CHAPITRE Vl.— De la comédie daiM le tiède
deUndi XIV.
iNTRODocnoii. — De la comédie avant Molière.
L'Italie et l'Espagne, qui donnèrent longtemps des lois à notre théâtre , durent avoir sur la comédie la même influence que sur la tragédie. Nous empruntâmes aux Italiens leurs pastorales galantes et leurs bergers beaux-esprits. La Sylvie de Mairet, écrite dans ce genre, et qui n'est qu'un froid tissu de madrigaux subtils , de conversations en pointes, et de dissertations enjeux de mots, excita dans Paris une sorte d'ivresse qui prouvait le mauvais goût dominant, et servait à l'entretenir. Il ne fallut rien moins qiie le Cid pour faire tomber ce ridicule ouvrage ; et quoique Chimène , en quelques endroits, eût elle-même payé le tributà cette mode contagieuse de faire de l'amour un effort d'esprit, cependant la vérité des sentiments répandus dans ce rûle et dans celui de Rodrigue avertit le cœur des plaisirs qu'il loi fallait , et de cette espèce de mensonge qu'un art mal entendu voulait substituer à la nature. Les pointes oommenoèrent à tomber, mais lentement : comme elles se soutenaient dans les sociétés gui donnaient le ton , le théâtre n'en était pas encore porgé , à beaucoup près , et ce furent le» Précieuses ridicules et les Femmes savantes qui portèrent le dernier coup. Les théâtres étrangers avaient communiqué au ntf tre bien d'autres vices non moins révoltants. Les farceurs italiens, qui avalent un théâtre
à Paris, où jouait Molière dans le temps même qu'il commençait à élever le sien , nous avaient accoutumés à leurs rôles de charge , à leurs caricatures grotesques ; et si les Arlequins et les Scaramoucbes leur restaient en propre, nous les avions remplacés par des personnages également factices, par des bouffons grossiers qui parlaient i peu près le langage de don Japhet. Le burlesque plus ou moins marqué était la seule manière de faire rire. Les capitans, sorte de poltrons qui contrefaisaient les héros, comme nos Gilles de la foire contrefont les sauteurs , recevaient des coups de bâton sur la scène en parlant des empereurs qu'ils avaient détrônés, et des couronnes qu'ils distribuaient. Des personnages de ce genre firent réussir longtemps les visionnaires de Desmarets, détestable pièce que la sottise et Fenvie osèrent encore opposer aux premiers ouvrages de Molière. Corneille, entraîné par l'exemple , ne manqua pas de mettre dans son lUur iUm comique un capitan Matamore, qui débute pas ces vers qu'il adresse à son valet :
Û^ait vrai qœ Je fève , et ne sannii rétondn Lequel det deaz je dois le premier mettre en pondre, Da grand aophi de Perse, oa Men da grand moBol.
Le seol brait de mon nom renverse les moraiUes,
Défait les escadrons , et gagne les batailles * ;
Mon courage invaincu, contre les empereors,
N'arme que la moiUé de ses moindres Aueurs;
D*nn seul commandement que Je fais aux trois Parques ,
Je dépeuple l'État des plus heureux monarques.
La foudre est mon canon , les desttns mes soldais;
Je couche d*un revers mille ennemis àtMs;
D'un souffle je réduis leurs projets en fumée.
Et tu m*06es parler cependant d'une armée !
Tu n'auras plus rhonneur de voir un second llaiB :
le vais t'assassiner d'un seul de mes regards,
TelUaque ! Toutefois je songe à ma maltfcsw.
Ce penser m'adoodt : va, ma colère cesse;
Et ce peut archer, qui dompte tous les dieux ,
Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux.
Ces puériles extravagances et les turiupinades de toute espèce étaient alors ce qu'on appelait de la comédie. Les Jodelets, les paysans bouffons, les valets faisant grotesquement le rôle de leurs maîtres, les bergers à qui l'amour avait tourné la tête, comme à don Quichotte, parlaient un jargon bizarre, mêlé des quolibeU de la halle, et d'un néologisme emphatique. On retrouve jusque dans la Princesse d'Élide , diverUssement que Molière fit pour la cour, un de ces paysans facétieux , nommé Moron, que l'auteur met dans la liste des personnages , sous le nom du plaiscmt de la princesse : il y en a un autre du même genre dans un opéra de
* BoUtto a dit depuis, dans sa beUe épitre sur le paiMge do Rhin, eo parlant du grand Gondé :
Coudé , doat le leiil nom fait tomber les morailiet , Forée les escadrons et gignc les iMUUIcs.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Qainanlt. Cétaît an reste du goût dépravé qui avait régné depuis la renaissance des lettres, et de cette noode ancienne d'avoir dans les cours ce qa*on nommait UJwi du prince. En un mot, on repro* duisait, sous toutes les formes, les personnages hors de nature , comme les seuls qui pussent faire rire; parce qu'on n'avait pas encore imaginé que la comédie dût faire rire les spectateurs de leur propre ressemblance. Ces rôles postiches étaient distribués^dans les canevas espagnols ou italiens, et dans des intrigues qui roulaient toutes sur le même fond, composées d'une foule d'incidents merveilleux , de travestissements , de suppositions de nom , de sexe et de naissance, de méprises de toute espèce. La coutume qu'avaient alors les fenunes de porter des masques ou des coiffes abattues favorisait toutes ces machines, qui produisent quelquefois de la surprise ou font rire un moment , mais qui ne peuvent jamais attacher, parce que tout s'y passe aux dépens du bon sens , et que , dans toutes ees inventions si péniblement combinées, il n'y a rien, ni pour l'esprit, ni pour la raison. Une grossièreté plate et licencieuse, ou des fadeurs soporifiques, formaient un dialogue qui répondait à tout le reste. Un Bertrand de Cigarral disait à sa prétendue :
Oh çà! voyoïM un pea quelle est votra flgOK, El Bi vous n'êtes point de laide regordure. Elle a rœil , à mon gré , mignardemeot hagaxd.
Et en lui présentant sa main , qu'elle repoussait avec dégoût, il disait :
. . . Ce n'est rien, oe n'est qu'un peu de gale. Je tàctie à lui Jouer pourtant d'un mauvais tour; ' Je me frotte d'onguent cinq à six fois le Jour : Il ne m'en coûte rien , moi-même J'en sais faire ; Mais elle est à l'épreuve, et comme héréditaire. Si nous avons lignée, elle en. pourra tenir; Mon père en mbn Jeune ége eut soin de m'en fournir : Ma mère, mon aïeul , mes oncles et mes tautes , Ont été de tout temps et galanU et galante». Cest un droit de famille où chacun a sa part ; Quand un de nous en manque , U passe pour bâtard.
Tel est le ton de plaisanterie qu'on applaudissait alors , et il ne faut pas nous en scandaliser : il n'y a guère plus de vingt ans qu'on a remis un Baron d'Albicrac, du même auteur, et qui, d'un bout à l'autre , est dans le même goût.
Ah! petite dodue!
Pour un peu d'embonpoint vous faites l'entendue. Ah ! parbleu ! s'il ne tient qu'à vous montrer du sias . Je m'en vais vous montrer... ^^
Et ces platitudes dégoûtantes faisaient beaucoup rire, et attiraient la foule, comme fait encore aujourd'hui /)ofi /opA^/. Rotrou, Thomas Corneille, Boisrobert , d'Ouville, et tant d'autres , avaient mis
hk HAMPE. — TOME |.
à contributiou toutes les journées espagnoles et tontes les parades italiennes; et l'on n'avait encore qu'une seule pièce d'un ton raisonnable, et qui, malgré ses défauts, sut plaire aux honnêtes gens. k Menteur, de P. Corneille.
SBcnoN FEEHiÈRE. ^ De Molièi«.
L'éloge d'un écrivain est dans ses ouvrages ; on pourrait dire que l'éloge de Molière est dans ceux des écrivains qui l'ont précédé et qui l'ont suivi , tant les uns et les autres sont loin de lui. Des hommes de beaucoup d'esprit et de talent ont travaillé après lui , sans pouvoir ni lui ressembler ni Tatteindre. Quelques-uns ont eu de la gaieté , d'autres ont su faire des vers ; plusieurs même ont peint des mœurs. Mais la peinture de l'esprit humain a été l'art de Molière; c'est la carrière qu'il a ouverte et qu'il a fermée : il n'y a rien en ce genre, ni avant lui ni après.
Molière est certainement le premier des philosophes moralistes. Je ne sais pas pourquoi Horace, qui avait tant de jugement, veut aussi donner ce titre à Homère. Avec tout le respect que j'ai pour Horace , en quoi donc Homère est-il si philosophe ? Je le crois grand poète, parce que j'apprends qu'on récitait ses vers après sa mort , et qu'on l'avait laissé mourir de faim pendant sa vie ; mais je crois qu'en fait de vérités, il y a peu à gagner avec lui. Horace conclut de son poème de V Iliade que les peuples payent toujours les sottises des rois : c'est la conclusion de toutes les histoires.
Mais Molière est, de tous ceux qui ont jamais écrit, celui qui a le mieux observé l'homme, sans annoncer qu'il l'observait ; et même il a plus Pair de le savoir par coeur que de l'avoir étudié. Quand on lit ses pièces avec réflexion , ce n'est pas de l'auteur qu'on est étonné, c'est de soi-même.
Molière n'est jamais fin : il est profond ; c'est-àdire que, lorsqu'il a donné son coup de pinceau, il est impossible d'aller au delà. Ses comédies , bien lues, pourraient suppléer à l'expérience, non pas parce qu'il a peint des ridicules qui passent, mais parce qu'il a peint l'homme, qui ne change point. C'est unesuitedetraitsdontaucun n'est perdu: celuici est pour moi , celui-là est pour mon voisin. Et ce qui prouve le plaisir que procure une imitation parfaite, c'est que mon voisin et moi nous rions de très* bon cœur de nous voir ou sots i ou faibles , ou impertinents, et que nous serions furieux si l'on nous disait d'une autre façon la moitié de ce que nous dit Molière*
Eh ! qui t'avait appris cet art , homme divin ? TeMtu servi de Térence et d'Aristophane , comme Ra-
cine se serrait d'Euripide; Corneille, de GaiUem de Castro, de Calderon et de Lucain; Boileao, de Jur ▼énal , de Perse et d*Horace ? Les anciens et les modernes t'ont-ils fourni beaucoup? Il est vrai que les canevas italieus et les romans espagnols t'ont guidé dans rmtrigue de tes premières pièces ; que, dans ton excellente farce de Scapin , tu as pris à Cyrano le seul trait comique qui se trouve chez lui; que, dans le Tartufe, tu as mis à profit un passage de Scarron ; que Tidée principale du sujet de l'École des femmes est tirée aussi d'une Nouvelle du même auteur; que, dans le Misanthrope j tu as traduit une douzaine de vers de Lucrèce : mais toutes tes grandes productions t'appartiennent; et, surtout, Tesprit général qui les distingue n'est qu'à toi. N'estce pas toi qui as inventé ce sublime Misanthrope, le Tartufe, les Femmes savantes, et même l'Avare, malgré quelques traits de Plante, que tu as tant surpassé? Quel chef-d'œuvre que cette dernière pièce! Chaque scène est une situation , et l'on a entendu dire à un avare de bonne foi qu'il y avait beaucoup h profiter dans cet ouvrage, et qu'on en pouvait tirer d^ excellents principes d'économie.
Et les Femmes savantes! Quelle prodigieuse création ! Quelle richesse d'idées sur un fonds qui paraissait si stérile! Quelle variété de caractères! Qu'est-ce qu'on mettra au-dessus du bonhomme Chrysale qui ne permet à Plutarque d'être chez lui que pour garder ses rabats?. Et cette charmante Martine qui ne dit pas un mot dans son patois qui ne soit plein de sens? Quant à la lecture de Trissotin , elle est bien éloignée de pouvoir perdVe aujourd'hui de son mérite : les lecteurs de société retracent souvent la scène de Molière, avec cette différence que les auteurs ne s'y disent pas d'injures, et ne se donnent pas des rendez-vous chez Barbin : ils sont aujourd'hui plus fins et plys polis, et en savent beaucoup davantage.
Oublierons-nousdans les Femmes savantes un de ces traits qui confondent ? c'est le mot de Vadius , qui, après avoir parlé comme un sage sur la manie de lire ses vers , met gravement la main à la poche , en tire le cahier qui probablement ne le quitte jamais : f^oid de petits vers. C'est un de ces endroits où l'acclamation est universelle : j'ai vu des spectateurs saisis d'une surprise réelle ; ils avaient pris Vadius pour le sage de la pièce.
Ces sortes de méprises sont ordinairement des triomphes pour l'auteur comique : ce fut pourtant une méprise semblable qui contribua beaucoup à faire tomber /!e ilfitanMrope. Uest dangereux en tout genre d'être trop au-dessus de ses juges ; et nous avons vu que Radne s'en aperçut dans Britannicut.
Ou n'en savait pas encore assez pour trouver le soonet d'Oronte mauvais : ce sonnet d'ailleurs est Dût avec tant d'art, il ressemble si fort à ce qu'on appelle de l'esprit, il réussirait tant aujourd'hui dans des soupers qu'on appelle charmants, que je trouve le parterre excusable de s'y être trompé. Mais s'il avait été assez raisonnable pour en savoir gré à l'auteur, je l'admirerais presque aiitant que Molière.
Cette injustice nous valut le Médecin malgré hd, Molière, tu riais bien , je crois , au fond de ton âme, d'être obligé de faire une bonne farce pour faire passer un chef-d'œuvre. Te serais-tu attendu à trouver de nos jours un censeur rigoureux qui reproche amèrement à ton Misanthrope de faire rire? Il ne voit pas que le prodige de ton art est d'avoir montré le Misanthrope, de manière qu'il n'y a personne, excepté le méchant , qui ne voulût être Aleeste avec ses ridicules. Tu honorais la vertu en lui donnant une leçon , et Montansier a répondu il y a longtemps à l'orateur genevois.
Est-il vrai qu'il a fallu que tu fisses Fi^logie du Tartufe f Quoi ! dans le moment où tu t'élevais aadessus de ton art et de toi-même, au lieu de trouver des récompenses, tu as rencontré la persécution! A-t-on bien compris même de nos jours ce qu'il t'a fallu de courage et de génie pour concevoir le plan de cet ouvrage , et l'exécuter dans un temps ou le faux zèle était si puissant, et savait si bien prendre les couleurs de la religion qui le désavoue? Cest dans ce temps que tu as entrepris de porter un coup mortel à l'hypocrisie , qui en effet ne s'en est pas relevée : c'est un vice dont l'extérieur au moins a depuis passé de mode ; mais il a été remplacé par l'hypocrisie de morale, de sensibilité, de philosophie, qui elle-même a fait place à l'impudence révolutionnaire.
Qui est-ce qui égale Racine dans l'art de peindre l'amour? C'est Molière (dans la proportion que comporte la différence absolue des deux genres}. Voyez les scènes des amants dans le Dépit amoureux, premier élan de son génie; dans le Misanthrope, entendez Aleeste s'écrier, Jh! traîtresse, quand il ne croit pas un mot de toutes les protestations d'amour que lui fait Célimène , et que pourtant il est enchanté qu'elle les lui fasse; dans le Tartufe, relisez toute cette admirable scène où deux amants viennent de se raccommoder, et ou l'un des deux, après la paixCute et scellée, 'dit pour première parole :
Ah çà ! n*ai-Je pas Uea de me plaindre de vous?
Revoyez cent traits de cette force , et si vous avez aimé, vous tomberez aux genoux de Molière, et vous répéterez ce mot de Sadi : yoilà celui qui sait comme on aime.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. -- POÉSIE
Qui est-ce qui égale Racine dans le dialogue ? qai est-ce qui a un aussi grand nombre de ces vers pleins, de ces vers nés, qui n'ont pas pu être autrement qu'ils ne sont, qu'on retient dès qu'où les entend, et que le lecteur croit avoir faits ? C'est encore Molière. Quelle foule de vers charmants ! quelle faci* lité ! quelle énergie ! surtout quel naturel ! Ne cessons de le dire : le naturel est le charme le plus sûr et le plus durable; c'est lui qui fait vivre les ouvrages, parce que c'est lui qui les fait aimer; c'est le natu* rel qui rend 1^ écrits des anciens si précieux , parce que, maniant un idiome plus heureux que le nôtre , ils sentaient moins le besoin de l'esprit; c'est le naturel qui distingue le pltis les grands écrivains, parce qu'un des caractères du génie est de produire sans effort; c'est le naturel qui a mis la Fontaine, qui n'inventa rien, à côté des génies inventeurs; enfin c'est le naturel qui fait que l«s Lettres d'une mère à safiile sont quelque chose, et que celles de Balzac, de Voiture, et la déclamation et l'affectation en tout genre , sont , comme dit Sosie , rien ou peu de chose. Les Crispins deKégnard, les paysans de Dancourt, font rire au théâtre; Dufresny étincelle d'esprit dans sa tournure originale : le Joueur et le Légataire sont d'excellentes comédies; le Glorieux, la Métronuinfe, et fe Méchant, ont des beautés d'un autre ordre. Mais rien de tout cela n'est Molière : il a un trait de physionomie qu'on n'attrape point ; on le retrouve jusque dans ses moindres farces, qui ont toujours un fonds de vérité et de morale. Il platt autant à la lecture qu'à la représentation , ce qui n'est arrivé qu'à Racine et à lui ; et même , de toutes les comédies, celles de Molière sont à peu près les seules que l'on aime à relire. Plus on connaît Molière , plus on l'aime; plus on étudie Molière, plus on l'ad- ' mire. Après l'avoir blâmé sur quelques articles, on finit par être de son avis : c'est qu'alors on en sait davantage* Les jeunes gens pensent communément qu'il charge trop : j'ai entendu blâmer le pauvre homme! répété si souvent. Pai vu depuis précisément la même scène, et plus forte encore; et j'ai compris que lorsqu'on peignait des originaux pris dans la nature, et non pas, comme autrefois , des êtres imaginaires, l'on ne pouvait guère charger ni les ridicules ni les passions.
sicrioN n. — Précis sur diflérantes pièces de Molière.
Aprèsravoircaractéri8éengénéral,jetonsuncoup d'oeil rapide sur chacune de ses pièces , ou du moins sur le plus grand nombre; car toutes ne sont pas dignes de lui. Mélicerte, la PHneesse d'ÉUde, les JmarJs magnifiques, ne sont pas des comédies; ce sont des ouvrages de conunande, des fêtes pour
la cour, où l'on ne retrouve rien de Molière. Un écrivain supérieur est quelquefois obligé de descendre à ces sortes d'ouvrages, qui ont pour objet de faire valoir d'autres talents que les siens, en amenant des danses» des chants, et des spectacles. On ferait peutêtre mieux de ne pas lui demander ce que tout ie monde peut faire, et ce qui ne peut compromettre que lui ; mais en ce genre , comme dans tout autre , il n'est pas rare d'employer les grands hommes aux petites choses , et les petits hommes aux grandes : l'on envoyait Villars faire la paix avec Cavalier, et Tal- ' lard combattre Eugène et Marlborough. Ainsi, le génie est forcé de sacrifier sa gloire pour obtenir la protection ; et si Molière n'eût pas arrangé des ballets pour la cour, peut-être que le Tartufe n'aurait pas trouvé un protecteur dans Lduis XIV.
Au reste, quoique le talent n'aime pas à être commandé , il se tire quelquefois heureusement de cette espèce de contrainte; et si l'auteur de Zaïre ne se retrouve pas dans le Temple de la Gloire et dans la Princesse de Navarre, qui ont passé avec les fêtes où ils ont été représentés. Racine fit BéréiUce pour • madame Henriette, Athalie pour Saint-Cyr; et Molière, à qui Ton ne donna que quinze jours pour composer et faire apprendre tes Fâcheux , qui furent joués à Vaux devant le roi , n'en fit pas à la vérité un ouvrage régulier, puisqu'il n'y a ni plan ni intrigue, mais du moins la meilleure de ces pièces qu'on appelle comédies à tiroir. Chaque scène est un chefd'œuvre : c'est une suite d'originaux supérieurenient peints. La partie de chasse et la partie de piquet sont des prodiges de l'art de raconter en vers. L'homme qui veut mettre toute la France en ports de mer est la meilleure critique de la folie des faiseurs de projets. La dispute des deux femmes sur cette question si souvent agitée, s'il faut qu'un véritable amant soit jaloux ou ne soit pas jaloux , est le sijuet d'une scène charmante, pleine d'esprit et de raison, et qui montre ce que pouvaient devenir, sous la plume d'un grand écrivain , ces questions de l'ancienne cour d'amour, qui étaient si ridicules quand Richelieu les faisait traiter devant lui dans la forme des thèses de théologie.
Molière ne fut pas si heureux dans le Prince jaloux ou D. Garde de Navarre, espèce de Uagi- Gomédie, mauvais genre qui était fort à la mode , et qu'il eut la faiblesse d'essayer, parce que ses ennemis lui avaient reproché de ne pas savoir travailler dans le genre sérieux. On appelait ainsi un mélange de conversations et d'aventures de romau que la galanterie espagnole avait mis en vogue, comme on donnait le nom de comédies à des Cxrces extravagantes.
Molière, qui avait un talent trop vrai pour réuB- i sir dans un genre faux, apprit depuis à ses détracteurs, quand il fit le Misanthrope^ le Tartufe^ et les Femmes savantes , que les comédies de caractère et de moeurs étaient le vrai genre sérieux ; mais il ne leur apprit pas à réussir comme lui.
Il faut bien lui pardonner si dansées deux premières pièces , V Étourdi et k Dépit amoureux , il suivit la route vulgaire avant d'en frayer une nouvelle. Les ressorts forcés et la multiplicité d'incidents dénués de toute vraisemblance excluent ces deux pièces du rang des bonnes comédies. 11 y a même une inconséquence marquée dans le plan de l'Étourdi; c'est que , son valet ne lui faisant point part des fourberies qu'il médite, il est tout simple que le maître les traverse sans être taxé d'étourderie. On voit trop que l'auteur voulait à toute force amener des contretemps : aussi a-Ml joint ce titre à celui de l'Étourdi; ce qui ne répare point le vice du sujet. Mais si les plans de Molière étaient encore aussi défectueux que ceux de ses contemporains , il avait déjà sur eux un grand avantage r c'était un dialogue plus naturel et plus raisonnable , et un style de meilleur goût. Ce mérite et la gaieté du rôle de Mascarille ont soutenu cette pièce au théâtre, malgré tous ses défauts. Il u'y en a pas moins dans le Dépit amoureux. Le sujet est absolument incroyable : toute l'intrigue roule sur une supposition inadmissible , qu'un homme s'imagine être marié avec la femme qu'il aime, le lui soutienne à elle-même, et soit marié en effet avec une autre. Dans l'état des choses tel que l'auteur l'établit, et tel que la décence ne permet pas même de le rapporter ici, cette méprise est impossible. 11 fallait que l'on fût bien accoutumé à comj»ter pour rien le bon sens et les bienséances , puisque la plupart des pièces du temps n'étaient ni plus vraisemblables ni plus décentes. C'est pourtant dans cet ouvrage , dont le fond est si vicieux , que Molière fit voir les premiers traits du talent qui lui était propre. Deux scènes dont il n'y avait point de modèle , et que lui seul pouvait faire , celle de la brouillerie des deux amants, et du valet avec la suivante, annonçaient l'homme qui allait ramener la comédie à son but, à l'imitation .de la nature. Elles sont si parfaites, à deux ou trois vers près , qu'elles ont suffi pour &ire vivre l'ouvrage , et ces deux scènes valent mieux que beaucoup de comédies.
Dès son troisième ouvrage, il sortit entièrement de la route tracée, et en ouvrit une où personne n'osa le suivre. Les Précieuses ridicules, quoique ce ne fût qu'un acte sans intrigue, firent une véritable révolution : l'on vit pour 1? première fois sur la scène le tableau d*un ridicule réel , et la critique de la so-
ciété. Elles forent jouées quatre mois de suite aree le plus grand succès. Le jargon des mauvais romans, qui était devenu celui du beau monde, le galimatias sentimental , le phébus des conversations, les compliments en métaphores et en énigmes, la galanterie ampoulée , la recherche des jeux de mots , toute cette malheureuse dépense d'esprit pour n'avoir pas le sens commun, fut foudroyée d'un seul coup. Un comédien corrigea la cour et la ville, et fit voir que c'est le bon esprit qui enseigne le bon ton , que ceux qu'on appelle les gens du monde croient posséder exclusivement. Il fallut convenir que Molière avait raison; et quand il montra le miroir, il fit rougir ceux qui s'y regardaient. Tout ce qu'il avait censuré disparut bientôt, excepté les jeux de mots , sorte d'esprit trop commode pour que ceux qui n'en ont pas d'autre puissent se résoudre à y renoncer. Quand on lit ce passage de Molière,
« La belle diose de fkire entrer aui convenalioos da Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des halles et de la place Maubert ! La joliefaçoa de plaiasiiter pour les courtisans I et qu'on homme montre d'eqirit lorsqu'il vient vous dire : Madame, vous êtes dans la place Royale > et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris , car chacun vous voit de bon œil, à cause que Bonneuil est un village à trois lieues de Paris : cela n'eslil pas bien galant et bien spirituel ? »
ne dirait-on pas que ce morceau a été écrit hier?
Il faut sans doute estimer le grand sens de ce vieillard qui, à la représentation des Précieuses, cria du milieu du parterre : Courage, Molière! voUà la bonne comédie. Mais en vérité j'admire Ménage, qui en sortant dit à Chapelain : Monsieur, nous adinirions, vous et moi, toutes les sottises qui viennent d'être si finement et si Justement critiquées. Le mot de l'homme du parterre n'était que le suffrage de la raison ; l'autre était le sacrifice de l' amour-propre , et le plus grand triomphe de la vérité.
Si Molière, après avoir connu la vraie comédie, revint encore au bas comique dans son Sganarelle, qui ne se joue plus ; si l'on en revoit quelques traces dans de meilleures pièces , surtout dans les scènes de valets, il faut l'attribuer au métier qu'il faisait, aux circonstances où il se trouvait, à l'habitude de jouer avec des acteurs accoutumés depuis longtemps à divertir la populace en la servant selon son goût. L'homme de génie était aussi chef de troupe, et les principes de l'un étaient quelquefois subordonnés aux intérêts de l'autre. Cest dans ce temps qu'il fit quelques-unes de ces petites pièces que lui-même condamna depuis à l'oubli , et dont il ne reste que les titres , le Docteur amoureux, le Maître d'école, les Docteurs rivaux. L* École des Maris fut le premier
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
pas qu*il fit dans la science de Tintrigue. Ce n*est pas , comme dans Sganarelle , un amas dMncidents arrangés sans vraisemblance pour produire des méprises sans effet; c'est une pièce parfaitement intriguée, où le jaloux est dupé sans être un sot , où la finesse réussit parce qu'elle ressemble à la bonne foi , et où celui qu'on trompe n'est jamais plus heureux que lorsqu'il est trompé. Boccace et d'Ouville en ont fourni les situations principales; mais ce qu'on emprunte d'un conte diminue seulement le mérite de l'invention sans ôter rien au mérite de l'ensemble dramatique, dont la difficulté est sans comparaison plus grande. De plus, il y a ici , ce qui alors n'était pas plus connu, de la morale et des caractères. Le contraste des deux tuteurs , dont l'un traite sa pupille et sa future avec une indulgence raisonnable , et l'autre avec une rigueur outrée et bizarre ; ce contraste , dont les effets sont très-comiques , donne une leçon très-sérieuse et sagement adaptée au système de nos mœurs , qui accordant aux femmes une liberté décente , rend inconséquents et absurdes ceux qui voudraient faire de l'esclavage le garant de la vertu. Quand Lisette dit si gaiement,
En effet , toas ces boIds sont des choses infâmes. Sommes-Doos chez les Turcs pour renfermer les femmes? Car on dit qa*oo les tknl esclaves en ce liea , Et que c*est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu.
Lisette fait rire; mais, tout en riant, elle dit une chose très-sensée, et ne fait que confirmer en style de soubrette ce qu'Ariste a dit en homme sage. En effet, du moment où les femmes sont libres parmi nous^ sur la foi de leur éducation et de leur honnêteté, il est sûr que les précautions tyranniques sont une marque de mépris pour elles ; et, sans parler de l'injustice et de l'olTense , quelle contradiction plus choquante que de commencer par les avilir pour leur donner des sentiments de vertu! Point de milieu : il faut, ou les renfermer comme font les Turcs, ou s'y fier comme font les Français. C'est ce que signifie cette saillie de Lisette ; et il faut être Molière pour donner tant de raison à une soubrette. Le dénoûment achève la leçon. La pupille d'Ariste , qu'il a eu soin de ne point gêner sur les goûts innocents de son âge, tient une conduite irréprochable, et finit par épouser son tuteur. L'autre, qu'on a traitée en esclave, risque des démarches aussi hardies que dangereuses, que sa situation excuse , et que la probité de son amant justifie. Elle l'épouse aussi; mais on voit tout ce qu'elle avait à craindre s'il n'eût pas été honnête homme, et que ce surveillant intraitable , qui se croyait le modèle des instituteurs, n'allait à rien moins qu'à causer la p^te entière d*une jeune personne confiée à ses
soins, et qu'il voulait épouser. De tels ouvrages sont l'école du monde, et leur utilité se perpétue avec eux. Mais, si la bonne comédie peut se glorifier de ce beau titre, c'est à Molière qu'elle le doit.
L'École des Femmes n'est pas moins instructive : la conduite n'en est pas si régulière , mais le comique en est plus fort. L'auteur a indiqué lui-même le défaut le plus sensible de sa pièce, par ce vers que dit Horace au vieil Amolphe, lorsqu'il le rencontre dans la rue pour la troisième fois :
La place m'est heureuse à vous y renamtrer.
Faire rencontrer ainsi Horace et Arnolphe à point nommé, trois fois de suite, c'est trop montrer lo besoin qu'on en a pour les confidences qui font aller la pièce; comme aussi le besoin d'un dénoûment se fait trop sentir par l'arrivée des deux vieillards , l'un père d'Horace , et l'autre père d'Agnès , qui ne viennent au cinquième acte que pour faire un mariage. On a beau abréger au théâtre le long roman qu'ils racontent en dialogue pour expliquer leurs aventures, j'ai toujours vu qu'on n'écoutait même pas le peu qu'on en dit, parce que Ton est d'accord avec .l'auteur pour ôter Agnès des mains d'Arnolphe, n'importe comment , et la donner au jeune homme qu'elle aime. On a reproché à Molière quelques dénoûments semblables : c'est un défaut sans doute , et il faut tâcher de l'éviter; mais je crois cette partie bien moins importante dans la comédie que dans la tragédie. Comme celle-ci o£&e de grands intérêts à démêler, on fait la plus sérieuse attention à la manière dont l'action se termine ; mais comme dans la comédie il ne s'agit ordinairement que d'un mariage en dernier résultat, divertissez pendant cinq actes , et amenez le mariage comme il vous plaira, le spectateur ne s'y rendra pas difficile, et je garantis le succès. '
Le choix d'une place publique pour le lieu de la scènCj occasionne aussi quelques autres invraisemblances ; par exemple, celle du sermon sur les devoirs du mariage, qu'Arnolphe devait faire dans sa maison bien plus naturellement que dans la rue ; mais ce sermon est d'un sérieux si plaisant , d'une tournure si originale , qu'il importe peu où il se fasse, pourvu qu'on l'entende.
Les défauts dont je viens de parler disparaissent au milieu du bon comique et de la vraie gaieté dont cette pièce est remplie. Situations , caractères , incidents , dialogue, tout concourt à ce grand objet de la comédie , d'instruire en divertissant. Il n'y a point d'auteur qui fasse plus rire et qui fasse plus penser : quelle réunion plus heureuse et plus sûre I et si la vérité est par elle-même triste et sévère, quel art
GOURS DE UTTÉRATUBE.
cbarmant que celui qui la rend si agréable ! Le rire est, sans doUte, rassaisonnement de l'instruction et Tantidote de Tennui ; mais il y a au théâtre plusieurs sortes de rire. Il y a d'abord le rire qui naît des méprises , des saillies, des facéties, et qui ne tient qu'à la gaieté; c'est le plus souvent celui de Régnard. Quand le Ménechme provincial est pris pour son frère l'officier par un créancier importun qui se dit syndic et marguillier, et qu'impatienté de ses poursuites, il dit à Yalentin,
Laiaaez-moi lai ooaper le oez , et que Yalentin répond froidement ,
LalBsez-le aller :
Que feriez-vouB , monsiear, du nez d^an marKoUtter?
la méprise et le mot font rire, et Fon dit , Que cela est gai! Il y a ensuite le gros rire qu'excite la farce; Patelin , par exemple, lorsqu'il contrefait le malade, et que, feignant de prendre M. Guillaume pour son apothicaire, il lui dit,
«c Ne me donnez pins de ces vilaines pilules; elles ont fiittU me faire rendre l'âme. »
et que M. Guillaume, toujours oceopé de son affaire , répond brusquement ,
« Eb! je voudrais qa'dles t'eussent fait rendre mon drap, »
on rit , et Ton dit , Que cela est bouffon ! Il y a même encore le rire qu*excitele burlesque, tel que D. Japhet , quand il appelle son valet ,
Don Pascal Zapata, On Zapata Pascal , car il n'importe gaëre Qae Faacal soit devant, ou Pascal soit derrière ;
on rit, et l'on dit. Que cela est fou! Je ne sais si je dois parler du sourire que fait venir au bord des lèvres la finesse des petits aperçus, tels que ceux de Marivaux; car celui-là est si froid, qu'il se concilie fort bien avec le bâillement. Enfin , il y a le rire ' né de cet excellent comique qui montre le ridicule de nos faiblesses et de nos travers, et qui fait qu'après avoir ri de bon coeur, on dit à part soi , Que cela est vrai ! Ainsi , lorsqu'on voit Arnolphe , bien convaincu qu'Agnès aime Horace , faire aux pieds d'une enfant cent extravagances ; quand on l'entend la conjurer d'avoir de l'amour pour lui , lui dire.
Mon pauvre petit oœar , ta le peux si tu veax. fiooote seulement ce soupir amoureux ; Vois ce regard mourant , contemple ma personne , ^ Et quitte oe morveux, et Tamour qu*i] te doime. (Test quelque sort qu*U faut qu'il ait Jeté sur toi; Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi ;
quand ce barbon jaloux va jusqu'à dire à cette même enfant, qu'il faisait trembler un moment aupara* vaut.
Tout comme tu voudras tu pourras te conduirs : Je ne m'explique point , et cela , c*est tout dire ;
quand , tout honteux lui-même de s'oublier à ce point, il se dit à part,
lusqu'où la passion peai-eUe fUre aUer!
et que, malgré cette réflexion si juste, il eontinae,
Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler. Quelle preuve veux-tu que Je t*en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer? Ycox-tu que Je me batte? Veux-tu que Je m'arrache un e6té de eheveux?
tout le monde éclate de rire à la rue d'une pareille folie. Mais ce n'est pas tout; la réflexion vous dit un moment après : Voilà pourtant à quel excès de délire et d'avilissement on peut s^ porter, quand on est assez faible pour aimer dans un âge où il faut laisser l'amour aux jeunes gens. La leçon est importante; elle pourrait fournir on beau chapitre de morale; mais aurait-il Tefifet de la scène de Molière?
Le sujet de l'École des Femmes contient une autre instruction non moins utile. L'auteur avait fait voir, dans FÉcale des Maris, Timprudeoce et Je danger d'élever les jeunes personnes dans une contrainte trop rigoureuse : il fait voir ici ce qu'on risque à les élever dans l'ignorance, et à se persuader qu'en leur ôtant tonte connaissance et toute lumière on leur donnera d'autant plus de sagesse qu'elles auront moins d'esprit. L'idée de ce système absurde, qui est celui d' Arnolphe, se trouve dans une nouvelle de Scarron , tirée de l'espagnol , qui a pour titre la Précaution inutile. Un gentilhomme grenadin, nommé D. Pèdre, est précisément dans les mêmes préjugés qu'Amolpbe. Il fait élever sa future dans l'imbécillité la plus complète ; il tient à peu près les mêmes propos qu'Amolpbe, et une femme de fort bon sens les combat à peu près par les mêmes motifs que. fait valoir l'ami d'Amolphe, l'homme raisonnable de la pièce , si ce n'est que dans Molière le pour et le contre est développé avec une supériorité de style et de comique dont Scarron ne pouvait pas approcher. Il y a pourtant dans ce dernier un trait d'humeur et de caractère que Molière a jugé assez bon pour se l'approprier.
« J*aimeraia mieux, dit le gentilhonune espagnol, dm femme laide et qui serait fort sotte, qu'une forte bette qoi aurait de l'esprit. »
Et, dans l'École des Femmes, Chrysale dit: Une femme stuplde eat ddic votre marotte !
Arnolphe répond :
Tant, que J'aimerais mieux une laide fort sotte Qu*une femme fort belle avec beaucoup d*esprit.
Rien n'est plus propi^ à la comédie que ces sortes de personnages , en qui un principe fiaux est de-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
venu ua travers d*esprit habituel, et qui soat au point d'être dans Tordre moral ce que les corps contrefaits sont dans l'ordre physique. Il arrive à notre Grenadin de Scarron ce qui doit arriver; car il est clair que, pour suivre son devoir, il faut au moins le connaître; mais que, pour s'en écarter, il n'est pas nécessaire de rien savoir. Aussi, quand il se trouve la dupe de la bêtise de sa femme, il est avec elle dans le même cas que le jaloux Arnolphe avec Agnès; il ne lui reste pas même le droit de faire des reproches , puisqu'on n'est pas à portée de les comprendre. Cest une des sources du comique de la pièce, que cette ignorance ingénue d'Agnès, qui fait très-naïvement des aveux qui mettent Arnolphe au désespoir, sans qu'il puisse même se plaindre d'elle. Et quand elle a tout conté, et qu'il lui dit, en parlant du jeune Horace ,
KaiB pour guérir do mal qa*n dit qol ta pofiède, N'A-t-il pas exigé de voui d'aatie lemâde?
elle répond ;
Noa : Toni poaveK Jager, s*U en eût demandé , Que , pour le secourir, ^aurais tout accordé.
Cfr dernier trait est le pins fort de vérité et de morale; car, quoiqu'elle dise la chose la plus étrange dans la bouche d'une jeune fille, on sent qu*il est impossible qu'elle réponde autrement. Tout ce rôle d'Agnès est soutenu d'un bout à l'autre avec la même perfection. Il n'y a pas un mot qui ne soit de la plus grande ingénuité, et en même temps de l'effet le plus saillant : tout est à la fois et de caractère et de situation , et cette réunion est le comble de l'art. La lettre qu'elle écrit à Horace est admirable : ce n'est autre chose quele premier instinct, le premier aperçu d'une âme neuve et sensible ; et la manière dont elle parle de son ignorance fait voir que cette ignorance n'est chez elle qu'un défaut d'éducation, et nullement un défaut d'esprit^ et que, si on ne lui a rien appris , on n'a pas pu du moins en faire une sotte. Quelle leçon elle donne au tuteur qui l'a si mal élevée, lorsqu'il lui reproche les soins qu'il a pris de son enÊince!
Tons avez là dedans bien opéré vraiment, Et m'avei fait en tout iostniLre Jclimeot I Croit*on que Je œ flatte , et qu*enfin dans le ne Juge pas Iden que Je suis une ])éte!
tète
On toit qu*en dépit d'AmoJphe, elle ne Test pas tant qu'il l'aurait voulu; et chaque réplique de cette enfant qui ne sait rien le confond et lui ferme la bouche par la seule forcedu simple bon sens. Quand elle veut s'en aller avec Horace , qui lui a promis de l'épouser, son jaloux lui fait une querelle épou-
vantable. Elle ne répond à toutes ses injures que par des raisons très-ooneluantes.