ANNALES MAXIMI
son assertion? Nous voyons, dit-il, cette éclipse consignée dans les « très grandes annales, » Maxirai Annales (1). Il s'agit évidemment du livre de P. Mucius Scaevola. Mais il est probable que Polybe a consulté les tables originales ; les tables originales et Fabius Pictor sont probablement les sources où il a puisé ce qu'il dit de l'invasion gauloise en Italie, de la prise de Rome et des rapports entre Rome et les Gaulois pendant les années suivantes jusque vers la fin du troisième siècle. Quand, au contraire, Cornelius Nepos, au premier siècle de notre ère, racontait que Melpum était tombé au pouvoir des Gaulois, le jour même où les Romains ont pris Véies, c'est-à-dire en 396 avant J. -G. , il tirait probablement ce renseignement de l'ouvrage rédigé par P. Mucius Scaevola.
La date du jour où les Romains furent défaits par les Gaulois sur les bords de l'Allia, 18 juillet de l'an 364 de Rome, 390 avant J.-C. a dû être inscrite dans les annales des pontifes lors de la réfection de ces annales après le départ des Gaulois, et c'est de ces annales que cette date fatale a dû pénétrer dans les fastes, où l'on trouve inscrit au quinze des calendes d'août, le dies Alliensis (2), ou dies Alliae (3). Mais parmi les textes antiques
(1) In inaximis annalibus coiisignatum videmus. II. Peter, Ilisloricorum romanoruin relliquiae , t. I, p. 3-4; Ilisloricorum roma^tonan fragmenta, p. 4-5.
(2) Corpus inscriptiontim latinarum, t. I, 2' édition, p. 244.
(3) Ibid., p. 248.
relatifs aux Gaulois que nous possédons, il n'en est aucun dont on puisse dire avec entière certitude qu'il a été tiré des annales des pontifes.
Sur les plus anciennes relations des Gaulois ou Celtes avec les Romains, l'auteur le plus digne de foi que nous ayons est Polybe, IMuêioç (1).
Polybe, né l'an 205 avant notre ère, mort d'une chute de cheval en 123, à l'âge de quatre-vingtdeux ans, était Grec, originaire du Péloponnèse ; sa ville natale était Megalopolis en Arcadic, i)atric de Philopémeii. Comme Philopémen, dont son père était ami, Polybe appartenait au parti aristocratique, adversaire des rois de Sparte qui s'appuyaient sur le parti démocratique.
Quand Philopémen, chef de la ligue achéenne, perdit sa dernière bataille, fut vaincu, fait prisonnier, forcé de boire à Messène le contenu de la coupe fatale et mourut, ce l'ut Polybe, alors âgé d'environ vingt-deux ans, qui, après la vengeance de ce meurtre et la prise de Messène , reçut l'honorable mission de ramener à Megalopolis les cendres do l'illustre et malheureux homme de guerre. C'était en l'année 183 avant notre ère.
Deux ans plus tard, âgé de vingt-quatre ans, il fut
(1) Sur Polybe, voir Christ, g 400-404, p. 562-5G8; Groiset, t. V, p. '260-295.
désigné avec deux autres, par ses concitoyens pour aller au nom de la ligue achéenne contracter alliance avecPtolémée Epiphane, roi d'Egypte; mais la nouvelle de la mort de Ptolémée empêcha le départ de cette ambassade (1). Polybe raconte lui-même qu'à cette date il n'avait pas encore l'âge nécessaire pourpouvoir être légalement élu à une magistrature.
En 169, âgé de trente six ans, il fut placé à la tête de la cavalerie achéenne, avec le titre d'hipparque, ÏTT7rap/oç, devenant ainsi le second dans l'armée ; le stratège, dTpaTyiyoç, seul était au dessus de lui (2).
Trois ans plus tard, en 166, il avait trente neuf ans : il avait vécu près de moitié du nombre des années de vie dont il devait jouir. Alors se produisit un événement qui eut sur la seconde moitié de sa longue carrière une énorme influence. La ligue achéenne, qui avait lutté pour la liberté contre les rois de Sparte, ne pouvait de bon cœur accepter la domination des Romains. Elle la craignait, comme elle craignait celle des rois de Macédoine. Elle tint une conduite réservée et ambiguë entre Rome et Persée, roi de Macédoine, que le consul Paul-Emile, L. Aem.ilius Paulus vainquit à Pydna en 168 et qui, fait prisonnier, eut la honte de figurer dans le cortège, lors de la rentrée triomphale de son vainqueur à Rome. On sait comment la vengeance romaine fit mourir de
(1) Polybe, 1. XXV, c. G [7]; édition Didot, t. II, p. 5-G.
(2) Polybe, 1. XXVIII, c. 6, g 9 ; édition Didot, t. II, p. 30.
faim et de privation de sommeil ce malheureux roi. Rome prit aussi des mesures contre la ligue achéenne.
Elles furent moins cruelles. Mille nobles grecs furent transportés comme otages à Rome et on les y retint pendant seize ans, de l'an 166 à l'an 150. Du nombre était Polybe. Polybe, envoyé officiellement par ses compatriotes au consul Q. Marcius Philippus, en 169, pour lui offrir le concours de la ligue acliéeiine, avait attendu un succès du général romain pour lui proposer des auxiliaires que celui-ci avait fièrement refusés. Une fois à Rome, Polybe devint l'ami de Paul-Emile, vainqueur de Persée , l'ami aussi du fils de Paul-Emile, c'est-àdire du second Scipion l'Africain, autrement dit de Publius Cornelius Scipio Aemilianus, qui prit Carthage en 146. Pendant son séjour forcé à Rome, Polybe, ce Grec indécis, ce politique hésitant entre la Macédoine et Rome, au fond également ennemi de l'une et de l'autre, devint admirateur enthousiaste de la puissance romaine.
En l'année 150 avant J.-C, 604 de Rome, il reprit sa liberté, retourna dans sa patrie, mais il revint deux fois , pour son plaisir, dans la grande capitale où précédemment la force l'avait amené. Il accompagna son ami Scipion, de vingt ans plus jeune que lui, en Espagne, probablement à la guerre contre les Celtibères, 151 avant J.-C. , puis au siège de Numance, 134-133, et il fut également avec lui en Afrique au siège de Car-
thage, 147-146. Ces faits nous font connaître dans quel esprit il écrivit son grand ouvrage qui se divisait en quarante livres. Nous en avons les cinq premiers; des trente-cinq autres, il ne reste que des fragments, mais ces fragments sont très considérables.
Polybe rédigea son ouvrage en deux fois. La première partie, c'est-à-dire les trente premiers livres, furent composés à Rome pendant qu'il y était otage, entre les années 166 et 150, et terminés vers cette dernière date (i). Les deux premiers livres sont une sorte d'introduction aux suivants ; ils contiennent l'histoire de Rome et de Carthage à partir de la date où finit l'ouvrage de Timée, 264 avant J.-C. et jusqu'au moment où va éclater la seconde guerre punique, 221. Les livres trois à trente racontent l'histoire universelle du monde connu des Grecs et des Romains : Grèce, Asie occidentale, Italie, Afrique septentrionale, de l'année 220 à l'année 168, c'est-à-dire depuis le début de la lutte de Rome contre Annibal jusqu'à l'établissement définitif de la domination romaine en Grèce après la défaite du roi de Macédoine Persée, à Pydna. Les dix derniers livres conduisent l'histoire jusqu'à la destruction de Carthage , en 146.
Les renseignements que Polybe nous fournit sur
(1) C'est clans son livre III qu'il parle de son premier voyage en Espagne, qui dut avoir lieu en 151.
l'histoire celtique sont en grand nombre. Je vais en donner quelques exemples.
Au livre I, chap, vi, Polybe établit une concordance chronologique entre l'histoire grecque et l'histoire romaine. En quelle année, se demandet-il, les Gaulois, raXarat, se sont-ils emparés de Rome, sauf le Capilole? Voici sa réponse : 1° dix neuf ans après la bataille livrée à Aïgos Polamoï, 5" onze ans avant la bataille de Leuctres, 3° l'année môme où les Lacédémoniens firent avec le roi des Perses la paix d'Antalcidas et où Denys l'Ancien, tyran de; Syracuse, ayant battu les Grecs d'Italie prés du tleuve Elleporos, assiégeait Ilhegium. La bataille d'Aigos Potaraoi,où les Athéniens furent battus par les Lacédémoniens, fut livrée en 405 (1); ce fut en 371 qu'Epaminondas et les Thébains vainquirent les Lacédémoniens à Leuctres (2). La date de la paix dite d'Antalcidas, due aux succès qu'obtint sur mer l'amiral lacédémonien de ce nom, fut conclue dans l'hivor 387-386 (3). Le siège
(1) Diodoro tlo Sicile, 1. XIII, c. lOo, lOG; éditiou donnée chez Didot par C. Mûllcr . t. I, p. 53'J; t. II. p. 602; cf. Pauhjs Realencyclopaedie, éd. Wissowa, t. I, col. 977.
(2) Diodore de Sicile, 1. XV, c. 53-5G, éd. C. Millier, t. II, p. 30- 38, GOS, G09. Robert Puhlinann dans le Ilandbucli d'hvan MûUer, t. III, p. 424.
(3) Diodore de Sicile, 1. XIV, c. 110, éd. G. Midler, t. I, p. 620; t. II, p. G06; Xénophon, Histoire grecque, 1. V, c. 1, g G, 25, 31, Paulys Realencyclopaedie , éd. Wissowa, t. I, col, 2345. Sur la paix d'Antalcidas, voyez Duruy, Histoire des Grecs, t. 11(1888), p. 728, 729.
de Rhegium par Denys l'Ancien est contemporain de cette paix (1).
De ces quatre synchronismes, que résulte-t-il? De 405, date de la bataille d'Aïgos Potamoi, retranchons 19, reste 386; ajoutons 16 à 371, date de la bataille de Leuctres, nous trouvons 387. Ces deux chiffres s'accordent avec les dates de la paix d'Antalcidas et du siège de Rhegium.
De là on a conclu que, si l'on adopte la chronologie de Polybe, la bataille de l'Allia, où les Gaulois vainquirent les Romains , a été livrée en 387, et le siège de Rome se sera prolongé jusque dans l'hiver 387-386, où le siège se termina, dit Polybe, par un traité de paix agréable aux Gaulois (2) et qui, contre toute espérance, remit les Romains en possession de leur patrie (3).
Mais la chronologie romaine ne s'accorde pas sur ce point avec la chronologie de Polybe. Elle met la bataille de l'Allia trois ans plus tôt que ne l'ont pensé Polybe au deuxième siècle avant notre ère et Diodore de Sicile qui, sur ce point, a copié Polybe un siècle plus tard. C'est en l'an 364 de Rome, 390 avant J.-C, que l'on place, d'après les
(1) Diodore de Sicile, 1. XIV, c. 108, 111; édition donnée chez Didot par C. Mûller, t. I, p. G19, 620; t. II, p. 606.
(2) « ÏTtovôàç xai SiaWcreiç £Ùôoxou[i£vaî FaXaTat;. » Polybe, 1. I, c. 6, g 3; édition Didot, t. I, p. 4; Cougny, t. II, p. 28, 29; D. Bouquet, t. I, p. 147 A.
(3) « 'Pw[xaîot Yev6[Aevoi TtiXiv à^tlmryzMç xfiz Ttarptôo; éY^pareTç. »
Ibid.
documents romains, la magistrature des tribuns militaires au temps desquels fut livrée la bataille de l'Allia (1). Quoi qu'il en soit, dans le passage de Polybe que nous avons cité, la victoire fabuleuse remportée par Marcus Furius Camillus et par laquelle la vanité romaine a prétendu expliquer la retraite des Gaulois, n'est pas encore inventée.
La plus ancienne mention un peu vague que nous ayons de la victoire de Marcus Furius Camillus sur les Gaulois remonte à Quintus Claudius Quadrigarius qui écrivait aux environs de l'an 80 avant notre ère (2). Environ quarante ans plus tard, Diodore de Sicile connaît cette victoire, mais la met quelque tem[)S après le traité conclu entre les Romains et les Gaulois. Suivant Diodore, les Romains, humiliés par le traité qu'ils ont dû conclure avec les Gaulois pour obtenir la paix, sont attaqués par les Volsques. C'est alors que M. Furius Camillus est nommé dictateur, il bat d'abord les Volsques, ensuite les Aequi et les Etrusques, enfin les Gaulois auxquels il reprend la contribution payée par les Romains aux Gaulois pour obtenir la paix et pres-
(1) Corpus inscriptionum latinarum, t. I, 2* édition, p. 19, 31, 120, 121 ; cf. Pauhjs Realencyclopaedic, éd. Wissowa, t. I, col. 1585. Mommsen, liœmische Geschichle, G° édition, t. I, p. 331, note, met avec Denys d'Halicarnassc la prise de Rome en l'année 388 avant J.-C, première année de la quatre-vingt-dix-huitième olympiade. Mais suivant la chronologie de Diodore de Sicile, 1. XIV, c. 107, 110. 113-117, c'est la seconde année, 387.
(2) Teuffel-Schwabe, g 155, 1; t. I, p. 157. Martin Schanz, g 112, 1; t. I, p. 192.
120 5i 30. POLYBE. LES CELTES.
que tout le butin enlevé de Rome par le vainqueur avant l'incendie (1). C'est une première ébauche de la légende.
Tite-Live, qui écrivait environ une trentaine d'années après Diodore, Tite-Live qui a terminé son ouvrage en l'an neuf avant J.-C, raconte les faits d'une façon beaucoup plus glorieuse pour les Romains, c'est en son 1. V, ch. 49 et 50. Tout le monde connaît ce récit que Plutarque a reproduit dans sa vie de Camille : mille livres d'or furent le prix convenu entre les Romains et les Gaulois pour la rançon du peuple, qui., dit Tite-Live, allait bientôt commander à toutes les nations. A ce traité si honteux, il se joignit une injustice. Les Gaulois apportèrent des poids trop lourds, le tribun qui représentait le peuple romain refusa de les accepter, le chef gaulois eut l'insolence d'ajouter aux faux poids son épée en jetant l'impitoyable cri : Malheur aux vaincus! Vae Victisf C'était une insulte que les Romains ne pouvaient supporter. Au même moment, par une coïncidence qu'un roman seul pouvait offrir, on voit arriver Marcus Furius Camillus récemment nommé dictateur; il fait emporter l'or, déclare aux Gaulois qu'il va falloir combattre, leur livre successivement deux batailles, l'une le jour même, l'autre le lendemain ; à la seconde, les Gaulois sont tous tués, pas un n'échappe pour
(1) Diodore de Sicile, 1. XIV, c. 117; éd. G. Miiller, t. I, p. G24, 625; Cougny, t. II, p. 424-425.
.§ oU. i'OLVBE. LEb GKtTKS. 121
aller porter dans sa patrie la nouvelle de ce désastre (1).
Ce merveilleux récit n'a pas pénétré dans le livre premier de Polybe, ni dans le second, où cet auteur revient sur la prise de Rome, sur la restitution de celte ville aux Romains et sur'la retraite des Gaulois, qui fut, dit-il, la conséquence d'un traité, <iuvOvixaç (2). Rome avait été au pouvoir des Gaulois un peu [)lus de six mois, depuis le 21 juillet, trois jours après la bataille de l'Allia (3), jusqu'au 13 février, jour des ides (4). Si ces dates étaient rigoureusement exactes, on pourrait dire six mois et vingt-trois jours.
La prise de Rome n'est pas le seul sujet concernant les Celtes, dont Polybe ait parlé dans son livre premier. On trouve dans ce livre des détails intéressants sur les mercenaires Celtes au service des Carthaginois pendant la première guerre punique. C'était en 263, c'est-à-dire au début de la première guerre punique, qui dura de 2G4 à 241 avant J.-C. et eut pour résultat la conquête de la Sicile par les Romains. Les Romains avaient pour
(1) Tilc-Livc, 1. V, c. 4iS, 4'J. IMutarque, Camille, c. 28-2'J; Vies, édition lionuéo chez Didot par Théod. Doehner, p. 170- 172; Cougny, t. Ill, p. «1-89; D. Bouquet, t. I, p. 38G-387.
(2) Polybe, 1. II, c. 18, g 2, 3; édition Didot, p. 80; Cougny, t. II, p. G'2-63; D. Bouquet, t. I, p. 155 E, 156 A.
(3) Polybe, 1. II, c. 18. g 2.
(4) Date approximative suivant Plutarquo, Camille, c. 30, g 1; Vies, édition donnée chez Didot par Tliéod. Doehner, t. I, p. 172, 1. 20, 27; Cougny, t. III, p. 88S'J; D. Bouquet, t. I, p. 387 B.
allié le tyran de Syracuse, Hiéron. Les Carthaginois enrôlèrent et envoyèrent en Sicile des soldats mercenaires de trois nations, le plus grand nombre Ibères, quelques-uns Ligures et Celtes (1). Une fois la guerre finie, les Carthaginois transportèrent leurs mercenaires en Afrique, où ils se révoltèrent et finalement périrent tous ; Autaritos, chef des Gaulois, mourut sur la croix, vers l'année 239 avant J.-C. (2).
(!) Polybe, 1. I, c. 17, g 4; édition Didot, t. I, p. 12; Cougny, t. II, p. 32-33; D. Bouquet, t. I, p. 148 BC.
(2) Polybe, 1. I. c. G7-88; édition Didot, p. 51-67; Cougny, t. II, p. 33-43; D. Bouquet, t. I, p. 148-150; cf. Niese dans Paulys Realencyclopaedie, éd. Wissowa, t. II, col. 2593.