‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 46 sur 88 · scène avec Auguste · texte numérisé non relu

scène avec Auguste

Octave aura donc vu ses ftireurs assouvies ,

PUlé Jusqu'aux autels , sacrUié nos vies ,

KempU les champs d'horreur, comblé Rome de morts ,

Et sera quitte après pour l'effet d'un remords !

Maxime lui objectant en vain l'offre que venait de

feire Auguste de rendre la liberté à Rome, que

répondait-il?

Ce ne peut être un bien qu'elle daigne esUmer, Quand il vient d'une main lasse de ropprimer. Elle a le cœur trop bon pou» se voir avec Joto Le rebut du tyran dont eUe lût la proie.

Assurément il ne s'est rien passé de nouveau depuis qu'il s'exprimait ainsi. Que dit-il actuellement?

O coup ! ô trahison trop indigne d'un homme ! Dure , dure à Jamais l'esclavage de Rome I Périsse mon amour, périsse mon espoir, Plutôt que de ma main i>arte un crime si wnr!

Au premier acte il disait :

Ainsi d'un coup mortel la vlcUme frappée Fera voir si Je suis du sang du grand Pompée.

Au troisième, il dit :

Les douceurs de i'amour, celles de la vengeance , La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, K'ont point assez d'appas ipour flatter ma raison, S'il les faut acquérir par une trahiâon , S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime , Qui du peu que je suis fait une telle estime.

J^Mpeuque je suis ! Le sang du grand Pompée ! Comment accorder ensemble des idées si disparates? Il avait dit, en parlant d OcUve :

Quand le ciel par nos mains k le punir s'apprête , Un lAche repenUr garantira sa tète !

Et dans l'acte suivant, il dit :

Le ciel a trop fait voir, en de tels attentats , Qu'il hait les assassins et punit les ingrats.

Que croire? Voilà le ciel qui veut punir Octave; voilà le ciel qui le défend et qui le vengera ! Et qu'on ne dise pas que les remords et les combats qu'il éprouve, quoique venant trop tard pour être vraisemblables, l'autorisent cependant à varier à ce point dans ses pensées et dans ses sentiments. Non, quand même ce repentir serait à sa place , quand même la confiance et les bienfaits d* Auguste auraient fait sur lui leur impression au moment où ils devaient la faire , il ne peut raisonnablement rien dire de ce qu'il dit ici. Les choses en elles-mêmes n'ont pas pris une autre nature depuis qu'Auguste lui a confié le dessein d'abdiquer, et lui a donné Emilie. Si c'était auparavant une belle chose de tuer un tyran et d'affranchir Rome , comme il le disait , rien n'est changé; Octave est encore uti tyran , et Rome est encore esclave. Que devait-il donc dire?

11 est beau , il est glorieux de déHvrer sa patrie d'un tyran; c'est la vertu d'un Romain : mais ce qu'Auguste a fait pour moi m'dte la force d'exercer une vertu si cruelle. Voilà ce que pourrait dire un homme que l'on n'aurtiit pas annoncé comme un Brutus. Mais appeler la même action , tantôt un effort de magnanimité, tantôt une lâche trahison; refuser jusqu'à la liberté quand il &ut la tenir d'un tyran , et dire ensuite, en propres termes , que c'est être esclave avec honneur que de Vétre d'Octave y et rassembler dans un même personnage un tissu continuel de contradictions si choquantes; c'est violer trop ouvertement l'unité de caractère, ce précepte qu'Aristote, Horace et Despréaux ont puisé dans la droite raison.

Serveiur ad imum Qualu ab wecBpto proeesserit, et tibi constet.

Qu'en tout avec lui-même U se montre d'accord , Et qu'U soit à la fin tel qu'on l'a vu d'abord.

Il faut se figurer que le spectateur dit au personnage qu'il voit sur le théâtre : Qui êtes-vous et que voulez-vous? Je ne puis prendre de vos actions que l'idée que vous m'en dpnnez vous-même; car à cette idée est attaché l'intérêt que je puis éprouver. Voyons donc de quoi il s'agit. Auguste es^U un tyran qu'il faut punir , et ceux qui le tueront serontils de bons citoyens, vengeurs de la patrie? Vous, Cinna , êtes-vous ce citoyen? êtes-vous ce vengeur? est-ce là votre opinion? est-ce là votre caractère? Je le veux bien. Ce parti est très-plausible, je m'y range , et sous ce point de vue je m'intéresse à os que vous allez faire. Mais si au bout de deux actes

vous devenez tout à coup un autre homme, s*il faut blâmer ce que j'approuvais, et aimer ce que je haïssais, je ne peux plus vous suivre : et comment m*intéresser à ce que vous pouvez vouloir, quand vous-même ne le savez pas ?

II est inutile d*avertir que ce principe n'est pas applicable quand il s'agit des passions violentes, telles que l'amour et la jalousie, qui sont faites pour bouleverser Tâme et la porter sans cesse d'un mouvement à un autre. Non-seulement alors l'unité de caractère n'est point violée, mais cette variation même est de l'essence du caractère établi : et quand le spectateur vous a dit, Je sais que vous aimez avec fureur, je sais que vous êtes jaloux avec rage, il s'attend à tout ce que peuvent faire la jalousie et l'amour. Mais ce n'est pas ici le cas; ce n'est point l'amour qui change les dispositions de Cinna à l'égard d'Auguste : au contraire, cet amour a si peu de pouvoir sur lui, qu'il ne veut point d'Emilie, si elle lui est donnée par Auguste , et qu'ensuite elle peut à peine obtenir de lui de ne pas renoncer à la conspiration. Il a donc toute sa raison ; l'amour ne lui a point renversé la tête, et ses contradictions n'ont point d'excuse. Je n'aurais pas même songé à prévenir cette objection si improbable , s'il n^était pas très-commun d'élever sur les choses les plus claires des difficultés entièrement étrangères à la question.

Concluons que le rôle de Cinna est essentiellement vicieux, en ce qu'il manque à la fois, et d'unité de caractère et de vraisemblance morale. Ajoutons maintenant qu'il manque aussi de cette noblesse soutenue, convenable à un personnage principal, qui ne doit rien dire ni rien faire d'avilissant. Or, actuellement que nous avons appris, en voyant ce qu'il est au troisième acte , que ce n'est rien moins qu'un républicain féroce , et que ce n'était pas la soif du sang d'Auguste qui l'engageait à parler contre son sentiment, l'excès de dissimulation où il s'est porté peut-il ne pas l'avilir aux yeux du spectateur? PTa-t-il pas fait le rôle d'un malhonnête homme quand il s'est jeté aux genoux d'Auguste pour le déterminer à garder l'empire? Et qui l'obligeait à tant d'hypocrisie? On n'en conçoit pas la raison, et il paraissait bien plus simple de laisser cette bassesse hypocrite à Maxime, qui n'est dans la pièce qu'un personnage entièrement sacrifié. .

Nous avons vu déjà combien son amour était froid : sa conduite dans le quatrième acte est quelque chose de bien pis. Il fait révéler la conspiration à l'empereur par l'esclave Euphorbe, qui dit en même temps à Auguste que Maxime s'est tué de désespoir; et cependant ce même Maxime vient chez Emilie lui dire que tout est découvert, que Cinna est mandé

au palais, qu'elle va être arrêtée par l'ordre d'Auguste; mais que celui qui est chargé de cet ordre se trouve heureusement être un des conjurés, que cet homme attend Emilie dans la maison de Maxime, et que tous trois ils peuvent prendre la fuite. Emilie répond, avec la fermeté qui lui convient, qu'elle suivra en tout le sort de Cinna. Là-dessus il répond que c'est un autre Ciniia qu'elle doit regarder en hd; que le ciel lui rend V amant qu'elle a perdu ; que des mêmes ardeurs dont il/ut embrasé,.. Elle l'interrompt fort à propos.

Maxime, en voUà trop pour aa homme aviié.

Elle n'a que trop raison. A-t-il pu croire qu'elle donnât dans un piège si grossier? et jamais déclaration d'amour fut-elle plus déplacée? Voltaire remarque qu'elle est comique, et qu'elle achéoe de rendre le rôle de Maxime insupportable. On est forcé d'en convenir : ce rôle est indigne de la tragédie.

Malheureusement ces défauts dans les caractères, les invraisemblances de l'un et les ridicules de l'autre, achèvent aussi de détruire l'intérêt de l'action, dont les ressorts ne sont plus tragiques. La trahison de Maxime, qui n'est motivée que par un amour de comédie dont personne ne peut se soucier, est un incident par lui-même très-considérable dans la pièce, puisqu'il change la situation de tous les personnages; mais il est amené par de trop petits moyens. Ses propositions à Emilie révoltent par leur maladresse. Cinna , qui a perdu toute cette grandeur qu'il avait au premier acte , et qui s'appelle luimême un lâche et un parricide, ne peut plus nous attacher à une conspiration qu'il condamne. Que reste-t-il donc pour soutenir la pièce jusqu'au cinquième acte? Le seul intérêt de curiosité : c'est un grand événement entre de grands personnages. La pièce est intitulée la Clémence d'Auguste. Il est informé de tout : il a mandé Cinna : il paraît incertain du parti qu'il doit prendre; il est violemment agité. On veut voir ce qui arrivera , et tel est l'avantage qui résulte de l'unité d'objet. Le spectateur, que l'on a toujours occupé de la même action, veut en voir la fin. Le poète, malgré tant de fautes, se soutient donc ici par son art. Mais il se soutient aussi par son génie : c'est l'énergique fierté du rôle d'Emilie qui ne se dément jamais ; c'est la scène vive et animée qu'elle a au troisième acte avec Cinna , le contraste de sa fermeté avec la faiblesse et les irrésolutions de son amant , et sa sortie brillante qui termine l'acte par ces beaux vers :

Qu*U achève , et dégage aa fol , Et qu'U choisisse après , de la mort ou de mol.

C'est ensuite le monologue d'Auguste au quatrième

SIÈCLE DE LOUIS XIY. — POÉSIE

acte , rempli do traits de forée et de vérité, heureasèment imités de Sénèque. Ce sont ces beautés réelles qui , mêlant par intervalles Tadmiration à la curiosité, soutiennent l'attention des spectateurs jusqu'au cinquième acte , dont le sublime les transporte assez pour leur faire oublier que jusque-là l'émotion et l'intérêt ont souvent faibli et varié.

Je ferai ici , à l'avantage de Corneille, une observation sur ce rôle d'Emilie, qui , dans le troisième et le quatrième acte, est certainement le grand appui de cet édifice dramatique dont plusieurs parties sont si défectueuses. Voltaire , en avouant qu'tï éUncette de traits admirables, en fait la critique de cette manière :

« On demande pourquoi cette Emilie ne touche point; pourquoi ce personnage ne fait pas au théâtre la grande impression qu'y fait Hermione. Elle est T&me de toute la pièce , et cependant elle inspire peu d'intérêt N'est-ce point parce qu*elle n'est pas malheureuse? n'est-ce point parce que les sentiments d'un Brutus , d\in Cassius , conviennent peu à une fille?... C'est Emilie que Racine avait en vue lorsqu'il dit dans une de ses préfiices qu'il ne veut pas mettre sur le théâtre de ces femmes qui font des leçons d'héroïsme aux hommes. »

Ces réflexions sont d'un goût fin et délicat; mais . ce rapprochement d'Hermione et d'Emilie ne me paraît pas exact. L'une ne devait pas ressembler à l'autre. Il est bien vrai que toutes deux exigent de leur amant une vengeance et un meurtre ; mais leur injure, et par conséquent leur situation, n'est pas la même, et ne devait pas produire le même effet. Emilie poursuit la vengeance de son père Toranius , tué , il y a vingt ans , dans le temps des proscriptions. Ce sentiment est légitime; mais personne n'a connu ce Toranius. La perte qu'a faite Emilie est bien ancienne; Auguste même l'a réparéeautant qu'il l'a pu, en traitant Emilie comme sa fille adoptive; elle a reçu ses blen£uts : sa situation, comme le remarque très-bien le commentateur, n'est point à plaindre. Ainsi donc, lorsqu'elle demande la tête d'Auguste, c'est un sentiment tout au moins aussi républicain que filial , ennobli surtout par le dessein de rendre la liberté aux Romains : c'est un des sentiments auxquels on peut se prêter, mais que le specteur n'embrasse pas comme ^ils étaient les siens ; qu'il ne partage pas avec toute la vivacité de ses afifections ; ces sortes de rôles sont plutôt des moyens d'action que des mobiles d'intérêt. Il n'en est pas de même d'Hermione. Son injure est récente , elle est sous les yeux du spectateur : c'est une femme , une princesse cruellement outragée et fortement passionnée. L'offense qu'elle reçoit est de celles que tout son sexe partage , et son infortune est de celles qui

excitent la pitié du nôtre. Sa vengeance n'est pas un devoir ; c'est une passion, et une passion si aveugle et si forcenée, que l'on sent bien qu'Hermione ^ fait illusion à elle-même, et qu'elle sera plus à plaindre encore dès qu'on l'aïu'a vengée. Il résulte de cette différence essentielle entre les deux rôles, que celui de Racine est infiniment plus théâtral , mais que Corneille, en faisant l'autre pour un plan différent, n'était pas obligé de produire la même impression. II ne faut donc pas exiger qu'Emilie nous toiiche, mais seulement qu'elle nous attache; et c'est à quoi l'auteur a réussi en lui donnant le mérite qui lui est propre, celui d'une noblesse d'âme que rien ne peut abaisser, d'une résolution intrépide que rien ne peut ébranler. De ce côté, ce me semble. Corneille a bien connu son art, en ce qu'il a senti , ce qu'on peut poser pour principe, que, toutes les fois qu'un caractère ne peut pas nous émouvoir par des sentiments que nous partagions , il ne peut nous subjuguer que par une énergie et une grandeur qui nous imposent. Un pareil personnage ne peut pas vouloir trop décidément ce qu'il veut ; car ce n'est que par cette volonté forte qu'il peut suppléer à l'intérêt qui lui manque. C'est à quoi Corneille a réussi dans le rôle d'Emilie ; et s'il voulait en offrir le contraste dans celui de Cinna, les principes de l'art exigeaient qu'il le peignît, dès le commencement, balancé entre le pouvoir que sa maîtresse a sur lui, et l'horreur d'un assassinat , comme, dans la tragédie de Brutus y le jeune Titus est continuellement partagé entre son amour et son devoir.

Je ne parle pas du rôle de Uvie, que l'on a retranché à la représentation , comme l'Infante dans le Cid, II était non-seulement inutile , mais il affaiblissait le riiérite de Itw clémence d'Auguste, en lui faisant suggérer parles conseils d'autrui unebelle action que la générosité seule doit lui dicter. Ici l'exactitude historique trompa l'auteur, qui ne s'aperçut pas que ce conseil de Livie était du nombre des faits que le poète dramatique est le maître de supprimer.

A l'égard du cinquième acte , un siècle et demi de succès l'a consacré. La beauté des vers et la simplicité sublime du style font voir que , si l'auteur est redevable à Sénèque de tout le fond de cette scène immortelle, il avait dans son âme le sentiment de la vraie grandeur, et en connaissait l'expression. Il n'y avait qu'Auguste, mis en scène par Corneille, qui pût dire :

Je suis maître de moi comme de runivers.

Je le suis, Je veux Tétre : ô siècles! ô mémoire!

Consenrcz à Jamais ma dernlëre vlcloire.

Je triomphe aujourd'hui du plus Juste courroux

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.

COURS DE UTTÉRATURE.

Soyons amis , Cionâ , c*est dol qui l'en confie. Comme À mon ennemi Je t'ai donné la >ie; Et, maigre la lùreur de ton làdie dessein , Je te la donne tocor comme à mon assassin.

Ces paroles à jamais mémorables font couler des larmes d*admiratioD et d*atteodrissement; et ce mélange est ime des émotions les plus douces que notre âme puisse prouver.

Lorsqu'un moment auparavant Auguste dit à Cinna :

Apprends à te connaître , et descends en toi-même.' On t'honore dans Rome, on te ooartise , on t*aime; Chacun tremble ;M>as toi , cbacan t'offre des voenx; Ta fortune est bien baat, ta peux ce qoe tu veux. Mais tu ferais piUé, même à ceux qu'elle irrite, 81 Je t'abandonnais à ton peu de mérite.

Voltaire rapporte à ce sujet le mot connu du marédial de la Feuillade : 7^ me gâtes le Soyons amis , Cinna. Si le roi m'en distût autant, je k remercierais de son amitié. Cette remarque fait honneur à la délicatesse et au goût du courtisan; elle est certainement fondée. Mais comme il faut toujours que la saine critique considère les objets sous toutes les faces, pourquoi ne nous apercevons-nous pas que cet endroit nuise en rien au plaisir que nous fait toute la scène? C'est qu'au fond, le spectateur n'est pas fSché de voir Cinna humilié devant Auguste, qui devient alors si grand , qu'il attire à lui tout l'intérêt : disons plus, il attire toute l'attention, et, tant qu'il parle, à peine prend-on garde à celui qui l'écoute. De plus, Cinna lui-même a parlé de lui précédemment dans les mêmes termes; il a dit d'Auguste:

Ce prince magnanlma, Qui au peu que Je $hU fstt une telle estime.

Depuis la fin du second acte, on s'est aecoutomé à n'avoir pas une grande idée de Cinna. On n'est donc pas étonné que l'empereur ne fasse pas de lui plus de cas qu'il n'en fait lui-même. On ne voitque la bonté qui pardonne , et Ton oublie tout le reste. Sans doute la bienséance dramatique eût été mieux observée, si ces vers n'y étaient pas; mais ce n'est pas un de cet défauts qui blessent les convenances essentielles : tant il y a de nuances dans les hutea comme dans les beautés I

Voltaire remarque , en parlant du grand succès de Cinna , que les idées qui dominent dans cet ouvrage, les discussions politiques siu la meilleure forme de gouvernement, l'espèce de gloire attachée à l'habileté et au courage des conspirateurs , devaient plaire à des esprits occupés des factions et des trotibles qui avaient éclaté pendant le ministère de Richelieu, et produit des révoltes «t des guerres civiles. On peut dire aussi de PotyeuctCy qui suivit Cinna, que les

maximes sur la grice divine , qui reviennent en plus d'un endroit de cette pièce, pouvaient avoir un intérêt particulier à cette époque, où les querelles du jansénisme commençaient à diviser la France. Néarque , dès la première scène , dit , en parlant du Dieti des chrétiens :

Il est toujours tout Juste et tout bon ; mais sa grioe Ne descend pas toi^lours avec même efficace. Après certains moments que perdent nos longueurs * Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs. Le ndtre s'endurcit , la repousse , l'égaré '. Le bras qui la versait en devient plus avare. Et cette sainte ardeur qui doit porter an liieD Tombe plus rarement ou n' opère plus rien.

Personne n'ignore que le christianisme, qui fait le fond de cet ouvrage, était une des chdises qui ravalent fait condamner par l'hôtel de Rambouillet. U est également concevable qu'on y ait regardé le morceau qu'on vient d'entendre, et beaucoup d'autres du même genre , comme plus foits potur la chaire que pour le théâtre, et que la multitude, qui entendait parler tous les jours de ces mêmes matières, se soit trouvée par avance familiarisée avec ces discussions tliéologiqnes, et n^it pas été blessée de les retrouver dans une tragédie. Mais ce qui est certain , c'est que la disposition des esprits, soit par rapport à la politique , soit par rapport à la religion , ne fit , ni le succès de Cinna, ni celui de Potyeucte. Nous avons vu ce qui fit réussir l'un; voyons ce qui procura la même gloire à l'autre.

Corneille a dit dans l'examen de Pofyencte :

« Je n'ai point fut de pièce où l'ordK do Uiéltre soit plus beau , et renchatnement desacènes mieux ménagé. »

Il dit vrai : c'est, de toutes ses intrigues, la mieux menée; c'est aussi une de celles où il a mis le plus d'invention, et cette invention est en partie trèsheureuse. U s'en faut de beaucoup pourtant que cette tragédie soit sans défauts; elle en a d'assez grands. L'intrigue, nouée avecart, ne l'est pas toujours avec la dignité convenable an genre, et le choix des res« sorts n'est pas toujours tragique , parce qu'il y a un personnage qui ne l'est pas ; et comme toutes les parties d'im drame réagissent réciproquement les unes sur les autres, ladisconvenance d'un caractère forme un défaut dans l'intrigue. Cest ce qu'il y a de plus important à observer dans cet ouvrage , et ce que je vais développer.

Le martyre de saint Polyeucte, rapporté par Surius, n'a fourni à Corneille que la liaison étroite de ce jeune néophyte avec Néarque, qui l'avait converti au christianisme; son mariage avec Pauline, fille de Félix, proconsul romain, qui avait ordre de l'em* pereur Dèce de poursuivre les chrétiens; l'action hardie de Polyeucte, qui déchire en public i'édit de

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Tempereur contre le christianisme, et brise les idoles que portaient les prêtres; et la vengeance qu*eii tira Félix , qui , après avoir inutilement employé les prières de Pauline pour ramener son gendre à la religion de son pays, fut ^bligé de le condamner à mort. Tout le reste appartient au poète.

Sa fable, quoique en général bien conçue, est fondée sur quelques invraisemblances assez fortes, mais qui heureusement portent sur l'avant-scène plus que sur Taction même qui se passe sur le théâtre; et ce sont celles que le spectateur excuse toujours le plus aisément. Sans doute il est peu vraisemblable que Sévère arrive jusque dans le palais du gouverneur d'Arménie, et jusque dans Tappartement de Pauline, sans savoir qu*elle vient d'être mariée à Polyeucte quinze jours auparavant, sans qu'un événement si récent, et qui Tintéresse plus que personne, soit parvenu jusqu'à lui. Il ne l'est pas non plus que l'empereur^ après sa victoire sur les Perses , dont il lui est redevable , l'envoie en Arménie, comme on le dit, pour faire un sacrifice aux dieux. Il ne l'est pas davantage que Félix , qui craint tant ses ressentiments et son crédit auprès de l'empereur, n'aille pas au-devant de lui , et que Pauline le voie avant qu'il ait vu son père. Mais ces circonstances sont à peu près indifférentes à l'effet théâtral , parce qu'elles ne portent ni sur les caractères ni sur les situations. Le poète a déjà mis le spectateur dans l'attente de ce que produira là vue de Sévère , qui est aimé de Pauline, et qui a voulu l'épouser : il n'examine pas trop comment ni pourquoi il arrive , parce qu'il est très-satisfait de le voir; et il faut bien distinguer entre les ûtutes qui ne sont que pour les critiques et les juges de l'art, et celles qui sont pour tout le BMHide. Celles-ci influent sur le sort de la pièce ; les autres ne concernent que le plus ou moins de perfection.

On convient unanimement que cet amour de Sévère et de Pauline forme un nœud intéressant , parce que le péril de Polyeucte les met tous deux dans une situation respective, propreè déployer cette noblesse de sentiments qui nous attache aux personnages de la tragédie , et nous fait partager des infortunes qu'ils n'ont pas méritées. C'est une des créations qui font le plus d'honneur au talent de Corneille et dont il n*avait trouvé le modèle nulle part. Polyeucte est sur le point d'être conduit à la mort s'il ne renonce point au christianisme. Les larmes de Pauline n'ont pu rien sur lui. Elle s'adresse, pour le sauver, à celui même qui estleplus intéressé àce qu'il meure, à son rival , à celui qu'elle aime encore, et à qui elle Fa même avoué; à celui à qui Polyeucte même, en chrétien élevé au-dessus de tous les objets terres-

très , vient de la résigner en se préparant à mourir. Elle croit qu'un homme qui lui a paru digne d'elle doit être capable de ce trait de générosité^ et elle ne se trompe pas. C'étaient là des beautés neuves et originales, dont personne n'avait donné l'idée. Cette délicatesse de sentiments ne se trouvait ni dans les théâtres anciens ni dans ceux des modernes; elle était dans Tâme de Corneille.

Toas Mes généreux , soyez-le Josqn'ta boot

MoD père est en état de vous accorder tout :

Il vous craint, et J*avance encor cette parole,

Qae s*U perd mon époox , c'est à vous qaMI llmmole.

Sauvez ce malheoreax , employez-vous pour lui ;

Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.

Je sais que c'est beaucoup que ce que Je demande ;

Mais plus IVffort est grand , plus la gloire en est grande.

Conserver un rivai dont vous êtes Jaloux , .

C'est un trait de vertu qui n'apparUent qu'à vous;

Et si ce n'est assez de votre renommée ,

C'est i>eaucottp qu'une femme autrefois tant aimée ,

Et dont Tamour peut-être enoor vous peut toucher.

Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus dier,

Souvenez- vous enfln que vous êtes Sévère.

Adieu. Résolvez seul ce que voiis devez faire :

Si vous n'êtes pas tel que Je Pose espérer,

Pour vous priser encor, Je le veux ignorer.

Le caractère de Polyeucte, quoique d'une espèce très-di£férente , n'est pas moins bien conçu ni moins bien tracé. Il est plein de cet enthousiasme religieux, nécessaire pour justifier ses violences , et qui convient parfaitement à un chrétien qui court au martyre. L'hôtel de Rambouillet avait craint qu'il ne fût ridicule : il est théâtral, comme toute grande passion; et ce zèle exalté qui va chercher la mort, et que la religion ne propose nullement pour modèle, mais regarde comme une exception que le martyre seul a consacrée, est une des passions naturelles à l'homme. Elle a dans Polyeucte toute la chaleur qu'elle doit avoir. S'il n'eût été qu'un homme persuadé et résigné, il eût paru froid; mais il est enthousiaste à l'excès; il entraîne. C'est là le cas où l'extrême est nécessaire , et où la vraie mesure est de n'en pas garder.

La conduite de Sévère répond à l'estime que Pauline lui a témoignée. Il s'emploie de tout son pouvoir auprès de Félix, pour l'engager à attendre du moins des ordres précis de l'empereur avant de se résoudre à faire périr son gendre , un homme considérable, qui descend des rois d'Arméoie, et à qui tout le peuple s'intéresse au point qu'on craint une révolte en sa faveur. Cette demande est si bien motivée , qu'il semble très-difficile que Félix s'y refiise , et d'autant plus qu'il a la plus grande déférence pour Sévère , qu'il regarde comme l'arbitre de sa destinée. Cependant il ne se rend point, et ordonne le supplice de Polyeucte, parce qu'il fallait que la mort du saint martyr filt ledenoûment de la pièce. C'est

ici qu'elle pècbe à la fois par Tintrigue et par un caractère dégradé. Quels sont en effet les motifs que Tauteur prête à Félix? Sont-ils naturels? sontils suffisants? sont ils tragiques? Félix se met dans la tête que toutes les démarches de Sévère en faveur dePolyeucte ne sont qu*une feinte; que e*est un piège qu'on lui tend , afin de le perdre ensuite auprès de Tempereur, comme ayant contre venu à ses ordonnances. Mais d'abord, pour quoi Félix s'imagine-t-il que Sévère, qui n'a montré jusqu'ici qu'un caractère fort noble, s'abaisse jusqu'à cet indigne artifice dont il n'a nul besoin? De plus, comment peut-il croire qu'on lui fasse un crime capital d'avoir demandé des ordres pour faire mourir son gendre? Rien n'est moins naturel que ce raffinement de politique : il n'y a qu'à l'entendre pour en être convaincu. Il ouvre ainsi le cinquième acte avec son confident :

AU>ia , as-ta bien vu la fourbe de Sévère? Aft-tu bien vu sa haine, et vois-tu ma misèïe?

ALBIN

Je ne vois rien en lui qu*un rival généreux, Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux.

FÉLIX

Que tu diaœmes mal le cœur d*avec la mine / Dans TAme il hait FéUx , et dédaigne Pauline : Et s'il Faima Jadis , U estime aujourd'hui Les restes d'un rival trop indignes de lui. Il parle en sa faveur, U me prie , il menace, Et me perdra , dit-il , si Je ne lui fais grAoe : Tranchant du généreux , il croit m'épouvanter. L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer : Je sais des gens de cour quelle est la politique , J'en connais mieux que lui la plus fine pratiqué. Cest en vain qu'il tempête , et feint d*étre en fureur; Jefvols ce qu'il prétend auprès de l'empereur : De ce qu'il me demande il m'y ferait un crime; épargnant son rival , Je serais sa victime; Et, s'il avait affaire à quelque maladroit, Le piège est bien tendu , sans doute il le perdrolt Hais un vieux courtisan est un peu moins crédule ; Il voit quand on le Joue et quand on dissimule; El moi ,/en ai tatU vu de toutee Uê façons, Qu'à lui-même au besoin J*en ferais des leçons.

Ces vers réunissent tous les genres de fautes. Comparons-les à ceux que l'on vient d'entendre de Pauline , et affirmons , comme une chose constante, que le style de Corneille, quoi qu'on en ait dit, est ordinairement analogue à ses idées. Quand il pense bien, il s'exprime bien. Quand sa pensée est mauvaise , sa diction l'est encore plus. Toute cette scène ûiit voir dans Félix un homme aussi bas que maladroit : bas, parce qu'il ne se résout à faire périr son gendre que dans la crainte de perdre sa place; maladroit, parce qu'il se persuade sans raison tout le contraire de la vérité. Il est impossible de ne pas concevoir du mépris pour un homme qui va commettre une cruauté par des vues si petites, et qui se pique d'étrs fin lorsqu'il se trompe si lourdement.

Ce caractère n'est pas digne de la tragédie, et le langage ne l'est pas non plus. On a pu voir la même chose dans Maxime, et l'on peut faire la même épreuve sur toutes les pièces de Corneille. C'est l'âme, a dit un ancien, qui nous fait éloquents ipectus est quod cUsertumfacit. Il l'est toutes les fois que son âme l'inspire bien. Quand son esprit s'égare, il ne l'est plus.

Je ne prétends pas relever toutes les fautes du morceau que je viens de citer : elles sont assez sensibles. Mais il j a dans les termes mêmes , à huit vers de distance , une contradiction choquante, qui prouve combien l'auteur mettait de négligence dans cette partie de sa composition.

L*artilice est trop lourd pour ne pas réventer.

Et un moment après :

Le piéfB est bien tendu....

Si Vartifice est trop laurdy comment le piège est-il bien tendu? C'est une étrange inadvertance. Voltaire, que Ton accuse de relever trop minutieusement de petites fautes , n'a pourtant rien dit de celle-là; et il en a passé bien d'autres.

Mais en supposant que les motifs de Félix fussent naturels , sont-ils suffisants ? Non. U manque id cette proportion nécessaire entre les moyens et l'action. Il s'agit de savoir si Félix fera mourir un des personnages les phis importants de la pièce, s'il enverra son gendre à l'échafaud. Il y répugne, car on ne le peint ni cruel ni fanatique. Quel est donc le contre-(K>ids qui le fera pencher vers la rigueur? Il n'y en a point d'autre que le calcul erroné d'une très-mauvaise et très-lâche politique, et la possibilité très-incertaine de perdre le gouvernement d'Arménie. Ce n'est pas là un ressort suffisant pour la tragédie, où il &ut toujours que chaque personnage aitim degré d'intérêt proportionnel, relativement à l'intérêt général.

Si les motifs de Félix ne sont ni* naturels ni suffisants , ils ne sont pas plus tragiques. Un personnage qui , dans tout le cours d'une pièce, placé entre sa fille et son gendre, dont il faut envoyer l'un à la mort et laisser l'autre dans le deuil , ne s'occupe que de savoir s'il sera plus ou moins grand seigneur, ne peut inspirer aucun des sentiments que demande la tragédie. Quand il dit ,

Polyeucte est id l'appui de ma famille ; Mais d , par son trépas , Vautre épousait ma fille , J'acquerrais bien par là de plus puissants appuis , Qui me mettraient plus haut cent fois que Je ne suli ;

quand il parle ainsi, il paraît vil : et lorsqu'il dit.

Je sais des courtisans la plus fine pratique,,.. Et moi ^ j'en ai tant vu de toutes les façons. Qu'à lui-même au besoin fen ferais des leçons ,

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

le spectateur, gui D*a rien aperçu qui puisse excuser la méprise, qui le voit juger si mal ce Sévère que tout le monde connatt si bien, et se vanter de son habileté quand il manque de sens, trouve ici ce qu'il y a de pis, le ridicule joint à la bassesse.

Voltaire pense que Corneille aurait dû peindre Félix comme un païen entêté de sa religion, et vengeant sur un sacrilège la cause des dieux de Fempire. Je crois qu'il a entièrement raison, et que cette idée aurait fait disparaître de la tragédie de Polyeucte un défaut très-considérable, qui gâte une pièce, d'ailleurs la mieux conduite de celles de l'auteur.

Elle a encore un autre mérite : c'est celui du dialogue , en général plus naturel que ne l'est ordinairement celui de Corneille, et souvent d'une rapidité et d'une vivacité qui lui sont particulières. Voyez la scène entre Polyeucte et Néarque.

NÉARQUE

Ce lAt est trop ardent : souffrez qu*U M modère.

POLYBOCTE.

On n'en peat avoir trop pour le diea qu'on révère.

NÉARQUE

Vous trouverez la mort.

POLYEUCTE

Je la cherche pour lui.

IVÉARQUE.

Et si oe cœur s'ébranle?

POLYEUCTE

Il sera mon appui.

NÉARQUE

n ne commande point que Ton s'y précipite.

POLYEUCTE

Plus éUe est volontaire , et plus eUe mérite.

NÉARQUE

n suffit sans chercher d'attendre et de souffrir.

POLYEUCTE

On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.

NÉARQUE

Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.

POLYEUCTE

Mais dans le del d^à la palme est préparée , etc.

Et la scène entre Félix et sa fille, quand elle lui demande la grâce de son époux :

PAULINE

Ne rabandonnex pas aux fureurs de sa secte.

FÉLIX

Je Pabandonne aux lois , qu'il faut que Je respecte.

PAULINE

Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?

FÉUZ.

Quil Cssse autant pour sol cwnme je fUs pour lui.

PAUUNB.

Mais U est aveuglé....

FÉLIX

Mais Use plaît à rétre.

Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître.

PAUUNB.

Mon père, au nom des dieux....

FEUX

Nelesrédameipas, Ces dieux, dont l'intérêt demande son trépas.

PAUUNB.

Us écoulent nos vceox.

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