PHÈDRE
Ah! Je vois Hippolyte:
Dans ses yeux insolents Je voix ma perte écrite. Fais ce que tu voudras, Je m'abandonne à toi : Dans le trouble où Je suis, Je ne puis rien pour moi.
Son époux veut se jeter dans ses bras.
Arrêtez, Thésée, Et ne profanez point des transports si cbarmaoti :
GOUiftS DE LITTÉRATURE.
Je M mérite plw ces doux empnBsemeots; Vous êtes offensé. La fortune jaloose ITa pas en votre absence épargné votre épouse. Indigne de tous plaire et de vous approcher. Je ne dois désormais songer qa*À me cacher.
Elle ne dit pas un mot qui soit contraire à la vérité; pas un qui parte d*un cœur qui s^excuse. Je ne crois pas qu'il soit possible d'observer mieux toutes les convenances de l'art.
Un moment après, au bruit de la colère du roi , elle accourt ^perdue; elle est prête à s'accuser ellemême ; mais ce qu'elle entend de la bouche de Thésée étouffe dans la sienne la vérité, qui allait en sortir : elle apprend qu'Hippolyte se vante d'aimer Aricie. Thésée ne le croit pas, mais l'infortunée ne le croit que trop; elle sent jusqu'au fond du cœur d'où venaient les mépris et les rebuts d'Hippolyte. Qu'on se représente sa douleur, sa confusion, sa rage.
Hippolyte est sensible , et ne sent rien pour mof ! Aride a son cœur, Aricie a sa foi !
Ah ! dieux ! lorsqu'à mes vgbox l'ingrat inexorable S'armait d'un oeil si fier, d'un front si redoutable, Je pensais (fu'à Pamoar son coeur toujours feriLé Fâ< contre tout mon sexe également armé. Une autre cependant a fléchi son audace ; Devant ses yeux cruels une autre a trouvé grAoe. Peut-être a-t-U un cœur faeUe à s'attendrir : Je suis le seul objet quil ne saurait souffrir Et Je me chargerais du soin de le défendre !
Ce sentiment est-il assez profond et assez amer? La jalousie a-t-elle des traits plus poignants et plus cruels? Quels transports dans celle de Phèdre!
CEnone, qui l'eût cru? f avais une rivale I . . . Hippolyte aime, etje n'en puis. douter. Ce ftttouche ennemi qu'on ne pouvait dompter, Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte; Ce tigre que Jamais Je n'abordai sans crainte, Soumis, apprivoisé , reconnaît un vainqueur : Aricie a trouvé le chemin de son cœur... . . . Ah! douleur non encore éprouvée! ' A quel nouveau tourment Je me^suis réservée ! Tout ce que J'ai souffert , nfes craintes , mes transports , La fureur de mes feux , l'horreur de mes remords , Et d'un refiis cruel riosupporiable ii^are , N'étaient qu'un faible essai du tourment que J'endure. *^- Us s'aiment! Par quel charme ont-ils trompé mes yçux ? Comment se sont-ils vus 7 depuis quand ? dans quels lieux 7 Tu le savais. Pourquoi me laissais-tn séduire? De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire? Les a-t-on vus souvent se parier, se chercher? Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher? Hélas I Os se voyaient avec pleine lieeno^ I^ del , de leurs soupirs approuvait Tionocence. Us suivaient sans remords leur penchant amoureux ; Tous les Jours se levaient clairs et sereins pour eux. Et moi , triste rebut de la nature entière , Je me cachais au Jour, Je fuyais la lumière. La mort est le seul dieu que J'osoto imploxer ; Tattendais le moment où J'allais expirer. Me nourrissant de fiel , de larmes abreuvée , Encor dans mon malheur de trop près observée, • Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir; Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir; Et sous un front serein déguisant mes alarmes, U fallait bien souvent me priver de mes iarmei
Qui croirait que le commentateur deRaduetroufe cette soèneassez imUilef Quoi ! une scène qpii achève la punition de Phèdre, qui joint les horreurs de la jalousie à tous les maux qu'elle a .8ou£ferts, qui l'empéchede déclarer l'innocence d'Hippolyte , cette scène est inutile! Elle suffirait seule pour justifier l'épisode d' Aricie, qui a essuyé tant de reprocheir, et qu'il est temps d'examiner. En voilà assez sur le rôle de Phèdre : nous avons vu qu'il réunit tout; c'est une de ces productions achevées , uniques dans leur genre, qui sont la gloire des arts et l'effort de l'esprit humain.
n n'en est pas de la tragédie de Phèdre comme de celle d'Iphigénie, où presque tous les rôles sont d'une force à peu près égale, et se balancent les uns les autres; celui de Phèdre éclipse tout, et celaf devait être : mais il n'en est pas moins vrai que les autres personnages sont, à peu de choses près, ce qu'ils doivent être aussi. Je n'ignore pas combien l'amour d'Hippolyte a été censuré depuis le janséniste Arnauld , qui , exceptant la tragédie de Phèdre de la proscription générale où la sévérité de ses principes enveloppait toutes les pièces de théâtre , reconnaissait hautement que cet ouvrage respirait la morale la plus pure, et donnait l'exemple le plus effrayant des malheurs attachés aux penchante illégitimes , mais qui en même temps reprochait à l'auteur d'avoir fait Hippolyte amoureux. On sait la réponse de Racine : Et sans cela qu'auraient dit nos petits-maîtres? Elle prouve l'opinion générale où l'on était alors , que la tragédie ne pouvait jamais se passer d'une intrigue d'amour. Ce préjugé est fortifié par l'exemple de Corneille , qui , plus capable qu'un autre de traiter des sujets où l'amour ne devait pas entrer, lui avait donné dans tous les siens une place presque toujours bien mal ^mplie. Mais fauMl conclure des paroles de Racine que lui-même condamnait l'amour d'Hippolyte. Cet amour est-U en effet un défaut ? Je croirais volontiers que Racine , ne voulant pas disputer contre Arnauld , trouvait plus court de rejeter sur les spectateurs ce qu'il aurait pu justifier. Personne n'est plus convaincu que moi qu'il faut bannir l'amour de tous les sujets où il n'est pas naturellement appelé , et avec lesquels il forme une sorte de disparate. Le sujet de Phèdre est-il de ce genre? L'amour d'Hippolyte a-t-il refroidi la pièce, comme il ne manque jamais d'arriver quand l'amour est mal placé? Je n'ai point remarqué cet effet au théâtre. Il me semble même que la tendresse innocente du sévère Hippolyte pour la jeune Aricie , dernier rejeton d'une race proscrite , offre un contraste agréable avec la passion funeste et iorceoée de Phèdre. Je crois respirer un air plus
SIÈCLE DE LOUIS XIY. — POÉSIE
par lorsque je me tnmve entre loi et son amante. J'aime à l'entendre dire à Thésée :
Hoo, mon père, eeooDor, cfest trop von» leoder, ITa point d*an -diaste amour dédaigné de brûler.
Et après tout, pourquoi serait-ce une vertu dans Hippolyte de n'avoir point les penchants de la nature et de son âge? Ce ne serait qu'une singularité. Rien ne l'oblige à être insensible : ce n'est ni un sage apathique, ni un conquérant féroce , ni un politique ambitieux; en un mot, il n'a rien de ce qui doit exclure l'amour. L'aimera-t-on mieux tel qu'il est dans Euripide et dans Sénèque , qui lui ont donné une dureté orgueilleuse et révoltante? On a vu ses ridicules déclamations dans le poète grec. Dans Fauteur latin, il veut tuer Phèdre; il laKsaisitpar les cheveux et lève le fer sur elle. Il s'exhale en de longues imprécations, et appelle la foudre et les enfers. Estce là le moyen de rendre la vertu aimable en même temps que l'on rend le. vice odieux? Dans Racine , à peine peut-il proférer une parole ; il a presque autant de honte de ce qu'il vient d'entendre, que Phèdre en a de ce qu'elle vient de dire. On voit sur son front la rougeur de l'innocence, comme celle du crime est sur le front de sa belle-mère. Revenu à lui, il s'écrie :
Phèdre !... Mais non, grandidlem ! qa*eD on proflbnd onbU Cet borrihle secret demeore enaevcIL
Ce silence n'est-il pas cent fois plus intéressant que tous les éclats de Tindignation ou les lieux communs de la morale? Il y a des idées sur lesquelles une âme honnête ne saurait s'arrêter. Il cachece secret affreux même à Théramène; il ne le découvre qu'à la seule Aride ; et dans quel moment ? après la cruelle scène du il est si injustement banni par son père. Dans cet état d'oppression si douloureux et si peu mérité , n'a-t-on pas quelque plaisir à lui voir trouver des consolations dans le cœur d'Aricie ? Et quels sentiments Il épanche en son sein ! Tremblante pour sa vie, elle veut l'engager à révéler la vérité; elle lui reproche de ne l'avoir pas fait. Quelle est sa réponse?
Devalft-je , en loi faisant on récit trop sincère ,
D'une indigne rongeur couvrir le firont d*un père?
Tous seule avez percé ce mystère odieux :
Mon coeur pour s*épancber n*a que vous et les dieux.
Je n*ai pu vous eacher, jugez si }e vous aime ,
Tout ce qofl Je voulais me cacher à moi-même.
Mais songez sous quel sceau Je vous Ta! révélé :
Oubliez, s'il se peut , qœ Je vous al parlé.
Madame ; et que Jamais une bouche si pore
Ne s*ouvre pour conter cette horrible aventure.
Sur l'équité des dieux osons nous confier :
Us ont ixùp dtntérèt à me Justifier ;
Et Phèdre, t6t ou tard de son crime ponle.
N'en saurait éviter la Juste Ignominie.
Cert l'unlqœ respect que J'exige de vous ; *
Je permets tout le reste à mon libre courroux :
Sortez de l'esdavage où vous êtes réduite ;
Osai me suivre, oses aceompagDs ma ftaiife; Arrachez-vous d'un lieu funeste et profané, Où la vertu respire un air empoisonné.
Dans Euripide il a la même réserve, il est vrai, et les mêmes égards pour son père; mais il est lié par un serment qu'CEnone, avant de s'expliquer, avait exigé de lui : il montre même du regret de ce serment qui le force au silence. Combien l'Hîppolyte de Racine est plus noble et plus aimable! Il n'est lié que par son cœur : et devant qui ce cœur se serait-il ouvert avec tant d'intérêt, s'il n'avait pas aimé Aricie? c'est devant celle à qui l'on ne cache rien qu'il est beau de n'avoir pas un seul sentiment qui ne soit digne d'admiration ; de n'avoir pas même un mouvement de colère contre un père aveuglé et furieux ; de l'épargner aux dépens de sa propre réputation et au péril de sa vie, à l'instant qu'il nous accable ; et de ne penser qu'au déshonneur de Thésée, et non pas à son injustice.
Aricie, toute sensible qu'elle est à son amour, n'ose suivre un jeune prince quin'est point son époux. Il la rassure :
L'hymen n'est pas toujours entouré de flambeaux. Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux , Des ^nœs de ma race antiques sépultures , Est un temple sacré, formidable aux paijures. Cest là que les mortels n'osent Jurer en vain : Le perfide y reçoit un chAtiment soudain ; Et , craignant d'y trouver la mort Inévitable , Le mensonge n'a point de frein plus redoutable. Là, si vous m'en croyez , d'un amour étemel Hoos irons oonllrmer le serment -solennel. Ifous prendrons à témoin le dieu qu'on y révère; Nous le prtrons tous deux de nous servir de père Des dieux les plus sacrés J'attesterai le nom ; Et la diaste Diane , et l'auguste Junon , Et tous les dieux enfin, témoins de mes tendresses. Garantiront la fol de mes saintes promesses.
Toutes ces circonstances locales ont un air d'antiquité qui sied bien au sujet. C'est dans ce temple que devait j'urer celui qui disait un moment auparavant :
Le Jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur.
Je ne sais pas pourquoi Amauld était si mécontent de cet amour; il me semble que l'austérité la plus rigoureuse n'en pourrait être alarmée.
Je ne dissimulerai pas que la scène d'Aricie, qui ouvre le second acte avec sa confidente, qu'elle entretient de son amour pour Hippolyte , doit produire peu d'effet, après la superbe scène de Phèdre avee Œnone. C'est peut-être le seul inconvénient de cet épisode. Le commentateur relèvpce défaut avee raison ; mais est-il aussi bien fondé à nous dire que la scène dont je viens de rendre compte , entre Hippo* lyte et Aricie, est froide et inuHlef Elle n'est sûre* ment ni l'un ni l'autre; elle contient une action, puisque Hippolyte y résout Aricie à le suivre et à s'unir avec lui ; et Je (aisse à juger s'il j a de la froi-
œURS DE UTTÉRATURE,
deur dans le développement du caractère d'Hippo- 1 également irréprochable. Je ne prétends point que
lyte, tel que nous venons de le voir.
Il porte le même jugement de la scène suivante entre Aricie et Thésée , et avec aussi peu de justice. Il prétend quVWe ne prépare point Thésée à la justyication de son fils. C'est nier l'évidence : il sufGt ici de citer. Voici comme Aricie parle à Thésée :
Et comment soaCtrez-voas qae d'horribles disooars D'une si belle vie osent noircir le cours? Avei-vous de son cœur si peu de connaissance? Discernez-vous si mal le crime et l'innocence? Faut-fl qu'à vos yeux seuls un nuage odieux Dérobe sa vertu qui brille à tous les yeux? Ah ! c'est trop le livrer à des langues perfides. Cessez : repentez-vous de vos vœux homicides. Craignez , seigneur, craignez que le ciel rigoureux Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux. Souvent dans sa colère il reçoit nos vicUmes ; Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.