PRÉAMBULE
riiorame, c'est-à-dire le plus fort, ou la femme, c'est-à-dire la plus faible, comme certains érudits, un peu hardis, je crois, le supposent? Les hommes avaient-ils alors des rois? Comment concevaient-ils la notion de la propriété? A quelle date a-t-on commencé sur le sol de la France à parler une langue indo-européenne? Quand y a-t-on pour la première fois pensé que les âmes des hommes morts trouvaient chacune dans un autre monde un nouveau corps, vivant avec un double de tous les objets déposés i)rés du cadavre dans le tombeau? Les [)remiers habitants de notre sol attribuaient-ils une àme et une personnalité divine à chacune des forces, à chacun des phénomènes naturels qui s'olfraient à leurs regards? A ces questions, ni la géologie, ni l'anthropologie, ni l'archéologie ne peuvent donner une réponse certaine, et c'est pourtant dans l'étude des questions de cet ordre que se trouve le vrai sujet des préoccupations de l'historien. De la durée de la période glaciaire, de la forme des crânes, du mode de fabrication, des pots et des couteaux, on ne peut tirer aucune conséquence ni quant à la langue, ni quant à l'organisation familiale et politique, ni quant à la religion des peuples ; des usages funéraires, il est de même impossible de conclure une religion déterminée : Rome païenne est passée de l'inhumation à l'incinération sans changer de religion : l'incinération n'était autre chose qu'un moyen relativement moderne de mettre à l'abri
des violateurs de sépulture les cadavres des gens riches et les objets précieux qui accompagnaient ces cadavres dans la fosse quand on employait le vieux procédé de l'inhumation.
Si nous entendons l'histoire dans le sens vrai de ce mot, il n'y a pas d'histoire avant les documents écrits. Quand donc les Gaulois apparaissent-ils pour la première fois dans un document écrit?
Les premiers textes écrits qui puissent être cités, à titre d'hypothèse bien entendu, sont neuf passages de V Iliade (1) où il est question de l'étain, sous le nom de xatjaixepoc. On suppose, non sans vraisemblance, que ce mot est celtique. Or, on le lit aux chants XI, XVIII, XX, XXI, XXIII de l'Iliade. La cuirasse et le bouclier d' Agamemnon avaient tous deux des ornements d'étain (XI, 25, 34). Hêphaistos se sert d'étain pour fabriquer les armes d'Achille (XVIII, 561), il emploie l'étain à décorer le bouclier de ce héros (XVIII, 565, 574), et des cinq lames métalliques dont ce bouclier est formé, deux sont d'étain (XX, 270, 271); les jam-
(1) Sur VUiade, voyez dans le Ilandbuch d'Iwan Mûllcr, t. VII, 3* édition, l'ouvrage de M. Willielm Christ, Gescliichte der Griechischen Litteralur bis auf die Zeil Juslinians (1898), g 29, p. 42-44; Alfred et Maurice Croiset, HistoiiW de la Lilléralure grecque, 2" édition, t. I (1896), p. 187-204.
bières d'Achille sont en airain couvert d'étain (XXI, 592, cf. XVIII, 613). Lors des jeux célébrés aux funérailles de Patrocle, un des prix est une cuirasse enlevée par Achille à un guerrier vaincu, celte cuirasse est d'airain avec ornements d'étain (XXIII, 561) (1).
Dans tous ces passpges, l'élain s'appelle xatratTEpoç, et, comme l'a fait observer M. Salomon Reinach (2), ce mot paraît celtique : c'est un comparatif d'un thème cassi-, attesté par de nombreux textes gaulois où il ap[taraît comme nom do divinité, du Casses, ou comme premier élément dans des noms d'hommes composés Cassi-gnato-s, Cassimara, etc. ; comme second élément dans des noms de peuples : Dodio-casscs, Vidu-casses, etc. L'élain employé en Europe et dans tout le bassin de la Méditerranée pendant l'antiquilé, parait avoir été originaire do Grande-Bretagne et apporté dans le bassin de la Méditerranée par le commerce phénicien (3).
(1) Ebclins, Lexicon homnrinim , t. I , page i'jôO. E. Bucliholz, Die homerischen Realien, t. I, 2* partie (1873), pages 343-34G; cet autour préfère l'explication par le sanscrit; cf. Prellwitz, Elymologischps Wœrlerbnch der griechischen Sprache (1892), p. 140; et Schrader, lleallexicon der Indogermanischen Alterturnshunde, t, II (1901), p. 993.
(2) Revue archéologique, 3° série, t. XX, p. 202; Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Comptes rendus des séances, 4* série, t. XX (1892). p. 154; cf. Holder, Allcellischer Sprachschatz, t. I, col. 824-834 (1893).
(3) Strabon, livre III, c. 5, g 11, édition donnée chez Didot par C. Millier et F. Diibner, p. 146.
Les auteurs de l'antiquité par lesquels nous l'apprenons, c'est-à-dire Strabon (1) et Diodore de Sicile (2), croient devoir distinguer des îles Britanniques les iles de l'étain, et attestent par là l'incapacité avec laquelle ils font usage de leurs sources qui dans leurs écrits ont seules une valeur: trouvant deux noms différents, Kaaanéçihç et BpsTxavix-o, ils s'imaginent qu'il s'agit de deux pays distincts et ils ne comprennent pas que l'île BpexTavtxvi est une des KaactTsptoec.
Mais revenons à KadatTepoç.
On a quelquefois donné aux métaux le nom du pays d'origine. Ainsi un nom du cuivre, en latin cuprum, en 301, dans un édit de Dioctétien (3), et quelques années après, chez Spartien, Vie de Caracalla, chap. IX, ^' 5 (4), est identique, sauf le le genre, au grec xuTTpoç, nom de l'île de Chypre, d'où venait une espèce de cuivre (Pline, 1. XXXIV, § 2) (5), en latin classique chez Pline, 1. XII, § 131,
(1) strabon, Und., et 1. II, c. 5, g 15, 30; 1. III., c. 2, g 9; p. 99, 106, 122.
l2) Dioilore de Sicile, 1, V, c. 38, g 5, édition donnée chez Didot par C. Miiller, p. 278.
(3) Corpus inscriplionum lalinarum , t. III, p. 830, chap. VII, art. 25.
(4) Scriplores liisloriae auguslae, édition donnée chez Teubner par Hermann Peter en 18G5, t. I, p. 174, 1. 7. Sur Spartien, voir Teuffel-Schwabe, Geschiclile der rômischen LUeratur, o* édition (1890), t. II. g 392, 4, 5; p, 989, 990.
(5) C. Pllni Secundi naluralis liisloriae libri XXXVII, édition donnée chez Teubner par L. Jan, t. V (18(i0), p. 34, 1. 6.
i:; 2. ILIADE. 7
etc., cyprium oes ; et de cuprum sont venus l'allemand Kupfer, l'anglais copper. Cuprius, mot classique a eu une variante populaire * cupreus^ *copreus^ d'où le français « cuivre. »
Bronze, nom d'un alliage de cuivre et d'étain, vient de Brundushim, ou Rrundisium^ nom de la ville de Brindisi, où cet alliage se fabriquait dans l'antiquité. Pline parle des miroirs faits à Brindisi avec un mélange de cuivre et d'étain et les appelle specula brundisina (1. XXXIII, >^ 130) (1).
De ce phénomène de sémantique , il y a un exemple grec : Eschyle, dans son Prométhée, vers 133, appelle l'acier /aXu|, au génitif /âX-jÇo; :
xTÛTiou Y^P */.'" y,i^^^o; (2)-; « le bruit du grincement de l'acior. »
El Sophocle s'exprime do. mrme dans les Traçai niennes, aux vers 1560- 1561 :
).iOoxô),),r|Tov -jtrjijiov Tzix^jéY rj\>a' (3); « mettant à ma bouche un frein d'acier orné de pierres précieuses. »
Or XaÂU']/ est le nom du [teuple d'Asie-Mineure
il) Ibid. , p. 27, 1. 3.
(1) Guillaume Dindorf. Poetarum scenicorum graecorum... fahulae superstiles, Tonbner, I8G9, l" partie, p. 3; Eschyle, édition Didot, p. 4.
(3) G. Dindorf, ibid., 1- partie, p. 102; édition Didot, p. 244.
qui fabriquait l'acier ; Eschyle, par exemple, dans son Prométhée enchaîné, vers 714 et 715, place non loin du Caucase la région où
(7tÔT)pOX£XTOVS;
olxouTt Xà),uêeç (!)
Le nom grec xadcrtTcpoç de l'étain peut de même avoir été un nom du pays d'où ce métal provenait, une épithète celtique des Iles Britanniques, désignées plus tard par le nom dérivé de KaffcriTeptâeç (Hérodote, 1. III, c. 115, ,^ 1 (2); Diodore de Sicile, (1. V, c. 38, S 4) (3) ou KaTTtTÉptSe; (Strabou, 1. III, ch. 2, § 9; c. 5, § 11 (4); Ptolémée, 1. II, c. 6, § 73) (5). Ce nom, d'origine celtique, aurait été porté chez les Grecs par les Phéniciens, dès l'époque homérique ; car ce sont les Phéniciens, qui au début des temps historiques, ont eu le monopole du commerce de l'étain dans le bassin de la Méditerranée. Voyez à ce sujet Strabon , 1. III, c. 5, § 11 (6).
(1) G. DinJorf, ibid., 1" partie, p. 8; édition DiJot, p. 16. (?) Edition donnée chez Didot par Guillaume Dindorf, p. 169, 43-45. Pétrie et Thomas Duffus Hardy, Monumenta liislorica brilannica, t. I, p. i. ,
(3) Edition donnée chez Didot par Charles Mùllcr, t. I , p. 278, J. 17-21.
(4) Edition donnée chez Didot par Charles Millier et F. Dûbner, p. 122, 1. 15-19; p. 145-146. Pétrie et Thomas Duffus Hardy, Monumenta historica brilannica, t. I, p. v.
(5) Edition donnée chez Didot par Charles Mùller, t. I, p. 197, 7-8.
(G) Edition donnée chez Didot par C. Mûller 'et F. Diibner,