PHILINTE
Mais qui Toule^vous donc qui pour vous sollicite?
ALCESTE
Qui Je veux ? la raison , mon bon droit , Téquité.
PHIUNTE.
Aucon Jug^ par vous ne sera visité?
ALCESTE
Non. Est-ce que ma cause est ii^juste on douteuse?
PBUJMTE.
ren demeure d^aooord; mais la brigue est fAcbease, Et..
ALCESTE
Non , J*ai résolu de ne pas faire un pas. fai tort ou j'ai raison.
PHILinTE.
Ne vous y fiez pas.
ALCESTE
le ne remûrai point.
PHIUNTB.
Votre partie est forte, Et peut par sa cabale entraîner.. .
ALCESTE
Il n*importe.
PfllUNTB.
Vous TOUS tromperez.
ALCESTE
Soit, ren veux voir le succès.
PHIUNTE.
Hais...
ALCESTE
J'aurai le plaisir de perdre mon procès.
le parterre rit de ces saillies d'humeur, quoique au fond Alceste ait raison sur le principe. Rousseau prouve très-bien ce que tout le monde savait déjà, qu'il serait à souhaiter que l'usage de visiter ses juges fût aboli ; mais il en conclut trèa-mal que Fauteur a tort àe/aire rire ici aux dépens d*Alceste , car il y a encore ici un excès. On pourrait dire à Alceste : Sans doute il vaudrait mieux que la justice seule pût tout faire ; mais d'abord ce qui est permis à votre partie ne vous est pas défendu; et si vous opposez à Tusage la morale rigide , je vais vous convaincre qu'elle est d'accord avec la démarche que je vous conseille. Ne conviendrez-vous pas qu'il vaut encore mieux empêcher une injustice, si on le peut, que d'avoir le plaisir de perdre son procès? Eh bien! d'après ce principe que vous ne pouvez pas nier, vous avez tort de vous refuser à ce qu'on vous demande ; car, sans révoquer en doute l'équité de vos juges , n'est-il pas très-possible qu'on leur ait montré l'affaire sous un faiu jour, que votre rapporteur n'ait pas fait assez attention à des pièces probantes? Faites parler la vérité , et vous pourrez prévenir un arrêt injuste , c'est-à-dire une mauvaise action, un scandale, un mal réel. Que pourrait opposer à ce
raisonnement un homme sans passion , et sans humeur? Maiale Misanthrope dira .'
Ce sont vingt mille francs qu*U m*en pourra coûter. Biais pour vingt mille francs j*aurai droit de pester Contre Tiniquité de la nature bumaine.
Et de nourrir pour elle une tmmorteUe baine.
Son caractère est conservé : il est parti d'un principe vrai ; mais l'humeur qui le domine l'emporte beaucoup trop loin, et il déraisonne. De tous les exemples que j'ai cités , Rousseau conclut : Il fallait faire rire le parterre. Je réponds : Oui ; c'est ce que doit faire le poète comique ; mais c'est ici le cas de rappeler le mot d'Horace ( Sot. i , i ) : Qui empêche de dire la vérité en riant < ? Et Molière l'a dite à ceux qui savent l'entendre.
Enfin, lorsque le Misanthrope propose à Célimène de l'épouser, à condition qu'elle le suivra dans la solitude où il veut se retirer, et que , sur son refus , il la quitte aviec indignation, et renonce à tout commerce avec les hommes , on peut encore lui dire : Cest vous qui avez tort. D'al>ord, pourquoi vous êtes-vous attaché à une coquette dont vous connaissiez le caractère ? Ensuite , pourquoi poussez-vous la faiblesse jusqu'à lui pardonner toutes ses intri« gués que vous venez de découvrir, et vouloir prendre pour votre femme celle qu'il vous est impossible d'estimer? C'est à cause de ses vices qu'il faut la quitter, et non pas parce qu'elle refuse de vous suivre dans un désert; car c'est un sacrifice qu'elle ne vous doit pas , et que personne ne s'engage à faire en se mariant. Il n'y a pas là de quoi fuir les hommes , ni même les femmes ; car apparemment elles ne sont pas toutes aussi fausses que votre Célimène , et vous-même estimez beaucoup Éliante. Croyezmoi, épousez une femme qui soit telle qu'Éliante vous paraît être ; elle vous donnera ce qui vous manque, c'estrà-dire plus de modération, d'indulgence et de douceur.
Voilà ce que la réflexion pouvait suggérer au Misanthrope : mais il fallait qu'il soutint son caractère; et le parti extrême qu'il prend à la fin de la pièce est le dernier trait du tableau. Il est toujours dans l'excès, et c'est l'excès que Molière a voulu livrer au ridicule.
Quoique son dessein soit si clairement marqué, Rousseau est tellement déterminé à ne voir en lui que le projet absurde d'immoler la vertu à la risée publique, qu'il croit saisir cette intentiob jusque dans une mauvaise pointe que se permet Alceste , quand Philinte dit, à propos dç la fin du soqnet :
lA cbate en est Jolie , amoureuse , admirable.
Quiavttatf
Bidentem dicere verum
Le Misanthrope dit, en grondant entre ses dents :
La peste de ta chate , empoifonoeor an diaUe 1 Ea euBses-ta fidt une à te casser le nez 1
Là-dessus Rousseau se récrie qu'il est impossible qu*Alceste, qui, un moment après, va critiquer les jeux de mots, en fasse un de cette nature. Mais ne dit-on pas tous les jours en conversation ce qu'on ne voudrait pas écrire? Et qui ne voit que ce quolibet échappe à la mauvaise humeur qui se prend au dernier mot qu'elle entend , et qui veut dire une injure à quelque prix que ce soit? La colère n'y regarde pas de si près , et l'homme de l'esprit le plus sévère peut manquer de goût quand il se fâche. Cette excuse est si naturelle, que Rousseau l'a prévue; mais iMa trouve insuffisante, et revient à son refrain : F'oUà comme on avilit la vertu. En vérité, s'il ne faut qu'un calembour pour la compromettre, elle est aujourd'hui bien exposée. '
Rousseau fait une autre chicane att Misanthrope ; il lui reproche de tergiverser d'abord avec Oronte, et de ne pas lui dire crûment, du premier mot, que son sonnet ne vaut rien ; et il ne s'aperçoit pas que le détour que prend Alceste pour le dire, sans trop blesser ce qu'un homme du monde et de la cour doit nécessairement avoir de politesse, est plus piquant cent fois que la vérité toute nue. Chaque fois qu'il répète Je ne dis peu cela, il dit en effet tout ce qu'on peut dire de plus dur; en sorte que, malgré ce qu'il croit devoir aux formes , il s'abandonne à son caractère dans le temps même où il croit en faire le sacrifice. Rien n'est plus naturel et plus comique que cette espèce d'illusion qu'il se fait ; et Rousseau l'accuse de fausseté dans l'instant où il est le plus vrai , car qu'y a-t-il de plus vrai que d'être soi-même en s'efforçant de ne pas l'être?
Le censeur genevois n'épargne ^as davantage le rôle de Pbilinte : il prétend que ses maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons. Il est vrai que Rousseau n'en donne pas la moindre preuve, et qu'il ne cite rien à l'appui de son accusation : c'est que le langage de Pbilinte est effectivement celui d'un honnête homme qui hait le vice, mais qui se croit obligé de supporter les vicieux, parce que, ne pouvant les corriger, il serait insensé de s'en rendre très-inutilement la victime. Ses principes de douceur et de prudence ne ressemblent nullement à ceux des fripons : Rousseau a oublié que ceux-ci ne manquent jamais de mettre en avant une morale ' d'autant plus sévère, qu'elle ne les engage à riendans la pratique ; il a oubfié que personne ne parle plus haut de probité que ceux qui n'en ont guère.
Je n'aurais pas entrepris cette réfutation après celle de deux écrivains supérieurs, MM. d'Alem-
bert et Marmontel , si elle ne m'eût servi à répandre un plus grand jour sur une partie des beautés de cette admirable comédie. Comme elle m'a entraîné un peu loin , je passe rapidement sur les autres parties de l'ouvrage; sur le contraste de la prude Arsinoé et de la coquette Célimène, aussi frappant que celui d'Alceste et de Pbilinte; sur les deux rôles du marquis , dont la fatuité risibie égayé le sérieux que le caractère du Misanthrope et sa passion pour Célimène répandent de temps en temps dans* la pièce; sur les traits profonds dont cette passion est peinte ; sur la beauté du style, qui réunit tous les tons : et je dois d'autant moins fatiguer l'admiration, que d'autres chefis-d'œuvre nous attendent et vont la partager.
SBCTioff IV. ~ Des Farces de Molière; ^Amphitryon, de V Avare, des Femmes savantes, etc.
La comtesse d'Escatixignas , le Médecin malgré hd, les Fourberies de Scapin, le Maladeimaginairef M. de Pourceaugnac, sont dans ce genre de bas comique qui a donné lieu au reproche que le sévère Despréaiu fait à Molière , d'avoir allié Dabarin à Térence. Le reproche est fondé : nous avons jra quelle excuse pouvait avoir l'auteur , obligé de travailler pour le peuple. Mais ne pourraitK)n pas excuser aussi jusqu'à un certain point ce genre de pièces, du moins tel que Molière l'a traité? Convenons d'abord qu'il n'y attachait aucune prétention ; et ce qui le prouve, c'est que presque toutes ne furent imprimées qu'après sa mort. Convenons encore que la variété d'objets est si nécessaire au théâtre, comme partout ailleurs, et le rire une si bonne chose en ellemême, que, pourvu qu'on ne tombe pas dans la grossière indécence ou la folie burlesque, les honnêtes gens peuvent s'amuser d'une farce sans l'estimer comme une comédie. Mais à cette tolérance en foveur de l'ouvrage ne se mêlera-t-ll pas encore de l'estime pour l'auteur, si lors même qu'il descend à la portée du peuple, il se fait reconnaître aux honnêtes gens par des scènes où le comique de mœurs et de caractères perce au milieu de la gaieté bouffonne? C'est ce que Molière a toujours fait. Quand deux médecins assis près de M. de Pourceaugnac, l'un à droite, l'autre à gauche, délibèrent gravement en sa présence, et dans tous les termes de l'art, sur les moyens de le guérir de sa prétendue folie , et que , sans lui adresser seulement la parole, ils le regardent comme un sujet livré à leurs expériences , cette scène n'est-elle pas d'autant plus plaisante, qu'elle a un fond de vérité, qu'un pareil tour n'est pas sans exemple, et qu'il y a encore des médecins capables de faire devenir presque fou d'humeur et d'impatience l'homme le plus raisonnable, s'il était mis entre
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
lênn mains comme insensé? Quand Scapin démontre au seigneur Argante qu'il vaut encore mieux donner deux cents pistoles que d'avoir le meilleur procès , et qu'il lui détaille tout ce qu'on peut avoir à souffrir et à payer dès que Ton est entre les griffes de la chicane; cette leçons! vivement tracée ^ qu'elle frappe même un vieil avare, et le détermine à un sacrifice d'argent; cette leçon n'est-elle pas d'un bon comique ? et n'est-il pas à souhaiter qu'on ne se borne pas toujours à en rire, et qu'on s'avise quelque jour d'en profiter? Si la thèse de réception soutenue par le Malade imaginaire, si le mauvais latin, et la cérémonie, et l'argumentation ne sont qu'une caricature, le personnage du Malade imaginaire, tel qu'il est dans le reste de la pièce, n'est-il pas trop souvent réalisé? La fausse tendresse d'une bellemère qui caresse un mari' qu'elle déteste pour s'approprier la dépouille des enfants, est-elle une pein-
«ture chimérique dont l'original n'existe plus? La Comtesse d'Escarbagnas ne représente-t-elle pas au naturel cette manie provinciale de contrefaire gauchement le ton et les manières de la capitale et de la cour ? A l'égard des valtfte intrigants et fourbes, tels que le Mascarille de r Étourdi, Scapin, Hali , Sylvestre , Sbrigani , et tous les Crispins que Régnard mit à la mode, à compter du premier Crispin qui se trouve dans le Marguis ricUcule de Scarron , ce n'était dans Molière qu'un reste d'imitation de l'ancienne comédie grecque et latine. C'est dans Plante et Térence, qui copiaient les Grecs, qu'existe le modèle de ces sortes de personnages, bien plus vraisemblables chez les anciens que parmi nous : c'étaient des esclaves , et, en cette qualité, ils étaient obligés de tout risquer pour servir leurs mattres. Mais, dans nos mœurs, ce dévouement dangereux est incompatible avec la liberté qu'on laisse aux domestiques : laussi les intrigues de valets sont-elles passées de mode sur la scène, parce que les valets, du moins ceux qui sont en livrée , ne mènent plus aucune intrigue dans le monde. Régnard , qui avait de la gaieté, et qui en mit beaucoup dans ses rôles de Crispins , ne put pas se résoudre à se passer d'un ressort qu'il savait mettre en œuvre ; mais Molière ne s'en servit jamais dans aucune de ses bonnes pièces. J'avoue que je ne saurais me résoudre à ranger le Bourgeois gentilhomme dans le rang de ces farces
- dont je viens de parler. J'abandonne volontiers les deux derniers actes : je conviens que, pour ridiculiser dans M. Jourdain cette prétention, si commune à la richesse roturière , de figurer avec la noblesse, il n'était pas nécessaire de le faire assez imbécile pour donner sa fille au fils du Grand Turc, el devenir mamamouchi ; ce spectacle grotesque est évita iiABK. * ion t.
demment amené pour remplir la durée de la représentation ordinaire de deux pièces, et divertir la multitude, que ces sortes de mascarades amusent toujours. Mais les trois premiers actes sont d'un trèsbon comique : sans doute celui du Misanthrope et du Tartij^wl beaucoup plus profond; mais il n'y en a pas un plus vrai ni plus gai que le personnage de M. Jourdain. Tout ce qui est autour de lui le fait ressortir : sa femme , sa servante Nicole ; ses maîtres de danse, de musique, d'armes et de philosophie; le grand seigneur, son ami , son confident et son dé* biteur; la dame de qualité dont il est amoureux, le jeune homme qui aime sa fille, et qui ne peut l'obtenir de lui, parce qu'il n'est pas gentilhomme ; tout sert à mettre en jeu la sottise de ce pauvre bourgeois, qui est presque parvenu à se persuader qu'il est noble, ou du moins à croire qu'il a fait oublier sa naissance; si bien^que, quand sa femme lui dit. Descendons-' nous tous deux que debonne bourgeoisie? M. Jourdain dit naïvement. Ne voiki pas le coup de laor guef II faxit être M. Jourdain pour se plaindre d'un coiq) de langue quand on lui rappelle qu'il est le fils de son père. Mais, d'ailleurs , sous combien de faces diverses Molière a multiplié ce ridicule si commun, et fait voir tout ce qu'il coûte ! On lui emprunte son argent pour parler de lui dans la chambre du roi ; on prend sa maison pour régaler à ses dépens la mat^ tresse d'un autre; et tout le monde, femme, servante, valets, étrangers, se moquent de lui» Mais Molière a su tirer encore des autres personnages un comique inépuisable : l'humeur brusque et chagrine de madame Jourdain ; la gaieté firanche de Nicole ; la querelle des maîtres sur la prééminence de leur art ; les préceptes de modération débités par le philosophe, qui un moment après se met en fureur, et se bat en l'honneur et gloire de la philosophie; la leçon de M. Jourdaiai à jamais fameuse par cette découverte qui ne sera point oubliée, que depuis quarante ans il faisait de la prose sans le savoir; la futilité de la çcolastique si finement raillée; le repas donné à Dorimène par M. Jourdain, sous le nom du courtisan Dorante; la galanterie niaise du bourgeois, et le sang-froid cruel de l'homme de cour qui Timmole à la risée de Dorimène^ tout en lui empruntant sa maison, sa table et sa bourse; la brouiilerie des deux jeunes amants et de leurs valets , sujet traité si souvent par Molière, et avec une perfection toujours la même et toujours différente : tous ces morceaux sont du grand peintre de l'homme, et nullement du farceur populaire. C'est là sans doute le mérite qui avait frappé Louis XIV lorsqu'on représenta devant lui k Bourgeois gentilhomme, que la cour ne goûta pas , apparemment à cause de la mascarade dosder*
COURS DE LITTÉRATDRE.
niers actes. Le roi , dont l'esprit juste avait senti | tout ce que valaient les premiers , dit à Molière, qui était un peu consterné : Fous ne m'avez jamais tant fait rire. Et aussitôt la cour et la ville furent de ravis du monarque.
Si j'ai cru devoir réfuter Rousseau au sujet du Misanthrope, je crois devoir convenirqu'il a raison 6ur Georges Dandin, dont il trouve le sujet immoral. Ce n'est pas que, sous le point de vue le plus général et le plus frappant, la pièce ne soit utilement instructive, puisqu'elle enseigne h ne point s'allier à plus grand que soi , si l'on ne veut être dominé et humilié; mais aussi Ton ne peut nier qu'une femme qui trompe son mari le jour et la nuit , et qui trouve le moyen d'avoir raison en donnant des rendez-vous à son amant, ne soit d'un mauvais exemple au théâtre ; et il peut être plus dangereux de ne voir dans la mauvaise conduite de la femme que des tours plaisanta, qu'il n'est utile de voir dans Georges Dandin la victime d'une vanité imprudente. Au reste M. et madame de Sotenville sont du nombre de ces originaux qui venaient souvent se placer sous les pinceaux de Molière, et qui dans ses moindres compositions font retrouver la main du maître.
Amphitryon, dont le sujet est pris dans un merveilleux mythologique et des transformations hors de nature , ne peut par conséquent blesser la morale, puisqu'il est hors de l'ordre naturel; mais il blesse un peu la décence, puisqu'il met l'adultère fiur la scène, non pas, à la vérité, en intention, mais en action. On a toléré ce qu'il y a d'un peu licencieux dans ce sujet, parce qu'il était donné par la Fable et re^^u sur les théâtres anciens ; et on a pardonné ce que les métamorphoses de Jupiter et de Mercure ont d'invraisemblable, parce qu'il n'y a point de pièce où l'auteur ait eu flus de droit de dire au spectateur : Passez-moi un falt<}ue vousjie pouvez pas croire, et je vous promets de vous di^ vertir. Peu d'ouvrages soht aussi réjouissants qu'^m^ phitryon. On a remarqué , il y a longtemps , que les méprises sont une des sources de comique les plus fécondes; et comme il n'y a point de méprise plus forte que celle que peut faive naître un personnage qui paraît double , auêune comédie ne doit faire rire plus que celle-ci : mais comme le moyen est forcé , le mérite ne serait pas grand si l'exécution n'était pas parfaite. Nous avons vu, h l'article de Plaute, ce que l'auteur moderne lui avait emprunté, et combien il avait enchéri sur son modèle. Je ne sais pourquoi Despréaux, si l'on en croit le Bolœana, j ugeai t si sévèrement Amphitryon, et semblait même préférer celai de Plaute II blâme la distinction , un
peu longue^ il est vrai , et même un peu subtile , de l'amant et de l'époux , dans les scènes d*Alcmène et de Jupiter : c'est un défaut qui n'est pas dans Plaute; mais ce défaut tient à beaucoup de différents mérites que Plaute n'a pas non plus. En effet , il fallait une scène d*amoar à la première entrevue de Jupiter et d'Alcmène, qui devait nécessairement être un peu froide, comme toute scène entre deux amants paiement satisfaits; mais celle-ci amène la querelle entre Alctnène et Amphitryon, querelle qui produit la récpnciliation entre Jupiter sous la forme du mari, et la femme qui le croit tel réellement; et cette réconciliation, qui par elle-même n'est pas sans intérêt, en répand beaucoup sur le rôle d'Alcmène, qui, par la vivacité de sa douleur et de ses sentiments, nous montre combien elle est sincèrement attachée à son époux. Cet aperçu n'était rien moins qu'indifférent dans le plan de la pièce ; il était même trèsimportant que la pureté des sentiments d'Alcmène* et sa sensibilité vraie rachetassent et couvrissent ce qu'il y a d'involontairement déréglé dans ses actions : rien n'était plus propre à sauver l'immoralité du sujet. Plauffc est peut-être excusable de n'y avoir pas même songé, sur un théâtre beaucoup plus libre que le nôtre; mais il fkut savoir gré à Molière d'en être venu à bout , par une combinaison dont personne ne lui avait fourni Tidée, et que personne, ce me semble, n'avait encore observée.
Molière a bien d'autres avantages sur Plaute. En établissant la mésintelligence d'un mauvais ménage entre Sosie et Cléanthis , il donne un résultat tout différent à l'aventure du maître et du valet, et dou*' ble ainsi la situation principale en la variant. Il donne à Cléanthis un caractère particulier, celui de ces épouses qui s'imaginent avoir le droit d'être insupportables , parce qu'elles sont honnêtes femmes. Il porte bien plus loin que Plaute le comique de détails qui naît de l'identité des personnages. Enfin, ne pouvant, parla nature extraordinaire du sujet, y mettre autant de vérité caractéristique et d'idée morales que dans d'autres pièces, il a semé plus que partout ailleurs les traits ingénieux, l'agrément et les jolis vers. Il a surtout tiré un grand parti du mètre et du mélange des rimes ; et, par la manière dont il s'en est servi , il a justifié cette innovation , et prouvé qu'il entendait très-bien ce genre de versification, que l'on croit aisé, et dont les connaisseurs savent la difficulté , le mérite et les effets.
La prose, qui avait fait tomber le Festin de Pierre dans sa nouveauté, nuisit d'abord au succès de r Avare et le retarda ; mais cependant, eonmie cetfe comédie est Infiniment supérieure au Festin de Pierre, son mérite l'emporta bientôt sur le pré-
SIÈCLE D£ LOUIS XIV. — POÉSIE
jugé, et l'Avare fui mis au nombre des meilleures productions dfe Tauteur. On a souvent demandé de nos jours s*il valait mieux écrire les comédies en INTOse qu'en vers. Celui qui le premier a mis dans le dialogue en vers autant de naturel qu'il pourrait y en avoir en prose, a résolu la question, puisque, sans rien ôter à la vérité , il a donné un plaisir de plus; et cet homme-là, c'est Molière. S'il ne versifia point /'«^one, c'est qu'il n'en eut pas le temps; car il était obligé de s'occuper, non-seulement de sa gloire particulière, mais aussi des intérêts de sa troupe , dont il était le père plutôt que le chef; et il fallait concilier sans cesse deux choses qui ne vont pas toujours ensemble , l'honneur et le profit.
L Avare est une de ses pièces où il y a le plus d'intentions et d'effets comiques. Le principal caractère est bien plus fort que dans Plante, et il n'y a nulle comparaison pour l'intrigue. Le seul défaut de celle de Molière est de finir par un roman postiche, tout semblable à celui qui termine si mai l'École des Femmes; et il est reconnu que ces dénoûments sont la partie faible de l'auteur. Mais, à cette faute près , quoi de mieux conçu que V Avare '/ L'amour même ne le rend pas libéral , et la flatterie la mieux adaptée à un vieillard amoureux n'en peut rien arracher. Quelle leçon plus humiliante pour lui, et plus instructive pour tout le monde, que it où il se rencontre , faisant le métier vis-à-vis. de son fils , qui fait celui d'un jeune hohime à qui l'avarice de ses parents refuse i'honnéte nécessaire! Tel est le faux calcul des passions : on crm épargner sur des dépenses indispensables, eti'oDNest contraint tôt ou tard de payer des dettes usurairès. Molière d'ailleurs n'a rien oublié pour faire détestei^tte malheureuse passion, la plus vile de toutes eVla moins excusable. Son Avare est haï et méprisAde tout ce qui l'entoure : il est odieux à ses enfantKà ses domestiques, à ses voisins; et l'on est forcHavouer que rien n'est plus juste. Rousseau fait m reproche très-sérieux à Molière de ce que le fils d'Harpagon se moque de lui quand son père lui dit : Je te donne ma maiédiclion. La réponse du fils, Je n'ai que faire de vos dons, lui parait scandaleuse. Il prétend que c'est nous'apprendre à mépriser la majflfetion paternelle. Mais voyons les choses telles^^elles sont. La malédiction paternelle est sans doute d'un grand poids , lorsque, arrachée à une juste indignation, elle tombe sur un fils coupable qui a offensé la nature et que la nature condamne. Mais, en vérité, le fils d'Harpagon n'a offensé personne en avouant qu'il est amoureux de Marianne , quand son père ofifre de la loi donner; et s'il persiste à
dire qu'il l'aimera toujours, quand Harpagon convient que ses offires n'étaient qu'un artifice pour avoir le secret de son fils, et veut exiger qu'il y renonce, sa résistance n'est-elle pas la chose du monde la plus naturelle et la plus excusable? La malédiction d'Harpagon est-elle même bien séibuse ? Est-ce autre chose, dans cette occasion , qu'un trait d*humeur d'un vieillard jaloux et contrarié ? Le fils a-t-il tort de n'y mettre pas plus d'importance que son père n'en met lui-même? La malédiction dans la bouche d'Harpagon n'est qu'une façon de parler, et Rousseau nous la présente comme un acte solennel : c'est ainsi qu'on parvient à confondre tous les faits et toutes les idées.
La scène où maître Jacques le cuisinier donne le menu d'un repas à son maître, qui veut l'étrangler dès qu'il en est au rôti, et où maître Jacques le cocher s'attendrit sur les jeûnes de ses chevaux ; celle où Valère et Harpagon se parlent sans jamais s'entendre , l'un ne songeant qu'aux beaux yeux de son Élise, et l'autre ne concevant rien aux beaux yeux de sa cassette; celle qui contient l'inventaire des effets vraiment curieux qu'Harpagon veut faire prendre pour de l'argent comptant, et bien d'autres encore , sont d'un comique divertissant , dont il faut assaisonner le comique moral.
Le sujets des Femmes savantes paraissait bien susceptible de l'un et de l'autre. Il était difficile de remplir cinq actes avec un ridicule aussi mince et aussi facile à épuiser que celui de la prétention au bel esprit. Molière, qui l'avait déjà^attaqué dans les Précieuses , l'acheva dans les Femmes savantes. Mais on fut d'abord si prévenu contre la sécheresse du sujet, et si persuadé que l'auteur avait tort de s'obstiner à en tirer une pièce en cinq actes, que cette prévention , qui aurait dû ajouter à la surprise et à l'admiration, s'y refusa d'abord, et balança le plaisir que faisait l'ouvrage, et le succès qu'il devait avoir. L'histoire du Misanthrope se renouvela par un autre chef-d'œuvre, et ce fut encore le temps qui fit justice. On s'aperçut de toutes les ressources que Molière avait tirées de son génie pour enrichir l'indigence de son sujet. Si, d'un côté, Philaminte, Armande et Bélise sont entichées du pédantisme que l'hôtel de Rambouillet avait introduit dans la littérature, et du platonisme de l'amour qu'on avait essayé aussi de mettre à la mode , de l'autre se présentent des contrastes multipliés sous différentes formes : la jeune Henriette , qui n'a que de Tesprit naturel et delà sensibilité, et qui répond si à propos à Trisaotin qui veut l'embrasser,
Moosiimr, exonsez-moi , je ne sais |ms te grec ; la bonne Martine , cette grosse servante , la seule
de tous les domestiques que la maladie de l'esprit n^ait pas gagnée; Glitandre , homme de bonne compagnie, homme de sens et d*esprit, qui doit haïr les pédants, et qui sait s*en moquer; enfin , et par-dessus tout, cet excellent Chrysale, ce personnage toutcomiqiHet de caractère et de langage , qui a toujours raison , mais qui n'a jamais une volonté ; qui parle d'or quand il retrace tous les ridicules de sa femme , mais qui n'ose en parler qu'en les appliquant à sa éœur ; qui, après avoir mis la main de sa fille Henriette dans celle de Clitandre , et juré de soutenir son choix , un moment après trouve tout «impie de donner cette même Henriette àXrissotin , et sa sœur Armande à l'amant d'Henriette , et qui appelle cela un accommodement. Le dernier trait de ce rôle est celui qui peint le mieux cette faiblesse de caractère, de tous les défauts le plus commun, et peutêtre le plus dangereux. Quand Trissotin , trompé par la ruine supposée de Philaminte et de Chrysale, se retire brusquement, et qu'Henriette, de l'aveu même de Philaminte, détrompée sur Trissotin, devient la récompense du généreux Clitandre ; Ghryr sale , qui dans toute cette affaire n'est que spectateur, et n'a rien mis du sien , prend la main de son gendre, et, lui montrant sa fille, s'écrie d'un air triomphant.
Je le savais bien , moi , que toos l'épotueriez ;
et dit au notaire du ton le plus absolu ,
Allons, monsieur, suivez Tordre que J*ai prescrit. Et faites le coq(rat ainsi que Je l'ai dit.
Que voilà bien l'homme faible, qui se croit fort quand il n'y a personne à combattre, et qui croit avoir une volonté quand il fait celle d'autrui ! Qu'il est adroit d'avoir donné ce défaut à un mari d'ailleurs beaucoup plus sensé que sa femme, mais qui perd, faute de caractère, tout l'avantage que lui donnerait sa raison? Sa femme est une folle ridicule : elle commandé. Il est fort raisonnable : il obéit. Voltaire a bien raison de dire à ce grand précepteur du monde :
Et tu nous aurais corrigés ,
Si l*«8prit humain pouvait i*étre.
En effet , les hommes reconnaissent leurs défauts plus souvent et plus aisément qu'ils ne s'en corrigent : mais pourtant c'est un acheminement à se corriger ; et il n'en est pas de tous les défauts comme delà faiblesse, qui ne se corrige jamais^ parce qu'elle n'est que le manque de force, et qu'elle n'en est pas un abus.
Mais si Chrysale est comique quand il a tort, il ne l'est pas moins quand il a r&ison : son instinct tout grossier s'exprime avec une bonhomie qui fait
voir que l'ignorance sans prétention vaut cent fois mieux que la science sans le bon sens. Le pauvre homme ne met-il pas tout le monde de son parti quand il se plaint si pathétiquement qu'on lui ôte sa servante, parce qu'elle ne parle pas bien firan* çais?
QuMmporte qu'elle manque aux lois de Taugelas^ Pourvu qu*à la cuisiqe elle ne manque pas ? raime bien mieux, pour moi, qu*en épluciiant sei £Ile accommode mal les noms avec les verl)es ; Qu'elle dise cent fois un l>as et méchant mot. Que de brûler ma viande et trop saler mon pot : Je vis de bonne soupe et non de b^u, langage. Yaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; Et Malherbe et Balzac , si savants en beaux mots, En cuisine peut-être auraient été des sois.
Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,
Et tous ne font rien moins que ce qu'Us ont à faire.
Raisonner est l'emploi de toute la maison ,
Et le rafsonnement en bannit la raison.
L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire;
L'autre rêve à des vers quand Je demande à boire.
Enfin je vois par eux votre exemple suivi.
Et J'ai des serviteurs et ne suis point servi.
Une pauvre servante au moins m'était restée,
Qui de ce mauvais air n'était point infectée;
Et voila qu'on la chasse avec un grand fracas,
A cause qu'elle manque à parier Yaugelas!
Je vous le dis, ma soeur, tout ce train-ià me blesse ;
Car c'est , comme J'ai dit , à vous que Je m'adresse.
Je n'aime point céans tous vos gens à laUn ,
Et principalement ee monsieur Trissotin.
C'est lui qui dans des vers vous a tympanisées :
Tous les propos qu'il tient sont des billevesées;
On cherche ce qu'U dit après qu'il a parlé.
Et Je lui crois , pour moi , le timbre un peu féié.
Ce style-là, il faut l'avouer, est d'une fabrique qu'on n'a point retrouvée depuis Molière : cette foule de tournures naïves confond lorsqu'on y réfléchit. Est-il possible, par exemple, de peindre mieux l'effet que produit le phébus et le galimatias , dans la éonversation comme dans les livres, que par ce vers si heureux ?
On chercha qu'U dit après qu'il a parlé.
Ce pourraiMRre encore la devise de plus d'un belesprit de iros jours.
Molière n'a pas même négligé de distinguer les trois rôles de savantes par différentes nuances; Philaminte, par l'humeur altière qui établit le pouvoir absolu qu'elle a sur son mari ; Armande, par des l^^sur l'amour follement exaltées , et par une fiertlWa fois dédaigneuse et jalouse , qu'on est bien aise de voir humiliée par les railleries flnes d'Henriette, et par la franchise de Clitandre; Bélise, par la persuasion habituelle où elle est que tous les hommes sont amoureux d'elle, persuasion poussée. Il est vrai , jusqu'à un excès qui passe les bornes du ridicule comique, et qui ressemble à la dànence complète. Ce rôle m'a toujours paru le seul , dans
SIÈCLE DE LOUIS X[V. — POÉSIE
les bonnes pièces de Molière, qui soit réellement ce qu'on appelle chargé. Il est sdr qu'une femme à qui l'on dit le plus sérieusement du monde , Je veux être pendu si je vous aime, et qui prend cela pour une déclaration détournée , a , comme le disait tout h rheure le bonhomme Cbrysale, le timbre un peu fêlé.
On sait que la querelle de Trissotin et de Vadius est tracée d'après une aventure toute semblable, qui se passa chez Mademoiselle au palais du Luxembourg. On a blâmé Molière, avec raison, de s'être servi des propres vers de l'abbé Cotin. C'est sûrement la moindre de toutes les personnalités : mais il ne faut s'en permettre aucune sur le théâtre; les conséquences en sont trop dangereuses. Il eût été si facile de construire un madrigal ou un sonnet, comme il avait fait celui d'Oronte! Peut-être craignait-il que le parterre n'allât s'y tromper encore une fois, et voulut-il, polir être sûr de son fait, donner du Cotin tout pur. Quoi qu'il en soit, ce Cotin était un homme très-savant, qui d'abord n'eut d'autre tort que de vouloir être orateur et poète à force de lectures, et de croire quNI suffisait d'entendre les anciens pour les imiter : c'est ce qui nous valut de lui de fort mauvais ouvrages. Il eut ensuite un tort encore plus grand, qui lui valut de fort bons ridieules; ce fut d'imprimer une satire contre Despréaux, et d'intriguer à lai cour contre Molière; tous deux en firent une justice cruelle. Il ne faut pourtant pas croire, comme on l'a rapporté daus vingt endroits, qu'il en hiourut de chagrin : si le chagrin le^ua, ce fut un peu tard ; il mourut à quatrevingt-cinq ans.
SBcnoN V. — £« Tartitfe,
J'ai réservé le Tartufe pour la fin de ce chapitre. C'est le pas le plus hardi et le plus étonnant qu'ait jamais fait l'art de la comédie : cette pièce en est le nec plus ultra; en aucun temps, dans aucun pays, il n'a été aussi loin. Il ne allait rien moins que le Tartufe pour Remporter %\xt le Misanthrope; et pour les faire tous les deux, il fallait être Molière. Je laisse de côté les obstacles qu'il eut à surmonter pour la représentation , et dont peut-être il n'eût jamais triomphé, s'il n'avait eu affaire à un prince tel que Louis XIV, et de plus, s'ijgL'avait eu le bonheur d'en être particulièrement aimé; je ne m'arrête qu'aux difficultés du sujet. Que l'on propose à un poète comique, à un auteur de beaucoup de talent, un plan tel que celui-ci : Un homme dans la plus profonde misère vient à bout, par un extérieur de piété, de séduire un homme honnête, bon et crédule, au point que celui-ci loge et noqrrit chez lui le prétendu dévot, lui offre sa fiHe en ma-
riage, et lui fait, par un acte légal, donation entière de sa fortune. Quelle en est la récompense? Le dévot commence par vouloir corrompre la femme de son bienfaiteur, et n'en pouvant venir à bout, il se sert de l'acte de donation pour le diasser juridiquement de chez lui, et abuse d'un dépôt qui lut a été confié, pour faire arrêter et conduire en prison celui qui l'a comblé de bienfaits. — J'entends le poète se récrier : Quelle horreur! on ne supportera jamais sur le théâtre le spectacle de tant d'atrocités, et un pareil monstre n'est pas justiciable de la comédie. Voilà sans doute ce qu'on eût dit du temps de Molière, et ce que diraient encore ceux qui ne font que des comédies; car d'ailleurs ce sujet, tel que je viens de l'exposer, pourrait frapper les faiseurs de drames, et en le chargeant de couleurs bien noires, ils ne désespéreraient pas d'en venir à bout. Molière seul , qui n'alla pas jusqu'au dramey comme Ta dit très-sérieusement le très-sérieux M. Mercier, s^avance et dit : C'est moi qui ai imaginé ce sujet qui vous fait trembler; et quand vous en verrez l'exécution, il vous fera rire, et ce sera une comédie. On ne le croirait pas , s'il ne l'eût pas fait ; car, à coup sûr, sans lui il serait encore à faire.
Molière, qui croyait que la comédie pouvait attaquer les vices les plus odieux , pourvu qu'ils eussent un côté comique, n'eut besoin que d'une seule idée pour venir à bout du Tartufe, Il est vrai qu'elle est étendue et profonde, et son ouvrage seul pouvait nous la révéler. L'hypocrisie, telle que je la veux peindre, est vile et abominable; mais elle porte un masque , et tout masque est susceptible de faire rire. Le ridicule du masque couvrira sans cesse l'odieux du personnage : je placerai l'un dans l'omblre, et l'autre en saillie; et l'un passera à la faveur de l'autre. Ce n'est pas tout : je renforcerai mes pinceaux pour couvrir de comique les scènes où je montrerai mon Tartufe; je rendrai la crédulité de la dupe encore plus risible que l'hypocrisie de l'imposteur; Orgon, trompé seul quand tout s'unit pour le détromper, en sera si impatientant, qu'on désirera de le voir amené à la conviction par tous les moyens possibles.; et ensuite je mettrai l'innocence et la bonne foi dans un si grand danger, qu'on me pardonnera de les en tirer par un ressort aussi extraordinaire que tout le reste de mon ouvrage.
C'est l'histoire du Tartufe, et j'aurai plus d'une fois occasion de démontrer que la conception de plusieurs chefiB-d'œuvre tient essentiellement à une seule idée, mais qui suppose, comme de raison, la forc^ nécessaire pour l'exécuter. Jamais Molière n'en a déployé autant que dans fe rar(i(/è; {jamais
son comique ne fut plus profond dans les vues , plus vif dans les effets; jamais il ne conçut avec plus de verve, et n'écrivit avec plus de soin. Il eut même ici un mérite particulier, celui d'une intrigue plus intéressante qu'aucune autre qu'il eût faite. C'est un spectacle touchant que toute cette famille désolée autour d'un honnête homme, près d'être si cruellement puni de son excessive bonté pour un scélérat qui le trompait; et cet intérêt n'est point romanesquement échafaudé, ni porté au delà des bornes raisonnables de la comédie.
L'exposition vaut seule une pièce entière : c'est une espèce d'action. L'ouverture de la scène vous transporte sur-le-champ dans l'intérieur d*un ménage, où la mauvaise humeur et le babil grondeur d'une vieille femme, la contrariété des avis, et la marche du dialogue, font ressortir naturellement tous les personnages ^e le spectateur doit connaître sans que le poète ait l'air de les lui montrer. Le sot entêtement d'Orgon pour Tartufe , les simagrées de dévotion et de zèle du faux dévot, le caractère tranquille et réservé d'Elmire , la fougue impétueuse de son fils Damis , la saine philosophie de son frère Cléante, la gaieté caustique de Dorine, et la liberté familière que lui donne une longue habitude de dire son avis sur tout, la douceur timide de Marianne; tout ce que la suite de la pièce doit développer, tout , jusqu'à l'amour de Tartufe pour Elmire, est annoncé dans une scène qui est à la fois une exposf^ tîon , un tableau , une situation. A peine Orgon at-il parlé, qu'il se peint tout entier par un de ces traits qui ne sont qu'à Molière. On peut s'attendre à tout d'un homme qui, arrivant dans sa maison, répond à tout ce qu'on lui dit , par cette seule question, Et Tartufe? et s'apitoie sur lui de plus en plus , quand on lui dit que Tartufe a fort bien mangé et fort bien dormi. Cela n'est point exagéré : c'est ainsi qu'est foit ce que les Anglais appellent Vin/a' (nation, mot assez peu usité parmi nous, mais nécessaire pour exprimer un travers très-commun. La distinction entre la vraie piété et la fausse dévotion, si solidement établie par Cléante, est en même temps la morale de la pièce et l'apologie de l'auteur. Elle est si convaincante, que le bon Orgon n'y trouve d'autre réponse que celle qui a été et qui sera à jamais sur cette matière le refrain des imbéciles ou des fripons :
Mon frère , ce dlaooars sent le IU)ertiiiage.
On sait la réplique de Cléante :
Voilà de vos pareils le discoon ordinaire.
Et tous deux disent ce qu'ils doivent dire. « Le Jtirgon mystique que Tartufe mêle si plaisam-
ment à sa déclaration, tempère par le ridieule ce que son hypocrisie et son ingratitude ont de vil et de repoussant. 11 était de la plus grande impo'rtanee que cette scène fût conduite de manière à préparer et à motiver celle du quatrième acte, où le grand nœud de la pièce est tranché, et Tartufe démasqué. Mais combien de ressorts devaient y concourir! D'abord, il fallait que cette déclaration, qui, dans la bouche d'un homme tel que Tartufe ^ et dans les circonstances du moment, doit paraître si révoltante, fût pourtant reçue de façon qu'Elmire, dans l'acte suivant, ne parût pas revenir de trop loin, quand elle est obligée, pour faire tomber le fourbe dans le piège, de risquer une démarche qui ressemble à des avances. Il fallait de plus qu'Elmire ne s'empressât pas d'accuser Tartufe, et laissât ce premier mouvement à la jeunesse bouillante de son fils. Comme l'imposteur vient à bout, à force d'adresse, d'infirmer le témoignage de Damis, et de le tourner à son avantage au point d'augmenter encore la prévention et l'aveuglement d'Orgon , si Elmire eût figuré dans cette première tentative, son mari n'eût pas même voulu l'entendre dans une seconde. Mais le poète a eu soin d'accommoder à ses fins le caractère et la conduite d'Elmire : non-seulement il lui attribue une sagesse indulgente et modérée , fort éloignée de la pruderie qui s'effarouche d'une déclaration , et qui fait un éclat de ses refus ; mais il parle plus d'une fois , dans les premiers actes, des visites et des galanteries que lui attirent ses charmes, en sorte qu'on peut lui supposer un peu de cette coquetterie assez innocente qui ne hait pas les hommages, et qui s'en amuse plus qu'elle ne s'en offense. Il ne fallait rien de moins pour ne pas rompre en visière à un personnage aussi abject et aussi dégoûtant que Tartufe parlant d'amour en style béatifique à la femme de son bienfaiteur.
Mais si la scène où Orgon est caché sous la table était difficile à amener, était-il plus aisé de l'exécuter ? Ce n'était pas trop de tout l'art de Molière pour faire passer une situation si délicate et si périlleuse au théâtre. Si ce n'eût pas été la leçon la plus forte et la plus nécessaire par les circonstances, c'eût été le plus grand scandale; si le spectateur n'était^[>as bien convaincu de l'honnêteté d'Elmire, bien indigné de la fausseté atroce de Tartufe, bien impatienté de l'imbécile crédulité d'Orgon, la situation la plus énergique où le génie de la comédie ait placé trois personnages à la fois, était trop près de l'extrême indécence pour être supportée sur la scène. Heureusement elle est si connue qu'il sutfil de la rappeler; car elle est si hardie, qu'il ne serait pas oossible d'analyser id, sans
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
hlesscr les bienséances « ce qui , sur le théâtre, ne s'en éloigne pas un moment, pas même lorsque Tartufe rentre dans la chambre d'Ëlmire après avoir été visiter la galerie qui en est voisine. Qu'on se représente ce seul instant et tout ce qu'il fait en* visager, et qu'on juge ce que l'auteur hasardait. On objecterait en vain que la présence d'Orgon , quoique caché, justifie tout : non, ce n'était pas assez; les murmures éclateraient , et l'on trouverait le tableau beaucoup trop licencieux , si le spectateur ne vou kit pas avant tout la punition d'un monstre qu'il est impossible de confondre autrement , et si Ton n'avait pas affaire à un homme tel qu'Orgon, qui a besoin de pouvoir dire au cinquième acte :
le rai vu , dia-je , vq , de mes propres yeux vu , Ce cpii s'appelle va.
En un mot , si la scène n'avait pas été fort sérieuse sous ce rapport , elle pouvait devenir, sous tous les autres, beaucoup trop gaie.
Mais quel surcroît de comique , et comme l'aïUeur enchérit sur ce qu'il semble avoir épuisé , quand madame Femelle joue avec Orgon le même rôle que cet Orgon a joué avec tous les autres personnages de la pièce; lorsqu'elle refuse obstinément de se rendre à toutes les preuves qu'il allègue contre Tartufe :
Juste retoar, monsieur, des choses d'id-bas !
\ous ne vouliez pas croire, et Ton ne vous croit pas.
Cette progression d'effets comiques , si imprévue et pourtant si naturelle, est le plus grand effort de
l'art.
Il y en a beaucoup aussi sans doute dans la manière dont Tartufe s'y prend pour en imposer à sa dupe, quand Damis l'accuse en présence d'Elmire, qui n'en disconvient pas, d'avoir voulu déshonorer Orgon. Mais ici Molière, qui savait se servir de tout, a employé très-heureusement un moyen que Searron lui avait indiqué. Jamais il ne fut mieux dans le cas de dire, Je prends mon bien où je le trouve; car une idée perdue dans une assez mauvaise Nouvelle que personne ne lit , lui a fourni une scène admirable. Voici ce qu'il a trouvé dans Searron : Un gentilhomme rencontre dans les rues de Séville un insigne fripon nommé Montafer, qu'il avait connu à Madrid, où il avait été ténioin de tous ses crimes. Il voit tout le peuple attroupé autour do ce scélérat, qui avait su, à force de grimaces, se donner dans Séville la réputation d'un saint, n ne peut contenir son indignation , et le charge de coups en lui reprochant son impudente hypocrisie. Le peuple irrité se jette sur l'imprudent gentilhomme, et le maltraite au point de le mettre en danger de la vie , si Montafer , saisissant en ha-
bile coquin l'occasion de jouer une nouvelle scène , plus capable que tout le reste de le faire canoniser par la mui|ttude, ne se jetait au-devant des plus emportés, et ne prenait la défense de son accusateur. Il faut entendre ici Searron : ou jugera mieux l'usage que Molière a fait de ce morceau :
« n le releva de terre où on l'avait jeté, l'embrassa et le baisa , tout plein qu'il était de sang et de boue , et fit une réprimande au peui^. Je suis le méchant, disait-il; je suis le pécheur; je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez- vous , parce que vous me voycx vêtu en liomme de bien, que je n'aie pas été toute ma vie un larron , le scandale des autres , et la perdiUon de moi-même ? Vfms vous trompez , mes frères : faites-moi le but de vos injures et de vos pierres , et tirez sur moi vos épées. Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla jeter, avec un zèle encore plus faux , aux pieds de son ennemi , et les lui baisant , il lui demanda pardon, v
Voilà précisément les actions et le langage de Tartufe lorsqu'il défend Damis contre la colère de son père, et qu'il se met à genoux en s'accusant luimême et se dévouant à tous les châtiments possibles. On ne peut nier que Molière ne doive à Searron cette idée si ingénieuse, de £atre de l'aveu d'une conscience coupable un acte d'humilité chrétienne. Mais d'abord la situation est bien plus forte dans Tartufe^ parce que l'accusation est bien plus importante et plus directe ; et quelle comparaison de la prose qu'on vient de lire à des vers tels que c;çux-ci !
Oui , mon frère , je suis un méchant, un coupable , Un malheureux pécheur tout plein d'iniquité , Le plus grand scélérat qui Jamais ait été. Chaque instant de ma vie est chargé de souiUures ; Elle n'est qu\m amas de crimes et d*ordures ; Et je vois que le ciel , pour ma punition , Me veut morUfier en cette occasion.
De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, le n'ai garde d'avoir Torgaell de m'en défendre. Croyez ce qu'on vous dit ; armez votre courroux , Et comme un criminel chassez-moi de chez vous : Je ne saurais avoir tant de honte en partage , Que Je n*en aie encor mérité davantage*
Ah ! laissez-le parler : vous t'accusez li tort ,
Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport
Pourquoi sur un tel fait m*étre si favorable?
Savez-vous, après tout , de quoi Je suis capable?
Voua fiez- vous , mon frère , à mon extérieur?
Et pour tout ce qu*on voit ^ me croyez- vous meilleur?
Non, non, vous voua laissez tromper à l'apparence.
Et Je ne suis rien moins, hélas I que ce qu'on pense.
Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
Mais la vérité pore est que Je ne vaux rien.
Ce caractère de Tartufe est d'ime profondeur effrayante. 11 ne se dément pas un moment; il n'est jamais déconcerté; il prend ici Orgon par son fhi* ble, et se tire du plus grand embarras par le seul moyen qui puisse lui réussir. Un honnête homme faussement accusé ne tiendrait jamais ce langage.
Mais aussi Orgon n*est pas un homme qui connaisse le langage de la vertu et de la probité : celui de la raison, dans la bouche de Cléante, lui a paru du libertinage; et celui deTimposture , dans la bouche de Tartufe , lui parait le sublime de la dévotion.
Remarquons encore que Tartufe, tout amoureux quMl est d'Elmire, est en garde contre elle autant qu'il peut Tétre. Il commence par la soupçonner d*un intérêt très- vraisemblable , celui qu'elle peut.avoir à le détourner du mariage qu'on lui propose avec la fille d'Orgon. Les premiers mots qu'il lui dit sgnt d'un homme toujours de sang-froid , et qu'il n'est pas aisé de tromper.
Ce laogage à comprendre est assez difficile , Biadame, et vous parliez tantôt d*au autre style.
Enfin , malgré toutes les douceurs que lui prodigue Elmire, il ne prend aucune confiance en ses dis* cours , et il veut d'abord , pour être en pleine sûreté, la mettre dans sa dépendance. Il devine tout, excepté ce qu'il ne peut absolument deviner; et quand il se trouve surpris par Orgon, il pourrait dire ce vers d'une ancienne comédie :
ravala réponse à tout, honnis à Qui va là?
La dernière observation que je ferai sur ce rôle , g^'est que l'auteur ne lui a donné ni confident ni monologue ; il ne montre ses vices qu'en actiop. C'est qu'en effet l'hypocrite ne s'ouvre jamais à personne; il ment toujours à tout le monde , excepté à sa conscience et à Dieu , supposa qu'un hypocrite achevé ait une conscience et qu'il croie ^un Dieu; ce qui n'est nullement vraisemblable. S!il peut y avoir de véritables athées, ce sont surtout les hypocrites.
Le seul reproche qu'on ait fait à cette inimitable production^ c'est un dénoûment amené par un ressort étranger à la pièce ; mais je ne sais si cette prétendue faute en est réellement une. Tartufe est si coupable, qu'il ne suffisait pas, ce me semble, qu'il fût démasqué : il fallait qu'il fût puni ; et il ne pouvait pas l'être par les lois, encore moins par la société. Un hypocrite brave tout en ^e réfiigiant chez ses pareils, et en attestant Dieu et la religion. Et n'était-ce pas donner un exemple instructif, et faire au moins du pouvoir absolu un usage honorable, que de l*templpyer à la punition d'un si abominable honmie, et de montrer que le méchant peut qiielquefois se perdre par sa propre méchanceté, et tomber dans le piège qu'il tendait aux autres? Je conviens que ce dénoûment n'est pas conforme aux règles ordinaires; mais dans un ouvrage où le talent de Molière lui avait appris à agrandir la sphère de la comédie, l'art pouvait lui apprendre aussi à franchir les Umites de Vart; et si dans ce dénoû-
ment il a le plaisir de satisfaire sa reconnaissance pour Louis XIV, Il y trouve un moyen de satisfaire* en même temps l'indignation du spectateur.
Molière est surtout l'auteur des nonunes mûrs et des vieillards : leur expérience se rencontre avec ses observations, et leur mémoire avec son génie. Il observait beaucoup : il y était porté par son caractère, et c'est sans doute le premier secret de son art; mais il faudrait avoir ses yeux pour observer comme lui. Il était habituellement mélancolique, cet homme qui a écrit si gaiement. Ceux dont il saisissait les travers et les faiblesses étaient souvent bien plus heureux que lui : j'en excepterais les jaloux, s'il ne l'avait pas été lui-même.
Molière jaloux! lui qui s'est tant moqué de la jalousie 1 Eh ! oui, comme les médecins qui recommandent la sobriété , et qui ont des indigestions ; comme les hommes sensibles qui prêchent l'indifférence. Chapelle prêchait aussi Molière, et lui reprochait sa jalousie : Fousn'avez donc pas aiméf lui dit l'homme infortuné qui aimait. Il aima sa femme toute sa vie, et toute sa vie elle fit son malheur. II est vrai que, lorsqu'il fut mort, elle parvint à lui obtenir la sépulture; elle demandait même pour lui àes autels. Cela fait souvenir des Romains , qui mettaient leurs empereurs au rang des dieux quand ils les avaient égorgés.
Il fit plus de trente pièces de théâtre en moins de quinze ans , et pas une ne ressemble à l'autre. II était cependant à la fois auteur, acteur et directeur de comédie. On lui a reproché de trop négliger la langue, et on a eu raison. Il aurait sûrement épuré sa diction, s'il avait eu plus de lofsir, et si sa laborieuse carrière n'eût pas été bornée à cinquante-cinq ans.
Il était d'un caractère doux , et de moeurs pures : on raconte de lui des traits de bonté. H était adoré de ses camarades, quoiqu'il leur fit du bien; et il mourut presque sur le théâtre, "pour n'avoir pas voulu leur faire perdre le profit d'une représentation. 11 écoutait volontiers les avis, quoique probablement il ne fit pas grand cas de ceux de sa servante. Il encourageait les talents naissants. Legrand Racine, alors à son aurore, lui lut une tragédie : Molière ne la trouva pas bonne , et elle ne l'était pas : mais il exhorta l'auteur à en faire une autre, et lui fit un présent. C'était mieux voir que Corneille , qui exhorta Racine à faire des comédies et à quitter la tragédie.
Molière n'était point envieux : quelques grands hommes l'ont été. Ce fut son suffrage qui contribua, autant que celui de Louis XIV, à ramener le public aux Plaideurs, qui étaient tombés, il était
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
alors bnmillé avec Racine : ce moment dut être bien doux à Molière.
On s'occapait, quelque temps avant sa mort, à lui faire quitter TéUt de comédien, pour le fûre entrer à T Académie française. Cette compagnie, qui n'a jamais éloigné volonteirement aucun talent supérieur, a du moins adopté Molière, dès qu'elle l'a pu, par Thommage le plus éclatent. Elle lui a décerné un éloge public, et a placé son buste chez elle, avec cette inscription également honorable pour nous et pour lui :
Rko M manqueà sa gloira; fl mangnatt à la nôtre.
CHAPITRE VII. — - Des comiques d'un ordre inférieur, dans le siècle de Louis XI f^.
pEEMiteB. — Qainaiilt y Braeys et Ptalaprat , Baron 9 Campistron , Boonaiilt.
Le premier qui, proGtant des leçons de Molière, quitta le romanesque et le bouffon pour une intrigue raisonnable et la conversation des honnêtes gens, fut le jeune Quinault, qui donna sa Mère coquette, en 1665 , sous le titre des Amants brouiilés. Elle s'est toujours soutenue au théâtre), et fait voir que Quinault avait plus d'un telent : elle est bien conduite; les caractères et la versification sont d'une touche naturelle, mais un peu faible. On y voit un marquis ridicule, avantageux et poltron, sur lequel Régnard paraît avoir modelé celui du Joueur, particulièrement dans la scène où le marquis refuse de se battre. II y a des détails agréables et ingénieux, et de bonnes plaisanteries : telle est celle d'un valet fripon à qui l'on donne un diamant pour déposer que le mari de la mère coquette est mort aux Indes , quoiqu'il n'en soit rien. Il doute un peu du diamant : Il demande s'il est bon ; on le lui garantit.
Enfin (dU-il ) s'U n'est pas bon, le défont n'est pas mort.
Les deux jeunes amants , Isabelle et Acante , sont un peu brouillés par de faux rapporte de valete que la mère coquette a gagnés. Cependant Isabelle voudrait s'éclaircir davantage : elle écrit pour Acante ce billet qui est très-joli :
Je yoadrais toos parler, et doos voir seuls tons deux, le ne conçois pas bien pourquoi Je le désire :
Je ne sais oe que je vous veux ;
Biais n'auriez- vous rien à me dire ?
Rmeys et Palaprat, nés tous deux dans le midi de la France, et qui avaient la vivacité d'esprit et la gaieté qui caractérisent les habitante de ces belles provinces, réunis tous deux par la conformité d'humeur et de goût, et qui mirent en commun leur
travail et leur telent, sans que cette association délicate ait jamais produit entre eux de jalousie, nous ont laissé deux pièces d'un comique naturel et gai. Je ne parle pas du Muet, dont le fond est imité de l'Eunuque de Térence : il y a des situations que le jeu du théâtre fait valoir, mais la conduite est défectueuse. La pièce, qui a cinq actes, pourrait finir au troisième. Il y a un rôle de père d'une crédulité outrée, et la scène du valet déguisé en médecin est une charge trop forte. Je veux parler d'abord de rAtfocat Patelin, remarquable par son ancienneté originaire, puisqu'il est du temps de Charies VII, et qui n'a rien perdu de sa naïveté quand on Ta rajeuni dans la langue du siècle de Louis XIV. C'est un monument curieux de la gaieté de notre ancien théâtre, et en même temps de sa liberté; car il parait certein que ce fut un personnage réel que ce Patelin joué sur les tréteaux du quinzième siècle. Brueys et Palaprat l'ont fort embelli; mais les scènes principales et plusieurs des meilleures plaisanteries se trouvent dans le vieux français de la farce de Pierre Patelin, imprimée en 1656, sur un manuscrit de l'an 1460 sous ce titre : Des tromperies funestes et subtilités de maître Pierre Patelin, avocat, Pasquier en parle dans ses Recherches avec des éloges exagérés, qui font voir que l'on ne connaissait encore rien de mieux. Mais le témoignage des auteurs qui ont travaillé sur les antiquités françaises, et les traduc» tiens que Ton fit de cette pièce en plusieurs langues , prouvent qu'elle eut de teut temps un très-grand succès , parce qu'en effet le naturel a le même droit sur les hommes dans tous les temps, et qu'il y en a beaucoup dans cet ouvrage. Sans doute le procès de M. Guillaume contre un berger qui lui a volé des moutons, et les ruses de Patelin pour lui escroquer six aunes de drap, sont un fond bien mince et qui est proprement d'un comique populaire : le Juge Bartholin , qui prend une tête de veau pour une tête d'homme, est de la même force qu'Arlequin qui mange des chandelles et des bottes. Mais Patelin et sa femme, M. Guillaume et Agnelet, sont des personnages pris dans la nature, et le dialogue est de la plus grande vérité. Il est plein de traite naïfe et plaisante, qu'on a retenus et qui sont passés en proverbes. On rira toujours de la scène où le marchand drapier confond sans cesse son drap et ses moutons; et celle où Patelin, à force de patelinage (car son nom est devenu celui d'un caractère), vient à bout d^attraper une pièce de drap, sans la payer, à un vieux mardiand avare et retors, est menée avec toute l'adresse possible. Il y a bien loin du moment où le rusé fripon aborde M. Guillaume, dont
COURS DE LITTÉEIATUBE.
il n>st pas même connu, à celui où il emporte le drap; et pourtant il fait si bien,. que la vraisemblance est conservée , et qu'on voit que le marchand doit être dupe.
Le Grondeur doit être mis fort au-dessus de V Avocat Patelin : il est vrai que le troisième acte, qui est tout entier du genre de la farce, ne vaut pas, à beaucoup près, celle de Patelin; mais les deux premiers sont bien faits, et il y a ici un caractère parfaitement dessiné, soutenu d*un bout à l'autre et toujours en situation , celui de M. Gri* cbard. La pièce fut mal reçue dans sa nouveauté; mais le temps en a décidé le succès , et on la regarde aujourd'hui comme une de nos petites pièces qui a le plus de mérite et d'agrément.
Il y a si longtemps que le Jaloux désabmé de Campistron n'a été joué, qu'on ignore communément que cette comédie, fort supérieure à toutes les tragédies du même auteur, est en effet son meilleur ouvrage. L'intrigue en est bien conçue. Le principal caractère, celui d*un mari jaloui qui ne veut pas le paraître, est comique, et a fourni à la Cliaussée le Durval du Préjugea la mode y et des soèues entières évidemment calquées sur celles de Campistron. Le rôle de Célie, femme du jaloux, est original et intéressant. Elle n'a consenti qu'à regret à feindre une coquetterie qui n'iest ni dans ses principes ni dans son caractère , et uniquement pour déterminer son époux à marier sa sœur Julie à un honnête homme qui l'aime et qui en est aimé. Dorante ( c'est le nom du mari) s'oppose à cette union par des vues d'intérêt , et Célie, souâ le prétexte de recevoir chez elle les jeunes gens qui courtisent cette jeune personne, est Tobjet de mille cajoleries concertées qui désespèrent Dorante, dont elle connaît le faible, et lui arrachent enfin son consentement au mariage. Le dénoûment est amené d'une manière très-satisfaisante, et par un aveu de Célie, qui met dans tout son jour la sensibilité de son cœur, sa tendresse pour son mari dont elle n'a pu soutenir l'affliction , et la pureté des motife qui la faisaient agir. La pièce est écrite de manière à faire voir que Campistron , qui n'a jamais pu s'élever jusqu'au style tragique, pouvait plus aisément s'approcher de la facilité él^nte qui convient à la comédie noble. J'ai vu représenter cette pièce avec succès , il y a vingt-cinq ans , et je ne sais pourquoi elle a disparu du théâtre , comme d'autres que Ton néglige de reprendre pour en jouer qui ne les valent pas.
Baron, ou plutôt, à ce que l'on croit, le père la Rue sous son nom , transporta sur la scène française la meilleure pièce de Térence, tJndrienne, Il a
fidèlement suivi l'original latin dans l'inlrigje, qui a de rintérêt, mais nullement dans la diction , dont il est bien éloigné d'avoir la pureté, la grdoo et la finesse. Le dénoûment est coaune celui de presque toutes les comédies de Térence , une reconnaissanee de roman , mais cependant mieux amenée que celle de l'Êumtque du même auteur, que Bnieys a conservée dans le Muet, On dispute aussi à Baron l'Homme à bonnes fortunée, mais avec moins de vraisemblance. Cette pièce, fort médiocre, ne demandait aucune connaissance des anciens, et Baron pouvait être l'original de Moncade, £at assez commun, que quelques femmes ont gâté, et qu'un valet copie à sa manière. La prose en est très-négligée. C'est une de ces pièces dont le jeu des acteurs (ait le principal mérite, que l'on va voir quelquefois, et qu'on ne lit point. On a voulu remettre , il y a quelque temps, /t» Coquette, du même auteur, trèsmauvais ouvrage qui n'a eu aucun succès.
On doit savoir d'autant plus de gré à Boursault de ce qu'il a eu de talent , qu'il le devait tout entier à la nature. Il n'avait fait dans sa jeunesse aucune espèce d'études , et né en Bourgogne il ne parlait encore à treize ans que le patois de sa province. Arrivé dans la capitale , il sentit ce qui lui manquait , et s'appliqua sérieusement à s'instruire au moins dans la langue française. Il y réussit assez pour devenir un homme de bonne compagnie, et ses agréments le firent rechercher à la cour. On lui offrit une place qui pouvait séduire l'ambition , celle de sous-précepteur du Dauphin. Il fut assez sage et assez modeste pour la réviser, parce qu'il ne savait pas le latin , et par là il se sauva d'un écueil où tant d'autres échouent, celui de paraître au-dessous de sa place. Thomas Corneille, gui était de ses amis, voulut l'engager à briguer une place à l'Académie française, l'assurant, non sans vraisemblance, que ses succès au théâtre , et l'estime générale dont il jouissait, lui ouvriraient toutes les portes. Boursault eut encore la modestie de s'y refuser. Son ami eut beau lui dire qu'il n'était pas nécessaire de savoir le latin, ^et qu'il suffisait d'avoir fait preuve qu'il savait écrire en français; Boursault-répondit qu'il était trop ignorant pour entrer dans une oonapagnie où il y avait tant d'hommes des plus instruits de la nation. Un écrivain qui se faisait une justiod si exacte sur le mérite qui lui manquait, et qu'on peut acquérir, est bien digne qu'on la lui rende pour le mérite qu'il eut, et qu'on n'acquiert pas. Il avait beaucoup d'esprit , du talent naturel ; et ce qui doit encore recommander davantage sa mémoire aux gens de lettres , peu d'homme& leur ont fait plus d'honneur par la noblesse des sentiments et
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
des procédés. On sait que Boileau Tavait attaqué | dans ses premières satires, dont il a depuis retranché son nom. Il lui savait mauvais gré de s*étre brouillé avec Molière , et c'est en effet le seul tort que Bour* sault ait eu. Bqileau était excusable de prendr6 la querelle de son ami; mais Boursault vengea la sienne propre bien noblement. Boileau, qui n'avait pas encore fait la fortune que ses talents lui valurent depuis, s'étant trouvé aux eaux de Bourbon , malade et sans argent, Boursault, qui se rencontra par hasard dans le même endroit , le sut , et courut lui offrir sa bourse de si bonne grâce, qu'il le força de l'accepter. Ce fut l'époque d'une réconciliation sincère, et d'une amitié qui dura autant que leur vie.
Il ne faut pas parler de ses tragédies, qui sont entièrement oubliées, et qui doivent l'être, quoique son Germamcus ait eu d'abord un si grand succès, que Corneille l'égalait aux tragédies de Racine. Ce jugement, encore plus étrange que le succès , puisqu'un homme de l'art doit s'y connaître mieux que les autres, ne servit qu'à offenser Radne, et ne sauva pas Germanicus de l'oubli. Mais Boursault fut plus heureux dans la comédie. Ce n'est pas que ses pièces soient régulières, il s'en faut de beaucoup; ce ne sont pas même de véritable drames, puisqu'il n*y a ni plan ni action : ce sont des scènes * détachées qui en font tout le mérite, et ce mérite a suffi pour les faire vivre. Dans ce genre de pièces qu'on appelle improprement épisodiques, et qui seraient mieux nommées plëce* à ^pt^ocfe*, ts mbbcuRB GALANT était uu dcs sujets les mieux choisis : aucun autre ne pouvait lui fournir un plus grand nombre d'originaux faits pour un cadre comique, l'eus cependant ne sont pas également heureux : on en a successivement retranché plusieurs, entre autres, la scène du voleur de la gabelle, qui avait quelque chose de trop patibulaire. Elle n'est pas mal faite; mais il ne faut pas mettre sur le théâtre un homme qui peut en sortant être mené au gibet. On a supprimé aussi quelques scènes un peu froides; par exemple, celle qui roule sur une housse de Ut dont une femme a fait une robe, et plusieurs autres scènes qui ne valent pas mieux : mais il ne fallait pas en retrancher une fort jolie, celle où M. Micbaut vient demander qu'on l'anoblisse dans le Mercure. Ces suppressions ont réduit la pièce à quatre actes, de cinq qu'elle avait. Elle fit en naissant une fortune prodigieuse. On assure dans lés Recherches $ur les théâtres de France^ de Beauchamps, qu'elle fut jouée quatre-vingts fois. Si le fait est vrai , ce nombre extraordinaire de représentations ne lui a pas porté malheur, comme à Hmocrate, qui n'a jamais
r^ru ; au contraire, il est peu de pièces qu'on joue aussi souvent que k Mercure galant. Il est vrai que le talent rare de l'acteur qui la jouait à lui seul presque tout entière, a pu contribuer à cette grande vogue; mais on ne peut disconvenir qu'il n'y ait beaucoup de scènes d'une exécution parfaite, plaisamment inventées, et remplies de vers heureux. Ce qui le prouve, c'est qu'ils sont dans la mémoire de tous ceux qui fréquentent le spectacle.
Boniface Chrétien, Larissole, les deux Procureurs et l'abbé Beaugénie, sont excellents dans leur genre. L'invention des billets d'enterrement, jni sont la ressource d'un malheureux Hàraire qu'un Hvre in-foUo a mis à l'hôpital; l'idée singulière de mettre dans la bouche d'un soldat ivre la critique des irrégularités de notre langue, et de Caire de cette critique de grammaire un dialogue-très comique; l'importance que l'abbé Beaugénie met à son énigme, la satisfaction qu'il en a et l'analyse savante qu'il en fait; la querelle de mattre Sangsue et de maître Brigandeau, la supériorité que l'un affecte sur l'autre; tout cela est très-divertissant : et surtout la scène des procureurs est si exactement conforme au style du palais, et d'une tournure de vers si aisée, si naturelle et si adaptée au vrai ton de la comédie, que j'oserai dire (sous ce rapport seul) qu'elle rappelle la versification de Molière. Elle est si connue, que je n'en citerai qu'un seul exemple, uniquement pour soumettre mon opinion au jugement des connaisseurs.
Au mois de Juin dernier, un mémoire de frais Pemadans un cachot te fake mettre au Irais. Tu l'avais fait monter à sept cent trente livres , Et ton papier volant , td que tu le délivres , Étant vu de Messieurs , trois des plus apparents , Firent monter le tout il treota^iuatre francs; Encore dirent-ils que, dans cette occurrence, Ds te passaient cent sous contre leur conscience.
Cela est très-gai ; mais ce qui l'est un peu moins , c'est que des foits très-attestés aient prouvé que ce n'est pas une plaisanterie.
Le sort ^ Ésope à la ville fut aussi très-brillant; il eut quarante-trois représentations : mais il ne s'est pas soutenu depuis, tant ce premier éclat d'une nouveauté est souvent un présage trompeur. Le style est bien inférieur à celui du Mercure galant^ et la médiocrité des fables que débite Ésope est d'autant plus sensible, que la plupart avaient déjà été traitées par la Fontaine. On serait tenté d'en faire un reproche grave à l'auteur, si lui-même ne s'en était accusé avec cette, franchise modeste et courageuse dont j 'ai déjà cité plus d'un témoignage. Voici comme il s'exprime dans sa préface.
« Ce qui m'a paru le plus dangereux dans cette entreprise, c'a été d'oser mettre des fables en vers après l'H-
COURS DE LnTÉBATUaE.
lustre M. de la Fontaine , qui m'a devancé dans oetle | route, et que je ne prétends saivre que de très-lofn. n ne fant qae comparer les siennes ayec celles que j'ai foites , i pour Toir que c'est lui qui est le maître. Les soins inutiles que j'ai pris de l'imiter m'ont qipris qu'il est inimitable; et c'est beaucoup pour moi que la gloire d*aToir été souffert où il a été admiré. »
Boursa^lt, qui 8*était bien trouvé des pièces à tiroir, et qui apparemment se sentait plus fait pour les détails que pour l'invention et l'ensemble, voulut mettre encore une fois Ésope sur la scène, et ne mit pas dans cette nouvelle pièce plus d'intrigue et de pian que dans l'autre . C'est un défaut d'autant plus blâmable, que rien ne l'empêchait de placer son Ésope dans un cadre dramatique, et de lui conserver son* costume de philosophe et de fabuliste. Ésope à la cour ne fut représenté qu'après la mort de l'auteur : il fiit d'abord médiocrement goûté; mais à toutes les reprises il eut beaucoup de succès, et il est resté au théâtre. Cependant la critique, même en mettant de côté le vice du genre, peut y trouver des défauts très-marqués : le plus grand est d'avoir &it Ésope amoureux et aimé , deux choses incompatibles, l'une avec sa sagesse, l'autre avec sa figure. Mais à cet amour près , son caractère est aussi noble que son esprit est sensé; et la pièce ofTre tour à tour des scènes touchantes et des scènes comiques, toutes également morales et instructives. On sait que le repentir de Rodope, qui a méconnu sa mère un moment, a toujours fait verser des larmes : l'auteur a touché un des endroits du cœur humain les plus sensibles. Il a retrouvé son comique du Mercure galant ûms le personnage du financier, M. Grififct, et dans la manière dont il explique ce que c'est que le tour du bâton. Enfin, le dénoûment est heureux : il l'a tûré d'une fable de la Fontaine, intitulée le Berger et le Roi, et l'usage qu'il en a fait est intéressant et théâtral. Je citerai encore une scène d'un ton très-noble et d'une intention trèsmorale, celle où un officier veut engager Ésope à le servir de son crédit pour supplanter un concurrent. Cest là que se trouve ce mot si ingénieux qu'il adresse à cet officier, qui, très-piqué de ce qu'Ésope, en parlant de lui, s'est servi du nom de soldat, lui dit avec hauteur,
le ne sots point soldat , et nul ne m'a ru l'être ; Je suis bon colonel , et qui Vn bien TËtat
Monsieur le colonel, qui n*étes point soldat,
répond Ésope. Il y a peu de reparties aussi heureuses. Si l'on n'était convaincu par des exemples trèsrécents que des gens qui impriment journellement' ne savent pas même de quels auteurs a parlé Boileau dans fÀrt poétique, on ne concevrait pas que dans
une feuille périodique on ait attribué tout à llieure à un avocat de nos jours , comme une chose toute nouvelle, un trait si frappant d'une pièce aussi connue que V Ésope à la cour, de Boursault.
Je ne dois pas omettre ici une anecdote digne d*attention. Quand cet ouvrage fut représenté en 1701, on fitsupprimer au théâtre quelques endroits du rôle de Crésus et de celui d'Ésope, comme trop hardis. H faut croire qu'ils le parurent moins à l'impression : les voici. Crésus dii, à propos des hommages et des louanges qu'on lui prodigue :
Je m'aperçois ou du moins Je soupçonne Qu'on encense la place autant que la personne ; Que c'est au diadème un tribut que Ton rend , Et que le roi qui règne est toodoors le plus grand.
A la place des deux derniers vers, dont le second ebt fort bon , et dit ce qu'il doit dire , on en mit deux dont le second est fort mauvais :
Qu'on me rend des houDeurs qui ne sont pas pour mol , Et que le trône ei^n VemporU $ur le roi.
Le trône qui l'emporte sur le roi est un plat galimatias. Mais comme on avait beaucoup loué Louis XIY , on ne voulait pas qu'il entendit que le roi qui règne est toujours le plus grand. On ne voulut pas non plus qu'Ésope rÀ;ttât devant lui les vers suivants, adressés à Crésus :
Par des soins prévenants , votre Ame bienfaisante En répand sur un seul de quoi suffire à trente : Et ce qu'un seul obtient , répandu sur chacun , Tous feriez trente beureux , et vous n'en feites qu'un.
Si Louis XIY avait été instruit de'cette suppression, par qui se serait-il cru offensé, ou par le poète, qui répétait après^tant d'autres ces vieilles et utiles vérités , ou par ceux qui en faisaient évidenunent à leur souverain une application si maligne?
sEcnoN n. — Régnard.
Ce ne fut qu'en 1 696, vingt-trois ans après la mort de Molière, que la bonne comédie parut enfin renattre avec tout son éclat, dans une pièce de caractère et en cinq act^. Le Joueur annonça, non pas tout à fait un rival , mais du moins un digne successeur de Molière : Régnard eut cette gloire, et la soutint. 11 avait alors près de quarante ans , et la vie qu'il avait menée jusque-là, son goût pour le plaisir, le jeu et les voyages , semblaient promettre si peu ce qu'il est devenu , que quelques détails sur sa personne et ses aventures, d'ailleurs curieux par eux-mêmes, ne feront que répandre plus d'intérêt sur la notice de ses ouvrages dramatiques.
Régnard, célèbre par ses comédies, aurait pu l'être par ses seuls voyages : c'était chez lui un goût dominant, qui ne fut pas toujours heureux, mais qui était si vif, qu'étant parti pour voir la Flandre
SIÈCLE DE LOUTS XIV. — POÉSIE
et la Hollande, il alla, en se laissant toujours entraîner h sa passion, d*abord jusqu'à Hambourg, de Hambourg eaDanemarck, en Suède, et de Suède jusqu'en Laponie. Un simple motif de complaisance pour le roi de Suède, qui le pressa de visiter la Laponie, ou plutôt sa curiosité naturelle, le conduisit jusque près du pôle, précisément au même endroit où des savants ont été de nos jours vériGer les calculs mathématiques , et déterminer la Ggure de la terre. Il fut accompagné dans ce voyage par deux gentilshommes français qui avaient voyagé en Asie, nommés, Tun Fercourt, et Tautre Corberon. Arrivés à Tornéo, qui est 4a dernière ville du globe du côté du nord , ils s'embarquèrent sur le lac du mêmenomf qu'ils remontèrent l'espace de huit lieues, arrivèrent jusqu'au pied d'une montagne qu'ils nommèrent Métavara, et gravirent avec peine jusqu'au sommet, d'où ils découvrirent la mer Glaciale. Là il gravèrent sur un rocher une inscription en vers latins, qui ne seraient pas indignes du siècle d'Auguste :
Gallia not genwi , vidit noi Africa , Gangem Hausimut, Buropamque oeulis luttmvimut omnem. Caribus et variis acH terraque manque, Sûtimus Aie tandem, nobU ubi d^fuU orbiê.
On peut les traduire ainsi :
Nés Français , éproavés par cent périls divers; Le Gange nous a vus monter jasqa*à ses sources,
L*Alrif|ue afllronter ses dàerts , L'Europe parooarir ses climats et ses meis;
Vèid le terme de nos courses, Et nous nous arrêtons où finit l'uniyers.
C'étaient les compagnons de Régiîard qui avaient été sur les bords du Gange ; pour lui, il ne connaissait l'Afrique et la Grèce que par le malheur d'y avoir été esclave. L'amour fut la cause de cette disgrâce. A son second voyage d'Italie, Régnard rencontra à Bologne une dame provençale , qu'il appelle Elvire, et dont il nomme le mari Deprade. Il conçut pour elle une passion-très vive ; et comme elle était sur le point de revenir en France, il s'embarqua avec elle et son mari , à Civita-Vecchia , sur une frégate anglaise qui faisait route pour Toulon. La frégate fut prise par deux corsaires algériens, et tout l'équipage mis aux fers et conduit à Alger pour y être vendu. Régnard fut évalué , on ne conçoit pas trop pourquoi , beaucoup plus cher que sa maîtresse ^ ce qui pourrait faire naître des idées peu avantageuses sur la beauté qu'il avait choisie , quoiqu'il la représente partout comme une créature charmante. Leur patron s'appelait Achmet Talem. Il s'aperçut que son captif s'entendait en bonne chère : il le fit cuisinier. Ainsi , bien en prit à Régnard d'avoir été en France un gourmand de profession. A l'égard d'Elvire, on
ne nous dit pas ce que Talem en fit ; et c'est apparemment par discrétion. Au bout de quelque temps « Achmet eut affaire à Constantinople : il y mena ses deux esclaves, dont il rendit la captivité très-rigoiireuse, jusqu'à ce que la famille de Régnard lui fit toucher une somme de douze mille livres, qui servit à payer sa rançon, celle de son valet de chambre et de la Provençale. Ils revinrent à Marseille, et de Marseille à Paris. Pour comble de bonheur, ils apprirent la mort de Deprade, qui était demeuré à Alger , chez un patron. Rien ne s'opposait plus à leur union, jet ils croyaient, après tant de traverses, toucher au moment le plus heureux de leur vie, lorsque Deprade, que l'on croyait mort, reparut tout à coup avec deux religieux mathurins qui l'avaient racheté. Cette dernière révolution renversa toutes les espérances de Régnard, qui, pour se distraire de ses chagrins, se remit à voyager. Ce fut alors qu'il tourna vers le nord, après avoir vu le midi, et que de la Hollande il passa jusqu^à Tornéo.
. Il s'amusa depuis à embellii: toute cette aventure d'un vernis romanesque, et il en composa une nouvelle intitulée la FrovençeUe, Toutes les règles du roman y sont scrupuleusement observées. Comme il est le héros de son ouvrage, il commence par faire son portrait sous le nom de ZelmU; et, soit à titre de romancier, soit à titre de poëte> soit par la réunion de ces deux qualités , il se dispense absolument de la modestie. Voici comme il se peint :
« Zelmis est on cavalier qui platt d'abord ; c'est assez de le voir mie fois pour le remarquer : et sa bornie mine est ai avantageuse , qo'U ne faut pas chercher avec soin des endroiU dans sa personne pomr le trouver aiipable; il faut senlemeat se défendre de le trop aimer. » ^
Passe pour l'éloge, puisqu'il faut qu'un héros de roman soit accompli ; mais sa bonne mine^ qui est si avantageuse , et les endroits de sa personne , ne sont pas une prose digne des vers du Légataire et du Joueur, Tout le reste est écrit de ce style. D'ailleurs , tout y est monté au ton de l'héroïsme. Elvire a bien plutôt la dignité romaine que la vivacité provençale -: elle en impose d'un coup d'œil à Mustapha, le chef des pirates, qui a pour elle tout le respect que des corsaires africains ont toujours pour de jeunes captives. Le roi d'Alger (quoiqu'il n'y ait point de roi à Alger) se trouve au port à la descente des captifs, et ne manque pas de devenir tout d'un coup éperdument amoureux d'Elvire. Il la mène dans son harem, où ses rivales la voient entrer et frémissent de jalousie. Toujours fidèle à son amant, elle se refuse à toutes les instances du roi, qui, de son côté, ne brûle pour elle que de l'amour le plus pur et le plus respectueux, tel qu'il est ordinairement
dans le climat d* Afrique. Elle parvient ménic à voir aon amaat, qui exerce dans Alger la profession de Iwintre , avec la permission de son patron. Ils concertent tous deux les moyens de s*eiifuir, et ils en viennent à bout; mais par malheur ils sont rencontrés sur mer par un brigantin d* Alger qui les ramène. Baba Hassan (c'est le nom du rd d* Alger , ne se fâche point du tout de la fuite de la belle captive; il finit même par lui rendre la liberté, comme il convient à un amant généreux. Elle retrouve le beau Zelmis, dont la vie et la fidélité ont aussi couru les plus grands dangers. Deux ou trois favorites de son maître sont devenues folles de Tesclave : il fait la plu» belle défense ; mais pourtant , surpris avec une d'elles dans un rendez-vous très-innocent, il se voit mxt le point d'être empalé, suivant la loi mahométane, lorsque le consul de France interpose son crédit, et le délivre du pal et de Fesclavage.
Tel est le roman qu'a brodé Régnard sur sa captivité d'Alger, et qui n'est pas plus mauvais que beaucoup d'autres. S'il avait écrit ainsi tous ses voyages , ils ne seraient pas fort curieux. Ceux de Flandre, de Hollande, d'Allemagne, de Pologne, de Suède, sont d*un autre ton, mais pourtant ne contiennent guère que des notions générales qui se rencontrent partout ailleurs. Celui de Laponie mérite une attention particulière :«'e8t le seul où il paraisse avoir porté plutôt l'œil observateur d*un philosophe que la curiosité distraite d'un voyageur. Peut-être la nature même du pays, qui était fort peu connu, et les mœurs extraordinaires de ses habitants, suffisaient pour attirer son attention. Peut-être aussi le désir de plaire au roi de Suède, qui ne l'avait engagé à faire ce voyage que pour recueillir les observations qu'il y pourrait fiiire, le rendit plus attentif qu'il ne l'aurait été naturellement; et cet esprit courtisan que l'on prend toujours auprès des rois, asservit pour un moment l'hcmeur indépendante et libre d'un homme absolument livré à ses goAts, et qui semblait ne changer de lieu que pour se défaire du temps. Quoi qu'il en soit, il a décrit avec exactitude tout ce que le pays et les habitants peuvent avoir de remarquable, soit qu'il ait tout vu par lui-même, soit qu'il ait consulté, dans la rédaction de son voyage, l'histoire de la Laponie, écrite en latin par Joannes ToniCBUs, l'ouvrage le meilleur qu*on ait composé sur cette matière, et dont Régnard cite souvent des passages et atteste l'autorité. Un des articles les plus curieux est celui de la sorcellerie, dont les Lapons font grand usage. Notre auteur va voir mi Lapon qui passait pour le plus grand sorcier de son pays, et qui prétendait avoir un démon à ses ordres, qu'il pouvait envoyer à l'autre bout
de l'Europe, et faire revenir en un moment. On le conjure de dépêcher bien vite son démon en France, pour en rapporter des nouvelles. Le sorcier a recours à son tambour et à son marteau , qui sont des instruments magiques. Il fait des conjurations et des grimaces, se frappe le visage, se met tout en sang; mais le diable n'en est pas plus docile, et Ton n'en a pas de nouvelles. Enfin le sorcier, poussé à bout, avoue que son pouvoir commence à tomber depuis qu'il est vieux et qu'il perd ses dents; qu'autrefois il lui aurait été facile de faire ce qu*on lui demandait, quoiqu'il n'eût jamais envoyé son démon plus loin que Stockholm. Il ajoute que, si Ton veut lui donner de l'eau-de-vie , il ne laissera pas de dire des choses surprenantes. On l'enivre d'eau-de-vîe pendant deux ou trois jours , et nos voyageurs, pendant ce temps , lui enlèvent son tambour et son marteau, qu'il pleure amèrement à son réveil, comme le bon Michas pleure ses petits dieux >. Le tambour et le marteau n'étaient pourtant pas des pièces assez curieuses pour être apportées en France, et ce n'était pas la peine d'afOiger ce bon Lapon, et de le priver de son démon familier^
Les poésies diverses de Régnard ne sont pas indignes d'attention. Ce sont des épîtres et des satires remplies d'imitations des anciens, et surtout d'Horace et de Juvénal. La versification en est souvent négligée, prosaïque, incorrecte; il y a même des fautes de mesure et de fausses rimes, qui font voir que l'auteur, devenu poète par instinct, n*avait guère étudié la théorie de l'art des vers : mais parmi tous ces défauts, il y a des vers heureux, et des morceaux faciles et agréables. En voici un tiré d'une épftre dont le commencement est emprunté de celle où Horace invite Torquatus à souper. Régnard y fait la description de la maison qu'il occupait dans la rue de Richelieu , qui était alors une extrémité de Paris.
Je te garde avec soin , mieux qae mon [tatrimoiDe ,
D\iB Tin exquis , sorti des pressoirs de oe moine ,
Fameux dans Au vile, plus que ne fiât Jamais
Le défenseur du Clos vanté par Rabelais.
Tro4fi convives connus , sans amour, sans affaires ,
Discrets , qui n'Iront point révéler nos mystères.
Seront par moi ctiolsis pour orner ce fesUn.
Là , par cent mois piquants , enfants nés dans le vin ,
Nous donnerons l'essor â celte noble audace
Qui fait sortir la Joie et qu'avoûrait Horace.
Peut-être ignores-tu dans quel coin reculé
rhablte dans Paris , citoyen exilé ,
Et me cacbe aux regards du profane vulgaire.
Si tu le veux savoir, Je vais le satisfaire.
Au bout de cette rue où ce grand cardinal ,
Ge prMre conquérant , ce prélat amiral , •
Laissa pour monument une triste fontaine.
Qui fait dire au passant que cet horama , en sa haine.
Qui du trône ébranlé soutint tout le fardeau ,
■ Tulerunt deos meos, et dicHis : Quldplorcu?
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Sat répandre te sang plua largement que Peaa , '
S*éléve une maison modeste et retirée ,
Dont le chagdn surtout ne connaît point l'entrée.
L'odl voit d*abord ce mont dont les antres profonds
Fournissent à Paris Thonneur de ses plafonds,
Où de trente Boulins les ailes étendues
BTapprcnnent chaque jour quel vent chasse les nues.
Le jardin est étroit; mais les yeux satisfaits
S'y promènent au loin sur de vastes marais.
CTest là qu'en mille endroits laissant errer ma vue ,
Je vols croître à plaisir Toseille et la laitue ;
Cest là que, dans seo temps, des moissons d'arttehauts
Du Jardinier actif secondent les travaux ,
Et que de champignons une couche voisine
Me bit, quand il me ptalt , qu'on saut dans ma eoistne.
Il y a des négligences dans ces vers ; mais c*est bien le ton et la manière qui convient à Tépître et à la satire. Régnard a traduit asses bien , à quelques fautes près, cet endroit d'Horace : Pauper Oplniius, etc.
Oronte , pâle , étiqae et presque diaphane ,
Par les jeûnes cruels auxquels ll-ae condamne ,
Tombe malade enfin : d^à de toutes parts
Le joyeux héritier promène ses regards.
D'un ample coffre-fort contemple la figure.
En perce de ses yeux les ais et la serrure.
Un nouvel Esculape, en cette exlrémilé,
Au malade aux abois assure la santé,
S'il veut prendre un sirop que dans sa main 11 porte.
Que coùte-t-117 lui dit Tagonisant. — Qu'importe?
— Qu'importe, dltes^vous? Je veux savoir combien. —
Peu d'argent, lui dit-il. — Mais encur? — Presque rien :
Quinze sous. — Juste ciel ! quel brigandage extrême !
On me tue, on me vole. Et n'est-ce pas le même ,
De mourir par la fièvre ou par la pauvreté? etc.
Le scepticisme dont Régnard faisait profession est porté jusqu'à Texeès dans une épitre où il s'efforce de prouver qu'il n'y a réellement ni vice ni vertu , puisque telle action est criminelle dans un pays, et louable dans un autre. Il y a longtemps qu'on a pulvérisé ce sophisme frivole; mais il n'est pas inutile d'observer que ces systèmes d'erreur, sur lesquels on o fait de nos jours des volumes dont les auteurs se croyaient une profondeur de génie bien supérieure au plus grand talefut dramatique, se retrouvent dans les amusements de la jeunesse d'un poëtç comique, et ne valent pas une scène de 868 moio^es pièces. Observons encore combien tout change avec le temps, les circonstances et les personnes, puisque cotte mauvaise philosophie de Régnard n'a pas produit le plus petit scandale, et qu'on a imprimé , avec approbation et privilège du roi , cette même pièce où Ton avanee que tout est incertain, et que, sur toutes les matières de métaphysique et de morale,-
Une femme en sait plus que toute la Sorbonne.
Ce vers scandaleux est une injure à la Sorbonne et au bon sens , sans être un compliment pour les femmes.
Une des premières pièces de la jeunesse de Ré-
gnard est une épître à Quinault , où Boileau est cité avec éloge. C'est bien là la franchise étourdie d'an jeune homme : reste à savoir si Quinault en fut content; fanais Boileau ne dut pas en être ti^s-flatté, non plus que Racine , dont l'éloge succède immédiatement à celui de Campistron; et c'est ainsi que les talents sont encore loués tous les jours. Une autre épitre est adressée à ce même Despréaux , à la tête de la comédie des Ménechmes. Régnard, avant cette dédicace, s'était brouillé avec le satirique, et avait répondu assez mal à sa satire contre les femmes par une satire contre les maris. Il avait même fait une autre pièce, qui a poiur titre le Tombeau de BaiieaUy et dans laquelle il y a des traits dignes de Boileau lui-même. Il suppose que ce grand satirique vient de mourir du chagrin que lui a causé le mauvais Buccès de ses derniers ouvrages. Il décrit son coavoi :
Mes yeux ont wi passer dans la place prochaine Des menins de la mort une bande inhumaine. De pédants mal peignés un bataillon crotté Descendait à pas lents de l'Université.
I«urs longs manteaux de deuU traînaient Jusques à terre , A leurs crêpes Ûottants les vents faisaient la guerre, Et chacun à la main avait pris pour flambeau Un laurier jadis vert, pour orner un tombeau. J'ai vu parmi les rangs, malgré la foule extrême, De maint auteur dolent la face sèche et blême, Deux Grecs et deux LaUns escortaient le ceicueil , Et, le mouchoir en main , Barbin menait le deuil.
Ce dernier vers est plaisant. Régnard rapporte les dernières paroles de Boileau, adressées à ses vers :
« o vous, mes tristes vers, noble objet de Fenvie ,
« Vous dont J'attends Thooneur d*une seconde vie ,
« Puissiez- vous échapper au naufrage des ansj
« Et braver à Jamais rignorance et le temps !
« Je ne vous verrai plus ; déjà la mort hideuse
« Autour de mon chevet étend une aile affreuse!
a Mais Je meurs sans regret dans un temps dépravé, *
« Où le mauvais godt règne et va te front levé;
« Où le public Ingrat, infidèle , perfide ,
« Trouve ma veine usée, et mon style insipide.
« Moi , qui me crus Jadis à Régnier préféré ;
« Que diront nos neveux? Règnatd m'est oonpai^ I
« Lui qui, pendant dix ans, du couchant à Taurore,
« Erra chez le Lapon , ou rama sous le Maure!
R Lui qui ne sut Jamais ni le grec ni Thébreu,
R Qui Joua Jour et nuit , fit grand'chère et bon feu ! etc. »
Du coucharU à Vawrcte n'est pas très-bien placé avec Je Lapon et le Maure, qui sont au nord et au' inidi. Régnard reproche à Boileau d'être Jaloux de lui : iJ ne travaillait pourtant pas dans te même genre. Au surplus, on a oublié œs querelles de Tamour-proprOf et Ton ne se sodvient plus que des productions de leur' génie.
Celles de Régnard lui ont donné une place éminente après Molière, et il a su être un grand comique sans lui ressembler. Ce n'est ni la raison su;
périeure, ui Texcellente morale, ni Tesprît d*observation, ni Téloquence de style qu'on admire dans ie Misanthrope, dans le Tarttrfe, dans ks Femmes savantes. Ses situations sont moins fortes, mais elles sont comiques; et ce qui le caractérise surtout, c'est une gaieté soutenue qui lui est particulière, un fonds inépuisable de saillies, de traits plaisants : il ne fait pas souvent penser, mais il fait toujours rire. La seule pièce où Ton remarque ce comique de caractère , ces résultats d'observation qui lui manquent ordinairement, c'est k Joueur , et c'est aussi son plus bel ouvrage, et l'un des meilleurs que l'on ait mis au théâtre depuis Molière. Il est bien intrigué et bien dénoué. Se servir d*une prêteuse sur gages pour amener le dénoûment d'une pièce qui s'appelle k Joueur^ et faire mettre en gage par Valère le portrait de sa mattresse à l'instant où il vient de le recevoir, est d'un auteur qui a parfaitement saisi son sujet : aussi Régnard était-il joueur. 11 a peint d'après nature; et toutes les scènes où le joueur paraît sont excellentes. Les variations de son amour, selon qu'il est plus ou moins heureux au jeu; l'éloge passionné qu'il fait du jeu quand il a gagné; ses fureurs mêlées de souvenirs amoureux quand il a perdu; ses alternatives de joie et de désespoir ; le respect qu'il a pour l'argent gagné au jeu, au point de ne pas vouloir s'en servir même pour retirer le portrait d'Angélique ; cet axiome de joueur qu'on a tant répété , et qui souvent même est celui do gens qui ne jouent pas.
Rien ne porte maUicor oomme payer ses dettes ;
tout cela est de la plus grande vérité. Le mémoire que présehte Hector à M. Géronte, des dettes ac tives et passives de son fils, est de la tournure la plus gaie. Les autres personnages, il est vrai, ne sont pas tous si bien traités. La comtesse est même à peu prçs inutile, et le faux marquis est un rôle outré, et quelquefois un peu froid : mais il est adroit de l'avoir fait démarquiser par cette même madame la Ressource qui rompt le mariage du Joueur avec Angélique. Il n'est pas non plus trèsvraisemblable que le maître de trictrac, qui vient pour Valère, prenne Géronte pour lui, et débute par lui proposer des leçons d'escrgquerie : ces sortes de gens connaissent mieux leur monde. Mais la scène est amusante; et tous ces défauts sont peu de chose en comparaison des beautés dont la pièce est remplie. Il y a même de ces mots heureux pris bien avant dans l'esprit humain.
Ce Sénèque', monsieur, est on excellent bomme. Etait-U de Pute?
ROD , l| était de Rome,
répond le Joueur désespéré, qui ne songe à rien moins qu'à ce qu'il dit; et tout de suite il s*écrie avec rage :
Dix fois à carte triple être prit le premier!
Ce dialogue est la nature même : le poète, qui était joueur, n'a eu de ces mots-là que dans la peinture d'un caractère qui est le sien; et Molière, qui en est rempli , les a répandus dans tous ses sujets; en sorte qu!il a toujours trouvé par la force de son génie ce que Régnard n'a trouvé qu'une fois et dans lui-même.
Après k Joueur, il faut placer k Légataire, Il y a même des gens d'esprit et de goût qui préfèrent cette dernière pièce à toutes celles de Renard : c'est peut-être le chef-d'œuvre de la gaieté comique, j'entends de celle qui se borne à faire rire. Elle est remplie de situations qui par la forme approchent du grotesque, telles que le déguisement de Crispin en veuve et en campagnard , mais qui dans le fond ne sont ni basses ni triviales , et ne sortent point de la vraisemblance. Le testament de Crispin s'en éloigne d'autant moins , que cette scène rappelait une aventure semblable qui venait de se p^er en réalité. Mais il y a loin d'un testament supposé, qui n'est pas , après tout, une chose trèsrare , à la manière dont le Crispin de Régnard fait le sien, en songeant d'abord à ses affaires, et msuite à celles de son maître. Jamais rien n'a feit plus rire au théâtre que ce testament. Ou a dit avec raison que cette pièce n'était pas d'un bon exemple; et ce n'est pas la seule où la friponnerie soit impunie. Mais du moins le personnage nonuné l^ataire universel est celui qui naturellement doit Pétre, et la pièce est une leçon bien frappante des dangers qui peuvent assiéger la vieiliesse infirme d'un cétibataire. Il est bien étrange qu'on ait imaginé depuis de refaire cette pièce sous le nom du f^ieux Garçon, et qu'un autre auteur, tout aussi confiant, ait cru faire un Célibataire, en mettant nur la scène un homme de trente ans qui ne veut pas se marier.
Les Ménechmes sont, après k Légataire, le fonds le plus comique que l'auteur ait manié. Le si^et est de Plante : nous avons vu, à l'article de ce poète latin*, combien il est resté au-dessous de son imitateur; celui-ci multiplie bien davantage les méprises, et met à de bien plus grandes épreuves la patience du Ménechme campagnard. La resseml)lance ne produit guère dans Plante que des friponneries assez froides; dans Régnard elle produit une foule de situations plus réjouissantes les unes que les autres. J'avojiie que cette ressemblance n'est guère vraisemblable, et qu'en la supposant aussi
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
grande qu'elle peiH Tétre , le contraste du militaire et du provincial dans le langage et les manières eftt si marqué , qu'on ne peut pas croire que l'œil d'une amante puisse s'y tromper. Mais ce contraste divertit, et l'on se prête à FÛlnsion pour l'intérêt de son plaisir. Un trait d'habileté dans l'auteur, c'est d'avoir donné au Ménecfame officier, non*seulement une jeune maîtresse qu'il aime, mais une liaison d'intérêt avec une vieille folié dont il est aimé. La douleur de la jeune personne ne pouvait pas être risible, et on l'aurait vue avec peine humiliée^t chagrinée par les duretés et les brusqueries du campagnard : aussi Régnard ne la laisse-t-il dans l'er^ reur que pendant une seule scène, et se hâte-t-il de l'en tirer. Mais pour la ridicule Araminte, il la met en œuvre pendant toute la pièce , avec d'autant plus de succès, que personne ne la plaint , et qu'étant fort loin de la douceur et de la modestie d'Isabelfo, elle pousse jusqu'au dernier excès les extravagances de son désespoir amoureux, et met, à force de persécutions, le pauvre provincial absolument hors de toute mesure. Les scènes épisodiqnes du gascon et du tailleur sont dignes du reste pour l'effet comique « et ces sortes de méprises , nées de la ressemblance, sont un ttbds si inépuiisable, que nous ayons au théâtre italien trois pièces sur le même sujet , qui toutes trois sont vues avec plaisir.
n s'en fout de beaucoup que DémocrUe et le DUtrait soient de la même force que les ouvrages dont je viens de parler, qui sont les chefs-d'œuvre de Régnard. Je crois qu'il se trompa quand il crut que Démocrite amoureux pouvait être un personnage comique : il y en a peu au théâtre d'aussi froids d'un bout à l'autre. Peut-être la crainte de dégrader un philosophe célèbre a-t-elle empêché l'auteur de le rendre propre à la comédie ; peut-être à toute force était-il possible d'en venir à bout : mais ce qui est certain, c'est que Régnard y a entièrement échoué. Démocritaest épris de sa pupille, comme Amolphe l'est de la sienne ; mais qu'il s'en faut que sa passion ait des symptômes aussi violents et aussi expressifo que celle d'Amolphet II ne sort jamais de sa gravité; il ne parle de sa faiblesse que pour se la reprodier : c'est pour ainsi dire un secret entre le piû>lic et lui, et un secret dit à l'oreille. Ces sortes de confidences peuvent être philosophiques, mais elles sont glaciales. Le public veut au théâtre qu'on lui parle tout haut , et qu'on ne soit rien à demi. C'est là oill Molière excelle à savoir jusqu'où un travers dérange l'esprit, jusqu'où une passion renverse un^ tête; il va toujours aussi loin que la nature. D'ailleurs l'amour d* Amolphe produit des incidents très-
LA HARPa. — lOMl I.
théâtrals; celui de Démocrite n'en produit aucun. Le froid amour d'Agélas pour la pupille de Démocrite, et l'amour encore plus froid de la princesse Ismène pour Agénor, et une reconnaissance triviale, achèvent de gâter la pièce. Cependant elle est restée au théâtre. Comment? comme plusieurs autres pièces, pour une seule scène, celle de Cléanthis et de Strabon. La situation et le dialogue sont, dans leur genre, d'un.comique parfait. Mais s'il y a des ouvrages qu'une seule scène a fait vivre au théâtre , ils y traînent d'ordinaire une existence bien languissante; et il y en a peu d'aussi abandonnés que Démocrite.
Le Distrait vaut mieux, puisque du moins il amuse : mais la distraction n'est point un caractère, une habitude morale, c'est un défaut de l'esprit , un vice d'organisation, qui n'est susceptible d'aucun développement, et qui ne peut avoir aucun but d'instruction. Une distractioif ressemble à une autre; et dès que le Distrait est annoncé pour tel , on s'attend, lorsqu'il parait, à quelque sottise nouvelle. Régnard a emprunté une jgprande partie de celles du Ménalque de la Bruyère, et sa pièce n'est qu'une suite d'incidents qui ne peuvent jamais produire un embarras réel , parce que le Distrait rétablit tout dès qu'il rerient de son erreur, et qu'on ne peut, quoi qu'il fasse, se fâcher sérieusement contre lui. Tel est au théâtre l'inconvénient d'un travers d'esprit, qui est nécessairement momentané. D'ailleurs , il y a des bornes à tout , et peut-être Régnard les a t-il passées de bien plus loin que la Bruyère. Ménalque oublie, le soir de ses noces , qu'il est marié ; mais on ne nous dit pas du moins qu'il ait épousé une femme qu'il aimait éperdument ; et le Distrait , qui est très-amoureux de la sienne , oublie qu'elle est sa femme, à l'instant même où il vient de l'obte • nir. La distraction est un peu forte , et la folie complèten'irait pas plus loin. L'intrigue est peu de chose: le dénoûmentnie consiste que dans une fausse lettre, moyen usé depuis les Femfnes savantes : et ce n'est pas la seule imitation de Molière, ni dans cette pièce, ni dans les autres de Régnard; il y en a des traces assez frappantes. Mais enfin le Distrait se soutient par l'agrément des détails , par le contraste de l'humeur folle du chevalier et de l'humeur revêche de madame 6rognae, à qui l'on foit dan- * ser la courante. Au reste, ie Distrait tomba dans sa nouveauté, et c'est la seule pièce de Régnard qui ait éprouvé ce sort. U fut repris au bout de trente ans, après la mort de l'aateur, et il réussit.
Les Folies amoureuses sont dans le genre de ces canevas italiens où il y a toujours un docteur dupé par des moyens grotesques; un mariage et
dflB danses. Régaard avait iessayé son talent pen* dant dix ans sur le théâtre italien ; il fit environ une douzaine de pièces, moitié italiennes, moitié françaises, tantôt seul, tantôt en société avec Dufjresny. Le voyage quUl avait fait en Italie , dans sa première jeunesse, et la facilité qu*il avait à parler la langue du pays , lui avaient fait goûter la pantomime des bouffons ultramontains , et les saillies de leur dialogue. Il est probable que ses premiers essais en ce genre inilaèrent dans la suite sur sa manière d*écrire. On peut remarquer que les Français , nation en générai plus pensante que les Italiens et les Grecs, sont les seuls qui aient établi la bonne comédie sur une base de philosophie morale. La gesticulation et les lazzis font chez les Italiens plus de la moitié du comique, comme Us font la plus grande partie de leur conversation et quelquefois de leur esprit.
il ne faut pas parler du Bal et de la Sérénade , premières productions de Régnard, qui ne sont que des espèces de croquis dramatiques formés de scènes prises partout , et roulant toutes sur des friponneries de valets , qui dès ce temps étaient usées. Mais le Betottr imprévu (dont le sujet est tiré de Plante), quoique fondé aussi sur les mensonges d*un valet , est ce que nous avons de mieux en ce genre. Les incidents que produit le retour du père, et le personnage du marquis ivre, et la scène entre M. Géronte et madame Argante, où chacun d'eux croit que l'autre a perdu Tesprit, sont d'un comique naturel, sans être bas , et achèvent de confirmer ee que Despréaux répondit à un critique très-injuste ^ qui lui disait que Régnard était un auteur médiocre :
« // n'eitpas, dUleJudicieux satirique, midith cretneni gai* »
fiiCTiQHm.—Diifke8Dy»Dane(mrtyHaaferocbe.
Dufresny, qui fut lié longtemps avec Régnard, se brouilla avec lui à l'occasion du Jimeur, dont il prétendit, avec assez de vraisemblance, que le sujet lui avait été dérobé; mais quand il donna son ChevaUer Joueur, il prouva que les sujets sont en efifet à ceux qui savent le mieux les traiter. La comédie de Régnard eut la plus. complète réussite, et l'ouvrage de Dufresny échoua entièrement. En général, il fut aussi malhemeux au théâtre que Régnard y fut bien traité. La plupart de ses pièces moururent en naissant , et celles mêmes qui lui ont faitune juste réputation n'eurent qu'un sueeès médiocre. Le ChevaUer Joueur, la Noce interrompue, la Joueuse , la M€Uadesansmaiadie, le Faux konnéie homme, le Jaloux honteux, tombèrent dans leur nouveauté, et ne se sont pas relevées, quoique dans toutes ces pièces il y ait des choses très-ingénieuses. Cest là sur-
tout ce qui le distingue : il pétille d'esprit, et cet esprit est absolument . original. Mais comme œt esprit est toujours le sien , il arrive que tous ses personnages, même ses paysans, n'en ont point d'autre; et le vrai talent (bamatique consiste au contraire à se cacher pour ne laisser voir que les personnages. Cela n'empêche pas que Dufresny ne mérite une place distinguée. VEsprii de ooniradietion, le Double veuvage, le Mariage fait et rompm, les trois plus jolies pièces qu'il nous ait laissées, sontd'une composition agréableet piquante, et d'un dialogue vif et saillant. Ses intrigues sont toujours uta peu forcées , excepté celle de V Esprit de contradiction : aussi n'a-t-il qu'un acte. Ses rôles dont la conception est le plus comique sont la femme contrariante dans la pièce que je viens de citer, Ja veuve du Double veuûage, la coquette de village dans la pièce de ce nom , le président et la présidente du Mariage fait et rompu, le gascon Glacignac dans la même pièce, le meilleur de tous les gascons que l'on ait mis sur la scène , et le Falaise de la Récondliation normande. Il a peint , dans cette pièce , des originaux particuliers au pays de la chicane et de la plaidoirie , la science approfondie des procès , et les haines domestiques m invétérées qu'ils produisent Le tableau est énergique, mais d'une couleur monotone et un peu rembrunie : il y a des situations neuves et très-artistement combinées; mais l'intrigue est pénible , et les derniers actes languissent par la répétition des mêmes moyens employés dans les premiers. La prose de Dufresny est en général meilleure que ses vers , quoiqu'il en ait de très-heureux, et même des morceaux entiers pleins de verve et d'originalité : tel est entre autres celui où il fait réloge de la haine dans la HéconcUiation normande. Mais sa versification est souvent' dure h forée de viser à la précision : son dialogue, à force de vouloir être serré , est souvent haché en monosyllabes et devient un cliquetis fatigant. Son expression n'est pas toujours juste; mais elle est quelquefois singulièrement heureuse , par exemple dans ces vers, où il parle d'un plaideur de profession :
Il acheUU 8oas main de peUts prodlloos Qu*il savait élever, uoorrir de prooédora ; U les empAlBlt bien , et de ces noarritnns n en faisait de bons et gros pcooès da Mens.
Certainement l'idée d'engraisser des proeès eommo des chapons est une bonne fortune dans le-style eomique.
' Le Dédit est la seule pièce où Dufresny nt été imitateur. La principale scène , où les deux sœurs se demandent pardon toutes deux et se mettent à genoux l'une devant l'autre , est une copie de la scène
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
des deux vieillards dans le Dépit amoureux de Molière; et le fond de Fintrigue est un dégaisement de valet , comme il y en a dans vingt autres pièces.
Dancourt marche bien loin après Dufresny, et pourtant doit avoir son rang parmi les comiques du troisième ordre; ce qui est encore quelque chose. Son théâtre est composé de douze volumes, dont les trois quarts sont comme s'ils n'étaient pas ; car s'il est facile d'accumuler les bagatelles , il n'est pas aisé de leur donner un prix. Cet auteur courait après l'historiette ou l'objet du moment, pour en faire un vaudeville qu'on oubliait aussi vite que le fait qui l'avait fait naître. De ce genre sont , la Foire de Bezons , la Foire de Saint-Germain , la Déroute du Pharaon y la Désolation des Joueuses , l* Opérateur Barry , le yert-Galant^ le Retour des officier s y les Eaux de Bourbon, les Fêtes du Cours ^ les Agioteurs y etc. Ses pièces même les plus agréables, ' celles où il a peint des bourgeois et des paysans , ont toutes un air de ressemblance. Mais il n'en est pas moins vrai que le Galant Jardinier, le Mari retrouvé, les Trois Cousines, et les Bourgeoises de qualité, seront toujours au nombre de nos petites pièces qu'on revoit avec plaisir. Il y a dans son dialogue de l'esprit qui n'exclut pas le naturel : il rend ses paysans agréables sans leur ôter la physionomie qui leur convient , et il saisit assez bien quelques-uns g des ridicules de la bourgeoisie.
De Dancourt à Hauteroche, il faut encore descendre beaucoup : qu'on juge quel chemin nous avons fait depuis Molière , sans sortir d'un même siècle! C'est ici du moins qu'il faut s'arrêter. On Joue quelques pièces de Hauteroche : son Esprit follet est un mauvais drame italien , écrit en style de Scarrôn , et fait pour la multitude , qui aime les histoires d'esprits et d'apparitions. Le Deuil est encore un conte de revenant; et Crispin médecin, et le Coch^ supposé, ne doivent leur existence qu'à l'indulgence excessive que l'on a ordinairement pour ces petites pièces qui complètent la durée du spectacle.
CHAPITRE Vni. — De Vopéra dans le siècle de Louis XI f^, et particulièrement de QuinauU.
L'opéra est venu d'Italie en France , comme tous les beaux-arts de Taneienne Grèce, qui, longtemps dégradés, dans le Bas-Empire, ressuscitèrent successivement à Florence , à Ferrarc , à Rome ,*et enfin parmi nous. Ce fut Mazarîn qui fit représenter à Paris les premiers opéras, et c'étaient des opéras italiens. Voltaire dit à ce sujet que c'est à deux cardinaux que nous devons la tragédie et l'opéra. Il
nous fait redevables de la tragédie à la protection que Richelieu accorda au grand Corneille; mais n'est-ce pas faire à ce ministre un peu trop d'honneur ? et lui devons -nous la tragédie parce qu'il donnait une petite pension à Corneille, qu'il le faisait travailler aux pièces des cinq auteurs, et qu'il fit censurer le Cidpur l'Académie? On faisait des tragédies en France depuis plus d'un siècle , mauvaises à la vérité ; mais enfin la théorie de l'art était connue et si l'auteur des Horaces et de Cinna sut porter cet art à un très-haut degré , s'il nous apprit le premier ce que c'était que la tragédie , c'est à lui que nous le devons, ce me semble, et non pas à Richelieu, comme ce n'est pas à Richelieu qu'il dut son génie, mais uniquement à la nature.
A l'égard de l'opéra , il e&i sûr que Mazarin nous donna la première idée de ce spectacle , jusqu'alors absolument inconnu en France ; et quoique ses efforts pour l'y faire adopter n'eussent aucunement réussi , quoique les trois opéras qu'il fit représenter au Louvre , à différentes époques , par des musiciens et des décorateurs de son pays, n'eussent produit d'autre effet que d'ennuyer à grands frais la cour et la ville, et de valoir au cardinal quelques épigrammes de plus, c'était pourtant nous faire connaître une nouveauté, et ses tentatives, toutes malheureuses qu'elles furent, renouvelées après lui sans avoir beaucoup de succès, étaient en effet les premiers fondements de l'édifice élevé depuis par Lulli et Quinault.
Nolis avons vu à l'article de la Toison d'Or, de Corneille, que le marquis de Sourdeac fit représenter cette pièce, d'un genre extraordinaire, dans son château de Neubourg en Normandie. Ce n'était pas encore un opéra; mais, du moins, il y avait déjà dans ce drame un peu de musique et des machines. C'est ce marquis de Sourdeac qui se mit en tête de naturaliser l'opéra en France. Il s'était associé avec un abbé Perrin, qui faisait de mauvais vers, et un violon nommé Cambcrt, qui faisait de mauvaise musique : pour lui , il s'était chargé de la partie des décorations. Le privilège d'une académie royale de musique fiit expédié à l'abbé Perrin, et Ton représenta sur le théâtre de la rue Guéhégaud Pomone, et les Peines et les Plaisirs de V Amour, avec asaei de succès pour donner l'idée d'un spectacle qui pouvait être agréable. Mais comme toute entreprise de cette espèce est, dans ses commencements, phis coûteuse que lucrative, les entrepreneurs s'y ruinèrent, et finirent par céder leur privilège à liUllI, surintendant de la musique du roi , qui joua d'abord I dans un jeu dé pïiume, et peu après sur le théâtre 1 du Palais-Royal . devenu vacant après la mort de
COURS DK LITTÉRATURE.
Molière. Lulli eut le bonheur de s'associer av^ Quinauit; et cette association fit bientôt la fortune du musicien, et la gloire du poëte après sa mort.
Remarquons, en passant, qu'un des grands obstacles qui* s'opposèrent d'abord à ce nouvel établissement ne fut pas seulement l'ennui qu'on avait éprouvé à l'opéra italien, mais la persuasion générale que jptre langue n'était pas faite pour la musique. On voit que ce n'était pas une chose nouvelle, que le paradoxe qui fit tant de bruit il y a trente ans, quand Rousseau nous dit : Les Français n'auront jamais de musique; et s'ils en ont une, ce sera tant pis pour eux. Son grand argument était que la prosodie de notre langue est moins musicale que celle des Italiens : c'est comme si l'on disait que les Français n'auront jamais de poésie, parce que leur langue est moins harmonieuse et moins maniable que celle des Grecs et des Latins. Mais ce qu'on ne peut dissimuler, c'est que ce fut un étranger qui nous fit croire pendant longtemps que nous avions de la musique à l'opéra français; et qu'à ce même opéra, œ sont encore des étrangers qui nous ont enfin apporté la bonne musique.
Avant de parler de Quinauit et de ceux qui l'ont suivi , je crois devoir commencer par quelques notions générales sur ce genre de drame, dont il a été parmi nous le véritable créateur.
Quoique l'on ait comparé notre opéra à la tragédie grecque, et qu'il y ait effectivement entre eux ce rapport générique, que l'un et l'autre est un drame chanté, cependant il y a d'ailleurs bien des différences essentielles. La première et la plus considérable, c^est que la musique, sur le théâtre des Grecs, n'était évidemment qu'accessoire, et que, sur celui de l'opéra français , elle est nécessairement le principal, surtout en y joignant la danse, qu'elle mène à sa suite, comme étant de son domaine. L'ancienne ■lélopée , qui ne gênait en rien le dialogue tragique, et qui se prétait aux développements les plus étendus, an raisonnement , à la discussion , à la longueur des récits, aux détails de la narration, régnait d'un bout à l'autre de la pièce , et n'était interrompue que dans les entr'actes, lorsque le chant du choeur, différent de celui de la scène, était accompagné d'une marche cadencée et religieuse, faite pour imiter celle qu'on avait coutume d'exécuter autour des autels, et qu'on appelait suivant les diverses positions des figurants , la stropde , l'antistrophe, l'épode , etc. Ces mouvements réguliers étaient constamment les mêmes ; et, lorsque le chœur se mêlait au dialogue , il n'employait que la déclamation notée pour la scène. II y a loin de cette uniformité de procédés à la variété qui caractérise notre opéra , aux chœurs
.de toute espèce, mis en action de toutes les niani6> res, et changés souvent d'acte en acte, tandis que celui des anciens n'était qu'un personnage toujours le même, toujours passif et moral; à la musique plus ou moins brillante de nos duos, inconnus dans les pièces grecques ; à nos fêtes , aux ballets formant une espèce de scènes à part , liées seulement au sujet par un raport quelconque ; enfin à ce merveilleux de nos métamorphoses, dont il n'y a nulle trace dans les tragiques grecs. Je ne parle pas des aira d'expression, qui sont ai^ourd'hui l'und des plus grandes beautés de notre opéra : c'est une richesse nouvelle que Lulli ne connaissait pas , puisqu'il ne demandait point de ces airs à Quinauit ; mais tous ces accessoires que je viens de détailler étaient absolument étrangers à la tragédie grecque, et sont la substance de notre opéra. La raison de cette diversité se retrouve 'dans le fait que j'ai d'abord établi, que la musique n'était qu'un ornement du seul speetade dramatique qu'ait eu la Grèce et qu'elle est devenue le fond da nouveau spectacle, ajouté, sous le nom d'opéra, à celui que nous offrait le théâtre français.
De cette différence de principe a dû nattre celle des effets. Les Grecs , se bornant à noter la parole , ont eu la véritable tragédie chantée , et , en la déclamant en mesure, lui ont laissé d'ailleurs tout ce qui lui appartient, n'ont r^treint ni l'étendue de ses attributs, ni la liberté du poëte. Au contraire, l'opéra, quoique nous l'appellions tragédie lyrique , est tellement un genre particulier, très-distinct de la tragédie chantée, que, lorsqu'on a imaginé de transporter sur le théâtre de l'opéra les ouvrages de nos tragiques français , il a fallu commencer par les dénaturer au point de les rendre méconnaissables; en conservant le siyet, il a fallu une autre marche, un autre dialogue, une autre forme de versification. Nous n'avons certainement point de compositeur qui volût se charger de mettre en musique Iphigénie et Phèdre, telles que Racine les a faites ; et les musiciens d'Athènes prirent la Phèdre et Viphiçémie des mains d'Euripide, telles qu'il lui avait plu de les faire.
Lorsque, arrivé à l'époque de dix-huitième siècle, je rencontrerai sur mon passage la révolution produite sur le théâtre de l'opéra par celle que la musique a tout récemment éprouvée, il sera tempe alors d'examiner s'il y a quelque fondement â cette prétention nouvelle de fuire de l'opéra une vraie tragédie: Je m'efforce, autant que je le puis, d^ n'anticiper sur aucun des objets que j'ai à traiter. Je ne me détourne point de ma route pour courir après l'erreur : c'est bien asse^ de la combattre quand on la trouve sur son chemin.
SIÈCLE DE LOUIS XIY. - POÉSIE
L*opéra tel quil a été depuis Quinaalt Jusqu'à nos Jours, est donc une espèce particulière de drame, formé de la réunion de la poésie et de la musique ; mais de façon que la premito étant très-subordonnée à la seconde, elle renonce à plusieurs de ses aTantagès pour lui laisser tous les siens. C'est un résultat de tous les arts qui savent imiter, par des sons, par des couleurs , par des pas cadencés , par des machines; c'est l'assemblage des impressions les plus agréables qui puissent flatter les sens. Je suis loin de vouloir médire d'un aussi bel art que la musique : médire de son plaisir est plus qu'une injustice , c'est une ingratitude. Mais enfin il convient de mettre chaque chose à sa place; et si quelqu'un s'avisait de contester la prééminence incontestable de la poésie , il suffirait de lui rappeler que la musique, quand elle a voulu devenir la souveraine d'un grand spectacle, non-seulement a été forcée de trdner à sa suite cet attirail de prestiges dont la poésie n'a nul besoin , mais encore a été contrainte d'avoir recours à celle-ci , sans laquelle elle ne pouvait rien ; et que pour prendre la première place, elle a demandé qu'on la lui cédât. Elle a dit à la poésie : Puisque nous allons nous montrer ensemble, làites-vous petite pour que je paraisse grande; tfoyez faible pour que je sois puissante; dépouillez une partie de vos ornements pour faire briller tous les miens ; en un mot, je ne puis être reine qu'autant que vous voudrez bien être ma trèshumble sujette. C'est en vertu de cet accord que la poéiie , qui commandait sur le théâtre de Melpomène, vint obéir sur celui de Polymnie. Heureusement pour elle , ce fut Quinault qui le premier traita en son nom , et se chargea de la représenter. Il était précisément ce qu'il fallait pour ce personnage secondaire ; il n'avait ni la force , ni la majesté , ni l'édat qui auraient pu faire ombrage à la musique. Celle-ci, en sa qualité d'étrangère, obtint d'abord tous les hommages, bien moins par sa beauté, qui était alors fort mécfiocre, que par une pompe d'autant plus éblouissante qu'elle était nouvelle ; mais avec le temps il en est résulté ce qui arrive quelquefois à une grande dame magnifiquement parée , suivie d'un cortège imposant , et qui se trouve éclipsée par une Jolie suivante qui a de la fraîcheur, de la grâce, un air de douceur et de négligence , et des ajustements d'une élégante simplicité. Ce sont les «tours de la muse de Quinault, et il a fait oublier Lulli. L'un n'est plus chanté , et l'autre est toujours lu. Il est demeuré le premier dans son genre , quoiqu'il ait en pour successeurs des écrivains de mérite : c'est là surtout ce qui a fait reconnaître le sien. L'autorité d'un suffrage illustre, celui de Voltaire,
a contribué encore à entraîner la voix publique, et à infirmer celle de Boileau. Mais si l'on a reproché au satirique d'avoir méconnu les beautés de Quinault, on accuse le panégyriste d'avoir été un peu trop loin, et de ne s'être pas assez souvenu des défauts. Au moins ce dernier excès est-il plus excusable que l'autre; car il semble que ce soit un titre pour obtenir l'indulgence, que d'avoir essuyé l'injustice. Aujourd'hui que la balance a été longtemps en mouvement, il doit être plus facile de la fixer dans son équilibre.
Avant tout, ne faisons point les torts de Boileau plus grands qu'ils ne sont, et rétablissons des faits trop souvent oubliés. Quand il parla de Quinault dans ses premières satires, le jeune poète n'avait fait que de mauvaises tragédies qui avalent beaucoup de succès, et le censeur du Parnasse faisait son office en les réduisant à leur valeur. H est vrai que longtemps après dans la satire contré les femmes, il s'élève contre
Ces Ueax oommaDs de morale labriqœ , Que LalU réchaaffa des sons de samuslqae;
et quoique Lulli eût déjà travaillé sur d'autres paroles que sur celles de Quinault , les deux vers du critique, appliqués à l'auteur ùiAmMe, ont été trouvés injustes, et avec raison, s'ils portent généralement sur le style d'^rmidS^ et d^Atys, et des autres bons opéras de Quinault , qui sûrement sont autre chose que des lieux communs; sans parler de la morale lubrique, expression déplacée et indécente. Il n'est pas vrai non plus que Lulli ait réchauffé ces ouvrages, puisqu'ils ont survécu à la musique; et l'on a dit la vérité dans ces vers, où l'on a pris la liberté de retourner la pensée de Boileau contre lui :
Aux dépeos do poste , on n'entend phn vanter Ces accords laognlasants, cette faible harmonie Que réchauffa Quinault du feu de son génie.
Mais pourtant ces accords et cette harmonie avaient alors un si grand succès, qu'on pouvait par* donner à Despréaux de croire avec toute la France qu'ils donnaient un prix aux vers de Quinault : et si Ton suppose que ceux du critique ne tombent que sur les paroles des divertissements , on ne peut dire qu'il ait tort. Il n'y a qu'à les prendre à l'ouverture du livre, et voir.slle chant, quel qu'il fût, n'était pas nécessaire pour faire passer des vers tels que ceux-ci:
Que nos prairies Seront fleuries!
Les OŒurs glaeéi Four Jamais en sont èhaMéf.
Ces lieux tranquiUefl Sont les asiles
COURS DE UTTÉRATURE.
DeB doox pTaisin Et des beareax loitin La terre est belle; La fleur nouvelle Rit aux zéphyrs,'
Cest dans nos bois . Qu^amonr a fait ses lois.
Leur vert feuillage Poit toujours durer.
Un cœur sauvage If *y doit point oatrer.
La seule attaire ^
D*UDe bergère . ,
Est de songer
A son berger.
n 7 en aunmillierde cette espèce : oo ne pouvait pas exiger que l*auteur de l'JrC poétique les trouvât bons.
Il dit dans une de ses lettres :
« J'étais fort jeune quand fécrivis contre M. QuinauU , et il n'avait fait aucun des ouvrages qui lui ont fait une juste réputation. »
Quelques lignes d'éloges jetées dans une lettre ne compensaient pas suffisamment des traits de satire , qui se retiennent d'autant plus aisément , qu'ils sont attachés à des vers d'une tournure piquante. Mais je suis persuadé que Boileau était de bonne foi, et que la nature lui avait refusé ce qui était nécessaire pour sentir les charmes &Âfys, é'Armide et de Roland, et pour en excuser les défauts. Des ouvrages où l'on parlait sans cesse d'amour, et assez souvent en style lâche et fiiible , ne pouvaient pas plaire à un homme qui ne connaissait point ce sentiment, et qui ne pardonnait à Racine de l'avoir peint qu'en faveur de la beauté parfaite de sa versiBcation.
Nos jugements dépendent plus ou moins de nos goûts et de notre caractère , et nous verrons dans la suitç Voltaire trompé plus d'une fois dans ses décisions par sa préférence trop exclusive pour la poésie dramatique, comme Boileau pat l'austérité de son esprit et de ses principes. Que l'on examine le jugement qu'il porte de Quinault dans ses réflexions critiques : le poète lyrique était mort réconcilié avec lui , et l'on ne peut guère le soupçonner ici d'aucune passion. Voici comme il en parle :
« Quinault avait beaucoup d'esprit et un talent tout particulier pour faire des vers bons à être mis en chant; mais ces vers n'étaient pas d'une grande force ni d'une grande élévation. »
Jusqu'ici il n'y a rien à dire : c'est la vérité. Il continue :
« C'était iNit faiblesse même qui les rendait d'autant pfau propres pour le musicien , auquel ils doivent leur principale gloire. »
La première moitié de cette phrase est encore généralement vraie *: le temps a démontré combien la
seconde est fausse. Mais , en avouant ec^faibkise, qui devient sensible surtout par la comparaison du style de Quinault avec celui de nos graiids poêles, et dont pourtant il faut excepter quelques iBorceaiu d'élite où il s'est rapproché d'eux, voyons combien de différents mérites rachètent ce qui lui man^e , et lui composent un caractère de versification dont la beauté réelle , quoique secondaire , a échappé aux yeux trop sévères de Boileau ,qtti ne goûtait que la perfection de Racine.
Quinault n'a sans doute ni cette audace heureuse de figures, ni cette éloquence de passion, ni cette harmonie savante et variée, ni cette connaissanoe profonde de tous les effets du rhythme et de tous les secrets de la langue poétique : ce sont là les beautés du premier ordre; et non-seulement elles ne lui étaient pas nécessaires, mais s'il les avait eues, il n'eût point fait d'opéras, car il n'aurait rien laissé à faire au musicien. Mais il a souvent une élégance facile et un tour nombreux ; son expression est aussi pure et aussi juste que sa pensée est claire et ingénieuse ; ses constructions forment un cadre parfait, où ses idées se placent comme d'elles-mômes dans un ordre lumineux et dans un juste espace : ses vers coulants , ses phrases arrondies n ont pas l'espèce de force que donnent les inversions et les images; ils ont tout l'agrément qui naît d'une tournure aisée et d'un mélange continuel d'esprit et de sentiment, sans qu'il y ait jamais dans l'un ou dakis l'autre ni recherche ni travail. 11 n'est pas du nombre des écrivains qui ont ajouté à la richesse et à l'énergie de notre langue : il est un de ceux qui ont le mieux fait voir combien on pouvait la rendre souple et flexible. Enfin , s'il paraît rarement animé par l'inspû-ation du génie des vers, il paraît très-famitiarisé avec les Grâces ; et comme Virgile nous fait reconnaître Vénus à l'odeur d'ambroisie qui s'exhale de la chevelure et des vêtements de la déesse, de même , quand nous venons de lire Quinault , il nous semble que l'Amour et les Grâces viennent passer près de nous.
N'est-ce pas là ce qu'on éprouve lorsqu'on entend ces vers d'Hiérax dans Isisf
Depuis qu'une nympbe inconstante A trahi mon amour, et m'a mangue de foi. Ces lieux jadis si beaux n'ont plus rien qui m*enchante Ce que J*alme a changé : tant est changé pour moi.
L'inconstante n*a plus Tempressement extrême De cet amour naissant qui répondait au mien : Son changement parait en dépit d'elle-même;
Je ne le connais que trop bien.
8a bouche quelquefois dit éncor qu'elle m^ajme; Mais son coiur ni ses yeux ne m'en disent plus rien.
Ce fut dans ces vallons oâ , par mille détours , L'Inacbua prend plaisir à prolonger son oours ;
Ce ftit for ion charmant rivage Que sa flUe volage
Me promit de m'aimer toi;yoan.
Le léphyr fat témoin , Toode fut attentive, Qaand la nyraplie jura de ne changer jamais ; Mail le zéphyr léger el Tonde fugitive Ont enfin emporté les serments qu*eUe a faits.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE. 608
pliment plus flatteur? Qufnault excelle aussi dans ce dialogue vif et contrasté, qui est si fevorable à la musique, et qu'elle oblige le poète de substituer aux grands mouvements du dialogue tragique. Prenons pour exemple cette scène de Jupiter et d'Io.
En vérité, si Despréaux était insensible à la douceur charmante de semblables morceaux, il faut lui pardonner d'avoir été injuste; il était assez puni.
Écoutons les plaintes que ce même Hiérax Mi à sa maîtresse.
Vous Juriez autrefois que cette onde rebelle Se ferait vers sa source une route nouvelle Plutôt qu*on ne verrait votre cœur dégagé. Voyez couler ces» flots dans cette vaste plaine. C'est le même penchant qui tot^ours les entraîne ; Lear coon ne change point, et vous avez changé.
Elle lui représente que ses rivaux ne sont p$8 mieux traités. Que lui répond-il?
Le mal de mes rivaux n*éga]e point ma peine. La douce illusion d'une espérance vaine Ne les fait point tomber du faite du bonheur : Aucun d'eux comme moi n'a perdu votre cœur.
Gomme eux à votre humeur sévèra
Je ne suis point accoutumé.
Quel tourment de cesser de plaire Lorsqu'on a fait l'essai du plaisir d'être aimé !
Ces quatre derniers vers ne sont, si l'on veut, que la paraphrase de ce Ters heureux et touchant.
Aucun d'eux comme moi n'a perdu votre cœur;
m»s ils le développent, ce me semble,^ sans Taffiiiblnr : ce n'est pas le poëte qui revient sur son idée, c'est le cœur qui revient sur le même sentiment; et quand Tamour se plaint, ce n'est pas la précision qu'il cherche.
Personne n'a su mieux que Quinault donner à la galanterie cette grâce qui la rend intéressante. Jupiter, dans ce même opéra d'Isis, descend sur la terre pour voir lo. Il se £BJt annoncer par Mercure , qui parle ainsi :
Le dieu paissant qui lance le tonnerre ,
Et qui des deux tient le sceptre eo ses mains,
A résolu de venir sur la terre
Chasser les maux qui troublent les humains. Que la terre avec soin à cet honneur réponde, fidios , retentissez dans ces lieux pleins d'appas ; Annoncez qu'aujourd'hui, pour le bonheur du monde, lopiter descend id-has.
Le dieu s'adresse ensuite à la jeune lo :
Cest ainsi que Mercure,
Pour abuser des dieux Jaloux , Doit parler hautement à toute la nature; Mais U doit s'exprimer autrement avec vous.
Cest pour vous voir, c'est pour vous plaire, Que Jupiter descend du céleste séjour; Et les biens qu'ici-bas sa présence va faire
Ne seront dm qu'à son amour.
T a-t-il un contraste plus agréable et un com-
Que seri-U qu'ici-bas votre amour me dMisisse ? L'honneur m'en vient trop tard : J'ai formé d'autres nœodiu Il fallait que ce bien , pour oonibler tous mes vœux , Ne me eoAtét point dlqJusUce Et ne fit point de malheureux.
jcprrER.
Cest une assez grande globe Pour votre premier vainqueur D'être encor dans votre mémoire, Et de me disputer si longtemps votre csur.
La gloire doit forcer mon cœur à se défendre. Si vous sortez du del pour chercher les douceurs
D'un amour tendre, Vous pourrez aisément attaquer d'autres cœurs Qui feront gloire de se rendre.