premier instinct qui entraîne un sexe vers l'autre. Ses deux jeunes bergers ont une naïveté qui n'est pas sans intérêt ; mais celle des images et des expressions va jusqu'à la licence, et rend la lecture de ce livre assez dangereuse pour être particulièrement interdite à la jeunesse, quand même il ne serait pas reçu en principe qu'une jeune personne , comme a dit Rousseau, no doit point lire de romans ; et l'on peut ajouter, surtout le sien, à coup sûr le plus contagieux de tous.

Parmi les Latins, on ne connaît guère qu'Apulée qui nous ait laissé un roman, l'Ane d'or, assez étrangement composé de morale et de magie, et dont la latinité, fort mauvaise, est celle du moyen âge. Mais l'épisode de V Amour et de Psyché a eu un succès général, et a enrichi notre théâtre lyrique. Si Apulée est l'inventeur decette charmante fable , qui seule a fait vivre son ouvrage et son nom, cet auteur avait en ce genre une imagination digne de l'andenne Grèce.

Dans l'érudition et dans la critique, il est juste de distinguer Denysd'Halicamasse, dont nous avons déjà rappdé les travaux dans l'histoire. Médiocre dans le style et dans la narration, il a, dans ses Aniiqtdtés romaines, un mérite particulier, qui fait regretter davantage ce qu'on en a perdu; c'est d'être de tous les anciens celui qui a répandu le plus de lumière sur les premiers sièdes de Rome, et travaillé avec plus de succès à concilier les diverses traditions , et à édaircir l'un par l'autre les premiers annalistes qu'elle ait eus, de manière à fonder la certitude historiqbe. Il avait passé vingt ans à Rome du temps d'Auguste, et avait été à portée d'y amasser les matériaux de son ouvrage, et de recueillir des instructions et des autorités. Il suit, comme Tite-Live, les quatre auteurs les plus accrédités pour l'histoire des premiers âges de Rome, Fabius

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