PHILINTE
Yoos devez faire voir des senUments traitables. Allons, venes.
ALCESTB.
J'irai : mais rien n*aiira pouvoir De me taân dédire.
PHIUNTB.
Allons vous faire vole.
ALCESTB.
Hors qu*un commandement exprès do roi' ne vienne . De trouver bons les vers dont on se met en peine.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. -^ POESIE
le Maltondral tovdooit, morbleu, qalLi lont maaTatSi Et qa*un homme est pendable après les avoir faits.
On rit aux éclats , comme de raison.
Parla samblea, messieurs Je ne croyais pas être Si plaisant (|Ue Je sais.
Vraiment non, il ne le croit pas; et c'est pour cela qu'il Test beaucoup. Mais je dirai ici à Rousseau : Eh bien! commencez-vous à croire qu'un homme droite sincère y eUimabk, peut être fort ridicule? Et qui est-ce qui Test ici? Est-ce la vertu d*Alceste, ou sa mauvaise humeur si mal placée, et son amour si mal entendu pour la vérité? La grande importance mise aux petites choses n'estelle pas de sa nature très ridictdef ]S*est-ce pas un défaut de raison, un travers de l'esprit? Et si ce travers vient ou d'une humeur chagrine et brusque, ou d'un rigorisme outré sut l'obligation d'être toujours vrai , le poète qui nous le fait sentir n'est-il pas un précepteur de morale? Appliquons les principes aux faits. Sans doute il faut être sincère ; mais quellejrègle de morale nous oblige à dire à un homme qu'il fait mal des vers? Est-ce là une vérité bien importante? Assurément les mauvais vers et la mauvaise prose sont le plus petit mal 4u*il y ait au monde. Qu'importe à la morale d'Alceste que Je sonnet d'Oronte soit bon ou mauvais? Cette question nous ramène à la fameuse scène du sonnet. Jugeons la conduite du Misanthrope sur les préceptes du bon sens. A qui était-il responsable de son jugement? Qui l'obligeait à le donner? Parlaitil au public? Avait-il les motifs qui peuvent, dans ce cas, faire un devoir de la sincérité, ou ceux qui peuvent la faire excuser? S'agissait-il d'empêcher un homme de se tromper sur sa vocation, et de se livrer à des illusions dangereuses? Était-ce un ami qui voulût être éclairé , et qu'il ne fût pas permis d'abuser? Rien de tout cela : c'est un homme du monde qui s'est amusé à .ce qu'on appelle des vers de société. Et qui ne sait que ces sortes de vers sont toujours assez bons pour ce qu'on veut en faire? Qui empêchait Alceste de se sauver par cette excuse, qui est toujours de mise. Monsieur, je ne m'y connais pas; ou de payer l'amour-propre du rimeur de quelqu'une de ces phrases vagues qui ne signifient rien? — Mais la vérité? — Je sais qu'on peut faire de belles phrases sur ce grand mot : mais qu'est-ce qu'une vérité qui n'est bonne à rien? Il y a plus : Oronte la demandait-il bien sérieusement? Ceux qui lisent leurs ouvrages au premier venu demandent-ils la vérité ou des louanges? Mais je suppose qu'il la demandât, à quoi bon la lui dire? qu'un sot s'avise de dire à quelqu'un. Monsieur, trouvez-vous que j'aie de l'esprit? faut-
il lui répondre, Non? Eh bieni c'est justement la question que fait tout homme qui vient vous lire ses vers. Et, pour le dire en passant , je crois que dans ces sortes de confidences on ne doit la vérité qu'à celui qui est en état d'en profiter. La critique , en particulier, n'est utile qu'au talent; en public, elle est utile au goût : hors ces deux cas, à quoi sertelle? Je veux encore qu'AIceste, entraîné par sa franchise, se soit expliqué naïvement sur le sonnet d'Oronte, et qu'il ait cru que la vérité ne l'offenserait pas. Mais lorsque Oronte répond,
Et moi Je vous soutiens (pie mes vers sont fort toos ,
n'était-ce pas, pour un homme de bon sens, un avertissement de ne pas aller plus loin? Alceste avait satisfait à ce qu'il croyait son devoir, il avait déclaré sa pensée. Qui le forçait à soutenir si obstinément une vérité si indifférente? lï'est-il pas clair que tout le dialogue qui suit n'est qu'un combat où l'amour-propre du censeur lutte contre Tamour-propredu poëte? Un philosophe sans humeur n'eût-il'pas trouvé tout simple qu'im poète, et surtout un mauvais poëte, défendît ses vers à outrance? Est-ce encore le bon sens, est-ce la morale, est-ce la probité, qui engagent cette dispute, dont tout le fruit est un éclat fâcheux, et l'inconvénient de se faire un ennemi gratuitement? La chose en valait-elle la peine? et y avait-il quelque proportion entre l'effet et la cause?
J'ai porté cette discussion jusqu'à l'évidence; je conclus : donc le ridicule ne porte que sur ce qui est du ressort de la censure comique , sur ce qui est outré, déplacé , répréhensible : donc la vertu n'est point compromise, puisqu'un homme honnête n'en demeure pas moins respectable , malgré des défauts d'humeur et des travers d'esprit : donc Molière , non-seulement n'est point inexcusable, mais il n'a pas même besoin d'excuse, et ne mérite que des éloges pour avoir donné une leçon très-importante, non pas , comme tant d'autres poètes , aux vicieux , aux sots, à la multitude, mais à la vertu, à la sagesse, en leur apprenant dans quelles justes bornes elles doivent se renfermer, quels excès elles doivent éviter pour être utiles à celui qui les possède, et à tout le reste des hommes.
Ce qui paraîtrait inconcevable, si l'on n'était pas accoutumé aux contradictions de Rousseau, c'est l'aveu qu'il fait luî-Hiéme un moment après dans ces propres termes :
« Quoique Aloeste ait des défîBiuts réels dont on n'a pas tort de rire, 00 sent pourtant au fond du cœur un respect
pour loi , dont on ne peut se défendre. »
Cette phrase si remarquable est l'éloge complet de
COURS DE UTTERATURE.
la pièce; e«r elle renferme tout ce que le poète a fait , et tout ce qu'il pouvait faire de mieux. Ce que j'ai dit n'en est que le développement; mais la conséquence que j'en tire est fort différente de celle de Rousseau , qui ajoute tout de suite :
«En cette occasiou , la force de la vertu remporte sur Fart du poète. »
Un homme qui aurait été d'accord avec lui-même, et qui n'aurait pas eu un paradoxe à soutenir, au- , rait dit : Rien ne fait mieux voir à la fois et la force de la vertu , et celle du talent de Molière, puisqu'en faisant rire des d^auts réeU, il fait toujours respecter la vertu, et ne permet pas que le ridicule aille jusqu'à elle. Ou il n'y a plus de logique au monde, ou il faut admettre cette conséquence dont tous les termes sont contenus dans des prémisses avouées.
Quel était le but de Rousseau ? Il voulait prouver que la comédie était un établissement contraire aux bonnes mœurs. S'il n'eût attaqué que quelques ouvrages où en effet elles sont blessées, et qui ne sont que l'abus de l'art, cette marche ne l'aurait pas mené loin. Il attaque une comédie regardée comme une des plus morales dont la scène puisse se vanter, bien sûr que, s'il abat k Misanthrope, ce chefd'œuvre entraînera tout le reste dans sa chute. S'il lui échappe des aveux qui le condamnent , c'est qu'il croit pouvoir s'en tirer; et quoique cette confiance le trompe, il a du moins rempli un objet qui n'est pas indifférent pour la célébrité, celui d'étonner par la singularité des opinions nouvelles , et par le talent de les soutenir.
Cen est une bien nouvelle assurément que celle-ci :
« Molière a mal saisi le caractère du Misanthrope. Penset-OD que ce soit par erreur? Non sans doute : mais le désir de fiiire rire aux dépens du personnage l'a forcé de le dégrader contre la vérité du caractère. »
Et quel est celui que Rousseau voudrait qu'on eût donné au Misanthrope? Le voici :
« n fallait que le Misanthrope fùt tovfjours ftuieux contre les vices publics ; et toi^ours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il est 4a victime. »
En conséquence, Alceste, selon lui, doit trouver tout simple qu'Oronte , dont il a blâmé les vers , s'en venge par des calomnies; que ses juges lui fassent perdre son procès , quoiqu'il dût le gagner, et que sa maîtresse le trompe malgré les assurances qu'elle lui a données de son amour. Ce caractère est fort beau; mais c'est la sagesse parfaite , et il serait plaisant que Molière eût imaginé de la jouer. Cette espèce d'imperturbabUité stoïcienne n'est pa's , je crois, très-conforme à la nature ; mais à coup sûr elle Test encore moins à l'esprit du théâtre. Molière pensait
quc^Ia comédie doit peindre l'homme; il a cru que, si jamais elle pouvait nous présenter un tableau instructif, c'était en nous montrant combien le sage même peut avoir de faiblesse dans l'âme, de défauts dans l'humeur, et de travers dans l'esprit; enfin, pour me servir des expressions mêmes du Misanthrope,
Que c'est à tort que sages on nous oomme , Et qoe dans tous les gcbutb il est Un^ooii de llioiiiiDe.
Quelle leçon pour l'amour-propre, qui nous est si naturel à tous! Quel avertissement d'être attentifs sur nous, et indulgents pour les autres! Cela ue vaut-il pas mieux ( même dans les rapports moraux, et en mettant de côté l'effet dramatique ) que de nous offrir un modèle presque entièrement idéal? Ne vaut-il pas mieux nous montrer les défauts que nous avons, et dont nous pouvons corriger au moins une partie, qu'une perfection qui est trop loin de nous? Ce n'est donc pas seulement pour /aire rif<f que Blolière a peint son Misanthrope tel qu'il est; c'est pour nous instruire. Ainsi, lorsque Alceste veut foir dans un désert , où , dit-il , on n'apwd a louer les vers de messieurs tels, le parterre rit, il est vrai ; mais la raison répond à cette boutade plaisante , Que , si la'sagesse est bonne à quelque chose, c'est à savoir vivre avec les hommes, et non pas dans un désert , où elle ne peut servir à rien; et qu'il vaut encore mieux avoir un peu de complaisance pour les mauvais vers que de rompre avec le genre humain. Quand fl s'écrie, dans son éloquente indignation, au sujet des calomnies d'Oronte,
Lui qui d'un bomme honnête à la cour Ueot le raog, ▲ qui Je n'ai rien fait qu'être slnoère et franc , Qui me vient malgré moi , d'une ardeur empraicée, Sur des vers qu*U a faits demander ma pensée, Et parce que J'en ose avec honnêteté , Et ne le veux traliirf lui , ni la vérité, n aide à m^aocablerd'un crime imaginaire : Le voilà devenu mon plus grand adversaire, Et Jamais de son cceur Je n'aurai de pardon , Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet lût bon. Et les honunes , morbleu , sont faits de cette sorte!
le parterre rit; mais la raison répond : Oui, c'est ainsi 'qu'ils sont faits, et ils ont grand tort; mais oomme vous ne leur dterez pas leur auiour-propre, ne les choquez pas du moins sans nécessité. Vous n'étiez pas tenu de démontrer en conscience àOroote que son sonnet ne valait rien. Quelques compliments en l'air ne vous aturaient pas plus compromis que les formules qui finissent une lettre; c'est une monnaie dont tout le monde sait la Taleofi et l'on n'est pas un fripon pour s'en servir. On ne ment pas plus en disant à un auteur que ses vers sont bons , qu'en disant à une femme qu'elle est jolie; et les choses restent ce qu'elles sont.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
ftSd
Quand on entend eet eieellent dialogue entre Aleeste et Philinte :
pBiuim.
Contre Totre partie éclatez un pea moins , Et donnei aa procès une part de vos soins.
ALCESTE
le n'en donnerai point ; c*est une chose dite.