NARCISSE
Elle 8*en est vantée assez publiquement.
NÉRON
De quoi?
NARaasB.
Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment; Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste. On verrait succéder un silence modeste; Que vous-même à la paix souscririez le premier ' Heureux que sa bonté daign&t tout oublier.
NÉRON
Mais, Kardsse, dis-moi : que veux-tu que Je fasse?
Remarquons ici la vérité du dialogue et la simplicité de la diction ; elle n'est pas au-dessus de la conversation soutenue, et ne devait pas en effet aller au delà. D'un côté, c'est un scélérat froid et réfléchi, qui ne songe pas à parer son langage ; les fripons ne se passionnent guère : de l'autre, ub homme intérieurement agité , qui ne répond que par quelques mots pénibles. Toute figure poétique devait disparaître. Nos critiques du jour, qui affectent de ne pas reconnaître d'autre poésie, ne manqueraient pas, si Racine était vivant ^ de le trouver bien froid et bien faible.
Quels vers, diraient-ils, que ceux-ci :
nf
Agrippine , seigneur, te l'était bien promis. Elle s'en est vantée asses publiquement
Biais , Narcisse, dis-moi t que veux-tu que Je ftne?
S'exprimerait-on autrement en prose?
Et c'est précisément pour cela qu'ils sont excellents, car ils sont ce qu'ils doivent être. Le dernier, tout simple qu'il est, fait trembler; le tigre va, se réveiller:
Je n'ai que trop de pente à punir son audace;
Et , si Je m'en croyais , ce triompbe indiscret i
Serait bientôt suivi d'un étemel regret.
SIÈCLE DE LOUJS XIV. — POÉSIE
Mais de tout runWen (fa«l sera le langage? Sur les pas des tyrans veox-tu que Je m'engage , Et qae Kome, effaçant tant de titres d*tionneiir, Me laisse pour tout nom celui d'empoisonneur? Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.
Ici Narcisse commence à être plas à son aise. Il a voiilu sonder l*âme de Néron. Elle s*ouvre, et il voit que la nature n'y a pas jeté un cri < qu'il n'y a pas un remords, pas un sentiment de vertu; que Néron ne fait rien, ni pour son frère, ni pour sa mère , ni pour Burrhus , mais seulement qu'il craint encoreropinionpublique,lèderûierfreinderhomme pervers et puissant, quand il a de l'amour-propre. Néron en a encore, et c'est par son amour-propre même que Narcisse va se ressaisir de lui.
Et ptenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides? Avez-vans prétendu qu'ils se tairaient toujours? Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire? Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire? Mais, seigneur» les Romains ne vous sont pas connus; • Non , non : dans loirs discours ils sont plus retenus. Tant de précauUon affaiblit votre règne ; Ils croiront , eu effet , mériter qu'on les craigne.
Voilà, de toutes les suggestions, la plus perfide et la plus sûre auprès des mauvais princes, c'est jd'irriter en eux l'orgueil du pouvoir. Qui peut savoir combien de fois l'adulation a lépété dans d'autres termes ce que dit ici Narcisse? Il ne lui reste plus qu'à rassurer bien pleinement Néron sur l^pinion et lé^ diseours des Romains.
An Joog, depuis longiemtM, ils se sont façonnés; Ils adorent la main qui les tient enchaînés : Tous les verrez toujours ardents ^ vous complaire. Leur prompte servitude a fatigué Tibère. Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté, Que Je reçus de Claude avec la liberté, J'ai cent fols, dans le cours de ma gloire passée , Tenté leur patienA, et ne l'ai point lassée. D'6n empoisonnement vous craignez la noirceur? Faites périr le Trère , abandonnez la sœur ; Rome, sur les autels prodiguantjes victimes , Fussent-Us innocents, leur trouveia des crimes. Yoq^ verrez mettre au rang des Jours infortunés *Cenx où Jadis la sceur et le frère sont nés.
C'est en effet ce qui arriva après le meurtre^' A* grlppine, et l'abjêctioi^L des Romains est peinte ici ^vec l'énergique fidélité des crayons de Tacite. Néron , délivré, non pas de ses scrupules, mais de ses. craintes, ne se défend plus que bien faiblement.
Ifardsse, encore un coup, Je. ne puis l'entreprendre. J'ai promis à Burrhus; il a fallu me rendre. Je ne veux point encore , en lui manquantile foi , Donner à sa*vertu des armes contre moi. J'oppose à ses raisons un courage inutUe ; .Je ne l'écoute^point avec un cœur tranquille.
Il ne reste donc plus à déti^iire qu'un reste d'égard pour Burrhus, exprimé de manière à faire voir que les. conseils d'un vertueux gouvernêmr pèseot étrangeni^t à Néron , impatient de secouer toute espèce ^
de joug. C'est l'instant de porter le dernier coup ; et Narcisse emploie l'arme si familière aux méchants , la calomnie. Il attribue à Burrhus, à Sénèque, à tous ceux qui s'efforçaient encore de contenir les vices de Néron , les propos les plus injurieux et les plus amers. Cet artifice des flatteurs ne manque presque jamais son effet. Us mettent dans la bouche decelui qu'ils veulent perdre tout le mépris qu'ils ont au fond du cœur pour le maître qu'ils veulent tromper.
Burrhus ne pense pas , seigneur, tout ce qu'y dit : Son adroite vertu ménage son cr^lt.
Ou plutôt Us n'ont tous qu'une même pensée : Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée. Vous seriez libre alors , seigneur ; et devant vous Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous. Quoi donc! ignorez- vous tout ce quils osent dh«? « Néron , s'ils en sont crus , n'est point né pour l'empire ; <c II ne dit , il ne fait que ce qu'on lui prescrit : - « Burrhus conduit Éon coeur. Sénèque son esprit. « Pour toute ambition , pour vertu singulière , f 11 excelle à conduire un char dans la carrière , « A disputer des prix indignes de ses mains , « A se donner lui-même en spectacle aux Romains, « A venir prodiguer sa voix sur un théâtre , fc A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre; « Tandis que des soldats, de moments en moments, « Vont arracher pour lui des applaudissements. » Ah 1 ne voulez-vous pasles forcer à se taire?
Pour le coup, il est impossible que Néron résiste à cette adresse infernale. Chaque mot est un trait qui le perce. On le prend à la fois par toutes ses faiblesses : il faut qu'il succombe.
Tiens , Narcisse ; allons vol^ ce que nous devons faire.
Il ne dit pas positivement quel parti il prendra, mais on voit que son parti est déjà pris#
Cette scène est peut-être la plus grande leçon qye jamais l'art dramatique ait donnée aux souveraiAs. On assure que l'endroit qui regarde les spectacles fit assez d'impression sur Louis XIY pour le corriger de l'habitude où il était, dans sa jeune^e, de représenter sur la scène dans les fêtes de sa cour. , C'était une chose de peu d'imj;x)rtance; mais cette scène bien méditée peut donner de tout autres leçons : et pour ce qui regarde la politique des cours, dont Corneille parle si souvent, et que Fontenelle et tant d'autres prétendent si supérieurement peinte dans Othon, je crois que c'est ici qu'il faut la chercher; qu'il n'y en a que quelques traits généraux dans cç petit nombre de vers qu'on a retenus d' Othon, pièce que d'ailleurs on lit si^peu; mais que le tableau entier se trouve dans les rôles d' Agrippine, de Burrhus et dé Narcisse.
J» ne parlerai du beau récit de la mort de Britannicus que pour observer le seul ^droit où Racine , égal à Tacite dans tctfit le reste (et c^est ce qu'^ peut dire de phis fort) , parait être resté au-dessoua de
COURS DE LITTËRATURB.
lui. Il 8*agi«ait de peindre les différentes impressions que produisit sur les courtisans le moment où Britannicus expire empoisonné.
La moiUé s'époavante et lort avec des cris : Mais oeox qui de la cour ont on plus long usage, Sur les yeux de César composent leur Tlsage.
Peut-être ne désirerait-on rien de plus , si Ton ne connaissait pas le texte de Tacite.
« ÀtqiUbus, altior inUllectus, resistunt d^flxi , et Cœsarem intuentes. Mais oeax qoi voient de plus loin restent immobiles, les yeux attachés sur César. »
Rien n*est plus frappant que cette immobilité absolue dans un événement de cette nature. Demeurer mattre de soi à un semblable spectacle, au point de n^avoi^pas un mouvement avant d'avoir vu celui du mattre, est le dernier effort de Thabitude de servir, et le sublime de Fesprit de courtisan. C'est ainsi que Tacite sait peindre. Mais Racine , un moment après , se rapproche de lui dans ces vers qu'il ne doit point à l'imitation :
Son crime seul n'est pas ce qoi me désespère^ Sa Jalousie a pu Tanner contre son frère. Mais, 8*U voeu faut, madame, expliquer ma douleur, Néron Ta vu mourir sans changer de couleur : Sa yeux indifférents ont d^à la constance D'un tyran dans le crime endurci dès Tenfànoe,
Quel nerf d'expression ! Tel est dans cent endroits le style de cet homme à qui l'on ne voulait accorder que le talent de peindre l'amour.
Un des caractères du génie, et siurtout du génie dramatique , est de passer d'un sujet à un autre sans s*y trouver étranger, et d'être toujours le même sans se reuemblef jamais. Nous avons vu quel pas étonnait Racine avait fait lorsque, malgré le succès é!Alexafidrej revenant par sa propre force à la nature et à lui-même, il fixa , à l'âge de ving^sept ans , une époque aussi glorieuse pour la France que pour lui , evoff rant dans Andromaque un nouveau genre ide tragédie. On pouvait dire alors : Quelle distance ^Alexandre à Andromaque! On put dire ensuite : Quelle différence é' Andromaque à Britattnicusl On passe dans un monde nouveau, et la fable et l'histoire ne sont pas plus loin Tune de l'autre que ces deux pièees. Mais comment, parmi des beautés si sévères , a-t-îl pu placer la tendresse ingénue et naïve de deux jeunes amaAts tels que Britannicus et Junie, et se préserver de ces disparates qui nous ont si souvent blessés dans Corneille? Cest parce que le sort de ces deux amants qui nous intéressent dépend sans cesse de ces personnages imposants qui se meuvent autour d'eux; c'est surtout par l'art des nuances et de la gradation insensible des couleurs. Junie n'est que tendre avec Britannicus; mais quand elle paraît dorant Néron, qui lui offre l'empire , elle n'est
pas seulement une amante fidèle , elle devient noble : elle refusç les offres de Néron et le trône du monde , sans foste, sans efforts, avec une modestie tou-» chante ; elle ne brave point Néron, comme tant d'autres n'auraient pas manqué de le fiiire; elle ne met point d'orgueil dans ses refus ; elle s'exprime demanière à se faire estimer de Néron , si Néron pouvait estimer la vertu, et à le fléchir en faveur de -Britannicus, s'il était susceptible d'un sentiment honnête et louable. Il l'exhorte h passer du côté de temrpire, à oublier Britannicus, déshérité par Gaudo. Elle répond :
n a su me toucber, Seigneur, et Je n*ai point prétendu m'en oadier. Cette sincérlié, sans doute» est peu discrète; Mais tooiJoars de mon cœur ma bouche est llnterprèCe. Absente de la cour, Je n'ai pas dû penser, Seigneur, qu'en l'art de feindre U fSUAt m'exemr. raime Britannicus , Je lui fus destinée, Quand l'empire devait suivre son hyménée. Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écaité , Ses honneurs abolis , son palais déserté , >
La fuite d'une cour que sa chute a bannie, Sont autant de liens qui retiennent lUnie. Tout ce que vous voyei conspire è^ vos désirs ; iVos Jours toi\)ours sereins coulent dans les plaisirs; L'empire en est pour vous lln^uisaUe source : Ou si quelque chagrin en interrompt la course , ^ Tout l'univers , soigneux de les entretenir, S'empresse à l'effacer de votre souvenir. • Britannicus est seul : quelque ennui qui le presse, n n<yiroit S son sort que moi qui s'intéresse , Et n'a pour tout plaisir, seigneur, que queiques^Ienr^
Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.
Ce langage ferme et décent*, ce désintéressement généreux , ces pleurs qui consolent un prince infor* tuné du trône qu'il tt perdu, élèvent l'amour 3e Ju« nie à la dignité de la tragédie. Elle n'est point abaissée devant le maître du monde : ce n'est point là parler d'amour pour en parler ; ^fest l'amour tgl que nous le sentons, naturellement mtfé à de grands intérêts, et s'expliquant d'un ton qui ne les dément pas. Tel est le mérite des convenances propres à chaque sujet. * ^ p
Cet amour n'émeut pas fortement comme celui d'Hermione; mais il plaît, il attache, il intéresse, et c'en est assez dans un oiHrage qui produit d*autrès effets : l'essentiel était qu'il n'y parât pas déplacé. De même , Britannicus, surpris par Néron aux pieds de sa maîtresse , offre, à la vérité, une situation qui peut appartenir à la comédie comme à la tragédie ; m^is le péril de Britannicus et le caractère connu de Néron relèvent cette situation; et la seène qui en résulte entre les deux rivaux est un modèle de ces contrastes dramatiques où deux caractèlrea oppos^ se heurtent avec violence , sans que l'un soit écrasé par l'autre. Le dialogue est parfait : on y voit avee plaisir la vivacité libre et fière d'un jeune prinoe et d'un amant préféré lutter contre l'aioen-
SIÈCXK DE LOUIS XIV. — POËSIE
dantdtt rangsapréineet contre ^orgueil féroce d*ao tyran jaloux. Le caractère de Britannicus et Favantage de plaire à Junie le maintiennent dans un état d'égalité devant Tempereur, et le spectateur est toujours content de voir la puissance injuste humiliée. C'est ainsi que, dans cette pièce , les intérêts de la politique et ceux de l'amour se balancent sans se nuire, et que des teintes si différentes se tempèrent les unes par les autres , loin de paraître se repousser. SBcnQif m. — Bérénice,
On sait que, dans Bérénice, Racine lutta contre les difficultés d'un sujet qui n'était pas de son choix ; et , s'il n'a pu faire une véritable tragédie de ce qui n'était en soi-même qu'une élégie héroïque, il a fait du moins de cette élégie un ouvrage charmant , et tel que lui seul pouvait le faire. On proposa un jour à Voltaire défaire un commentaire de Racine comme il faisait celui de Corneille. Il répondit ces propres mots :
« Il D'y A qa'à mettre aa bas de toutes les pages , beau, pathétique, harmonieux, admirable, etc. «
Il se présenta une occasion de faire voir combien ce sentiment était sincère. Il a commenté la Bérénice de Racine, imprimée dans un même volume avec celle de Corneille; et quoique Bérénice soit la plus faible des pièces dont l'auteur a enrichi le théâtre, (e commentateur, en relevant quelques endroits où le style se ressent de la faiblesse du sujet, ne cesse d'ailleurs de faire remarquer dans ses notes l'art infini que le poète a employé et les ressources inconcevables qu^il a trouvées dans son talent pour remplir cinq actes avec si peu de chose , et varier, par les nuances délicates de tous les sentiments du cœur, une situation dont le fond est toujours le même. La seule analyse possible d'un sujet si simple porte tout entière sur les détails , et se trouve complète dans les excellentes notes de Voltaire, auxquelleg on ne peut rien ajouter. Voici comme il s'exprime dans la troisième scène du second acte :
« La résolution de l'empereur ne fait attendre qu*aiia seule soèue. U peut renvoyer Béréuioe avec Antiochus, et la pièce sera bientôt finie. On conçoit très^difficitoment comment le sujet pourra fournir enoore quatre actes. Il n'y t point de nœud, point d'obstacle, point d'intrigue. L'empereur est le maître; il a pris son parti; il veut, et il doit vouloir que Bérénice parte. Ce n'est que dans ces sentiments inépuisables du cœur, dans 16 passage d'un mouvement à l'antre , dansée développement des plus secrets ressorts de i'âme , que l'auteur a pu trouver de quoi fournir la carrière. C'est un mérité prodigieux , et dont je crois que lui seul était capable. »
On aime d'autant plus à entendre Tautei^^ de Ztare parler ainsi, qu'on est sûr qu'il ne l'eût pas
dit s'il ne l'avait pas pensé. Je puis ajouter qu'il ne s'excluait pas lui-même du nombre de ceux qui n'auraient pu faire ce qu'ici Racine avait fait. Quand un grand artiste parle de son art, il mesure, même involontairement, ses jugements sur sa force. Ce , n'est pas que Voltaire ignorât la sienne; il savait même qu'au théâtre il avait porté encore plus loin que Racine les effets de la tragédie. Mais il s'agit ici d'une espèce particulière de talent où Racine n'a point d'égal , et qui était nécessaire pour faire Bé* rénice : c'est la connaissance parfaite des replis les . plus cachés et les plus intimes d'un cœur tendre , l'art de les peindre avec la vérité la plus pure , et celui de relever les plus petites choses par le charme inexprimable de ses vers. Le commentateur en remarque un exemple bien frappant; c'est l'endroit oii Phénice dit à la reine :
Laissez-moi relever ces voiles détachés.
Et ces cheveux épars dont vos yeux sont cachés.
Souffrez que de vos pleurs Je répare l'outrage.
« Rten n'est plus petit que de faire paraître une suivante qui propose à sa maltresse de rajuster son voile et ses cheveux. Otez à ces idées les grâces de la diction, il no reste rien. »
En rapportant cette observation au vers qui suit, j'achèverai de faire sentir combien cet art que le commentirteur admire était nécessaire pour amener des beautés propres au sujet. Bérénice répond :
Laisse, laisse, Phénice, U verra son ouvrage.
Ce vers si attendrissant ne manque jamais d'être applaudi ; c'est une beauté de sentiment : elle était perdue si l'auteur n'avait \)a8 eu le aeêret d'ennoblir par la poésie ce que Phénice avait à dire. A la fin du quatrième acte , le commentatllur dit
encore :
R Cette scène et la suivante, qui semblent être peu de chose, me paraissent parfaites. Antiochus Joue Te r61e d'un homme qui est supérieur à sa passion. Titus est attendri el ébranlé comme il doit l'être , et dans le moment le sénat vient l^féUciter d'une victoire qu'il craint de remporter sur Ini-même. Ce sont des ressorts presque Imperceptibles , qui agissent puissamment sur l'âme. Il y a mille fois plus d'art dans cette lielle simplicité que dans cette foule d'in- « cidents dont on a chargé tant de tragédies. »
Citons encore le résultat de ce commentaire. Je ne connais rien de plus intéressant que d'entendre Voltaire parler de Racine.
« Je n'ai rien à dire de ce cinquième acte, sinon que c'est en son genre un ehef^'œnvre; et qu'en le relisant avec des yeux sévères, je suis enoore étonné qu'on ait pu tirer des choses si touchantes d'une situation qui est toujours la même; qifon ait trouvé encore de quoi attendrir, quand onjwralt avoir tout dit ; qu^ même tout paraisse neuf dans * ce derutor acte, qui u'est qiV le résumé des quatre pré-
su
eédenU. Le mérite est 4al à la difficulté , et cette difDcalté était eitrtoie. La pièce finit par nn hélas! H fallait être bieo sûr de s'étro rendu maître du cceur des spectateurs pour oser finir ainsi. »
Britannicus n'avait eu que huit représentations dans sa nouveauté; Bérénice en eut quarante. C'est que Tun était de nature à ne pouvoir être apprécié qu'avec le temps, et que Tautre se recommandait d'elle-même par celui de tous les mérites dramatiques qui est à la portée du plus grand nombre, et dont le triomphe est le plus prompt, le plus sQr, le plus difficilement contesté, le don de faire verser des larmes. Cependant, aujourd'hui, qui est*ce qui comparerait Bérénice à Britannicus? La place de ces deux ouvrages, fixée par le temps et lès connaisseurs, est bien différente, et Britannicus est représenté bien plus souvent que Bérénice. Cet exemple , parmi tant d'autres, prouve non-seulement qu'il y a dans les ouvrages d'imagination un mérite bien important attaché au choix du sujet, mais encore que le nombre des représentations d'une*pièce nouvelle n'a jamais dû décider de son prix. Ce nombre dépend d'une foule de circonstances, souvent étrangères à la pièce. Une actrice d'une figure aimable, et dont l'organe sera fait pour l'amour, tel qu'était celui de la célèbre Gaussin, attira la foule à Bérénice; mais tout re£fet tenant à ceiieul rôle, si l'exécution n'y répond pas, la pièce n'aura qu'un succès médiocre : au lieu qu'une tragédie telle que Britannicus, une fois établie, se soutient par des beautés toujours plus senties , et gagne toujours à être revue.
COURS DB LITTÉRATURE
mione il fait Crémir^ dans Bérénice 11 &it plearer. Est-ce là se ressembler? Oui , sans doute, Racine a dans toutes ses tragédies un trait de ressemblance, une manière qui le caractérise; et cette manière, c'est la perfection,
Il ne s'agit pas de prouver ce qui est suffisamment reconnu; mais rien n'est plus propre à le bien fure sentir que la variété des morceaux que j'ai eu occasion de citer, et ^e ceux que je pourrai citer encore i ils offirent tous des beautés absolument différentes. Vous avez entendu, par exemple, Hermione et Junie. Prenons quelques vers dans Bérénice, Voyons l'enthousiasme de l'amour occupé d'un bonheur prochain, rempli d'un seul objet, et y rapportant tous les autres.
De cette nuit, Phénioe, as-ta va la spleodeor? Tes yeux ne sont-iU pas tout pleins de sa grandeor 7 Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée', Ces aigles , ces faisceaux , ce peuple , cette armée , Cette foole de rois , ces consuls , ce sénat, Qui tous de mon amant empruntaient leur écla^ Cette pourpre , cet or que lehaussait sa gloire, Et ces lauriers enoor témoins de sa victoire ; Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards; Ce port majestueux , cette douce poésence... Ciel , avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret rassuraient de leur fol I Parle : peut-on le voir sans penser, comme moi , Qu'en qudque obscurité que le sort Teût fait naître , Le monde en le voyant eût reconnu ton maître? .
rTest-ce pas là Tivresse de l'amour, qui se persuade si aisément que tout le monde a les mêmes yelix que lui ? Bérénice est-elle assez convaincue que tous les cœurs sont à Titus autant que le sien? On sait que les derniers vers furent appliqués à Louis XIY ,
Mais où sont ceux qui ont tant répété , sans con- alors dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté
naissance et sans réflexion , que Racine est toujours le même , que tous ses sujets ont les mêmes couleurs et les mêmes traits? Je voudrais bien qu'ils me dis* sent ce qu'il y a de ressemblance entre Britannicus et Bérénice. Quelle distance de l'entretien de Néron avec r^arcisse aux adieux de Titus et de son amanteJ Et .qui pourra dire dans laquelle de ces deo» oom* positions de Racine a le mieux réussi ? Peut-être rapprochera-t-on Bérénice d*jéndromaque, et dira- ^ t-onquel'amourrègnedanstonteslesdeux. Oui. Mais c'est ici qu'il faut reconnaître l'art où excellait l'auteur de rendre cette passion de l'amour si différente d'elle-même dans les tableaux qu'il en trace. Hermione et Bérénice aiment toutes deux ; toutes deux sont abandonnées : mais l'amour de Bérénice ressenible-ttil à l'amour d'Hermione? Racine avait dé-* ployé dans celle-ci tout ce que la passion a de plus funeste, de plus violent, de plus terrible ; il développe dans l'autre tout ce que cette passion b ék plus tendre, de phis délicat, de plvÉ p^étrani Diq3 Her-
et de sa gloire. Si c'était une flatterie , il faut avouer qu'elle était bien habilement placée; car qu'y a-t-il de plus naturellement flatteur que l'amour, qui l'est toujours sans le savoir? Nous venons de voir toute «a vérité, tout son abandon dans la joie; il n'en a pas moins dans la douleur. Mais ce n'est plus cette vivacité de mouvement, qui entraînait, pour ainsi dire, les vers; ils tombent languissamment les une après les autres, comme les accents de fa£9iction^ quand elle n'a que ce qu'il lui &ut de force pour se plaindre. Pas une inversion; et le retour marqué des mêmes idées et des mêmes mots, parce que dans cette situation, il y en a qui reviennent toujours. • ^
le ne dispute ploi. Tattendals , pour vous eroire, * Que cette ipéme txKielia, après mille serments •
D'un amour qui devait unir tous nos msinents , Cette bouche, à mes yeux s'avouaut infidèle, M'ordonnât elto-méme une aUence étemelle. Bipi-méme J'ai voulu vous entendre en ce lieu : * Jeu'écoate plus rien , et , pour Jamais , adieu ( ^ FOUI lamali I Ah i feelgDeaiv sonew-Tuos en vtna-mUae
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Combien oe mot cniel etl àffreox quand oo aime? Dans un mola , dans un an , comment souffrirez-voua , Seignear, qae tant de men me séparent de vous? Que le Jour reootamenoe , et que le Jour finisse ' Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice 7 Sans que de tout le Jour Je puisse voir Titus ?
On reconnaît bien la même femme qui disait tout à l'heure à Titus , lorsqu'elfe était loin de prévoir souinfortime, et qu'elle le revoyait après huit jours d'absence :
Votre deuil est fini , rien D*arrète vos pas ; Vous êtes seul enfin , et ne me cherchez pas. rentends que vous ro*ofErez un nouveau diadème , Et ne puis cependant vous entendre vous-même. Hélas ! plus de repos , seigneur, et moins d*éclat I Votre amour ne peut-il paraître qu*au sénat? Ah ! Titus (car enfin Tamour fuit la contrainte De tous ces noms que suit le respect et la crainte) , De quel soin votre amour va-t-U s*importuner? N Vt-U que des États quil me puisse donner ? Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche? Un soupir, un regi&rd , un mot de votre bouche, VoUà ran^iUon d'un cœur comme le mien.
Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien. Tous vos moments sont-Us dévoués à Tempire? Ce coeur, après huit Jours, n*a-t-il rien à me dire? Qu'un mot va rassurer mes timides esprits ! Mais parllez-vous de moi quand Je vous ai surpris ? Dans vos secrets discours élais-Je intéressée, Seigneur? ËtalHo au moins présente à la pensée 1
Le mérite de ce style ( et il est bien rare ) , c'est de dire en vers parfisits ce qu'ont senti tous les cœurs qui ont aimé, ce que sentiront tous les cœurs qui aimeront ; de le dire sans que les difficultés de la versification amènent un seul mot inutile , un seul hémistiche faible; et le privilège de l'harmonie poétique est de graver dans la mémoire tout ce qu'elle exprime, ce que ne peut fiiire la meilleure prose.
« Quel dieu avait donc donné k Racine cette diction flexible et mélodieuse qui exerce tant d'empire sur rftme et sur les sens ! Fau^il 8*étonner que la cour de Louis XIV, cette cour si polie et si brillante, ait admiré ce langage enchanteur qu'on n'avait point encore entendu ? Beautés à Jamais célèbres , dont les noms sont placés dans nos annales avec ceux des héroa de ce siècle Cuneux, combien vous deviez aimer Racine ! Combien vous deviez chérir l'écrivain qui paraissait avoir étudié son art dans votre cœur, qui semblait être dans tous vos secrets, qui vous entretenait de vœ penciianta, de vos plaisirs, de vos douleurs, en ▼ers aussi doux que la voix de la beauté quand elle prononce raveu de la tendresse! Ames sensibles, et presque toi^ours malbeureuses, qui avez un heaauk continuel d'émotion et d'attendrissonenty c'est |iacine qui est votre poète et qui le sera toujours; c'est lui qui reproduit en vous toutes les impressions dont vous aimez à vous nourrir ; c'est lui dont Thnaghiatlon auMNireuse répond toujours k la votre , qui peut en suivre l'activité et les mouvements » en remplir l'avidité insatiable; c'est avec lui que vous aimems à pleoier, e^esi à vous qu'il a confié le dépôt de sa
gloire, et vous la défendrez sans doute, poor prix des larmes qu'il vous fait répandre. » ( Éloge de Racine. )
SBcnoN IV. — Bajfueî,
Racine avait lutté , dans Bérénice j contre un sujet qu'on lui avait prescrit, et il était sorti triomphant de cette épreuve si dangereuse pour le talent, qui veut toojoiurs être libre dans sa marche, et se tracer à lui-même la route qu'il doit tenir. Bqjazei fut un ouvrage de son choix. Les mœurs , nouvelles pour nous , d'une nation avec qui nous avions eu longtemps aussi peu de communication que si la nature l'eût placée à l'extrémité du glohe; la politique sanglante du sérail ; la servile existence d'im peuple innombrable enfermé dans cette prison du despotisme; les passions des sultans qui s'expliquent le poignard à la main, et qui sont toujours près du crime et du meurtre, parce qu'elles sont toujours près du danger; le caractère et les intérêts des vizirs qui se hâtent d'être les instruments d*une révolution, de peur d'en être les victimes; l'inconstance ordinaire des Orientaux, et cette servitude menaçante qui rampe aux pieds d'un despote, et s'élève tout à coup des marches du trône pour le frapper et le renverser : voilà le sujet absolument neuf qui s'offrait au pinceau de Racine , à ce même pinceau qui avait si supérieurement colorié le tableau de la cour de Néron, et de Rome dégénérée et avilie sous les césars. Cette science des couleurs locales, cet art de marquer un sujet d'une teinte particulière qui avertit le spectateur du lieu où le transporte l'illusion dramatique , le rôle fortement passionné de Roxane , le grand caractère d'Acomat, une exposition regardée par tous les connaisseurs comme le chef-d'œuvre du théâtre dans cette partie; tels sont les principaux mérites qui se présentent dans l'analyse de la tragédie de Bqjazet. J'expliquerai ensuite ce qui me parait défectueux dans les autres parties de ce drame; et si ma critique parait sévère, elle prouvera du moins mon entière impartialité, et que mon admiration pour Racine, en me passionnant pour ses beautés, ne me ferme point les yeux sur ses défauts.
Le détail où j'entrerai sur la première scène a pour objet principal de faire voir que Racine a trèsbien connu ce devoir essentiel du poète dramatique , d'être un peintre fidèle des mœurs. Nous avons vu comme il a peint les Romains dans BrUannicuM; nous verrons bientôt comme il peint les Juifs dans AthàUe : voyons comme il peint les Turcs dans Bqfazet, Je dte de préférence ces trois tableaux si différents , parce qu'ils lui appartiennent en propre, et qu'ils n'ont point été surpassés. Je n'msiste pas sur la peinture des mœurs grecques ; d'autres que
lui les ODt très-bien peintes, et particulièrement Fauteur d'Oreste, qui peut-être même en oe genre a été plus loin que lui«
Viens , sais-mot La sultane en oe lieu se doit ren^ : Je pourrai cependant te parler et t'entendre.
OBiim.
Et depuis quand , seigneur, entre-tron dans ces lieux , Dont Taocès était mâne interdit à nos yeux? Jadis une mort prompte eût suivi cette audace.
Le secret impénétrable du sérail est déjà caractérisé, et la curiosité excitée. La réponse d'Acomat va l'augmenter.
Quand tu seras instruit de tout ce qui se passe, Mon entrée en ces lieux ne te surprendra plus. • Mais , laissons , cher Osmln , les discours sup^rflust Que ton retour tardait à mon impatience ! Et que d*un oeil content je te vols dans Byzancel Instruis-moi des secrets que peut t'avoir appris Un voyage si long, pour moi seul entrepris. De oe qu'ont vu tes yeux , parle en témoin slnoèra; Songe que du récit, Osmin , que tu vas faire Dépendent les destins de Tempire ottoman. Qu*a8-tu vu dans l'armée , et que fait le sultan?
On conçoit déjà toute Fimportance du sujet, et le spectateur n*en sera instruit que parce qu*il faut bien que le vizir le soit. Cest donc une explication nécessaire, et non pas une conversation indifférente , où les acteurs ne parlent que pour le spectateur. Toutes les scènes d'une tragédie doivent contenir une action et avoir un objet marqué. On s'est cru trop souvent dispensé de ce devoir dans l'exposition; et quand on parvient à le remplir, le mérite en est plus grand. Ici , Osmin ne faiit que d'arriver : il faut qu'il rende compte au vizir d'un voyage entrepris par son ordre. Le vizir ne l'écoute qu'en attendant la sultane dans l'intérieur du sérail, jusqu'alors inaccessible. Ce que va dire Osmin doit décider du sort de l'empire, Faction commence avec la pièce, et l'on ne peut en moins de vers annoncer de plus grands intérêts.
Babylone, seigneur, à son prince fidèle. Voyait, sans s'étonner, notre armée autour d'elle { Les Persans rassemblés marchaient à son secours , Et du camp d'Amurat s'approchaient tous les Joon. Lui-même, faUgué d'un long siège inutile. Semblait vouloir laisser Babylone tranquille; Et, sans renouveler ses assauts impuissants , Résolu de combattre, attendait les Persans. Mais, comme vous savez, malgré ma diligence, Un long chemin sépare et le camp et Byzance. Mille obstacles divers m'ont même traversé, Et Je puis ignorer tout ce qui s'est passé.
Ce détail si simple n'est pas mis sans dessein. D'après ce que dit Osmin des retaiylements qu'il a éprouvés , on ne sera pas suipris que, dans la même journée, Orcan vienne apporter la nouvelle de la victoire d'Amurat. Un premier acte doit être fait de manière à fonder et motiver tout ce qui suit.
COURS DB LTITÉHATUBE.
Que faisaient cependant ooa braves janissaires? Rendent-Us au sultan des hommages sincères? Dans le secret des cœurs , Osmln , n'as-tu rien lu ? Amurat JouiMl d'un pouvoir absolu ?
Ces questions d'Acomat préparent à de grands projets. Il n'y a pas jusqu'ici un mot inutile et qui n'attire une grande attention.
Amurat est content , si nous le voulons croire , Et semblait se promettre une iieureuse victoire. Mais en vain par ce calme il croit nous éblouir; Il affecte un repos dont il ne peut Jouir. Cest en vain que, forçant ses soupçons ordlnaicei. Il se rend accessible à tous les Janissaires ; Il se souvient toujours que son inimitié Voulut de ce grand corps retrancher la moitié. Lorsque , pour afTermir sa puissance nouvelle , Il voulait , disait-il , sortir de leur tutelle. Moi-même, J'ai souvent entendu leurs discours : Comme il les craint sans cesse, ils le craignent toofjoncs. Ses caresses n'ont point effacé cette ii^Jure. Votre absence est pour eux un %ujti de murmure; Ils regrettent le temps , à leur grand cœur si doux , Lorsque assurés de vaincre ils combattaient sous vous.
On reconnaît à ces traits cette milice impérieuse et effrénée qui fut toujours redoutable à ses maîtres, accoutumée à décider de leur sort, Clément à craindre pour eux, soit qu'elle méprisât leur £aiiblesse , soit qu'elle redoutât leur fermeté, et qu'enfin l'on ne pouvait contenir que par l'ascendant que donnent la victoire et la renommée. On voit qu^une haine secrète, une jalousie et une défiance réciprtH ques régnent entre eux et le sultan. Leur estime et leur affection pour Acomat donnent une haute idée de ce vizir, et montrent un homme capable des grands projets qu'il va nous révéler. Tout se prépare par degrés : et comme l'âme d'un vieux guerrier s'enflamme tout à coup au récit d'Osmin !
Quoi ! tu crois , cher Osmin , que ma gloire passée Flatte enoor leur valeur, et vit dans leur pensée? Croia-tn qu'ils me suivraient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur vizir?
O&MlIf.
Le suôoès du combat réglera leur conduite.
n faut voir du su Itan la victoire ou la Aille.
Quoique à regret , seigqeur, ils marchent sous ses lois ;
Ils ont à soutenir le bruit de leurs exploits :
Ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années.
Mais enfin le succès dépend des destinées.
Si l'heureux Amurat, secondant leur grand cœur.
Aux champa de Babylone est déclaré vainqueur.
Vous les verrez soumis , rapporter dans Byzance
L'exemple d'une aveugle et baïue obéissance.
Mais si, dans le combat, le destin, plus puissant,
Marque de quelque affront son empire naissant ,
S'il4ult, ne doutez point que, fiers de sa disgrAc»,
A la haine bientôt Ils ne Joignent l'audace ,
Et n'expUqueat, seigneur, la perte du combat
Gomme on arrêt du del qui ré|nonve Aninrat
Toute l'histoire des Turcs prouve combien ils sont ici fidèlement représentés. La destinée des empereurs ottomans a toujours dépendu plus ou moins de leurs succès dans la guerre, des intrigues de leurs ministres t et des mouvements du peuple et
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — FOÉSIE
des Jamssaires. Cette nation féroce et fanatique, à la fois esclave et conquérante, animée d'une haine religieuse contre tout ce qui n'est pas Musulman, semblait ne vouloir pour maîtres que ceux qui, en , faisant trembler les autres peuples, la faisaient tf erabler elle-même. La crainte et le fanatisme sont les seuls ressorts d'un gouvernement qui n'est pas fondé sur les lois. Les sultans n'étaient obéis qu'en se faisant redouter et de leurs sujets et de leurs ennemis. Une défaite les ûûsait mépriser, ébranlait leur trône, et exposait leur vie. Le dogme de la fatalité, établi par la croyance générale, autorisait à penser qu'un prince malheureux à la guerre était condamné par le ciel. Toutes ces notions politiques et religieuses auraient pu fournir à Racine de trèsbeaux vers qu'il ne s'est pas permis, parce qu'ils n'auraient été faits que pour les spectateurs, et qu'ils auraient exprimé des idées trop familières aoxjwrsonnagespour qu'ils dussent prendre la peine de les développer. Il se contente de les faire parler conformément à ces idées reçues, quand il dit :
Ne doutez point...
Qu'ils n'expUifuent, seigneur, la perte da combat Comme on arrêt da del qui réprouve Amurat.
Si Osmin eût voulu dire pourquoi, c'eût été le poète français qui aurait parlé , car il y en avait assez entre des Turcs qui s'entendent. Ce n'est pas que des détails de cette nature ne puissent ailleurs être bien amenés; mais ils seraient déplacés dans une scène telle que celle-ci , dont l'importance ne permet pas un mot qui ne soit absolument nécessaire. Racine s'en est tenu au trait qui peint les moeuifs , et a joint encore à ce mérite celui qui n'appartient qu'aux grands écrivains, de s'interdire les beautés hors de place. Osmin continue :
Cependant, 8*U en faut croire la renommée, n a depuis trds mois fait partir de l'armée Un esclave cbargé de quelque ordre secret. Tout le camp interdit tremiilalt pour Bajazet : On craignait qu' Amurat, par un ordre sévère, ITenvoyàt demander la tête de son frère.
ACOMAT
Tel était son dessein. Cet esclave est venu ; Il a montré son ordre, et n*a rien obtenu.
OSMIlf.
Quoi ! seigneur, le sultan reverra son visage Sans (fm de vos respects U lui porte ce gage?
ACOMAT
Cet esclave n*e&t plus : un ordre , cher Osmin , L*a fiiit précipiter dans le fond de TEuxin.
OSNIN.
Mais le sultan , surpris d'une trop longue absence, En chercbera bientôt la cause et la vengeance? Que lui répondrez-vous?
La tête d^ Bajazet demandée, la mort de cet esclave, la désobéissance formelle d'Acomat, tout fait pressentir la révolution qu'on médite dans le sérail, et prépare en même temps les vengeances d'Amurat,
dont Orcan, dans la suite de la pièce, sera Texécuteur. Chaque mot contient le germe des événements qui doivent éclore, et la politique d'Acomat va se montrer tout entière.
Pent^tze avant ce temps Je saurai Toccuper de soins plus importants. le sais bien qn*Amurat a Juré ma ruine ; Je sais à son retour l'accueil qu'il me destine. Tu vois , . pour m*arracber du cœur de ses soldats , Qu*ii va chercher sans moi les sièges , les combats : Il commande Tarmée; et moi, dans une viUe, Il me laisse exercer un pouvoir inuUle. Quel emploi , quel s^our, Osmfai , pour un visir I Mais J'ai plus dignenkmt employé oe loisir : Pal su lui préparer des craintes et des veilies , Et le bruit en ira bient6t à ses ordUes.
Quoi donc ? qu'avei-%ous fsit?
ACOMAT
Pespènquai^oiuKniui B^laset M déclare , et Roxane avec lui.
O^HIIC.
.Quoi! Roxane, seigneur, qu'Amurat a ciioisie Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie Dépeuplent leurs Btats et remplissent sa cour ? Car on dit qu'eUe seule a fixé son amour; it même U a voulu que i'heureuse Roxane Avant qu'eUe eût un fils, prit le nom de sultane.
La réponse d'Acomat va faire connaître successivement tous les personnages, leurcaractère et leurs intérêts : et cette explication est naturellement amenée; car Osmin, absent depuis longtemps, ignore tout de qui se passe, et Acomat parle à son confident intime, à un homme qui hii est dévoué et nécessaire.
Il a fait plus pour elle , Osmin. H a voulu Qu'elle eût dans son ai)sence un pouvoir absolu. Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires : Le frère rarement laisse Jouir ses frères De l'honneur dangereux d'être sortis d'un sang Qui les a de trop près approchés de son rang. L'imbécile Ibrahim , sans craindre sa naissance , Traîne , exempt de péril , une éternelle enfance ; Indigne également de vivre et de mourir, On rabandonne aux mains qui daignent le iflyurrir.
Il n'est pas question dlbrahim dans la pièce. L'auteur n'a tracé id son portrait que pour former un contraste qui fasse ressortir davantage le personnage de Bajazet ; et ce portrait est fini en quatre vers, qui sont au nomhre des plus beaux de notre langue. C'est un modèle deja véritable force de style, qui consistée réunir la plus grande étendue d'idées avec la plus grande précision de mots. U n'y en a pas un qui ne porte coup. Boileau citait souvent ces quatre vers comme une preuve que Racine possédait encore plus que hii le style satirique.
L'autre, trop redoutable et trop digne d'envie. Volt sans cesse Amurat armé contre sa vie. Car enfin B^azet dédaigna de tout temps La moUe oisiveté des enfants des sultans, n vint chercher la guerre au sortir de l'enftnce, Et même en fit sous moi la noble expérience. ' Tol-méme ta l'as vn ooorijr dans ki
cotas DE LITTÉRATURE.
Emporter après loi tous les cœois des soldats , Et goûter, tout san^ant , le plaisir et la gloire Que donne aox Jeunes cœurs la première victoire.
Il fallait disposer le spectateur en faveur de Bajazet, destiné, dans le plan de la pièee, à ne jouer qu'un rôle purement passif. Ce qu'on en dit ici commence à intéresser pour lui ; et dans la suite on le verra sans cesse ne demander que des armes et les moyens de s'en servir. Sous ce rapport, le rôle de Bajazet est tout ce qu'il devait être.
Mais , malgré ses soupçoiuf, le cruel Amonit, Avant qu'on fils naissant eût rassuré l*État, N*08ait sacrifier ce frère à sa vengeance , Ni du sang ottoman proscrire l'espérance. Ainsi donc, pour un temps, Amurat désarmé Laissa dans le séraU Bi^azet enfermé, n partit, et voulut que , fidèle à sa haine, Et des Jours de son frère arbitre souveraine , Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons, Le fit sacrifier à ses moindres soupçons.
Acomat met ici le spectateur dans le secret de la politique sanguinaire des sultans, et des raisons qui ont arrêté quelque temps la cruauté jalouse «d'Amurât. On devine aussi , ce que la suite de la pièce confirmera, qu'il a été averti des complots qui se tramaient dans le sérail. L'ordre qu'il avait envoyé de faire périr Bajazet en est une preuve , et quand on verra Roxane elle-méine tuée par Orcan , Ton concevra sans 'étonnement que le sultan a été instruit de son infidélité. Tous les ressorts de la pièce sont dans cette première scène.
Pour moi , demeuré seul , une Juste colère Tourna bientôt mes voeux du côté de son frère. Pentretins la sultane , et , cachant mon dessein , Lui montrai d'Amurat le retour incertain , Les murmures du camp , la fortune des armes. Je plaignis Ba^àiei ; Je lui vantai ses charmes , Qui , par un soin Jaloux , dans l'ombre retenus , Si voisins de ses yeux , leur étaient inconnus. Que te diral-Je enfin , la sultane éperdue N'eut plus d'autre désir que celui de sa vue.
Ses charmes : cette expression est remarquable. Partout ailleurs que dans cette pièce, Racine ne s'en serait pas servi ; et je n'en connais même aucun autre exemple , si ce n'est dans la Fable. On dit bien d'un homme qu'il est charmant, mais on ne parle guère de ses charmes : c'est une expression que notre langue a réservée pour les femmes, tant les nuances du langage tiennent aux mœurs. Celles du sérail autorisent l'expression de Racine : on sentira aisément, sans que j'en dise les raisons , qu'on peut parler des charmes d'un homme dans un pays où les femmes sont esclaves et renfermées.
06IIIN.
Mais ponyaieot-ils tromper tant de Jaloux regards, Qui semblent mettre entre eux dinvindbles remparts?
ACOMAT
Peut-être il te souvient qu'un rédt peu fidèle De la mort d'Amurat fit courir la nouveUe.
La sultane , à ce bruit', feignant de s'effrayer. Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. Sur la fol de ses pleurs , ses esclaves tremblèrent ; De l'heureux B^azet les gardes se troublèrent; Et les dons achevant d'ébranler leur devoir. Leurs captifs , dans ce trouble, osèrent s'entrevoir.
Avec quelle mesure et quel choix d'expressioiis l'auteur a rendu ces détails si difficiles et si nécessaires pour' fonder les liaisons de Bajazet et de Roxane dans une demeure où il ne devait pas leur être possible de communiquer ensemble ! Tout est motivé , tout est vraisemblable. Mais combien il fallait d'art et d'invention pour arranger si bien toutes ces circonstances qu'il ne reste pas une objection à faire! La multitude ne se rend pas ordinairement si difficile sur tous ces moyens de l'avant-soène ; elle reçoit sans peine tout ce qu'on lui présente , et le vulgaire des auteurs ne manque pas d'en profiter. Mais celui qui voit plus loin que le moment présent , et qui travaille pour les connaisseurs et la postérité, ne néglige pas l'espèce de mérite qui est la moins sentie; et quand le temps de la justice est arrivé, ce soin, qui n'appartient qu'au vrai talent, fait un poids dans la balance.
Roxane vit le prince ; elle ne put lui taire L'ordre dont elle seule était dépositaire. Balazet est aimable : il vit que son salut D^udalt de lui plaire , et bientôt U lui plut Tout conspirait pour lui : ses soins , sa complaisance, Ce secret découvert , et cette intelligence , Soupirs d'autadt plus doux qu'il les fallait celer, L'embarras Irritant de ne s'oser parler. Blême témérité , périls , craintes communes , Lièrent pour Jamais leurs cœurs et leurs fortunes. Ceux mêmes dont les yeux les devaient éclairer. Sortis de leur devoir, n'osèrent y rentrer.
Un commentateur de Racine a trouvé ces vers déplacés dans la bouche d'Acomat. Il ne s'est pas aperçu qu'ils étaient non-seulement convenables , mais absolument nécessaires. Ce vers,
L'embarras irritant de ne s'oser parler,
nous apprend , ce qu'il est très-important de savoir, que Bajazet et Roxane ne se sont vus qu'avec la pins grande contrainte. Quoique on ait enfreint im moment les lois terribles du sérail au bruit de la mort d'Amurat, il serait trop peu vraisemblable que depuis elles eussent été si longtemps et si ouvertement violées : cela serait trop contraire aux moeurs ; et, de plus, donnerait d'étranges soupçons sur le commerce amoureux du prince avec la sultane; enfin une troisième raison, plus forte que toutes les autres, c'est qu'à moins de cette difficulté de se voir et de se parler, on ne concevrait pas ce que va dire Acomat, que Roxane s'est servie d'Atalide pour communiquer, par, son entremise, avec Bajazet. Une sultane favorite ne pouvait, sans se
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
perdre, le voir et Tentretenir habitnellement; et si dans la pièce elle prend ce parti , c'est que rinstant de la révolution est arrivé, et qu'elle ne veut la consommer qu'après s'être assurée par elle-même du cœur de l'amant qu'elle ra couronner. Toutes ces convenances étaient indispensables : elles tiennent au nœud de l'intrigue, qui est la passion secrète et mutuelle de Bajazet et d'Atalide, et la rivalité de cette princesse etde la suttane^Les vers qu'on vient d'entendre sont nécessaires pour fonder ces convenances, et c'est un commentateur de Racine qui n'y aperçoit que des déUnU amoureux vus aïoee irop defineue, et qui ne con^ierment pas au coractére d^AcomcUl On ne peut pas du moins fieiire le même reproche au commentateur ; on ne l'accusera pas de vcér aïoec trop de finesse. Achevons l'examen de cette scène, qui va prouver ce que je viens de dire.
Qaoi ! Roxane, d'abord leur décoarrant son Ame, Osa-t-elle à lean yeux fairs éclater sa flamme?
AQOMAT.
Ds ngnorent encore; et Jusques à ce Jour,
Atalide a prêté son nom à cet amour.
Du père d*Amaiat Atalide est la nièoe;
Et même, avec ses liis partageant sa tendresse,
Elle a vu son enfance élevée avec eux.
Du prince , en apparence , elle reçoit les yqbox ;
Mais elle les reçoit pour les rendre à Roxane ,
Et veut bien sous son nom qu*U aime la sultane.
Cependant , cher Osmtn , pour s'appuyer de mol ,
L*un et l'autre ont promis Atalide à ma fol.
On pourrait demander comment Atalide a plus de facilité pour un commerce secret avec Bajazet que n'en aurait Roxane. Atalide nous l'apprend dans l'acte suivant. Elle a été élevée avec Bajazet, et la mère de ce prince le lui destinait pour époux. Dcfpuis la mort de cette princesse , cef hymen a été rompu et on les a séparés l'un de l'autre , mais leur intelligence a continué secrètement, et l'on conçoit que cette jeune parente de Bajazet , protégée par Roxane, pouvait être surveillée avec moins de rigueur que la favorite d'Amurat. Osmin, sur ce que dit Aeomat du mariage projeté entre Atalide et lui, s'écrie avec surprise :
Quoi I vous l'aimez , sei^oear?
Cta ici que le vizir achève de. déployer tonte l'austérité de son caractère.
VoQdrait-ta qu'à mon Age Je fisse de Tamour le vU apprentissage? Qu'un cœur qu'ont endurci la fattgue et les ans Suivit d*an vain plaisir les conseUs imprudents? C'est par d'autres attraits qu'elle plaît à ma vue; Palme en elle le sang dont elle est descendue ; Par elle imazet, en m'approchent de lui , Me va, contre lôi-méme, assurer uo appui.
Les vers qui suivent, et qui sont encore un détail des mœm's ottomanes, ne sont pourtant pas ici
.LA HABPB. •«- TOME I.
dans cette seule vue ; ils servent à fonder les défiances que témoigne Aeomat de ce même Bajazet quMI sert avec tant de zèle, défiances qui peuvent étonner avec quelque raison.
Cn vizir aux sultans fait toujours quelque ombrage ; A. peine ils font cliolsl, qu'ils cral^ientlenr ouvrage; Sa dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir. Et Jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir. ^Bi^doxX aij^ourd'hui m'honore et me caresse ; Ses périls tous les Joura réveillent sa tendresse : Ce même Bi^^zet , sur le trùne afTerml, Méconnaîtra peut-être un inutile ami.
Et mol , si mon devoir, si ma foi ne l'anéte, Sll ose quelque Jour me demander ma télé... Je ne m'explique point, Osmin ; mais je prétends Que du moins 11 faudra la demander longtemps. Je sais rendre aux sultans de fidèles services ; Mail Je laisse au vulgaire adorer leurs caprices , Et ne me pique point du scrupule insensé De l>éBir mon trépas quand ils l'ont prononcé.
Combien de vérités historiques dans ces'vers ! la fin tragique de presque tous les vizirs; leur dépouille portée au trésor des sultans, qui ont le droit d'hériter de quiconque a été chargé d'une administration; la coutume d'envoyer le lacet à ces victimes du despotisme, de leur demander kur UUj suivant l'eipression du poète; et le dévouement religieux des Turcs, qui leur fait regarder la volonté du sultan comme im ordre du ciel. Je demande si un homme qui ne connaîtrait cette partie des mœurs turques que par les vers de Racine n'en aurait pas une idée très-fidèle i et la pièce est pleine de morceaux semblables.
ToUà donc de ces lieux ce qui m'ouvre l'entrée , Et comme enfin Roxane à mes yeux s'est montrée. Invisible d'abord , elle entendait ma voix. Et craignait du sérail les rigoureus<« lois ; Mais enfin, bannissant cette Importune crainte. Qui dans nos entretiens Jetait trop de oontrainle. Elle-même a choisi cet endroit écarté , Où nos CûBurs à nos yeux parlent en liberté. Par un chemin obscur une esclave me guide, EL.. Mais on vient Cest elle , et sa chère Atalide.
Cette scène est d'une étendue peu ordinaire au théâtre; elle a plus de deux cents vers, elle n'est point passionnée; ce n'est qu'une simple exposition, c'est-à-dire ce qu'on entend avec le moins d'intérêt, et ce que la plupart des spectateturs, aujourd'hui surtout, voudraient qu'on abrégeât le plus qu'il est possible; et cependant elle ne paraît pas trop longue, parce qu'il n'y a rien d'inutile. On a* vu tout ce qu'elle contient de choses : il serait bien plus long de détailler les beautés de style. Un com- * mentaire fait dans cet esprit tiendrait plus de place que l'ouvrage.
Nous retrourerons, en poursuivant l'examen de la pièce, ce rôle d' Aeomat toujours semblable à luimême. Celui de Roxane , quoique moins original , n'est pas moins beau ni moins soutenu, dans un
geore tout différent , ni moins conforme aux moçure turques. C'est un mélange d'amour et d'ambition, qui tient naturellement à la place qu'elle occupe et aux circonstances où elle est. Une intrigue d'amour dans le sérail entraîne de si grands dangers, qu'il doit s'y mêler nécessairement une intrigue de politique. Roxane est chargée des ordres d'Arourat contre Bajazet : elle est maîtresse du sort de ce prince; elle l'aime, et voit d'ailleurs dans l'absence du sultan et dans les ressentiments d'un vizir tel qu'Acomat l'occasion et les moyens d'une de ces révolutions si communes à Gonstantinople. Cette révolution peut la placer sur le trône et la faire monter au rang d'impératrice, qui est l'objet de tous ses désirs, et qui flatte d'autant plus son orgueil, que jusque-là Roxelane seule l'avait obtenu. Elle veut donc couronner Bajazet pour se couronner ellemême ; elle veut Te sauver, sous la condition qu'il répousera , sinon elle l'abandonne à la mort. C'est faire l'amour le poignard à la main, il est vrai , et un amour de cette espèce ne peut pas être très-touchant. Mais le danger qu'elle court elle-même lui sert d'excuse ; et toute passion fortement tracée produit de l'effet. La sienne l'est avec toute l'énergie dont Racine était capable, et il parvient à la faire plaindre au quatrième acte, lorsqu'elle tient la fatale lettre qui lui découvre sa rivale et l'amour de Bajazet pour Atallde.
Avec queUe ioioleDoe et qoelle croMté lis se Jouaient toas deax de ma crédulité ! Quel.peDchaot, quel plaisir Je sentais à les croire! Tu ne remportais pas une grande yietoire , Perilde , en abusant ce cœur préoccupé , Qui lui-même craignait de se voir détrompé : Tu n*a8 pas en l)esoin de tout ton artifice; Et , Je Yeux bien te faire encor cette Justice , Toi-même, Je m'assure, as rougi plus d*un Jour . ^ Du peu qu*ii t*en coûtait pour tromper tant d*amour. Mol qui , de ce baut rang qui me rendait si flère. Dans le sein du malheur t*ai cherché la premièn, Pour attacher des Jours tranquilles , fortunés , Aux périls dont tes Jours étaient environnés : Kpréê tant de bonté, de soins , d'ardeurs extrâmes , Tu ne saurais Jamais prononcer que tu m'aimes ! Mais dans quel souvenir me laissé-Je égarer ! Tu pleures , malheureuse 1 Ah ! tu devais pleurer Lorsque , d'un vain désir à ta perte poussée, Tu conçus de le voir la première pensée. Tu pleures ! et l'ingrat , tout prêt à te tra|ilr. Prépare les discours dont il veut f éblouir. ^ Pour plaire à ta rivale, U prend soin de sa vie. Ah ! traître ! tu mourras.
Voilà le cri de la passion : les fureurs de JRoxane et le danger de Bajazet rendent la situation tragique. Une scène qui ne l'est pas. moins, c'est celle où, lui reprochant son infidélité, dont elle a la preuve en main , elle consent encore à lui pardonner. Mais à quel prix !
Laisions ces vains dlieoaci; et, tans m'Importaner,
COURS b£ LlTTÉRATtJBB.
Pour la dernière fois , veux-tu vivre et régner? J'ai l'ordre d'Arourat , et Je puis t'y soustraire. Mais tu n'as qu'un moment Parle.
BAJAZET
Que faut-il faire?
ROXARE.
Ma rivale est id : auls-mol sans différer; Dans les mains des muets viens la voir expirer ; Et , libre d'un amour à ta giloire funeste , Viens m'engager ta fol : le temps fera le reste. Ta grAœ est àœ prix, si tu veux l'obtenir
BAJAZET
Je ne Paceeptenris qM pour vous enimolr. Que pour faire éclater aux yeux de tout l'empife L'horreur et le mépris que cette offre m'inspire.
Bajazet répond comme il doit répondre. La proposition est atroce; mais elle est conforme au caractère, à la situation et aux mœurs : ce n^est pas dans le sérail qu'on épargne une rivale dont oa peut se défaire. Bajazet, qui sait de quoi Roxane est capable, revient bientôt de ce premier mouvement d'indignation, et s'efiforoe de la fléchir en faveur d*Atalide : c'est le moyen de hâter sa perte. Aussi la sultane lui répond par un seul mot. Sortez ; mot terrible : elle vient de dire que s'il sortait il était mort , et Ton sait que les muets Fattendent.
Le rôle d'Acomat et celui de Roxane sont donc ce quMIs doivent être; ils sont dignes et de la tragédie et de Racine. Le quatrième acte et la scène du cinquième entre Roxane et le prince sont tragiques. Mais Bajazet et Atalide le sont-ils? Dans tout ce que nous avons vu, les morars et les oonvenances sont fidèlement observées : nous étions parmi des Turcs et dans le sérail. Nous y retrouvons-nous avec Bajazet et Atalide? Il faut être juste; il faut, quoique à regret, dire la vérité, même lorsqu'elle condamne un grand honmie. Ici du moins j'ai pour moi l'avis d'wn autre grand homme, de Corneille, qui peut , il est vrai , ne pas faire loi en matière de goût, mais dont l'opinion a été, sur ce point, confirmée par tous les connaisseurs. On sait qu'assistant à une représentation de Bafioet, il dit à Segrais qui était à côté de lui, et qui rapporte le fait dans ses Mémoires : Awmez que voUà des Turcs £{e» francisés. Je vous kiis UnU bas, car on mecroiraii Jaloux. Homme sublime, qui avez donné tant de grandeur aux Horaces, à Auguste, à Cornette, non, l'on ne vous croira pas JaUmx ! On croira que vous vous trompiez, quand vous avez conseillé à Tauteur ^'Alexandre de ne pas foire de tragédies (le rôle seul de Porus annonçait qu'il pouvait en faire), quand vous appeliez l'auteur ^ Andramaque un doucereux qui affadissait la tragédie, tandis que dans le fait il créait un art que vous-même n'aviez pas connu. Mais quand Atalide et Bajazet vous ont paru des Fraqçais habillés en Tturcs , je crois que vous aviez trop raison ; et je dois d'autant plus
SIÈCLE DB LOmS XIV. -^ POESIE.
eo ooinenir, que c^est, à mon gré, la seule fois que Racine est tombé dans cette faute.
Examinons quel est le noeud de l'intrigue, et rappelons-nous ce grand principe anquel tout doit se rapporter dans un plan dramatique , la nécessité de proportionner les moyens aux effets ; principe sur lequel jMnsiste d'autant plus souvent , que jamais je ne l'ai va expliqué dans tout ce qu'on a écrit sur la tragédie en générai, encore moins dans les critiques journalières, où Tignorance prononce arbitrairement sur tous les ouvrages. Le sujet est le péril de Bajazet, dont la vie proscrite par Amurat dépend de la volonté de Roxane, qui peut le perdre ou le couronner, il ne s'agit donc pour lui de rien moins que de l'empire et de la vie. Ce qui fait le nœud de la situation, c'est l'amour de Bajazet pour Atalide, amour qi\i l'empécbe de répondre à celui de Roxane. D'abord cet lynour est-il assez intéressant par lui-même pour balancer les grands intérêts qu'on lui oppose, et qui, supérieurement exposés dans la première scène, s'emparent de toute l'attentioa du spectateur! Je ne le crois pas : c'est une petite intrigue obscure , conduite par la fourberie et la dissimulation ; c'est Bajazet qui feint d*aimer Roxane; c'est Atalide qui prête son nom à cet amour prétendu et qui trompe la sultane, de concert avec Bajazet. Un amour de cette espèce n'aancuntlescaractèresqui peuvent faireune grande Impression sur les spectateurs, surtout près des grands objets placés en opposition : et les incidents qui en sont la suite démentent trop ouvertement les moeurs connues et les i4ées établies. Roxane veut que Bajazet l'épouse, et l'on ne peut nier qu'elle n'ait toutes les raisons et tous les droits possibles de l'exiger^ 11 la refuse en se fondant sur cette raison, que ce n'est pas l'usage des princes ottomans de prendre une épouse. Elle lui répond par l'execnple de Soliman, qui prouve assez que les sultans peuvent , quand ils le veulent , se mettre au-dessus de cet usage, qui n'est point une loi; et si jamais on fut autorisé à s'en dispenser, c'est assurément dans une situation aussi pressante que celle de Bajazet. Aussi quand le vîzir, justement étoçné de sa querelle avec Roxane , lui en demande la raison , et qu^il répopd par ce vers , qui fait trop sentir tout le Êûble de cette intrigue ,
EUe veat, Aoomat, qm je réponse! .
Acomal ne manque pas de lui dire , avec beaucoup de raison , ce me semble : ^
* Ebbien!
L*iuagB ilei Mltans à let voeax est oootraife; ICals cet usage enlinestroe une loi sévère Qu'aux dépens de vos Jours vous deviec observer? La pbtt sainte des lois, ah! c'est de vous sauver,
Et d'arfaeher, sdgnènr, d'une mort mantfrsis Le sang des Ottomans dont vous foltes le reste.
Quelle est la réplique de Bajazet?
Ce reste malheureux serait trop acheté, 8*U Ikut le conserver par une lâcheté.
Pourquoi donc serait-ce une làcJieté d'épouser Roxane , à qui Bajazet devra l'empire et la vie , et de faire par reconnaissance ce que fit Soliman par c^priée ou par unscupule de religion ? Acomat le lui fait observer fort judicieusement.
Et pourquoi vous en faire une image si noire? L*hymen de Soliman ternit-il sa mémoire? Cependant Soliman n*était point menacé Dtt périls évidents dont vous êtes pressé.
BAJAZET
Et oe sont ces périls et œ soin de ma vie Qui d^in servlie hymen feraient rignomlnie.
Ce sont là de vaines subtilités plutêt que des raisons , surtout devant un homme tel que le vizir Acomat, qui doit les trouver bien étranges, dans l'opinion où il est que Bajazet aime la sultane.
Mais vous aimes Roxane?
BAJAzer.
Aoomat, d'est assez I Je me plains de mon sort moins <pie vous ne penses.
On voit qu'il ne vent pas avouer la véritable raison de ses refus, son amour pour cette même Atalide, promise au vizir, en récompense de ses services. Ainsi le même homme qui croirait faire une lâcheté d*épouser Roxane quand il lui doit tout , cet homme qui a des scrupules si déplacés , ne s'en fait aucun de tromper depuis si longtemps, et cette même Roxane, et un serviteur aussi fidèle que le vizir 1 Il ùiut l'avouer : tout cela est faux et petit.
On le sent encore davantage par le contraste que présente ici le grand sens d' Aoomat , et sa politique aussi juste que conforme aux mœiurs et aux circonstances. Ce yieux ministre , qui va toujours au fait, insiste auprès du prince. ^
Prpmettes : alfiranelil du péril ^voos presse. Vous verses de quel poids sera votre promesse. —
Moi!
dit Bajazet avec une sorte d'indignation qui pourrait être noble, si jusqu'ici et dans tout le cours de la piçce, comme on le verra , il ne trompait continuellement la sultane et le vizir. Il ne s'agit donc que de tromper plus ou moins : ce n'est pas la peine de faire tant de bruit. Puisqu'il veut bien laisser croire à Roxane qu'il l'aime, qu'importe de lui laisser croire qu'il l'épousera? Il n'y a pas plus de mal à l'un qu'à l'autre. Mais écoutons Acomat :
Ne rougisses point, le sang des Ottomans Ne doit point en esclave obéir aux serments. Consultes ces héros que le droit de la guerre Mena victorieux jusqu^ao bout de la terre :
COURS DE UTTÉBATUBE.
Libres dans lear vlctolfe, et maîtres de leur fol , L'intérêt de I*&tat fut leur unique loi ; tet d*un trône si saint la moitié n*est fondée Que sur la foi promise et rarement gardée. Je m'emporte, seigneur.
Voilà parler en vrai Turc , et' ce correctif si bien p\ac6j je m'emporte, seigneur, avertit que c'est à regret qu'il est forcé de dire devant un prince ottoman de semblables vérités. En effet, la bonne foi dut toujours être comptée pour peu de chose dans un gouvernement où tout est fondé sur la force: c'est une suite inévitable du despotisme, attestée par toute l'histoire des Turcs. Gela n'empêcherait pas, il est vrai , qu'il ne fût possible d'établir un personnage d'un caractère opposé à ces maximes : il se peut qu'une grande âme s'élève au-dessus des préjugés de son pays. Mais d'abord il faudrait qtiece personnage fût décidément héroïque; et Bajazet ne l'est pas : il faudrait qu'il fût incapable de tromper en quoi que ce soit ; et Bajazet trompe Roxane et Acomat : il faudrait enfin qu'il fût question d'une de ces choses qui sont partout déshonorantes, comme la violation de la foi publique , an assassinat , une trahison. Mais , dira-tr on , n'en es^ce pas une très-coupable que de faire une promesse de mariage qu'on ne veut pas tenir? Oui , dans les pays où les femmes sont libres, respectées, et jouissent de tous leurs droits naturels; mais chez une nation où elles sont esclaves! dans le sérail , où elles le sont plus que partout ailleurs! mais aux yeux d'un prince ottoman! C'est Ici qu'il Pliait appliquer cette grande règle de la convenance des mœurs et de la proportion des objets. Voir d'un côté Bajazet placé entre l'empire qu'on lui offre et la mort qui le menace , et de l'autre , le scrupule de faire à Roxane, dont il dépend et qu'il trompe, une tromperie de plus ; je le demande : où est la proportion? Comment se persuader qu'un prince ottoman , élevé dans le sérail , plutôt que de faire une fausse promesse de mariage^ consente à perdre l'empire , la vie , Acomat et tous ses amis ? Cette'supposition n'est pas admissible. Et qu'est-ce encore que cette femme qu'il craint d'abuser ? Qu'est-elle à ses yeux ? Il n'y a qu'à Fentendre lui-même :
Une esclave attachée à ses seuls intérêts.
Qui présente à mes yeux les supplices tout prête ,
Qui m*olfire son hymen ou la mort InfiliUhle.
Tout ce qu'il dit est la condamnation de ta conduite.
Cependant le poëte fait dire au vizir, qui ne peut rien obtenir du prince :
O courage héroïque , A trop constante fe\ , Que, même en périssant, J'admlze malgré mot!
zet aux yeux des spectateurs que Racine met dam la bouche d' Acomat ces paroles, les seules qui ne soient pas dans son caractère. Il est évident qu'il devait dire : Un prince qui, dans la situation où nous sommes, a des scrupules si étranges et si déplacés , n'est pas fait pour régner, et ne mérite guère qu'on se perde pour lui.
Cependant Atalide, efifrayée du péril, obtient de son amant qu'il apaisera la sultane, qu'il prendra plus de soin de lui plaire , et que ses soupirs dai^ gneront lui faire pressentir qu'un Jour,., il fera tout ce qu'elle souhaite. Roxane, toujours facile à abuser, se rend à ces marques de retour et de soumission. Tout est réparé. Elle fait rentrer le vizir, et lui donne des ordres pour préparer la révoliition. Il vient , plein de joie , informer Atalide de cet heureux diangement. Qu'arrive-MI ? Elle croît voir dans le récit d'Acomat que Bajazet a parlé un peu trop tendrement à la sultane; la jalousie s'éveilleet amène iine scène de reproches. Bajazet ne peut les supporter ; et quand Roxane vient le chercher pour le faire couronner, il lui fait une réponse glacée; et, au liea de la cuivre, il la quitte en lui disant qu'il va at^ tendre les effets de ses bontés. Tai entendu dire souvent que ces inconséquences d' Atalide étaient dans la nature. Oui : mais cette nature estid trèsdéplàeée, et Tobjet des beaux-arts est de choisir et de placer convenablement l'imitation de la nature. Je vois ici d'un côté des inquiétudes amoureuses, des raffinements de tendresse, qui pourraient amener une scène d'explication dans une comédie; et de l'autre les poignards-, le cordon et les muets. La disparate est trop forte, et il ne faut pas se perdre pour si peu de chose. Bajazet n'aurait pas été moins amoureux , et eût paru beaucoup plus raisonnable, s'il eût dit à sa maîtresse : Madame, je suis fort touché de vos craintes, mais je le suis encore plus de vos dangers. Vous êtes perdue, ainsi que moi, si Roxane découvre notre intelligence. Encore un moment, et je suis empereur; et j'aurai alors tout le temps de vous prouver que je suis fidèle. Cela, dit en vers tels que Racine savait les faire, eût été, ce me semble , plus convenable à la situation, et n'empêchait pas que l'intrigue d' Atalide et de Bs^'azet ne pût être découverte im moment après.
Il me parait que, dans cette pièce , Racine s'est trop laissé aller au plaisir de peindre les délicatesses de l'amour, qu'il entendait si bien, et ces petites choses qtii tiennent une si grande place dans le cœur des amants. Elles étaient parfaitement bien placées dans Bérénice, où il ne s'agit que d'une séparation ; Cest uniquement dans le dessein de relever Baja- 1 mais il a oublié qu'eUes ne l'étaient pas dans un
sujel d'une tout autre iroportanoe , et dans une pièce où tous les personnages périssent, excepté ilcomat. Ce n'est pas par des idylles qu'il faut amener des meurtres; et l'on ne peut nier qu'en général les discours de Baijazet et d'Atalide ne soient plus faits pour l'idylle que pour la tragédie. Mais, je le répète , celle-d est la seule de Racine où l'amour ait un langage au-dessous de la dignité du genre, et la seule dont le plan soit vicieux.
Le cinquième acte doit s'en ressentir : c'est une complication de meurtres qui ne peuvent guère nous toucher. Roxane , égorgée par ordre d'Amurat , reçoit le prix que mérite son infidélité et son ingratitude ; et pour Bajazet et Atalide , on sent trop qu'ils périssent parce qu'ils l'ont voulu.
Tontes ces fautes prouvent que , dans un art aussi difficile que celui de la tragédie, l'esprit le plus judicieux et le g^ût le plus éclairé peuvent quelquefois se tromper. Mais puisque Jk^azet est resté au théâtre, c'est une preuve aussi que, même en se trompant, l'homme supérieur peut trouver dans son talent les moyens de se faire pardonner ses fautes, et cent ans de succès décident, en faveur de Bajastety que les beautés l'emportent sur les défauts. Aoomat et Roxane font excuser tout le reste. L'intrigue, quoique menée par de trop faibles ressorts, est cependant conduite de manière à soutenir la curiosité et à faire nattre quelquefois de la terreur. Il y a deux scènes qui produisent cet effet : celle du cinquième acte dont j'ai déjà parlé, où Roxane finit par envoyer Bajazet à la mort; et celle du quatrième, où elle essaye d'intimider Atalide pour arracher son secret.
Madame , f al reçn des lettres de rarmée. De toat oe qui s*y passe ètes-voas infonnée?
Le premier vers fut relevé par les critiques, comme étant de la conversation fainilière : la situation le rend admirable. Des lettres de l'armée, dans les drconstances où l'on est , ne peuvent apporter qu'un arrêt de mort contre Bajazet. Ce seul mot doit épouvanter Atalide; et quand l'expression n'a rien d'ignoble en elle-même, c'est un mérite vraiment dramatique de faire trembler avec les mots les plus ordinaires, et qui, partout ailleurs, seraient la chose du monde la plus simple. Le même mérite se retrouve dans ces mots de Monime à Mithridate, admirés par Voltaire :
Seigneur, voos ehangte de visagej Us sont aussi familiers , et le moment où on les dit les rend terribles. C'est ainsi que la haine aveugle ou de mauvaise foi s'attaque souvent à ce qu'il y a de plus louable, et par des critiques spécieuses en impose à la multitude, Jusqq'à ce que les eonnais-
seurs aient parlé. Continuons cette scène, dont le dialogue a autant d'art que de simplicité.