‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 50 sur 88 · PYRRHUS · texte numérisé non relu

PYRRHUS

Leur haine pour Hector n'est pas encore éteinte. Ds redoutent son fils.

AimROXAqms.

IMgne objet de leur crainte !

Un enfant malheureux qui ne sait pas encor Que Pyrrhus est son maître , et qu'U est fils d'Hector !

On peut comprendre tout ce que pei^ sur elle l'intérêt de cet enfant. Lorsque Pyrrhus, las d'être rebuté, revient à l'hymen d'Hermione, et a promis* de livrer Astyanax, Andromaque ne craint point de s'abaisser aux pieds d'une rivale qui doit la détester ; elle ne craint pas de s'exposer à son orgueil et à ses mépris. L'amour maternel peut tout supporter et tout ennoblir^

Où ftiyei-vMis , madame?

ITest^ pas à vos yeux un spectacle assec doux. Que la veuve d'Hector pleurant à vos genoux? Je ne viens point Id , par de Jalfxises larmes , Tous envier un oœui qui se rend h vos charmes. Par une msin cruelle, hélas! J'ai vu percer Le seul où mes regards prétendaient s'adresser \ Ha flamme par Hector ûxi Jadis allumée ; Avec lui dans la tombe eUe s'est enfermée. Hais U me reste un fils.... Tous sanres quelque Jour, Madame, pour un lUs Jusqu'où va notre amour ; Mais vous ne sauei pas, du moins Je le souhaite , En quel trouble mortel son intérêt nous Jette, Lorsque de tant de Mens qui pouvaient nous flatter, Cest le seul qui nous reste, et qu'on veut nous l'ôter. Hélas! lorsque, lassés de dix ans de misère, Les TToyens en courroux menaçaient votre mère,

LA BARPB. ~ TOHB t.

rai SU de mon Hector lui procurer Fappul : Vom pouves sur Pyrrhus ce que J'ai pu sur lui. Que craint-on d*un enfant qui sunit à sa perte? Laissei-moi lé cacher en quelque lie déserte; Sur les soins de sa mère on peut s'en assurer. Et mon fils avec mol n'apprendra qu'à pleurer.

Hermione la quitte avec dédain. Pjnrrhuseii^e sur la scène. Géphise exhorte sa maîtresse à tâcher de le fléchir. Andromaque en désespère; elle n'ose même jeter les yeux sur lui. Pyrrhus, qui n'attend qu'un regard et ne l'obtient pas , dit avec emportement:

ÂUons aux Grecs livrer le fils d'Hector.

A ce mot elle tombe à ses pieds. Il lui reproche son inflexibilité.

Sa grâce à vos désiis pouvait être accordée ; Mais vous ne l'aves pas seulement demandée. CenestfUt

AMBBOMAQCB.

Ah I seigneur, vous entendiez assex Des soupirs qui craignaient de se voir repoussés. Pardonnes à l'édal d'une Ulustre fortune . « Ce reste de fierté qui craint d'être importune. Vous ne l'ignorei pas : Andromaque, sans vous, N'aurait Jamais d^in maître embrassé les gepoux»

Ce qu'il y a de plus beaif dans cette réponse, c'est qu'on sait bien que ce n'est point par fierté qu'elle ne s'est pas abaissée devant Pyrrhus. Celle qui a pu supplier Hermione n'aurait pas été plus fière avec lui; mais elle tremble d'implorer un homme qui met à ses bienÊiits un prix dont elle est épouvantée. Aussi, malgré ses dangers et sa douleur, elle ne lui parle pas même de cet amour dont elle ne peut supporter l'idée; elle ne cherche à l'émouvoir que par la pitié et la générosité. Cette observation des bienséances est le comble de l'art*

Seigneur, voyez Pétat où vous me réduisez, rai vu mon père mort et nos murs embrasés ; rai vu trancher les Jours de ma famille entière, El mon époux sanglant traîné sur la poussière , Son fils , seul avec mol , réservé pour les fers. Mais que ne peut un fils ! Je respire , Je sers. J'ai fait plus : Je me suis quelquefois consolée Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée; Qu'heureux dans son malheur, le fib de laut de rois. Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois. J'ai cru que sa prison deviendrait son asile. Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille : J'attendais de son fils encor plus de bonté. Pardonne, cher Hector, à ma crédulité : Je n'ai pu soupçonner ton ennemi d'un crime; Malgré lui-même enfin , Je l'ai cru magnanime. Ah ! sll l'était assez pour nous laisser du moins Au tombeau qu'à ta cendre ont élevé mes soins. Et que finissant là sa haine et nos misères , U ne séparât point des dépouilles si chères !

Quelle magie de style! quel charme inexprimable 1 Jamais le malheur n'a fait entendre de plainte plus touchante. Pyrrhus en est attendri , et consent encore à sauver Astyanax; mais il renouvelle avec

œURS DE UTTÉRATURE.

plus de force que Jamais la résolution de Tabandonner aux Grecs , si Andromaque ne consent pas à répouser. II est déterminé à le couronner ou à le perdre : il lui laisse le choix. £t c^est alors que la ▼euve d'Hector ne trouve qu*un moyen de sauver Ua fois son fils et sa gloire : elle épousera Pyrrhus, et en quittant les autels elle s'immolera sur le tombeau de son premier époux. Elle recommande son fils à la fidèle Céphise.

Fais ooDDâftre à mon fils les héros de sa race; Autant que tu pourras, oonduis-le sur leur traoe^ Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, Plutôt ce qu*Us ont fait que ce quils ont été. Parle-lui tous les Jours des vertus de son père, Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère. Mais qu*il ne songe plus, Céphise, à nous venger : Nous lui laissons un maître, il le doit ménager. QuMI ait de ses aïeux un souvenir modeste : Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste ; Et pour ce reste enfin J*al moi-même, en un Jour, Sacrilié mon sang , ma haine et mon amour.

L'action désespérée d'Oreste, et le meurtre de Pyrrhus égorgé dans le temple au moment où il reçoit la main d' Andromaque, empêchent cette princesse d'exécuter son funeste dessein. Son sort et celui d'Astyanax paraissent assurés. Mais quelle catastrophe terrible que celle qui termine la destinée d'Oreste et d'Hermione I Quel moment que celui où cette femme égarée et furieuse lui demande compte du sang qu'elle-même a fait répandre! On a cité cent fois ces vers fameux :

Mais , parle ; de son sort qui t*a rendu l^arbitre? Pourquoi Tassassiner? qu'a-t-il fait? à quel Utre? Quitei'adit?

Ce dernier mot est le plus beau peut-être que jamais la passion ait prononcé. Si on osait le comparer au quV mourût, ce ne serait pas pour rapprocher des choses très-différentes, ce serait pour faire remarquer, dans l'un , le sublime d'un grand sentiment , et dans l'autre , le sublime d'une grande passion. L'un est sans doute d'un plus grand effet au théâtre; il transporte, quand on l'entend : l'autre étonne et confond quand on y réûéchit. Il fallait ovoir deviné bien juste à quel excès d'égarement et d'aliénation l'on peut arriver dans une situation comme celle d'Hermione , pour mettre dans sa bouche une pareille question après qu'elle a employé une scène entière à déterminer Oreste à cet attentat, et qu'elle-même depuis ce moment n'a pas été occupée d'une autre idée; et cependant ce mot est si vrai , qu'on en est frappé sans en être surpris. Il a d'ailleurs tous les genres de mérite; il fait partie de la catastrophe , il commence la punition d'Oreste , il achève le caractère d'Hermione : c'est le résukat d'une connaissance approfondie des révolutions du coeur humain.

Des situations si fortes doivent nécessairement finir par faire couler le sang; et ce n'est pas là, suivant l'expression de la Bruyère, du sang répandu pour la forme. Une femme qui a pu faire assassiner son amant doit se tuer elle-même : telle est la fin d'Hermione; et Orestedemeure en proie aux Furies. Ce dénoûment est digne d'un des sujets les plus éminemment tragiques que l'on ait mis sur la sÂne.

Mais n'y a-MI point quelques fautes dans ce chefd'œuvre dramatique? Il y en a de bien graves, si nous en croyons les auteurs d'un Dictionnaire hHtorique qui a paru de nos jours. A Particle Racine on lit : Cette tragédie serait admirable^ si les in* certitudes de Pyrrhus, le désespoir d'Oreste, les emportements d'Hermione, n'en ternissaient la beauté. L'arrêt est dur, car c'est précisément ce que nous y avons adairé. II y a plus : c'est que sans ces mêmes choses qui, selon le critique, ternissent la pièce, la pièce ne subsisterait pas. Voilà comme les talents sont jugés, même après on siècle! Je ne ferai pas à Racine, et à vous, messieurs, l'injure de réfuter de telles censures. La vérité est qu'on a blâmé dans le rôle de Pyrrhus deux vers dont le sentiment est vrai , mais au-dessous de la dignité tragique :

Crois-tu , si Je réponse , Qu'Andiomaque en son cceur n*en sera point JaîloaNT

Un autre vers qui est un abus de mots :

Brûlé de plus de feux que Je n*en aUumai.

Et, dans le rôle d'Oreste, cet endroit où il dit à Hermione:

Prenez une vicUme Qœ les Scythes auraient dérobée à vos coups. Si J*en avaJi trouvé d'aussi cruels que vous.

•Cette comparaison de la cruauté des Scythes ei de celle d'Hermione est dans le goût des exagérations romanesques. Otez ce peu de fautes, et quelques autres moins marquantes d'ailleurs, on peut affirmer que l'on vit pour la première fois dans Andro^ maque une tragédie où chacun des acteurs était continuellement ce qu'il devait être, et disait toujours ce qu'il devait dire. Racine, en étalant sur la scène des peintures si savantes et si expressives de cette inépuisable passion de l'amour, ouvrit une source nouvelle et abondante pour la tragédie française. Cet art que Corneille avait principalement établi sur l'étonnement et l'admiration et sur une nature quelquefois trop Idéale , Racine le fonda sur une nature toujours vraie et sur la eonnaissanee du cœur bumain. Il fut donc créateur à son tour, comme l'avait été Corneille, avec cette différence que Tédifice qu'avait élevé l'un frappait les yeux par des beautés Irrégulières.et une pompe informe, au lieu que

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIR

Vautreattachaît les regards par ces belles proportions «t ces formes gracieuses quelegoât sait joindre à la mjyesté du génie.

sBCTioN n. — ' Britannieut.

« Que le eénie est briUant dans sa naissancet quel éclat jettent ses premiers rayons 1 C'est l'astre du jour qui , partant des bornes de Tborizon, inonde d*nn jet de lumière toute rétendue des deux. Qud œil n'en est pas ébloui , et ne s'abaisse pas comme accablé de la clarté qui l'assaille? Tel est le premier efièt du génie. Mais cette impression si .irive el si prompte s'affiiibUt par degrés. L'homme , revenu de son premier étonnement, relève la vue, et ose fixer d'un regard attentif ce que d'abord il n'avait admiré qu'en se prosternant. Bientôt il s'accoutume et se lamiliarise avec l'objet de son respect : il en vient jusqu'à y chercher des défauts , jusqu'à en supposer même : il semble qu'il ait à se venger d'une surprise faite à son amour-propre , et le génie a tout le temps d'expier par de longs outrages ce moment de gloire et de triomphe que ne peut lui reAiser l'humanité qu'il subjugue en se montrant.

« Ainsi tai traité l'auteur à^Andromaquê. On l'opposa d'abord à CJorneille : et c'était beaucoup , si l'on songe à cette admiration si juste et si profonde qu'avait dû inspirer l'anteurdu Cid, de Cinna, des Horaces, demeuré jusqu'alors sans rival , noaltre de la carrière » et entouré de ses trophées. Sans doute même les ennemis particuliers de ce grand homme virent avec plaisir s'élever un jeune poète qui allait partager la France et la renommée : mais ces ennemis étaient alors en petit nombre ; sa vieillesse , trop malheureusement féconde en productions indignes de lui , les consolait de ses anciens succès. Au contraire, la supéfiorité de Racine, dès ce moment si décisive et si édatante, devait jeter l'eflhn parmi tous les aspirants à la palme tragique. L'on conçoit aisément combien un succès tel que celui d*Àndromaque dut exdter de jalousie et et humilier tout ce qui prétendait à la gloire. A ce parti nombreux des écrivains médiocres , qui , sans s'aimer d'ailleurs et sans être d'accord sur tout le reste , se réunissent toujours comme par mstinct contre le talent qui les menace, se joignait cette espèce d'hommes qui, emportés par un enthousiasme exduslf , avaient déclaré qu'on n'égalerait pas Comeflle, et qui étaient bien résolus à ne pas souflHr que Radne osât les démentir. Ajoutez à tous ces intérêts qui lui étaient contraires cette disposition secrète qui, même au fond , n'est pas tout à lait if^uste, et qui nous porte à proportionner la sévéHté de notre jugement au mâlte de l'homme qu'il faut juger. Voilà quds étaient les obstades qui attendaient RadAe après Andromaque : et quand Britannicus parut , l'envie était sous les armes.

« L'envie, cette passion si odieuse et si vile qu'on ne la plaint pas , toute malheureuse qu'elle est , ne se déchaîne ttoïle part avec plus de ftireur que dans la lioe du théâtre. C'est là qu'dle rencontre le talent dans tout l'éclat de sa puissance , et c'est là surtout qu'elle aime à le combattre ; c'est là qu'dle Fattaque avec d'autant plus d'avantage, qu'elle peut cacher la main qui porte les coups. Confondue dans une foule tumultueuse, elle est dispensée de rougir : elle a d'afflears si peu de chose à foire; et l'illusion théà- |

traie est si frêle et si fodle à troubler, les jugements des hommes rassemblés sont alors défiendants de tant de «irconstances dont l'auteur n'est pas le maître, et tiennent qudquefois à des ressorts si faibles, que, toutes les fois qu'il y a eu un parti oonfare un bon ouvrage de théâtre , le succès en a été troublé ou retardé. Les exemples ne me manqueraient pas; mais quand je n'aurais à dter que cdoi de Britannicus abandonné dans sa nouveauté , n'en seraitce pas assez? » (Éhge de Racine.)

On voit, par la préface que l'auteur mit à la tête de la première édition de sa pièce, qu'il ressentit vivement cette injustice. Il n'est que trop ordinaire de faire aux hommes de talent un crime de cette sorte de sensibilité, quoique peut-être il n'y en ait point de plus excusable , ni qui soit plus dans la nature. Sans doute il y aurait beaucoup de philosophie à se détacher entièrement de ses ouvrages, du moment où on les a composés; mais je demanderai à ceux qui connaissent un peu le cœur humain comment cette froide indifférence peut être compatible avec la vivacité d'imagination nécessaire pour produire une belle tragédie. Exiger des choses si contradictoires, c'est être à'peu près aussi raisonnable que isette femme dont parle la Fontaine , qui voulait un mari point froid et point Jaloux ; et le fabuliste ajoutejudicieusement : Notezces deux points-ci. Je connais l'objection vulgaire , qu'un auteur ne peut pas se juger soi-même. Non sans doute, quand un ouvrage vient de sortir de ses mains , et même en aucun temps, s'il n'est qu'un homme médiocre : dans ce cas , il n'est pas plus capable de se juger que de bien faire ; il ne voit pas au delà de ce qu'il a fait. Mais une expérience constatée prouve que, passé le moment de la composition , un homme supérieur par le talent et par les lumières se juge aussi bien et même mieux que qui que ce soit. J'en citerai des preuves bien frappantes quand je parlerai de Voltaire. Aujourd'hui , tout ce que je demande , c'est qu'on pardonne à Racine d'avoir eu raison de se fâcher, quand ses juges avaient tort de le condamner.

Le public revint bientôt de sa méprise : Britannicus resta en possession du théâtre; et Racine , dans l'édition de ses ceuvres réunies , supprima cette première préface : on pardonne aisément l'injustice quand elle est réparée. Il ne Tavait pourtant pas oubliée : on s'en aperçoit à la manière dont il s'exprime sur le sort de cette tragédie :

« Void céUe de mes pièces que Je puis dire que j'ai le phis travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances. A peine elle parut sur le théâtre, qu'il s'éleva quantité de critiques qui semblaient la devoir détruire. Je crus même que sa destinée serait à l'avenir mohis heureuse que celle die mes autres tragédies ; mais enfin il est arrivé à cette pièce ee qui arrivera toujours

à des ouTrages qut auront quelque bonté : les critiques se sost éfanouies, la pièce est demeurée. C'est maintenant celle des miennes que la cour et la ville revoient le plus volontiers, et si j'ai în% quelque chose de solide et qui mérite quelque louange» la plupart des connaisseurs demeurent d'accord que c'est ce même Britannieus. »

Voltaire ne semble pas s*éloigner de cet avis. II a dit quelque part : Britannicus est la pièce des con'naUseurs. Cependant il lui préférait Âthalie pour le mérite de la création et la sublimité du style , et jéndromaque et Iphigêmè pour Feffet théâtral. Mais, dira-tK)n, si cet effet est le premier objet de l'art, comment se peut-îl qu'il y ait quelque chose que les connaisseurs préfèrent? Je réponds : Rien, sans contredit , lorsqu'à cet effet se joignent les autres sortes de beautés que ce même art comporte, comme dans IphigérUe et Andromaque, Mais ces connaisseurs distinguent dans un ouvrage ce que la nature du sujet donnait à l'auteur, et ce qu'il n'a pu devoir qu'à lui-même. Nous avons des pièces qui, sur la scène, font verser beaucoup de larmes, et qui pourtant n'ont pu valoir à leurs auteurs une grande réputation ; par exemple, Ariane et Inès, Pourquoi? Cest qu'avec jde l'intérêt, elles manquent de beau* coup d'autres qualités qui constituent la perfection dramatique , et la faiblesse des autres productions de ces mêmes auteurs a fait voir qu'un homme d'un talent médiocre, en traitant certaines situations plus aisées à manier que d'autres , et plus facilement intéressantes , pouvait obtenir du succès : au lieu qu'il est d'autres sujets où l'auteur ne peut se soutenir que par une extrême habileté dans toutes les parties de l'art, et par des beautés qui n'appartiennent qu'au grand talent; et de ce genre est Britan" nicuSé

Ce qui peut émouvoir la pitié dans cette pièce, c'est l'amour mutuel de Britannicus et de Junie, et la mort du jeune prince; mais Pamour est ici bien moins tragique et d'un effet bien moins grand que dans Andromaque, Cependant l'union des deux amants est traversée par la jalousie de Néron, la vie du prince est menacée dès que le caractère du tyran se développe, et sa mort est la catastrophe qui termine la pièce. D'où vient donc que l'amour y produit des 'impressions bien moins vives que dans Andromaque ? 11 faut en chercher la raison , et nous verrons que l'étude de la tragédie est en même temps celle du cœur. Je crois avoir remarqué qu'au théâtre l'amour combattu par des obstacles étrangers , quel* que intéressant qu'il soit alors, ne l'est jamais autant que par les tourments qui naissent de l'amour même ; et , comparant ensuite le théâtre à la nature , dont il est l'image, j*ai vu que ce rapport était exact.

et que les plus grands mattxdeTamour n'étaient pas ordinairement ceux qui lui viennent d'ailleurs, mais ceux qu'il se fait à lui-même. Rien n'est à craindra pour les amants autant que leur propie cœur. Les difficultés, les dangers, l'absence, la séparation, rienn'approchedusupplice de la jalousie, du soupçon de l'infidélité, de l'horreur d'une trahison. J'aurai occasion d'appliquer et de développer ce principe quand il s'agira d'examiner pourquoi ZaHre et Tancrède sont les deux pièces où l'amour est le plus déchirant, et fait couler les larmes les plus abondantes et les plus amères.

Junie et Britannieus sont deux très-j^nes personnes qui s'aiment avec toute la bonne foi, toute le candeur de leur âge*. La peinture de leur amour ne peut offrir que des teintes douces: leur passion est ingénue comme leur caractère; ils sont sûrs l'un de l'autre; et si l'artifice de Néron cause à Britannicus un moment d'inquiétude, elle ne peut le porter à rien de funeste , et , un moment après, il est rassuré. Cet amour n'a donc pas de quoi prendre un très-grand empire sur l'âme des spectateurs, dont on ne peut s'emparer entièrement que par des secousses fortes et multipliées. Aussi la mort de Britannicus, racontée au cinquième acte, en présence de Junie, produit plus d'horreur pour Néron que de compassion pour elle : son amour n'a pas occupé assez de place dans la pièce pour que la catastrophe fasse une impression bien vive. Le caractère doux et faible de Junie ne fait rien craindre de sinistre, et le parti qu'elle prend de se mettre au nombre des vestales , quoique assez conforme aux mœurs et aux convenances , n'est pas un dénoûment très-tragique. Ce cinquième acte est donc la partie faible de l'ouvrage, et c'est ce qui donna le plus de prise aux ennemis de Racine : mais ils fermaient les yeux sur les beautés des quatre premiers; et ces beautés sont telles, que depuis un siècle elles semblent chaque jour plus senties, et excitent plus d'admiration. Les ennemis de l'auteur, pour se consoler du succès û'Andromaque , avaient dit qu'il savait en effet traiter l'amour, mais que c'était là tout son talent; que d'ailleurs il ne saurait jamais dessiner des caractères avec la vigueur de Corneille» ni traiter comme lui la politique des cours. Telle est la marche constante des préjugés : on se venge du talent qu'on ne peut refuser à un écrivain en lui refusant par avance celui qu'il n'a pas encore essayé. Burrhus, Agrippine, Narcisse, et surtout Néron, étaient une terrible réponse à ces préventions injustes ; mais cette réponse ne fut pas d'abord entendue. Le mérite d'une pièce qui réunissait l'art de Tacite et celui de Virgile échappa au plus grand

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

nombre dos speetatean. Le mot poU^ue n*y est Jamais prononcé ; mais celle qui règne plus ou moins dans les cours, selon qu'elles sont plus ou moins corrompues , n'a jamais été peinte avec des traits si vrais, si profonds, si énergiques, et les couleurs sont dignes du dessin. Boileau et ce petit nombre d'hommes de goût qui juge et se tait quand la multitude crie et se trompe, aperçurent dans ce nouvel ouvrage un progrès quant à la diction. Dans celle é^jéndromaque, quelque admirable qu'elle soit, il y a encore quelques traces de jeunesse, quelque vers faibles, ou incorrects, ou négligés. Ici tout porte l'empreinte de la maturité : tout est mâle, tout est fini ; la corfception est vigoureuse , et l'exécution sans aucune tache. Agrippine est, comme dans Tacite, avide du pouvoir, intrigante, impérieuse, ne se souciant de vivre que pour régner, employant également à ses fins les vices, les vertus, les faiblesses de tout ce qui Tenvironne, flattant Pallas pour s'emparer de Claude, protégeant Britannicus pour contenir Néron, se servant de Burrhus et de Sénèque pour adoucir le naturel féroce qu'elle redoute dans son fils , et faire aimer son empire, qu'elle partage. Si elle «intéresse pour réponse de Néron, c'est de peur qu*une maîtresse n'ait trop de crédit. Elle met en usage jusqu'à la tendresse maternelle qu'elle ne sent point, peur regagner Néron, qui lui échappe.

Je D'at qa*an fila. O dél, qui m'entends ai0oaitl*hal, T'ai-Je fait qoelqnet tobox qui ne fùuent pour lui? Remords , craintes , périls , rien ne m*a retenue, rai vaincu ses mépris ; J*ai détourné ma vue Des malheurs qui dès lors ma Airent annoncés; rai Csil ce que J'ai pu : tous régnes, fest aases. Avec ma liberté, que vous m'avez ravie, Si vous le souhaites , prenez encor ma vie, Pourvu que par ma mort tout le peuple inrlté' Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.

Quelle adresse dans ces deux derniera versl Elle n'ose pas menacer directement Néron : il a déjà pu la faire arrêter; il peut ailes plus loin : il vient de s'expliquer de manière à lui faire entendre qu'il veut secouer le joug; elle craint de mettre le tigre en fureur. C'est à Burrhus^ qu'elle dieait un peu auparavant : Qu'il songe

Qu'en me réduisant à la Déoenlll jyéprouver contre lui ma faible anforité, U expose la sienne, et que dans la balance Mon nom peut-être aura plus de poids qull nepease.

Mais ce n'est pas à Néron qu'elle ose dire : Si voua attentez sQr mol, craignez pour vous-même. Elle se contente de le lui faire comprendre sans qu'il puisse s'en offenser, et donne à la menace le ton de l'Intérêt et de l'anHtié.

Mais à peine Néron, qui dissigpuleyoore mieux qu'elle, lui Q-l-il dit, ^

Eh bien donc prononces t que vouki-vous qu'on fiuse?

elle reprend tout son orgueil, dès qu'elle se croit sûre de son pouvoir; elle dicte des lois.

De mes accusateurs qu'on punisse Paudace ; Que de Britannicus on calme le courroux; Que Junie à son choix puisse prendre un époux ; Qu'ils soient libres tous deux , et que Pallas demeure.

Le ressort n'était que comprimé ; il agit et s'échappe avec plus d'impétuosité. C'est ainsi qu'un caractère se montre tout entier sur la scène. Et quand Junie, toujours occupée des alarmes inséparables de l'amour, paraît conserver quelque défiance de la sincérité de Néron , avec quelle hauteur Agrippine le lui reproche!

Doutes-vous d'une paix dont Je fais mon ouvrage? Il suffit : J*ai parlé, tout a changé de face.

N'est-ce pas là cette politique ordinaire à tous ceux qui jouissent d'un pouvoir emprunté? Un des moyens de le conserver, c'est de faire qu'on y croie. Le détail où elle entre ensuite avec Junie a un double effet; il fait connaître au spectateur l'ivresse orgueilleuse où s'abandonne Agrippine dans la joie de sa nouvelle faveur, et la profonde dissimulation dont Néron a été capable. Je ne dis rien du style; il est au-dessus des éloges.

Ahl si vous aviei vu par combien de caresses

n m'a renouvelé la foi de ses promesses !

Par quels embrassements U vient de m'arréter!

Ses bras , dans nos adieux , ne pouvaient me quitter. .

Sa fscUe bonté, sur son front répandue ,

Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue.

Il s'épanchait en fils qui vient en liberté

Dans le sein de sa mère oubUer sa flerté.

Mais bleni6t, reprenant un visage sévère,

Tel que d'un empereur qui consulte sa mère,

Sa confidence auguste a mis entre mes mains

Des secrets d'où dépend le destin des humains.

Quelles superbes expressions! et comme elles sont faites pour domier une haute idée de sa puisynce!

Non , U le fout ici confesser à sa gloire ,

Son casât n'enferme pomt une malice notre ; '

Etuos seuls ennemis, altérant sa booté*

▲tesaient contre nous de sa facUlté.

Mais enfin, à son tour, leur puissance décline ;

Rome encore une fois va connaître Agripptne.

D^à de ma faveur on adore le bruit •

O» adore lebntUde maJavArlQfOiîlilie heureuse hardiesse dans le choix des mots f Et oeClD hardiesse est si bien mesurée, qu'elle parait toute simple : la réflexion seule ^aperçoit; le poëte se «ache sows le personnage.

Enfin , quand Britannicus empoisonné a fait voir tout ce qu*on pouvait attendre de Néron, Agrippine, qui n'a plus rien à ménager, ne songe plus qu'à l'épouvanter de ses fureurs.

'Poursuis, Néron : avec de tels mMst^, Par oes lUta glorieux tu v«s te signaler.

COURS DE LITTERATDBE,

l^Nmali : ta n'aB pas fiit ee pas pour reealer. Ta main a oommenoé par le sang de ton frère ; Je prévols que tes ooaps viendront Jusqu'à ta mère. Dans le fond de ton oœor Je sais que tu me hais : Tu voudras ^affranchir du Joug de mes bienfaits : Mais Je veux que ma mort le soit même inutile. Hé crois pas qu'en mourant Je te laisse tranquille : Rome , oe ciel , ce Jour que tu reçus de moi , Partout , à tout moment , m'offriront devant toi. Tes remords te suivront comme autant de furies; Tu croiras les calmer par d'autres barbaries. Ta fureur, s'irritant soi-même dans son ooars, D'un sang toqjours nouveau marquera tous tes Jours. Mais J'espère qu'enfin le ciel las de tes crimes , Ajoutera ta perte à tant d'autres vicUmes; Qu'après t'ètre couvert de leur sang et du mien , Tu te verras forcé de répandre le tien ; Et ton nom paraîtra , dans la race future , Aux plus^cruels tyrans une cruelle injure.

Voilà un exemple de cet art si fréquent dans Racine, de donner aux idées les plus fortes l'expression la plus simple. Dire à un homme que son nom sera une injure pour les tyrans est déjà terrible; mais , pour les plus cruels tyrans une cruelle in' jure!}e ne crois pas que l'invective puisse imaginer rien au delà; et pourtant il n'y a rien de trop pour Néron : son nom est devenu celui de la cruauté.

Quelle vérité effrayante dans la peinture de oe monstre naissant ! C'est une des productions les plus frappantes du génie de Racine, et une de celles qui prouvent que ce grand homme pouvait tout faire. Néron, comme l'observe fort bien Racine, n'a pas encore assassiné son frère, sa mère, son précepteur; il n'a pas encore mis le feu à Rome; et pourtant tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait dans le cours de la pièce, annonce une âme naturellement atroce et perverse. Mais combien il a fallu de temps pour que l'on reconnût le prodigieux mérite de ce rôle! C'est une obligation que l'on eut à l'inimitable Lekain ; et l'ouvrage d'un grand acteur est de m^t* trè à la portée de la multitude ce qui n'était senti que ^r les connaisseurs. Comme 1^ nom de Néron semble promettra tout ce qu'il y a de plus odieux , et que , dans la nouveauté de BrUannicusy les têtes étaient encore montées au ton que Corneill^ovait introduit pendant trente ans, on fut étonné qu'il n'eût pas sans cesse à la bouche des maximes infernales, qu'il ne se glorifiât pas d'être mécbant, qu'il eût qttelque honte de passer pour empoison* neur ; enfin on k trouva trop bon : c'est le mot.dont Racine se seis^ dans sa préface. Il est vrai qu'il n% pas la rhétorique du crime, mais il en a bien l'atrocité tranquille et rafiQnée, la profondeur réfléchie. Examinons sa conduite : il entend parler de.la beauté de Junie : son premiermouvement est de l'enlever, avant même de l'avoir vue; et , sur le.seul seupçon

que Bijybannic«B||»urrait bien en être aimé» son premier mot est de dire : *

D'autant plus malbeoreux qu*U aura su lui plaine, Ifardsse, il doit plutôt souhaiter sa colère : Néron impunément ne sera pas Jaloux.

A peine a-t-il vu Junie un moment , et déjà la mort de son rival et de son frère est prononcée dans son cœur. Mais il lui prépare un autre supplice : il veut que Junie elle-même lui dise ou lui fasse entendre qu'il faut renoncer à elle, et, pour l'y forcer, il lui déclare que Rritannicus est mort , si elle n'obéit pas. On a dit que c'était un petit moyen , et peu digne de la tragédie , de faire cacher Néron pendant l'entrevue des deux amants : cela est vrai ; mais je crois qu'ici l'effeVcelève et justifie le moyen. Le péril est si procbaii\.0lai réel, que la scène est tragique; et je n'ai beMtitr, pour le prouver, que d'en appeler à l'effet diu théâtre. Ce moment est celui où l'amour de Britannicus et de Junie devient intéressant, parce qu'il y a de la terreur et de la pitié. Leur situation est cruelle, et l'on ne peut s'empécber de trembler pour eux quand on se souvient de ces vers terribles de Néron :

Caché près de ces Meus, Je voos verni, madame. Renfermes votre amour dans le fond de votre àme : Vous n'aurez point pour moi de langages secrets , Pentendrai des regards que vous croirez muets , Et sa perte sera rinfaUIU>le salaire D'un geste ou d'uç soupUr échappé pour lui plaire.

Avec ce style et cette situation on peut tout enno* blir. Observons, en passant, que l'effet • théâtral peut faire pardonner des moyens faux , mais ne les justifie pas; au lieu qu'un moyen commun et petit par lui*même peut être rel^é par l'art que Ton met à s'en servir, et n'est plus un défaut.

Néron, sûr de l'amour de Junie pour Britannicus , ne médite plus que des vengeances et des crimes. Il fait arrêter son frère ; il donne des gardes à sa propre mère; et , s'apercevant , par l'entretien qu'il a eu avec elle, que les droits de Britannicus à l'empire peuvent être une arme contre lui , il ne balance pas un moment , et donne ordre de l'empoisonner. Mais comment ! Avec quel sang-froid odieux et quelle fourbe réllédiie! C'est en paraissant se réconcilier avec Agrippine et Britannicus , en prodiguant les caresses , les soumissions , les embrassements; en'fionn^t dans son palais une scène de tendresse filiale :

Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mèrel

Voilà de quelle, manière il se prépare au fratricide. Et la voilà bien , cette politique des cour^corrompues dont Corneille aimait tant à parler. Mais ici elle est en action , et non pas en paroles ; c'est-àdire qu'elle est dans l'imitation théâtrale la même chose qu'en «éalité: c'est la perfection de l'art. Néron ne se conduites autrement que Charles IX. A

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