‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 5 sur 88 · CHAPITRE II. --Analyse du Traite du Sublime de Longin · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. --Analyse du Traite du Sublime de Longin

Si quelque chose semble se r^user à toute analyse, et même à toute définition, c*est sans doute le sublime. En effet, comment définir ce qui ne peut jamais être préparé par le poète ou l'orateur, ni prévu par ceux qui lisent ou qui écoutent; ce qu'on ne produit que par une espèce de transport; ce qu'on ne sent qu'avec enthousiasme; enfin ce qui met également hors d'eux-mêmes , et l'artiste qui compose, et la multitude qui admire? Comment rendre compte d'une immense impression qui est à la fois la plus vive et la plus rapide de toutes? et quelle explication n'est pas aussi froide qu!insufflsante, lorsqu'il s'agit de développer aux hommes ce qui a si fortement ébranlé toutes les puissances de leur flme? Qui ne sait que dans tous les sentiments extrêmes il y a quelque chose au-dessus de toute expression, et que , quand notre âme est émue À un certain degré , c'est pour elle une espèce de tourment de ne plus trouver de langage? S'il est reconnu que la faculté de sentir s'étend fort loin au delà de celle d'exprimer, cette vérité est surtout applicable au sublime , qui émeut en nous tout ce qu'il est possible d'émouvoir, et nous donne le plus grand plaisir que nous puissions éprouver, c'est-àdire la jouissance intime de tout ce que la nature a mis en nous de sensibilité.

Lorsque nous venons d'entendre une belle scène, un beau discours, un beau morceau de poésie, si quelqu'un venait nous demander pourquoi cela nous a fait plaisir, pourquoi nous avons applaudi , chacun de nous, suivant ses connaissances, pourrait rendre compte de son jugement, et louer plus ou moins dans Touvrage l'ensemble ou les détails , les pensées, la diction, l'harmonie, enfin tout ce que l'art enseigne à bien connaître, et le goût à bien apprécier. Mais lorsque le vieil Horace a prononcé le fameux qu'il mourûê , lorsqu'à ce mot les spectateurs ont jeté tous ensemble le même cri d'admiration, si quelqu'un venait leur demander pourquoi ils trouvent cela si beau , qui est-ce qui voudrait répondre à cette étrange question? et que pourrait-on répondre , si ce n'est : Cela est beau, parce que nous sommes transportés ; cela est beau , parce que nous sommes hors de nous-mêmes ? Oufuid le grand Scipion , accusé par les tribuns, parut dans l'assemblée du peuple , et que , pour toute défense ,

il dit : Romains, Uya vingt ans qu^à pareil jour je vainquis Annibal, et soumis Carthage ; allons au Capitole en rendre "grâces aux dieux; un cri général li'éleva , et tout le monde le suivit. C'est que Scipion avait été sublime , et qu'il a été donné au sublime de subjuguer tous les hommes.

Le sublime dont je parle ici est nécessairement rare et instantané; car rien de ce qui est extrême ne peut être commun ni durable. C'est un mot , un trait, un mouvement, un geste, et son effet est celui de l'éclair ou de la foudre. Il est tellement indépendant de l'art qu'il peut se rencontrer dans des personnes qui n'ont aucune idée de l'art. Quiconque est fortement passionné, quiconque a l'âme élevée , peut trouver un mot sublime. On en connaît des exemples. C'est une femme d'une condition commune qui répondit à un prêtre, à propos du sacrifice d'Isaac, ordonné à son père Abraham : Dieu n'aurait jamais ordonné ce sacr{fice à une mère.

Ce mot est le sublime du sentiment maternel. Il y a plus : le sublime peut se rencontrer même dans le silence. Ce fameux ligueur, Bussy-Leclerc, se présente au parlement, suivi de ses satellites. Il ordonne aux magistrats de rendre un af rêt contre les droits de la maison de Bourbon , ou de le suivre à la Bastille. Personne ne lui répond, et tous se lèvent pour le suivre. Voilà le sublime de la vertu. Pourquoi ? c'est que nulle réponse ne pouvait en dire autant que ce silence ; car sans prétendre définir exactement le sublime (ce que je crois impossible) , s'il y a un caractère distinctif auquel on puisse le reconnaître, c'est que le sublime, soit de pensée, soit de sentiment , soit d'image, est tel en lui-même, que rimagination, l'esprit, l'âme, ne conçoivent rien au delà. Appliquez ce prindpe à tous les exemples , et 11 se trouvera vrai. Ce qui est beau , ce qui est grand , ce qui est fbrt , admet le pkis ou le moins. Il n'y en a pas dans le sublime. Essayez d'imaginer quelque chose que Scipion "eût pu dire au lieu de ce qu'il a dit; substituez quelque discours que ce soit au silence des magistrats, et toujours vous resterez au^lessous. Mettez-vous dans la situation du vieil Horace, et cherchez ce que peut imaginer le sentiment le plus exalté du patriotisme et de l'hour neur, et vous ne concevrez rien aurdessus du qu'a mourût. Rappelez-vous une autre situation, celle d'Ajax, qui, dans le moment où les Grecs plient devant les Troyens , que Jupiter protège , se trouve enveloppé d'une obscurité affreuse qui ne lui permet pas même de combattre; et cherchez ce que l'audace orgueilleuse d'un guerrier au désespoir peut lui suggérer de plus fort : Timaginatiou même.

«LNCIENS. — POESIE.

qui est si vaste, ne vous fournira rien au-dessus [ de ce vers si souvent cité :

Grand Dlea , rends-ncNis le Jour et combats oontra Dooê '.

Observons, en passant, que c'est la Mothe qui a resserré ainsi en un seul vers les trois vers de VlHade^ que Boileau a traduits plus littéralement par ces deux-ci :

Grand Diea ! chasse la nuit qui nous couvre les yeux , Et oombats contre nous à la clarté des tteux.

Tai parlé de ces mouvements produits par un instinct sublime. En voici un exemple singulier, arrivé dans le dernier siècle. Un lion s'était échappé de la ménagerie du grand-duc de Florence et courait dans les rues de la ville; L'épouvante se répand de tous côtés, tout fuit devant lui. Une femme qui emportait son enfant dans ses bras le laisse tomber en courant. Le lion le prend dans sa gueule. La mère, éperdue, se jette à genoux devant Tanimal terrible, et lui redemande son enfant avec des cris déchirants. Il n'y a personne qui ne sente que cette action extraordinaire, qui est \e dernier degré de régarement et du désespoir; cet oubli de la raison, si supérieur à la raison même; cet instinct d'une grande douleur qui ne se persuade pas que rien puisse être inflexible , est véritablement ce que nous appelons ici le sublime. Mais ce qui suit est susceptible de plus d'une explication. Le lion s'arrête, la regarde fixement, remet l'enfant à terre sans lui avoir fait aucun mal, et s'éloigne. Le malheur et le désespoir ont-ils donc une expression qui se fait entendre même aux bêtes farouches ? On les connaît capables des sentiments qui tiennent à l'habitude , et l'on cite beaucoup de traits de leur attachement et de leur reconnaissance. Mais ici cette mère, pour arrêter la dent de l'animal féroce, n'avait qu'un moment et qu'un cri. Il fallait qu'il entendit ce qu'elle demandait, et qu'il fût touché de sa prière; et il l'entendit, et il en fut touché. Comment.' Cest ce qui peut fournir plusieurs réflexions sur la correspondance naturelle entre tous les êtres animés, mais qui ne sont pas de mon sujet. Je reviens.

Sur tout ce que j'ai dit du sublime, la première question qui se présente est celle-ci : Puisqu'il ne peut être ni défini ni analysé, qu'est-ce donc qu'a fait Longin dans son Traité duSublimef C'est qu'il n'a pas voulu traiter de celui-là, mais de ce que les rhéteurs appellent le style sublime, par opposition au style simple, et au style tempéré, qui tient le milieu entre les deux; le style qui convient aux grands sujets , aux sujets élevés , à la poésie épique , dramatique, lyrique; à l'éloquence judiciaire, déli-

' Ut grec dit : « Et fais-nous périr même , si tu veux , pourvu «que et loit au grand Jour. «

bérative ou démonstrative, quand le sujet est susceptible de grandeur, d'élévation , de force , de pa* thétique. C'est ce que l'examen même du Traité de Longin peut prouver avec évidence. Ce n'est pourtant pas Topinion de Boileau ; mais il a été refuté sur cet article par de savants philologues , entre autres, par Gibert, dans le Journal des Savants. Ce qui a pu l'induire en erreur, c'est qu'en effet il y a quelques endroits deLonginqui peuvent s'appliquer à Tespéce de sublime dont je viens de parler, et quelques exemples qui s'y rapportent; mais la suite et l'ensemble du Traité font voir que ces exemples ne sont cités que comme appartenants au style sublime, dans lequel' ils entrent naturellement. On pourra demander encore comment l'objet de ce Traité peut donner matière au doute et à la discussion , puisqu'il semble que l'auteur a dâ commencer par déterminer d'une manière précise ce dont il allait parler. Le commencement de l'ouvrage va répondreà cettequestion. 11 suffit d'avertir auparavant qu'il existait du temps de Longin un Traité du Sublime, d'un autre rhéteur nommé Cecilius , Traité qui a été entièrement perdu , et quf ne nous est connu que par ce qu'en dit Longin. Voici comme s'exprime celui-ci dans Fexorde de son ouvage , qu'il adresse au jeune Terentianus, son disciple et son ami :

« Tous savez , mon cher Terenfianus , qu'en examinant ensemble le Uvre de CeciUus stur le sublime, nous avons trouvé que son style était an-dessous de son sujet , qu'il n'en touchait pas les points principaux , qu'enfin il n'atteignait pas le bat que doit avoir tout ouvrage , celui d'être utile à ses lecteurs. Dans tout traité sur l'art, il y a deux objets à se proposer : de faire connaître d'abord la chose dont on parle ; c'est le premier article : le second pour l'or* dre, maisJe premier pour l'importance, c'est de faire voir les moyens de réussir dans la chose dont on traite. Cecilius s'est étendu fort au long sur le premier, comme s'il eût été inconnu avant lui, et n'a rien dit du second. Il a expUqué ce que c'était que le sublime , et a négligé de nous apprendre comment on peut y parvenu*. »

Longin part de là pour s'autoriser à passer trèslégèrement sur la nature du sublime; et parlant à Terentianus comme à un jeune homme très-instruit :

tt Je me crois dispensé, continue't-il , de vous montrer que le sublime est ce qu'il y a de plus élevé et de plus grand dans les écrits , et que c'est principalement ce qui a bnmortalisé les meilleurs écrivains. »

Il prouve ensuite, suivant la méthode des philosophes et des rhéteurs, qu'il y a un art du sublime; il spécifie les vices de style qui lui sont le plus opposés; et, après cette espèce d'avant-propos, il entre en matière, et assigne les sources principales du sublime , qui sont , selon lui , au nombre de cinq.

ao

COURS DE UTTÉRATUp:.

Mais avant de le suivre dans le cours de son ouvrage, il convient de dire un mot de Fauteur.

Longin était né à Athènes , et florissait vers la fin du troisième siècle de notre ère. C*était Thomme le plus célèbre de son temps pour le goût et Téloquence, et la lecture du seul Traité qui nous reste de lui suffit pour justifier cette réputation. U y règne un jugement sain, un style animé, et un ton d'éloquence convenable au sujet. La fameuse Zénobie, reine de Palmyre, qui lutta si malheureusement contre la fortune d'Aurélien, avait fait venir Longin à sa cour, pour prendre de lui des leçons de langue grecque et de philosophie. Découvrant dans son mattre des talents supérieurs, elle en avait avait fait son principal ministre. Lorsque, après la perte d'une grande bataille qu'elle livra aux Romains, elle fut obligée de se renfermer dans sa capitale, et reçut d'Aurélien une lettre qui l'invitait à se rendre, ce fut Longin qui l'encouragea à se défendre jusqu'à l'extrémité , et qui lui dicta la réponse noble et flère que l'historien Vopiscus nous a conservée. Cette réponse coûta lavie à Longin. Aurélien, vainqueur, maître de la ville de Palmyre et de Zénobie, réserva cette reine pour son triomphe, et envoya Longin au supplice. Il y porta le même courage qu'il avait su inspirer à sa reine, et sa mort fit autant d'honneur à sa philosophie que de honte à la cruauté d'Aurélien. U avait fait quantité d'ouvrages dont nous n'avons plus que les titres. Us roulaient tous sur des objets de critique et de goût. La traduction de son TraUé du SubHme par Boileau n'est pas digne de cet illustre auteur : elle manque d'exactitude, de précision et d'élégance, et je n'ai pu en faire que peu d'usage. Ce n'est pas qu'il ne sût bien le grec; mais s'étant mépris sur le but principal de l'ouvrage , il est obligé souvent de faire violence au texte de l'auteur pour le ramener à son sens : on sait d'ailleurs que sa prose est en général fort au-dessous de ses vers; elle est lâche, négligée et incorrecte, quoique dans plusieurs préfaces, et dans les réflexions qui suivent sa traduction , il y ait eneore des endroits où l'on retrouve le sel de la satire, et ce sens droit qui le caractérisait partout.

Ce que nous avons vu de l'exorde de Longin , fait apercevoir déjà qu'il ne s'agit point de ce sublime proprement dit, dont j'ai parlé jusqu'ici. Comment pourrait-il dire, en ce sens, qu'il y a un art du sublime? Cela ne saurait se supposer d'un homme aussi judicieux qu'il le paraît dans tout le reste. On peut, avec du talent, apprendre à bien écrire; mais certes, on n'apprend pointa être sublime. Le titre littéral de son ouvrage est ^ de la Sublimité; ce qui doit s'entendre naturellement de la perfection du

genre sublime. Voici les cinq choses principales qui , selon lui , peuvent y conduire : une audace heureuse dans les pensées, l'enthousiasme de la passion, l'usage des figures , le choix des mots ou l'élocution, et ce que les anciens appelaient la composition, c'est-à-dire larrangement des paroles, relativement au nombre et à l'harmonie. Qui ne voit que ce sont là les cinq choses qui forment la perfection d'an ouvrage, mais, qu'elles peuvent s'y réunir toutes sans qu'il y ait un trait de ce sublime qui transporte tous les hommes avec un seul mot, tandis qu'au contraire ce ^eu\ mot peut se trouver dans un ouvrage qui n'aura d'ailleurs aucun mérite? citons des exemples. Britannicus est assuré ment un des plus beaux monuments de notre langue. U y a des morceaux d'un style sublime, entre autres, le discours de Burrhus à Néron. Il n'y a rien cependant qui produise le même effet d'admiration que cet endroit de la Médée de Corneille (pièce très-mauvaise de tout point), que l'on a toujours cité parmi les traits sublimes de ce grand homme :

Poar voir ta quel état le tort toos afiéduite! Votre payi vous balt , votre époux est sans foi. Dans an si grand revers , que vous reste-il?

Moi.

Moi, dia-J^t ^ ^^ 9uist,

Des gens difficiles ont prétendu que ce dernier hémistiche affaiblissait la beauté du moi. Cestse tromper étrangement : bien loin de diminuer le sublime , il l'achève; car le premier nurf pouvait n'être qu'un élan d'audace désespérée, mais le second est de réflexion; elle y a pensé, et elle insiste ; moi, diS'Je, et c'est (usez. Le premier étonne, le second feit trembler quand on songe que c'est Médée qui le prononce.

Et dans Nicomède, tragédie d'ailleurs si défoctueuse et si souvent au-dessous du tragique * , quand le timide Prusias dit à son fils,

Je veux mettre d'aooord Tamour et la nature, Être père et mari dans cette oopjODCture,

Micomède lui répond ,

Seigneur, voulez-Tous bien vous en fier à mol? ne soyez Tun ni l'autre.

PRUftl48.

Et que dois-Je être?

llol.

Ce mot senlde roi, dans la situation , dit tout ce qu'il est possible de dire. On ne peut rien concevoir au delà : c'est le sublime de la pensée. Celui de l'expression s'ofifre encore dans une de ces pro-

* u y aurait beaucoup à dire sur le dédain de la Harpe et de Voltaire pour un ouvrage que des beautés d*un ordre supérieur ont maintenu en possession de la scène , et qui n*y manque Jamais son effet Vovez le Répertoire de la Littérature ancienne et moderne, XIX, p. 169.)

ANCIENS. — POÉSIE

da grand Corneille, où il n'est gran^que dans un seul endroit : je veux dire Oihon.\U est question de trois ministres pervers qui se disputaient les dépouilles de Fempire romain sous le règne passager du vieux Galba.

On les voyait toos tioii s^empresser sous un mAltra Qui » chargé d'an long âge, a pea de temps à refera ; Et tons trois à Penvi s^empresser ardemment A qui dévorerait oe règne d*an moment

Dévorer un régne ! quelle effrayante énei^ie d'expression! et cependant elle est claire, juste, et natareile : c*est le sublime.

Longin ne prend guère ses exemples que dans les meilleurs écrivains, dans Homère, dans Sophocle , dans Euripide , dans Démosthènes, parce qu'il cherche des modèles de style. S'il eût voulu ne citer que ees traits sublimes qui se présentent quelquefois, même dans les auteurs du second rang, il en edt trouvé plus d'un dans les tragédies de Sénèque;

par exemple, ce vers de son Thyeste, vers traduit littéralement par Crébillon. Atrée, au moment où Thyeste tient la coupe remplie du sang de son fils , lui dit avec une joie féroce :

Méoounals-ta œ sang?

Je reconnais mon frère,

répond ee père infortuné ; et il ne peut rien dire de pins fort. Dans ses autres ouvrages , ce même Sénéque, si rempli d'es|Hrit et de mauvais goût, et qu'il est si jnste d'admirer quelquefois et si difficile de lire de suite, n'a-Ml pas de temps en temps des traits frappants, et plusfiréquemmentqueCioéron? Celui-ci a des morceaux sublimes , c'est-à-dire , d'une élévation et d'une force soutenues : Sénèque a des traits de ce sublime qui brille comme l'éclair. Et je préfère de beaucoup , quoi qu'on en ait voulu dire, Cicéron à Sénèque, parce que l'éclair le plus brillant me ptoft beaucoiq» moins qu'un beau jour, et parce que j'aime les plaisirs qui durent.

Ne cherchons donc point à sofunettie à aucun art, à aucune recherche , ce qui ne peut être qu'une rencontre heureuse et , pour ainsi dire , une bonne fortune du génie, laquelle même arrive quelquefois à d'autres qu'à lui. Cependant plusieurs écrivains ont cherché à le définir. Je vais rassembler plusieurs de ces définitions : on jugera.

Voici d'abord celle de Despréaux, dans ses réflexions sur Longio ; car il était juste que dans son système il cherchât à suppléer Longin , qui n'a point défini , attendu que , voulant parler du style sublime , de ce qu'il y a, comme il vient de nous le dire, de plus élevé, de plus grand dans le discours, il trouvait Inutile de répéter ce que tous les rhéteurs avaient dit avant lui.

« I^ soblime est une certaine force du discours propre '

à élever et à ravir l'âme, et qui provient, ou de la grandeur de la pensée , ou de la magnificence des paroles , on du tour harmonieux , vif et animé de Texpression , c'est-à-diA - d'une de ces choses regardées séparément , ou , ce qui fait le parfait sublime , de ces trois choses jointes ensemble. »

Cette définition, quoique assez longue pour s'appeler une description , ne m'en paraît pas meilleure. Je ne saurais me représenter le sublime comme une certaine force au (^scours , ni comme un tour harmonieux, vif et animé. Il y a tant de choses où tout cela se trouve, sans qu'on y trouve le sublime! Ce que je vois de plus clair ici, c'est la distinction des trois genres de sublime, empruntée des trois premiers articles de la division de Longin , celui de pensée, celui de sentiment ou de passion , celui des figures ou images : mais une division n'est pas une définition.

En voici une autre de la Mothe, dans son Discours sur l'Ode :

« Le sublime n'est autre chose que le vrai et le nouveau réunis dans une grande idée , exprimée avec élégance et précision. »

Ce qui convient à tout ne distingue rien. Le vrai doit se trouver partout; le nouveau peut très-souvent n'être point sublime , et l'élégance n'entre point nécessairement dans l'idée du sublime. Le moi de Médée et le qu'il mourût du vieil Horace n'ont rien d'élégant, non plus que ce trait de la Genèse, cité par Longin à propos du sublime de pensée : Dieu dit. Que la lumière soit, et la lumière fut. Huet a fait une longue dissertation pour prouver que ces paroles n'étaient point sublimes ; mais comme il est impossible de donner une plus grande idée de la puissance créatrice, il faut que Huet nous permette d'être de l'avis de Longin.

Troisième définition ou description : celle-ci est de Silvain ,-qui a fait un Traité du Siélime, adressé au traducteur de Longin , et dans lequel il y a beaucoup plus de mota que d'idées.

« Le saUime est un discours d*mi tour extraordinahe. »

( On serait tenté de s'arrêter là ; car, de tout ce que nous avons cité jusqu'ici de sublime, il n'y a rien qui soit d'un tour extraordinaire^ et qui ne soit même d'un tour extrêmement simple, si ce n'est l'expression de dévorer un régne : mais poursuivons : )

« qui , par les plus nobles images et les plus gnunis sentiments, dont il foit sentir toute la noblesse par ce tour même d'expression, élève l'âme au-dessus de ses idées ordinaires de grandeur, et qui, la portant tout à coup à ce qu'n y a de plus élevé dans la nature , la ravit et lui donne une haute idée d'eUe-même. »

Sd

COURS DE UTTERATURE.

U n*y a de bon dans totit cela que les derniers «aots exactement copiés de I^ngin , qui marque avec raison comme un des effets du sublime, de donner à ceux qui l'entendent une plus grande idée d'euxmêmes. Cette penséei, aussi juste qu'heureuse, semble déplacée dans le long verbiage de Silvain.

Quatrième définition : elle est de M. de Saint- Marc, homme de lettres fort instruit, qui a commenté utilement Boiieau et Longin , mais dont le goût n'est pas toujours sûr.

« Le sablime, dit-0, est rexpression courte et vive de tout ce qu'il y a dans une Ame de plus grand, de plus magnifique , et de plus superbe- »

Cette définition , plus courte et plus claire que les autres, ne laisse pas d'avoir du vague et des inutilités; caraprès divoitéitee qu'il y ade plus grand dans une âme, ajouter ce qu*i/ y a de plus magni- Jique, n^est-ce pas dire deux fois la même chose, puisque magn(fique,en cet endroit, ne peut signifier que grand? Au reste, il a mieux saisi que les autres ridée du sublime, en ce quMl le présente comme le plus haut degré de grandeur; mais il commet la même faute que la Mothe, qui, dans sa définition, ne compte pour rien le pathétique , genre de sublime qui en vaut bien un autre.

Deux écrivains également célèbres , quoique dans des genres bien différents, Rollin et la Bruyère, ont aussi parlé du sublime, et ni l'un ni l'autre n'a cherché à le définir. Le premier, dans son Traité des Études y composé principalement pour les jeunes gens, mais dont je conseillerais la lecture à tout le monde , est conduit , par son sujet , à parler de cette division des trois genres d'éloquence que j'ai déjà indiqués ci-dessus, le simple, le tempéré, le sublime. Quand il en est à celui-ci, il se contente d'extraire de Longin ce qu*il y a de plus pit>pre à marquer les différents caractères du sublime. Quant à l'objet particulier du Traité de Longin , il s'abstient de prononcer, mais de manière à faire entendre qu'il n'est pas de l'avis de Despréaox. Pour lui , regardant ces distinctions délicates comme peu essentielles à son objet, il prend un parti fort sage.

« Sans entrer, diC-fi , dans nn examen qui souffre plusieurs difficultés, je' me contente d'avertir que par le sublime j'entends id également celui qui a plus d'étendue et se trouve dans la suite du discours , et celui qui est plus court et ooDsiAte dans des traits vifs et frappants, parce que dans l'une et l'autre espèce je trouve également une manière de penser et de s'exprimer avec noblesse et gnfiideur, qui fait proprement le sublime.... Il y a dans Démosthènes , dans Cicéron, beaucoup d'endroits fort étendus, fort amplifiés, et qui sont pourtant très-sublimes, quoique la brièveté ne s'y rencontre point. »

Qp peut conclure de ce passage que le judicieux Rollin , sans vouloir contredire ouvertement Des* préaux, s'est pourtant rapproché de Longin, en ne voyant dans le sublime que ce qu'il y a de plus relevé et de plus grand dans la poésie et dans l'é*loquence.

Écoutons maintenant la Bruyère, mais souvenons-nous que la concision abstraite de son style nous éclairera moins qu'elle ne nous fera penser.

« Qu'est-ce que le sublime? n ne parait pas qu'on l'ait défini. Est-ce une figure ? Natt-il des figures , ou du moins de quelques figures ? Tout genre d'écrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands sujets qii! en soient capables ' ? Peut-il briller autre cbose dans ï'églogue* par exemple» qa'un beau naturel, et dans les lettres familières , comme dans les conversations , qu'une grande délicatesse; ou plutôt le naturel et le délicat ne sonl4ls pas le sublime des ouvrages dont ils sont la perfection? »

Si j'osais prendre sur moi de répondre aux questions de la Bruyère, je dirais : Le sublime n'est point une figure, et n'a nul besoin de figures : cent exemples le prouvent. A l'égard des genres d'écrire qui peuvent le recevoir^ c'est au bon sens à décider, en suivant la grande règle des convenances. Il serait facile de dire quels sont les genres où il entre le plus naturellement, mais pas si aisé de dire ceux qui l'excluent absolument. On ne peut pas prévoir toutes les exceptions. Qui empêche que dans la conversation ou dans une lettre on ne place un mot sublime ? Cela dépend do sujet de la lettre et de la conversation» Mais je ne crois pas, pour répondre à la dernière question , que la perfection des petites choses puisse jamais s'appeler le sublime. Il continue :

« Le sublime ne peint que la vérité, mais en un sujet noble; U la peint tout entière dans sa canse ou dans son efiét ; il est l'expression ou l'image la plus digne de cette vérité.... Il n'y a même entre les grandsgénies que les plus élevés qui soient capables do sublime. »

Oui , du sublime soutenu , de ce que nous appelons style sublime , tel que celui d'AthaUe et de Bruim; mais pour le sublime de trait , je crois avoir démontré le contraire *.

Après avobr fait cette excursion chez les modernes qui ont parlé du sublime, il est temps de retourner à Longin, qui, sans avoir voulu le définir précisément, en expose aved beaucoup de justesse les différents caractères , et en trace vivement les effets.

' Mot impropre. H fUlait dire, qui en soient $ufceptibles. Capable signifie qui est en état de faire, et se dit des personnes; êuteepUbU signifie qui peut reœvoiv, et se dit des choses.

* Toutes ces définitions du sublime sont un peu vagues; on a mis depuis dans cette recherche plus de méthode philosophique. Voyez Blaire, Borcke, Rant, etc.

ANCIENS. — POÉSIE

« La ainçle penoaaSon, dlt-fl , fett sur DOQft une imt>re8- ' tksL agréaUe , à laquelle nous noos laissons aller Tolontai» remeot : mais le sublime exerce sur nous une puissance irrésislible : il nous commande comme un maître; il nous terrasse comme la foudre.

« Natarellemenl notre âme s*élè?e quand elle entend le sublime. Elle est comme transportée au-dessus d'elle-même, et se remplit d'une espèce de joie orgueilleuse, comme si elle avait produit ce qu'elle vient d'entendre. »

Voilà sans doute parler dignement du sublime. U ajoute :

« Cela est grand, qui laisse à l'esprit beaucoup à penser, qui fait sur nous une impression que nous ne pouvons pas repousser, et dont nous gardons un souvenir profond elinetËicable. »

Remarquons que l'auteur se sert indifféremment des mots.de grand , de sublime, et de plusieurs autres analogues, pour «primer la même idée : nouvelle preuve de la vérité du sens que nous lui donnons ici. Une plus forte encore, c'est qu'à l'endroit où i! distingue les principales sources du sublime ,

« Je suppose, dit-il, pour fondement de tout, le talent de râoquenoe, sans lequel il n'y a rien. »

U en résulte que ce dont il traite ici n'est que la perfection de ce talent , dont la nécessité lui parait indispensable.

Pour ce qui riegarde les deux premières sources du sublime, l'élévation des pensées et l'énergie des sentiments et des passions , il avoue très-judicieusement que ce sont plutôt des dons de la nature que des acquisitions de Fart. Il reprend avec raison Cecilius de n^avoir pas fait entrer le pathétique»dans les différentes espèces de sublime.

« Il s'est bien trompé, dit-il, s'il a cru que, l'im était étruger à l'autre. J'oserais affirmer avec oonflance qu'U 0*7 a rien de si grand dans l'éloquence qu'une passion fo^ tement exprimée et maniée à propos ; c'est alors que le discours monte jusqu'à l'enthousiasme , et ressemble à Tinspîntion.»

Il revient sur ce qu'il a dit de cette disposition au grand qu'il faut tenir de la nature.

« On peut cependant la fortifier et la nourrir par l'babitode de ne remplir son âme que de sentiments honnêtes et noUes. Il n'est pas possible qu'un esprit toi^ours rabaissé vers de petits objets produise quelque chose qui soit digne d'admiration et fait pour la postérité. On ne met dans ses écrits que oe qu'on puise dans soi-même , et le sublime est pour ainsi dire le scm que rend une grande âme. »

J'avoue que , de tout ce qui a été dit sur ce sujet , oe trait me paraît le plus heureux.

Cest dans Viliade que Longin choisit le plus volontiers ses exemples des grandes idées et des grandes images : car il paraît les considérer comme provenant de la même source, la faculté de concevoir

LA HAIPS. — TOn 1.

fortement. On n'est pas étonné de cette préférence quand on connaît Homère, de tous les poètes le plus riche en ce genre , surtout pour qui peut entendre sa langue; car, il faut bien en convenir, Boileau lui* même , quoique les différents morceaux qu*il a traduits en vers soient la partie la plus estimable de son ouvrage, affaiblit un peu Homère en le traduisant. Cest pourtant sa version que je vais mettre sous vos yeux. Qui oserait se flatter d'en faire une meilleure? Mais auparavant je donnerai la traduction littérale des vers grecs , afin qu'on puisse mieux la comparer aux vers de Boileau.

Un des passages dont il s'agit dans Longiif est tiré du commencement du vingtième livre de Viliade* C'est le moment où Jupiter a rendu aux dieux la permission de se mé|er de la querelle des Grecs et des Troyens, et de descendre dans le champ des combats. U donne lui-même le signal en faisant retentir son tonnerre du haut des cieux , et Neptune , frappant la terre de son trident, fait trembler les sommets de l'Ida et les tours d'IIion. Voici maintenant les vers qui suivent, exactement traduits; il y en a cinq dans le grec; Boileau on a fait huit.

« Pluton lui-même, le roi des Enfers, s'épouvante dans ses demeures souterraines ; il s'élance de son trêœ , et jette un cri, tremblant que Neptune, dont les coups ébranlent la terre, ne vienne enfin à la briser^ et que les régions des morts , hideuses , infectes , dont les dieux mêmes ont hor reur, ne se découvrent aux yeux des mortels et des immortels. » , • ;

Souvenons-nous que, dans tout grand tableau, dans tout morceau de grand effet, la chose la plus capitale, c'est qu'il n'y ait pas une circonstance inutile, et que toutes soient à leur place; car alors tout ce qui ne va pas à l'effet l'affaiblit. Il n'y a pas, là-dessus le moindre reproche à faire aux vers d'Homère. Le tableau est complet ; il n'y a pas un trait inutile ou faible. Tout est frappant , tout va en croissant. Voyons maintenant les vers de Boileau :

L'Enfer s'émeut au bruit de Neptune en Airie. Pluton sort de son trône : il pâlit , il s*écrie ; Il a peur que oe dieu , dans œt affreux s^ur, D*UQ coup de son trident ne fasse entrer le jour, £t , par U eentrt ouvert de la terre ^ranlée , Ne fasse voir du Styx la rive désolée , Ne découvre aux vivants eet empire odieux , Abhorré des mortels, et craint même des dieux.

Le premier vers est très-élégant. Au bruit de Neptune est une de ces tournures figurées qui distinguent si heureusement la poésie de la prose : celleci n'applique le mot de 6rtti^ qu'aux choses, et non pas aux personnes. Dans le langage ordinaire, on ne dirait pas au bruit du roi en colère) on dirait au bnUt de la colère du roi. Ce sont toutes ces figures de la diction , auxquelles on ne prend pas

gaade ordisalrement, qui lui donnent la véritable élégance poétique. Mais dans le second vers', Pkir ton sort de son trône n*est-il pas bien ûible en com* paraison du mot grec, qui est le mot propre, ils*é* fonce? Celui-ci peint le mouvement brusque de la terreur; l'autre ne peint rien : c'est tout que cette différence. Et si Ton ajoute que dans le grec ces roots, il s'éiance de son trône et jette un cri, coupent le vers par le milieu, et forment une snspen* sion imitative, au lieu de cet hémistiche uniforme il pâlit f il s'écrie ^ ne pardonnera-t-on pas ceux à qui peuvent jouir de ces beautés originales, d'être un peulMBcilessurles traductions qui les affaiblissent? An reste, le poète français se relève bien dans les deux vers suivants :

*1 a pear qae ce dleo , dans oet Mttreax 8^}oar, I)*UD coup de 80D trident ne fasse entrer le Jour.

Ce dernier vers est admirable. Il n'est pas dans Homère ; il est imité de Virgile * ; et c'est là ce que Boileau appelait, avec raison, jouter contre son auteur. C'est dommage que dans ce qui suit il ne se soutienne pas au même niveau.

Et» jNir le centn tmvert de la terre ébranlée, est un remplissage de mots : rien n'est plus contraire au style sublime.

Ne/nue voir da Styx la ilve désolée.

fiie fasse voir, ne fasse entrer, en trois vers, c'est une négligence dans un morceau important. Mais , faire voir du Styx la rive désolée forme-t-il une image aussi forte que briser la terre en la frappant f Et cet hémistiche nombreux , la rive désolée, rend-il à l'imagination ces régions hideuses , infectes f C'est là que le redoublement des épithètes pittoresques est d'un effet sûr, et Homère et Virgile en sont pleins. Les deux derniers vers sont beaux et harmonieux; mais en total il me semble que le tableau d'Homère ne se retrouve pas tout entier dans le traducteur.

« Voyez-Tous (dit Longin , à propos de cette magnifique peinture ) , voyez-voos la terre ébranlée dans ses fondements , le Tartare à découvert , la machine du monde bouleversée , et les cieux , les enfers , les mortels et les Immortel» tous ensemble dans le combat et dans le danger ? »

Ce grand admirateur de V Iliade ne l'est pas, à beaucoup près, autant de V Odyssée; bien différent en cela de plusieurs modernes, qui la mettent à côté ou même au-dessus de V Iliade, Ce n'est pas ici le lieu de comparer ces deux poèmes, ni d'expo-

< Cette eriUqoe est empruntée de RolUn, ^raiU des Étu^ de§, LE Lk LECTURE D*HoiiÈRE, article II, sect u. {Noie, I8SI.)

' TrepUtêtUfiiê immiêio lumine JUaneê.

(j£ueid. VUI , 246.)

ser pourquoi mon opinion est entièrement celle de Longin ; mais ce qu'il dit à ce sujet est un morceau trop remarquable pour ne pas être cité.

« V Odyssée est le déclin d*un beau génie qui , en vieillissant, commence à aimer les contes. V Iliade, ouvrage de fia jeunesse , est toute pleine de vigueur et d*action, V Odyssée est presque tout entière en récits ; ce qui est le goût de la vieillesse. Homère , dans ce dernier ouvrage , est comparable au soleil couchant , qui est encore grand aux yeux , mais qui ne Dut plus sentir sa chaleur. Ce n'est plus ce feu qui anime toute V Iliade, cette hauteur de génie qui ne s'abaisse jamais , cette activité qui ne se repose point , ce torrent de passions qui vous entraîne , cette foule de fictions heureux et vraies. Mais comme l'Océan , même au moment du reflux , et lorsqu'il abandonne ses rivages, est encore FOcéan , cette vieillesse dont je parle est encore la vieillesse d*Homère. »

Longin, voulant donner un autre exemple de la vivacité des images, quoique fort inférieur, dejson aveu, à tout ce qu'il a cité d'Homère, le choisit dans une tragédie d'Euripide, Phaéton^ que nous avons perdue , ainsi que tant d'autres. 11 avoue qu'Euripide , qui a excellé dans le pathétique, mais que tous les critiques anciens , à commencer par Aristote , ont mis , pour le style, fort au-dessous de Sophocle , ne peut pas soutenir la comparaison avec Homère.

« Mais pourtant , ajoute^t-il , son génie, sans être porté au grand , ne laisise pas de s'animer dans certaines occasions , et de lui fournir des coups de pinceau assez hardis. »

Le morceau qui suit a été traduit en vers par Boileau et l'on s'aperçoit bien que ce n'est plus contre Homère qu'il lutte : autant il était au-dessous de celui-ci , autant il est au-dessus d'Euripide. C'est le soleil qui parle à son fils :

« Prends garde qu'une ardeur trop funeste à ta vie

« Ne t*emporte au-dessus de Tarlde Ubye :

« Là Jamidfl d^aucone eau le sillon arrosé

« Ne rafraîchit mon char dans sa course embrasé. »

Et im peu après :

« Aussitôt devant toi s'ofMront sept étoiles :

« Dresse par là ta course , et suis k droit chemin. •

Phaéton , à ces mots, prend les rênes en main :

De ses chevaux ailés il bat les flancs agiles ;

Les coursiers du Soleil à sa. voix sont dociles.

lis vont : le char s*éloigne, et, plus prompt qu'un éclair,

Pénètre en an moment les vastes champs de Pair.

Le père cependant, plein d'un trouble ftmesto,

Le voit rouler de loin sur la plaine céleste,

Lui montre enoor sa route , et , du plus haut des cieux ,

Le suit, autant qu'il peut, de la vofx et des yeux.

« y a par là , lui dit-il ; reviens , détourne , arrête , eta

« Ne diriez-vous pas, continue Longin , que TSme du

poète monte sur le char avec Phaéton , qu'elle parti^e tous

ses périls, et vole dans les airs avec les chevaux? »

A cette peinture si vive, il en oppose une autre d'un caractère différent : c'est celle des sept (diefe devant Thèbes, tirée d'Eschyle, et très-bien rendue par Boileau :

ANCIENS. — POÉSIE

Sur on Iwodier noir, sept dieb ImpHoyaMn épouvantent les dieiu de serments eftroyables : Près d*an taureau mourant qu'ils viennent d'égorger, Ibos , la main dans le sang , jurent de se venger. Os en Jtttcnt la Peur, le dien Mars, et Belione.

On a dit avec raison qu'il ne fallait pas rimer fréquemment par des épitbètes , d'abord pour éviter l'uniformité, et ensuite parce que cette ressource est trpp facile. Là-dessus, ceux qui veulent toujours enchérir sur la raison et la vérité ont pris le parti de trouver mauvais tous les vers qui finissent par des épitbètesL; erreur d'autant plus ridicule, que souvent elles peuvent faire un très-bel effet quand elles sont harmonieuses, énergiques, et adaptées aux dtconstances. Ici elles sont très-bien placées; mais ce qu'il y a de plus beau dans ces vers, c'est cet hémistiche pittoresque, tous, la main dans le sang. Le traducteur l'emporte sur l'original, qui a mis un vers entier pour ce tableau, que la suspension de l'hémistiche rend plus frappant en français, parce qu'elle force de s'y arrêter : c'est un des secrets de notre versification.

J'observerai encore que les deux morceaux qu'on vient d'entendre , l'un d'Euripide , l'autre d'Eschyle , n*ont rien qui soit proprement 4Bublime; mais que l'un est remarquable par la vivacité, et l'autre par la force des images; et tous deux, par conséquent, appartiennent à ce style élevé qui est l'objet dont il s'agit.

A l'article des figures oratoires , il cite deux endroits fameux de Démosthènes : je remets à en parler quand nous lirons cet orateur. Mais, à propos des figures , il donne un précepte bien sage, et qui peut servir à les bien employer et à les bien juger.

« Il est naturel aux hommes , dit-il , de se défier de toute espèce d'artifice, et comme les figures en sont ui , la meilleure de tontes est celle qai est si bien cachée qu'on ne raperçott pas. H fiiut donc que la force de la pensée ou du scsliment soit teUe qu'elle couvre la figure, et ne permette pas dTy songer. »

Cela est d'un grand sens ; et ce qui a tant décrié ces sortes d'ornements qu'on appelle figures de rhétorique, ce n'est pas qu'ils ne soient fort bons en eux-mêmes, <fest le malheureux abus qu'on en a fait. Il fsllait se souvenir que les figures doivent toujours être en proportion avec les sentiments ou les idées, sans quoi elles ne peuvent ressembler à la nature, puisqu'il n'est nullement naturel qu'un homme qui n'est pas vivement animé se serve de figures vives dont il n'a nul besoin. Il est reconnu que s'est la passion, la sensibilité, qui a inventé toutes les figures du discours pour s'exprimer avec phis de force. Aussi, quand cet accord existe, l'effel en est sdr, parée qu'alors, comme dit.Longin , la

figure est si naturelle qu'on ne songe pas même qu'il y en a une. Prenons pour exemple cette apostrophe d*Ajax à Jupiter, dont nous parlions tout à l'heure. Le mouvement est. si vrai, l'idée est si grande, elle natt si nécessairement de la situation et du caractère , que c'est tout ce qu'on voit , et que personne ne s'avise d'y remarquer une figure de rhétorique que l'on appelle apostrophe. Mais supposons que , dans'une situation tranquille , on s'adresse à Jupiter sans avoir rien à lui dire que de fort commun , alors tout le monde verra le rhéteur, et sera tenté de lui dire : A quoi bon cette apostrophe? Celle d' Ajax se cache, suivant l'expression de Longin, dans le sublime de la pensée. Sophocle peut nous en offrir une autre , qui est le sublime du sentiment. Je demande, tout intérêt de traducteur mis à part, qu'il me soit permis de la prendre dans sa tragédie de Philoctète, Jene connais point d'exemple qui rende l'idée de Longin plus sensible. Il se trouve dans la scène où Philoctète , instruit enfin qu'on veut le mener au siège de Troie , conjure Pfrrhus de lui rendre ses flèches :

Rends , mon fils , rends ces traits que^e t*ai confiés.

Tu ne peux les ^rder ; c'est mon bien , c*est ma vie ;*

Et ma crédulité doit-elle être punie?

Rougis d*en abuser.... Au nom de tous leadieox....

Tu ne me réponds rien ! Tu détournes les j^eux ,

le ne puis te fléchir !... O rochers! d rivages!

Vous , mes seuls compagnons, ô vous monstres sauvages

(Car Je n*ai plus que vous à qui ma voix , hélas !

Puisse adresser des ciis que Ton n*éooute pas),

Témoins accoutumés de ma plainte innUle , •

Voyez ce que m*a lait le fils du grand Achille.

Voilà de toutes les figures la plus hardie, l'apostrophe aux êtres qui n'entendent pas. Mais qui péhsera jamais à voir une figure dans ce mouvement • que la situation de Philoctète rend si naturel? Qui é ne sait que la douleur extrême se prend où elle peut.' ^ Et puisque Pyrrhus ne l'écoute pas , à qui le malheS- » reux s'adressera-t-il , si ce n'est aux rochers , aux "' rivages, aux bêtes farouches, enfin aux seuls. êtres^ qui ont coutume d'entendre sa plainte ? Mais '«liez parler aux rochers quand vous n'en aurez nul besoin, et l'on dira : Voilà un écolier à qui l'on a appris que Tapostrophe était une belle figure dé rhétorique. Qu'y a-t-il de plus commun dans le disbours que l'interrogation ? C'est pointant aussi uuQjiigure, , lorsqu'on parle aux hommes rassemblés;, car l'interrogation en elle-même suppose le dialogue.

« Mais pourquoi, dit très-finement Longin, ceUe figure est-elle très-oratoire , et produit-elle souvent beaucoup d'effet? C'est qu'd cSt naturel , lorsqu'on est inlerrqeé, de sa presser de répondre , et que l'orateur, faisait Ja oufiande et la réponse , fait une sorte d'illusion aux anHiteurs^ à qui cette réponse qu'il a méditée parait l'oupagedu moment. »

En voilà assez sur les figures, dont je n'ai dû par-

COURS DE L1TTÉR\TUBE

1er, ainsi que Longin , que reJatiTement à leur ugage dans le ttyh sublime. Elles peuvent être d'ailleurs la matière d'une inSnité d'observatious qui , dans la suite, trouveront leur place. Ce qu'il dit du choix des mots , et de l'arrangement et du nombre, n'est guère susceptible d'être analysé pour nous , si ce n'est dans le précepte général et commun aux écrivains de toutes les langues, de ne jamais blesser l'oreille, et d'éviter également les expressions recherchées 6t les termes bas,

Me pr^MOlez Junali de buus eirooDltiuicci , a dit Boileau -, et Longin reproche à Hésiode d'avoir dit, en pariant de la déesse des ténèbres :

Um poinle bamou loi eoaliil dci nuincs. Cela fait voir qu'il y a des choses également basses dans toutes les langues, quoique l'usage apprenne qu'il y a beaucoup do mots ignobles dans un idiome, qui ne le sont pas dans un autre.

L'auteur du Traité reproche aussi à Platon trop deluxedansBon&tyle,etraffectationdeEorQeraents; il cite cet endroit où le philosophe dit , en parlant du vin,

• qu'il est boaHUot et farieox, mais qu'il entre en lociélé avec une divii^lé Mdve qui le dtaiie , et le tend doux et bon à bcdre. ■

Appeler l'eau une divinUé tobre, est aussi ridicule en français qu'en grec, et la critique de Longin est plausible pour tout le monde ■. Admirateur éclairé des grands écrivains , il ne s'aveugle point sur leurs défauts. On a vu ce qu'il pensait de YOdyssie, et ce qu'il trouve de répréhensîble dans Platon , dont illionore d'ailleurs et eialte le beau génie. Il est encore plus épris de Démosthènes, qu'il élève au dessirs de tous les orateurs, et cependant il ne dissimule , ijuain de ses défauts, î • DémwtUites ne rénuit point dans les mouvemeoti :1a dureté ;U manque de nexibîllU eid'és manier la plaiunlerie. Kipéride au conilenr grec trts.cÉltbre, contemporain et

ihrui enUire, et rartont *d It tradaliBat 'e rdprmian v^j^avro; Mpou fkoû, uiuai inta. (Vojreidc LegUnu.Xat.yt, p. W8,de icrort. ) LoDgiD l'cit ijuelqucFDls Irompé. uuTUxille:

ipicblkcbuB

3, enUqoc une antn eipr

i.s,p.B<el> Kunopirriva^

■i,meinoria, arutn. dani Aulu-Gclli,.

iiv»l de DémMlbéttet), HfpMde a loalea ks qntlilés qui manquent ï Démoslbènes ; nuis fl ne s'élève jamais ju». qu'au sublime. C'eat pour le uiblime que Démostbtees est né. La nature et l'étude lui «dI dnué tout ce qui peut y cooduire. Il réunit lout ce qui tkit le graïul orateur, le Ion de majesté , la Tébémence de» mouvements , la ricbesse des mojens , l'adreue , la rapidité , la force dans le plus haut degré. ■ Ailleurs il le compare à Cicéron.

■ n est grand dans son abondance, comme Démoslhènés dans u précision. Je comparerais eelni.d k la foudre qui éatM, k la temp£le qui ravage; l'autre, i, un vaste incendie qui consume tout , et praid aani cesse de nouvel- Un des chapitres de Longin est employé à traiter cette question , qiû a été quelquefois renouvelée depuis lui , et qui , à proprement parler, ne peut pas être une question :

■ Si le nkédiocre qui n'a point de début est préférable au sublime qui eu a. *

On peut répondre d'abord qu'il y a une sorte de contradiction dans les termes-, car c'est un défaut trèS'rédqucden'avoirpointde grandes beautés dans un sujet qui en est susceptible. Ensuite, avant d'aller plus loin , je citerai cet article de Longin comme une dernière preuve très-péremptoire qu'il ne veut point parler des traits sublimes dont l'idée ne suppose aucun défaut , mais des ouvrages dont le sujet et le ton appartiennent au genre sublime. Cela me parait sufQsamment prouvé, et je n'y reviendrai plus. Il oppose donc les ouvragés qui sont h peu près irréprochables dans leur médiocrité, à ceux qui ont des fautes et des inégalités dans leur élévation habituelle, et l'on sent qu'il ne peut pas balancer.

• Il bat bien pardonner, dlt-il, h ceux qui sont montés très-liaulde lomlier quelquefois, et à ceux qui ont une richesse immense d'en neiger quelques parties. Celui qut ne commet point de butes ne sera pobit r^rlsj mais celui qui produit de grandes beautés sera admiré, H n'est pas ' étoonanl que celui qui ne s'élire pas ne tombe jamais, mais nous sommes naturellement porté* à admirer ce qol est grand, et un seul des beaux endroits de nos écrivain* supérieurs suffit pour racheter toutes leurs fautes, •

Ce pou de mots sufQt aussi pour résoudre la question proposée- Mais il y a des esprits faux qui, en outrant un principe vrai , en font un principe d'erreur; et il ne manque pas de gens qui ont voulu nous faire croire qu'un seul endroit heureux pouvait excuser toutes les foutes d'un mauvais ouvrage. Il semble que Longin les ait devinés, et se soit cru obligé de leur répondre d'avauce; car il ajoute tout de suite :

M Iw tkuU* d'Homèn d de Dtawa-

ANCIENS. — POÉSIE

tbteet» et Tons Teim qu^eUes ne font qu'une très-petite partie de leurs ooyrages. »

C'est dire assez clairement qu*il n^excuse les fautes que là où les beautés prédominent. C'est ce qu'Horace avait déjà dit, et ce qui n*a pu recevoir une interprétation si fausse que de ceux qui avaient intérêt à la faire passer.

Un autre chapitre de Longin est consacré à développer le pouvoir de cette harmonie qui naît de l'arrangement des mots, et qui devait faire une partie si essentielle de la poésie et de Téloquence , que , chez un peuple que l^habituded'un idiome , pour ainsi dire, musical, rendait, en ce genre, si délicate et si sensible. Le jugement de VoreUle est le plus superbe de tous y avait déjà dit Quintilien. Mais, quoique notre langue ne soit pas composée d'éléments aussi harmonieux que celle des Grecs ni même des Latins, l'harmonie artificielle qui résulte de l'arrangement des mots n'en est pas moins sensible pour nous, et même ce qui manque à la langue ne fait que rendre ce travail plus nécessaire et en augmenter le mérite. Et qui n'a pas éprouvé qu'un son désagréable, une construction dure, peut gâter ce qu'il y a de plus beau? ïlotre auteur avait donc bien raison de traiter cette partie comme une des plus essentielles au sublime , et l'on saitjusqu'où les anciens poussdent à cet égard la délicatesse.

« L'hannoDJe du discours , dit-fl ^ ne frappe pas seulement rorôlle , mais Tesprit \ elle y réveille une foule d'idées, de sentiments , dlmagcs , et parle de près à notre Ame par le rapport des sons avec les pensées.... C'est l'assemblage et b proportion des membres qui fait la beauté du corps : aépara-les , et cette beauté n'existe plus. 11 en est de même des parties de la phrase harmonique : détruisez-en l'arran-' geoioit y rampes ces liens qui les unissent , et tout l'effet est détroit »

Cette comparaison est parfaitement juste.

Loogin recommande également de ne pas trop allonger ses phrases et de ne point trop les resserrer. Ce dernier défaut surtout est directement contraire an style sublime, non pas au sublime d'un mot, mais au caractère de majesté qui convient aux grands sujets. Homère est nombreux , périodique ; il procède volontiers par une suite de liaisons et de mou*» vements. Le traduire en style coupé comme on l'a fait de nos jours , parce que cela était plus aisé que de £ùre sentir dans la version quelque chose de l'har- HMNiie de l'original , c'est lui ôter un de ses principaux caractères. Cependant ce principe sur l'espèce d'harmonie nécessaire au style sublime souffre quelques exceptions; mais il est généralement bon. Cicéron, Démosthènes, Bossuet, en prouvent la vérité.

Dès lecommenoement de son Traité, Longin parle des vices de style les plus opposés au sublime, et j'ai cru, dans cette analyse, devoir suivre une marche toute contraire, parce qu'il me semble qu'en tout genre il faut d'abord établir ce qu'on doit faite, avant de dire ce qu'il faut éviter. Il en marque trois principaux : l'enflure, les ornements recherchés, qu'il appelle le style froid et puéril , et la fausse chaleur. Ce sont précisément les trois vices dominants de ce siècle. Et combien d'écrivains qui ont la prétention d'être grands, d'être chauds y se trouveraient froids et petits au tribunal de Longin ; c'est-à-dire à celui du bon sens, qui n'a pas changé depuis lui ?

« L'enflure» dit -il, est ce qu'il y a de plus difficile à éviter : on y tombe sans s'en apercevoir, en cherchant le sublime et en voulant éviter la faiblesse et la sécheresse. On se fonde sur cet apophthegme dangereux ,

a Dans un noble projet on tombe noblement;

mais on s'abuse. L'enflure n'est pas moins vicieuse dans le discours que dans le corps ; elle a de l'apparence , mais eUe est creuse en dedans » et , comme on dit » il n'y a rien de si sec qu'un hydropique. »

Cette comparaison est empruntée de Quintilien.

« Le style froid et puéril est l'abus des figures qu'on apprend dans les écoles : c'est le défaut de ceux qui veulent touyours dire quelque chose d'extraordinaire et de brillant , qui ventent surtout être agréables , gracieux , et qui, à force de s'éloigner du naturel, tombent dans une ridicule affectation. La finisse chaleur , qu'un rhéteur, nommé Théodore, appelait fbrt bien la foreur hors de saison, consiste à s'emporter hors de propos, à s'échauffer par projet, quand U faudrait être fort tranquiUe. De tels écrivains ressemblent à des gens ivres , ils cherchent à exprimer des passions qu'ils n'éprouvent pomt, et il n'y a rien de plus froid, de plus ridicule que d'être ému tout seul quùid on n'éineut personne. »

Cet excellent critique finit son ouvrage par déplorer la perte de la grande éloquence , de celle qui florissait dans les beaux jours d'Athènes et de Rome. Il attribue cette perte à celle de la liberté.

«r II est impossible , dit-il , qu'un esclave soit un orateur sublime. Nous ne sommes plus guère que de magnifiques flatteurs. »

Quand nous en serons à la décadence de lettres chez les Grecs et les Romains » nous verrons que Longin avait raison, et que ta même corruption des mœurs, qui avait entratn^a chute de l'ancien gouvernement, devait aussi entraîner celle des beaux-arts.

Page 1