ARICIE
Prenez garde, seigneur : vos invincibles mains Ont de monstres sans nombre affranchi les humains; Mais tout n'est pas détruit , et vous en laissez vivre Un... Votre flû, seigneur, me défend de poursuivre. Instruite du respect qu'il veut vous conserver, * Je l'affligerais trop si J'osais achever : rhnite sa pudeur, et fuis votre présence , Pour n'être pas forcée à rompre le silence.
Je demande si Ton peut en dire davantage, à moins de dire tout, et si ce n*est pas là préparer la justification d'Hippolyte. Cela est si vrai que Thésée, demeuré seul, commence dès ce moment à sentir des doutes et des craintes. Il veut interroger Œnone ; il ordonne qu*on la fasse venir. Qu'on Juge à présent de l'équité du critique ! Il a tant envie de trouver des inutilités, qu'il reproche à Théramène d*étre inutile. C'est pousser les chicanes un peu loin. Jamais on n'exigea d'un confident qu'il fût nécessaire aux ressorts qui font mouvoir la pièce : c'est même une faute de les placer dans la main de ces personnages subalternes ; ils ne doivent servir en général qu'aux scènes de développement et de confidence , et à raconter les événements. C'est ce que fait Théramène ; il annonce à Hippolyte qu'Athènes a choisi Phèdre pour reine et il apprend à Hiésée la mort de son fils : c'est tout ce qu'il devait finre.
Le même censeur traite un peu durement Hippolyte et Aricie, et répète les critiques qu'on en a faites. J'en ai hasardé l'apologie. Je ne donne point mon avis pour une décision : il y a dans tous les ouvrages des parties qui peuvent être considérées sous plusieurs faces, et que l'on peut, jusqu'à un certain point , condamner ou justifier, selon le point de vue sous lequel on les considère ; tout n'est pas
cet épisode le soit absolument; mais enfin il a produit la jalousie de Phèdre, c'est-à-dire une des plus belles choses qu'il y ait au théâtre. Je demanderai , pour dernier résultat, à ceux qui blâment le plus cet épisode, s'ils voudraient qu'on le retranchât, et avec lui le quatrième acte qui en est la suite. Quoi ! l'on pardonne à Corneille les fautes les plus révoltantes, les plus monstrueuses, parce qu'elles amènent des beautés, et l'on ne pardonnera pas à Racine un épisode qui n'a rien de vicieilx eo luimême, et auquel on ne peut reprocher que d'être d'un moindre effet que le rôle de Phèdre, c'est-àdire d'être au-dessous de ce qu'il est impossible d'égaler 1 C'est un excès de rigueur que je n'ai pas le courage d'imiter; et ce que j'y vois de plus prouvé, c'est qu'on a trop communément deux poids et deux mesures; qu'il y a des écrivains que l'on voudrait toujours justifier, parce qu'ils en ont très-souvent besoin ; et d'autres que l'on voudrait toujours reprendre , parce qu'ils sont très- rarement dans le eas d'être repris.
On a écrit des volumes pour et contre le récit du cinquième acte : je crois qu'on a été trop loin de part et d'autre. On prétend que Théramène, dans le saisissement où il doit être, ne peut pas avoir la force d'entrer dans aucun détail : c'est beaucoup; on oublie qu'il est naturel et même nécessaire que Thésée s'ii^orme du moins des principales circonstances de la mort de son fils , et que Théramène , encore tout plein de ce qu'il a vu, doit satisfaire, autant qu'il est en lui , cette curiosité. Mais je conviens aussi que le récit est trop étendu et trop soigneusement orné: il brille d'un luxe de poésie quelquefois déplacé : plus simple et plus court, il eût été conforme aux règles du théâtre. Tel qu'il est, c'est un des plus beaux morceaux de poésie descriptive qui soient dans notre langue. C'est la seule fois de sa vie que Racine s'est permis d'être plus poète qu'il ne fallait, et d'une faute il a £dt un chef-d'œuvre : on ne doit pas craindre trop que cet exemple soit contagieux.
Enfin, le rôle de Thésée n'a pas été non plus à l'abri de la critique ; on l'a taxé de trop de crédulité et de précipitation. Je crois que, si quelque chose peut fonder ce reproche, c'est la nAanière admirable dont le poète fait parler Hippolyte à son père pour sa justification. Il a surpassé Euripide en l'imitant dans cette scène , dont je ne rapporterai rien pour ne pas trop multiplier les citations. Il est sûr que tout ce que dit Hippolyte porte un caractère de vérité qui semblerait devoir faire plus d'impression sur Thésée, et l'empêcher de prononcer si prompte-
SIÈCLE DE LOUiS XIV. — POÉSIE.
m«Dt ses fatales imprécations. Mais, d'un autre côté, le poëtepeut se justifier en disant que Thésée est dans le premier transport de sa colère; que le trouble de la reine en l'abordant, ses paroles équivoques, le rapport d'QEnohe, Tépée d'Hippolyte demeurée entre les mains de Phèdre, doivent fidre sur lui d'autant plus d'impression , que, pour ne pas croire tant d'indices , il faut qu'il suppose un crime beaucoup plus atroce encore que celui qu'on lui dénonce; et cette dernière raison est si forte , que je n'y connais point de réplique. Ajoutez que cette crédulité de Thésée est consacrée par les traditions mythologiques , qui nous sont si familières , et il se trouvera que, si Thésée nous paraît trop crédule,, c'est qu'au fond nous sommes très-fâchés qu'il le soit; et c'est précisément ce que veut de nous le poète tragique.
U résulte de toute cette analyse une dernière observation , qui fait également honneur à l'esprit de Racine et au cœur humain. Ce grand homme avait pris sur lui d'inspirer plus de pitié pour Phèdre coupable que pour Hippolyte innocent, et 11 en est venu à bout. Pourquoi? En voici , je crois , les raisons. Cest que Phèdre est à plaindre pendant toute la pièce, par sa passion, ses remords et ses combats, et qu'Hippolyte n'est à plaindre que par sa mort. Jusque-là l'on voit et l'on sent que , tout calomnié, tout proscrit qu'il est par son père, il a pour lui le témoignage de sa conscience et l'amour d'Aricie. Phèdre au contraire est malheureuse par son cœur, malheureuse par son crime , et par conséquent malheureuse sans consolation et sans remède ; en sorte qu'il n'y a personne qui , dans le fond de son âme, ne préférât le sort d'Hippolyte au sien , et d'autant plus que l'un paraît toujours calme, et l'autre toujours tourmentée. C'est un tableau des malheurs du crime et de ceux de la vertu , et le peintre a mis au bas : Choisissez.
APPENincB A LA SECHON VU. — Phèdre de PradoD.
Depuis dix ans les immortelles tragédies de Racine se succédaient presque d'année en année. U en passa douze dans une entière inaction depuft l'époque de Phèdre : on sait que ce fut celle de l'injustice. On répète sans cesse aux h^^mmes qu'il faut avoir le courage de la mépriser : cet avis est fort bon , mais ce courage est fort difficile. Racine était sensible; il avait cette juste fierté de l'homme supérieur, qui ne peut supporter une concurrence indigne : le déchaînement de ses ennemis et le triomphe de Pradon blessèrent son âme. La mienne répugne à retracer les basses manœuvres que la haine employa contre lui : ce tableau est odieux et dégoûtant , et d'ailleurs les £ûts sont trop connus. Il suffit de nous rappeler
que Racine, à l'âge de trente-huit ans , s^ai^réta an milieu de sa carrière , et condamna son génie au si* lence au moment ou il était dans la plus grande force : c'est une obligation que nons avons à l'envie et à Pradon. Il y a longtemps que cet auteur n'est connu que par les traits plaisants que son nom a fournis au satirique français, et Ton rappelle sour vent parmi les scandales littéraires le triomphe passager de sa Phèdre : c'est la seule raison qui fasse citer ce plat ouvrage plus souvent que tant d'autres qui reposent dans un entier oubli. Voltaire s'est amusé à faire un rapprochement de la déclaration d'amour d'Hippolyte dans les deux pièces ; et comme tout le monde a lu Voltaire , les vers de Pradon sont aussi célèbres par leur ridicule que ceux de Racine par leur beauté. Je n'en aurais donc point parié si je n'avais lu dans le Dictionnaire historique , dont j'ai déjà cité plus d'un passage to^^ut aussi curieux, que powr avoir une Phèdre parfaite , U Juut leplan de Pradon et les vers de Radfie, et si je ne m'étais souvenu d'avoir entendu répéter plusieurs fois le même jugement, car il £aut bien se persuader que tout ce qu'on écrit de plus absurde trouve des approbateurs et des échos. D'ailleurs il parait piquant de donner à un auteur méprisé un avantage sur un grand homme; et bien des gens ne sont pas fâchés de dire , parce qu'ils l'ont lu : Ce rimailleur avait pourtant fait un meilleur plan q^e Racine. Ce n'est pas que ceux qui parlent ainsi aient lu la Phèdre de Pradon : ils redisent ce qu'ils ont entendu dire. Moi, je l'ai lue, et même avec plaisir, car elle m'a fort diverti; et je puis affirmer en sdreté de conscience que le plan est de la même force que les vers. J'ai cru qu'il n'y aurait pas d'inconvénient à en dire un mot : c'est une espèce d'intermède assez gai à placer au milieu des tragédies de Racine. Mous avons assez admiré ; il nous est bien permis de rire un moment; et, comme dit Horace , TXmt en rjant, rien n'empêche de dire la vérité ^
Mais auparavant, je crois devoir répondre sérieusement à des personnes très-éclairées , qui ont paru ne pas approuver que quelquefois je réfutasse, en passant, des opinions qui ne leur semblaient pas mériter d'être combattues : sur quoi je prendrai la liberté de leur faire quelques obsB*vations. D'abord, dans les matières de goût, il y a tant de diverses choses à considérer, qu'il n'est point du tout étonnant que sur plusieurs points il y ait diversité d'avis , même parmi les gens d'esprit. Ce principe est général , et prouvé par des exemples sans nombre. De plus, cette diversité d'opinions doit augmenter
Quidvefoli'
Ridentem dic^re verum
dans un teippt où le paradoxe est la ressource vulgaire des esprits médiocres , et même quelquefois l'ambition mal entendue de ceux qui ne le sont pas. Ajoutez à ces causes d'erreur celle qui n'est pas moins commune, la mauvaise foi et la passion qui s'efforcent d'accréditer de fausses idées, soit pour rabaisserceux qui ontdes talents, soit pourfavoriser ceux qui n'en ont pas. En voilà assez pour établir le combat étemel du mensonge contre la vérité , et de la déraison contre le bon sens. Sans doute les honnêtes gens et les bons esprits sont inaccessibles à la contagion, et sans cela tout serait perdu. Mais ils auraient tort de se persuader que ce qui leur est démontré l'est également pour tout le monde. Il n'est donc pas inutile de combattre ceux qui veulent tromper, et d'éclairer ceux qui se trompent. Mais la nature de ce combat doit être différente selon les choses et les personnes. Ge qui est visiblement absurde n'a besoin que d'être exposé au ridicule : e'est un amusement. Ge qui est spécieux doit être discuté : c'est une instruction. Quand j'ai défendu le dialogue de Racine, dans la scène entre Agamemnoo, Glytemnestreetlphigénie, j'ai cru devoir raisonner. yeot*on savoir à qui j'avais afEadre? A la Motte, dont l'opinion sur cet article est assez connue; à Thomas, qui, pour motiver lui-même sa critique, avait été jusqu'à refaire en prose la scène de Racine, tel qu'il la concevait. Dira-t-on que je répondais à des sots?
Enfin (et cette considération est la plus essentifJle) rien ne met la vérité dans un plus grand jour que la contrariété des opinions : elle force à considérer les objets sous toutes leurs foces, et par conséquent à les bien connaître. C'est un principe dangereux de trop mépriser Ferreur; elle a toujours assez de crédit, et ce n'est jamais que sur s^ mines que s'établit la vérité. Je Viens à la Phèdre de Pradon.
Il suppose d'abord que Phèdre n'est point encore la femme de Thésée : elle ne lui est engagée que par des promesses réciproques. Mais Thésée , en partant avec Pirithoûs pour une entreprise dont il a fait un secret , a laissé Phèdre dans Trézène avec le pouvoir et le titre de reine. Hippolyte s'est déjà aperçu qu'il en était aimé; il aime Aricie, et c'est pour lui une double raison de s'éloigner. C'est ce qu'on apprend dans l'exposition, qui se fait, comme dans Racine, entre Hippolyte et un confid^snt. Cette conformité, qui n'est pas la seule , et le choix de ce même épisode d' Aricie, font présumer que Pradon avait eu quelque connaissance de l'autre Phèdre, qui était achevée et avait été lue dans plusieurs sociétés avant qu'il eût commencé la sienne. On sait que ce fiurent
les ennemis de Racine qui engagèrent Pradon à lutter contre loi en traitant le même sujet, et qui lui ^promirent une puissante protection. Sa tragédie de PyramCy quoique très-mauvaise, avait eu beaucoup de succès, et l'envie cherchait partout des concurrents à celui qui était si loin d'avoir des égaux. Nous la verrons suivre la même marche contre Voltaire : les passions humaines sont les mêmes dans tous les temps.
On conçoit aisément que Pradon crat rendre sa Phèdre plus intéressante en la rendant moins coupable; le contraire était une idée trop forte pour lui : il l'a donc faite infidèle, et non pas adultère. Il lui donne Aricie pour confidente de son amour, comme Atalide l'est de Roxane : autre imitation de Racine. Rien n'est plus ordinaire aux mauvais écrivains que de piller ceux qu'ils dénigrent ; mais heureusement ils ne réussissent pas mieux à Tun qu'à l'autre. Pradon n'a pas manqué de mettre dans la bouche de sa Phèdre une critique de celle de Racine. Elle s'applaudit de n'être point l'épouse de Thésée.
Les dieux D*allament point de feax lUéglttmes : Us seraieot crtmliiels eo inspirant les crimes ; Et lorsque leur courroux a versé dans mon sdn Cette Samme fatale et ce trouble intestin, Ds ont swTé ma gloire, et leur courroux ftinesto ne sait point aux mortels Inspirer on Inceste ; Bt mon àme est mal propre à soutenir rhorreur De ce crime, V objet de îeur Juste fureur.
Pradon, qui a voulu faire ici le philosophe, connaissait apparemment la mythologie aussi peu que la chronologie. Il aurait su que, dans une pièce de théâtre, les persoimages doivent se conformer aux idées reçues, et que celle qu'il combat ici était généralement admise dans le polythéisme , qui mettait également sur le compte des dieux et les égare- ^ments des hommes et leurs vertus. Mais il faut entendre Phèdre parler de son amour.
PBÈMIB.
Aride , 0 est temps de vous tirer d*erreur. Je vous aime; apprenei le secret de mon ccBor : Et les soupirs de Phèdre , et le feu qui Tagite , Hé vont point à Tlwsée , et cherelient Hippolyte.
A.UX ordres du dcsttn Je dois m'abandonaor.
Hippolyte dans peu se verra couronner :
rai préparé Tesprlt^du peuple de Trésène
A le déclarer roi comme U me nomm* leine.
De la mort de Thésée on va semer le bruit.
Et pour ce grand dessein J'ai si bien tout conduit ,
Qu*il faudra qu'Hlppolyte, à mes vosuz moins contrali»^
Reçoive celte main destinée à son pire; '
Et que , sll veut régner, le trône étant à mol »
Il ne puisse y monter qu'en recevant ma foi.
Quoi ! de ce grand prqîet Aride est furpriiel
ABICIB.
Madame , Je fïémis d'une telle entreprise , Et Je tremble pour vous... enân pour votre ioiour. Justes dieux, si Thésée aVançait «on ratovl Que fortoft-vous , madame?
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
PÉfelIRB.
Ah 1 ma dière Aricto,' 11 «t mIDe dkenUni pour Bortir de la vie. MablnoQ frère dans pea viendra me Beooorir* Et rattends one armée avant que de mourir. Je lali queUe amilié pour mol TOUS intéreBse : UBiHoufr-nous eniemble , et plaignons ma faiblesse, raime, Je brûle....
Comme elle aime, o^tte Phèdre I comme elle MUe! comme elle est à plaindre! comme tous ses petits arrangements sont intéressants! Au reste, c'est une très-bonne femme, qui veut que tout le monde soit content. Elle dit à sa chère Aride :
Palme mppolyte , aimes Deuoàlk» mon frère : Son cœur bHUe pour vous d^une flamme sincère.
liais Aride de son o6té brûle pour Hippolyte, qui hrûle ausri pour die; et tous ces amours ressemblent au style de tant d'écrivains, qui , selon Texpression aujourd'hui si fort à la mode, brûlent le pqpier et glacent le lecteur. Hippolyte déclare à la princesse qu'il veut quitter Trézène :
Eh quoi I vous n*aveE rien qui vous retienne Id? Thésée est loin de nous ; vous nous quittez aussi 1 Sans trouble, sans cha^n , vous sortes d'une vUle Où.... Que ron est heureux d'être né si tranquiUe !
n faut convenir que cet où fait une réticence
bien heureuse. Hippolyte lui apprend qu'il n'est pas si tranquaU qu'on se l'imagine, et feit cette belle dédaration que Voltaire a dtée. La réponse d'Aride est encore au^essus : '
Seigneur, je vous écoute et ne sais que répondre ; Cet aveu surprenant ne sert qu'à me confondre. Comme il est Imprévu , je tremble qtte mon cœur Ne tombe un peu trop tôt dans une douce erreur. Mais puisque vous partez, je ne dois plus me taire i Je souhaite, seigneur, que vous soyez sincère. . Peut^tiej'cB dis trop; et d^àje rougis. Et de ce que J'écoute, et de ce que je dis. Ce départ cependant m'arrache un aveu tendre Que & longtemps encor vous ne deviez entendre.
Si la princesse est un peu faible, on ne l'accusera pas du moins d'ignorer ce qu'une fille bien née ^oit savoir, qu'U est de la bienséance de faire attendre m aveu tendre pendant un certain temps. Mais le départ et l'aveu d'Hippolyte l'ont troublée.
Je ne sais dans'quel trouble un tel aveu me jette ; Mais enfin, loin de vous, je vais être inquiète, Et si vous consultiez id mes sentiments , Vous pourrie* bien , seigneur, ne partir de Icogtempe.
Voilà ce qui s'appelle une petite dédaration bien délicatement tournée; et l'on pourrait dire, comme dans le Misanthrope :
La dmta en est jolie , amoufeuse , admirable.
Arrive Phèdre, qui fait au prince les mêmes reproehes de ce qu'il veut s'en aller. Il répond qu'étant fils de Thésée il veut être un héros oomme lui , et ▼ivre pour la glohre. Mais Phèdre prétend qu'il doit
vivre pour l'amour : die lui en fidt on portrait fort touchant :
Tout aime cependant, et ramour est si doux! La nature, en naissant, le fait naitreavec nous.
Un S(^e, un barbare aime; et le seul Hlppdyte Est plus Aer mille fois qu'un barbare et qu'un Scythe.
Elle conjure Aride de s'unir à die pour retenir le prince.
Ah! princesse ! parles, joignez-vous à mes larmes.
Et Aricîe répond fièrement :
Madame, pour un «sur la gloire a bien des chames.
Ce qui n'empêche pas qu'Hippolyte, qui n'a pas si grande envie de partir, ne finisse par consentir a demeurer; et l'on se doute bien pourquoi : il en est liB-même étonné.
Que ma gloire jalouse en demeure Interdite ! Mais , hélas ! je ne suis ni barbare ni Scythe. A.dieu,madaixne.
Ce sont pourtant ces énormes platitudes qui furent applaudies pendant seize représentations , tandis que l'ouvrage de Racine était sifflé et abandonné ! On annonce à Phèdre le retour de Thésée. EUe commence à se faire qudques reproches; mais dfe trouve bientôt des raisons pour se justifier à ses propres yeux : elle n'aime que les vertus d'Hippolyte; témoin cette apostrophe pathétique à Thésée :
Héfus que malgré mol Je quille et je trahis !, Mais , hélas ! ne t'en prends qu'aux, vertus de ton fils. Pourquoi fas-tu fait naître avec tant de mérite? Pourquoi te trouves^tu le pète d'Hippolyte?
On sent qu'il n*y a rien à répondre , et que ce n'est pas la faute de Phèdre si Thésée se trouve le père d'Hippolyte.
Il se trouve aussi que dans le même moment elle s'aperçoit, aux discours d'Aride, que cette princesse eat sa rivale. Elle la menace de toute sa vengeance : elle est au désespoir.
Le retour de Thésée et m'étonne et m'accable :
Je suis dans un état affrtux, épouvantûbU;
Je vous aime. Aride, et ma tendre amitié, ^ •
Ma rage , mon amour, doit vous faire pitié.
Des hommes et des dieux j'éprouve U colère :
yous,Thteée, Hippolyte, et tout me déeespèw-
Thésée paraît, et veut presser son mariage avec elle. Elle le conjure de difitérer. Sur cela il lui confie qu'il a toutes sortes de raisons de ne pas perdre de temps , parce qu'un orade le menace d'un rival. Voici cet orade , qui est dans le style des contes de fées :
Tu seras, à ton lelour.
Malheureux amant et père, Piiliqa*uiie main qui t'est dbèn r eidèvera rat4«^ de ton «mour.
fl erdnt d'autant plus cette main qui lui est chère, que, dans la conversatk» qu'il vient d'avoir avec
son fils, il Ta trouvé fort différent de ce qu'il Tavait laissé : il Ta vu soupirer. Phèdre repousse ce soupçon , mais de manière à le confirmer. Thésée ne doute plus qu'Hippolyte ne soit amoureux de Phèdre; et pour s'en assurer mieux, il charge la reine de proposer au prince la main d'Aricie , ce qui pourrait former une situation théâtrale , s'il eût été possible de s'intéresser un moment à l'amour de cette Phèdre. Mais ici ce n'est qu'un artifice usé, qu'on retrouve dans plusieurs pièces du temps tout aussi mauvaises. Ce n'est pas assez d'amener une situation; il faut la fonder et la préparer de manière à produire de l'effet.
Phèdre rend compte au prince du dessein de son père, et par là lui arrache l'aveu de sa passion pour Aricie : imitation de la scène de Mithridate avec Monime. Celle de Phèdre est conduite de même ; c'est une maladroite copie d'un excellent original. La refne éclate en reproches , et ppend ce moment pour lui déclarer Tamour qu'elle a pour lui. Cepten^ puisqu'il est question de plan, est^il tolérable? Quand la Phèdre de Racine se laisse emporter à une déclaration, du moins elle se croit libre, elle croit Thésée mort : ici , c'est sous les yeux de Thésée , et à l'instant d'un retour qui devait la faire rentrer en elle-même! Il faut bien se garder de prendre à la lettre ce qu'on prétend que Racine disait : Toute la différence qu'U y a entre Pradon et moi , c'est que je sais écrire. C'était une manière de faire sentir de quelle importance est le style dans les ouvrages dM- ' magination.-Il est bien vrai qu'il y a des pensées communes à l'homme médiocre et à l'écrivain supérieur; mais quand on examine les écrits de l'un et de l'autre, on voit que leurs conceptions sont aussi différentes que leurs facultés : et en général ceux qui écrivent mal ne pensent pas mieux qu'ils ne s'expriment.
Phèdre annonce à Hippolyte que, s'il consent à l'hymen d'Aricie , elle la fera périr. Le prince effrayé se refuse aux ordres de son père, qui demeure persuadé plus que jamais que l'amour de son fils pour Phèdre est la cause de ce refus. Dans un autre sujet, il y aurait une sorte d'adresse dans cette combinaison; mais ce qui la rend ici très-mauvaise, c'est que toute cette intrigue porte sur un fondement vicieux , sur la conduite effrontée de Phèdre , qui , telle que l'auteur la représente , n'a ni excuse iti intérêt. On voit que ce caractère et ce sujet étaient trop au-dessus de la faiblesse de Pradon. Il y a des sujets dont l'homme le plus médiocre peut se tirer; il y en a qu'un mattre seul peut manier, et Phèdre est de ce nombre. Thésée irrité se résout à bannir Hippolyte. Il dit à son confident :
Je prévois donc , Arcas , ((u*U faudra me défoin D'un rival insolent et d*iin fils téméraire. Je ne réponds de rien , sMl parait à mes yeax , Et Je veux poar Jamais le bannir de ces Ueox.
Pradonfait parler la natureaussi bien que l'amour. Phèdre ne peut supporter Téloignement d'Hippolyte, et encore moins qu'il épouse Aricie. Toujours obstinée dans ses projets, elle veut perdre cette princesse.
Je me sois assurée en secret d'Aricie : Un ordre de ma part lui peut 6ter la vie. rai remis ma rivale en de fidèles mains.
Et tout cela se passe à côté de Thésée! Quel rôle il joue pendant toute cette pièce ! et quel oubli de toutes les bienséances ! Hippolyte inquiet de ne point voir Aricie, qui est disparue tout à coup, vient la demander à Phèdre, mais d'un ton digne du reste de la pièce.
Ajpprenei-moi de grâce où peut être Aride : Je la cherche partout, et ne la trouve pas. Bfadame, tirez-moi d'un cruel embarras.
Vous savez Tintérét de Tamour qui me presse : Il faut, sans balancer, me rendre ma princesse.
Voici encore une nouvelle imitation de Racine. On se rappelle ce que dit Roxane à Bajazet, en parlant d'Atalide :
Ma rivale est Ici : suis-moi sans différer. Dans les mains des muets viens la voir expirer.
Phèdre dit précisément la même chose :
Je vais faire expirer ma rivale a tes yeux.
Mais ce qui convient à Roxane est.bien dégoûtant dans Phèdre. Le prince se jette à ses pieds, et Thésée ne manque pas de l'y surprendre : situation que les circonstances rendent vraiment comique. Hippolyte sort sans accuser Phèdre. Alors Thésée s'adresse à Neptune, et prononce les mêmes imprécations que dans Racine. La reine, touchée de la réserve et du silence d'Hippolyte, délivre Aricie au commencement du cinquième acte; mais, pour finir son rôle aussi décemment qu'elle l'a commencéf dès qu'elle apprend qu'Hippolyte est sorti, elle court après lui , et il faut avouer qu'elle ne pouvait pas faire moins. On vient annoncer à Thésée que la reine est montée sur le char, et qu'elle a suivi Hippolyte.
Agnès et le corps mort s*en sont allés ensemble.
On peut juger du ridicule d'une pareille situation et de la contenance que peut faire le pauvre Thésée. C'est là le plan qu'on voudrait que Racine eût suivi. Le récit est le même pour le fond que celui de Racine, si ce n'est qu'on n'a pas reproché à Pradon d'y avoir mis ^op de poésie. Phèdre s'est tuée auprès d'Hippolyte : Aricie veut en faire autant , mais
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Thésée ordonne qu'on Fen empêche. Cette helle production fit courir tout Paris pendant six semaines : au bout d'un an , les comédiens voulurent la reprendre , mais la mode en était passée. La pièce fut abandonnée, et depuis on ne Ta pas revue; mais en revanche , on en a vu et revu beaucoup d'autres qui ne valaient pas mieux.
SECTION vnt. •— Esther.
Le temps, qui fait justice, mit bientôt la Phèdre de Racine à sa place : mais son parti était pris de renoncer au théâtre; et même, douze ans après, il ne crut pas y revenir, quand il fit , pour madame de Maintenon et pour Saint-Cyr, Esther et Mhalie; car Esther, malgré le grand succès qu'elle eut à Salnt-Cyr, ne parut jamais sur la scène, du vivant de l'auteur; et lorsqu'il imprima JthaUe, il fit insérer dans le privilège une défense expresse aux comédiens de la jouer. Toutes deux ne furent représentées qu'après sa mort, et eurent alors un sort bien différent de celui qu'elles avaient eu au moment de leur naissance. Tout semble nous avertir de ne pas précipiter nos jugements, et rien ne peut nous eu corriger.
Depuis que les représentations de 1721 eurent fait connaître tous les défauts du plan d' Esther, on s'étonna delà vogue qu'elle avait euedans sa nouveauté, et c'est pourtant la chose du monde la plus facile à concevoir. Il faut voir chaque chose à sa place ; et si le théâtre n'était pas celle é' Esther, il faut avouer qu'elle parut à Saint-Cyr dans le cadre le plus favorable. Qu'on se représente déjeunes personnes, des pensionnairesque leur âge, leur voix, leur figure, leur inexpérience même rendaient intéressantes, exécutant dans un couvent une pièce tirée de l'Écriture sainte, récitant des vers pleins d'une onction religieuse , pleins de douceur et d'harmonie , qui semblaient rappeler leur propre histoire et celle de leur fondatrice ; qui la peignaient des couleurs les plus touchantes, sous les yeux d'un monarque qui l'adorait, et d'une cour qui était à ses pieds ; qui offraient, . à tous moments, les allusions les plus piquantes à la flatterie ou à la malignité; et l'on concevra que cette réunion de circonstances, dans un spectacle qui , par lui-même , n'appelait pas la sévérité , devait être la chose du monde la plus séduisante, et qu'il n'était pas étonnant que la phrase à la mode, celle qu'on répétait sans cesse , et que nous retrouverons dans les lettres et les mémoires du temps , fût celleci de madame de Sévigné : Racine a bien de CespriL Madame de Sévigné en avait aussi beaucoup ( car il y en a de bien des sortes ) , mais elle n'avait pas celui de cacher son faible pour la cour et pour
tout ce qui tenait à la cour. Il perce à toutes les pages ; et le ravissement où elle est d'avoir vu Esther à Saint-Cyr, faveur alors excessivement briguée et devenue une distinction , parait avoir influé un peu sur le jugement qu'elle en porte. Si l'on veut prendre, en > passant, une idée des changements qui arrivent d'un siècle à l'autre, il n'y a qu'à faire atention à une de ces expressions employées sans dessein, et qui sufisent à peindre l'époque où l'on écrit : « Huit jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré ce spectacle de leur présence. » Cela est un peu fort : voici le revers de la médaille. I9ou8 avons vu il y a deux ans, et moi, j'ai vu de mes yeux, à la représentation d'une pièce qui avait paru contre-révofutUmnaire , parce qu'on y disait que des accusateurs ne pouvaient pas être juges ( c'était dans le temps du procès des vingt-deux); j'ai vu quatre jacobins, appelés officiellement, et si^eant graiis au premier banc du balcon avec toute la dignité que des ^a<ro6ii» pouvaient avoir, pour juger si les corrections que l'auteur et les acteurs avaient promises aux jacobins étaient suffisantes pour permettre que l'on continuât de représenter la pièce; et le lendemain , les journaux annoncèrent que les commissaires ^acoMiw avaient été contents de la docilité de l'auteur, et des changements qu'il avait faits.
L'établissement de Saint-Cyr, le choix des jeunes élèves qui remplissaient cette maison, le vif intérêt qu'y prenait madame de Maintenon, les soins qu'elle y donnait, les retraites fréquentes qu'elle y faisait, tous ces rapports pouvaient-ils manquer de se présenter à l'esprit lorsqu'on entendait ces vers de la première scène ?
Cependant mon amour pour notre nation
A. rempU ce palais de filles de Sion ,
Jeunes et tendres fleurs , par ie sort agitées.
Sous on ciel étranger comme moi transplantées.
Dans on lieu séparé de profanes témoins.
Je mets à les former mon étude et mes soins ;
Et c'est là que , ftiyant Torgneil du diadème ,
Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même,
A.UX pieds de rËternelJe viens m*humUier,
Et goûter le plaisir de me faire oubUer.
Cepersonnaged'Ësther paraissait tellement adapté à la favorite , que trois ans après , Despréaux renouvela ce même parallèle :
Ten sais une chérie et du monde et de Dieu , Humble dans les grandeurs , sage dans la fortune, , Qui gémit comme Esther de sa gloire importune , ' Que le vice lui-même est contraint d*eBtimer, Et que , sur ce tableau , d*abord tu vas nommer.
Le caractère de madame de Montespan , le long attachement de Louis XIV pour elle, les efforts qu'il avait faits sur lui pour s'en séparer, pouvaient*
COURS DB LITTÉRATURE
ils échapper au aottireair de toute b oour, deTant qui Esther disait :
Pratétre on r A «mtf U fuMoae diigrftee De ralUÀre Y asOii doot J*oocape la place , Lorsque le roi , contre die enflammé de dépit , La chassa de son trône, ainsi qne de son lit Biais U ne pat sitôt eu bannir la pensée : Yastbi régna longtemps dans son Ame offensée
On sait assez avee quel plaisir malin Ton retrouvait LouTois dans Aman. La proscription des Juifis rappelait , dit-on , la réTocation de l'édit de Nantes. .Mais cette allusion ne fut certainement pas celle qui marqua le plus : il s'en fallait de beaucoup que Ton vit alors cette proscription du même œil dont on Ta vue depuis; et l'adulation et le fanatisme (c'était iMen alors le Êinatisme, et je parle la langue du bon sens, et non pas la langue révolutionnaire) célébraient comme un triomphe cette fatale erreur de Louis XIV, qu'il faut bien appeler ainsi puisqu'il fut trompé, mais qui, en elle-même, est aux yeux de la politique et de l'humanité une grande faute qui a eu de longues et funestes suites.
Les dé&uts du plan d*Estker sont connus et avpués : le phis grand de tous est le manque d'intérêt. Il ne peut y en avoir d'aucune espèce. Esther et Mardochée ne sont nullement en danger, malgré la proscription dos Juift ; car assurément Assuérus, qui aime sa femme, ne la fera pas mourir parce qu'elle est Juive, ni Mardochée, qui lui a sauvé la vie, et qui est comUé,' par son ordre, des plus grands honneurs. Il ne s'agit donc que du peuple juif; mais on 6ait que le dahger d'un peuple ne peut pas seul faire la base d'un intérêt dramatique, parce qu'on ne s'attache pas à une nation comme à un individu : il faut , dans ce cas, lier au sort de cette nation celui de quelques personnages intéressants par leur situation ; et l'on voit que celle d'Esther et de Mardochée n'a rien qui fosse craindre pour eux. Les caractères ne sont pas moins répréhensibles, si l'on excepte celui d'Esther, qui est d'un bout à l'autre ce qu'elle doit être, et dont le .rôle est fort beau. Zarès, femme d'Aman, est entièrement inutile, et ne tient en rien à la pièce : c'est lin remplissage. Mardochée n'est guère plus nécessaire. Assuérus n'est pas excusable : c'est un fantôme de roi, un despote insensé, qui proscrit tout un peuple sans le plus léger examen , et en abandonne la dépouille au ministre qui en a proposé la destruction. La haine d'Aman a des motifs trop petits , et l'on ùe peut concevoir que le maître d'un grand empire soit malheureux parce qu'un homme du peuple ne s'est pas prosterné devant kd comme les autres, et qu'il aille jusqu'à dire :
Mtedoehée, anli su porfei du palaii ,
Dans oe 00301 malheuraiz enfonce mUle traita, Et toute ma grandeur me devient insipide , Tandis qoe ce soleU éclaire ce perjlde.
Mardochée n'est point perfide; et si ce Juif fait une pareille impression sur Aman , il faut qu'Aman soit fou. On prétend que ces petitesses de l'orgueil sont dans la nature : il se peut qu'elles aillent jusque-là ; mais alors elles ne doivent pas faire le fondement d'une action et d'un caractère : il est trop difficile de s'y prêter. Je sais que Racine a trouvé le moyen de If» revêtir des couleurs les plus imposantes. Aman, quand il avoue que c'est Mardochée qui attire sûr les Juifs l'arrêt qui les condanme, ajoute :
Il faut des châtiments dont INinivan frémisse ; Qo^on tremble en comparant Toffense et le suppUee; Que les peuples enUers dans le sang soient noyés. le veux qu'on dise un Jour aux siècles effirayéi : n Alt des Juifi, U fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvraient la hot : Un seul osa d*Aman attirer le courroux ; A.ussilôt de la terre ils disparurent tous.
Padmire de si beaux vers. Mais si Aman était un grand personnage, un homme extraordinaire, qu'il eût reçu une offense grave, je pourrais entrer jusqu'à un certain point dans ses ressentiments, et alors son rôle serait théâtral : tel qu'il est, je ne vois en lui , malgré tout l'art du poète , que l'orgueil extravagant et féroce d'un favori enivré de sa fortune , qui veut exterminer une nation parce qu'un homme ne l'a pas salué.
La vraisemblance est aussi trop blessée. Après la scène où Esther l'a dénoncé au roi comme un calomniateur et un assassin, lorsqu'il a vu toute l'impression que faisaient les discours de la reine sur Assuérus; et tout le pouvoir qu'elle avait sur lui , lorsque la connaissance qu'il a du caractère de ce prince doit lui faire voir qu'il est perdu, il ofiGre son crédit à Esther en faveur des Juift.
Princesse , en leur ftiveur employés mon crédit Le roi , Yous le voyez , flotte encore interdit : Je sais par quels ressorts on le pousse, on rarréto; Et fais comme il me plaît le calme et la tempéle. Parlez....
Il est trop maladroit de supposer qo'Esther «dt assez avenue pour croire que ce soit encore lui qui puisse/aire le calme et la tempéle, ni qu'elle puisse le ménager après avoir éclaté à ce point contre lui. Elle rejette ses ofi&es avec dédain; alors il se jette à ses pieds et lui demande la vie. Cette bassesse le rend vil, après que sa confiance l'a rendu ridicule.
Il ne font pas s'étonner qu'un drame qui n'a rien de théâtral n'ait eu aucun succès au théâtre , lorsqu'il y parut dépouillé de tous les accessoires qui en avaient fiiit la fortune. Mais si l'on ne savait de
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
guoi Aacîne était capable, on serait surpris de lire i avec tant de plaisir, ooniiie ooTrage de poésie, ee qui est si défectueux comme ou?rage dramatique. Le style &Esther est enchanteur : c*est là que Racine commence à tirer de FÉcriture sainte le même parti qu'il avait tiré des poètes grecs. Il s'était pénétré de l'esprit des livres saints, et en fondit la substance dans Esther et dans AthaUe. L'usage qu'il en fit frappe d'autant plus les connaisseurs, que transporter dans notre poésie les beautés de la Bihk et des prophètes était tout autrement difficile que de s'approprier celles d'Homère et d'Euripide. Il fallait un goût aussi sûr que le sien, et une éloeution aussi flexible, pour que ces beautés qu'il apportait dans notre langue n'y parussent pas trop étrangères. Combien, au contraire, elles y paraissent naturellea|! Élise, parente d'Esther et compagne de son enfance, lui raconte, dans la première scène, comment elle est venue la trouver à la cour do roî de P^rse.
▲a brait de Yotra mort, Jostentent éplorée, Da rote des hinnalat je vivais tépaiée, Et de mes tristes Joars ii*attendaU que la fin , Qaand toat à coup , madame , an prophète dMh :
Cest plébrer trop longtemps ane mort qal f abuse ; « Lève^toi , m Vt-U dit , prends ton chemin vers Soze. « Là tu verras dTsther la pompe et les honnouis, « Et sar le trâne assis le s^jet de tes pleurs. « Rassure, i^outa-t-il, tes tribus alaimées : « Slon , le Jour approche où le Dieu des armées « Ta 4e son bras puissant faire éclater Tappul , « Et le cri de son peuple est monté Jusqu*à lui. Il dit : et moi de Joie et d*horreur pénétrée , Je cours. De ce palais f ai su trouver l'entrée. O spectade! ô triomphe admirable à mes yeoi ! Digne en effet du bras qui sauva nos aïeux ! Le lier Assuérus couronne sa captive , Et le Persan superbe est aux^pieds d*une Juive.
On croit entendre le langage des prophètes , et c'est une confidente qui parle ; et le ton , tout élevé qu'il est, paraît naturel. C'est qu'une illusion soutenue vous transporte au lieu de la scène , qu'il n'y a pas un mot qui sorte de l'unité de ton et qui en rappelle un autre. Le vrai poète est de tous les pays : Racine est Grec avec Andromaque et Iphigénie, Romain avec Burrhus et Agrippine, Turc avec Roxane et Acomat , Juif avec Esther et Athalie.
Quel coloris et quel intérêt dans le tableau que trace Esther, d'après l'Écriture , de ce concours des plus belles femmes de l'Asie, parmi lesquelles Assuérus devait choisir une épouse!
De rinde à raeUespont ses esclaves eoararent ; Les tilles de l*£gypte à Suze comparurent; GcHes même du Parthe et du Scythe indompté T briguèrent le sceptre offert à la beauté. On m*élevalt alors, soUtaire ^ caehée, Sous les yeux vlgBants du saga Mardochée. Tu sais combien Je dois à ses heureux secourt La mort nl'cvatt ravi les auteurs de mes Jours; Vais lut , voyant en anlla filte de MB frère ,
Bfe tint lien, èher ËUse, et de père et de mère. Du triste état des Jnlfi Joar et nuit agité, n me tira du sein de mon obscurité; Et sur mes faibles mains fondant leur déUvranee, B me lit d*un empire accepter l'espérance. A. ses desseins séants, tremblante, J*obéb; Je vins; mais Je cachai ma race et mon pays. Qui pourrait cependant t*expiimer les cabales Que formait en ces lieux ce peuple de rivales , ' Qui toutes , disputant un si grand Intérêt , Des yeux d' Assuérus attendaient leur arrêt? Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages : L*une, d*an sang fameux vantait les avantagea^; L'autre, pour se parer de superbes atours , Des plus adroites mains empruntait le secours; Et mol, pour tonte brigue et pour artifice. De mes larmes au del J'ofArais le sacrifice.
Enfin , on m'annonça l'ordre d'Assuérus : Devant ce fier monarque , ËUse, Je paras. Dieu Uent le cœur des rois entre ses mains puissantes; n fait que tout prospère aux Ames innocentes, Tandis qu'en ses prê^lets l'orsuelUeux est trompé : De mes faibles attraits le vA parut firappé.
' Cette pièce qui rapporte tout à la protection divine est conforme aux mœurs, et cette modestie d'Esther contraste bien avec l'ambition de ses rivales. Détwminée, par le péril des Juifis et les exhortations de Mardochée , à se présenter devant Assuérus, malgré la loi, qui défend, sous peine de la vie, de paraître devant le souverain sans son ordre, Esther adresse au Tout-Puissant une prière qui , partout ailleurs, pourrait paraître longue, mais qui tient essentiellement à l'action , dans un sujet où il est censé que les événements sont conduits par la main de Dieu même. Cette prière est d'une éloquence touchante, animée de l'enthousiasme des écrivains sacrés; et l'auteur a su y placer en images et en mouvements les faits principaux qui peuvent intéresser au sort des Juifs, ce qui est un mérie dans son plan.
o mon souverain roi , Me vold donc tremblante et seule devant toi. Mon père mille fois m'a dit dans mon eitfsnoe Qu'avec nous tu Juras une sainte alliance , Quand , pour te fafare un peuple agréable à tes yeux-, Il plut à ton amour de choisir nos aieux. Même tu leur promis de ta bouche sacrée, Une postérité d'étemelle durée.
Hélas ! ce peuple Ingrat a méprisé la' loi ; La natton chérie a violé sa fol ; Elle a répudié son époux et son père , Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère : Maintenant elle sert sous un maître étranger. Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger : Nos superbes vainqueurs , Insultant à nos larmes. Impotent à leurs dieux le bonheur de leurs armes , Et veulent aiJiJourd'hui qu'un même coup mortel Abolisse ton nom , ton peuple , et ton autel. Ainsi donc un perfide, après tant de miracles , Pourrait anéantir la foi de tes oracles , Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons , Le saint que tu promets et que nous attendons ! Non, non, ne souCbe pas que ces pea|»les Ikronebes, Ivres de notre sang , ferment les seules bouclies Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfelts , Et confonds tous ces dieux qui ne furent Jamais. Pourmol • que ttt retiens paîml ces Inttdàei
Tu sait oombleii je bals lean fétea crimineUes ,
Et que Je mets au raog des profonatioDS
Lears tables , leurs festins et leun UbatioDS ;
Que même eette pompe où Je suis condamnée ,
Ce bandeau dont il fout que Je paraisse ornée.
Dans ees jours solennels à Torgueil dédié»,
Seule , et dans le secret , je le foule à mes pieds ;
Qu'à ces vains ornements Je préfère la cendre,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois lépandfe.
J'attendais le moment marqué dans ton arrêt
Pour oser de ton peuple einbrasser l'Intérêt :
Ce moment est venu ; ma prompte obéissance
Ta d'un roi redoutable affronter la présence.
CTett'pour toi que je marche ; accompagne mes pas
Devant ce fier lion qui ne te connaît pas.
Commande , en me voyant , que son courroux s'apaise ,
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise.
Les orages , les vents , les deux te sont soumis ;
Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.
Parmi cette foule d'expressions élégantes et poétiques dobt abonde ce morceau , il n'y en a qu'une qui puisse peut-être laisser quelque scrupule, et n'ai de goût qu'aux pleurs. Je la crois naturelle et vraie; mais est-elle assez noble pour la tragédie?
Avec quel plaisir secret madame de Maintenon devait retrouver les sentiments que lui témoignait souvent Louis XIV, dans ceux qu'exprime Assuérus en présence d'Esther; sentiments dont la vérité reçoit encore un nouveau charme de l'harmonie si douce et si flatteuse des vers de Racine.
Croyez-moi , chère Esther, ce sceptre , cet empire ,
Et ces profonds respects que la terreur inspire,
A. leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et faUgueot souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sab quelle grâce
Qui me charme toujours et Jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et puissants attraits ! ,
Tout respire en EsUier Tlnnooence et la paix ;
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres ,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
On lisait un jour devant Louis XIV cette strophe d'un cantique de Racine :
Mon Dieu , quelle guerre ûnelle !
Je trouve deux hommes en moi :
L'un veut que , plein d'amour pour toi , Mon ccehr te soit toD^urs fidèle; L'autre, à tes volontés rebelle, Me révolte contre ta loi.
Foilày dit le roi, deux hommes que je connais bien. Il est probable qu'en écoutant les vers d'Assuérus, il disait aussi, mais tout bas : Je sentais comme lui le besoin d'une Esther, et je l'ai trouvée.
Rapprocher deux grands écrivains, quand ils ont à rendre à peu près les mêmes idées, est toujours im objet de curiosité et d'instruction. Gengiskan, dans l'Orphelin de la Chine, éprouve auprès d'Idamé ce vide des grandeurs et ce besoin d'un sentiment qu'on vient de voir dans Assuérus.
Tant d*£tats subjugués ont-Ils rempli mon coeur? Ce ccnir lassé de tout demandait une erreur Qui pût de mes eonuls chasser U nuit profonde , Et qôl me ooosolAt sur le Urâne du monde.
L'expression des vers d* Assuérus est plus douée, celle de Gengis>kan est plus forte : cette différenoeest fondée sur celle de leur situation. L'un parle d'un bonheur qu'il a , l'autre de celui qu*il voudrait avoir, et le désir va toujours plus loin que la jouissance. En étudiant les grands écrivains, on remarquera partoutcerapportdustyleaveelesentimentet la pensée , rapport qui existe sans qu'on y prenne garde , mais qui donne l'âme et la vie à tout un ouvrage , comme le sang qui circule dans nos veines nous Osut vivre sans qu'on aperçoive son cours.
Allons plus loin, et, quoique cela nous écarte un peu à^ Esther, voyons encore la même idée dans un sujet d'un ton tout dififérent, dans un conte, cehii de la belle Arsène.
Seule elle demeura Avec l'orgneil , compagnon dur et triste : Bouffi, mais sec, ennemi des ébats, n renfie l'Ame , et ne la nourrit pas.
Ici la gaieté se mêle au sentiment; et c'est on autre rapport à saisir, celui du ton avec le sujet. Il y aurait là-dessus beaucoup de dioses à dire; mais je reviens vite à Esther.
C'est revenir à Louis XIV ; car on retrouve encore ce prince dans ces deux vers , qui n'étaient pas faits sans intention :
Selgneut, je n'ai jamais contemplé qu^avec crainte L'auguste majesté sur votre front empreinte.
On sait que ce prince, qui avait la figure imposante, n'était pas fâché de voir quelquefois l'effet qu'elle produisait , et combien il traita favorablement cet officier qui avait paru si fort intimidé devant lui.
L'élévation et la majesté des prophètes brillent dans la scène où Esther expose devant Assuérus la croyance, les fautes, la punition, et les espérances de la nation, dont elle plaide la cause , et surtout la puissance du Dieu qu'elle adore.
Ce Dieu , maître absolu de la terre et des deux « N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Etemel est son nom : le monde est son ouvrage : n entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, loge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. Des plus fermes États la chute épouvantable, Quand 11 veut , n'est qu'un jeu de sa main ndoutabte.
N'en doutez pohit, seigneur, 11 ftat voire soutien : Lui seul mit à vos pieds le Parthe et l'Indleh , Dissipa devant vous les innombrables Scythes, Et renferma les mers dans vos vastes limites.
Mardochée , dans une autre scène , ne le peint pas avec moins de grandeur.
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre; Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer : Il parle, et dans la poudre 11 les fait tom rentnr.
SIÈCLE DE LOUIS XIV, — POÉSIE
Aa seal son de sa toU la mer (ùlt, le eiel tnsmble : II voit oomme an néant tout l'univers ensemble; Et les fidbles mortels , vains Jooets du trépas , Sont toos devant ses yeux oomme s'ils n'étaient pas.
Ce dernier vers est traduit mot à mot d'Isaïe : Omnes génies, quasi non sint, sic sunt caram eo*