‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 72 sur 88 · ACRES · texte numérisé non relu

ACRES

Pourquoi me cries -VOUS?

ARIfOLPBB.

J*ai grand tort en effet.

AGNÈS

le n'entends point de mal dans tout ce que J*ai feit.

ARlfOLPHB.

Suivre un galant n*est pas une aeUon infflme7

A0RÈ8.

Cest un homme qui dit qu^il me veut pour sa femme, rai suivi vos leçons , et vous m'avez prêché Qu'il laut IMB marier pour dter le péché.

ARNOLPHE

Oui : mais pour femme, mol , Je prétendais vous prendre. Et Je vous l'avais fait , me semble , assez entendre.

AGNÈS

Oui ; mais , à vous parler franchement entre nous , Il est plus pour cela selon mon goût que vous. Chez vous le mariage est f Acheux et pénible , Et vos discours en font une image terrible, liais las ! il le fait , loi , si rempli de plaisirs , Que de se marier il donne des désirs.

ARNOLPHE

Ah I (fest que vous Paimez , traîtresse.

AGNÈS

Oui, Je l'aime.

ARWOLPHB.

Et vous avei le fnmt de le dire à moi-même?

AGNÈS

Et pourquoi , s'il est vrai, ne le diraisje pas? *

ARN0U>HB.

Le deviei-voos aimer, impertinente?

AGNÈS

Hélas I ^Vce que J'en puis mals?Lui seul en est la cause. Et Je n'y songeais pas lorsque se fit la chose.

ARNOLPHE

Mais II fallait chasser cet amoureux désir.

AGNÈS

Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir!

ARNOLPHE

Et no savles-vous pas que c'était me déplaire ?

AGNÈS

Moi? point du tout Quel mai cela vous peut-il fidre?

ARNOLPHE

II est vrai , J'ai so^et d'en être r^ui. Vous ne m'aimes donc pas à ce compte ?

AGNÈS

Vous?

ARNOLPHB.

Oui.

AGNÈS

Hélas! non.

ARNOLPHE

Gomment, non!

AGNÈS

Voules-voos que Je mente ?

Pourquoi ne m*aimer pas , madanfe nmpudente?

AGNÈS

Mon Dieu I ce n'est pas moi que vous devez blâmer Que ne vous étes-vous comme lui fait aimer? le ne vohs en ai pas empêché, que Je pense.

ARNOLPHE

Je m'y suis efforcé de toute ma puissance. Mats les soins que J'ai pris, Je les ai perdus tous.

AGNJÂ.

Vraiment , 11 en sait donc lihdessus plus que vous ; Gar à se faire aimer U n'a point eu de peine.

Quel dialogue! et quelle naïveté de langage unie

à la plus grande force de raison! U n'y avait, avant Molière, aucun exemple de ce eoœique-là. Celui qui dit, Pourquoi ne m'aimerpasf c'est celui-là qui est un .sot, malgré son âge et son expérience; et celle qui répond, Que ne vous étes-vous fait air tnerf dit ce qu'il y a de mieux à dire. Toute la philosophie du monde ne trouverait rien de meilleur, et ne pourrait que commenter ce que Tinstinct d'un enfant de seize ans a deviné.

il n'y a pas jusqu'à ces deux pauvres gens, Alain et Georgette, choisis par Arnolphe comme les plus imbéciles de leur village , qui n'aient à leur manière la sorte de bon sens qui leur convient. Il faut les entendre , après la peur effroyable qu'il leur a faite , quand il a su les visites d'Horace.

GEORGETTE

V Mon Dieu I qa*U est terriblo !

Sel regards m*ont fait peur, mais une peur liorrible , Et Jamais Je ne vis on plus hideux chrétien.

ALAIN

Ce monsieur Ta fâché , Je te le dtsaia bien.

GEORGETTE

Mais que diantre est-ce \k , qu*avec tant de radesse. Il nous fait au iogis garder notre maltresse? D*oà vient qu'à tout )e monde U veut tant la cacher, • Et qu'il ne saurait voir personoe en approcher?

ALAIN

Cest que cette action le met en Jalousie. ^

GEORGETTE

Mais d'où vient qu*U est pris de cette fimtaisie?

ALAIN

Cela vient., cela vient de ce quH est Jaiouz.

GEORGETTE

Oui : mais pourquoi Test-il? et pourquoi ce courroux?

ALAIN

Cest que la Jalousie... Entends-tu bien , Georgette? Est une chose... là... qui fait qu'on s'inquiète. Et qui chasse les gens d'autour d'une maison.

Le pauvre Alain ne doit pas être bien fort sur les déGnitions morales : cependant la jalousie ne lui est pas inconnue; et n'en sachant pas assez pour en expliquer le principe, il se jette au moins sur les effets qu'il en a vus ; et , comme le plus sensible de tous, c'est qu'un jaloux écarte tout le monde autant qu'il peut , ce qui lui vient d'abord à l'esprit après qu'il a bien cherché, c'est cette idée, dont on ne peut s'empêcher de rire par réflexion, que la jalousie est une chose qui chasse les gens d'autour d'une maison : ce qui est très-vrai en soi-même, pas mal trouvé pour Alain , et fort bien exprimé à sa manière.

Je suis fort loin de vouloir insister sur tous les mots remarquables de cette pièce : il y en a presque autant que de vers. Mais je ne puis m'empécher de citer encore une de ces saillies si frappantes de vérité, qu'elles paraissent très-faciles à trouver, et en même temps si originales et si gaies , qu'on félicite l'auteur de les avoir rencontrées. Quand Arnolphe, qui a vu

Horace encore enfant, est instruit que cet Horace est son rival , il s'écrie douloureusement :

AuraJs-Je fleviné, quand Je l'ai tu peUt, Qu'il croîtrait pour cela?

Assurément tout autre que lui trouverait fort simple ce qui lui paraH si extraordinaire ; et c'est ce qui rend ce mot si comique : Arnolphe est vivement affecté , et ce qu'il y a de plus commun lui paraît monstrueux. C'est la nature prise sur le fait ; et cette expression si naïve, qu'il croîtrait pour cela?,., est d'un bonheur I Qu'on juge ce qu'est un écrivain dont presque tous les vers (dans ses bonnes pièces analysées ainsi) occasionneraient les mêmes exclamations I

Quant au comique de situation,

«Iabeautédusi]^etderj^oo/e des Femmes consiste surtout dans les cof{fidences perpétuelles que/ait Horace au seigneur Arnolphe ; et ce qui doit paraître le plus plaisant , c'est qu'un ixHnme qui a de l'esprit , et qui est averti de tout par une hmocente qui est sa maîtresse, et par unétourdi qui est soo rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive. »

Cette remarque n'est point de moi ; eiïe est d'un homme qui devait s'y connaître mieux que personne, de Molière lui-même, qui s'exprime ainsi mot à mot par la bouche d'un des personnages de la Critique de l'École des Femmes , petite pièce fort jolie , qu'il composa pour répondre à ses censeurs , et qui fut jouée avec beaucoup de succès. On peut s'imaginer combien ils se récrièrent sur l'amour-propre d'un auteur qui faisait sur le théâtre son apologie , et même son éloge : mais n'est-il pas plaisant que d'ignorants barbouilleurs, qui ont assez d'amour-propre poiur régenter devant le public un homme qui en sait cent fois plus qu'eux, ne veuillent pas qu'il en ait assez pour prétendre qu'il sait son métier un peu mieux que ceux qui se chargent de le lui enseigner? Amour-propre pour amour-propre, lequel est le plus excusable? Ce qui est certain, c'est que l'un ne produit guère que des sottises et des impertinences, et que l'autre produit l'instruction. Un grand artiste qui parle de son art répand toujours plus ou moins de lumière. Aussi les critiques qu'on a faites des bons écrivains sont oubliées, et leurs réponses sont encore lues avec fruit.

On reprocha sans doute à Molière de défendre son talent; mais en le défendant il en donna de nouvelles preuves, et on l'avait attaqué avec indécence. Je conçois bien que les contemporains pardonnent plus volontiers à l'amour-propre des sots qui attaquent qu'à celui de l'homme supérieur qui se défend : les ims ne font qu'oublier leur faiblesse ; l'autre fait souvenir de sa force. Mais la postérité, qui

SIÈCLE DE LOraS XIV. — POÉSIE.

n*eftt jaloasede personne , en juge tout autrement; elle profite de tout ce qu'on lai a laissé de bon , sans croire que l'auteur ait été obligé, plus que les autres hon^mes, de se dépouiller de tout amour de soiro^e. De quoi s'agit-il surtout ? D'avoir raison. Et Molière a-t-ileu tort de faire une pièce très-gaie, où il se moque très-spirituellement de ceux qui avaient cru se moquer de lui ? H introduit sur la scène une Précieuse qui en arrivant se jette sur un fauteuil, prête à s'évanouir d'un mal de cosur affreux , pour avoir vu cette méchante rapsodie de l'Éeole des Femmes. Elle est soutenue d'un de ces matquis turlupins que Molière avait joués déjà dans les Précieur ses, en y faisant voir des valets qui étaient les singes de leurs maîtres. Plusieurs s'étaient déchaînés contre l'École des Femmes, prétendant que toutes les règles y étaient violées ; car alors il était de mode de les réclamer avec pédantisme, comme aujourd'hui de les rejeter avec extravagance- Un homme de la cour avait affecté de sortir du théâtre au second acte, en criant au scandale. Molière se vengea en peintre ; il s'amusa à dessiner ses ennemis , et fit rire de leur portrait. Il peignit leur étourderie étudiée, leurs grands airs, leur f oîd persiflage, leur suffisance, leurs grands éclats de rire , leurs plates railleries. 11 leur associa un M. Lisidor, auteur jaloux , qui, avec un ton fort discret et fort ménagé, finit par dire plus de mal que personne de la pièce de Molière. Enfin, il leur opposa un homme raisonnable, qui parle très-pertinemment , et fait toucher au doigt le ridicule et la déraison des détracteurs.

Molière revint encore aux marquis dans T/mpromptu de f^ersaiUes, petite pièce du moment, qui divertit beaucoup Louis XIV et toute la cour. C'est là qu'il se fait dire,

te Quoil toujours des marquis! >

et il répond ,

N Oui, toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie ; et comme dans toutes les pièces anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de môme maintenant il fout toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. »

Les Précieuses avaient déjà valu à leur auteur plus d'une satire. Un sieur de Saumaise fit les véritables Précieuses ; car il est bon d'observer qu'originairement ce mot , bien loin d'avoir une acception désavantageuse, signifiait une femme d'un mérite distingué et de très-bonne compagnie. Quand Molière se moqua de la prétention et de l'abus, il se crut obligé de les distinguer de la chose même ; et non content d'énoncer cette distinction dans le titre de

la pièce, il déclara dans sa préface qn'tl respectait le< véritables précieuses. Mais comme en effet presque toutes alors étaient fort ridicules , le noni changea de signification et n'exprima plus qu'un ridicule. II s'étendit même à d'antres objets, et l'on dit depuis, non-seulement une {tmme précieuse j mais un style précieux, un Vonpréeieux , toutesles fois que l'on voulut désigner l'affectation d'être agréable. Ainsi l'ouvrage de Molière fit un changement dans la langue comme dans les mœurs ; et ce qui était une louange devint une censure.

Mais le grand succès de l'École des Femmes, celui des deux pièces qui la suivirent, et la satisfaction qu'en témoigna Louis XIV, dont le bon esprit goûtait celui de Molière , et qui n'était pas f&ché qu'on l'amusât des travers de ses courtisans , excitèrent bien un autre déchaînement contre le poète comique. On vit paraître successivement la Fengeance des Marquis, par de Villiers; ZéHnde, ou la CritU que delà Critique ,^BrY\aé; et le PoràrtHl du Pein» tré^, par Boursault. Les mauvais écrivains ne manquent jamais de se réunir contre le talent, sans songer que cette réunion même prouve sa supériorité. De Villiers, comédien de l'hôtel de Bourgogne, vengeait l'injure de tous ses camarades , que Molière a^ait joués dans l'Unpromptu de yersaiUes, où il contrefaisait leur déclamation emphatique. Ainsi il y avait non-seulement querelle d'auteur à auteur, mais de théâtre à théâtre. Visé, comme auteur de mauvaises comédies , et , de plus , écrivain de iVouveUes, espèce de journal qui précéda le Mercure, avait un double titre*pour déchirer Molière. Il en était jaloux comme s'il eût pu être son rival , et le critiquait comme s'il avait eu ledroit d'être son juge. A l'égaid de Boursault, on est fâché de trouver son nom parmi les détracteurs d'un grand homme. II avait de l'esprit et du talent, et ce qui le prouve, c'est qu'on joue encore deux de ses pièces avec suc ces , îsope à la cour et le Mercure galant. Mais on lui persuada que c'était lui que Molière avait eu en vue dans le rôle de Lisidor, et il fit contre lui le Portrait du Peintre. Toutes ces satires ne firent pas grande fortune. Dans V Impromptu de Versailles, Molière , emporté par ses ressentiments , eut le tort inexcusable de nommer Boursault; et quoiqu'il ne l'attaque que du côté de l'esprit, «e n'en est pas moins une violation des bienséances du théâtre, et des lois de la société. La comédie est faite pour instruire tout le monde et n'attaquer personne : chacun peut en prendre sa part; mais il ne faut la faire à qui que ce soit. Il est vrai que les ennemis de Molière lui en avaient donné l'exemple; mais il n'était pas fait pour le suivre.

COUfiS DE UTTERATUBE.

Visé fut celui de tous qui se déchatna contre lui avec le plus de fureur. Il ne put faire jouer sa Zé- Unde; mais il est curieux de voir de quelles armes se sert ce galant homme (qui fut depuis le fondateur du Mercure galant) dans une Lettre sur les affaires du théâtre. 11 ne prétendait à rien moins qu*à soulever toute la noblesse de France contre Molière, et à le rendre coupable de lèse-m^esté. Voici comme il soutient cette belle accusation :

« Pour ce qui est des marqais , ils se vengent assez par leur prudent silence , et font voir qoMls ont beaucoup d'es* prit , en ne l'estimant pas assez pour se soucier de ce qu'il a dit contre eux. Ce n'est pas que la gloire de l'État ne les eût obligés à se plaindre , puisque c'est tourner le royaume en ridicule, railler toute la noblesse, et rendre méprisables , non-seulement à tous les Français , mais encore à tous les étrangers, des noms édatttits, pour qui l'on devrait avoir du respect.

« Quoique cette bute ne soit pas pardonnable, elle en renferme une antre qui i'est bien moins, et sur laquelle Je veux croire que la prudence de Molière n'a pas lût réflexion. LfMTsqu'il joue tonte la cour, et qu'il n'épaiigne que l'auguste personne du roi, que son mérite rend plus considérable que celui de son trône , il ne s'aperçoit pas que cet incomparable monarque est toujours accompagné des gens qu'il veut rendre ridicules ; que ce sqot eux qui forment sa cour ; 4ûe c'est avec eux qu'il se divertit ; que c'est avec eux qu'il s'entretient, et que c'est avec eux qu'il donne de la terreur à ses ennemis. C'est pourquoi Molière devrait plutôt travailler à nous taire voir qu'ils sont tous desliéros, puisque le prince est toiqours an milieu d'eux , et qu'il en est comme le chef, que de nous en fiiire voir des portraits ridicules.

« n ne sufQt pas de garder le respect que nous devons au demi'dieu qui nous gouverne, il fiiut épargner ceux qui ont le glorieux avantage de l'approcher, et ne pas jouer ceux qu'il honore de son estime. »

Les raisonnements de ce Visé çont aussi forts que ses intentions sont loyales. Il veut que des personnages de comédie soient tous des héros, parce que ce sont des gens de cour; il veut qu'ils ne puissent pas être ridicules, parce que ce sont des gentilshommes; il veut que chacun d'eux prenne Molière à partie, et il ne songe pas que des peintures générales ne peuvent jamais offenser personne. U serait superflu d'opposer des vérités trop connues à une déclamation trop absurde : je ne Fai citée que pour faire voir qu'en tout temps les mauvais critiques ont été aussi des hommes très-méchants, et que, non contents de dénigrer Fouvrage, ils se croient tout permis pour perdre Fauteur. Apparemment Fanimosité de Visé avait augmenté avec les succès de Molière; car dans un autre passage de ses Nouvelles, iioprîmé un an auparavant, il avait mêlé beaucoup d'éloges à ses critiques. Il est vrai que

ses louanges n'étaient pas toijours flatteuses; par exemple, lorsqu'on disant beaucoup de bien de l'École des Maris, il la place après les yisionnairesà» Desmarets , et lorsqu'il regarde Sganarelle coimne la meilleure des pièces de Molière. En revanche, ii ! dit beaucoup de mal des Précieuses ridicules , dont la réussUefit cotmaitre à Vauieur qu*on abaudi k satire et la bagatelle, que le siècle était malade , et que les bonnes choses ne bU plaisaient pa$.

Je ne sais de quelles bonnes choses il veut parler : ce qui est sûr, c'est que de très-mauvaises étalent depuis longtemps en possession de plaire, et que si les Précieuses firent voir que le siècle était malade, ce n'est que parce que le tableau fut applaudi , c'est parce qu'il était fidèle ; et la réussite ^\ voir en même temps que le siècle n'était pas incurable. Mais ce qu^l y a de plus singulier, c'est que le mêmeaatoir, qui voulait armer tout à l'heure contre Molière tous les grands seigneurs du royaume, leur reprocha de l'encourager, de hxxfofumir même des mémoires; ce qui était arrivé en effet pour la comédie des f dcheux.

« Molière apprit , dit-il, que les gens de qualité ne voulaient rire qu'à leurs dépens ; qu'Us étaient }fis plus docile du monde , et voulaient qu'on fit voir leurs défauts en pabUc. »

£h t oui, monsieur Visé, voilà précisément ce qae Molière avait deviné , et ce dont vous ne vous seriez pas douté. Il a diêcouvert que la comédie était nn miroir de la vie humaine, où personne n'était ûcbé de se voir, pourvu qu'il y pdt voir ses voisins, parée que Famour-propre se sauve dans la foule, et que chacun s'amuse aux dépens de tous les autres. Gela vous paraît de la bagatelle, et sans doute la rareté et la curiosité des tréteaux d'Espagne et d'Italie vous parait une bonne chose; mais si vous en saîiez autant que Molière, vous verriez que cette bagatelle, c'est la vraie comédie.

Le Mariageforcé, comédie-ballot en on acte, était encore un de ces intermèdes bouffons qui Élisaient partie des spectacles de la cour. On Fappela k Ballet du Roi, parce que Louis XIV y dansa. Le principal rôle est un Sganarelle, nom qui désignait, dans les anciennes farces , un personnage imbécile ou grotesque. Il n'y a aucune intrigue dans la pièee; mais, accoutumé à placer partout la critique des mœurs, Molière se moque ici du verbiage scientifique que les pédants de l'école avaient conservé, quoiqu'il fût passé de mode partout ailleurs; et il joue dans les deux docteurs. Pancrace et Marphu* rius , la manie de philosopher hors de propos, la morgue de la science, et la sottise du pyrrbonisme. La fureur de Pancrace à propos de la for me du char

SIÈCLE DE LOUIS XIV. ~ POESIK

peau n^étaît point an tableau ehargé, dans un temps où l'on rendait encore des arrêts en faveur d'Aristote; et quand Sganarelle donne des coups de bâton au pyrrhonien Marphurius, en lui représentant que, selon sa doctrine, il ne doit pas être sûr que ce soient des coups de bâton, il se sert d'un argument proportionné à la folie de cette doctrine.

C'est malgré lui que Molière fit ie Festin de Pierre. Ce vieux canevas était originaire d'Espagne, où il avait fait une grande fortune; et il était bien juste qu'un peuple qui voyait avec édification la Vierge et les diables danser ensemble , et les sept sacrements en ballets, vtt avec une sainte terreur marcber une statue sur la scène, et l'enfer s'ouvrir pour engloutir un athée. Mais comme le peuple est partout le même, ce sujet n'eut pas moins de succès à Paris, sur le théâtre d'Arlequin. Toutes les troupes comiques (il y en avait alors quatre à Paris) voulurent avoir et eurent en effet leur FesUn de Pierre, comme celle des Italiens;, car il faut remarquer que ce sont toujours les ouvrages faits pour la multitude qui ont de ces prodigieux succès de mode, attachés à un nom qui suffit pour attirer la foule à tous les théâtres. Il n'y eut qu'un Misanthrope et qu'un Tartufe; mais il y eut dans l'espace de peu d'années cinq Festin de Pierre. Molière, pour contenter sa troupe, fut obligé d'en faire un ; mais ce fut le seul qui ne réussit pas. Ce n'est pas qu'il ne valût beaucoup mieux que tous les autres ; mais il était en prose ; «t c'était alors une nouveauté. sans exemple. On n'Imaginait pas qu'une comédie pût n'être pas en vers, et la pièce tomba. Ce ne fiit qu'après la mort de Molière que Thomas Corneille versifia k Festin de Pierre, en suivant, à peu de chose près, le plan et le dialogue de la pièce en prose. Il réussit, et c'est le seul quel'on joueenoore. La scène de M. Dimanche est comique, et le morceau sur l'hypocrisie annonçait, dans l'auteur original, l'homme qui devait bientôt faire le Tartufe^

VAmotffT médecin est la première scène où Molière ait déclaré la guerreà la Faculté, et cette guerre dura jusqu'à la fin de sa vie; car son dernier ouvrage, le Malade imaginaire, fut encore fhit contre les médecins. Comme, malgré l'utilité réeUe'de la médecine, et le mérite supérieur de plusieurs de ceux qui l'ont cultivée, il n'y a point de science qui soit plus susceptible de tous les genres de charlatanisme, puisqu'elle domine sur les hommes par le premier de tous les intérêts, l'amour de la vie et la crainte de la mort , c'est un objet qui ne devait point échapper à un poète comique. D'ailleurs le pédantisme, qui, chez les médecins du dernier siècle , était l'enseigne de la science, prêtait beaucoup au ridicule;

et l'on sait combien Molière en a tiré parti. Ce ridicule a disparu, parce qu'il ne tenait qu'aux formes extérieures; mais l'esprit de corps, qui pe change point , et tous les préjugés , tous les travers qui en résultent, ont fourni au poète observateur une foule de mots heureux, devenus proverbes, et qu'on cite d'autant plus volontiers, qu'ils sont encore aujourd'hui tout aussi vrais que de son temps. C'est aussi dans cette pièce qu'il a caractérisé Xe&dtmnewrs d'a^ vis par une scène charmante, dont tout l'esprit est dans ce mot si connu : Monsieur Josse, vous êtes orfèvre. On assure que l'Amour médecin^ qui a trois actes, fut fait et appris en cinq jours. Ce n'était pas assez pour cela d'être' Molière; il fallait aussi être chef de troupe.

SECTION m. — Ze Misanthrope.

Autant Molière avait été jusque-là au-dessus de tous ses rivaux , autant il fut au-dessus de lui-même dans le Misanthrope, Emprunter à la morale une des plus grandes leçons qu'elle puisse donner au< hommes ; leur démontrer cette vérité qu'avaient méconnue les plus fameux philosophes anciens, que la sagesse même et la vertu < ont besoin d'une mesure, sans laquelle elles deviennent inutiles, ou même nuisibles; rendre cette leçon comique sans compromettre le respect dû à l'homme honnête et vertueux, c'était là sans doute le triomphe d'un poète philosophe, et la comédie ancienne et moderne n'offrait aucun exemple d'une si haute conception. Aftssi arriva-t-il d'abord à Molière ce que nous avons vu arriver à Racine. Les spectateurs ne purent pas l'atteindre : il avait franchi de trop loin la sphère des idées vulgaires. Le Misanthrope fut abandonné , parce qu'on ne l'entendit pas. On était encore trop accoutumé au gros rire : il fallut retirer la pièce à la quatrième représentation. Ces méprises si fréquentes nous font rougir, et ne nous corrigent pas de la précipitation de nos jugements. Ce n'est pas que l'exemple du Misanthrope et ^Aihalie puisse se renouveler aisément; ce sont des chefs-d'œuvre d'un ordre trop supérieur : mais on peut assurer que, dans tous les temps , des ouvrages d'un très-grand mérite, confondus d'abord dans l'opinion et dans l'égalité du succès avec les productions les plus médiocres, n'arrivent à leur place qu'après bien des années, et que la jalousie , qui est dans le secret, a le plaisir de les voir longtemps dans la foule avant que la voix publique les ait vengés d'une concurrence indigne , et proclamés dans le rang qui leur est dû.

Molière se conduisit en hommes habile : Il sentit que le Misanthrope n'avait besoin que d'être en-

« Reiinuitque, quoâ est diffieUlimum, ea èagrieniia, diiM. (Ta€IT. Agrie. nr.)

COUBS DE LITTÉRATURE.

tendu ; et puisque cette pièce ne pouvait par ellemême attirer le public, il trouva le moyen de Vy faire revenir en ]e servant selon son goût. Il donna la farce du FagoUer; et , à la faveur de Sganarelle, on eut la complaisance d^écouter le Misanthrope, dont le succès alla toujours en croissant, à mesure que les spectateurs, en s'instruisant, devenaient plus dignes de l'ouvrage. 11 était, depuis un siècle, en possession du premier rang, que le Tartufe seul lui disputait, quand un écrivain, d'autant plus fameux p^r son éloquence qu'il la fit servir plus souvent au paradoxe qu'à la raison , a intenté à Molière une accusation très-grave, et lut a reproché d*avoir joué la vertu et de l'avoir rendue ridicule. Rousseau débute ainsi :

« Vous ne sauriez me nier deux choses : Tune qu'Alceste est dans cette pièce un liomme droit , sincère , esUmable, nu véritable homme de bien; l'antre, que Taatenr lui donne an personnage ridicale. C'en est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcasable. »

Il faut absolument, avec un dialecticien aussi subtil que Rousseau , se servir des mêmes armes que lui, et argumenter en forme. Ainsi , d'abord je distingue la majeure, et je nie la conséquence. L'auteur donne au Misanthrope un personnage ridicule. Oui. Mais ce ridicule porte-t-il sur ce qu'il est droit, sincère^ homme de bien? Non : il porte sur. des travers réels, qui tiennent à l'excès de ces bonnes qualités. Et qui peut douter que l'excès ne gâte les meilleures choses? Ce principe est si reconnu, qu'il serait superflu de le prouver. Or, si tout excès est blâmable et dangereux, la comédie n'a-t-elle pas droit d'en montrer le vice et le danger ? Et si elle y joint le ridicule, ne se sert-elle pas de l'arme qui lui est propre? Je dis plus : si ce ridicule tombait sur la vertu même , il ne serait pas supporté; l'auteur le plus maladroit ne l'essayerait pas. Serait-ce donc Molière qui aurait commis une faute si grossière? Aurait-il ignoré le respect que tous les hommes ont pour la vertu ? Quand le Misanthrope est indigné de tous les traits de médisance que Célimène et sa société viennent de lancer sur les absents , sur des gens qu'ils voient tous les jours en qualité d'amis; quand il leur dit avec une noble sévérité ,

Allons , ferme , poonn , mes bons amis de oonr ; Yoas n'en épargnez point, et chacun a son tour. Cependant aucun d*eux à vos yeux ne se montre, Qu'on ne vons vole en hAte aller à sa rencontre, Lui présenter la main , et , d'un baiser flatteur. Appuyer le serment d'être son serviteur,

quelqu'un alors s*avise-t-il de rire? Ceux mêmes à qui l'apostrophe s^adresse, et qui sont de grands

rieurs, ne le sont pointant pas dans ce moment. Ils sentent si bien la vérité du reproche, que l'un d'eux , pour toute excuse, cherche à rejeter la faute sur Célimèiie, afin d'embarrasser Alceste qui l'aime.

Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous bteise. Il faut que le reproche à madame s'adresse.

Mais la réplique d* Alceste est accablante.

Jf on , morbleu , c'est à vous ; et vos ris complaisants ,

Tirent de son esprit tous ces traits médisants ;

Son humeur satirique est sans cesse nourrie

Par le coupable encens de votre flatterie ;

Et son cœur à rallier trouverait moins d'appas ,

8*U avait observé qu'on ne Tapplaudit pas.

Cest ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendra

Des vices où Ton volt les humains se répandre.

La semonce est forte; mais elle est si bien foodée, si morale, si instructive, que ceux qui soot tancés si vertement gardent le silence; et il n'y a que Célimène, que la légèreté de son âge et de son caractère, et les avantages que lui donnent sur Alceste son sexe et l'amour qu'il a pour elle, enhardissent à le railler sur son humeur contrariante. Mais quoique en effet il ait parlé avec un ton d'humeur, qui est un peu au delà des convenances de la société, où l'on ne s'exprime pas si durement cependant la vérité a tant d'empire, on en sent si bien toute l'utilité, que tous les spectateurs en œt endroit applaudissent très-sérieusement au courage du Misanthrope. Si son humeur ne portait jamais que sur de pareilles choses, ce ne serait qu'un censeur juste et rigoureux, et non plus un personnage de comédie. Mais Molière, qui vient de montrer oe qu'il a de bon, fait voir sur-le-champ, et presque dans la même scène, oe qu'il a d'outré et de répréhensible. On vient lui apprendre que la querelle qu'il a eue avec Oronte, à propos du sonnet, peut avoir des suites fâcheuses, et que, pour les prévenir, les maréchaux de France le mandent à leur tribunal. C'est ici que le caractère se montre, et que le sage commence à extravaguer.

Quel accommodement veut-on faire entre nous? La voix de ces messieurs me eondamnera-t-ello A trouver bons les vers qui font notre querelle? Je ne me dédis point de oe que J'en ai dit : la les trouve méchants.

PHIUNTE.

' Mais d'un plus doux esprit..

ALCE8TR.

Je n'en démordrai point : les vers sont exéciables.

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