MANLIUS
Et Je n'enfonce pas un poigoard dans ton sein! Pourquoi faut-il encor que ma main trop Umide Reconnaisse un ami dans les traits d'un perfide? Qui? toi , tu me trahis? l.'ai-Je bien entendu?
BBRVILn».
Il est vrai , Manlius : peut-éira Je l'ai dû. Peut-être, plus IranquOle , aurais-tu lieu de croire Que sans moi tes desseins auraient flétri ta gMn; Mais enfin les raisons qui frappent mon esprit Ne sont pas des raisons à calmer ton dépit ; Et Je compte pour rien que Rome favorable Me déclare innocent quand tu me crois coupable. Je viens done par ta main expier mon iorfait : Frappe ; de mon destin Je meurs trop satisfait, Puisque ma trahison , qui sauve ma patrie. Te sauve en mèase temps et rhonneur et la vie?
■ANUOS.
Toi ! me sauver la vie ?
BBRVTUU8.
* Et même à tes amis.
'A signer leur |>ardon le sénat s'est soumis : Leurs Jours sont assurés.
MAHUOS.
Et quel aveu, quel tttre De leur sort et du mien te rend ici Parbitre? Qui t'a dit que pour moi la vie eét tant d'attraits? Que veux-tu que Je-pnisse en faire désormais? Pour m*y voir des Romains le mépris et la' fable? Pour la perdre peut-être en un sort misérable. Ou dans une queMle, en signalant ma foi Pour quelque ami nouveau, perfide comme toi? Dieux! quand de toutes parts ma vive défiaoqi Jusqu'aux moindres périls portait ma prévoyanee, Par toi notre dessein devait être détruit , Et par llndlgne ol^et dont l'amour t'a séduit ! Car Je n'en doute point, ton crime estàon ouvrage.
œURS DE LITTÉRATURE.
Lftche, Indigne Romain . qui , né poar resclavage, Sauves de iien tyrans , soigneux de t'oatrager. Et trahis des amis qui voulaient te venger ! Quel sera contre moi l'éclat de leur colère? Je leur ai garanti ta foi ferme et sincère ; rai ri de leurs soupçons , J*ai retenu leurs bras , Qui Tallaient prévenir par ton Juste trépas. A leur sage conseil que n'al-Je pu me rrâdre? Ton sang valait alors qu^on daignât le répandre : Il aurait assuré Teffet de mon dessein ; Mais sans fruit maintenant il souillerait ma main ; Et, trop vil à mes yeux pour laver ton offense , Je laJâse à tes remords le soin de ma vengeance.
Qu«l profond dédain dans C6 vers :
Ton sang valait alors qu*oa daign&t le répandre.
La pièce d'ailleurs est trop connue pour avoir besoin d'une analyse plus détaillée. Manlius et f^enceslas me paraissent les deux premières pièces du second rang, dans le siècle passé. L'une des deux l'emporte de beaucoup par la sagesse du plan et la versiûcation ; mais l'autre balance ces avantages par le pathétique de quelques situations.
Cependant l'éloge que j'ai fait de Manlius, éloge qui s'accorde en tout avec la réputation dont il jouit depuis près d'un siècle, et avec l'opinion de tous les gens de lettres que j'ai connus , m'oblige de rappeler ici la critique qu'en a faite Voltaire dans une lettre écrite en 1751 < , et qui pourrait diminuer beaucoup de l'idée qu'on a de la pièce , si cette critique était aussi motivée qu'elle est dure et tranchante. Il ne m'est pas permis de laisser de côté un avis aussi digne de considération que celui de Voltaire : le lecteur jugera les objections et les réponses « et son goût et ses réflexions décideront.
Il faut savoir d'abord quelle fut l'occasion de cette censure : ce fut l'idée d'une concurrence qui dut naturellement donner un peu d'humeur et d'ombrage à un écrivain qui en était fort susceptible , et qui ne souffrait de comparaison qu'avec les maîtres en tout genre. Il avait envoyé de Berlin à Paris sa tragédie de Rome sauvée, à l'instant même où Ton avait remis ^fanlius pour le début du fameux Lekain , et avec beaucoup de succès. M. d'Argental hasarda de témoigner à son illustre ami quelque inquiétude sur cette coïncidence de deux pièces républicaines , roulant toutes deux sur une conspiration. Voici la réponse de Voltaire.
« Je viens de lire Manlius ; H y a de grandes beautés, mais elles sont plus historiques que tragiques. >
Je crois le contraire : l'analyse qu'on vient de lire a dû le prouver, et l'effet constant du théâtre Fa confirmé. Ce qui est remarquable, c'est que ce même effet du théâtre a fait voir que c'étaient au contraire
< Voyez la Cormpondance générale, tome in , édition de Kehl , page 32S.
les beautés de Rome sauvée qui appartenaient plus à l'histoire qu'à la tragédie. Manlius, à la représentation, est bien autrement intéressant que CMtifia; etCatUina nous frappe davantage à la lecture : c'est que le fond de Manlius est riche en situations, et d'un bout à l'autre très-tragique; et que Rome sauvée est riche en développements de caractères et en traits d'éloquence. Si la Fosse avait su écrire comme Voltaire , Manlius serait un ouvrage du premier ordre ; et Rome sauvée serait au nombre des chefs-d'oeuvre de l'auteur, si l'intérêt répondait au style.
« A tout prendre , cette pièce ne me parait que la Conspiration de Venise, de Tabbé de Saint-Réal, gfttée. •
Certainement la Fosse a tracé son plan sur la yenise sauvée d'Otway, comme celui-ci sur l'ouvrage de l'abbé de Saint-Réal. La différence des temps et des mœurs a dû en mettreune grande dans l'exécution , et une conspiration du premier siècle de la république romaine ne pouvait guère ressembler à la conspiration du marquis de Bedmar : les raisons en sont palpables pour tout homme un peu instruit. La Fosse a-t-il gâté le sujet en Tappropriaot aux mœurs de Rome, à l'époque de Camille.' C'est ce queje suis fort loin de penser. Voyons comment Voltaire essaye de soutenir cette assertion.
« TLa conspiration n*est ni asses grande , ni aasex terrible, ni assez détaillée. »
La vérité «st que Rome étant plus grande du temps de Cicéron et de César que du temps de Camille et de Manlius, tous les détails quelconques doivent avoir aussi plus de grandeur : mais ils soot dans Manlius tout ce qu'ils peuvent être , à moins d'être exagérés ; et quant à la terreur, qu'on irelisela scène où Valérie , en représentant Rome livrée aux conjurés, épouvante Servilius lui-même des complots qu'il partage, et l'on verra si cette conjuration n'est pas assez terrible.
Il y a ici une erreur où Voltaire n'est tombé que parce qu'il avait alors sous les yeux son propre oavrage bien plus que les principes de l'art que d*ailleurs il connaissait mieux que personne. Les détails de la conjuration tiennent en effet bien plus de place chez Inique dans la Fosse. Pourquoi ? C'est que chez lui le danger de Rome est l'objet principal , et qo'il n'y a qu'une seule situation, celle du quatrième acte, où les principaux personnages soient eux-mêmes en danger. Mais c'est précisément l'inconvénient de sa pièce et de son plan : jamais un danger public , le danger d'un peuple ne peut occuper et attacher longtemps , si vous n'y joignez un danger très^procfaain et très-menaçant, dans la situation des personnages principaux ; car les affections individoellet sont tou-
SIÈO^E DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Jours plus vives , et sartont au théâtre , que les affections générales; et c'est pour cela particulièrement que, de toutes les conspirations qu'on a mises sur la scène, la plus intéressante et la plus théâtrale, do Taveu de tous les connaîssenrs, est celle de Manlius.
« 2* Maolius est d'abord le premier personnage; ensnile Servi lins le devient. »
IVon.Manliusestlepremi^jusqu'aubout. Voyez, au quatrième acte, combien il est grand avec Servilius, et combien celui-ci est au-dessous de lui, quoique Manlius soit découvert, et que Servilius n'ait rien à craindre : c'est la scène la plus imposante delà pièce. Manlius cesse-t-ild'étre hpremier, lorsqu'au cinquième acte, déjà condamné à la mort, il voit à ses pieds Servilius lui demander un pardon qu'il n'obtient qu'au prix que Manlius veut y met- Ire? Et quel prix! Sans doute on plaint davantage Servilius, comme on plaint la faiblesse et le repentir; mais l'admiration est toujours pour Manlius, parce qu'elle est toujours pour le courage et la hauteur de caractère. Ce reproche de Voltaire est sans aucun fondement et entièrement injuste.
« 3" Manlius, qui devait être un homme d'une ambition respectable, propose à on nommé Rutile (qu'on ne connaît pas , et qui fût l'entendu sans aucun intérêt marqué à tout cela) de recevoir Servilius dans la troupe, coomie on reçoit un voleur chez des Cartouchiens. »
Cest là une parodie, et non pas une critique. La lecture seule de l'ouvrage sufGrait pour répondre à un exposé si faux et si gratuitement injurieux. Rutile est donné dans la pièce pour un des chefs .de la faction populaire, de tout temps opposée à l'aristocratie patricienne; et Ton sait que Manlius s'est mis à la tête de cette faction, comme Camille est à la tête du sénat. Son ambition est suffisamment
respectable dans les mœurs dramatiques, puisqu'elle n'est que la jalousie du pouvoir et de l'autorité, qu'il dispute à Camille, et que ses services et ses exploits le mettent en droit de disputer. L'ambition est-elle plus respectable dans Catilina, scélérat qui n'a que de l'audace et ne respire que le pillage et le massacre? A quoi pensait Voltaire quand il a oublié cette difiEérence?
L'exécution de la scène où Servilius est reçu parmi les conjurés est énergique; et terrible quand Rutile, pour justifier ses soupçons, dit à Manlius :
. . . Sur moi, de ion aort un grand peuple le fie,
on conçoit assez que ce n'est pas un personnage sans importance, et que c'est par son entremise que le parti pooulaire a consenti à servir les projets de Manlius, qui, en sa qualité de patricien,
doit être suspect au peuple. Tout est conforme aux mœurs, tout est vraisemblable, et rien ne manque à la dignité tragique.
« ManUtts, ajoute Voltaire , doit être un chef impérieux et absolu. »
Encore une fois, à quoi pense-t-il , lui qui* sait si bien qu'un chef de parti doit nténager tout le monde, qu'un des meilleurs traits du rôle de son Catilina est la souplesse et la déférence qu'il montre à l'égard de Lentulus ?
« 4® La femme de Serrilius devine , sans aucune raison , qu'on veut assassiner son père, et Serrilius l'avoue par une tkiblesse qui n'est nullement tragique. »
Toutes ces censures sont pleinement démenties par la pièce même. Voyez , dans la scène où Valérie arrache le secret de son mari , si elle n'a pas vingt raisons pour une de soupçonner ce qui se trame. Songez à la situation où elle est, aux préparatifs secrets dont elle est témoin , à l'ascendant qu'elle a sur un homme qui l'adore; et jugez si cette scène, que l'on prétend n'être nullement tragique, n'est pas en effet conduite avec art, et de manière à produire l'effet qu'elle a toujours produit. Depuis quand donc un secret arraché par l'amour n'est-il plus digne de la tragédie? Eh! ce sont là les faiblesses qui sont théâtrales. Qui devait le savoir mieux que Voltaire?
La partialité l'aveugle au point qu'il se contredit d'une ligne à l'autre. II dit ici :
« CtWt faiblesse de Servilius fUt tonte la pièce el éclipse absolument Manlius. »
Et un moment après :
« Cet MbécUe de mari ne USX plus qu'un personnage aussi insipide que Manlius. » ^
Ce ne sont pas là des raisons ; ce sont des injures et des contradictions également grossières. Corn* ment un rôleimbécileetinsipUiefait'^ toute lapiéee, quand la pièce réussit depuis si longtemps, quand il y a , de l'aveu du censeur, de grandes beautés? Comment ce qui est isis^fide écUpse^U un personnage tel que Manlius? Une de ces grandes beautés est précisément la différence très-heureuse de deux rôles principaux , dont l'un intéresse par les/oMepses d'un cœur tendre et sensible, et dont Fautre nous attache par la grandeur de ses desseins et l'inflexibilité de son caractère. Et c'est Voltaire qui méconnaît à ce point un genre de mérite si dramatique!... Finissons eette discussion, qui est affligeante; et concluons qu'il faut être bien sûr de soi-même pour se faire juge dans sa propre cause; Tout s'explique par le résukat que Voltaire prononce en sa faveur :
« rose croire que la pièce de Rome sauvée a beau coup
eu
COURS DE fUTÉRATURBL
plus d'anité^est plus tra^qne, plus frappante, et plus attachante. •>•
Cest ce que fort peu de gens croient et ce que rexpérienoe du théâtre a démenti. Nous verrons, dans la suite , que Rome sauvée est sublime par la conception des caractères et par la versification ; mais qu'elle est fort peu tragique, fort peu attachante par le fond , %X frappante seulement par les détails. Quant à Vunité, elle est observée dans les deux pièces; mais dans celle de Voltaire, les trois premiers actes sont sans action ; et dans celle de la Fosse, Faction ne languit pas un instant.
Nous avons vu ce qu'a été la tragédie dans cet âge brillant dont nous parcourons Thistoire littéraire : tournons maintenant nos regards vers un autre genre de poésie dramatique qui a pris naissance à la même époque , mais dans lequel la palme a été moins disputée. La comédie et Molière ( ces deux noms disent la même chose ) vont nous occuper à leur tour.