SIÈCLE DE LOUIS
peine Agrîppine Ta-t-elle quitté, que sa rage renfermée ne peut plus se contenir. Il se croit sûr de Burrhus, parce qu*Agrlppîoe en est mécontente; et c'est devant un^omme vertueux qu'il avoue le projet d'un crime, d'un empoisonnement.
Elle te bâte trop , ItarrhuB , de triompher : rembrasse mon rival , mais c'est pour I^étouffer : . . . Cen est trop : iltaat que sa raine Me délivre à Jamais des fureurs d'Agrippine. Tant qutl respirera, Je ne vis qu*à demi : Elle m*a fatigué de œ nom ennemi , Et Je ne prétends pas que sa eoupaJ}le audace Une seconde fois lui promeUe ma place.
Avant la fln du Jour, Je ne le craindrai plut.
Parler ainsi à Burrhus, c*est montrer tout Néron. Il n'y a qu'un scélérat consommé qui puisse, sans rougir, se montrer tel qu'il est devant un honnête homme : c'est une preuve qu'il a tout surmonté, même la conscience. Les autres scélérats se démasquent devant des confidents dignes d'eux; il n'y a que Néron qui puisse se démasquer devant Burrhus. Cetjvemple est unique au théâtre, et c'est un trait de génie. Mahomet ne cache pas à Zopire sa politique et son ambition; mais il y a de la grandeur dansées projets , tout criminels qu'ils sont ; il espère de gagner Zopire , et il en a les moyens. Ici rien de tout cela : Néron avoue le plus lâche des forfaits, et n'a nul besoin de Burrhus pour l'exécuter. Cette
* confidence sans nécessité , et faite pour ainsi dire d'abondance de cœur, serait d'ailleurs un grahd dé-
' faut ! ici c'est le coup de pîdceau d'un grand mattre. Il est évident que Néron ne croit pas même faire un crime : c'est à ses yeux la chose du monde la plus simple que d'empoisonner son frère; et ce ^i le prouve , c'est qu'il est tout étonné que Burrhus ne l'approuve pas; c'est que, dans la^oène suivante, il dit à Narcisse, comme la seule chose qui l'arrête ;
ns mettront ma vengeance an rang dea parricidea.
Ce dernier mot n'est pas d'un tyran, mais d'un monstre.
Ici commence ce grand spectacle si moral et si dramatique, ce combat du vice et de la vertu, sous 1^ noms de Narcisse et de Burrhus se disputant l'Ame de.^éron; et* c'est ici que vont se développer ces deux caractères, aussi parfaitement tracés que ceux de Néron et d'Agrippine. Burrhus est le modèle de la conduite que peut tenir un homme vertueux placé par les circonstances auprès d'un mauvais prince et dans une cour dépravée. Il est entouré de passions, d'intérêts, de vices, et les combat de tous cdtés. Il ne prononce pas uiie seule sentence sur la vertu, non.plusque Néron sur le
crime; mais il représente l'une dans toute sa pureté, comme Néron représente l'autre dans toute son horreur. U résiste à l'ambition inquiète d'Agrippine et à la perversité de son maître, et dit la vérité à tous les deux , mais sans ostentation , sans bravade, avec une fermeté noble et modeste, ne cherchant point à offenser et ne craignant point de déplaire. Il parle à l'un comme à son empereur, à l'autre comme à la mère de César. Il remplit tous ses devoirs et observe toutes les bienséances. Mais lorsque son coupable élève ose lui découvrir un projet horrible , alors cet homme si calme devient tout de feu : sa tranquillité le rendait grand, son ' indignation le rend sublime. L'éloquence est dans sa bouche ce qu'est la vertu dans son âme , sans faste, sans effort, mais toute pleine de cette chaleur qui pénètre, de cette vérité qui terrasse, de cette véhémence qui entraîne. Il émeut jusqu'à Néron même , et sort plein d'espérance et de joie , pour aller consonuner près de Britannicus une réconciliation qu'il croit sûre. A l'instant même entre Narcisse ! au pathétique, à l'enthousiasme d'une belle âme va succéder tout l'art de la bassesse et de la méchanceté ; et dans ces deux peintures contrastées l'auteur est également admirable. Mais pour les placer ainsi l'une auprès de l'autre, il fallait être bien sûr de sa force. Plus l'effet de la première était grand et infaillible , plus l'autre était dangereuse. L'expérience du théâtre apprend combien il y a de danger à remplacer tout de suite des sentiments doux et chers , auxquels le spectateur aime à se livrer, par ceux qu'il hait et qu'il repousse. Ceci ne s'applique pas aux scélérats hardis qui ont de l'énergie et de l'élévation, mais aux personnages vils et méprisables; etNarcisse est de ce nombre. Ces sortes de caractères, quelquefois nécessaires dans la tragédie ,*sont trèsnlifQciles à manier. Le spectateur veut bien haïr, mais il ne veut pas que le mépris se joigne à la haine, parce que le mépris n'a rien de tragique. Voltaire , en blâmant sous ce point de vue les rôles de Félix , de Prusias et de Maxime dans Corneille, cite celui de Narcisse comme le modèle qu'il faut suivre quand on a besoin de personnages de cette espèce. Il admire la scène de Narcisse avec Néron ; mais , remarquant le peu d'effet qu'elle produit toujours , il croit qu'elle en ferait davantage si Narcisse avait un plus grand intérêt à conseiller le crime. Je ne sais si cette réflexion est bien juste. Sans doute si Narcisse, pour tenir la conduite qu'il tient, avait à surmonter quelqu'un des sentiments de la nature , comme Félix, qui se détermine à faire périr son gendre de peur de perdre son gouvernement, la proportion des moyens manquerait. Mais
COURS DE LITTÉRATUBE.
Narcisse, qui cherche à gouverner Néron comme il a gouverné Claude, en flattant ses passions, n*a aucun intérêt à sauver Britannicus. Dans son caractère établi, tous les moyens lui doivent être bons; il ne fait que suivre son naturel bas et pervers ; et si la scène entre lui et Néron , malgré la pe)rfection dont elle est, n'est pas, à beaucoup près, applaudie comme celle de Burrhus , c'est que , dans aucun cas, dans aucune supposition, elle ne peut fiiire le même plaisir ; et j'en trouve la raison dans le cœur humain. L'âme vient de s'épanouir en écoutant Burrhus ; elle se resserre et se flétrit en voyant Narcisse. Le rôle qu'il joue est un de ceux qui ne peuvent être que supportés et qui ne peuvent jamais plaire. Ne reprochons pas aux hommes assemblés un sentiment qui leur fait honneur, la répugnance invincible pour ce qui est viK Ces caractères-là dans le drame , peuvent être placés pour les moyens , et jamais pour les effets. Le plus grand effort de l'artiste , c'est de les faire tolérer au théâtre , et admirer du connaisseur qui ne juge que l'exécution; et il ne peut en venir à bout qu'en leur donnant au plus haut degré ce que peut avoir un homme bas et méchant, l'artlGce et l'adresse. C'est ce que Racine a fait dans le rôle de Narcisse, Quelle entreprise que celle de ramener Néron après l'impression qu'il vient d'éprouver, et que te spectateur a si vivement partagée I Quel chemin il y a du moment où il envoie Burrhus près de son frère pour consommer la réconciliation , à celui où il sort avec Narcisse pour aller empoisonner son rival I Et cependant tel est l'art détestable de Narcisse, ou plutôt tel est l'art admirable du poète, que cette révolution , l'ouvrage de quelques instants, paraît vraisemblable, naturelle, et même nécessaire. Le venin de la malignité est si habilement préparé, qu'il doit pénétrer l'âme du tyran, et l'infecter sans remède. Cette scène étonnante mérite d'être détaillée.
NABasse. n- Seigoeor, fal tout prévu pour une mort si juste; Le poison est tout prêt : la fameuse Locuste A. redoublé pour moi ses soins officieux : • Elle a fait expirer un esclave à mes yeux ^ Et le fer est moins prompt pour trancher une vie. Que le nouveau poison que sa main me confie.
IfÉROlV.
Narcisse , c'est asses : Je reconnais ce soin , Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.
NARasSE.
Quoi ! pour Britannicus votre haine aflàiblie Me défend...
NÉRON
Oui , Narcisse : on nous réconclUe.
NARCIASB.
Je me garderai bien de vous en détourner, Seigneur*. Mais il s'est vu tantôt emprisonner : Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle, n n*est point de secrets que le temps ne révèle : Il saura que ma main lui devait présenter
Un poison que votre ordre avait fait apprêter. Les dieux, de ce dessein puissent-ils le distraire I Mais peut-être U fera ce que vous n'osez faire.
^ VÉROH.
On répond de^on eoeur, et Je valterai le mien. .
Il a déj'à attaqué Néron par la cainte : la crainte n'a pas réussi. Il se retourne sur-le-champ, et l'attaque par la jalousicx
Et lliymen de Junle en est-U le lien 7 Seigneur, lui faites-vous enoor ce sacrifice?
^ NÉRON
Cest prendre trop de soin. Quoi qu'U en soit , n ardfl^ » Je ne le compte plus parmi mes ennemis.
Ce moment est critique pour Narcisse ^ yoilk déjà deux attaques repoussées.' Il ne perd pas <la temps-, il cherche à irriter Néron par la jalousie du pouvoir,
. Agrippine , Seigneur, se Tétait bien promis : EUe a repris sur vous son souverain empire.
NÉRON
Quoi donc? Qu'ft-t-elle dit? et que voulez-vous dire?