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PEUX

Eh bien ! quil leur en fiasse.

" PAULINE

AU nom de Tempereur dont vous tenez la place...

FEUX

rai son pouvoir en main ; mais , s'il me l'a commis , Cest pour le déployer contre ses ennemis.

PAULINE

Polyeucte l'est417

FÉLIX

Tous chrétiens sont rebelles.

PAUUNE.

N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles. En épousant PauUne, il s'eat/ait votre aang,

FÉLIX

Je regarde sa faute, et ne vois pas son rang. Quand le crime d'État se mêle au sacrilège , Le sang ni l'amitié n'ont plus de privUégs.

. PAUUNB.

Quel excès de rigueur I

Moindre que son forfait , etc.

Si le rôle de Félix était fait de manière que Ton pût croire qu*il est de bonne foi, Teffetde la scène répondrait à la beauté du dialogue; mais dans les scènes avec son confident, il s^est montré à déoouyert, et l'on ne peut pas s'y tromper.

Un dialogue encore supérieur à tout oe que j'ai cité, c'est celui qui termine la scène où Poljeucte ne quitte le théâtre que pour être mené au supplice.

FEUX

Enfin , ma bontàeède à ma Juste fureur. Adore-les, ou meurs.

POLYEUCTE

Je suis chrétien.

FEUX

Impie!

Adore-les , te dls-Je , on renonce à la vie.

POLYEUCTE

Je suis chrétien.

FÉLIX

Tu l'es ! ô cœur trop obstiné !

Soldats , exécutez l'ordre que J'ai donné.

PAUUNE.

On le conduisez-vous 7

FEUX

A la mort

POLYEUCTE

A la gloire.

Chère PauUne , adieu, conservez ma mémoire.

PAUUNE.

Je te suivrai partout, et mourrai, si tu meurs.

^ POLYEUCTE

Ne suivez point mes pas , ou quittez vos erreurs, etc.

On trouve dans Garnier et dans les auteurs qui ont précédé Corneille quelques exemples d'un dialogue coupé : mais il ne suffit pas de répondre en im vers; il faut que le vers ait assez de sens et (ic force pour dispenser d'en dire davantage.

On reproche au dénoûment de Polyeucte la double conversion de Pauline et de Félix. La première ne paraît pas répréhensible : c'est un miracle, il est vrai, mais il estconforme 9ux idées rdigieuses établiesdans la pièce. La seconde est en effet vicieuse

par plosieurs raisons : d*abord, parce qu*un moyen aussi extraordinaire qu*un miracle peut passer une fois, mais ne doit pas être répété; ensuite, parce que rintérét du christianisme étant mêlé à celui de la tragédie, il est convenable qu'une femme aussi vertueuse que Pauline se fasse chrétienne , mais non pas que Dieu fasse un second miracle en faveur d'un homme aussi méprisable que Félix.

La première question qui se présente sur la tragédie qui a pour titre Pompée y c'est de savoir quel en est le sujet. Ce ne peut être la mort de Pompée, quoique depuis longtemps on se soit accoutumé à Tafficber sous oe titre très-improprement ; car Pompée est assassiné au commencement du second acte. Ce pourrait être la vengeance de cette mort , si Ptolémée, qui périt dans un combat à la fin de la pièce, était tué en punition de son crime. IfisÀs il ne l'est que parce que César, à qui ce prince perfide veut feire éprouver le sort de Pompée, se trouve heureusement le plus fort et triomphe de l'armée ^ptienne. Cette conspiration contre César, et le péril qu'il court, forment doncune seconde action, moins intéressante que la première; car on sait quels éloges unanimes les connaisseurs ont donnés à la scène d'exposition, qui montre Ptolémée délibérant avec ses ministres sur l'accueil qu'il doit faire à Pompée, vaincu à Pharsale, et cherchant un asile en Egypte. On ne peut pas commencer une tragédie d'une manière plus imposante à la fois et plus attachante; et, quoique l'exécution en soit souvent gAtée par Fenflure et la déclamation , cette ouverture de pièce , en ne la considérant que par son objet, passe avec raison pour un modèle. Des scènes d'une galanterie froide, et quelquefois indécente, entre César et Cléopâtre, ne sont qu'un remplissage vicieux qui achève de faire de cette pièce un ouvrage très-irrégulier, composé de parties incohérentes. Les caractères ne sont pas moins répréhensibles. Le roi Ptolémée, qui supplie sa soeur Cléopâtre d'employer son crédit auprès de César pour en obtenir la grâce de Photin , est entièrement avili; et quand Achorée dit, en parlant de sa codtenance devant César,

Toates ses acUons ont lentt la ba»esM ;

ren al rougi moi-même, et me lols plaint à mol,

De voir là Ptolémée et D*y voir point de roi ,

il fait en très-beaux vers la critique de ce caractère. César, qui n'a vaincu à Pharsale que pour Cléopâtre y et qui n*est venu en Egypte que pour elle, est encore plus sensiblement dégradé, parce que c'est un de ces personnages dont le nom seul annonce la grandeur. Cléopâtre, qui parle d'amour et de mariage , en style de comédie , i. César qui est

marié, joue un r6le indigne d'une princesse.- Cependant la pièce est restée au théâtre malgré tous ses défauts, et s'y soutient par une de ces ressources qui appartiennent au génie de Corneille, par le seul rôle de Cornélie. Il offre un mélange de noblesse et de douleur, de sublime et de pathétique, qui fait revivre en elle tout l'intérêt attaché à ce seul nom de Pompée. Il ne paraît point dans la pièce; mais il semble que son ombre la remplisse et l'anime. L'urne qui cx>ntient ses cendres, et qu'apporte à sa veuve un Romain obscur qui a rendu les derniers devoirs aux restes d'un héros malheureux ; l'expression touchante des regrets de Cornélie, et les serments qu'elle fait de venger son époux; les regrets même de César, qui ne peut refuser des larmes au sort de son ennemi , ré{»ndent de temps en temps sur cette pièce une sorte de deuil majestueux qui convient à la tragédie. La scène oi^ Cornélie vient avertir César des complots formés contre sa vie par Ptolémée et Photin est encore une de ces hautes conceptions qui caractérisent le grand Corneille, et rappellent l'auteur des Horaces et de Cinna.

On sait qu*il leur préférait Rodogune. 11 n'a pas dissimulé sa prédilection pour cet ouvrage; Bt si les quatre premiers actes répondaient au dernier, il n'y aurait pas à balancer ; tout le monde serait de son avis. 11 n'y a point de situation plus forte ; il n'y en a point où l'on ait porté plus loin la terreur, et cette incertitude effrayante qui serre l'âme dans l'attente d'un événement qui ne peut être que tragique. Ces mots terribles.

Une main qui noos ftit bien chère...

Madame, est-oe la vdtreoa œlle de ma mère?

ces mots font frémir. Et oe qui mérite encore plus d'éloges, c'est que la Situation est aussi bien dénouée qu'elle est fortement conçue.

Cléopâtre, avalant elle-même le poison préparé pour son fils et pour Rodogune, et se flattant encore de vivre assez pour les voir périr avec elle, forme un dénoûment admirable. Il faut bien qu'il le soit, puisqu'il a fait pardonner les étranges invraisemblances sur lesquelles il est fondé, et qui ne peuvent pas avoir d'autre excuse. Ceux qui ont cm , bien mal à propos, que la gloire de Corneille était intéressée à ce qu'on justifiât ses fautes, ont fait de vains efforts pour pallier celles du plan de Rodogune. Pour en venir k bout, il faudrait pouvoir dire : Il est dans l'ordre des choses vraisemblables que , d'un côté, une mère propose à ses deux fils, à deux princes reconnus sensibles et vertueux , d'assassiner leur maîtresse; et que, d*un autre côté, dans le même jour, cette même maîtresse, qui n'est point représentée comme une fenune atroce, pro-

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

pose à deux jeunes princes, dont elle connaît la vertu , d'assassiner leur mère. Comme il est impossible d'accorder cette assertion avec le bon 'sens, il yaut beaucoup mieux abandonner une apologie Insoutenable, et laisser à Corneille le soin de se défendre lui-même. Il s'y prend mieux que ses défenseurs : il a &it le cinquième acte. Souvenonsnous donc une bonne fois, et pour toujours, que sa gloire n'est pas de n'avoir point commis de fautes, mais d'avoir su les racheter : elle doit suffire à ce créateur de la scène française.

Il prit des Espagnols le sujet d^Héradius, comme celui du Cid, maîf en y faisant beaucoup plus de changements , et empruntant oioins dans les détails. Ces vers si connus,

O malheareax Phocas ! 6 trop heuieiu Blaorioe ! Ta retrouves <leiu flls pour mourir après toi, Et Je D*eD puis trouver pour régner après nioi,

sont en effet de Calderon; mais ce sont les seuls qu'A ait fournis à son imitateur. L'intrigue d'ailleurs est fort différente : la fable de l'auteur espagnol est chargée d'épisodes ; celle de Corneille est une. Il est vrai que les ressorts sont d'une complication qui va jusqu'à l'obscurité. C'est à propos (fHéracUus que Boileaû, dans son Art poétique, censure l'auteur,

. . . Qui, dëbrooUIaiit mal une péiin>le intrigue, D\ui diverUaaemeat me fait une fatigue.

Ceux qui ont pris leur parti d'admirer tout dans un auteur illustre, ont prétendu, malgré Boilean, que cette multiplicité de ressorts dont il est difficile de suivre le jeu prouve une très-grande force de composition. Cela peut être, je ne veux pas les démentir; mais je crois qu'il y en a davantage à pirodulre de grands effets avec des moyens très-simples, comme dans les trois premiers actes des Horaces. C'est là, ce me semble, la véritable force et le premier mérite d'une intrigue dramatique. La raison en est sensible, c'est que plus l'esprit est occupé, moins le cœur est ému. Le temps est précieux an théâtre : quand il en faut tant pour l'attention , il n'y en a pas assez pour Tintérét. Le spectateur n'est pas là pour deviner, mais pour sentir.

Ce qu'on a blâmé principalement dans Iféraclius, c'est 1« que, l'auteur représentant les deux princes également vertueux, également dignes du trône, il devient assez indifférent que ce soit celui-ci ou cehii-là qui soit Héraclius : il n'y a que l'amour de Pulchérie pour l'un des deux qui puisse y mettre quelque différence; mais cet amour est si peu de diose dans la pièce, qu'il ne supplée pas au dé&ut d'un contraste entre les deux princes, qui aurait pu marquer des nuances entre le fils d'un tyran et

celui d'un empereur vertueux, et amener, ee me semble , de nouvelles beautés.

(Test du flls (i*un tyran que f ai fait Ce héros,

est un beau vers dans la bouche de Léontine; mais deux héros dans une pièce se nuisent un peu l'un à l'autre, à moins qu'ils ne le soient d'une manière différente, comme, par exemple , César et Brutus* De plus, on aime assez au théâtre que la nature l'emporte sur l'éducation , quoique dans le fait cela ne soit pas toujours vrai.

y Cette Léontine , qui plait par sa fermeté et par la perplexité cruelle où elle jette Phocas lorsqu'elle dit ee beau vers de situation ,

Devine si tu peux, et choliis si tu l'oses, |

ne laisse pas d'avoûr de grands défimts. Le plus considérable n'eA pas d'avoir sacrifié son fils pour sauver celui de l'empereur. Ce sacrifice, à la vérité, devrait être bien puissaiùment motivé, s'il faisait partie de l'action : il est si loin du coeur d'une mère, qu'il serait bien difficile de le faire supporter. Mais il n'est que dans l'avant^scène, dans cette partie du drame où nous avons vu que le spectateur permet assez volontiers à l'auteur tout ce dont il a besoin pour fonder sa fable. Un reproche plus grave, c'est que Léontine, annoncée dans les premiers actes comme le principal mobile de l'intrigue, y prend en effet très-peu de part : tout se fitit sans elle. C'est un personnage subalterne, c'est Exnpère, qu'elle traite avec le dernier mépris ; c'est lui qui fait le dénoûment, c'est lui qui sauve et qui couronne Héraclius et fait périr Phocas ; autre dé&ut conâralre aux principes de l'art, qui exige que la catastrophe soit toujours amenée par les personnages qui ont attiré l'attention des spectateurs. En général cette tragédie, pendant les trois premiers actes , n'excite guère que de la curiosité ; mais , dans les deux derniers, la situation de Phocas entre les deux princes, dont aucun ne veut être son fils, est belle et théâtrale. Ce qui n'est pas moins beau , c'est le péril où ils sont ensuite; c'est le combat de générosité qui s'élève entre eux, à qui portera un nom qui n'est qu'un arrêt de mort; c'est aussi le moment où Héraclius voit le glaive levé sur le prince, son ami, et consent, pour le sauver, à passer pour Martian.

Je suis donc , s'il faut que Je le die , Ce qu'il faut que Je sois pour lui sauver la vie.

Voltaire avait sans doute oublié cette scène quand il a dit que l'amitié des deux princes ne produisait rien. Sans cette amitié, la scène ne subsisterait pas. Il n'y avait que ce motif qui pût forcer Héraclius, qui se connaît très-bien, à renoncer à être ce qu'il

GOURS DE LITTÉRATURE

est; et cet efifort, qui prolonge Terreur de Phocas, est une des beautés de la pièce.

Après HéracHus , le talent de Corneille commence à baisser. Il ne s*étaît pourtant écoulé que Tespace de dix ans entre cette tragédie et celle du Cid, et Fauteur n'en avait encore que quarante. (Test Tâge où Tesprit est dans sa plus grande force : c*est depuis cet âge que Voltaire a fait le plus grand nombre de ses chefs-d'œuvre. Racine avait cinquante ans quand il composa son admirable Athalie ; et, à cette même époque , nous ne trouvons plus que deux ouvrages où le grand Corneille, déjà fort inférieur •à lui-même dans le choix des sujets et dans la composition tragique , se retrouve encore à sa hauteur, au moins dans quelques scènes, je veux dire Nicoméde et Sertorius.

Lorsqaen 1756 les comédiensreprirent Nicomède, qui n'avait pas été joué depuis quatre-vingts ans, ils rannoncèrent sous le titre de tragi-comédie , sans doute à cause du mélange continuel de noblesse et de familiarité qui règne dans ce drame , et dont aucune des meilleures pièces de Corneille n'est tout à fait exempte. On sait que le Cid fut d'abord joué et imprimé sous le même titre. Un grand nombre de pièces des prédécesseurs de Corneille est intitulé de même. Les anciens n'avaient jamais connu cet alliage du tragique et du familier, du sérieux et du bouffon, marqué au coin de la barbarie. Mais comme il faisait le fond du théâtre des Espagnols , qui servit longtemps de modèle au nôtre, nos auteurs, qui empruntaient leurspièceset leurs défauts, quoique sans descendre au même degré de bouffonnerie , imaginèrent ce nom de tragi<omédie , qu'ils donnaient surtout aux pièces où il n'y avait point de sang répandu , et qui excusait la bigarrure de leurs drames informes. Mais, depuis que Racine eut ùàt voir, le premier, comment on pouvait être, dans le cours d'une pièce, à la fois simple et noble , naturel et élégant , sans tomber jamais dans le familier et dans le bas , il n'y eut plus de tragi-comédie.

Il semble que l'auteur de Nicomède ait voulu faire voir dans cette pièce le contraste singulier de toutes celles où il avait fait triompher la grandeur Bomaine : ici elle est sans cesse écrasée, et l'on dirait qu'il a voulu en faire justice. Cette singularité prouve les ressources de son talent, qui se montre encore dans le rôle de Nicomède. On aime à voir la fierté de ces tyrans du monde foulée aux pieds par un jeune héros, élève d'Annibal. Ce rôle soutient la pièce, qui d'ailleurs n'a rien de tragique. Aucun des personnages n'est jamais dans un véritable danger. Cest une intrigue domestique à la cour d'un roi vieux et faible, à qui Ton veut donner un succes-

seur. Une belle-mère ambitieuse veut écarter Nicomède du trône, et y placer son fils Attale. Les ressorts de l'intrigue sont entre les mains de deux subalternes qui ne paraissent même pas : ce sont deux faux témoins subornés par la reine, et qu'elle prétend subornés par Nicomède. Il s'agit d'un projet d'empoisonnement; mais l'accusation est si peu vraisemblable, Nicomède si puissant, si bien soutenu par ses exploits et par la faveur du peuple , et, d'un autre côté, la reine a tellement subjugué la vieillesse de Prusias , qu'il est impossible de craindre pour personne. Le dénoûment en est très-défectueux, parce qu'il se trouve à la fin qu'Attale, méprisé par Nicomède, et traité d'homme sans coeur, fait une action de générosité très-éclatante, et que tout à coup Nicomède lui est redevable de la vie, sans que l'on comprenne bien comment cette vie a été en péril. Joignez à ces défauts la faiblesse et l'avilissement extrême de Prusias , et l'on conviendra que Voltaire a raison quand il dit que l'auteur aurait dû appeler cet ouvrage comédie héroïque , et non pas tragédie.

L'intrigue de Sertorius est encore plus froide, et la fable plus vicieuse. Il n'y a ni terreur ni pitié; et, en exceptant la fameuse conversation de Sertorius et de Pompée , qui sera toujours justement admirée, en exceptant quelques morceaux du rôle de Viriate, tout le reste ne ressemble en rien à une tragédie.

C'est ici , à proprement parler, que finit le grand Corneille : tout le reste n'offre que des lueurs passagères d'un génie éteint. Il n'y a rien dans Théodore, dans Attila y dans Pulchérie, dans Suréna. On ne peut citer Bérénice que pour plaindre l'auteur d'avoir consenti à lutter contre Racine dans un sujet où il lui était si difficile de soutenir la concurrence. Pertharite n'est remarquable que par la découverte que Voltaire a faite de nos jours, que . le second acte de cette pièce contient en germe la belle situation d'Hermione demandant à Oreste , qui l'aime, la tête de Pyrrhus qu'elle aime encore. Mais cet exemple ne sert qu'à faire voir ce que nous aurons lieu de vérifier plus d'une fois , qu'on peut se servir des mêmes moyens sans produire les mêmes résultats ; et ce n'est que dans le cas où l'un et l'autre se ressemblent qu'un auteur dramatique peut être traité de plagiaire. On peut voir dans le Commentaire pourquoi ce qui est d'un si grand effet dans Andrmnaque n'en produit aucun dans Pertharite. Il suffit de dire ici que ce qui n'est dans l'une de ces pièces que passagèrement indiqué et comme épisodique, dans Tautre tient au fond des caractères et au développement des passions : il n'en faut pas

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

davantage pour résoudre le problème , et il s'ensuit que les idées de Corneille n'ont point été celles de Racine.

Lorsque j'ai rendu compte de VOEdipe grec , f ai cité les vers sur la fatalité, qui se trouvent dans celui de Corneille , et ce sont les seuls qui méritent d'être retenus. J'ai cité aussi, à propos du sublime d'expression , les quatre beaux vers que l'on distingue dans l'exposition à*Othon, exposition à laquelle Voltaire donne beaucoup d'éloges.

Il y en a quatre dans Sophonisbe, qui sont aussi d'une expression énergique. Ils sont dans la bouche du vieux Syphax, et sont en même temps la critique de son rôle.

Qae c*est an imbécile et honteux esclavage, Qae celai d'an époux sur le penchant de TÀge, Quand, sous on front ridé, qu'on a droit de haïr, U croit se faire aimer à force d'obéir !

A l'égard d^AgésUas , Fonteneile s'exprime ainii : « Il faut croire qu'il est de Corneille^ puisque son nom y est ; et il y a une scène d'Agésilas et de Lysander qui ne pourrait pas facilement être d'un autre. »

Cette louange est fort exagérée. Le ton de cette scène est noble, et les pensées ont assez de dignité; mais la versification en est faible

Andromède et la Toison d'or sont ce qu'on appelle des pièces à machines. Elles ne furent point représentées par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne : la première le fut sur le théâtre qu'on appelait du peut Bourbon; l'autre en Normandie, chez le marquis de Sourdéac, à qui nous devons l'établissement de ropéra. Ces pièces à machines, où le chant se mêle de temps en temps à la déclamation , étaient encore une nouveauté qu'essayait le talent de Corneille , trente ans avant les opéras de QuinauU, et qui prouve qu'il a tenté tous les genres de poésie dramatique.

Le spectacle de la Toison dor, donné depuis sur le théâtre du Marais, réussit beaucoup par un appareil de représentation que l'on n'avait jamais vu, et fut oublié quand on eut les chefs-d'œuvre lyriques de Quinault. Mais les amateurs ont conservé dans leur mémoire ces quatre vers du prologue, qui exprimaient une vérité devenue bien plus sensible longtemps après que Corneille les eut £aiîu. C'est la France qui parle :

A vaincre tant de fois mes forces s'affaibltaent; L*£tat est florissant, mais les peuples gémissent : Leurs membres déchaméscourôen^ > sous mes hauts faits Et la glohe du trône accable les siUets.

Ce dernier vers est parfaitement beau.

« Cotu^her n'est point un verbe neutre : c'est un verbe acm qui demande un régime. Ployer était le mot propre, s'U eût pu entrer dans le vers.

LA UARPE. — TOME I.

La comédie du Menieur, quf précéda de vingt ans celles de Molière, fut empruntée des Espagnols , comme le Cid : ainsi nous devons à d'heureuses imitations , embellies par la muse de Corneille, laT première tragédie touchante et la première comédie de caractère que l'on ait vues sur notre théâtre ; et l'auteur fut dans l'une et dans l'autre également supérieur à tous ses contemporains. Cest dans le Menteur qu'on entendit pour la première fois sur la scène la conversation des honnêtes gens. On n'avait eu jusque-là que des farces grossières , telles que les Jodelets do Scarron , et de mauvais romans dialogues. L'intrigue du Menteur est faible , et ne roule que sur une méprise de nom qui n'amène pas des situations fort comiques. Mais la facilité et l'agrément des mensonges de Dorante , et la scène entre son père et lui , où le poète a su être éloquent sans sortir du ton de la comédie , font encore voir cette pièce avec plaisir au bout de cent cinquante ans. La suite du Menteur n'a pas été aussi heureuse ; mais Voltaire pense que, si les derniers actes répondaient aux premiers , cette suite serait au-dessus du Menteur. Plusieurs vers de cette dernière pièce sont restés proverbes, mérite unique avant Molière.

Il reste à tracer Un résumé des qualités dîstinctives du génie de Corneille, des parties de l'art où il a réussi , et de celles qui lui ont manqué. Ce sera une occasion de rassembler sous un même point de vue quelques observations essentielles à la théorie du théâtre, qui eussent été moins frappantes si je les avais dispersées dans l'analyse succincte que j'ai faite de ses ouvrages. C'est aussi le moment de réfuter les méprises et ïes injustices de Fonteneile. Mais il est à propos auparavant d'examiner les motifs de la partialité qui a dicté trop souvent les jugements qu'on a portés sur Corneille.

Il a eu le sort de tous les grands hommes. De son vivant, et au milieu de ses succès, les Scudéry, les Claveret, les d'Aubignac, et vingt autres barbouilleurs de cette force , lui disputaient son mérite, ne pouvant lui disputer sa gloire , et censuraient indistinctement ses défauts et ses beautés. Lorsque , dans la vieillesse de ses ans et de son génie , on eut vu s'élever à côté de lui la jeunesse brillante de Racine, des beaux-esprits jaloux , des courtisans qui faisaient quelques jolis vers, et à qui Racine ne laissait rien, parce qu'il en faisait supérieurement, se mirent à exalter au delà de toute mesure le vieil athlète qu'ils regardaient comme hors de combat, pour rabaisser injustement le triomphateur qui occupait la lice. De là ces éloges prodigués par Saint-Evremond à des pièces aussi mauvaises de tout point que Sopho^ rUsbe et Attila ; ces cabales des ducs de Nevers et

COURS DE LITTÉRATUBE.

de Bouillon contre Phèdre; oe sonnet platement | avoir de Tapplication. Voici comme il s'exprime trèssatirique de madame Deshoulières ; cet acharnement ingénieusement : de madame de Sévigné à répéter que Racine n'ira

^s loin , qu'il passera comme le café ( le café et Kacine sont restés ), qu'il faut bien se garder de rien comparer à Corneille, J^y reviendrai avec assez de détails quand il sera question de Racine. Pour ce qui est de Fontenelle, deux motifis d'intérêt personnel doivent d'abord infirmer son jugement : il était peti^neveu de Corneille, et de plus ennemi déclaré de Racine. Leurs démêlés étaient connus, et les actes d'hostilité réciproque étaient publics. Ce n'est pas qu'on ne puisse se mettre au-dessus de Tin* térét de la parenté , et même de celui de Tamoarpropre ; mais la philosophie de Fontenelle ne put aller jusque-là. Il s'est montré trop évidemment partial dans sa f^ie de Corneille et dans ses Réflexiom sur la Poétique; et l'on peut ajouter, sans lui dter rien de ce qui lui est dû à d'autres égards, qu'il a fait voir dans ces deux morceaux une connaissance très-médiocre des objets qu'il avait à traiter.

Quand Voltaire donna son Commentaire, on avait agité cent fois la question frivole de la prééminence entre Corneille et Racine : on crut quMl avait voulu la résoudre, quoiqu'il n'en ait jamais dit un mot, et qu'il dise en propres termes que cette dispute lui a toujours paru très-puérile. Il a raison , et ceux qui se sont imaginé qu'en relevant les défauts de Corneille on le mettait au-dessous de Racine, sont tombés dans une méprise très-commune, et mémo presque générale, qui montre bien que rien n'est si rare que dé savoir précisément de quoi l'on dispute. On confond deux choses très-distinctes, les auteurs et les ouvrages. Quoi ! dira-t-on , n'est-ce pas la même chose? Nullement. Il y en a d'abord une raison qui est ici particulière, et, de plus, il y en a une générale : toutes deux sont péremptoires. La raison particulière, c'est que tous deux ont écrit en différents temps et dans des circonstances différentes. Corneille est venu quanid il n'y avait encorcTien de bon ; il a donc un mérite qui lui est propre, celui de s'être élevé sans modèle aux beautés supérieures. Racine ne s'est point formé sur lui , il est vrai ; je le démontrerai bientôt : mais il a nécessairement profité des lumières déjà répandues; il a trouvé l'art infiniment plus avancé ; il a pu s'instruire , et par les succès de Corneille , et même par ses fautes. A partir de ce point , il n'y a donc plus de parité ; et alors sur quoi peut-on établir bien positivement le degré de génie de l'un et de l'autre ? Cettedistinction n'a pas échappé à Fontenelle : quoiqu'il ne l'ait faite qu'en général , il sentait bien ou elle allait, et quel besoin il pouvait

« Dea\ auteurs , dont l'un surpasse extrêmement Tan tare par la beauté de ses ouvrages, sont néanmoins égaux en mérite, s'ils se sont également élevés chacmi an-dessus de son siècle, il est vrai que l'un a été plus haut que Tantre, mais ce n'est pas qu'il ait eu plus de force , c'est seolemen t qu'il a pris son vol d'un lieu plus élevé.... Pour juger du mérite d'un ouvrage , il suffit de le considérer en lui-même; mais pour juger du mérite de l'auteur , U faut le comparer à son siècle. »

Rien n'est plus juste , et dès lors on voit combien il serait difficile de dire précisément auquel des deux il. a fallu plus de force, d'esprit et de talent : à l'un pour faire le premier de belles clioses ; à l'autre , pour en faire ensuite de beaucoup plus parfaites. Il entre nécessairement de l'arbitraire dans cette appréciation, et les bons esprits ne prononcent jamais que sur ce qui peut être rigoureusement démontré. Ils marqueront différentes qualités dans les deux hommes que l'on oppose l'un à l'autre, mais ils ne marqueront point de rang. Il y a une autre raison pour s'en abstenir, et celle-ci est générale. Quand deux hommes, travaillant dans le même genre, ont un mérite supérieur et pourtant d'une nature différente, il est extrêmement difficile de prouver que l'un doit être au-dessus de l'autre. Je l'ai déjà dit ailleurs, la préférence alors est au choix de tout le monde. Quand on est d'accord qu'Homère et Virgile sont tous deux de grands poètes , Cicéron et Démosthènes tous deux de grands orateurs, comment s'y prendra-t-on pour m'empécber.de préférer celui-ci ou celui-là ? Quoi que vous puissiez dire, celui des deux qui aura le plus de rapports avec ma manière de penser et de sentir sera toujours pour moi le plus grand. Aussi, lorsque Quintilien préfère Cicéron à Démosthènes , il ne donne cette préférence que comme son propre sentiment, et non pas comme une décision. De même, quand Fénelon préfère Démosthènes, il dit simplement, Taime mieux; il ne dit pas, Il faut aimer mieux. Voltaire , sans rien prononcer sur Corneille , semble pencher pour Racine; mais jamais il n'a rien décidé ; jamais il n'a dit : L'un est plus grand homme que l'autre.

S'aglt-il donc de décider qui des deux avait le plus de génie? Je crois que personne ne peut le savoir, si ce n'est Dieu , qui leur en avait donné beaucoup à tous deux. Mais s'agit-il des ouvrages? demande-ton quels sont les meilleurs, les plus beaux, les plus parfaits? Ced est différent et peut se réduire en démonstration ; car il y a des principes reconnus et des effets constatés. Le I)on sens, la nature, rexpérience, le cœur humain , voilà les arbitres infaillibles qui

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

ont ici le droit déjuger ; et de ce que je viens de dire il suit que la grandeur personnelle de Corneille n'est nullement intéressée dans ce jugeaient. Tajoûte qu'autant la première question est oiseuse, autant l'autre est utile, parce qu'elle est une source d'instruction, parce que Vùn y peut procéder avec méthode, clarté, certitude; parce qu'il importe de montrer, et à tous ceux qu'on veut éclairer, et à tous ceux qu'il £aut confondre , que l'exemple d'un homme tel que Corneille, quand il s'est trompé, n'est point une autorité; que les fautes sont partout des fautes; que, s'il a fait beaucqyp, il n'a pas tout £iit ; qu'après lui Ton a été, dans des parties essentielles, infiniment plus loin que lui, et que l'art est plus étendu que l'esprit d'un homme. Et voilà, puisque le temps est venu de tout dire, ce qui souleva toute la populace littéraire au moment où le Commentaire parut. Voilà ce qui excita ces clameurs insensées, qui, répétées par tant d'échos, au milieu de la multitude, qui n'examine point, produisirent une commotion si vive et presque universelle, qui ne se calma qu'avec le temps, mais qui n'est plus aujourd'hui qu'un ébranlement faible et sourd , comme le murmure des flots qui fait souvenir dp la tempête. Ces secousses passagères, ces convulsions épidémiques, lorsque les causes secrètes en sont bien connues, peuvent fournir un jour des mémoires curieux; car l'histoire littéraire, comme toutes les autres, est celle des passions humaines ; et la postérité sait gré à celui qui ne les a pas ménagées : elles sont aussi trop méprisables. Quel était donc le motif de ce grand soulèvement de tant d'auteurs ou d'aspirants? Ce n'est pas que la gloirede Corneille leur fût bien chère , et d'ailleurs ils savaient bien qu'elle n'était pas attaquée ; mais ils 8*efforçaient de le faire croire , parce que ses défauts leur étaient précieux. Il résultait du Commentaire que Corneille, hors dans deux ou trois pièces , avait fait de beaux morceaux plutôt que de belles tragédies; et sans cesse le commentateur lui opposait la perfection de Racine, et la présentait aux poètes comme le modèle dont il fallait s'approcher : etc'était là précisément ce qu'on ne voulait pas. Pourquoi? Cest que, sans ^aler Corneille, il est plus aisé, surtout aujourd'hui, de faire quelques beaux morceaux qu'une belle tragédie; c'est qu'il n'y a personne qui ne se flatte intérieurementd'avoirassezdebeautés pour faire excuser beaucoup de fautes. Ce sont là de ces choses qu'on n'avoue pas au public , mais qui n'échappent pas à ceux qui sont dans le cas d'y voir de près. Il fallait bien en imposer à ce public. Et que faisait-on ? L'on mettait en avant l'honneur de Corneille , qui n'y était pour rien. Oo n'essayait

pas la discussion; la partie n'était pas soutenable. Mais on cnait : Il a manqué de respect à Corneille. Non, assuriknent. On ne peut le louer davantage ni mieux ; car il n'a loué que ce qui devait l'être. — Mais il relève cent défeuts pour une beauté. — Il ûdiait les relever, puisque tant de gens sont tentés 4e les prendre, ou intéressés i les faire prendre pour des beautés. Ces défauts existent-ils ou n'existentils pas?— N'importe, quand il dirait la vérité : il ne ûJlaitpasIadire.

Ce dernier raisonnement, qui paraît à peine concevable , était celui d'hommes qui se piquenten littérature d'une profonde politique. J'avoue, quant à moi, que je ne puis la comprendre ni m'y accoutumer. Il faudrait une bonne fois s'expliquer , et dira ce qu'on prétend. Y a-Ml des mystères en iittératura? Y a-t-il des traditions à la fois erronées et respectables, qu'il faille conserver sous un voile que personne ne peut déchirer sans étra sacrilège? Quoi! les opinions de l'esprit sur les arts de l'esprit ne sont pas libres? Je conçois que les vérités qui peuvent blesser les vivants soient délicates et dangereuses; mais celles qui ne regardent que les morts, faut-il aussi nous les défendre? Et dans les disputes purement littéraires, où il semble que le seul danger doive être d'avoir tort, le danger le plus grand de tous sera-Ml d'avoir raison?

Ce qu'il y a de pis , c'est que le public , qui a autre chose à faire qUe de s'initier dans les mystères de la politique des gens de lettres, ne s'est que trop souvent , sans le savoir, randu le complice de la médiocrité, qui a besoin de préjugés et d'erreurs, et qui combat sans cesse celui qui ose dire la vérité. Qu'en arrive-Ml? C'est que rien n'est si rare, parmi ceux qui écrivent , que de parler de bonne foi à ceux qui lisent ; et c^ même public est trompé sans cesse par ceux qui devraient l'éclairer. Les uns, par ânimosité et par passion , tâchent de lui faire croire ce qu'ils ne croient pas eux-mêmes; les autres, par dissimulation ou par faiblesse, souscrivent à ce qu'ils ne pensent pas. C'est à propos de ce commerce de mensonges , qui fait pitié à une âme franche et libre , que Voltaûre écrivait dans une lettre particulière :

« Je crois que dans le fond votre ami pense comme vous sur 06 Dante. H est plaisant que , même sur ces bagatelles , un homme qui peuse n'ose dire son sentiment qo*à l'oreille de son ami. Ce monde>ci est une panvre mascarade. Je conçois à tonte force comment on peut dissimuler son opinion pour devenir cardinal on pape; mais je ne conçois guère qu'on se déguise sur le reste. »

Il ne s'est guère déguisé en effet, et l'une des choses qui dans la postérité donneront le plus de prix à ses ouvrages littéraires, c'est qu'on s'aperçoit en le

sa.

œURS DE LITTÉRATURE.

lisant qu*îl ne veut pas vous tromper. La vivacité de son imagination fait qu'il a toujours l'air de laisser échapper son secret; il cause avec vous comme s'il était sans témoins, et toutes ses pensées paraissent des premiers mouvements. Je ne puis pas avoir le même mérite à dire ma pensée , parce qu'elle est infiniment moins d§ conséquence que la sienne; mais c'est pour moi une raison de plus de la dire; et quand mes principes m'en font tin devoir , et mon caractère un besoin , c'est encore une excase que j'^i auprès de ceux qui m'écoutent.

Je voudrais , s'il était possible , .me rendre compte de ce contraste extraordinaire, de cette étonnante disproportion qui rend le même homme d'un moment à l'autre si différent de lui-même. Tout le monde en a été frappé dans Corneille; on a dit et répété que nul n'avait monté si haut et n'était tombé si bas : de son temps on l'avait senti. Nous nous souvenons de ce que disait Molière, que Corneille avait un lutin qui lui dictait de temps en temps de beaux vers, et qui ensuite l'abandonnait. Les visites de ce lutin étaient bien heureuses , mais ses éclipses étaieot bien fréquentes. On en convient, et personne , que je sache, n'en a cherché les raisons. Il ne s'agit pas de ces inégalités qui se trouvent plus ou moins dans tout ce qui sort de la main des hommes. Ici l'on passe à tout moment d'une extrémité à l'autre, et il semble que l'esprit de Corneille fût formé de qualités contradictoires; ce qui ne se rencontre dans aucun des grands génies de la Grèce , de Rome, et de la France. Je hasarderai sur ce sujet quelques aperçus : c'est tout ce que je puis. Il faut d'abord établir les faits.

L'élévation et la force paraissent appartenir naturellement au génie de Corneille, Tout ce qui peut exalter l'âme, le sentiment de l'honneur dans le vieux don'Diègue; celui du patriotisme, dans le vieil Horace; la férocité romaine, dans son fils; l'enthousiasme de religion, dans Polyeucte; l'ambition effrénée, dans Cléopâtre; la générosité, dans Sévère et dans Auguste; l'honneur 4p venger un époux tel que Pompée par des moyens dignes de lui, dans le rôle de Cornélie; tous ces dififérents caractères de grandeur, il les a connus , il les a tracés.

11 est ordinaire à l'homme d'avoir plus ou moins les défauts qui avoisinent ses qualités. Ainsi , que Corneille ait porté quelquefois la grandeur jusqu'à l'enflure, et l'énergie jusqu'à l'atrocité; qu*il passe du sublime à la déclamation, et de la vigueur du raisonnement à la subtilité sophistique; rien n'est plus concevable. Mais ce qui l'est beaucoup moins, c'est que ce même GomeiÛe, qu'on peut appeler par excellence le peintre de la grandeur romaine , ait fondé

l'intrigue de deux de ses plèees (et je ne parle que de pelles qui sont restées au théâtre) sur l'avilissement de tous les plus grands personnages de l'ancienne Rome , de César, de Pompée et de Sertorius. Que sera-ce si l'on se rappelle que c'est le même homme qui se vante en vingt endroits de n'avoir jamais peint l'amour que méié d'héroïsme, qui ne le croit digne de la tragédie qu'avec ce mélange, et qui prétend que tout autre amour ne peut qu'affadir et efféminer Melpomène? Je n'examine point encore à quel point ces principes sont faux; mais je demande cotament il a pu les contredire à ce point dans l'application, ou les entendre si mal. Quel héroïsme a-t-il pu voir dans î'amour de César pour Cléopâtre , ou de Cléopâtre pour César? Qu'y a-t-il d'héroïque dans l'une, lorsqu'elle dit (car il faut absolument citer ) :

Partout en Italie , aux Gaules , en EsiMgne , La fortune le suit et Tamour raccompagne. Son bras ne dompte point de peuples ni de iieux Dont U ne rende hommage au pouYolr de mes yeux; Et de la même main dont il quitte répée , Fumante encor du sang des amis de Pompée, n trace des soupirs , et , d*nn style plalnUf , Dans son cliamp de vi ctolre il se dit mon captif. Oui , tout victorieux , il m'écrit de Pharsale ; Et si sa diligence à ses feoit est égale , Ou plutôt, si la mer ne s*oppo8e àees feux , L*Êgypte le va voir me présenter ses voeux. U vient , ma Ciiarmlon , jusque dans nos murailles , Chercher aapràs de moi le prix de ses batailles , M*of[rir toute sa gloire, et soumettre à mes lois- ,Ge cœur et cette main qui commandent aux rois ; 'Et ma rigueur mêlée aux faveurs de la guerre , Ferait iux malheureux du maitre de la terre.

Qu'y a-t-il d'hérùique dans l'autre, lorsqu'il dit à la reine :

C'était pour conquérir un bien si précieux

Que combattait partout mon bras ambitieux,

Et dans Pliarsale même il a Uré Tépée

Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.

Je rai vaincu , princesse , et le dieu des combats

ITy favorisait moins que vos divins appas.

Ils conduisaient ma main , ils enflaient mon courage :

Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage.

C*est i^effet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspiier ;

Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer^

Pour faire que votre Ame avec gloire y réponde ,

iront rendu le premier et de Rome et du monde :

Cest'ee glorieux Utre, à présent effectif.

Que Je viens ennoblir par celui de captif.

Voilà donc le langage que prête à César un homme qui se pique de ne point affadir la tragédie I Et qudle fadeur plus ridicule que celle de César qui n'a vaincu à Pharsale que pour Cléopâtre? Quelle coquetterie plus froide que celle de cette reine qui parle de ses riçueurs comme d'un tonnerre? Et quel roman est écrit d'un plus mauvais style ? Expliquez après cela ce qu'il écrit à Saint-Évremond.

« Yoas oonfirmei ce que J'ai avancé sur la part que

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ramour doit aToir dans les belles tragédies, et sur la JidéHtéavec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres les caractères de leur temps et de leur humeur, i»

Eh bien ! il croyait donc que le caractère du temps et de rhumeur de César était de se battre à Pharsale pour Cléopâtre, et de se dire son captif? On a dit quelque part qu'il/aUait que Corneille eût eu des mémoires particuliers sur les Romains : ce qu*il y a de sûr, c'est que ceui qui nous restent de César le représentent sous des traits un peu différents.

Deux autres vieux illustres, Sertorius et Pompée, sont encore bien plus étrangement dégradés. Pourquoi Pompée demande-t-il une entrevue à Sertorius? Cest pour Yoir sa femme Aristie, qu'il a eu la là? cbeté de répudier pour obéir à Sylla*, c'est pour lui dire qu'il est désespéré d'avoir pris une autre femme, mais qu'il n'ose ni la quitter ni reprendre Aristie; c'est pour la supplier de lui être toujours fidèle , et d'attendre que la mort de Sylla lui permette de revenir à ses premiers liens. Tel est l'objet d'une trèslongue scène entre lui et sa femme , où celle-ci ne manque pas de lui faire sentir toute son abjection. Je n'ai pas le courage d'en rien citer : il suffit de montrer le grand Pompée dans une situation pareille, pour faire comprendre qu'il est impossible de mettre en scène un héros d'une manière plus indigne de lui et de la tragédie. On ne peut lui comparer que le vieux Sertorius qui dit :

Talme aiUean. ▲ mon Age, U sied d mal d*alsier, Que Je le cache même à qui m'a sa charmer.

Celle qui l'a su charmer, c'est Yiriate; mais on peut juger de cet amour par le parti que prend Sertorius au premier mot que lui dit Perpenna de l'amour qu'il ressent de son côté pour cette même Yiriate. U la lui cède 8ur-l&<shamp, et le recommande à la reine de Lusitanie, malgré les avances que oelleei lui fait à lui-même. H est vrai qu'il finit par lui dire en soupirant :

Je paile pour on antve, et toutefois, hélas! Si vous 8a¥lex..4

vmiATC Seigneur, que ftint-fl que je sache?

fX qad est le lecret que ce soupir me cache?

C3e soupir redoohlé...

VIRIATB.

ITacheres point : alIeK, Je vous obéirai idus que vous ne voules.

Et c'est le grand Corneille qui donne au vieux Sertorius un soiupir redoublé! Voltaire dit en propres termes :

« Ou n'a Jamais rien mis de plus mauvais sur aucun théâtre.»

Et 11 ne dit que trop vrai.

Cherchons maintenant ce qui a pu égarer à ce point un homme qui avait mis tant de fortse dans la peinture des grands caractères , et qui fait jouer ensuite aux plus grands hommes on rôle si ridicule. Je n'en vois point d'autre cause que l'esprit dominant de son siècle qui l'a entraîné. Il était de règle de parler d'amour dans toutes nos pièces, modelées pour la plupart sur les pièces espagnoles et sur les romans de chevalerie qui étaient en vogue. Or, dans œs dangereux modèles, l'amour n'était jamais traité comme une passion qui commande , mais comme une mode qu'il fallait suivre. Il était de bienséance que tout chevalier eût une dame de ses pensées , pour laquelle U soupirait par convenance, et se battait par habitude. Lisez dans nos grands romans les conversations amoureuses : c'est un échafaudage de sentiments hors de nature ; ce sont des délicatesses quintessendées , des scrupules et des respects sans fin et sans homes, qui devaient ennuyer un peu celles qui en étaient les objets. Et malheureusement, lorsque Corneille écrivit , personne n'avait traité l'amour autrement. Les Grecs, chez qui l'on avait étudiéquelques-unes des principales règles de la tragédie, les Grecs, n'y faisant point entrer l'amour, n'avalent pu nous servir de guides dans cette partie de l'art; et Corneille, naturellement porté à tout ce qui avait un air de grandeur, vrai ou faux, se persuada que l'amour, peint sous ces traits , avait quelque chose de nohle et ^'hérjolique. En ce genre, on retrouve à tout moment chez hii l'exagération la phis romanesque. Quand Rodogune vient de demander aux deux princes amoureux d'elle la tête de leur mère, Séleucus s'en plaint avec quelque raison.

Une âme si cruelle Méritait notre fflèro , et devait nattn d'eUe;

Mtts Antiochns , en amaniparfaUt, lui reproche une révolte qui blesse le respect que l'on doit à sa divinité.

Plaignods-nous sans blasphème....

n tant plus de respect pour celie qu'on adoie.. . . C*est et d'elle et de loi tenir bien peu do compte , Que faire one révolte et si pleine et si prompte.

Cette Soumission religieuse qui craint de blasphémer, n'est-ce pas celle que (^ princesse Alcidiane exige de Polexandre, lorsqu'elle lui ordonne d'aller dans l'Afrique, ^ la Chine, et dans la grande Tartarie, de là au Thibet et dans les Indes , pour tuer cinq ou six rois ou empereurs assez insolents pour se déclarer amoureux d'elle? Cela nous paraît aujourd'hui fort plaisant; mais au temps du sieur de Gomberville, auteur de Polexandre, et membre de l'Académie française, cela paraissait fort beau : et combien il est rare de n'être pas plus ou moins as-

ser^i i>ar les idées de ses contemporains ! Ce fut Boileau qui le premier livra au ridicule ces extravagantes productions; ce fut lui qui enseigna dans son j4rt poétique quel ton et quel caractère devait avoir Tamour sur la scène tragique.

ITallez |Nis d*an C3rras noos faire an ArtamëDe. Qu*AchUle aime aotremeut qae Tynia et PhUéne.

Maïs il faut être juste : avant qu*il donnât le précepte, Racine avait donné le modèle, et quand il fit Andromoque, il fit voir un art nouveau que personne ne lui avait appris. C'est là, comme nous le verrons bientôt, un de ses grands titres de gloire. Corneille n'eut pas celle-là, si l'on excepte les scènes du Cid imitées de Guillem de Castro , et celle de Pauline et de Sévère, D'ailleurs , il n'a jamais su traiter l'amour. Il est vrai que, dans ces deux pièces, l'amour est touchant, noble, délicat; mais ce n'est pas à beaucoup près cette passion forcenée , traînant après elle le crime et le remords , enfin si éminemmenttragique,quandelle est tèlleque Racine et Voltaire l'ont représentée. Le rôle de Ladislas aurait pu en donner quelque idée à Corneille ; mais il crut apparemment qu'on ne pouvait donner un amour de cette nature qu'à un personnage peu connu et presque d'invention, et il le crut au-dessous d'un caractère historique. Il énonce ses principes dans cette même lettre à Saint-Évremond , que j'ai déjà citée.

« J*ai cru jusqu'ici que Tamoar était une passion trop chargée de faiblesses pour être la dominante dans une pièce héroïque. J'aime qu'elle y serve d'otnement , et non pas de corps. Nos doucereux et nos eiqoués sont de contraire avis, mais vous vous déclarez du mien. >*

Citons à l'appui de ce passage celui de Fontenelle , qui s'y rapporte entièrement.

« Corneille vit le goût de son siècle se tourner entièrement du c6té de l'amour le plus passionné et le moins mêlé (Phéroisme ; mais il dédaigna fièrement d'avoir de la compMsance pour ce nouveau goût. »

Ces deux passages peuvent donner lieu à plus d'une réflexion. D'abord, on voit bien clairement en quoi consistait l'erreur de Corneille, et en quoi*cette erreur était excusable; car je suis persuadé qu'il était de bonne fol.^ S'il persista dans son opinion, même après les succès de Racine, qui auraient pu le détromper, c'est qu'il avait été trente ans , nonseulement sans mattre, mais sans rival. Les morceaux sublimes de ses premières tragédies en avaient couvert les fautes. Personne n'était en état de lui indiquer les plus essentielles, et nous avons vu l'Académie elle-même se méprendre entièrement sur le sujet du Cicf..Quand son génie ne lui fournit plus les mêmes beautés, on sentit davantage le vide de

ces froides intrigues «ù il n*y a d'amour que le nom ; de cette galanterie de commande , mêlée à des dissertations politiques : c'est ce qui occasionna le peu de succès de toutes ses dernières pièces; mais c'est aussi ce dont il ne paraît pas s'être aperçu dans les examens qu'il en fait. Soit qu'il cherchât à se tromper lui-même , soit qu'en effet ses connaissances ne fussent pas plus étendues, il ne touche jamais dans ses examens le véritable point de la question. Il attribue ses disgrâces, tantôt au refus d'Un suffrage illustre, tantôt au changement de goût dans le public ; une autre fois à certaines opinions ; il disserte longuement sur l'unité de temps et de lieu , deux choses qui ne feront jamais le sort d'un ouvrage; et il ne parle pas de la froideur et de l'ennui, les deux vices mortels et irrémédiables dans la poésie dramatique. Il ne veut jamais voir que cette fit)ideur et cet ennui tiennent principalement à ce que l'amour, quoi qu'il en dise, fait le nœud de toutes ses pièces, sans en excepter une seule , et que cet amour n'est presque jamais ce qu'il doit être dans la tragédie. Il veut qu'il y serve d'omemçnt, et non pas de corps; et l'expérience nous a appris que l'amour no peut pas être un ornement de la machine théâtrale , mais qu'il en doit être un des plus puissants ressorts ; que s'il n'est pas une passion intéressante par ses effets , et convenable au caractère du personnage, c'est un travers et un ridicule , et qu'il faut , par conséquent , le renvoyer à la comédie ; que s'il n'est qu'un objet de conversation et^d'arrangement , il ne peut pas tourmenter beaucoup celui qui se donne pour amoureux , ni , par conséquent , les spectateurs , qui restent tout aussi tranquilles que lui. Corneille trouve cette passiontropchargéede/aiblessepourétrela dominante dans une pièce hérùlque; et l'expérience nous a appris que s'il y a quelque chose d'intéressant au théâtre, c'est d'y retrouver nos faiblesses, pourvu qu'elles fassent plaindre ceux qui les ressentent, et qu'elle ne les fassent pas mépriser. Les passions alors ne trouvent leur excuse que dans leur excès , et c'est dire assez que ces mêmes faiblesses doivent être dominantes dans une pièces même héroïque , ou ne pas s'y montrer : j

Et qne Tamoar, soovent de remords oombatta. Paraisse une faiblesse, et non une vertu. .

C'est en rapprochant ainsi les earreurs d'im grand génie et les leçons d'un excellent esprit que l'on s'éclaire sur la théorie des beaux-arts.

Qu'une longue habitude de gloire et de succçs ait fait illusion à Corneille, qu'il ait regardé l'art de Racine comme une innovation passagère, parce qu'il ne l'avait pas connu , rien n'est plus pardonnable. Mais que dire de Fontenelle , qui , en 1 742 , après les

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exemples donnés par Racine et Yollaire, vient insulter à cent ans d'expérience et de succès pour consacrer les fautes de son oncle, et rabaisser deux de ses ennemis, vient nous dire, avec, un ton de mépris , que le tiéck s'est tourné vers Vamour le plus pas^ gianné, comme s'il eût mieux valu se tourner vers Tamoiur le plus froid ; et ajouteravec une emphase si noble, que ComeUle dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goûl. Passons, si Ton veut, la fierté de Corneille, qui aurait pu être mieux placée; passons le dédain pour un goût qu'il eût mieux valu posséder. Mais si ce goût était nouveau pour Corneille, il ne Tétait pas pour Fontenelle. Depuis 1667, époque d'Andrornague, jusqu'en 1742, il s'était écoulé près de quatre-vingts ans, qui avaient pu consacrer le mérite de Racine tout aussi bien que celui de Corneille. Pourquoi donc parler de ce goût comme d'une mode? Pourquoi lyonter :

« Peat-ètre croira-K-on que eoo ftge ne lai permettait pas d'avoir celte oomplaisance : oe loupçon serait très-légitime, ii ToD ne vofyait ce qa'il a hit dans la Ps^hé de Molière , où» étant à fombre du nom d'antmi, il s'est abandonné à un excès de tendresse dont il n'aurait pas voulu déshonorer son nom, H ne pouvait mieux Waver son siècle qu'en lui donnant Attila, digne roi des Huns. 11 règne dans cette pièce une férocité noble que lui seul pouvait attraper. »

Des démentis si formels donnés à la vérité reconnue autorisent à la dire sans ménagement. Tout est faux et absurde dans cet exposé. Il u'est pas vrai que quelques couplets d'une pièce allégorique, où il y a de la douceur et du sentiment prouvent que l'anteur aurait pu atteindre au sublime de la passion , tel qu'il se trouve dans Nermione, dans Phèdre, et dans Roxane. 11 y a Tinfini entre Psyché et ces rares productions du talent dramatique. Et puis , où va-t-on prendre qu'un poète déshonore sonjiom en peignant la tendresse ? Il me semble que cet excès n'avait pas déshonoré l'auteur des Amours de Didon. Qud renversement de toutes les idées reçues! quel oubli de toute bienséance! Et pourquoi? Pour insinuer que le talent de Racine, qui excelle à peindre l'amour, est peu de chose; qu'il est indigne d'un grand poëte : et afin qu'on n'en doute pas , il cite sur-le-cfaamp ÂtHla, joué la même année qu'^ndromaque. Gomeille, nous dit-il , ne pouvait mieux braver son siècle. lion ^ il ne pouvait mieux braver le bon sens et le bon goût ; et quand Boileau disait , >#pfét i'ytf<<to, Ao^ il pariait comme toute la France . 11 ne 8*8git pas de le prouver ; oe serait , malgré l'autorité de Fontenelle, le seul tort que Ton pût avoir avec lui. S'il est possible à quelqu'un de supporter la lecture de cet incompréhensible ouvrage , il verra

que oe qui parait à Fontenelle une férocité noble, digne du roi des Huns, est une démence risible , indigne, non-seulement de l'auteur des Horaces^ mais , comme le dit Voltaire, du dernier des versificateurs. Ceux qui savent ce qu'on doit à Corneille ne se permettent jamais de parler de ces sortes de pièces. Mais quand l'esprit de parti va jusqu'à les exalter, il faut le confondre. De nos jours même, on a imprimé dans une compilation alphabétique , dont les auteurs, qui prétendent juger trois siècles, assurément ne seront jamais connus du leur, on a imprimé qu'Attila, AgèsUas et Pulchérie, supposèrent plus de mérite que Mérope, Alzire et Mahomet. Croit-on que ceux qui ont débité cette sottise aient voulu honorer Corneille? Non : ils voulaient outrager Voltaire; ils voulaient surtout plaire à ses ennemis, qui n'ont pas manqué de répéter cette ineptie. Il n'y a que l'envie humiliée, ou la bassesse voulant flatter la haine, qui puisse s'exprimer ainsi; et comme je les déteste sans les craindre, je ne les rencontre jamais sans les flétrir.

U demeure prouvé que Corneille, foute d'avoir su traiter l'amour lorsqu'il en mettait partout, a fait des héros de roman de plusieurs de ses principaux personnages, gâté presque tous ses sujets, et refroidi même ses meilleures pièces. Si ce défaut est sensible dans les rôles d'hommes , il l'est encore bien plus dans les femmes, qui doivent connaître et exprimer encore mieux que noua toutes les nuances de cette passion, et lui conserver toutes les bienséances du sexe. Corneille les a blessées trop souvent, même dans ses ouvrages les plus estimés : c'est un sentiment qu'il n'avait pas. Chez lui , Pauline dit , en parlant de Polyeucte :

11 est toqjoon aimable, «l> sait kn^oun/mum,

Emilie dit qu'elle a promis à Cinna toutes les douceurs de sa possession; que ses faveurs l'attendent. On pourrait citer beaucoup de traits semblables , mais il suffît d'indiquer le défaut général.

C'en est un bien grand encore , et qui revient bien plus fréquemment, de ne mettre dans la bouche des personnages amoureux que des raisonnements , des maximes, des sentiments qui ressemblent, comme le remarque Voltaire , au code de la Cour d'Amour ; de parler toujours de ce que veut un bel csil, de ce que fait unvéritable amant. Racine n'est pas tombé une seule fois dans ce défaut : il est porté dans Corneille au dernier excès; on le trouve à toutes les pages.

Dans d'autres genres même, il procède presque toujours par le raisonnement mis à la place du sentiment ; et souvent , au lieu de faire ressortir le caractère dans le discours, il fait dire crûment : J'ai

tel caractère ; j*Ai de la grandeur, J*ai de Tambition , j'ai de la politique, j'ai de la fierté. L'art constate au contraire à le faire voir au spectateur sans le lui dire. Cette remarque est de Vauvenargues : elle est tcès-judicieuse.

Corneille, qui dans Cinna parle avec un grand sens des principes du droit public et des vices attadaés aux différentes formes de gouvernement, qui , dans la scène entre Sertorius et Poippée, et dans la première scène û!Othon, développe supérieurement la politique d'un chef de parti , montre ailleurs une affectation de la politique de cour, qui est chez lui un caractère trop marqué pour qu'on puisse n'en pas parler; et cette politique, qui est très-fausse, tient beaucoup plus de la rhétorique que de la connaissance des hommes. Ici le siècle où vivait Corneille a visiblement influé sur ses écrits, quoiqu'on ait eu très-grand tort de dire que ce siècle avait déterminé la nature de son talent. Non, ce talent était trop décidé , trop caractérisé pour suivre une impulsion étrangère. Ce ne sont pas les troubles de la Fronde qui lui ont fait faire Cinna et ies Haraces ; mais, accoutumé à entendre parler de factions, de complots et d'Intrigues, à voir donner une grande importance à ce qu'on appelait l'esprit de cour, les maximes de cour, il crut devoir en parler comme s'il eût toute sa vie vécu ailleurs que dans son cabinet, et chez lui hommes et femmes se vantent sans cesse de leur politique. Nous avons vu celle de Félix. Celle de Cléopâtre dans Rodogune, et d'Arsinoé dans iV<comède, ne les empêche pas de faire, sans la moindre nécessité, les confidences Jes plus dangereuses et les plus horribles. Il semble qu'elles ne les fassent que pour avoir occasion de dire : Voyez comme je suis méchante. L'autei^r a l'ûr de croire que lorsqu'à la cour on commet un crime , On se fait gloire de le commettre. II fait dire à PhoUn :

Le droit des rob oonelste à ne rien épargner.

La Umide éqaitô déUnit Tart de régner.

Qaand on craint d*étre iqjuste , on a to^Joars à craindre;

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre ,

Fuir comme un déshonneur ia vertu qui le perd ,

Et voler sans sccupuU» au crime qui le sert

EtPtolémée, en sortant du conseil, ne manque pas de parler aussi de crime. Allons , dit-il ,

Noos Immortaliser par xm illustre crime.

Comme ces fautes ont été imitées de nos jours, et que les jeunes gens les prennent volontiers pour de la force, il faut leur redire que c'est là précisément une déclamation de rhéteur, et non pas le langage des hommes d'État. Jamais ceux qui commettent ou qui conseillent le crime ne le présentent sous ses véritables traits : ils sont trop hideux. Un homme

passionné pourrait dire, Vousm'entratnez au crime, parce qu'alors sa passion même lui sert d'excuse. Mais personne ne dira de sang-froid : Allons commettre un cHme. Personne ne dira au prince même le plus méchant : Fuyez la vertu comme un déshonneur, et volez au crime. Quand la Saînt-Barthélemi fut proposée dans le conseil intime de Charles IX, elle ne fut sûrement pas présentée comme un crime, mais comme le seul moyen d'étouffer les guerres civiles, de sauver la religion et l'autorité royale. C'est sons des noms sacrés que l'on couvrît le plus grand de tous les crimes.

Lorsque Attale, dans Nicoméde, refîise d'appuyer auprès du roi les calomnies d'Arsinoé , et de profiter de la faiblesse de Prusias pour perdre son frère, elle lui dit :

Tous êtes peu du monde et savez mal la cour.

On dirait que c'est un principe reçu, que, pour être du monde et savoir la cour, U faut trouver tous les moyens bons pour perdre son frère. Ceux qui le pensent ne le disent pas. Cette violation des bienséances morales revient à tout moment dans des pièces de nos jours , où Ton n'imite que les fautes de Corneille. C'est pour cela qu'on voudrait les consacrer, et c'est pour cela que je démontre combien elles sont condamnables.

Le style est dans Corneille aussi inégal que tout le reste. U a donné le premier de la noblesse à notre versification; le premier, il a élevé notre langue à la dignité de la tragédie; et, dans ses beaux morceaux , il semble imprimer au langage la force de ses idées : il a des vers d'une beauté an-dessus de laquelle il n'y a rien. Ce n'est pas qu'on ne puisse, sans se contredire, faire le même éloge de Racine et de Voltaire, parce que, dès qu'il s'agit de beautés dedifférents genres , elles peuvent toutes être également au plus haut degré, sans admettre de comparaison. A l'égard de la pureté , de l'élégance , de l'harmonie , du tour poétique, de toutes les convenances du style, il faut voir dans l'excellent Commentaire de Voltaire tout ce qui a manqué à Corneille, et tout ce qu'il laissait à faire à Racine.

Fontenelle a la discrétion de ne point parier de cet article dans la Fie de ComeUie. U se contente d'affirmer, sans restriction quelconque, que Corneille a porté le théâtre français à son plus haut point de perfection. Je doute que ses panégyristes les plus passionnés osassent aujourd'hm* en dire autant. U ajoute : // a laissé son secret à qui s'en pourra servir. Nous verrons que Racine ne s'en est point servi, et qu'il en a trouvé un autre.

On peut bien s'attendre qu'il ne laisse pas de

SIÈCJ.E DE LOUIS XIV. — POËSIE

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côté la^questloD de la prééminence , que j'ai cru, à l'exemple de Voltaire, devoir écarter. Ce ne pouvait pas même en être une pour un juge qui nous assure que Pulchérie et Suréna sont dignes de la vieillesse d*un grand homme, et que ses derniers ouvrages sont Un^ours bons pour la lecture paisible du cabinet. Il faut s'en rapporter là-dessus à ceux qui essayeront de les lire. On ne doit pas être étonné s'il finitpar prononcer, comme une décision généralement étciflie, que Corneille a la première place, et Racine ta smmde. Peu^être eût-il été plus noble et plus convenable de dire : Je ne décide point, parce qpe Corneille est mon oncle , et que Racine fut mon ennemi. Mais ce qui peut étonner, c'est ce qui suit:

« On fera à 80D gré rintervalle .entre ces deux i^aoes un peu plus oo on peu moins grand. »

Je croîs qu'il l'aurait ù\l d'une belle étendue. On va

en juger:

« Cest là ce qui se trouve en ne comparant qoe les ouvrages de part et d*autre. »

Les ouvrages!

« Mais ù Ton compare tes deux bommea, rinégalflé est plus grande. »

J'ai déjà fait voir qu'on ne devait, qu'on ne pouvait pas même asseoir bien solidement un parallèle personnel. Mais quant à la comparaison des ouvrages, moi qui ne suis, ni parent de l'un, ni ennemi de l'autre, et qui ne considère toutsimplement, comme tout homme de bonne fol, que l'art et mon plaisir, il m'est impossible de me rendre à l'autorité de Fontenelle , et je crois que , s'il fallait aller aux voix , les suffrages ne me manqueraient pas , et encore moins les raisons.

* Je n'ai pas relevé à beaucoup près toutes les erreurs et toutes, les injustices de Fontenelle. J'en adièverai la réfutation dans l'examen du théâtre de Racine, où elle trouvera naturellement sa place. J'aurai aussi l'occasion d'y joindre de nouvelles observations sur Corneille, qui naîtront du contraste de leurs différents caractères. Ils sont opposés de tant de manières, qu*il est impossible de parler de l'un sans se souvenir de l'autre : il semble qu'ils se rapprochent sans cesse dans notre pensée, comme ils s'éloignent dans leurs ouvrages.

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