PHÈDRE
Je ne me vénal point préférer de rivale.
Ce qui peut donner, en passant , une idée de la préeîsion latine : ces deux vers sontune traduction d'un seul vers de Sénèque :
Gemu omnepTofugiU — Peltieii eareo meht.
Une observation plus importante, c'est que ces deux vers, qui ne sont dans Sénèque qu'un trait de passion , sont dans Racine le germe d'une situation. Celte femme, qui attache un si grand prix à n'avoir point de rivale, dans quel état sera-t-elle lorsqu'un moment après die apprendra qu'elle en a une!
J'ai indiqué à peu près tout ce que Racine devait aux anciens : il est temps de le suivre lui-même; et puisque j'ai commencé à parler du rôle de Phèdre, continuons l'examen de ce rôle, qui d'ailleurs est prédominant dans la pièce , et à qui tout est subordonné. Il est regardé généralement par les connaisseurs, et par Voltaire , le premier de tous , comme le plus parfait du théâtre. En effet, il, réunit à lui seul , au plus haut degré, tous les genres de beautés dramatiques, le feu de la passion, la profondeur des sentiments, le combat le plus terrible du crime et du remords, ia morale la plus frappante, et , ce qu'il est rare de-pouvqjr allier à tant de qualités, le plus grand éclat de couleurs poétiques. Il doit ce dernier avantage aux accessoires si riches et si variés de la mythologie, dont ce sujet était susceptible. Mais si la palette était brillante , jamais on n'y trempa un pinceau plus sûr et plus vigoureux. Dans les ouvrages d'imagination, l'on ne connaît que la Phèdre de Racine et la Didon de Virgile qui mêlent à l'intérêt de la passion la magie du coloris fabuleux ; et ce double effet passe avec raison pour le chef-d'œuvre de la poésie.
peine an fils d'Egée Soof les loif de l'hymen Je m'étais engagée , Mon repot, mon Iwnliear semblait être affermi. Athènes me montra mon superlie ennemi : Je le vis, Je roogls. Je pâlis à sa me; Un trouble s^leva dans mon âme éperdue Mes yeux ne voyaient plus , Je ne pouvais parler; le senUs tout mon corps et transir et brûler.
Voilà la peintiure la plus vraie de toutes les ardeurs de l'amour : voici ce que la Fable permettait d'y ajouter:
Je reconnus Ténus etees feux redoutables'. D'un sang qu'elle poursuit tourments inévItaMes. Par des vœux assidus Je crus les détourner : Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner. De victimes, moi-même, à toute heure entourée. Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée. D'un incurable amour remèdes impuissants! En vain sur les autels ma main iMûlait Pencens : Quand ma bouelie implorait le nom de ia déesse. J'adorais Hippolyte ; et , le voyant sans ces» , Même au pied des autels que Je faisais fomer. J'offrais tout à ce dieu que Je n'osais nommer.
La poésie a-t-elle jamais parlé un plus beau langage à i'flme jet à l'imagination ? Nous avons va ce même accord dans la déclaration de Phèdre; nous avons vu tout ce que le labyrinthe et Ariane avaient fourni au poète. La Fable n'a pas moins embelli ce délire si intéressant de la première scène, où Phèdre mourante se rappelle tout ce que dans sa famille l'amour a fait de victimes. Mais c'est surtout dans le quatrième aete, quand la honte et la rage d'avoir une rivale la jette dans le dernier excès du désespoir, c'est alors que notre poésie s'élève, soûs la plume de Racine, à des beautés vraiment sublimes , dont il n'existait aucun modèle chez les anciens ni chez les modernes, et au delà desquelles on ne eoii{)it rien.
Misérable ! et Je vis , et Je aootiêns la vue, De ce sacré soleil dont Je suis descendue \ J'ai pour aleuI le père et le maître des dieux ; Le del , tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale ; Mais que dis-Jel mon père y ttent l'urne fatale. Le sort , dit-on , l'a mise en ses sévères mains; Minos Juge aux enfers tous les pâles humains, àh ! combien frémira son ombre épouvantée , Lorsqu'il verra sa fille, à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers , Et des crimes peut-être inconnus aux enfers I Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible? Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible; Je crois le voir, cherchant un supplice nouveau , Tol-mème de ton sang devenir le bourreau. Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille; Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueUU le fruit : Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie. Je rends dans les tourments une pénible vie.
Je ne connais rien dans aucune langue au-dessus de ce morceau : il étincelle de traits de la première force. Quelle foule de sentiments et d*images! quelle profonde douleur dans les uns! quelle pompe à la fois magnifique et effrayante dans les autres ! et quel coup de l'art, quel bonheur du génie, d'avoir pu les réunir ! L'imagination de Phèdre, conduite par celle du poète , embrasse le ciel , la terre et les enfers. La
terre lui présente tous ses crimeset ceux de sa famille; le ciel, des aïeux qui la font rougir; les enfers, des juges qui la menacent : les enfers , qui attendent les autres criminels, repoussent la malheureuse Phèdre. Et quelle inimitable harmonie dans les vers 1
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
quelle énergie de dietion! Je me suis souvent rap* pelé qu'un jour, dans une conversation sur Racine, Voltaire , après avoir déclamé ce morceau avec l'enthousiasme que lui inspiraient les beaux vers, s'écria : Non, je ne suis rien entrés de cet komme-là. Ce n'est pas qu'il faille voir dans cette exclamation presque involontaire un aveu d'infériorité : c'était l'hommage d'un grand génie, dont la sensibilité était en proportion de 9» force, et à qui l'admiration feisaittout oublier, jusqu'au sentiment de l'amour-propre. Nous verrons dans la suite que l'auteur de Za^lre, sans avoir rien qui soit de ce genre, balance tant de perfection par d'autres avantages. Mais quel homme que celui qui a pu seul arracher à Voltaire le cri que vous venez d'entendre!
Il prophétisait, Despréaux, lorsqu'il disait à son ami, dans une épitie digne de tous les deux :
Eh ! qui , voyant on jour la doale«r vertaeoae
De Pbèdre, malgré soi, perfide, iooeftaeiiM,
D*UD si noble travail Justement étonné ,
Ne bénira d*abord le siècle fortuné
Qui , rendu plut fameux par tes Ulosires vettlet ,
Yit naître sous ta main ces pompeuses merveilles?
Voltaire a observé quelque part que ces merveilles étaient plus touchantes que pompeuses. H me semble qu'elles sont Fun et l'autre, et ce que je viens d'en citer le prouve assez. Mais en effet , ce qu'il y a de touchant, ce qu'il y a d'unique dans le rôle de Phèdre , c'est Phorreur qu'elle a pour elle-même. Jamais la conscience n'a parlé si haut contre le crime, et jamais aussi une passion criminelle n'inspira une plus juste pitié. Ce contraste est marqué dans la Phèdre d'Euripide; il l'est même aussi dans celle de Séoèque, malgré la déclamation qui étouffe si souvent toute vérité : mais qu'il l'est bien plus fortement dans Racine ! Il a su lui donner en même temps et plus de passion et plus de remords. Qu'on en juge par ce morceau qui appartient tout entier à l'auteur français , parce qu'il est le seul qui ait supposé que Phèidre avait fait d'abord exiler Hippoly te pour l'éloigner de sa vue.
Eh bien ! connais ddne Phèdre et toute sa fureur.
Taime. Ne pense pas qu'au moment que Je Tatane,
Innocente à mes yeux , je m*approu ve moi-même ,
m que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes.
Je m*abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m*en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fktai à tout mon sang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruieUe
De séduire le cœur d'une faible mortelle.
Tol-mème en ton esprit rappelle le passé :
Cc«t peu de ravoir fui , cruel , Je t*ai chassé :
rai voulu te paraître odieuse, inhumaine;
Pour mieux te féslster, J*al recherché U haine.
De quoi m*ont profité mes Inmtllet aotas?
Tu me haïssais plus , Je ne Valmais pas moins :
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmai.
Tal langui , f al séché dans les lieux , dans les larmes :
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
SI tu yeux un moment pouvaient me regarder.
Le dernier vers est un de ces traits profondément sentis , qui sont si fréquents dans Racine ; et ce trait est si naturellement placé, qu'il semble comme impossible qu'il ne fût pas là; et ce trait , lorsqu'on y réfléchit, paraît si heureux, qu'on se demande comment l'auteur l'a trouvé.
On raconte que Racine soutint un jour, chez madame de la Fayette, qu'avec du talent on pouvait, sur la scène, faire excuser de grands crimes, et inspirer même , pour ceux qui les commettent , plus' de compassion que d'horreur. On ajoute qu*il cita Phèdre pour exemple; qu'il assura qu'on pouvait faire plaindre Phèdre coupable plus qu'Hippolyte Innocent; et que cette tragédie fut la suite d'une espèce de défi qu'on lui porta. Soit que le fait se soit passé de cette manière, soit qu'il travaillât déjà à la pièce lorsqu'il établit cette opinion, il est sûr que ce ne pouvait être que celle d'un homme qui , après avoir réfléchi sur le cœur bumain et sur la tragédie qui en est la peinture, avait conçu que le malheur d'une passion coupable était en raison de son énergie, et que par conséquent elle portait avec elle et son excuse et sa punition. C'était un problème de morale à résoudre, et que sa Phèdre décide. Mais il fallait, pour y réussir, tout l'art dont lui seul était capable; car, je le l'épète, Euripide et Sénèque n'avaient point considéré ce sujet sous le même point de vue , et tous deux ont rendu Phèdre aussi odieuse dans sa conduite que Racine l'a rendue excusable. A la Vérité, dans les deux poètes anciens, elle combat sa passion; mais pourtant c'est elle qui accuse décidément Hippolyte, dans Euripide, par une lettre qu'elle écrit avant de mourir, ce qui est à peine concevable ; dans Sénèque, par la bouche d'OEnone dont elle ne contredit pas un instant le dessein pervers, et enfin de sa propre boudie, en parlant à Thésée , à qui même elle dit en propres termes qu'elle a été vioUe : f^m tamen corpus tulit. Voyons quelle marche diifférente Racine a suivie; et l'examen des ressorts qu'il emploie nous donnera lieu de considérer en même temps comment les autres personnages de hi pièce ont été faits pour concourir à son but.
Rappelons-nous d'abord les vers qui terminent la première scène de Phèdre a?ec Œnone :
* Tal conçu p<mr mon crime une Juste terreur; rai pria la vie en haine, et ma flamme en homor. Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire. Et dérober au Jour une flamme si noire. Je n*al pu soutenir tes larmes, tes eombali; Je t*al tout avoué ; Je ne m'en lepens pas , Pourvu que, de ma mort respectant les approches,
Ta iiem*ftflU9es plus par dliUostet reproefaM, Et que tes vains secours cessent de rappeler Uq teste de chaleur tout prêt à s*exbaler.
Dans ce même instant on lui apporte la nouvelle de la mort de Thésée : cette nouvelle doit bientôt après se trouver fausse; mais alors elle est d'autant plus vraisemblable, qu*il est dit, dès les premiers vers de la pièce, qu'on ne sait depuis six mois ce que Thésée est devenu. Ce moyen est indiqué par Sénèque; mais il est bien plus adroitement employé par Racine. Dans la pièce latine, Thésée, dès le commencement, est supposé mort; ce qui fait qu'entre les remords de Phèdre et sa déclaration d'amour il ne se passe rien qui doive la conduire de l'un à l'autre. Dans la pièce française , au contraire , elle entre sur la scène, résolue à mourir.
Soldl, Je te vieoa voir pour la dernière fois.
Et quand elle a tout dit à Œnone, elle renouvelle encore, comme on vient de le voir, la même résolution. Il fallait donc un incident qui changeât l'état des choses, et rendît à la reine quelques motifs de vivre et d'espérer. Racine en a rassemblé de bien puissants dans le discours qu'il prête à Œnone, lorsqu'on apprend que Thésée est mort.
Madame , je cessais de vous presser de vivre ; Déjà même au tombeau Je songeais à vous suivre. Pour vous en détourner Je n*avais plus de voix. Hais ce nouveau malheur vous prescrit d'antres lois : Votre fortune change , et prend une autre face. Le roi n*est plus, madame; il faut prendre sa place. Sa mort voua laisse un fils à qui vous vous devez, Esclave , s*i! vous perd , et roi , si vous vivez. Sur qui, dans son malheur, voulez- vous qu*il 8*appuie7 Ses larmes n'auront plus de main qui les essuie ; - Et ses cris innocents , portés Jusques aux dieux , Iront contre sa mère irriter ses aïeux.
Hlppolytc pour vous devient moins redoutable; Et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable. Peut-être, convaincu de votre aversion, Il va donner uù chef à la sédition :
Détrompez son erreur, fléchissez son courage. Roi de ces bords heureux , Trézène est son partage ; Hais U sait que les lofs donnent à votre fils Les superbes remparts que Minerve a bàUa. Vous avez l'un et l'autre une Juste ennemie : Unissez-vous tous deux pour combattre Aride.
PHÈUIB.
Eb bien ! à tes conseils Je me laisse entraîner. Vivons , si vers la vie on peut me ramener, Et al l'amour d'un fils, en ce moment funeste. De mes Csibles esprits peut ranimer le reste.
Cet incident , ménagé avec art, termine parfaitement le premier acte. Il engage Phèdre à vivre par le plus louable de tous les moti& , la tendresse ma* temelle. 11 lui donne une raison plausible pour voir Hippolyte; ce qu'elle ne pouvait pas faire convenablement après la manière dont elle venait de s'exprimer. Il donne au spectateur, comme à Phèdre, un intervalle de soulagement et une lueur d'espé-
rance. U amène la déclaration, et en foumit eo même temps l'excuse, lorsque Phèdre peut dire à Hippolyte :
Que dis-Je? cet aveu que Je te viens de ftdre.
Cet aven si honteux , le crois-tu volontaire? '
Tremblante pour un fils que Je n'osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qoV aima 1
Hélasl Je ne t'ai pu parler que de tolHBème.
Enfin , cet incident prépare une révolatioa terri* ble lorsque Phèdre apprendra le retour de Thésée. Combien de choses dans un moyen qui paratt si simple ! Que de bienséances théâtrales réunies dans un seul fait! Telle est la science de l'intrigue : et, l'on oe saurait trop le redire , elle n'a été approfondie que par les modernes.
Comparez à cette marche celle d'Euripide. A peine la confidente a-t-elle appris le secret de Phèdre, qu'elle l'exhorte, sans aucune retenue, à se livrer à son penchant, à étouffer ses remords. La reine a beau repousser ses conseils avec horreur :
A Cesse de m'emp^sonner par tes horribles diseoors. « Elle répond :
« Tout horribles qu'ils sont, Us valent mieux que votre forouche vertu. »
Elle lui propose un philtre qui apaise les fureurs de l'amour, mais pour lequel il faut, dit-elle, un mar^ ceau des habits d'Hippolyte; et Phèdre veut savoir si ce philtre est im signe extérieur ou un breuvage, La confidente demande seulement qu'on la laisse faire, et va trouver Hippolyte. Avouons-le : il y a loin d'une pareille conduite à l'art de Racine.
On lui a reproché (tant nous sommes plus sévères sur les bienséances que les anciens!) d'avoir fait dire à OEnone , dans la scène que je viens de citer :
Vivez. Vous n'avez plus de reproche à vous faire; Votre flamme devient une flamme ordinaire : Thésée, en expirant, vient de rompre les nœuds Qui faisaient tout le crime et l'horreur de vos faux.
Je conviens que c'est aller un peu loin, et que l'amour de Phèdre pour le fils de son mari est encore assez condamnable, même quand ce n'est plus on adultère. Mais il faut se souvenir qu'une esclave , suivant les mœurs anciennes, n'est pas obligée d'être, dans ses sentiments, aussi scrupuleuse qu'une reine ; que celle-ci n'entre point dans la pensée de sa confidente, et qu'elle ne paraît se rendre qu'à l'intérêt d'un fils. Il est vrai qu'après avoir parlé à Hippolyte, elle s'abandonne plus ouvertement à sa passion, et cherche avec OEnone les moyens de le 'fléchir; elle espère de le séduire par l'offre du sceptre d'Athènes. U me semble que la nature et le théâtre demandaieiit cette progression. D*abord il est sûr que, croyant son époux mort, elle doit voir
SIÈCLE DE LOUIS XIV. ^ POÉSIE
son amour pour Hippolyte avec beaucoup moins d'effroi. De plus, elle s'est déclarée, elle a fait le premier pas , et ce premier pas doit nécessairement en entraîner un autre : c'est la marche des passions. Racine le fait bien sentir : Œnone conseille à sa maîtresse de régner et de fuir Hippolyte, qui la dédaigne. Elle répond :
II n*est plas temps. II sail iQes ardeurs Insensées : De Taastère pudeur les bornes sont passées ; rai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur, Et respoir, malgré moi , s'est glissé dans mon cœur. Toi-même, rappelant ma force défaillante, Et mon âme déjà surmes lèvres errante, Par tes conseils flatteurs tu m^as su ranimer; Tu m*as fait entrevoir que Je pouvais Taimer.
Œnone, il jteut quitter cet orgueil qui te blesse : Nourri dans les forêts , U en a la rudesse. Hippolyte , endurci par de sauvages lois , Entend parler d*amour pour la première fois.
Il oppose à Famour un cœur inaccessible :
Cherchoos pour Fattaquer quelque endroit plus sensible.
Va trouver de ma part ce Jeune ambitieux , Œnone ; fais briUer la couronne à ses yeux. Qu*U mette sur son front le sacré diadème : Je ne veux que Thonneur de Pattocher moi-même. Cédons-lui ce pouvoir que Je ne puis garder. II instruira mon fils dans l*art de commander ; Peut-être 11 voudra bien lui tenir lieu de père. Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère. Pour le fléchir enfin tente tous les moyens : Tes discours trouveront plus d*accès que les miens. Presse, pleure, gémis; .peins-lui Phèdre mourante; If e rougis point de prendre une voix suppliante : Je ^avouerai de tout ; Je n*espére qu*en toi. Va, J'attends ton retour pour disposer de moi.
U faut toiyours, au théâtre, que la situation la plus violente soit mêlée de quelque espérance qui la tempère et la varie; sans quoi une douleur toujours la même et toujoivs désespérée deviendrait monotone, et serait plus affligeante qu'intéressante, deux choses ipi'il faut soigneusement distinguer. En conséquence de ce principe. Racine abandonne Phèdre à tous les emportements de l'amour, après l'avoir livrée à tous les combats du remords. Il prend le moment où elle est le plus excusable; et, ce qui est plus important que tout le reste, il ne lui donne quelque espoir que pour la frapper d'un revers plus affreux; Œnone revient, et lui annonce le retour de Thésée. Quel coup de théâtre ! Ces suspensions , ces alternatives , ces révolutions , sont les merveilles de la magie théâtrale, et Racine ne les a point trouvées dans ses modèles.
La plus grande difficulté du plan de sa tragédie, tel qu'il l'avait conçu, était de motiver une accusation atroce sans rendre Phèdre trop odieuse, et la situation qu'il vient de ménager lui en fournit les moyens. Euripide et Sénèque ne s'étaient pas embarrassés que leur Phèdre fût sans excuse; mais
LA HARPE. — TOME f.
celle de Racine tombait, si elle eût ressemblé à la leur : on n'eût jamais supporté qu'une femme pour qui l'on s'était intéressé jusque-là devînt un objet d'exécration. Il fallait pourtant accuser Hippolyte : c'était le sujet de la pièce. Que fait-il? Il conduit sa Phèdre par un flux et reflux d'événements opposés jusqu'à un moment de crise si terrible, qu'il doit lui bouleverser l'âme, et lui renverser la tête au point de se laisser aller à tout ce qu'on proposera pour sauver son honneur. Elle ne commettra pas le crime; elle en est incapable; elle en témoigne même une juste horreur : mais le poète la mène au point de laisser agir Œnone. Elle ne dit pas, conune dans Euripide :
« Je mourrai, mais cette mort même me vengera, et mon ennemi ne jouira pas du triomphe qu'il se promet : ringrat sera traité en coupable à son tour. »
Elle est bien loin de penser à la vengeance : elle est accablée de sa honte et de son désespoir.
Juste del ! qu'ai-Je fait ai^ourd*liul?
fton époux va paraître , et son fils avec lui. Je verrai le témoin de ma flamme aoullère Ohserver de quel front J'ose aborder son père. Le OŒur gros de soupirs qu'U n*a point écoutés, L*œil humide de pleurs par i*ingrat rebutés. Penses-tu que , sensible h l'honneur de Thésée, 11 lui cache l'ardeur dont Je suis embrasée ? Laissera-t-ii trahir et son père et son roi? Ponrra-t-ll contenir l'horreur qu'il a pour moi?
Je connais mes fureurs , Je les rappelle toutes, n me semble d^à que ces murs , que ces voûtes Vont prendre la parole, et, prêts à m'aecuser, Attendent mon époux pour te désabuser.
Mourons : de tant d'horreurs qu'un trépas me déUvre.
C'est alors qu'OEnone ose risquer la proposition de rejeter le crime sur Hippolyte. Phèdre s'écrie :
Mol ! que J*ose opprimer et noircir llnnooenoe !
La réponse d'(£none est de la plus grande adresse.
Mon zèle n*a besoin que de votre silence. Tremblante , comme vous , J'en sens quelque remords. Tous me verriez plus prompte affronter mille morts; *; Mais puisque Je vous perds sans ce triste remède , Votre vie est pour mol d'un prix à qui tout cède. ' Je parlerai. Thésée , aigri par mes avb , Bornera sa vengeance à l'exil de son fils. Un père, en punissant, madame, est tov^onts pérê.*
On voit que du moins elle rassure Phèdre sur les jours du prince. Il paraît dans cet instant avec Thésée.