CHAPITRE m. — Ra(^ne
tMcnoÊinBÊSkBE.^Ies Frères ennemis, Alexandre,
àndromaque.
« Ce serait sans doute on homme très-extraordinaire
qoe celui qui aurait conçu tout l'art de la tragédie telle qu'elle parut dans les beaux Johrs d'Athènes , et qui en aurait tracé à la fois le premier plan et le premier modèle. Mais de si beaux efforts ne sont pas donnés à rhomanité ;* elle n'a pas de conceptions si vastes.
« Il n'existe aucun art qui n'ait été développé par degrés, et tous ne èe sont perfectionnés qu'avec le temps. Un homme a ijouté aux travaux d'un homme , on siècle a i^uté aox lunodères d'un siècle , et c'est ainsi qu'en réunissant et perpétuant leurs efforts, les générations, qui se reproduisent sans cesse, ont balancé la faiblesse de notre nature, et qoe l'homme , qui n'a qu'on moment d'existence, a prolongé dans l'étendue des siècles la chaîne de ses connaissances et de ses travaux qui doit atteindre aux homes de la durée.
« L'invention du dialogue a sans doute été le premier nas de l'art dramatique. Celui qoi imagina d'y joindre une action fit un second pas bien important. Cette action se modifia de différentes manières, devint plus ou moms attachante , plus on moins vraisemblable. La musique et la danse vinrent embellir cette imitation. On connut ruinsion de l'optique et la pompe théâtrale. Le premier qui, de la combinaison de tous ces arts réunis , fit sortir de grands effets et des beautés pathétiques, mérita d'être appelé le père de la tragédie. Ce nom était dû à Eschyle : mais Eschyle apprit à Euripide et à Sophocle à le surpasser, et Tart fut porté à sa perfection dans la Grèce. Cette perfection était pourtant relative, et en quelque sorte nationale. En effet, s'il y a dans les tragiques anciens des beautés de tous les temps et de tous les lieux , il n'en est pas moins vrai qu'une bonne Iragédie grecque , fidèlement transportée sur notre théâtre, ne suffirait pasà fidre une, bonne tragédie firançaise : et si Ton peut dter quelque exception à ce principe général , cette exception même prouverait du moins que cinq actes des Grecs ne peuvent nous en donner que trois. Nous avons ordinahrement à fournir une tâche plos longoeet plus pénible. M elpomène ,xhez les anciens, paraissait sur la scène entourée des attributs de Terpsichore et de Polympie. Ches nous, eUe est seuleet sans autre seooursqne son art, sans autres appuis qoe la teneur et la pitié. Les chants et la grande poésie des chosurs relevaient rextrême simplicité des sujets grecs, et ne laissaient apercevoir aucun vide dans la représentation. Ici , pour remplir la carrière de cinq actes , il nous fout mettre en œuvre les ressorts d'une intrigue toigours attachante , et les mouvements d'une .éloquence toujours plos ou moins passionnée. L'harmonie des vers grecs enchantait les oreilles avides et sensibles d'un peuple poète; id le mérite de la dktion^ si Important à la lecture, si décisif pour la rotation, ne peut , sur la scène, ni excuser les fiuites , ni remplir les vides, ni suppléer à l'Iotérèt devant une assemblée d'hommes qui tous ont un égal fiesoin d'émotion, mais qui ne sont pas tous, à beaucoup près, également juges du style. Enfin, chez les Athéniens, les spectacles donnés en certains temps de Tannée étaien| des fêtes rdigieuses et magnifiques , où se signalait la brillante rivaUté de tous les arts, et où les sens, séduits de toutes les manières, rendaient l'esprit des Juges moins sévère et moins exigeant. Id la satiété, qui naU d'une jouissance de tous les Jours, doit i^outer beaucoup à la
sévérité du spectateur : lui donner un besoin plus impérieux d^émoticms fortes et nouTelles. Et de toutes ces considérations on peut conclure que l'art des ComeiQe et des Radne , devait être plus étendu ^ plus varié, plus difficile que celui des Euripide et des Sophocle.
« Ces derniers avaient encore un avantage que n'ont pas eu parmi nous leurs imitateurs et leurs rivaux : ils olBraient à leurs concitoyens les grands événements de leur histoire , les triomphes de leurs héros , les malheurs de leurs ennemis » les infortunes de leurs ancêtres , les crimes et les vengeances de leurs dieux; ils réveillaient des idées imposantes , des souvenhrs touchants ou flatteurs , et parlaient à la fois à l'homme et au citoyen.
« La tragédie , soumise comme tout le reste au caractère patriotique, fut donc chez les Grecs leur religion et leur histoire en action et en spectacle. Corneille^ dominé par son génie, et n'empruntant aux anciens que les premières règles de l'art, sans prendre leur manière pour modèle, fit de la tragédie une école d'héroïsme et de vertu. Mais combla il y avait encore à foire I combien l'art dramatique, qui doit être le résultai de tant de mérites différents , était loin de les réunir ! combien y avait-il encore , je ne dis pas seulement à perfectionner, mais à créer I car l'assemblage de tant de beautés neuves et tragiques qui étlncelèrent dans le premier chef-d'œuvre de Racine, dans Andromaque, n'est-il pas une véritable création? C'est à partir de ce point que Racine, plus profond dans la connaissance de l'art que personne ne l'avait encore été , a'ouvrit une route nouvelle; et la tragédie fut alors l'histoire des passions et le tableau du cœur humain. » (Éloge de Racine.)
^ Mais il ne &nt pas dédaigner de jeter un coup d'œil sur les essais de sa première Jeunesse. . Nous y reconnaîtrons, au milieu de tous les défauts qui dominaient encore sur la scène, le germe d'un grand talent poétique; et Racine s'y annonce déjà par un des mérites qui lui sont propres , celui de la versification. U n'avait pas vingt-cinq ans Ifrsqu'il donna le» Frères ennemis ^ commencés longtemps auparavant, sujet traité sur tous les théâtres anciens, et qui ne pouvait guère réussir sur le nôtre. Ni l'un ni Tautre des deux frères ne peut inspirer d'intérêt; tous deux sont à peu près également coupables, également odieux : l'un est un usurpateur du trône, et l'autre est l'ennemi de sa patrie. Leur mère ne peut montrer qu'une douleur impuissante; et des intrigues d'amour ne peuvent se mêler convenablement au milieu des horreurs de la race de Laïus. Tel est le vice du sujet , et la fable de la pièce ne valait pas mieux. La manière du jeune poète est fidèlement calquée sur les défauts de Corneille. Rien ne prouve mieux que le talent commence presque toujours par l'imitation. C'est en même temps un hommage qu'il rend à ses maîtres, et un écueil où il peut échouer, si le modèle n'est pas parfiiit ; car il est de Tinexpérienee et de la faiblesse de cet
ftge de s'approprierd'abord cequ'il y à de plusaisé à imiter, c'est-à-dire les foutes. Ainsi Von voit dans les Frênesermemis unCréon, qui, dans le temps même où il n'est occupé qu'à brouiller ses deux neveux, et à les perdre Fun par l'autre pour leur succéder, est bien tranquillement et bien froidement amoureux de la princesse Antigone comme Maxime l'est d*Ëmilie, et rival de son fils fiémon, qu'il sait bien être l'amant préféré. Il finit par Caire à cette Antigone, qui le hait et le méprise ouvertement, une proposition tout au moins aussi déplacée et aussi déraisonnable que celle de Maxime à Emilie. Lorsque Étéocle et Polynice sont tués; que leur mère, Jocaste, s'est donné la mort; quliémon et Menécée, les deux fils de Créon , viennent de périr à la vue des deux armées, Créon, qui est resté tout seul , n'imagine rien de mieux que de proposer à Antigone de l'épouser. On sent qu'une pareille scène, dans un cinquième acte rempli de meurtres et de crimes , suffirait pour faire tomber une pièce. Antigone ne lui répond qu'en le quittant pour aller se tuer comme les autres personnages de la tragédie. Créon n'a pas le courage d'en faire autaht, apparemment pour qu'il soit dit que tout le monde ne meurt pas ; mais il jette de grands cris, et finit par direqu't^tMi chercher du repos aux ei^fers,
. On retrouve aussi dans ks Frères ennemis ces longs monologues sans nécessité, qu'il était d'usage de donner aux acteurs et aux actrices comme les morceaux les plus propres à les faire briller, et jusqu'à des stances dans le goût de celles de Polyeucle et d'fféracUus, espèce de bors-d'œuvre qui est depuis longtemps banni de la scène, où il formait une disparate choquante , en mettant trop évidemment le poète à la place du personnage. On y retrouve les déclamations, les maximes gratuitement odieuses, et même les raisonnements alambiqués, à la place du sentiment; défauts où Racine n'est jamais tombé depuis. Jocaste parle à ses deux fils à peu près conune Sabine dans les Horaeet parle à son époux et à son beau-frère ; elle veut leur prouver en forme qu'ils doivent la tuer. Et remarquons, en passant , combien il y a quelquefois peu d'intervalle entre le faux et le vrai. Que Jocaste, au désespoir de ne pouvoir fléchir ses deux fils, leur dise qu'il faudra qu'ils lui percent le sein avant de combattre , qu'elle se jettera entre leurs épées , ce langage est convenable; mais qu'elle dise.
Je suis dd tous les deux la commune ennemie ,
Puisque votre ennemi reçut de mol la vie :
Oet ennemi sans moi ne verrait pas le Jour ;
S'il n^enrt, ne faut-il pas que Je meure à mon tour?
Ifen doutez point , sa mort me doit être commune :
n faut en donner deux , ou n'en donner pas une (
SIÈCLE DB IX)UIS XIV. — POÉSIE
ees subtilités sont beaucoup trop ingénieuses. Ce n*e8t pas le langage de la douleur; elle n'a pas assez d'esprit pour foire de pareils sophismes f cet esprit paraissait alors quelque chose de brillant; mais II ne fiiut qu'un moment de réflexion pour sentir combien il est faux.
Les Frères ennemis eurent pourtant quelque succès, et ce coup d'essai n'est pas sans beautés. La haine des deux frères est peinte avec énergie, et la scène de l'entrevue est très*bien traitée. Le poêle a en Tart de nuancer deux caractères dominés par un même sentiment ; et ce mérite seul suffisait pour annoncer le talent dramatique que le judicieux Molière aperçut et encouragea dans le premier ouvrage de Racine. Polynice a plus de noblesse et de fierté, Étéocle plus de férocité et de fureur. Quand Jocaste représente à Polynice qu'Étéocle s'est fait aimer du peuple depuis qu'il règne dans Thèbes, le prince répond :
Cet! on tyran qd*Son aime; Qui par cent làehelés tâche à'ae maintenir An rang où par la force il a la parvenir ; Et son orgueil le rend , par on effet contraire, Esclave de ion peuple et tyran de son ftèra. ' Pour commander toatseol,U vent bien obétr. Et se fait mépriser poar m& faire balr. Ce n*e8t pas sans va^ qa*on me préfl^ on traître ; Le people aime an esclave , et craint d'avoir on mattrei. Mais Je crolraLs trahir la majesté des cois , SI Je faisais le peuple arbitre de mes droits.
Ces vers , d'une tournure ferme et d'im grand sens , ressemblent aux bons vers de Corneille, et font voir que son jeune rival savait déjà imiter quelquesunes de ses beautés.
D'un autre côté, Étéocle trace avec force cette aversion réciproque qui a toujours régné entre son frère et lui. Il n'était pas aisé d'exprimer noblement cette tradition de la fable qu'Étéocle et Polynice se battaient ensemble dans le sein de leur mère. Le poète y réussit, et tout ce morceau, à quelques fautes près , est d'un style tragique.
la M laia tf mon cœor s*apaisera Jamais : Ce n*est pas son orgoeU , c*est lui seul qoe Je bals. Noos avons Tan et Fautre une haioe obstinée : Bile n*est pas , Créon , l'onvrage d*une année ; Elle est née avec nous, et sa noire fureur, Aussitôt que la vie entra dans notre cœur. Mous étions ennemis tito la plus tendre enfance ; Que di»>Je7 nous Tétions avant notre naissanoft Triste et fatal effet d^ln sang incestueux ! Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux , Hana les flancs de ma mère ane guerre IntesUne De nos divisions lui marqua Torigine.
Elles ont, tu le sais, para dans le berceau, Et nous suivront peut-être encor dans le tomt)eaa. On dirait que le del, par un arrêt funeste, V4)ulut de noa parents punir ainsi Tinceste, Et que dans notre sang U voulut mettre au Jour Tout ce qDTont de plus noir et la haine et Tamour. Et ma^n**n*É* , Ciéon , que J^atlends sa venue , He crob pas que pour lui ma haine diminue :
Plut n approdie , et plus H me semble odieux ; Et sans doute U faudra qu'elle éclate à ses yeu. ' Taurais même regret quMl me quittât Tempire : n faut, U faut qu'il fuie, et non qu!ll se retire. Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié. Et Je crains son courroux moins que son amiUé. Je veux , pottr donner court à mon ardente haine. Que sa ftireur au moins autorise la mienne; Et puisque enfin mon cour ne saurait se trahir, Je veux qu'il me déteste, afin de le haïr.
Et un moment après, lorsqu'on lui annonce que son frère approchie, il s'écrie ;
Qu'on hait un ennemi quand fl est près de nous!
La description de leur combat, malgré quelques vers de jeune bomme , est en général bien écrite et digne du sujet.
Mais le talent de l'auteur pour la vefsiGcation se développe bien davantage dans ^/Spa»mi(re. C'est la première de nos pièces qui ait été écrite avec cette él^ance qui consiste dans la propriété des termes, dans la noblesse de l'expression , dans le nombre et la cadence du vers. Ce mérite , que l'auteur porta depuis infiniment plus loin , et le caractère de Porus , marquaient déjà un progrès dans sa composition; et la pièce eut beaucoup de succès. Mais elle manque de cet intérêt qui soutient seul les pièces de théâtre quand on n'y supplée pas par des beautés d'un autre genre, assez supérieures pour en tenir lieu , commb on en voit des exemples dans quelques-unes des pièces de Corneille. L'esprit d'imitation est ici encore plus marqué que dans ks Frèrts ennemis, Alexandre est aussi froidement amoureux d'une reine des Indes que César de celle d'Egypte. L'amitié sans doute aveuglait Despréaux , quand il met dans la bouche d'un campagnard ces vers en forme de reproche, et dont il veut faiire une louange :
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre : Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Il n'est pas fort ^^lufre en effet; mais il est assez galant pour dire à sa maltresse :
Je vous avaia promis que l'effort de mon bras
M'approcherait bientôt de vos divins appas;
Mais, dans ce même temps, souvenez-vous, madame,
Que vous me promettiez quelque place en votre Ame.
Je suis venu : Pamour a cooslMttu pour mol ;
La victoire elle-même a dégagé ma foL
Tout cède autour de vous ; Cest à vous de vous rendre :
Votre cœur l'a promis ; voudra-t-U s'en déCendre?...
Et un moment après :
Que voos eonnalsaex mal les vlolenti désira D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs ! ravouerai qu'autrefois, au mUieu d'une armée , Mon oœor ne soupirait que pour la-renommée.
Mais hélas I que vos yeux , ces aimables tyrans , Ont produit sur mon cœur des effets différents ! Ce grand nom de vainqueur n'est plus wqu'U souhaite \ Il vient avec plaisir avouer sa défaite.
COURS DE UTTÉBATUBE.
Boileau aurait bien pu placer parmi ses héroi de roman un Alexandre gai soupire pour d'aimables tyrans, et qui vient avouer sa défaite. Il y a des hommes qu'il ne faut jamais faire sotqdrer sur la scène , et Alexandre est de ces hommes-ià. Mais pardonnons à Racine : Fexemple l'entraînait. 11 était bien jeune , et depuis il sut faire parler à Tamour un langage bien différent.
Un autre dé£ftut essentiel de cette pièce, c'est le manque d'action. Porus est vaincu dès le commencement du troisième acte, et pourtant il reste sur lecfaampdebataille, jusqu'au cinquième, à disputer une victoire qu'Alexandre lui-même a déjà déclarée certaine; et, dans ce long intervalle, Alexandre ne 8*ooci4»e qu'à mettre d'accord Axiane et Taxile, dont personne ne se soucie ; tout se passe en conversations inutiles. Mais celle du deuxième acte , entre Portis et Éphestion, ofifre du moins des beautés de détail. Êpbestion veut lui parler des exploits de sonmaftre:
Eh ! que poorralsje apprendre Qol m*abali8e al fort aa-dessous d'AJexandre? 8«nlt-€e MUtt effort les Persans sat^ugoés , Et vos bras tant de fois de meurtres latlgaés? Quelle gloire , en effet , d*aocabler la faiblesse D*aD roi djyà Tainca par sa propre mollesse: D*im peaple sans vigueur et presque InaDlmé , . Qui gémissait sous Tor doot il était armé , .Et qui, tombant en foule, an lieu de se défendre, II*opposalt que des morts an grand oceur d*Alexaiidre7 Les autres , éblouis de ses moindres exploits, Sont venus à genoux lui demander des lois; Et, leur crainte écoutant Je ne sais queb oracles , Us n*ont pas cru qu'un dlen pût trouver des obstacles. Mais nous, qui d'un autre oeil Jugeons les conquérants, Ilous savons que les dieux ne sont pas des tyrans; Et , de quelque fiiçon qu*un esclave le nomme , Le fils de Jupiter passe id pour un homme. ' nous n'aUons point de fleurs parfamer son chemin ;' n nous trouve partout les armes à la main : Il voit à chaque pas airèter ses conquêtes ; Un seul rocher Ici iul coûte plus de tètes , Plus de soins , plus d*assauts , et presque phis de temps , QpB n*en coûte à son bras l'empire des Persans. Bnn«mu du rcpos qul perdit ces infâmes, L*or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes : La glolfe est le seul bien qui nous puisse tenter, Et le seul que mon cœur cherche à lui disputer.
Ces vers ont la vigueur et la dignité du genre. Je me souviens d'en avoir vu citer de préférence quatre autres, qui sont peut-être plus brillants, mais qui ne me semblent pas d*un style aussi sain.
Oui , Je consens qu^au dél on élève Alexandre : Mais, si Je puis, seigneur, Je Ten ferai descendre; Et J'Irai l'attaquer Jusque sur les autels Que lui dresse en tremblant le reste des mortels.
Je ne doute pas que ces vers ne fussent applaudis par le parterre ; mais je crois qu'ils le seront moins par les connaisseurs. Il y a de Temi^iase et de Taffectation dans ces vers; et la véritable grandeur n'en a point léieveraucielAlexandrepourtenfiêiredes-
t cendre a un air de Jactance qui sent trop le Jeune versificateur. Il ne doit rien y avoir dans le style tragique qui ressemble le moins du monde à la recherche. Ce sont là de ces vers qu'on fait à vingt ans , mais qu'on efiaoera à trente ; et , depuis Andro' moque, jamais Racine n*ên a fait dans ce goût. Aujourd'hui qu'on est en général si éloigné des vrais principes du style, bien des gens seront peut-être surpris de ce jugement sur des vers dont beaucoup d'auteurs se glorifioiiient ; mais c'est en lisant les modèles qu'a donnés Racine qu'on apprend à être si sévère.
Le premier de ces modèles fut Andromaque. Racine, peu content de ce qu'il avait produit jusqu'alors (car le talent saitjuger ce qu'il a fait en le comparant à ce qu'il peut fiiire), ne trouvant pas dans ses premiers essais l'aliment que cherchait son âme, s'interrogea dans le silence de la réflexion. Il vit que des conversations politiques n'étaient pas la tragédie; averti par son propre cœur, il vit qu'il follait la puiser dans le cœur humain, et dès ce moment il put dire : La tragédie m'appartient. Il conçut que le plus grand besoin qu'apportent les spectateurs au théâtre, le plus grand plaisir qu'ils y cherchent , c'est de se retrouverdans ce qu'ils voient ; que si l'homme aime à être élevé, il aime encore mieux être attendri, peut-être parce qu'il est plus sûr de sa faiblesse que de sa vertu ; que le sentiment de l'admiration s'émousse et s'affhiblittrop aisément pour soutenir seul une pièce entière ; que les larmes douces qu'elle fait r^andre quelquefois sont bientêt séchées, au lieu que la pitié*pénètre plus avant dans le cœur, y porte une émotion qui croît sans cesse, et que l'on aime à nourrir, fait couler des larmes délicieuses qu'on ne se lasse point de répandre , et dont l'auteur tragique peut sans cesse rouvrir la source, quand une fois II l'a trouvée. Ces idées furent des traits de lumière pour cette âme si sensible et si féconde, qui en s'examinant elle-même, y trouvait les mouvements de toutes nos passions , les secrets de tous nos penchants. Combien un seul principe lumineux, embrassé par le génie, avance en peu de temps.sa marche vers la perfection!
Le Cid avait été la première époque de la gloire du théâtre français, et cette époque était brillante. Andromaque fut la seconde, et n'eut pas moins d'éclat : ce fut une espèce de révolution. On s'aperçut que c'étaient là des beautés absolument neuves. Celles du Cid étaient dues en grande parUe à Tauteur espagnol : Racine, dans Andromaque, ne devait rien qu'à lui-même. La pièce d^Euripide n'a de commun avec la sienne que le titre : le sujtt est tout différent; et ce n'est pas encore ici que com-
SIÈCXE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
meneent les obligations que Racine eut aux Grecs. Quelques vers du troisième livre de YÉnéide lui firent naître Viàée de son Andramaque. fls contiennent ime partie du sujet , Tamour dé Pyrrhus pour Andromaque, et le meurtre de ce prince tué de la main d'Oreste au pied des autels : il y a cette différence, que, dans Virgile, Pyrrhus a abandonné Andromaque pour épouser Hermione, dont Oreste est amoureux. Voilà tout ce que la Fable a fourni au poète; et si Ton excepte les sujets absolument d'invention, il y en a peu où Fauteur ait plus mis du sien.
Quel qu() fut le succès é^ Andromaque^ Corneille et Racine n'en avaient pas encore appris assez à la nation pour qu'elle pût saisir tout ce qu'un pareil ouvrage avait d'étonnant. Racine était dès lors trop au-dessus de son siècle et de ses juges. U faut plus d^une génération pour que les connaissances , s'étendant de proche en proche, répandent un grand jour sur les monuments du génie ; il est bien plus prompt à créer que nous ne le sommes à le connaître. Instruits par cent ans d'expérience et de réflexion , nous sentons mieux aujourd'hui quel homme ce serait que Racine, quand il n'aurait id\Xq^^ Andromaque. Quelle marche claire et distincte dans une intrigue qui semblait double ! Quel art d'entrelacer et de conduire ensemble les deux branches principales de l'action , de manière qu'elles semblent n'en feire qu'une I Tout se rapporte à un seul événement décisif, au mariage d'Andromaque et de Pyrrhus ; et tes événements que produit l'amour d'Oreste pour Hermione sont toujours dépendants de celui de Pyrthus pour Andromaque. Ce mérite de la difficulté vaincue suppose une science profonde de l'intrigue : il faut le développer.
n.y a trois amours dans cette pièce : celui de Pyrrhus pour Andromaque , celui d*Hermione pour I^rrbus , et celui d'Oreste pour Hermione. U fallait que tons trois fussent tragiques , que tous trois eussent un caractère différent, et cpie tous trois concourussent à lier et à délier le nœud principal du sijyet, qui est le mariage de Pyrrhus avec Andromaque , d'où dépend la vie du fils d'Hector. Le poète est venu à bout de tout. D'abord l'amour eist tragique dans tous les trois, c'est-à-dire au point où il peut produire de grandes catastrophes et de grands crimes. Si Pyrrhus n'obtient pas la main d'Andromaque , il livrera le fils de cette princesse aux Grecs qui le lui demandent. Ils ont des droits sur leur victime , et 11 ne peut refuser à ses alliés le sang de leur ennemi commun, à moins qu'il ne puisse leur dire : Sa mère est ma femme , et son fils est devenu le mien. Voilà des motifs suffisants, bien conçus, et dignes
de la tragédie.. Quoique oe sacrifice d'un enfant puisse nous paraître tenir de la cruauté, les mœurs connues de ces temps, les maximes de la politique et les droits de la victoire l'autorisent suffisamment^ Tout est motivé, tout est vraisemblable; et de peur que l'amour de Pyrrhus ne nous rassurât sur le sort d'Astyanax, le poète lui a conservé le caractère fier et impétueux qui convient an fils d'Achille-, et cette violente passion qui peut devenir cruelle, si elle n'est pas satis&ite. Voici comme il est annoncé dès la première scène :
Et cfaaqae Jour encore on lai voit toot tenter Pour fléchir m captive on pour Tépouvanter. De ion fila, qu'il lui cache, U menace la tète. Et fait couler des pleurs ^'aussitôt il arrête. Hermione elle-même a vu plus de cent fols " Cet amant irrité revenir sous ses lois , Et , de ses voeux troublés lui rapportant l*bommage , Soupirer à ses pieds moins d*amour que de rage. Ainsi n'attendez pas que Je puisse a^)ourd*hai Tous répondre d'un coeur si peu maître de lui. n peut, seigneur, U peut, dans ce désordre extrflme, Ëpooser ce qnll hait , et perdre ce qu'U aime.
£t ces hommes que la passion laisse sipeu maltres d'eux-mêmes sont précisément ce qu'il nous faut dans la tragédie. On ne sait pas ce qui arrivera ; mais on peut s'attendre à tout : l'on espère et l'on craint, et c'est tout ce qu'on veut au théâtre. Le langage de Pyrrhus confirme ce que Pylade vient d'en dire. Se flatte-t-il de toucher le cœur de celle qu'il aime, il promet tout, rien ne lui coûte.
Madame, ditas^noi seulement qoefespère, Je vous rends votre fils , et Je lui sers de père. Je rinstruirai moi-même à venger les Troyens; J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard , Je puis tout entreprendre * Yotre lUon eneor peut sortir de sa cendre ; Je puis , en moins de temps que les Grecs ne Font pris , Dans ses murs relevés couronner votre fils.
Pourquoi ces promesses, si singulières dans la bouche du fils d'Achille, loin de nous blesser, nous paraissentpelles si naturelles? C'est que non-seulement elles tiennent à un caractère déjà annoncé , à la fougue de la jeunesse, à l'enthousiasme de la passion, mais encorec'est qu'elles n'ont rien de contraire à l'héroïsme du guerrier. Ce n'est point un froid compliment de galanterie , comme celui d'Alexandre à la reine Géofile , quand il lui dit que c'est pour elle qu'il est venu en vainqueur jusque dans les Indes : on sent trop que cela est faux, et qu'Alexandre n'avait pas besoin de Qéofile pour avoir la fureur de conquérir le monde. Mais qu'un jeune guerrier qui a renversé Troie se fasse un plaisir et une gloire de la relever pour y couronner le fils de sa maîtresse , le fils d'Hector, cette idée peut flatter à la fois son amour et sa fierté; on sent qu'il ne promet que ce qu'il pourrait faire, et que la passion parle chex lui
le langage de la vérité.' Ce que Je dis, tout le monde Fa senti comme moi ; mais je Tai détaillé pour répondre à ceux qui font si peu de cas du bon sens qu'ils le croient même contraire à Timagination et aux grands effets; pour leur démontrer que la tragédie n'en produit pas un seul qui ne soit fondé sur la raison, que ce qui nous a paru froid et ennuyeux 'était déraisonnable, que ce qui nous intéresse et nous émeut est vrai et sensé«
Ce même Pyrrhus, un moment après, est-il offensé des refus d'Andromaque, ce n*est plus cet homme qui ne demandait seulement qu'à espérer; il ne connaît plus que les extrêmes.
Eh bien ! madame, eb bien ! II faut tous obéir. U faut vous oublier, ou plutôt vous balr. Oui , mes ronix ont trop loin poussé leur violence Pour ne plus s'arrêter que dans Findifférenoe. Songez-y bien : U faut désormais que mon cœur, SMl n*aime avec transport, haïsse avec fiiredr. Je n'épargnerai rien dans ma Juste colère; Le fils me répondra des mépris de la mère. La Grèce le demande ; et Je ne prétends pas Mettre toi]^our8 ma gloire à sauver des Ingrats.
Ce sont là les alternatives et les contrastes naturels de la passion. Heureusement qu'en amour il ne s'agit pas souvent d'événementsde cette importance ; mais le fond est le même : les différences sont relatives. Les femmes qui ont rencontré des hommes vraiment amoureux savent qu'il ne faut qu'un mot pour les faire passer des transports de la joie à ceux de la fureur. Cette vivacité d'imagination, nécessaire pour bien peindre les passions humaines, me rappelle un mot de Voltaire, aussi vrai que plaisant. Il exerçait une actrice, et tâchait de lui donner plus de feu qu'elle n'en avait : Mais, monsieur, lui ditelle, si je jouais ainsi, on me croirait le diable au corps» — Eh! oui, mademoiselle, voilà ce que Je vous demande : pour Jouer la tragédie et pour la faire, ii/aut avoir le diable au corps.
Si l'amour de Pyrrhus est tragique, celui d'Oreste l'est-il moins? Oreste remplit par£u'tement l'idée que nous en donnent toutes les traditions mythologiques. Il semble poursuivi par ane fatalité invincible : il paraît pressentir les crimes auxquels il est réservé, et qui sont comme attachés à son nom. Sa passion est sombre et forcenée; elle est noircie de cette mélancolie sinistre qui est toujours près du désespoir. U ne voit, n'imagine rien que de fiineste. Il dit à Pylade, an moment où Hermione se croit sûre d'épouser Pyrrhus :
Tout loi rirait, Pylade; et mol , pour mon partage,
Je n'emporterais donc qn*uiie InuUle rage?
rirais loin d*elle enoor, tâcher de l'oublier?
Non , non : à mes tourments Je veux l'associer.
Cest trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne :
Je préteods qu'à dx» tour l'inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cméU, à pleurer eondamnét, Me rendent tous les noms que Je leur ai donnée.
Quand nof États vengés Jouiront de mes soliis,
Lingrate de mes pleurs Jouira-t-elle moins?
Que veux-tu? Mais, 1*0 faut ne te rien dégolaer. Mon innocence enfin commence à me peser. Je ne sais , de tout temps, quelle Injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit llnnooenoe. De quelque pari sur mol que Je tourne les yeux. Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. Méritons leur couroux , Justifions leur haine , Et que le fruit du crime en précède la pdne.
On plaint en effet ce malheureux Oreste plus qu'on ne le condamne ; et ce qu'on n'a peut-être pas observé , c'est que l'amitié qui l'unit à Pylade répand sur lui une sorte d'intérêt qui nous porte encore à excuser son crime. On sent oonfîûément qu'un homme à qui il reste un ami peut bien être coupable, mais n'est pas déterminément méchant. On est ému, lorsque, au milieu de ses projets sinistres, résolu d'enlever Hermfone au péril de sa vie, le seul sentiment doux qui lui reste est en Êiveor de Pylade.
Mais toi , par quelle erreur veux-tu toujours sur tôt Détourner un courroux qui ne cherche que mol? A^sez et trop longtemps mon amiUé t'accable : Ëvite un malheureux, abandonne un coupable. Cher Pylade , crois-moi , ta pltté te séduit : Laisse-moi des périls dont J'attends tout le Irait; Porte aux Grecs cet enfaot que Pyrrhus m'abandonne. Va-t'en.
Et quelle est la réponse de Pylade? Ce ne sont pas de ces tournures sentencieuses, telles que nous les voyons si souvent dans Corneille. Il ne dit pas : Un véritable ami doit tout sacrifier, jusqu'à son devoir. U ne dit pas : Je sais comme doit agir en pareil cas un ami véritable : l'amiti^ ne connaît point de dangers, etc. Il montre tout ce qu'il est par un seul mot:
AUoos, seigneur, ealevons Hennloiie.
Un mot tel que celui de Pylade vaut mieux qu'on traité sur l'amitié; comme tous les mots de passion de nos bonnes tragédies valent mieux que ce qu'en disent tous les moralistes. G*est un des grands avantages du genre dramatique ; c'est la supériorité de l'action sur le discours; c'est enfin le mot connu de ce Lacédémonien : Ce qu'il a dit y Je le fais.
Que la réponse d'Oreste est touchante I
Tabuse, cher ami, de ton trop d'amlUé : Mais pairdonne à des maux dont toi seul as pitié ; Excuse un malheureux qui perd tout ce quil aime. Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
Combien de nuances différentes! et toutes sont intéressantes : tout parle au cœur, tout est tragique. Mais ce qui l'est plus que tout le reste , c'est Hermione. C'est une des plus étonnantes eréations de
SifiCLE DE LOUIS XIV. — POËSm
Racine, c'est le triomphe d'un art sublime et nouveau. J'oserai dire à ceux qui refusent à Racine le titre de créateur : Où est le modèle d'Hermione? Où avait-on vu « avant Racine , ce développement vaste et profond des replis du cœur humain /ce flux et reflux si continuel et si orageux de toutes les passions qui peuvent bouleverser une âme altière et blessée; ces mouvements opposés et rapides qui se croisent comme des éclairs; ce passage si prompt de toutes les imprécations de la haine à toutes les tendresses de l'amour, des effusions de la joie aux transports de la fureur, de l'indifTérence et du mépris s^ecté au désespoir qui se répand en plaintes, en reproches , en menaces ; cette rage , tantôt sourde et concentrée, et méditant tout bas toutes les horreurs des vengeances; tantôt forcenée et jetant des éclats terribles? Pyrrhus, poussé à bout par les rigueurs d'Andromaque, paratt-il déterminé à épou« ser Hermione ; de quel ton elle en parle à sa confidente I
Pyrrhas revient à nom ! Eh bien ! chère Cléone , CoDçois-ta les transporte de l'heareose Hermione]? Sais-tu quei est Pyrrhus ? Tes-tu fait raeonter Le nombre des exploite.... Mate qui les peut compter? Intrépide, et partout suivi de la victoire, Charmant, lidèle; enfin, rien ne manque à sa gloire.
Pyrrhus retoume-t-il à Andromaque, elle se tait, et n'attend qu'Oreste pour lui demander la tête d'un amant parjure. Il commence, en arrivant, par se répandre en protestations.
Elle l'interrompt :
Yengez-moi , Je ciote tout
Oreste se résout, quoique avec peine, à la servir, et l'on s^aperçoit de tout ce qui lui en coûte pour se porter à l'assassinat, même d'un rival. Malgré ses promesses, elle ne se croit pas assez sûre de lui.
Pyrrhus n'est pas coupable à ses yeux comme aux miens ; Et Je tiendrate mes coupe bien plus sârs que les siens. Quel plaisir de venger moi-même mon injure , De retirer mon bras teint du sang do parjure, £t, pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands, De cacher ma rivale à ses regards mourante! Âh ! si du moins Oreste , en punissant son crime. Loi laissait le regret de mourir ma victime! Va le trouver : dte4ul qu'U apprenne à llnsrat , Qu*on rimmole à ma hadne, et non pas h l'Etat Chère Cléone, cours : ma vengeance est perdue, S*U i^jaote en mourant que c*est moi qui ie tue.
Elle aperçoit Pyrrhus. Son premier mouvement est celui de l'espérance; son premier cri est l'ordre de courir après Oreste, et de l'empécher de rien entreprendre jusqu'à ce qu'il l'ait revue. Pyrrhus avoue tous ses torts , et lui confirme la résolution où il est d'épouser Andromaque. Hermione dissimule d'abord ses ressentiments. Elle se croirait humiliée de paraître trop sensible à cette offense : c'est
le dernier effort de l'orgueil qui combat contre Tamour. Elle affecte même de rabaisser ce même héros que tout à l'heure elle élevait jusqu'aux nues. Ses exploits ne sont plus que des cruautés : elle lui reproche la mort du vieux Priam. Pyrriius lui répond en homme absolument détaché. Il s'applaudit de la voir si tranquille, et de se trouver beaucoup moins coupable qu'il ne le croyait. Il se plalt à croire que leur mariage n'était en effet qu'un arrangement de polir tique. Mais Hermione ne veut pas lui laisser cette excuse : l'amour irrité ne se contient pas longtemps , et quand Pyrrhus lui dit,
Bien ne vous engageait à m*aimereo efist, elle éclate et se montre tout entière.
Je ne t*ai point aimé , cruel I Qu'ai-Je donc fait? J*ai dédaigné pour toi les voeux de tous nos princes; Je t'ai cherché moi-mème au fond de les provinces; J*y sute enoor malgré tes infidélités, , Et malgré tous mes'Grecs, honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon iqjore; Tattendais en secret le retour d*un parjure : rai cru que tât ou tard , à ton devoir rendu , Tu me rapporterate on oceur qui m'était dâ. Je t*almate inconstant; qu'aurais-Je fait fidèle? Et même en ce moment où ta bonche cruelle ▼iflot ai tranquiUement m*annoncer le trépas , Ingrat, Je doute encor ai Je ne t'aime pas.
Les reproches amènent bientôt l'attendrissement et la prière : c*est la marche de la nature. Et comme le changement de ton est marqué!
Hais, seigneur, s*il le faut, si le ciel, en colère. Réserve à d*autres yeux la gloire de voua plaire, Achevei votre hymen, J*y consens, maisdnmolda Ne forcez pas mes yeux d*en être les témoins : Pour la dernière fois je vous parle peut-être; Différei-le d*an Jour, demain vous serei maître.
U y a dans cette demande plusieurs sentiments à la fois, dont une âme agitée ne se rend pas compte, et qui l'occupent tous sans qu'elle y pense. Elle s'est attendrie , et ne veut pas que Pyrrhus , en épousant Andromaque, s'expose à la vengeance des Grecs. Elle ne demande qu'un jour. Ce jour éloigne au moins le plus grand des malheurs; et l'éloigner, c'est peut-être le prévenir : l'espérance n'abandonne jamais l'amour. Mais Pyrrhus paraît insensible à cette prière. Elle ne veut qu'un jour, et il le refusé. U ne reste que le désespoir.
Vous ne répondez point?... Perfide, Je le vol. Tu comptes )es moments que tu perds avec mot Ton coeur impaUent de revoir ta Troyenne, Ne souffre qu*à regret quHue autre fentreUenne. Tu lui paries du cœur, tu la cherches^des yeui... Je ne te retiens plus , sauve-toi de ces lieux : Va lui Jilrer la foi que tn m*avais Jurée; Ta profaner des dieux la majesté sacrée.'- Ces dieux , ces Justes dieux n'auront pas oublié Que les mêmes serments avec moi t*ont lié; Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne; Va , cours : mais crains encor d'y trouver Hermione.
L'amour et la fuieor, réunis ensemble , n'ont jamais eu un aeoent plus vrai ni plus effirayant. Il serait infini de détailler tout ce qu'il y a dans œ morceau. L'analyse de cinq ou six rôles des pièces de Radne, faite dans cet esprit , serait une histoire complète de l'amour : jamais on ne l'a ni mieux connu ni mieux peint. Quelle rérité dans ce vers :
Ta comptes tei moments que to perds avec moi I
Comme cette obsenratîon est juste! Rien n'échappe à la vue perçante d'une femme qui aime , même dans le trouble de la colère. Elle ne peut se cacher que ses reproches, dès qu'ils sont inutiles, ne font que la rendre importune, et que celui qui en est l'objet compare involontairement ces moments si tristes et si insupportables avec ceux qui l'attendent auprès d'une autre. Et cette expression, ta JYoyennel qu'il y a de haine et de dénigrement dans ce mot! Ce ne sont, si l'on veut, que des nuances; mais c'est la réunion des circonstances, même légères, qui fonde l'illusion de l'ensemble. Rien n'est petit dans la peinture des passions. Cette autre expression , tu bdpar' les du coBur, qu'elle est heureuse et neuve ! Cest encore la passion qui en trouve de pareilles. Santoe-toi de ces Ueux pourrait ailleurs être familier : il est relevé par ce qu'il y a de cruel dans l'empressement de quitter Hermione. On ne finirait pas; je m'arrête. Et parmi tant de beautés cherchez un mot de trop , un-mot à reprendre : il n'y en a point.
Ainsi donc l'amour est vraiment tragique dans Pyrrhus, dans Oreste, dans Hermione : il l'est différemment dans tous les trois, et prend la teinte de leurs différents caractères; ardent et impétueux dans Pyrrhus, sombre et désespéré dans Oreste, altier et furieux dans Hermione. Jamais dans Corneille il n'avait eu aucun de ces caractères. Aussi les efifets qu'il produit id sont en proportion de son énergie; et, ce qui est de l'essence du drame, les changements de situation qui se succèdent dans la pièce naissent de cette fluctuation naturelle aux âmes passionnées, et produisent de ces coups de théâtre qui ne tiennent pas à des événements étrangers on acddentels , mais dont les ressorts sont dans le cœur des personns^es. Pyrrhus , croyant que le péril d'un fils doit résoudre Andromaque à lui donner sa main , refuse Astyanax aux Grecs. Hermione, offensée, a promis de partir avec Oreste. Celui-d s'abandonne à la joie; mais, dans l'intervalle du premier au second acte, Andromaque a rejeté les ofires de Pyrrhus; et dans le moment où Oreste se croit sûr de , sa conquête, arrive Pyrrhus.
Je vous cherchais ^^selgnear. Un pea de violeooe ITa fut de vos raisons «MnlMUre la paissanoe , \ ler«voiM,eldepiilB4aejevoiisalqiiitté,
Teo al senti la fone et cohmi réqidtà
rai songé, comme toos, qu'à la Grèce, à mon pèn,
À moi-même, en un mot, je devenais contraire;
Qoe Je relevais Troie, et rendais imparfait
Toat ce qu*a (ait ÂcbiUe, et tout ce qoe J*ai lUt
le ne condamne plos on coarroaz légitime;
Et l'on TOUS va^ seigneur, livrer votre victime.
Oreste demeure frappé de consternation, et le spectateur avec lui. Voilà un coup de théâtre; il est d'un maître. L'intérêt crott avec le péril des principaux personnages; et le nœud capital est la résolution que prendra Andromaque : la conduite de Pyrrhus en dépend; celle d'Hermione dépend de Pyrrhus, et celle d'Oreste, d'Hermione. Cette dépendance mutuelle est si distincte , qu'elle ne forme point de complication; et le différent degré d'intérêt qu'inspire chaque personnage ne nuit point à l'unité d'objet, parce que tout est subordonné à ce premier intérêt attaché au péril d'Andromaque et de son fils; car il faut (je l'ai déjà dît, et je crois devoir le répéter) soigneusement distinguer au théâtre deux sortes d'intérêt, que l'on confond trop souvent par une méprise qui a donné lieu à tant de critiques injustes : le premier consiste à désirer le bonheur ou le salul d'un personnage principal ; le second, à partager ses malheurs ou excuser ses passions en raison de leur violence. C'est le premier qui fait ici le fond de la pièce ; il tient à la personne d'Andromaque , au péril de son fils , qui est sa dernière consolation, à ce grand sentiment de l'amour ma^mel, peint des couleurs les plus touchantes : ce qu'on désire le plus , c'est que son fils soit sauvé. Mais comment pourra-t-elie sauver ce fils, s'il faut que la veuve d'Hector épouse le fils d'Achille? Voilà d'où naft la suspension et l'incertitude, voilà l'intérêt principal. Celui qu'on peut prendre aux passions de Pyrrhus, d'Hermione et d'Oreste, est d'une autre espèce : il ne va qu'à les plaindre ou les excuser plus ou moins, et à se prêter à un certain point à tous leurs mouvements, parce qu'ils sont naturels et vrais, mais on ne désire point que leur am»ur soit heureux. C'est une règle générale au théâtre, que ce désir n'existe dans le spectateur que lorsque l'amour qu'on lui présente est réciproque, on qu'il Ta été, parce qu'alors il peut faire le bonheur des deux amants , comme on l'a vu dans le Cid. Ici donc tous les vœux sont pour Andromaque et pour son fils : et il est temps de parler en détail de ce rôle, qui forme un contraste si admirable avec toutes let passions orageuses dont il est environné.
Remarquons d'abord l'avantage des siiyets connus. Les noms de Troie, d'Hector, de sa veuve, de son fils, commencent par disposer l'âme à l'attendrissement : ce sont de grandes et mémorables infortunes dont nous avons été occupés dès notre