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CHAPITRE III.— De la langue française comparée aux langues anciennes

Du sublime à la grammaire il y a beaucoup à des*cendre ; mais , pour les bons esprits, tout ce qui est

COUBS DE LITTÉRATURE.

utile à l'instructioQ est toujours assez intéressant. Dans le plan que Je me suis proposé de suivre , une partie considérable de ce Cours étant destinée à faire connaître, à faire sentir les Anciens, autant qu'il est possible, même à ceux qui ne peuvent pas les lire dans l'original , il m'itnporte d'avertir des difficultés iné* vitables que je dois rencontrer, et des bornes étroites et gênantes que m'impose la nécessité de ne jamais montrer ces auteurs dans leur propre langue, par égard pour les personnes qui ne la connaissent point; et puisqu'ils ne peuvent parler ici que la nôtre , il est également Juste et nécessaire d'établir d'abord ce que doit leur faire perdre la dififérence du langage, même en supposant ce qu'il y a de plus rare, c'est-à-dire la traduction aussi bonne qu'elle peut l'être. La grande réputation de ces écrivains est ici un danger pour eux et un écueil pour moi ; car, bien que leur mérite soit de nature à être encore aperçu dans une autre langue que la leur, il est difficile qu'ils n'en perdent pas quelque chose, surtout en poésie : et si, d'après cette disproportion, on les jugeait au-dessous de l'idée qu*on en avait, on s'exposerait à être iqjuste envers eux , et c'est cette injustice que je me crois obligé de prévenir. Cest donc une occasion toute naturelle de mettre en avant quelques notions, quelques principes sur les différekices les plus essentielles qui se trouvent entre les idiomes anciens et le nôtre, de discuter ce qui a été dit sur ce sujet, et d'établir des vérités qu'on a souvent obscurcies comme à dessein , faute de lumières ou de bonne foi. Ce détail sera quelquefois purement grammatical : il faut bien s'y résoudre, et d'autant plus que la grammaire doit entrer aussi dans ce plan d'instruction. D'ailleurs, elle a cela de commun avec la géométrie , qu'elle racheté la sécheresse du sujet par la netteté des conceptions.

U n'est pas inutile d'observer que, dans l'antiquité, le mot gratnmatice, qui avait passé des Grecs aux Latins , et dont nous avons fait celui de grammaire , avait une acception beaucoup plus étendue que parmi nous. On mettait les jeunes gens entre les mains du grammairien avant de les confier au rhéteur et au philosophe; et Quintilien, qui nous a tracé un plan très-complet de l'ancienne éducation , nous apprend que les connaissances et les devoirs des grammairiens s'étendaient à des objets qui paraissent aujourd'hui ne pas appartenir à leur profession. Non-seulement un grammairien devait apprendre à ses élèves h écrire et à parler correctement, et à connaître les règles de la versification , ee qui est à peu près la seule chose qui soit aujourd'hui du Ressort de la grammaire; mais il devait être encore

ee qu'on appelle proprement parmi les gens de lettres un critique , ce qui ne signifiait pas, comme de nos jours , un homme qui , dans une feuille ou dans une affiche, s'établit juge de tous les ouvrages nouveaux, sans être obligé de savoir un mot de ce qu'il dit, ni même de savoir sa langue. Un critique, un grammairien, un philologue ( ces trois mots sont à peu près synonymes) , était un homme particulièrement occupé de l'étude des langues et de la lecture des poètes, de la connaissance exacte des manuscrits, qui, avant l'imprimerie, étaient les seuls livres; il devait en ofirir aux jeunes gens le texte épuré, les initier dans tous les secrets de la versification et de l'harmonie. Et comme alors la poésie lyrique était toujours accompagnée d'instruments, et la poésie dramatique toujours mêlée au chant, il ne pouvait enseigner le rhythme', si essentiel à la poésie, sans savoir ce qu'on savait alors de musique. 11 devait apprendre h ses disciples à réciter des vers, sans Jamais blesser ni la quantité ni le nombre. U eût été honteux atout homme bien élevé de prononcer d'une manière vicieuse un vers grec ou latin : c'eût été une preuve d'une mauvaise éducation. Et conune cette étude est infiniment plus aisée pour nous , chez qui les règles de la versification sont très-bornées et trèsfaciles , rien n'est plus propre à nous faire sentir combîen il est indécent que des personnes bien nées estropient des vers dans leur propre langue, en ignorent la mesure et la cadence, et que ceux qui, par état, doivent les!réciter en public, mutilent si souvent et si grossièrement ce qu'ils répètent tous les jours. Telle est l'idée que nous donne Quintilien des grammairiens de Rome et d'Athènes, et qui nous rappelle l'importance qu'avait nécessairement dans les anciennes républiques tout ee qui tenait à l'art de bien parler. Cette délicatessed'oreille avait contribué à perfectionner l'harmonie de leur langue, et l'habitude entretenait à son tour cette délicatesse. Mais, au moment d'exposer si sommairement une partie des avantages du grec et du latin ( ear cet examen approfondi serait une dissertation qui ne pourrait s'adresser qu'aux ^savants ), je crois entendre déjà les reproches inconsidérés de ceux qui saisissant mal l'état de la question , s'imaginent qu'on veut déprécier et calomnier la langue française. Il serait assurément bien maladroit et bien ridicule de vouloir rabaisser une langue dans laquelle on a toute sa vie pensé , parlé et écrit : c'est ce qu'on ne peut supposer que de pédantsrqui n'auraient jamais fait autre chose que commenter les Grecs et les Latins. La méthode facile de mettre les injures à la place des raisons a fait dire aux aveugles apologistes de notre langue, que ceux qui la trouvaient

ANaENS. — POÉSIE.

ioférieiire aux langues aDcieunes étaient des ignorants qui n'avaient pas su s'en serTir ; et, ce qu'il y a de plus étonnant , c'est que des gens d'esprit et de mérite ont employé cette invective très-gratuite, persuadés apparemment qu'en exaltant leur langue, ils donneraient une plus grande idée de leurs ouvrages. Je n'en citerai qu'un, que, selon ma coutume, je choisirai parmi les morts, pour avoir moins à démêler avec les vivants : c'est de Belloy , dans ses Observations sur la langue et la poésie françaises. Le but decet ouvrage, que l'auteur n'eut pas le temps d'achever, est de faire voir que non-seulement notre langue n'est pas inférieure aux langues anciennes et étrangères, mais qu'elle a de l'avantage sur toutes. L'auteur, qui avait voué sa plume à l'adulation, a cru peut-être flatter aussi la nation sous ce rapport Mais on peut être très-bon Français sans regarder sa langue comme la première du monde. Elle a sûrement sur toutes les autres de l'Europe l'avantage d'êtredevenuela langue universelle ;maiS9 sans vouloir examiner ici toutes les causes de cette universalité, la principale est incontestablement la grande quantité d'excellents ouvrages qu'elle a produits dans tous les genres , et surtout la supériorité de notre théâtre. La question se réduit donc, pour k moment, au latin et au grec comparés au français. De BeUoy commence par s'élever contre des Pari' siens qui écrivent mal, contre des criaiileries de mourais auteurs, qui voudraient persuader au public que la langue de Racine et de Bossuet ne vaut pas celle de Virgile et de Démostbènes. Il y a dans ce dâ>ut beaucoup d'humeur et de mauvaise foi. Ces Parisiens, ces mauvais auteurt, sont Fénelon dans ses Dialogues sur l'Éloquence; Racineet Despréaux, qui, après avoir eu le projet de traduire V Iliade, y ont renoncé, comme tout le monde sait, parce qu'ils désespéraient de trouver dans leur langue de quoi hitter contre celle d'Homère; le lyrique Rousseau, qui ne se servait pas mal de la sienne; enûn. Voltaire, qui n'était pas un superstitieux idolâtre des anciens, ni un homme à préjugés pédantesques. Cest ce dernier qui s'est plaint le plus souvent de ce qui manquait à notre langue et à notre versification : on pourrait le citer là-dessus en cent endroits : je me borne à ces vers de son ÉpUre à Horace :

Notre langM, on pea sèche et sans invetsloii», Feot-^Ue lol^Qgoer les autres naUoDS?

On peut répondre Oui , puisque cela est déjà fait ; et nous avons vu pourquoi. Mais , dans cet endroit de son Èplitre, l'auteur vient de dire qu'il ne se flatte pas que la langue dans laquelle il a écrit fasse vivre ses ouvrages aussi longtemps que celle d'Ho-

race.a fait vivre les siens. Je crois qu'il a tort d'en douter ; mais ce n'est pas là la question. Il ijoute :

Noos avons TagrémeDi , la elarté , la Jostesse ; Mats égalerona-Doiis lltalie et la GrteeT

On sent bien qu'il s'agit de lltalie antique.

Est-ce asseï en effet d'une heureuse clarté? Et ne péchont-noas pas par l'uniformité?

Nous verrons tout à l'heure que cela n'est que trop vrai. Mais comment se refuser à une observation que les expressions injurieuses dont se sert de Belloy autorisent assez, et rendent encore plus frappante? Je suis fort loin de vouloir rien ôter à un homme dont les succès au théâtre prouvent un talent estimable à plusieurs égards; mais il est bien reconnu que ce n*est pas le style qui est la partie la plus brillante de ses ouvrages : c'est pourtant l'auteur du Siège de Calais qui ne peut souffrir qu'on trouve rien de plus beau que sa langue ; et c'est l'auteur de Mérope et de la Henriade qui avoue l'infériorité de la sienne. Que résulte-t-it de ce contraste et des autorités imposantes que j^ai citées ? C'est que, pour bien Juger des langues, il faut savoir ce qu'il est possible d*en faire, être né pouf écrire, et surtout avoir l'oreille sensible. De Belloy et beaucoup d'autres accumulent citations sur citations pour prouver que nos bonsécrivrains ont su tirer de leur langue des beautés que l'on peut opposer à celles des anciens. Eh! qui en doute ? Qui doute que le génie ne sache se servir le plus heureusement qu'il est possible de l'histrument qu'on Im* confie? La question est do savoir s'il n'y en a pas de plus heureux. Tous nos jugements en fait de goût , on l'a déjà dit , ne sont et ne peuvent être que des comparaisons. L'homme du meilleur esprit, qui ne sait que sa langue, et qui Ut nos bons auteurs, ne peut rien imaginer de mieux, parce qu'ils ont tiré delà tout ce qu'on en pouvait tirer. Ils sont donc en cela pour le moins égaux aux anciens : je dis pour le moins; car plus ils avaient de difficultés à vaincre, et plus leur mérite est grand. Mais , à l'égard de l'idiome qu'ils avaient à manier, ce n'est point par des traits détachés qu'on en peut juger, c'est par la marche habituelle. Il faudrait, entre gens instruits et 'faits pour décider la question, prendre cent vers d'Homère et de Virgile; les opposer à cent vers de Racineet de Voltaire; comparer, vers par vers, ce que la langue a donné aux uns et aux autres ; et , de plus , statuer quel est l'effet total sur les oreilles délicates et exercées. Que l'on fesse cet examen , et l'on verra que de Belloy , dans son système, est aussi loin de la vérité qu'il Test de la question. Au reste,-il y a longtemps qu'elle est jugée, et il ne s'agit aujourd'hui que d'en faire soupçonner

COURS DE UTTERATUEE.

du moins les raisons à ceux même qui n'entendent que le français.

Dans cet examen comparatif des langues , il faut de toute nécessité revenir aux premiers éléments , il faut parler des noms, des verbes, des articles, des prépositions , des particules ; car c*est de tout cela que se composent la construction , Texpression et l'harmonie, c'est-à-dire les trois choses principales qui constituent la diction. !Ne rougissons point de descendre à ce détail , qui ne peut paraître petit que parce qu*on en parle très-inutilement aux enfants qui ne peuvent pas l'entendre; mais quand le philosophe pense à tout le chemin qu'il a fellu faire pour parvenir à un langage régulier et raisonnable^ , malgré ses imperfections, la formation des langues pardt une des merveilles de l'esprit humain, que deux choses seules rendent concevablo, le temps et la nécessité.

Une des premières qualités d'une langue, est de présenter à l'esprit, le plus tôt et le plus clairement qu'il est possible, les rapports que les mots ont les uns avec les autres dans la composition d'une phrase. Ainsi, par exemple, les rapports des noms entre eux ou avec les verbes sont déterminés par les cas. Le rudiment nous dit qu'il y en a six; mais cela est bon à dire à des enfants : ces cas appartiennent aux Grecs et aux Latins ; quant à nous , nous n'en avons pas. Les cas sont distingués par différentes terminaisons du même mot, qui avertissent dans quel rapport il est avec ce qui précède ou ce qui suit. Nous disons dans tous, les cas , homme, hieu, livre , et nous sommes obligés de les différencier par un article ou par une particule; /'Aomine« de V homme y à V homme 9 par V homme. Les femmes savantes de Molière diraient, F^oUà qui se décline. Point du tout : voilà ce qu'on fait quand on ne peut pas décliner ; car un mot qui ne change point de terminaison est ce qu'on appelle indéclinable. Décliner, c'est dire comme les Latins, Aomo, hominis, homirU, hominem, homine, et comme les Grecs, âvOpttipoc, àvOpwirou, àvOpttico, dfvOpcA^, etc. Pourquoi? C'est que le mot, dès qu'il est prononcé, m'avertit dans quelle relation il est avec les autres. On sera peut-être tenté de croire que ce défaut de déclinaisons, auquel nous suppléons par des articles et des particules , n'est pas une chose bien importante ; maisc'estqu'on n'en voitpasd'abord la conséquence; et ce premier exemple de ce qui nous manque va faire voir combien tout se tient dans les langues. Cette privation de cas proprement dits est une des causes capitales qui fopt que l'inversion n'est point naturelle à notre langue, et qui nous privent par conséquent d'jm des plus précieux avantages des

langues anciennes. Pourquoi sera-t-on toujours choqué d'entendre dire, La vie conserver je vou" draisf C'est que ce mot la vie ne présente à l'esprit aucun rapport quelconque où l'on puisse s'arrêter. Vous ne savez , quand vous l'entendez , s'il est nominatif ou régime , c'est-à-dire s'il doit amener un verbe ou le suivre. Ce n'est que lorsque la phrase est finie que vous comprenez que le mot la vie est régi par le verbe conserver. Or, il y a dans toutes les têtes une logique secrète qui fait que vous désirez d'attacher une relation quelconque à chaque mot que vous entendez ; et , pour suivre le fil naturel de ces relations , il faut absolument dire dans notre langue, Je voudrais conserver la vie, ce qui n'offre aucun nuage à la pensée. Mais si je Commence ma phrase en latin par le mot vitam, me voilà d'abord averti , par la désinence qui frappe mon oreille, que j'entends un accusatif; c'est-àdire un régime qui me promet un verbe. Je sais d'où je pars et où je vas ; et ce qui est pour un Français une inversion forcée qui le trouble , est pour moi , Latin, un ordre naturel d'idées. Mais, dira-ton peut-être , y a-t-il beaucoup d'avantages à pouvoir dire, La vie conserver Je voudrais, plutôt que Je voudrais conserver la vie? Non, il y en a fort peu pour cette phrase et pour telle autre que je choisirais dans le langage ordinaire. Mais demandez aux poètes, aux historiens, aux orateurs, si c'est pour eux la même chose d'être obligés de mettre toujours les mots à la même place , ou de les placer où l'on veut, et leur réponse développée fera voir qu'à ce même principe, qui fait que l'une des deux phrases est impossible pour nous et naturelle aux anciens, tient d'un côté une multitude d'inconvénients , et de l'autre une multitude de beautés. J'y reviendrai quand il s'agira de l'inversion. Nous n'aurions pas cru les déclinaisons si importantes ; et il me semble que cela jette déjà quelque intérêt sur les reproches que nous avons à faire aux particules, aux articles, aux pronoms, long et embarrassant cortège sans lequel nous ne saurions faire un pas. yéf de, deSj du, Je, moi, il, vous, nous, elle, le, la, les, et ce que éternel , que malheureusement on ne peut appeler que retranché que dans les grammaires latines : voilà ce qui remplit continuellement nos phrases. Sans doute accoutumés à notre langue, et n'en connaissant point d'autres, nous n'y prenons pas garde. Mais croit-on qu'un Grec ou un Latin ne fût pas étrangement fatigué de nous voir traîner sans cesse cet attirail de monosyllabes , dont aucun n'était nécessaire aux anciens, et dont ils ne 8.e servaient qu'à leur choix ? Voilà , entre autres choses , ce qui rend pour nous leur poésie si difficile

ANCIENS. — POÉSIE

à traduire. Notre vers ^ aiosï que lé leur, n'a que six pieds; il n*y a presque point de phrase qui , en passant de leur langue dans la nôtre , ne demande, pour être exactement rendue » un bien plus grand nombre de roots, parce que les procédés de leur construction sont très-simples, et que ceux de la nôtre sont très-composés. Prenons pour exemple le premier vers de r Enéide; car il faut rendre cette démonstration sensible pour tout le monde, et je demande la permission de citer un vers latin, sans conséquence :-

Jrma tirumque cano, Troja qui primus ab oris*,.

Adoptons pour un moment la méthode de du Marsais , la version interlinéaire qui place un mot français sous un mot latin. Il y en a neuf dans le vers de Virgile, qui sont ceux-ci,

Combtts et hécos chante , Troie qui premier des bords. C'est pour nous un galimatias. Ces mêmes mots en latin sont dairs comme le jour, parce que le sens de tous est distinctement marqué par ces ûnales dont j'ai parlé; en sorte que Télève de du Marsais procéderait ainsi : Les latins n'ont point d'articles : arma est nécessairement un nominatif ou un accusatif; c'est le dernier ici , puisque voilà le verbe qui le régit, yirum est aussi un accusatif. Ainsi mettons les cQtnbats et le héros, Cano est la première personne du présent de l'indicatif, car la terminaison seule renferme tout cela : Je chante. Et voilà le premier membre de la phrase dans le français qui n'a point d'inversion : je chante les combats et les héros. — Il y a déjà sept mots , tous indispensables, pour en rendre quatre; et en achevant le vers de la même manière , il trouvera qui le premier des bords de Troie, sept autres mots pour en rendre cinq : en sorte qu'en voilà quatorze contre neuf, sans qu'il y ait une syllabe qui ne soit nécessaire, et sans qu'on ait ajouté la moindre idée. Et comment le latin a-t-il mis dans un seul vers ce qui nous parait si long par rapport aux nôtres, Je chante les combats et le héros qui, le premier, des bords de Troie f Pourquoi cette disproportion entre deux phrases, dont l'une dit exactement la même chose que l'autre? Voici l'excédant en français, et ce sont ces articles et ces particules dont je parlais, Je, les, le, de, le, dont le latin n'a que faire. En prose du moins , on a toute la liberté de s'étendre; mais dans les vers, où le terrain est mesuré , quels efforts ne faut-il pas pour balancer cette inégalité! et comment y parvient-on, si ce n'est le plus souvent par quelques sacrifices ? Aussi Boileau, qui , dans l'Art poétique , a traduit le coauneooement de V Enéide, a mis trois vers pour deux:'

Je chante les combats et cet homme pieqz Qui, des bords d*IUon, coodult dans l'Ausonla, Le premier aborda les champs de Lavinle.

Encore a-t-il omis une circonstance fort essentielle, les deux mots \^^nsfatoprofugus ( fugitif par l'ordre des destins ) , mots nécessaires dans le dessein du poète.

Je puis citer un exemple plus voisin de nous , et plus propre que tout autre à faire voir, non pas seulement la difGculté^ mais même quelquefois l'impossibilité de rendre un vers par un vers, lorsque cette précision est le plus nécessaire, comme dans une inscription. On connaît celle qu'avait faite Turgot pour le portrait de Franklin : c'était un vers latin fort beau , qui , rappelant à la fois la révolution préparée par Franklin en Amérique, et ses découvertes sur l'électricité , disait :

Eripuii cœlofulmen aeeptmmque tyrannie;

Il ravit la foudre aux deux, et le sceptre aux tyrans. Otez le pronom il, et vous avez un fort beau vers français pour rendre le vers latin ; mais malheureusement ce pronom est indispensable , et la difficulté est invincible.

Cela nous conduit aux conjugaisons, qui se passent du pronom personnel en latin et en grec, et qui chez nous ne marchent pas sans lui : Je, tu, il, nous, vous , ils. Nous ne pouvons pas conjuguer autrement. Mais ce n'est pas tout , et c'est ici une de nos plus grandes misères : nos verbes ne se conjuguent que dans un certain nombre de temps ; les verbes latins et les grecs dans tous. Ils se conjuguent à l'actif, ou au passif, et chez nous à l'actif ^ulement ; encore au prétérit indéfini et au plusque-parfait de chaque mode , et au futur du sub^ jonctif , sommes-nous obligés d'avoir recours au verbe auxiliaire atroir, et de dire :fai aimé, j'avais aimé, j'aurais aimé, que j'eusse aimé, que j'aie aimé, etc. Pour ce qui est du passif, nous n'en avons pas : nous prenons tout uniment le verbe substantif /e suis, et nous y joignons le participe dans tous les modes et dans tous les temps , et à toutes les personnes. Ce sont bien là les livrées de l'indigence; et un Grec qui , en ouvrant une de nos grammaires, verrait le même mot répété quatre pages de suite , servant à conjuguer tout un verbe, ne pourrait s'empêcher de nous regarder en pitié. Je dis un Grec , parce qu'en ce genre les Latins , qui sont riches en comparaison de nous, sont pauvres en comparaison des Grecs. Les premiers ont aussi unbèsoinabsoludu verbe auxiliaire, au moins dans plusieurs temps du passif. Les Grecs ne l'admettent presque jamais, et leur verbe moyen est encore une richesse de plus. Nos modes sont pauvres;

COUBS DE UTTÉRATURE.

ceux dos Latins sont incomplets; oeux des Grecs ?OQt jusqa*à la surabondance. Un seul mot leur suffît pour exprimer quelque temps que ce soit , et il nous en faut souvent quatre, c'est-à-dire le verb^, Tauxiliaire aro^r, le substantif ^/re, et le pronom : iueuété avnéy iUmUété aimés. Les Grecs disent cela dans un seul mot; et ils ont quatre manières de le dire. Nous n'avons que deux participes , oeux du présent , aimant ^ aimé : les deux du passé et du futur à l'actif ayan^ aimé, devant aimer y et les deux du passif, ayant été aimé, devant être aimé, nous ne les formons, comme on voit, qu'avec l'auxiliaireavoir et le substantif é^e. Les Latins manquent de ceux du passé , et ont ceux du futur ; les Grecs les ont tous, et les ont triples; c'est-à-dire diacun d'eux avec trois terminaisons différentes. — Mais à quoi bon ce superflu ? s'il n'y a que six participes de nécessaires, pourquoi en avoir dix-huit *? — Voilà , diraient les Grecs, une question de barbares. Est-cequ'il peutyavoir trop devariété dans les sons, quand on veut flatter Foreille ? et les poètes et les orateurs sont-ils fâchés d'avoir à choisir? » Mais que de temps il fallait pour se mettre dans la tête cette incroyable quantité de finales d'un même mot! — Cela ne paraît pas aisé en effet. Cependant à Rome tout homme bien élevé parlait le grec aussi aisément que le latin, les femmes même le savaient communément. C'est que Rome était remplie de Grecs , et qu'on apprend toujours aisément une langue qu'on parle. Mais quand une langac aussi riche que celle-là devient ce qu'on appelle une langue savante, une langue morte, il y a de quoi étudier toute sa vie.

Maintenant , qui ne comprend pas combien cette nécessité d'attacher à tous les temps- d'un verbe un ou deux autres verbes surchargés d'un pronom, doit mettre de monotonie, de lenteur et d'embaras dans la construction? et c'est encore une des raisons qui nous rendent l'inversion impossible. La clarté de notre marche méthodique dont nous nous vantons*, quoique assurément elle ne soit pas plus claire que la marche libre , rapide et variée des anciens , n'est qu'une suite indispensable des entraves de notre idiome : force est bien à celui qui porte des chaînes de mesurer ses pas ; et nous avons fait, comme on dit , de nécessité vertu. Mais quelle foute d'avantages inappréciables résultait de cet heureux privilège de l'inversion ! Quelle prodigieuse variété d'effets et de combinaisons;naissaitdecette libre disposition des mots arrangés de manière à faire valoir

* Les Grecs n'oat que neuf participes distinots, ee qui eil noitfé motus que ne le prétend la Harpe.

toutes les parties de la phrase, à les couper, à les surprendre, à les opposer, à les rassembler, à attacher toujours l'oreille et l'imagination, sans que toute cette composition artificielle laissât le moindre nuage dans l'esprit! Pour le sentir, il faut absohiment lire les anciens dans leur langue : c'est une connaissance que rien ne peut suppléer. Je voudrais pourtant donner une idée, quoique très-imparfaite, du prix que peut avoir cet arrangement des mots, et je ne la prendrai pas dans un grand sujet d'âoquence ou de poésie , mais dans une fiable tirée d'une des épitres * d'Horace, et imitée par la Fontaine. Par malheur, elle est du très-petit nombre de celles qui ne sont pas dignes de lui. C'est la fable du Rat de ville et du Rat des champs , qui , dans Horace , est un chef-d'œuvre de grâce et d'expression. Voici la traduction exacte des deux premiers vers '. On raconte que le rai des champs reçut le rat de ville dans son trou indigent : c'était un vieil hôte d*un vieil ami. Les deux vers latins sont charmants. Pourquoi ? C'est que, indépendamment de rbarmonie, les mots sont disposés de sorte, que champ est opposé à ville, rat à rat, vieux à vieux , hôte à cuni. Ainsi, dans les quatre combinaisons que renferment ces deux vers, tout est contraste ou rapprochement. Il est clair qu'un pareil artifice de style (et il y en a une infinité de cette espèce) est absolument étranger à une langue qui n'a point d'inversions.

Quinte-Curce, historien éloquent, commence ainsi son quatrième livre (je conserverai d'abord l'arrangement de la phrase latine, afin de mieux faire comprendre le dessein de l'auteur dans le mot qui la finit : le moment de son récit est après la bataille d'Issus):

« Darius, un peu anpajravant maître d'une puissante armée, et qui s'était avancé au combat, élevé sur un char, dans Tappareil d'un triomphateur plutôt que d'un général , alors au travers des campagnes qu'il avait remplies de ses innombrables bataillons , et qui n'oflhuent plus qu'une vaste solitude y fuyait, v

Cette construction est très-mauvaise en français, et ce mot fiiyait, ainsi isolé, finit très-mal la phrase, et forme une chute sèche et désagréable : il la termine admirablement dans le latin. Il est facile d'apercevoir l'art de l'auteur, même sans entendre sa langue. A la vérité , l'on ne peut pas deviner que le mol fugiebat y composé de deux brèves et deujc longues , complète très-bien la période harmonique , au lieu que/uyait est un mot sourd et sec ; mais on voit clairement que la phrase est construite de ma-

* Citation Fausse. Lises , d'une de* eattreê : c*est la sixième du second livre.

> Ruttictu wbenttm murem mus paupere/ertur Jeeepiue eaoo . vetvrem mbu hôspa amieum.

ANCIENS. -- POÉSUS.

nière à fiûre attendre jusqu'à la fin ce mot JuçUbat; que c^est là le grand coup que rbistorien veut frapper; qu'U présente d'abord à l'esprit ce magnifique tableau de toute la puissance de Darius, pour offrir ensuite dans ce seul mot ^fugiebat, i\ fuyait, le contraste de tant de grandeurs et les révolutions de la fortune; en sorte que la phrase est essentiellement divisée en deux parties, dont la première étale tout ce qu*était le grand roi avant la journée dlssus ; et la seconde, composée d'un seul mot, représente ce qu'il est après cette funeste journée. L^arrangement pittoresque des phrases grecques et latines n'est pas toujours aussi frappant que dans cet endroit : mais un seul exemple semblable suffit pour faire deviner tout ce que peut produire un si heureux mécanisme , et avec quel plaisir on lit des ouvrages écrits de ce style.

A présent , s*il s'agissait de traduire cette phrase comme elle doit être traduite suivant le génie de notre langue, il est démontré d^abord qu'il faut renoncer à conserver la place du moi fugiebat, quelque avantageuse qu'elle soit en elle-même et disposer ainsi la période française :

« Darius, on pea auparavant maître d'une ai puissante année, et qui a^était avancé au oomiiat , élevé s» an cbar, dans TappareO d'an triomphateur phitAt qœ d'un général , foyait alors au travers de ces mêmes campagnes qu'il avait remplies de ses innombrables bataillons | et qui n'offraient pins qu'une triste et vaste solitude.

Cet art de ùire attendre jus^'à la fin dHine période un mot décisif, qui achevait le sens en complétant l'harmonie, était un des grands moyens qu'employaient les orateurs de Rome et d'Athées ; et quand dcéron et Quintilien ne nous en citeraient pas des exemples particuliers , la lecture des anciens nous l'indiquerait atout moment. Ils savaient combien les hommes rassemblés sont susceptibles d'être menés par le plaisir de l'oreille, et l'harmonie est certainement un des avantages que nous pouvons le moins leur contester. Outre cette (acuité des inversions , qui les laisse maîtres de placer où ils veulent le mot qui est imag^ et le mot qui est pensée, il ont une harmonie élémentaire qui tient surtout à deux choses, à des syllabes presque toujours sonores, et à une prosodie très-distincte. Les plus ardents apologistes de notre langue ne peuvent disconvenir qu'elle n'ait un nombre prodigieux de syllabes sourdes et sèches, ou même dures, et que sa prosodie ne soit très-faiblement marquée. La plupart de nos syllabes n'ont qu'une quantité douteuse , une valeur indéterminée ; celles des anciens, presque toutes décidément longues ou brèves, forment leur prosodie d*nn mélange continuel de dactyles et de

spondées, d'ïambes, de trochées, d'anapestes; ce qui, pour parler im langage qu'on «itendra mieux, équivaut à différentes mesures musicales, formées de rondes, de blanches, de noires et de croches. L'oreille était donc chez eux un juge délicat et sévère qu'il fallait gagner le premier. Tous leurs mots ayant un accent décidé, cette diversité de sons faisait de leur poésie une sorte de musique, et ce n'était pas sans raison que leurs poètes disaient. Je chante. La facilité de créer tel ordre de mots qu'il leur plaisait leur permettaitune foulede constructions particulières à la poésie, dont résultait un langage si différent de la prose, qu'en décomposant des vers de Virgile et d'Homère on y trouverait encore, suivant l'expression d'Horace , les membres cTun poète mis en pièces, au lieu qu'en général le plus grand éloge des vers parmi nous est de se trouver bons en prose. L'essai que fit la Motte sur la première scène de Mi- ^Aricfai/e en est une preuve évidente; les vers de Racine n'y sont plus que de la prose très-bien faite : c'est qu'un des grands mérites de nos vers est d'échapper à la contramte des règles, et de paraître libres sous les entraves de la mesure et de la rime. Otez cette rime, et il deviendra impossible de marquer des limites certaines entre la prose et les vers, parce que la prose éloquente tient beaucoup de la poésie, et que la poésie déconstruite ressemble à de l'excellente prose.

C'est donc surtout en vers que nous sommes accablés de la supériorité des anciens. Enfants favorisés de la nature, ils ont des ailes, et nous nous traînons avec des fers. Leur harmonie, variée à l'infini , est un accompagnement délicieux qui soutient leurs pensées quand elles sont faibles, qui anime des détails indifférents par eux-mêmes, qui amuse encore l'oreille quand le cœur et l'esprit se reposent. Pîous autres modernes , si la pensée ou le sentiment nous abandonne, nous avons peu de ressources pour nous faire écouter : mais l'homme dont Toreille est sensible est tenté de dire à Virgile, à Homère : Chantez toujours, chantez, dussiez-vous ne rien dire; votre voix me charme quand vos discours ne m'occupent pas.

Aussi parmi nous ceux qui, ne songeant qu'au besoin de penser, et craignant de paraître quelquefois vides, ont voulu que tous leurs vers marquassent, ou que toutes leurs phrases fussent frappantes, sont tendus etraides. Au contraire, Racine, Voltaire, Fénelon , Massillon , et ceux qui, comme eux, ont godté cette mollesse heureuse des anciens , qui, comme le dit si bien Voltaire, sert à relever le sublime, l'ont laissée entrer dans leurs compositions; et des gens sans goût l'ont appelée faiblesse^

COURS DE UTTÉRATURE.

Il 8*eQ faut bien que la oonséquence de tontes ces vérités soit désavantageuse à la gloire de nos bons auteurs : au contraire,. ce qui s*offrît aux anciens, nous sommes obligés de le cbercber. Notre harmonie n*2St pas un don de la langue; elle est Touvrage du talent : elle ne peut nattre que d*une grande habileté dans le choix et Tarrangement d'un oert»n nombre de mots , et dans Fexclusion judicieuse donnée au plus grand nombre. Nous avons beaucoup moins de matériaux pour élever Tédifice, et ils sont bien moins heureux-: Fhonneur en est plus grand pour l'architecte. Nous bâtissons en brique, a dit YoltairCj et les anciens construisaient en marbre. Les Gre«s surtout , aussi supérieurs aux Latins que ceux-ci le sont aux modernes, les Grecs avaient une langue toute poétique. La plupart de leurs mots peignent à Toreille et à l'imagination , et le son exprime ridée. Ils peuvent combiner plusieurs mots dans un seul, et renfermer plusieurs images et plusieurs pensées dans une seule expression . Ils peignent d*un seul mot un casque gui jette des rayons de lumière de tous les côtés y un guerrier couvert d'un panache de diverses couleurs, et mille autres objets qu'il serait trop long de détailler. Aussi nos mots scientifiques qui expriment des idées complexes sont tous empruntés du grec, géographie, astronomie, mythologie, et autres du même genre. Us sacrifiaient tellement à l'euphonie ( c'est encore là un de leurs mots composés, et il signifie la douceur des 8008), qu'ils se permettaient , surtout en vers, d'ajouter ou de retrancher une ou plusieurs lettres dans un même mot, selon le besoin qu'ils en avaient pour la mesure et pour l'oreille. Ajoutez que les différentes nations de la Grèce, affectionnant des -finales différentes, amenaient dans les noms et dans les verbes ces variations que Ton a nommées dialectes; et qu'un poëte pouvait les employer toutes. Est-ce donc à tort qu'on s'est accordé à reconnaître chez eux la plus belle de toutes les langues et la plus harmonieuse poésie?

Nous avons, il est vrai, comme les anciens, ce qu'on appelle des simples et des composés, c'est-àdire de termes radicaux modifiés par une préposition. Le verbe mettre, par exemple, est une racine dont les dérivés sont admettre y soumettre, démettre, etc. ; mais en ce genre il nous en manque beaucoup d'essentiels , et cette sorte de composition des mots est chez nous plus bornée et moins significative que chez les anciens. Leurs prépositions verbales ont plus de puissance et plus d'étendue. Prenons le mot regarder. Si nous voulons exprimer les différentes manières de regarder, il feut avoir recours aux phrases adverbiales, en haut, en

bas y etc. ; au lieu que le mot latin aspicere, modifié par une préposition , marque à lui seul toutes les nuances possibles : regarder de loin, prospieere; regarder dedans, inspicere; regarder à travers, perspicere; regarder au fond , introspicere ; regarder derrière soi , respicere; regarder en haut, suspicere; regarder en bas , despicere; regarder de manière à distinguer un objet parmi plusieurs autres ( voilà une idée très-complexe : un seul mot la rend ), dispicere; regarder autour de soi, circumspicere. Vous voyez que le latin peint tout d'un coup à l'esprit ce que le français ne lui apprend que successivement : c'est le contraste de la rapidité et de la lenteur ; et pour peu qu'on réfléchisse sur le caractère de l'imagination , l'on sentira qu'on ne peut jamais lui parler trop vite, et qu'une des grandes prérogatives d'une langue est d'attacher une image à un mot Veut-on d'ailleurs s'assurer, par des exemples , de l'avantage que l'on trouve à posséder des termes de ce genre, et de l'inconvénient d'en manquer? En voici de frappants. On rencontre souvent dans les historiens latins , au moment où une armée commence à s'ébranler, et paraît sur le point d'être mise en déroute, ces deux moU f/ugam circumspidebanty qui ne peuvent être rendus exactement que de cette manière : ils regardaient autour d'eux de de quel côté ilsfidraient. Voilà bien des mots. J'atteste tous ceux qui ont ici quelque connaissance dû latin , que ce qui paraît si long en français est complètement exprimé par ces deux mots seuls ifugam circumspiciebant. Quel avantage de pouvoir offrir à l'imagination un tableau entier avec deux mots ! Un autre exemple démontrera l'impossibilité qu'éprouvent les meilleurs traducteurs des anciens à soutenir toujours la comparaison avec eux, parce qu'enfin l'on ne peut pas trouver dans une langue ce qui n'y est pas; et quand un écrivain tel que notre Delille n'a pu y parvenir, on peut croire la diflTeulté insurmontable. Il s'agit de ce fameux épisode d*Orphée , et du moment où , en se retournant pour regarder Eurydice, il la perd sans retour.

C'est bien là que l'on va sentir la nécessité d'exprimer en un seul mot l'action de regarder derrière soi ; car c'est à un seul mouvement de tête que tient tout le destin des deux amants , et tout l'intérêt de la situation. Virgile n'y était pas embarrassé : il avait le mot respicere; il ne s'agissait que de le placer heureusement, et l'on peut s'en rapporter à lui. Il coupe par le milieu la cinquième mesure, et suspend l'oreille et l'imagination sur le mot terribje, respexit. Ce mot, qui dit tout, le traducteur ne l'avait pas. Ou ne peut pas faire entrer dans un vers il regarde derrière lui.

ANCIENS. — POÉSIE

Delille a mis :

Presque aux portes du jour, troaMé, hors de lui-même » H s'arrête» il je tourne,,.. Il revoit ee qu'il aime : Ceo est (ait, etc.

Il est trop évident que U se tourne ne peint pas exactement à Tesprit le mouvement fatal ; et quand le poète aurait mis U se retourne, cela ne rendrait pas mieux Tidée essentielle, ce r^ard d^Orphée, le dernier qu'il jette sur son épouse : c'est là que Virgile s'arrête, et il. reprend tout de suite ' , et tout cequ'U'afait est perdu. La contrainte de la rime a forcé le traducteur de mettre U revoit ce qu'il aime, Virgile, au contraire, présente pour première idée ( et il a bien raison ) qu'Orphée ne la voit plus. Toutes ces. différences tiennent uniquement à un mot donné par une langue , et refusé par l'autre; et c'est tout ce qui peut résulter de cette observation que je me suis permise sur la meilleure de toutes nos traductions , sur celle que la beauté continue de versification et la pureté du goût ont mise an rang des ouvrages classiques.

On a lait une objection qui a paru spécieuse; c'est que nous ne sommes pas des juges compétents des langues mortes. Cela n'est vrai , comme bien d'autres choses , qu'avec beaucoup de restrictions. Sans doute il 7 a bien des finesses dans le langage, bien des agréments dans la prononciation, et en conséquence il 7 a aussi des défauts contraires, qui n'ont pu être saisis que par les nationaux. Mais il n'en est pas moins avéré que les modernes ont recueilli d'âge en âge un assez grand nombre de connaissances certaines sur les langues anciennes, pour sentir le mérite des auteurs grecs et latins, nonleuiement dans les idées et les sentiments qui appartiennent à tous les peuples, mais même, jusqu'à un certain point, dans la diction et dans l'harmonie. Toutes les fois qu'on a beaucoup d'objets de comparaison dans une même chose, on a beaucoup de moyens de la connaître. Philosophes, orateurs, poètes, historiens , critiques, tout ce qui nouç reste de l'antiquité acoDtribué àétendre nos idées et à former notre jugement. Les époques de la langue latine sont sensibles pour nous ; et quel est l'homme instruit qui ne distingue pas le langage d'Ennius et de Plante, de celui de Virgile et de Térence? Les nombreuses inscriptions des anciens monuments suffiraient pour noosapprendre les variations et les progrès de la langue des Romains. U faudrait manquer absolument d'oreille pour n'être pas aussi charmé de l'harmonie

> Kespexit ; ibi omtUi

(Gsorg. nr, 40i.)

l d'Horace et de Virgile que rebuté de la dure enflure de Lucain et de la monotone emphase de Claudien. Le style de Tite-Live et celui de Tacite, le style de Xénophon et celui de Thucydide, le style de Démosthènes et celui d'Isocrate , sont aussi différents pour nous que Bossuet et Fiéchier, Voltaire et Montesquieu, Fontenelle et Buffon. Nous pouvons donc , ce me semble , nous livrer à notre admiration pour les grands écrivains de l'antiquité, sans craindre qu'elle soit aveugle : et cette objection de la Mothe , qu'on a souvent répétée depuis lui, est une de celles que madame Dacier a le plus solidement réfutées; c'est un des endroits où elle a le plus raison contre lui ; raison pour le fond des choses, s'entend, car pour la forme elle a toujours tort.

On peut actuellement prononcer en connaissance de cause sur la question que j'ai posée en commençant. Il est démontré que nous n'avons point de déclinaisions ; que nos conjugaisons sont très-incomplètes et très-défectueuses ; que notre constractîon est surchargée d'auxiliaires , de particules, d'articles et de pronoms; que nous avons peu de prosodie et peu de rhythme; que nous ne pouvons faire qu'un usage très-borné de l'inversion ; que nous n'avons point de mots combinés , et pas assez de composés ; qu'enfin notre versification n'est essentiellement caractérisée que par la rime. Il n'est pas moins démontré que les anciens ont plus ou moins tout ce qui nous manque. Voilà les faits : quel en est le résultat? Louange et gloire aux grands hommes qui nous ont rendu, par leur génie , la concurrence que notre langue nous refusait , qui ont couvert notre indigence de leur richesse; qui, dans la lice où les anciens triomphaient depuis tant de siècles, se sont présentés avec des armes inégales, ont laissé la victore douteuse et la postérité incertaine ; enfin , qui , semblables aux héros d'Homère, ont combattu contre les dieux, et n'ont pas été vaincus!

Je n'énoncerai pas à beaucoup près une opinion aussi décidée sur le parallèle souvent établi entre les langues étrangères et la nôtre. D'abord , un semblable parallèle ne peut être bien fdit que par un homme qui saurait parler l'allemand, l'espagnol, l'italien et l'anglais aussi parfaitement que sa propre langue. On deniandera pourquoi j'exige ici des connaissances plus étendues que lorsqu'il s'agit des anciens. La raison en est sensible. Il n'est pas nécessaire que nous sachions le grec et le latin aussi bien que Démosthènes et Cicéron, pour apercevoir dans leur langue une supériorité qui se fait sentir encore, même depuis qu'on ne la parle plus (car je n'appelle pas latin celui qu'on parie dans quelques parties

de l'Allemagne, et le grec des esclaves de la Porte a*cst pas celui des vainqueurs de Marathon ). D'ailleurs, nos idiomes modernes, l'espagnol, l'italien, l'anglais, le français, sont tous de même race; ils desceudent tous du latin; et nous sommes assez naturellemeot portés à respecter notre mère commune. Mais quand il s'agit de savoir à qui appartient la meilleure partie de l'héritage, il y a matière à procès, et les parties oontendantes sont également suspectes. Il faudrait donc que celui qui oserait se Cure avocat général dans cette cause , non-seulement connût bien toutes les pièces du procès, mais aussi fût bien sûr de son entière impartialité. Or, pour nous garantir de la prédilection si naturelle que nous avons pour notre propre langue, dont nous sentons à tous moments toutes les finesses et toutes les beautés, je nt connais qu'un moyen ; c'est 1 -habitude d'en parler d'autres avec facilité. Ce que j'ai pu acquérir de connaissances dans l'anglais et dans l'italien se réduit à pouvoir lire les auteurs; et, pour prononcer décidément sur une langue vivante, il faut savoir la parler. Ce que j'en dirai se bornera donc à quelques observa^ons générales, à quelques faits à peu près convenus. Je laisse à de plus habiles que moi à s'enfoncer plus avant dans cette épineuse discussion.

L'italien , plus rapproché que nous du latin , en a pris une partie de ses oonjugoiaons. Il en a emprunté l'inversion , quoiqu'il n*en &sse guère usage que dans les vers, et avec infiniment moins de liberté et de variété que les anciens. Il est fécond, mélodieux et flexible, et se recommande surtout par un caractère de douceur très-marqué. Il a une prosodie décidée et très-musicale. On lui reproche de la monotonie dans ses déstnenœs , presque toujours vocales ; et la facilité qu'ont les Italiens de retrancher souvent la finale de l<mrs mots, et d'appuyer dans d'autres sur la pénultième sylIsJM, de f^çon que la dernière ressemble à nos e muets, ne me paraît pas suffisante pour détruire cette monotonie que mon oreille a cru reconnaître en les entendant eux-mêmes prononcer leurs vers. On a dit aussi que leur douceur dégénérait eu mignardise , et leur abondance en diffusion. Sans prononcer sur ces reproches, sans examiner si la verbosité et l'afféterie appartiennent aux auteurs ou à la langue , j'observerai seulement que je ne connais pas parmi les modernes un écrivain plus précis que Métastase, ni un poète plus énergique que l'Arioste. Une description de tempête dans tOrlando/urioso, et l'attaque des portes de Paris par lo roi d'Alger, m'ont paru les deux tableanx de la poésie moderne les plus faits pour être comparés à ceux d'Homère, et c'est le plus grand éloge possible.

L'anglais, qui serait presque à moitié français, si son inconcevable prononciation ne le séparait de toutes les langues du monde , et ne rendait applicable à son langage le vers que Virgile (Églog. i, 67), appliquait autrefois à sa position géograplnque,

Stpenitùs ioto dhisùi orbe Britanno» , Les Bretons séparés do reste de la terre;

l'anglais est encore plus chargé que nous d'auxiliaires, de particules, d'articles et de pronoms. Il conjugue encore bien moins que nous. Ses modes sont infiniment bornés. Il n'a point de temps conditionnel. I! ne saurait dlre^ Je ferais. J'irais, etc. Il faut alors qu'il mette au-devant du verbe un signe qui répond à l'un de ces quatre mots , \et><ntdrais, îedevraiSy je polirais^ ou J'aurais à. On ne peut nier que ces signes répétés sans cesse , et sujets même à l'équivoque, ne soient d'une pauvreté déplorable, et ne ressemblent à la barbarie. Mats ce qui , pour tout autre que les Anglais , porte bien évidemment ce caractère , c'est le vice capital de leur prononciation, qui semble heurter les principes de l'articulation humaine. Celle-ci doit toujours tendre à décider, à fixer la nature des sons ; et c'est l'objet et Fintention des voyelles , qui ne sauraient jamais firapper trop distinctement l'oreiUe. Mais que dire d'une langue chez qui les voyelles mêmes , qui sont les éléments de toute prononciation, sont si souvent indéterminées ; chez qui tant de syllabes sont à moitié brisé» entre les dents, ou viennent mourir en sifflant sur le bord des lèvres? L'Anglais, dit Voltaire, gagne deux heures par Jour sur nous, en mangeant la moiUé des mots. Je ne crois pas que les Anglais fassent grand cas de ces reproches, parce qu'une langue est toujours assez bonne pour ceux qui la pa^ lent depuis leur enfonce : mais aussi vous trouverez mille Anglais qui parient passablement français , sur un Français en état de parier bien anglais ; et cette disproportion entre deux peuples liés aujourd'hui par un commerce si continu et si rapproché a certainement pour cause principale l'étrange bizarrerie de la prononciation.

Au reste, malgré l'indécision de leurs voyelles et l'entassement de leurs consonnes, ils prétendent bien avoir leur harmonie, tout comme d'autres; et il fiiut les en croire , pourvu qu'ils nous accordent, à leur tour, que cette harmonie n'existe que pour eux. Ils ont d'ailleurs des avantages qu'on ne peut , ce me semble, leur contester. L'inversion est permise à leur poésie , à peu près au même degré qu'à celle des Italiens, c'est^-dire beaucoup moins qu'aux Latins et aux Grecs. Leurs constructions et leurs formes poétiques sent plus hardies et plus maniables

ANCIENS. — POÉSIE

que les nôtres. Ils peoTeat employer la rime ou s*en t passer, et hasarder beaucoup plus que nous dans la créatîoii des termes nouveaux. Pope est celui qui a donné à lears vers le plus de précision , et Miiton le plus d'énergie.

Ces réflexions sur la diversité des langues conduisent à parler de la traduction, qui est entre elles un moyen de correspondance et un objet de rivalité. On a beaucoup disputé sur ce sujet , les uns exigeant une fidélité scrupuleuse , les autres réclamant une trop grande liberté; car la plupart des hommes semblent ne voir dans tous les arts que telle ou telle partie, pour laquelle ils se passionnent au point de hii subordonner tout le reste. La raison, au contraire, veutqu*on les proportionne toutes les unes aux autres sans en sacrifier aucune, et pose pour premier principe de les diriger toutes vers un seul but , qui est de plaire. Nous avons vu, quand il s'agissait de traduire les anciens, des critiques superstitieux ne pas vouloir qu'il y eût un seul mot de l'original perdu dans la traduction , ni que les constructions fussent jamais interverties , ni que les métaphores fussent rendues par des équivalents , ni qu'une phrase fût plus courte on plus longue dans la version que dans le teite. A ce système , digne des successeurs de Mamurra et de Bobinet, d'autres ont opposé une licence sans bornes, et se sont cru permis de paraphraser les auteurs plutôt que de les traduire. La réponse à ces deux extrêmes , c*est le conseil que dans la Fable le dieu du jour donne trop inutilement àPhaéton : ItUerutrumque tene (Ovîd. Métam. lib. ii, fab. 3), Garxle bien le nuUeu. Je ne connais que deux règles indispensables dans toute traduction ; de bien rendre le sens de Fauteur, et de lui conserver son caractère. Il ne faut pas traduire Cicéron dans le style de Sénèque, ni Séné* que dans le style de Cicéron. Tout le reste dépend absolument du talent et du goût de celui qui traduit, et les applications sont trop nombreuses et trop arbitraires pour les embrasser dans la généralité des préceptes. Si Ton veut faire attention à la différence des idiomes , on verra qu'il doit être permis, suivant les circonstances , de supprimer une figure qui s'éloigne trop du génie de notre langue , et de la remplacer par une autre qui s'en rapproche davantage ; de resserrer ce qui pour nous serait trop lâche , et d'étendre ce qui nous paraîtrait trop serré ; de mettre à la fin d'une phrase ce qui est au commencement d'une période latine ou grecque, si le nombre et rharmonie peuvent y gagner sans que l'analogie en souffre. Le judicieux Rollin, qui a fondu tant d'auteurs anciens dans ses ouvrages, a toujours procédé selon le principe que je viens d'exposer. Boileau se moque très-agréablement d'un de

ses anciens professeurs , qui voulait toujours que l'on rendit l'idée de chaque mot, et qui , en expliquant une phrase de Cicéron * dont le sens était , La république a/oaU contracté une sorte dHnsensibilité et cTendW' cissement, se récria beaucoup sur la difQcuIté de bien rendre toute l'énergie du texte , et , après avoir défié tous les traducteurs passés , présents et futurs , finit par prononcer avec emphase : La république s'était endurcie, et avait contracté un durillon II est bien vrai que, dans l'expression latine, prise au propre, ce mot durillon est renfermé étymologiquemeot : mais qui ne voit que cette idée ignoble ne peut entrer dans la langue d'un orateur? Cependant je ne serais pas surpris qu'aujourd'hui même il y eût encore des gens qui regrettassent le durillon. Cette anecdote de Boileau me rappelle une étrange assertion avancée il y a quelques années , et qui n'est, comme tant d'autres erreurs, qu'une extension déraisonnable donnée à une vérité reconnue. Un anonyme a imprimé qu'il n'y a point de mot dans notre langue qu'un poète ne puisse (aire entrer dans le style noble, quand il saura le placer. Assurément rien n'est plus faux. Le talent exécute ce qui est difficile , mais il ne songe pas même à tenter l'impossible. Je propose par exemple, à celui qui a tant de confiance , de faire entrer le durillon dans un poème épique. Il suffit d'ouvrir un dictionnaire de rimes pour voir quelle quantité de mots nous est à jamais interdite dans le style soutenu. Il citait pour exemple le mot ventre qui se trouve dans le Lutrin, et même très-heureusement :

La cruche aa large venirt est vide eo on initaiit.

Mais comment ne s'est-il pas aperçu que l'exemple est hors de la question ; que le Lutrin, poëme héroï-comique , admettait le familier, et que c'est même ce méiangedes styles , manié avec adresse , qui est un des agréments de l'ouvrage ? Comment n'a-t-ik pas vu que le mot cruche, dont il ne dit rien, amenait celui de ventre? Mais ce que Despréaux a cru très-bien placé dans un repas de chanoines , l'auraitil mis dans les festins des dieux d'Homère? U fallait donc, pour que la citation eût quelque sens , nous montrer les mots de cruche et de ventre, et d'au* très semblables, dans un sujet noble; et l'on peut, je crois, douter qu'on les y trouve jamais.

Mais quelle est l'intention secrète de tous ces axiomes erronés? C'est toujours de justifier ce qui est mauvais. Des connaisseurs auront relevé dans des vers des expressions indignes de la poésie : on n'essaye pas de les défendre ; cela pourrait être difficile. Mais que fait-on ? Ton pose en principe que tous

* Sad nesdo qoomodo Jam ma obdaraent et pwcaOïMnt dvlUtts iDoediblUa pattraUft. {Pro MiUm», XXniL)

les mots peuvent entrer dans tous les sujets , et Ton taxe de timidité pusillanime ceux qui n'osent peu être insensés; et comme ces systèmes sont fort commodes, attendu quMls tranchent toutes les difficultés, on peut imaginer combien de gens sont intéressés à les adopter. Au reste, ce scrupule sur le choix des mots propres à tel ou tel genre d'écrire n'est pas une superstition de notre langue; c'était une religion des langues anciennes, quoiqu'elles fussent bien plus hardies que la nôtre : tous les critiques sont d'accord là-dessus. Longin en cite beaucoup d'exemples; il va jusqu'à reprocher à Hérodote des expressions qu'il trouve au-dessous de la dignité de l'histoire : qu'on juge s'il devait être moins sévère en poésie.

Si chaque langue a des termes bas , si ce qui s'appelle ainsi dans Tune ne l'est pas dans l'autre , il en résulte une des plus grandes difficultés que le traducteur ait à vaincre, et un des plus grands mérites qu'il puisse avoir quand il Ta surmontée. On sait que le talent y parvient en sachant relever et ennoblir ces sortes de mots par le voisinage dont il les entoure; mais cet art a ses bornes comme tout autre , «t c'est même parce qu'il en a que c'est un art : si cela se pouvait toujours , il n'y aurait plus de mérite à y réussir quelquefois. C'est une réflexion qu'on n'a pas faite. 11 y en a une autre non moins importante, c'est que, dans tous les exemples qu'on peut citer, on trouvera toujours que la première excuse du mot qu'on a su ennoblir vient d'un rapport réel avec les idées primitives du sujet, et avec tout ce qui a précédé. On a félicité Racine d'avoir fiait entrer le mot de chiens dans une tragédie.

Ln chiêHt h qui son bras a livré Jézabel.

Mais où se trouve ce mot ? Dans une pièce tirée des livres saints, dans une pièce où nous sommes accoutumés dès les premiers vers au langage de l'Écriture , où tout nous rappelle les premières choses que nous avons apprises dans notre enfance ; et dès lors l'histoire dé Jézabel dévorée par des chiens est présente à notre esprit, et relevée par l'idée religieuse d'une vengeance céleste. Ainsi l'imagination a préparé l'oreille à ce mot et prévenu la disparate. De niéme dans ces vers que j'ai marqués ailleurs ,

Qaelqaefoia à I*autel Je présente aa grand prêtre et Tencens et le sel,

non-seulement le mot d^ encens, qui offre l'idée d'une cérémonie sacrée, amène et fait passer avec lui le mot de sel; mais la scène est dans le temple des Juifs , et l'on est accoutumé d'avance au langage des Lévites. Cest cette analogie secrète qui conduit toujours le grand écrivain ; en sorte que ce qui nous

paraît une hardiesse de son génie n'est que le coup d'oeil de sa raison.

Je croirais avoir omis une des parties les plus importantes de la matière que je traite, isi je ne finis* sais par examiner cette autre question souvent agitée, s'il convient de traduire les poètes en vers. J'avoue que j'ai tenu jusqu'ici pour l'affirmative; et les raisons qu'on y a opposées ne m'ont pas fait changer d'avis. Je persiste à penser qu'on fait descendre un poète de toute sa hauteur en l'abaissant au langage vulgaire. La meilleure prose ne peut le dédommager de cette perte la plus douloureuse pour lui , la plus inappréciable , celle de l'harmonie. Si vous vous connaissez en vers, ne sentez- vous pas qu'ils sont faits pour parler à vos organes ? Ne sentez-vous pas quel inexprimable charme résulte de cet heureux arrangement de mots, de ce concours de sons mesurés, tour à tour lents ou rapi^, prolongés avec mollesse ou hrisés avec éclat; de ces périodes harmonieuses qui s'arrondissent dans l'preille ; de cette combinaison savante du mouvement et du rhythmeavec le sentiment et la pensée.' Et n'éprouvez-vous pas que cet accord continuel, qui, malgré les difficultés de l'art , ne trompe jamais ni votre oreille ni votre âme, est précisément la cause du pfaisir que vous procurent de beaux vers? C'est là vraiment la langue du poète. Elle s'applique à de^ objets plus ou moins grands ; il y joint plus ou moins d'idées; il conçoit un sujet plus ou moins fortement , et ses choix sont plus ou moins heureux : c'est ainsi que s'établissent les rangs et la prééminence. Mais il faut avant tout qu'il sache manier son instrument , car le vers en est un. Quelque chose que dise son vers, si l'auteur y paraît contraint et gêné, si la mesure qui est faite pour ajouter à la pensée lui dte quelque chose , si le rhythme blesse l'oreille qu'il doit enchanter, ce n'est plus un poète : qu'il parle, et qu'il ne chante pas ; qu'il laisse là son instrument qui le gêne et lui pèse : il souffre en s'efforçaut de le manier; et je souffre de l'en voir accablé comme un homme ordinaire le serait de l'armure d'un géant.

Il est donc évident qu'une traduction en prose commence par anéantir l'art du poète, et lui 6ter sa langue naturelle. Vous n'entendez plus le chant de la sirène; vous lisez les pensées d'un écrivain. On vous montre son esprit, et non pas son talent. Vous ne pouvez pas savoir pourquoi il charmait ses contemporains , et souvent , vous le trouvez médiocre là où on le trouvait admirable, et peut-être l'admirez-vous quelquefois là où on le trouvait médiocre. Combien d'autres désavantages n'a-t-il pas encore à essuyer dans les mains du prosateur qui le dépouille

ANCIENS. — POÉSIE

MAsî de ses yétements poétiques! Telle idée avait* infiniment de grâce en se liant à telle image que la prose n'a pu lui laisser. Telle phrase était belle dans, sa précision métrique; Tefifet en est perdu , parce qu*il faudra un ou deux mots de plus pour le rendre : et qui ne sait ce que fait un mot de plus onde moins? Tel hémistiche, telle césure était d*un effet terrible, et cet effet tenait absolument au rfaythme, et le rhythme a disparu. En vers, du moins, la traduction rend poésie pour poésie; et si le talent du traducteur est ^al à celui de l'original , ridée qu'il en donnera à ses lecteurs pourra ne les pas tromper, parce qu'il remplacera l'harmonie par rharmonie, les figures par les figures, les grâces poétiques par d'autres grâces poétiques, l'audacieuse énergie des expressions par d'autres hardiesses ana- Jogiies au caractère de sa langue : c'est la même musique jouée sur un autre instrument; et l'on pourra juger, par le plaisir que donne celui qui la répète, du plaisir que faisait autrefois celui qui l'a chantée le premier.

Mais, ditoon (et c'est la seule objection spécieuse qu'on ait foite), la version en prose , libre de toute contrainte, sera plus fidèle. Quoi! vous appelez fidèle une cofne qui ôte nécessairement à l'original la moitié de son mérite et de son effet ! Êtes-vous bien sûr que ce que vous nommez fidélité ne soit pas une perfidie? Ce n'est pas que je prétende ni que j'aie prétendu jamais diminuer le mérite et l'utilité des bonnes traductions en prose : elles suppléent , du moins autant qu'il est possible, à celles qui nous manquent en vers ; elles font connaître, quoique imparfaitement , les bons ouvrages des poètes anciens ; et c'est rendre un service réel à ceux qui ne sauraient les lire autr^nent. D'ailleurs , la difficulté de faire lire un long ouvrage en vers dans notre langue est telle, qu'il sera toujours très-rare d'y réussir. Tel ancien même a un mérite si dépendant de son idiome, si particulier au genre qu'il traitait, si relatif à des moeurs différentes des nôtres , qu'on ne peut en essayer avec succès que des firagments, etque le tout ne pourrait nous plaire. Tel est , par exemple , Pindare , que la ressemblance continuelle de ses sujets , et ses fréquents écarts , qui ne pouvaient plaire qu'à sa nation, rendent intraduisible pour nous. Il faut donc encourager le travail utile et estimable des bons traducteurs en prose; mais si Ton veut qu'enfin la poésie firançaîse se glorifie un jour de s'être appropié les grands monuments de la poésie antique, on ne peut trop exciter les grands talents à la noble ambition de cueillir cette palme nationale; il faut rejeter bien loin ces distinctions jalouses et frivoles qui n'accordent les honneurs du génie qu'à l'inven-

LA flAlPI. — Tom I.

tion, comme s'il n'était pas démontré qu'une belle traduction en vers est, en quelque sorte, une seconde création; comme si, dans ce cas, le second rang, ou Virgile après un homme tel qu'Homère, n'était pas un rang éminent; enfin , comme si l'on pouvait nous rendre en vers le génie d'un grand écrivain , sans avoir soi-même du génie.

Mais prétendre qu'un poète qui en traduit un autre en vers doit s'asservir à rendre tous les mots , à renfermer dans le même espace les mêmes idées dans un même ordre, c'est le ridicule préjugé d'un pédant à cervelle étroite, qui malheureusement sait assez de latin pour juger très-mal le français, et qui a beaucoup plus de raisons pour envier les modernes, 'que de titres pour admirer les anciens. Tout homme qui traduit en vers prend la place de son modèle, et doit songer avant tout à plaire dans sa langue , comme l'auteur original plaisait dans la sienne. C'est le plus grand service qu'il puisse lui rendre, puisque de l'effet que fera sa version , dépend l'opinion qu'auront de l'original ceux qui ne peuvent le connaître autrement. C'est donc à l'effet total de l'ensemble qu'il doit d'abord s'appliquer. S'il est fidèle et ennuyeux, n'aura-t-il pas fait un beau chef-d'œuvre ! Il faut que sa composition , pour être animée, soit libre; qu'il se pénètre quelque temps du morceau qu'il va traduire , et qu'il se rapproche, autant qu'il est possible, du degré de chaleur et de verve où il serait s'il travaillait d'après luimême. Alors, qu'il se mette à lutter contre l'auteur qu'il va faire parler; qu'il ne compte pas les mots , mais les beautés v et qu'il fasse en sorte que le calcul ne soit pas trop à son désavantage : il aura fait beaucoup, et son lecteur, s'il est juste, sera content. C'est ainsi que Despréaux et Voltaire ont traduit des- fragments des anciens. Sans doute le mérite du traducteur sera d'autant plus grand, qu'il aura conservé plus de traits particuliers et distinctifs de l'ouvrage original , et qu'il en sera demeuré plus près , sans avoir l'air trop contraint et trop enchaîné. Mais il faut un goût bien sûr pour pouvoir décider en quels endroits le traducteur a eu tort de s'écarter de son guide. II faut démontrer alors la possibilité de faire autrement ; il faut calculer ce que le vers précédent, ce que la phrase entière pouvait perdre. Il n'y a guère qu'un homme de l'art qui puisse faire cet examen avec connaissance de cause ; et quand on a statué d'abord que la version est par elle-même un bon ouvrage, si Ton veut prouver ensuite qu'elle devait être plus fidèle , il n'y a guère qu'un moyen , c'est d'en faire une meilleure.

Il faut s'entendre , et ceux qui ont exigé une fidélité si scrupuleuse ont, je crois, confondu deux

COURS DK LITTÉRATURE.

choses très-différentes par leuir bature et par leur objet, l'explication et la traduction. L'explication est faite pour donner rentière intelligence de chaque mot à recoller qui étudie une langue. Quant à la traduction , si nous voulons savoir bien précisément ce que c'est , remontons au sens étymologique du mot latin traducere, dont nous avons fait traduire : c'est proprement faire passer d'un endroit dans un autre ; témoin cette expression commune, traduire quelqu^un devant Us tribunaux. Traduire, quand il s'agit d'un auteur, c'est donc le faire passer de sa langue dans la nôtre; et alors ce qu'il y a de mieux à faire est certainement de le transporter parmi nous tel qu'il était , c'est-à-dire avec tout sou talent. Terminons par des exemples. En voici un que plusieurs circonstances rendent assez remarquable. C'est une comparaison qui appartient originairement à Homère, et dont il y a eu deux Imitations en latin, l'une de Virgile dans rÉnéide ( XI, 750 ) ; l'autre de Cicéron , dans son poëme de Marius. Cicéron n'a jamais eu la réputation ni même la prétention d'être poète; mais il avait cultivé la poésie , qui a toujours eu des droits sur tous les hommes à qui la nature a donné de l'imagination. Il nous est resté de lui des fragments de ce poëme intitulé MariuSy où il a imité en assez beaux vers cette comparaison dont je parlais tout h l'heure , empruntée de l'Iliade. En voici d'abord l'explication :

« Ainsi l'on voit le satellite ailé de Jupiter qui tonne du haut des deux , Taigle blessé de la morsure d'un serpent qui du tronc d'un arbre s'est élancé sur loi : il s'en empare avec ses serres craelles, et perce le reptile» qui succombe en menaçant encore par les mouvements de sa tète ; l'aigle le déchire tandis qu'il se replie, il l'ensanglante à oouj»s de bec, et» assouvi enfin et satisfait d'avoir vengé •es cuisantes douleurs , il le rejette expirant , en disperse les tronçons dans les eaux du Oeuve, et s'envole vers le soleil. »

Voilà comme la prose explique. Voici conune le poète traduit ou imite :

Comme on voit cet oiseau qui porte le tonnerre.

Blessé par uu serpent élancé de la terre :

U s'envole, U emporte au séjour azuré

L'ennemi tortueux dont il est entouré.

La sang tombe des airs : il déchire , U dévore

Le rtpUIe acharné qui le combat encore.

Il le presse, il le tient sons ses ongles vainqueurs;

par cent coups redoublés il venge ses douleurs.

Le monstre, en expirant, se débat , se repUe;

Il exhale en poisons les restes de sa vie ;

Et l'aigle tout sanglant , fier et victorieux ,

Le rejette en ftueor, et plane au haut des deux.

Remarquons d'abord que l'auteur, qui emploie douze vers pour en rendre huit, n'aufait pas établi dans le cours d'un ouvrage entier une pareille dis-

proportion; car oe serait alors paraphraser plutdt que de traduire. Mais dans un fragment si court , Voltaire n'a vu qu'un tableau manié par trois célèbres anciens , et paraît avoir mis une sorte d'ambition poétique à y ajouter de nouveaux coups de pinceau. L'ennemi tortueux... le tang tombe des airs...

Il exhalé en poitom Ut restes de ta vie...

tous ces traits, et le dernier surtout, qui est briihmt, appartiennent à l'imitateur français. C'est une espèce de combat avec roriginal ; mais, pour l'entreprendre, il faut être bien sûr de la trempe de ses armes.

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