LES
MABINOGION
PWYLL, prince de Dyvet
Ici commence le Mabinogi.
Pw.yll (1) , prince de Dyvet (2) régnait sur les
(1) Pyvyll. Il est encore question incidemment de ce personnage dans le Mabinogi de Manawydan ab Llyr; v. trad. Taliesin fait allusion à Pwyll dans un poème curieux connu sous le nom dé Preiddieu Annwn; le poète semble lui attribuer, à lui et à son fils Pryderi , la prison de Gwair (V. Kulhwch et Olwen, note). Dans le même poème est mentionné le chaudron de Pen Annwvyn, qui ne fait pas bouillir la nourriture du lâche (cf. Kulhwch et Olwen, note. V. ce poème dans Skene, Four ancient boohs of Wales, II, p. 181, vers. 9-24). Les Triades {Mabinogion, éd. Rhys- Evans, p. 307, 1. 7) citent, parmi les trois puissants porchers de l'île, son fils Pryderi; les porcs de Pryderi n'étaient autres que les sept animaux que Pwyll Penn Annwnn avait emmenés en Dyved; d'après le Mabinogi de Math, fils de Mathonwy, ils auraient été envoyés en présent à son fils Pryderi par son ami Arawn, roi d'Annwvyn. Pwyll, d'après les Triades, les aurait donnés à Pendaran Dyvet, son père nourricier (v. trad, plus loin). Le nom propre Pwyll se retrouve en Armorique : Poyll, Cart, de Quimper, Bibl. nat., 9S91, fol. 40 v% quatorzième siècle.
(2) Dyvet tire son nom du peuple des Demetae. Les Demetae
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sept cantrefs (1) de ce pays. Un jour qu'il était à
occupaient le territoire qui a formé les comtés actuels de Caermarthen, de Pembroke et de Cardigan. Il en est question dans la vie de saint Samson (Mabillon, Ada. SS.. I , p. 165; Paul Auréiien, Revue celt. , V. p. 413 et suiv. , ch. II). Demett est le nom d'une paroisse importante de notre Cornouailles. Cart, de Landevennec, p. 45; plus tard, au quatorzième siècle, Ploe-Demet, auj. Plo-Zevet, près Quimper. L'étendue du territoire de Dyved a beaucoup varié. Il n'y avait à porter proprement ce nom que la partie comprise entre la Teivi , au nord-ouest , et la Tywy , au sud-est {Ancient laws, éd. Aneurin OAven , I, 339, note; lolo, mss. p. 86). L'évéché de Menevie ou Saint-Davids' s'étend sur à peu près tout l'ancien territoire des Demetae. Les Triades nous ont aussi conservé le souvenir de la puissance des Demetae lorsqu'elles mentionnent que les peuples de Cardigan et de Gwyr étaient des branches des Demetae. D'après notre Mabinogi , Pryderi , fils de Pwyll aurait ajouté à Dyved, trois cantrevs de Caermarthen et quatre de Cardigan. Mais, d'après le Mabinogi de Math (Trad, franc., plus bas), sa domination se serait étendue sur vingt et un cantrevs, ce qui supposerait à peu près tout le territoire de l'ancien royaume de Dynevwr ou Sud-Galles , moins Brycheiniog ou le Breconshire (Powell, History of Wales, p. xvii et suiv.). Les sept cantrevs propres de Pwyll ne comprennent que le comté actuel de Pembroke (cf. Giraldus Cambrensis, Itiner., I, 12), mais, au treizième siècle, Dyved a huit cantrevs {Myv. arch., 2* éd., p. 737). Les poètes désignent Dyved sous le nom de Bro yr hud, « le pays de la magie, » expression qui trouve son explication dans le Mabinogi de Manawyddan ab Llyr (Dafydd ab Gwilym, poète du quatorzième siècle, 2» éd., p. 320). Llewys Glyn Cothi, poète du quinzième siècle, appelle aussi Dyved, Gwlad Pryderi ou le pays de Pryderi (p. 136, v. 150).
(1) Cantrev , mot à mot; cent habitations ou villas : Giraldus Cambrensis, Cambriae Descript., c. 4 : « Cantredus autem, id est cantref, a cant quod, centum, et tref, villa, composito vocabulo tam britannica quam hibernica lingua dicitur tanta terrae portio, quanta centum villas continere potest. » Le cantrev se subdivisait en cymrnwd. Au douzième siècle , Gwynedd ou le Nord-
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Arberth (1), sa principale cour, il lui prit fantaisie d'aller à la chasse. L'endroit de ses domaines pour lequel il se décida, ce fut Glynn Cuch (2). Il partit la- nuit même d'Arberth et arriva à Llwyn Diarwya (3) où il passa la nuit. Le lendemain il se leva, dans la jeunesse (4) du jour, et se rendit à Glynn Cuch pour y lancer ses chiens sous bois. Il sonna du cor , donna le signal du tumulte de la chasse , s'élança à la suite des chiens et perdit bientôt ses compagnons. Comme il prêtait l'oreille aux aboiements des chiens , il entendit ceux d'une autre meute : la voix n'était pas la même et cette meute
Galles comprenait 12 cant)-evs, Powys 6, le sud du pays de Galles 29, parmi lesquels les 7 de Dyved (Girald. Cambr., Iliner., I, 12), Sur l'étendue primitive du cantrev, v. Ancient Laws, I, p. 185- 186 ; sur des traces certaines de cette division en A.rmorique , v. J. Loth, VEinigraiion bretonne en Armorique, p. 228. Paris, Picard, 1883.
(1) Arberlh, cour princière et nom d'un ancien cantrev, au sudest du comté de Pembroke, sur les limites du Gaermarthenshire. Un poète du treizième siècle , Einiawn Wann, appelle Llywelyn ab lorwerth Llyw Arberth, ou le chef d'Arberth {Myv. arch., p. 233, col 2).
(2) Glynn Cuch. La Cuch ou Cych est une rivière qui coule entre les comtés de Pembroke et de Carmarthen et va se jeter dans la Teivi entre Cenarth et Llechryd. Le ylynn indique proprement un vallon étroit et boisé. Glen, en breton armoricain moyen, indique la terre, opposée au ciel.
(3) Llwyn Diarwya. Le mot llwyn signifie buisson, fourré (vieil ai'moricain, loin; pluriel, loeniou. V. J. hoth, Chreslomathie brel. Annales de Bretagne, t. II, p. 401).
(4) Cette expression paraît correspondre à prime dans nos romans français de la Table Ronde, c'est-à-dire à la période de trois heures qui suit le lever du soleil.
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s'avançait à la rencontre de la sienne. A ce moment une clairière s'offrit à sa vue dans le bois , et, au moment où sa meute apparaissait sur la lisière de la clairière . il aperçut un cerf fuyant devant l'autre. Il arrivait au milieu de la clairière lorsque la meute qui le poursuivait l'atteignit et le terrassa. Pwyll se mit à considérer la couleur de ces chiens sans plus songer au cerf; jamais il n'en avait vu de pareille à aucun chien de chasse au monde. Ils étaient d'un blanc éclatant et lustré, et ils avaient les oreilles rouges, d'un rouge aussi luisant que leur blancheur. Pwyll s'avança vers les chiens , chassa la meute qui avait tué le cerf et appela ses chiens à la curée. A ce moment il vit venir à la suite de la meute, un chevalier monté sur un grand cheval gris-fer, un cor de chasse passé autour du cou , portant un habit de chasse de laine grise.
Le chevalier s'avança vers lui et lui paria ainsi : « Prince, je sais qui tu es, et je ne te saluerai point. )) — « C'est que tu es peut-être, » répondit Pwyll . « d'un rang tel que tu puisses t'en dispenser. » — « Ce n'est pas assurément l'éminence de mon rang qui m'en empêche. » — « Quoi donc, seigneur? » — « Par moi et Dieu, ton impolitesse et ton manque de courtoisie. » — « Quelle impolitesse, seigneur, as-tu remarquée en moi ? » — « Je n'ai jamais vu personne en commettre une plus grande que de chasser une meute qui a tué un cerf et d'appeler la sienne à la
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curée ! c'est bien là un manque de courtoisie ; et , quand même je ne me vengerais pas de toi , par moi et Dieu , je te ferai mauvaise réputation pour la valeur de plus de cent cerfs. » — « Si je t'ai fait tort , je rachèterai ton amitié. » — « De quelle manière? » — « Ce sera selon ta dignité; je ne sais qui tu es. » — « Je suis roi couronné dans mon pays d'origine. » — « Seigneur, bon jour à toi ! Et de quel pays es-tu? » — « D'Annwvyn (1) ; je suis Arawn (2), roi d'Annwvyn. » — « De quelle façon, seigneur , obtiendrai-je ton amitié ?» — « Voici : il y a quelqu'un dont les domaines sont juste en face des miens et qui me fait continuellement la guerre ; c'est Hafgan roi d'Annwvyn. Si tu me débarrasses de ce fléau , et tu le pourras facilement , tu obtiendras sans peine mon amitié. » — « Je le ferai volontiers. Indique-moi comment j'y arriverai. » — « Voici comment. Je vais lier avec toi confraternité (3) intime ; je te mettrai à ma place en
(1) Annwvyn, ou Annwvn, ou Annwn, proprement un abîme, et souvent la région des morts, l'enfer (Kulhwch et Olwen, trad, franc.; cf. Silvan Evans, Welsh dictionary). D'après lady Guest, on parle encore, en Galles, des chiens d'Annwvn ; on les entend passer, aboyant dans l'air, à la poursuite d'une proie.
(2) Arawn. Ce personnage figure à la bataille mythologique de Cat Goddeu. Il y est battu par Amaethon, fils de Don (v. Kulhwch et Ohven, trad., note).
(.'5) Le terme de compagnonnage serait plus exact, dans le sens qu'on lui attribuait assez souvent au moyeu âge. Les rompiignons étaient des chevalieis qui faisaient entre eux une association tant pour l'attaque que pour la défense de leurs personnes.
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Annwvyn ; je te donnerai pour dormir à tes côtés chaque nuit la femme la plus belle que tu aies jamais vue. Tu auras ma figure et mon aspect, si bien qu'il n'y aura ni valet de la chambre , ni officier , ni personne parmi ceux qui m'ont jamais suivi , qui se doute que ce n'est pas moi. Et cela, jusqu'à la fin de cette année , à partir de demain. Nous nous retrouverons alors dans cet endroit-ci. »
— « Bien , mais , même après avoir passé un an là-bas , d'après quelles indications pourrai-je me rencontrer avec l'homme que tu dis ?» — « La rencontre entre lui et moi est fixée à un an ce soir , sur le gué. Tu y seras sous mes traits ; tu lui donneras un seul coup , et il n'y survivra pas. Il t'en demandera un second, mais ne le donne pas en dépit de ses supplications. Moi j'avais beau le frapper , le lendemain il se battait avec moi de plus belle. »
— « Bien, mais que ferai-je pour mes états? » — « Je pourvoirai , » dit Arawn , « à ce qu'il n'y ait dans tes états ni homme ni femme qui puisse soupçonner que c'est moi qui ai pris tes traits ; j'irai à ta place. » — « Volontiers, je pars donc. » — « Ton voyage se fera sans obstacles ; n'hésite pas à aller devant toi, jusqu'à ce que tu arrives dans mes Etals : je serai ton guide. » 11 accompagna Pwyll jusqu'en vue de la cour et des habitations. « Je remets, » dit-il, « entre tes mains ma cour et mes domaines. Entre ; il n'y a personne qui hésite à te reconnaître. A la façon dont tu verras le service se faire , tu apprendras les manières de la cour. »
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Pwyll se rtMidil à la cour. Il y aperçut des chambres à coucher , des salles , des appartements avec les décorations les plus belles qu'on pût voir dans une maison. Aussitôt qu'il entra dans la salle, des écuyers et déjeunes valets accoururent pour le désarmer. Chacun d'eux le saluait en arrivant. Deux chevaliers vinrent le débarrasser de son habit de chasse et le revêtir d'un habit d'or de paile (1). La salle fut préparée ; il vit entrer la famille, la suite, la troupe la plus belle et la mieux équipée qui se fût jamais vue , et avec eux la reine , la plus belle femme du inonde , vêtue d'un habit d'or de paile lustrée ; après s'être lavés . ils se mirent à table : la reine d'un côte de Pwyll , le comte , à ce qu'il su})posait, de l'autre. Il commença à causer avec la reine et il jugea, à sa conversation, que c'était bien la femme la plus avisée , au caractère et au langage le plus nobles qu'il eut jamais vus. Ils eurent à souhait mets, boisson, musique, compotation ; c'était bien de toutes les cours qu'il avait vues au monde , la mieux pourvue de nourriture , de boissons , de vaisselle d'or et de bijoux royaux. Lorsque le moment du sommeil fut arrivé, la reine et lui allèrent se coucher. Aussitôt qu'ils furent au lit, il lui tourna le dos et restu le visaijo iixé vers le bord du lit , s;uis lui dire ini stMil moi jus(}u'au
(1) Paile, drap de soie brochée, appelé souvent piiile alexandrin, parce que c'est Alexandrie qui en était le dépôt, en usage surtout aux onziènio et (iouzi'';tiic siècles (V. Quiclierat, Hist, du t:nslume, p. \h'Xi.
matin. Le lendemain , il n'y eut {entre eux que gaieté et aimable conversation. Mais, quelle que fût leur affection pendant le jour, il ne se comporta pas une seule nuit jusqu'à la fin de l'année autrement que la première. Il passa le temps en chasses , chants , festins , relations aimables , conversations avec ses compagnons , jusqu'à la nuit fixée pour la rencontre. Cette rencontre, il n'y avait pas un homme, même dans les parages les plus éloignés du royaume qui ne l'eût présente à l'esprit. Il s'y rendit avec les gentilshommes de ses domaines.
Aussitôt son arrivée, un chevalier se leva et parla ainsi : « Nobles , écoutez-moi bien , c'est entre les deux rois qu'est cette rencontre , entre leurs deux corps seulement. Chacun d'eux réclame à l'autre terre et domaines. Vous pouvez tous rester tranquilles , à la condition de laisser l'affaire se régler entre eux deux. » Aussitôt les deux rois s'approchèrent l'un de l'autre [et en vinrent aux mains. Au premier choc , le remplaçant d'Arawn atteignit Hafgan au milieu de la boucle de l'écu si bien qu'il le fendit en deux , brisa l'armure et lança Hafgan à terre , de toute la longueur [de son bras et de sa lance (1), par dessus la croupe de son cheval, mor-
(1) Cette expression a été probablement imitée de nos romans français : Raoul de Cambrai, v. '2468 :
Plaine sa lance l'abat mort en l'erbois.
{Société des anciens textes français.)
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tellement blessé. « Ah , prince , » s'écria Hafgan, «quel droit as-tu à ma mort? Je ne te réclamais rien; tu n'avais pas de motif, à ma connaissance, pour me tuer. Au nom de Dieu , puisque tu as commencé, achève-moi. » — « Prince, » répondit-il, « il se pourrait que j'eusse à me repentir de ce que je t'aurais fait; cherche qui te tue, pour moi, je ne le ferai pas. » — « Mes nobles fidèles , emportez-moi d'ici ; c'en est fait de moi ; je ne suis plus en état d'assurer plus longtemps votre sort. » — « Mes nobles , » dit le remplaçant d'Arawn , « faites-vous renseigner et sachez quels doivent être mes vassaux. » — « Seigneur , » répondirent lés nobles ; « tous ici doivent l'être ; il n'y a plus d'autre roi sur tout Annwvyn que toi. » — « Eh bien, il est juste d'accueillir ceux qui se montreront sujets soumis; pour ceux qui ne viendront pas faire leur soumission , V^u'on les y oblige par la force des armes (1). » Il reçut aussitôt l'hommage des vassaux , et commença à prendre possession du pays ; vers midi , le lendemain , les deux royaumes étaient en son pouvoir. Il partit ensuite pour le lieu du rendez-vous , et se rendit à Glynn Cuch. Il y trouva Arawn qui l'attendait; chacun d'eux fit à l'autre joyeux accueil : « Dieu te récompense, » dit Arawn, « tu t'es conduit en camarade, je l'ai appris. Quand tu seras de retour , dans ton pays, » ajouta-
(1) On dirait un souvenir du vers de Virgile : Parcere subjectis et debellare superbo».
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t-il, « tu verras ce que j'ai fait pour toi. » — « Dieu te le rende, » répondit Pwyll. Arawn rendit alors sa forme et ses traits à Pwyll , prince de Dyvet et reprit les siens ; puis il retourna à sa cour en Annwvyn.
Il fut heureux de se retrouver avec ses gens et sa famille (1) , qu'il n'avait pas vus depuis un long temps. Pour eux, ils n'avaient pas senti son absence , et son arrivée ne parut pas cette fois plus extraordinaire que de coutume. Il passa la journée dans la gaieté , la joie , le repos et les conversations avec sa femme et ses nobles. Quand le moment leur parut venu de dormir plutôt que de boire, ils allèrent se coucher. Le roi se mit au lit et sa femme alla le rejoindre. Après quelques moments d'entretiens, il se livra avec elle aux plaisirs de l'amour. Comme elle n'y était plus habituée depuis un an, elle se mit à réfléchir. « Dieu, » ditelle, « comment se fait-il qu'il ait eu cette nuit des sentiments autres que toutes les autres nuits depuis un an maintenant ? » Elle resta longtemps songeuse. Sur ces entrefaites, il se réveilla. 11 lui adressa une première fois la parole, puis une seconde , puis une troisième , sans obtenir de réponse. « Pourquoi , » dit-il , « ne me réponds-tu pasV » — « Je t'en dirai, » répondit-elle, « plus
(1) Teulu ou llwyth , dans l'ancien pays de Galles, indique un véritable claii. D'après les Triades de Dyvnwal Moelraut, la famille comprenait tous les parents jusqu'au neuvième degré {Myv. arr/.., p. 927, 88).
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que je n'en ai dit en pareil lieu depuis un an. » — « Comment ? Nous nous sommes entretenus de bien des choses. » — « Honte à moi, si, il y aura eu un an hier soir , à |partir de l'instant où nous nous trouvions dans les plis de ces draps de lit, il y a eu entre nous jeux et entretiens , si tu as même tourné ton visage vers moi , sans parler , à plus forte raison , de choses plus importantes ! » Lui aussi devint songeur. « En vérité, Seigneur Dieu, » s'écria-t-il , « il n'y a pas d'amitié plus solide et plus sûre que celle du compagnon que j'ai trouvé. » Puis il dit à sa femme : « Princesse , ne m'accuse pas; par moi et Dieu, je n'ai pas dormi avec toi, je ne me suis pas étendu à tes côtés depuis un an hier soir. » Et il lui raconta son aventure. « J'en atteste Dieu, » dit-elle, « tu as mis la main sur un ami solide et dans les combats , et dans les épreuves du corps, et dans la fidélité qu'il t'a gardée. » — « Princesse, c'était justement à quoi je réfléchissais , lorsque je me suis tu vis-à-vis de toi. » — « Ce n'était donc pas étonnant , » répondit-elle.
Pwyll , prince de Dyvet , s'était rendu lui aussi dans ses domaines et son pays. Il commença par demander à ses nobles ce qu'ils pensaient de son gouvernement, cette année-là, en comparaison des autres années. « Seigneur, » répondirent-ils, « jamais tu n'as montré autant de courtoisie, jamais tu n'as été plus aimable ; jamais tu n'as dépensé avec tant de facilité ton bien ; jamais ton administration n'a été meilleure que cette année. » —
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« Par moi et Dieu, » s'écria-t-il, « il est vraiment juste que vous en témoigniez votre reconnaissance à l'homme que vous avez eu au milieu de vous. Voici l'aventure telle qu'elle s'est passée. » Et il la leur raconta tout au long. « En vérité, seigneur, » dirent-ils, « Dieu soit béni de t'avoir procuré pareille amitié. Le gouvernement que nous avons eu cette année , tu ne nous le reprendras pas ?» — « Non , par moi et Dieu , autant qu'il sera en mon pouvoir. )) A partir de ce moment, ils s'appliquèrent à consolider leur amitié ; ils s'envoyèrent chevaux, chiens de chasse , faucons, tous les objets précieux que chacun d'eux croyait propres à faire plaisir à l'autre. A la suite de son séjour en Annwvyn, comme il y avait gouverné avec tant de succès et réuni en un les deux royaumes le même jour , la qualification de prince de Dyvet pour Pwyli fut laissée de côté, et on ne l'appela plus désormais que Pwyll, chef d' Annwvyn.
Un jour, il se trouvait à Arberth . sa principale cour , où un festin avait été préparé , avec une grande suite de vassaux. Après le premier repas , Pwyll se leva , alla se promener , et se dirigea vers le sommet d'un tertre (1) plus haut que la cour, et
(1) Le mot gallois gorsedd signifie proprement siège, mais il désigne souvent un tertre qui servait de tribunal, comme le fait remarquer lady Guest. Le mont appelé Tynwald en Man a servi longtemps de siège aux assemblées judiciaires. La mote islandaise désignait à la fois l'assemblée, et la motte sur laquelle elle se tenait.
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qu'on appelait Gorsedd Arberth. « Seigneur, » lui dit quelqu'un de la cour, « le privilège de ce tertre, c'est que tout noble qui s'y asseoit, ne s'en aille pas sans avoir reçu des coups et des blessures, ou avoir vu un prodige. » — « Les coups et les blessures, » répondit-il. « je ne les crains pas au milieu d'une pareille troupe. Quant au prodige , je ne serais pas fâché de le voir. Je vais m'asseoir sur le tertre. » C'est ce qu'il fît. Comme ils étaient assis, ils virent venir, le long de la grand'route qui partait du tertre, une femme montée sur un cheval blancpâle , gros et grand ; elle portait un habit doré et lustré. Le cheval paraissait à tous les spectateurs s'avancer d'un pas lent et égal. Il arriva à la hauteur du tertre. « Hommes, » dit Pwyll, « y a-t-il parmi vous quelqu'un qui connaisse cette femme à cheval, là-bas? » — « Personne, seigneur, » répondirent-ils. — « Que quelqu'un aille à sa rencontre sur la route, pour savoir qui elle est.» Un d'eux se leva avec empressement et se porta à sa rencontre ; mais quand il arriva devant elle sur la route, elle le dépassa. 11 se mit à la poursuivre de son pas le plus rapide ; mais plus il se hâtait , plus elle se trouvait loin de lui.
Voyant qu'il ne lui servait pas de la poursuivre , il retourna auprès de Pwyll, et lui dit : « Seigneur, il est inutile à n'importe quel homme à pied, au monde, de la poursuivre. » — « Eh bien, » répondit Pwyll, « vas à la cour, prends le cheval le plus rapide (jue tu trouveras, et pars à sa suite. » Le
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valet (1) alla chercher le cheval, et partit. Arrivé sur un terrain uni . il fît sentir les éperons au cheval; mais plus il le frappait, plus elle se trouvait loin de lui, et cependant son cheval paraissait avoir gardé la même allure qu'au début. Son cheval à lui faiblit. Quand il vit que le pied lui manquait , il retourna auprès de Pwyll. « Seigneur, » dit-il, « il est inutile à qui que ce soit de poursuivre cette dame. Je ne connaissais pas auparavant de cheval plus rapide que celui-ci dans tout le royaume, et cependant il ne m'a servi de rien de la poursuivre. » — « Assurément, » dit Pwyll, « il y a làdessous quelque histoire de sorcellerie. Retournons à la cour. » Ils y allèrent et y passèrent la journée. Le lendemain, ils y restèrent depuis leur lever jusqu'au moment de manger Le premier repas terminé , Pwyll dit : « Nous allons nous rendre au haut du tertre , nous tous qui y avons été hier. Et toi, » dit-il- à un écuyer, « amène le clieval le plus rapide que tu connaisses dans les champs. » Le page obéit, et ils allèrent au tertre avec le che-
(1) Valet. Ce terme, dans notre traduction, n'a pas le sens actuel ; nous l'employons dans le sens qu'il avait au moyen âge, de «jeune homme de condition honorable. » « La domesticité au douzième siècle, I) dit justement M. Paulin Paris, « dans les familles nobles, était une sorte d'apprentissage de la chevalerie réservée aux jeunes amis et aux parents du chevalier qui les entretenait. Au dix-septième siècle encore, l'emploi de fille de chambre et de compagnie était de préférence donné aux parentes les moins fortunées (Les romans de lu Table Ronde mis en noureau langage, V, p. 186, note).
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val. Comme ils étaient assis, ils virent la femme sur le même cheval, avec le même habit, suivant la même route. «Voici, » dit Pwyll, « la cavalière d'hier. Sois prêt, valet, pour aller savoir qui elle est. » — « Volontiers , seigneur. » L'écuyer monta à cheval ; mais avant qu'il ne fût bien installé en selle, elle avait passé à côté de lui en laissant entre eux une certaine distance ; elle ne semblait pas se presser plus que le jour précédent. Il mit son cheval au trot , pensant que , quelle que fut la lenteur du pas de son cheval, il l'atteindrait. Comme cela ne lui réussissait pas, il lança son cheval à toute bride; mais il ne gagna pas plus de terrain que s'il eût été au pas. Plus il frappait le cheval, plus elle se trouvait loin de lui, et cependant elle ne semblait pas aller d'une allure plus rapide qu'auparavant. Voyant que sa poursuite était sans résultat, il retourna auprès de Pwyll. « Seigneur, le cheval ne peut pas faire plus que ce que tu lui as vu faire. » — « Je vois. « répondit-il, « qu'il ne sert à personne de la poursuivre. Par moi et Dieu, elle doit avoir une mission pour quelqu'un de cette plaine ; mais elle ne se donne pas le temps de l'exposer. Retournons à la cour. » Ils y allèrent et y passèrent la nuit, ayant à souhait musique et boissons.
Le lendemain . ils passèrent le temps eu divertissements jusqu'au moment du repas. Le repas terminé, Pwyll dit : « Où est la troupe avec laquelle j'ai été, hier et avant-hier, au liaut du leilre ? » — « Nous voici, seigneur, » répondirent-ils. — « Allons nous y
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asseoir. » — « Et toi, » dit-il à son écuyer. « selle bien mon cheval , va vite avec lui sur la route , et apporte mes éperons. » Le serviteur le fit. Ils se rendirent au tertre. Ils y étaient à peine depuis un moment, qu'ils virent la cavalière venir par la même route , dans le même attirail , et s'avançant de la même allure. « Valet, » dit Pwyll, « je vois venir la cavalière ; donne-moi mon cheval. » Il n'était pas plus tôt en selle qu'elle l'avait déjà dépassé. Il tourna bride après elle, et laissa son cheval bondir et caracoler en toute liberté , persuadé qu'il allait l'atteindre à la deuxième ou troisième enjambée. Il ne se trouva pas plus près d'elle qu'auparavant. Il lança son cheval de toute sa vitesse. Voyant qu'il ne lui servait pas de la poursuivre , Pwyll s'écria : « Jeune fille, pour l'amour de l'homme que tu aimes le plus, attends-moi. « — « Volontiers, » dit-elle ; « il eût mieux valu pour le cheval que tu eusses fait cette demande il y a déjà quelque temps. » La jeune fille s'arrêta et attendit. Elle rejeta la partie de son voile qui lui couvrait le visage, fixa ses regards sur lui et commença à s'entretenir avec lui. — « Princesse, » dit Pwyll, « d'où viens-tu et pourquoi voyages-tu ?» — « Pour mes propres affaires, » répondit-elle, « et je suis heureuse de te voir. » — « Sois la bienvenue. « Aux yeux de Pwyll, le visage de toutes les pucelles ou femmes qu'il avait vues n'était d'aucun charme à côté du sien. « Princesse, » ajouta-t-il , « me dirashi lin mot de tes affaires ?» — « Oui, par moi et
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Dieu (1), » répondit-elle, « ma principale affaire était de chercher à te voir » — « Voilà bien, pour moi, la meilleure affaire pour laquelle tu puisses venir. Me diras-tu qui tu es? » — « Prince, je suis Rhiannon (2), fille de Heveidd Hen (3). On veut me donner à quelqu'un malgré moi. Je n'ai voulu d'aucun homme, et cela par amour pour toi, et je ne voudrai jamais de personne, à moins que tu ne me repousses. C'est pour avoir ta réponse à ce sujet que je
(1) On pourrait traduire l'expression galloise yrof i a Duw par entre moi et Dieu.
(2) Elle est donnée en mariage , après la mort de Pwyll, à Mauawyddan ab Llyr, par son fils Pryderi. Le chant de ses oiseaux merveilleux qui charme pendant sept ans Manawyddan et ses compagnons au festin de Harddlech , dans le Mabinogi de Branwen , fille de Llyr , est célèbre dans les légendes galloises. Les Triades de l'avare disent : « Il y a trois choses qu'on n'entend guère : le chant des oiseaux de Rhiannon , un chant de sagesse de la bouche d'un Anglais et une invitation à dîner de la part d'un avare » {Myv. arch., p. 899, 29). Goronwy Gyriawg , poète du quatorzième siècle , compare , pour la générosité , une certaine Gwenhwyvar à Rhiannon [Myv. arch., p. 333, col. I).
(3) Heveid hen ou le vieux. Il y a plusieurs personnages de ce nom. On trouve dans le Mab. de Kulhwch et Olwen un Hyveidd unllen ou A un seul manteau (trad, française), mentionné aussi dans le Songe de R/ionabwy; un Hyveidd , fils de Don, dans le Mab. de Math, fils de Mathonvs^y (trad., franc.); un Heveidd hir ou le Long, dans le Mab. de Branwen; un Heveidd, fils de Bleiddig, dans les Triades; ce dernier serait fils d'étranger et aurait régné dans le sud de Galles {Triades Mab., p. 308, 20); il serait devenu saint. Les Annales Cambriae signalent à l'année 939 la mort d'un Himeid [= Hyveidd), fils de Clitauc. Un guerrier du nom de Hyveidd est célébré par Taliesin (Skene, Four ancient books of Wales, II, p. 150, v. 7; 190, 25; 191 , 26). Dans le Gododin (Skene, Four ancient books, II, p. 64), il s'agit de Heveidd hir.
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suis venue. » — « Par moi et Dieu, la voici : Si on me donnait à choisir entre toutes les femmes et les pucelles du monde , c'est toi que je choisirais. » — « Eh bien ! si telle est ta volonté, fixemoi un rendez-vous avant qu'on ne me donne à un autre. » — « Le plus tôt sera le mieux; fixe-le à l'endroit que tu voudras. » — « Eh bien, seigneur, dans un an, ce soir, un festin sera préparé par mes soins , en vue de ton arrivée , dans la cour d'Heveidd. » — « Volontiers, j'y serai au jour dit. » — « Reste en bonne santé, seigneur, et souviens-toi de ta promesse. Je m'en vais. »
Ils se séparèrent et Pwyll revint auprès de ses gens et de sa suite. Quelque demande qu'on lui fit au sujet de la jeune fille , il passait à d'autres sujets. Ils passèrent l'année à Arberth jusqu'au moment fixé. Il s'équipa avec ses chevaliers, lui centième, et se rendit à la cour d'Eveidd Hen. On lui fit bon accueil. Il y eut grande réunion , grande joie et grands préparatifs de festin à son intention. On disposa tout le personnel de la cour d'après sa volonté. La salle fut préparée et on se mit à table : Heveidd Hen s'assit à un des côtés de Pwyll, Riannon de l'autre; et, après eux, chacun suivant sa dignité. On se mit à manger, à boire et à causer.
Après avoir fini de manger , au moment où ou commençait à boire, ou vit entrer un grand jeune homme brun, à l'air pi-incier. vêtu de paile. De l'entrée de la salle, il adressa son salut à Pwyll et à ses compagnons. — « Dieu te bénisse, mon âme, »
PWVLL , PRINCE DE DYVET. 45
dit Pwyli , « viens t'asseoir. » — « Non, » répondit-il, « je suis un solliciteur et je vais exposer ma requête. » — « Volontiers. » — « Seigneur , c'est à toi que j'ai affaire et c'est pour te faire une demande que je suis venu. » — « Quel qu'en soit l'objet, si je puis te le faire tenir, tu l'auras. » — « Hélas ! » dit Riannon , « pourquoi fais-tu une pareille réponse !» — « Il l'a bien faite , princesse , » dit l'étranger, « en présence de ces gentilshommes ?» — « Quelle est ta demande , mon âme ? » dit Pwyll. — « Tu dois coucher cette nuit avec la femme que j'aime le plus ; c'est pour te la réclamer, ainsi que les préparatifs et les objets du festin, que je suis venu ici. » Pwyll resta silencieux . ne trouvant rien à répondre. — « Tais-toi tant que tu voudras , » s'écria Riannon ; « je n'ai jamais vu d'homme faire preuve de plus de lenteur d'esprit que toi. » — « Princesse, » répondit-il, « je ne savais pas qui il était. » — « C'est-l'homme à qui on a voulu me donner malgré moi ; Gwawl , fils de dut, personnage puissant et riche. Mais puisqu'il t'est échappé de parler comme tu l'as fait , donnemoi à lui pour t'éviter une honte. » — « Princesse, je ne sais quelle réponse est la tienne; je ne pourrai jamais prendre sur moi de dire ce que tu me conseilles. » — « Donne-moi à lui et je ferai qu'il ne m'aura jamais. » — « Comment cela? » — « Je te mettrai en main un petit sac; garde-le bien. Il te réclamera le festin et tous ses préparatifs et approvisionnements, mais rien de cela ne t'appartient.
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Je le distribuerai aux troupes et à la famille. Tu lui répondras dans ce sens. Pour ce qui me concerne , je lui fixerai un délai d'un an , à partir de ce soir, pour coucher avec moi. Au bout de l'année, tu te trouveras avec ton sac , avec tes chevaliers , toi centième , dans le verger là-haut. Lorsqu'il sera en plein amusement et compotation, entre, vêtu d'habits de mendiant , le sac en main , et ne demande que plein ton sac de nourriture. Quand même on y fourrerait tout ce qu'il y a de nourriture et de boisson dans ces sept cantrevs-ci , je ferai qu'il ne soit pas plus plein qu'auparavant. Quand on y aura mis une grande quantité , il te demandera si ton sac ne sera jamais plein. Tu lui répondras qu'il ne le sera point, si un noble très puissant ne se lève, ne presse avec ses pieds la nourriture dans le sac et ne dise : « On en a assez mis. » C'est lui que j'y ferai aller. Une fois qu'il y sera entré, tourne le sac jusqu'à ce qu'il en ait par-dessus la tête et fais un nœud avec les courroies du sac. Aie une bonne trompe autour du cou , et , aussitôt que le sac sera lié sur lui , sonne de la trompe : ce sera le signal convenu entre toi et tes chevaliers. A ce son, qu'ils fondent sur la cour. » Gwawl dit à Pwyll : « Il est temps que j'aie réponse au sujet de ma demande. » — « Tout ce que tu m'as demandé de ce qui est en ma possession , » répondit-il , « tu l'auras. » — « Mon àme , » lui dit Riannon , « pour le festin avec tous les approvisionnements , j'en ai disposé en faveur des hommes de Dvvet, de ma famille et
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des compagnies qui sont ici ; je ne permettrai de le donner à personne. Dans un an ce soir, un festin se trouvera préparé dans cette salle pour toi , mon âme . pour la nuit où tu coucheras avec moi. » Gwawl retourna dans ses terres , Pwyll en Dyvet , et ils y passèrent l'année jusqu'au moment fixé pour le festin dans la cour d'Eveidd Hen.
Gwawl , fils de Glut , se rendit au festin préparé pour lui ; il entra dans la cour et il y reçut bon accueil. Pwyll, chef d'Annwvyn, se rendit au verger avec ses chevaliers , lui centième , muni de son sac. Il revêtit de lourds haillons et mit de grosses chaussures. Lorsqu'il sut qu'on avait fini de manger et qu'on commençait à boire , il marcha droit à la salle. Arrivé à l'entrée, il salua Gwawl et ses compagnons , hommes et femmes. « Dieu te donne bien, » dit Gwawl, « sois le bienvenu en son nom. )) — « Seigneur, » répondit-il, « j'ai une requête à te faire. » — « Qu'elle soit la bienvenue ; si tu me fais une demande convenable, tu l'obtiendras. » — « Convenable, seigneur ; je ne demande que par besoin. Voici ce que je demande : plein le petit sac que tu vois de nourriture. » — « Voilà bien une demande modeste ; je te l'accorde volontiers : apportez-lui de la nourriture. » Un grand nombre d'officiers se levèrent et commencèrent à remplir le sac. On avait beau en mettre : il n'était pas plus plein qu'en commençant. « Mon âme. » dit Gwawl, « ton sac sera-t-il jamais plein? » — « 11 ne le sera
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jamais-, par moi et Dieu , quoi que l'on y mette , à moins qu'un maître de terres , de domaines et de vassaux , ne se lève , ne presse la nourriture avec ses deux pieds dans le sac et ne dise : « On en a mis assez. » — « Champion , » dit Riannon à Gwawl, fils de Glut, « lève-toi vite. » — « Volontiers , ') rèpondit-il. Il se leva et mit ses deux pieds dans le sac. Pwyll tourna le sac si bien que Gwawl en eut par-dessus la tète et , rapidement , il ferma le sac, le noua avec les courroies, et sonna du cor. Les gens de sa maison envahirent la cour, saisirent tous ceux qui étaient venus avec Gwawl et les jetèrent en prison. Pwyll rejeta les haillons, les jurosses chaussures et toute sa grossière défroque. Chacun de ses gens en entrant donnait un coup sur le sac en disant : « Qu'y a-t-il là-dedans? » — « Un blaireau , » répondaient les autres. Le jeu consistait à donner un coup sur le sac, soit avec le pied , soit avec une trique. Ainsi firent-ils le jeu du sac. Chacun en entrant demandait : « Quel jeu faitesvous-là? » — « Le jeu du blaireau dans le sac , » répondaient-ils. Et c'est ainsi que se fit pour la première fois le jeu du Blaireau dans le sac (1). « Sei-
(1) D'après le Linguae britannicae dictionar. duplex, de Davics, ce jeu consistait à essayer de fourrer son adversaire dans nn sac. C'est encore une expression proverbiale (v. Richards, Welsh diet., p. 251 : Chwareu broch ynghod). Dafydd ab Gwilyin, dans une satire contre Gruffydd Gryg, lui dit que lui, Davydd, s'il veut aller dans le Nord, sora partout choyé ; « si toi, » .ijoute-t-il, 0 tu viens dans le Sud, tu seras brorU ii'ngliod, blai-
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giR'ur, » dil riioiiiiiie du sac a Pwyll , « si tu voulais m'écouter, ce n'est pas un traitement qui soit digne de moi que d'être ainsi battu dans ce sac. » — « Seigneur , » dit aussi Eveidd Hen , « il dit vrai. Ce n'est pas un traitement digne de lui. » — « Eh bien, » répondit Pwyll. « je suivrai ton avis à ce sujet. » — « Voici ce que tu as à faire , » dit Riannon ; « tu es dans une situation qui te commande de satisfaire les solliciteurs et les musiciens. Laisse-le donner à chacun à ta place et prends des gages de lui qu'il n'y aura jamais ni réclamation , ni vengeance à son sujet. Il est assez puni. » — « J'y consens volontiers, » dit l'homme du sac. — « J'accepterai . » dit Pwyll . « si c'est l'avis d'Eveydd et de Riannon. » — « C'est notre avis, » répondirent-ils. — « J'accepte donc ; cherchez des cautions pour lui. » — « Nous le serons, nous, » répondit Eveydd , « jusqu'à ce que ses hommes soient libres et répondent pour lui. » Là-dessus, on le laissa sortir du sac et on délivra ses nobles. (( Demande maintenant des cautions à Gwawl, » dit Eveydd à Pwyll , « nous connaissons tous ceux qu'on peut accepter de lui. » Eveydd énuméra les cautions. « Maintenant, » dit Gwawl à Pwyll, « arrange toi-mèm(> le traite. » — « Je me contente , » répondit-il, « de cchii (pi'a proposé Riannon. » Cet arrangement fut conlirmc par les caiiiious. « En vérité, seigneur. » dit alors (Iwawl, « je suis
reau dan.s le s.u-, hratcli unyhndarn, ù bras s;iiis fnioo » (p. 174),
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moulu , et couvert de contusions. J'ai besoin de bains (1) : avec ta permission, je m'en irai et je laisserai des nobles ici à ma place pour répondre à chacun de ceux qui viendront vers toi en solliciteurs. » — « Je le permets volontiers , » répondit Pwyll. Gwawl retourna dans ses terres. On prépara la salle pour Pwyll , ses gens et ceux de la cour. Puis tous se mirent à table et chacun s'assit dans le même ordre qu'il y avait un an pour ce soir-là. Ils mangèrent et burent. Quand le moment fut venu , Pwyll et Riannon se rendirent à leur chambre. La nuit se passa dans les plaisirs et le contentement. Le lendemain, dans l-àjeu?iesse duiour, Riannon dit : « Seigneur, lève-toi. et commence à satisfaire les musiciens; ne refuse aujourd'hui à personne ce qu'il te demandera. » — « Je le ferai volontiers , » dit Pwyll , « et aujourd'hui et les jours suivants , tant que durera le banquet. »
Pwyll se leva et fît faire une publication invitant les solliciteurs et les artistes à se montrer et leur signifiant qu'on satisferait chacun d'eux suivant sa volonté et sa fantaisie. Ce qui fut fait. Le banquet
(1) A en juger par les Mabinogion^ les Gallois devaient faire grand usage de bains; c'est confirmé par plusieurs passages des Lois, un notamment. Il n'est pas dû d'indemnité pour un incendie causé par un feu û'enneint (bains), si l'établissement est distant de 7 brasses des autres maisons du hameau {Ancient Laws, I. p. 2.58). Le Brtit Tijsilio mentionne un établissement de bains chauds fondé à Cacr Vaddon (Bath) par Bleidyt (Mj/n. arch., p. 441, col. 1). C'était un reste probabieiuoiil des usages introduits par les Romains.
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se continua et, tant qu'il dura, personne n'éprouva de refus. Quand il fut terminé, Pwyll dit à Eveydd ; « Seigneur, avec ta permission , je partirai pour Dyvet demain. » — « Eh bien, » répondit Eveydd, « que Dieu aplanisse la voie devant toi. Fixe le terme et le moment où Riannon ira te rejoindre. » — « Par moi et Dieu , » répondit-il , « nous partirons tous les deux ensemble d'ici. » — « C'est bien ton désir, seigneur? » — « Oui, par moi et Dieu. » Ils se mirent en marche le lendemain pour Dyvet et se rendirent à la cour d'Arberth , où un festin avait été préparé pour eux. De tout le pays, de toutes les terres , accoururent autour d'eux les hommes et les femmes les plus nobles. Ptiannon né laissa personne sans lui faire un présent remarquable , soit collier, soit anneau, soit pierre précieuse. Ils gouvernèrent le pays d'une façon prospère cette année, puis une seconde. Mais la troisième, les hommes du pays commencèrent à concevoir de sombres pensées , en voyant sans héritier un homme qu'ils aimaient autant qu'ils faisaient leur seigneur et leur frère de lait : ils le prièrent de se rendre auprès d'eux. La réunion eut lieu à Presseleu (1), en Dyvet. « Seigneur, » lui dirent-ils, « nous ne savons si tu vivras aussi vieux que certains honnnes de ce pays , et nous craignous que tu n'aies pas
(1) Presseleu, aujourd'hui Presselly , désigne la plus haute chaîne de collines du comté de Pembroke. Il en est encore question dans Kulhvvch et Ohven.
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d'héritier de la femme avec laquelle tu vis. Prendsen donc une autre qui te donne un héritier. Tu ne vivras pas toujours; aussi, quand même tu voudrais rester ainsi, nous ne te le permettrions pas. » — « Il n'y a pas encore longtemps, » répondit Pwyll, « que nous sommes ensemble. Il peut arriver bien des choses. Remettez avec moi toute résolution d'ici à un an. Convenons de nous réunir aujourd'hui dans un an , et alors je suivrai votre avis. » On convint du délai.
Avant le terme fixé , un fils lui naquit , à Arberth même. La nuit de sa naissance , on envoya des femmes veiller la mère et l'enfant. Les femmes s'endormirent, ainsi que Riannon la mère. Ces femmes étaient au nombre de six. Elles veillèrent bien une partie de la nuit ; mais, dès avant minuit, elles s'endormirent et ne se réveillèrent qu'au point du jour. Aussitôt réveillées , leurs yeux se dirigèrent vers l'endroit où elles avaient placé l'enfant : il n'y avait plus trace de lui. « Hélas! » s'écria une d'elles , « l'enfant est perdu ! » — « Assurément , » dit une autre , « on trouvera que c'est une trop faible expiation pour nous de la perte de l'enfant que de nous brûler ou de nous tuer !» — « Y a-t-il au monde , » s'écria une autre , « un conseil à suivre en cette occasion y » — « Oui , » répondit une d'elles, « j'en sais un bon. » — » Lequel? » direntelles toutes. — « Il y a ici uni; chienne de chasse avec ses petits. Tuons quelques-uns des petits , frottons do leur sang le visage et les mains de
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Riamion, jetons les os devant elle et jurons que c'est elle qui a tué son fils. N'opposerons-nous pas notre serment à nous six à son affirmation à elle seule? » Elles s'arrêtèrent à ce projet.
Vers le jour, Riannon s'éveilla et dit : « Femmes, oil est mon filsy » — « Princesse, ne nous demande pas ton fils ; nous ne sommes que plaies et contusions, après notre lutte contre toi; jamais, en vérité , nous n'avons vu autant de force chez une femme ; il ne nous a servi de rien de lutter contre toi : tu as toi-même mis en pièces ton fils. Ne nous le réclame donc pas. » — « Malheureuses , » répondit-elle , « par le Seigneur Dieu qui voit tout , ne faites pas peser sur moi une fausse accusation. Dieu qui sait tout, sait que c'est faux. Si vous avez peur, j'en atteste Dieu, je vous protégerai. » — « Assurément, » s'écrièrent-elles, « nous ne nous exposerons pas nous-mêmes à mal pour personne au monde. » — « Malheureuses, mais vous n'aurez aucun mal en disant la vérité. » En dépit de tout ce qu'elle put leur dire de beau et d'attendrissant, elle n'obtint d'elles que la même réponse. A ce moment, Pwyll se leva, ainsi que sa troupe et toute sa maison. On ne put lui cacher le malheur. La nouvelle s'en répandit par le pays. Tous les nobles l'apprirent ; ils se réunirent et envoyèrent des messagers à Pwyll pour lui demander de se séparer de sa femme, après un meurtre aussi horrible. Pwyll leur fit cette réponse : « Vous ne m'avez demandé de me sé{)arer de ma femme que
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pour une seule raison, c'est qu'elle n'avait pas d'enfant. Or, je lui en connais un. Je ne me séparerai donc pas d'elle. Si elle a mal fait , qu'elle en fasse pénitence. » Riannon fit venir des docteurs et des sages, et il lui parut plus digne d'accepter une pénitence que d'entrer en discussion avec les femmes. Voici la pénitence qu'on lui imposa : elle resterait pendant sept ans de suite à la cour d'Arberth, s'asseoirait chaque jour à côté du montoir de pierre qui était à l'entrée , à l'extérieur, raconterait à tout venant qui lui paraîtrait l'ignorer toute l'aventure et proposerait . aux hôtes et aux étrangers , s'ils voulaient le lui permettre , de les porter sur son dos à la cour. Il arriva rarement que quelqu'un consentît à se laisser porter. Elle passa ainsi une partie de l'année.
En ce temps-là , il y avait comme seigneur à Gwent Is-coed (1) Teyrnon Twryv Vliant (2). C'était
(1) Gwent s'étendait depuis l'Usk jusqu'au pont de Gloucester [lolo mss. p. 86), et se divisait en trois cantrevs : Gwent is coed , ou « plus bas que la forêt; » Gwent uch coed, ou « plus haut que la forêt. » et canirev coch , ou « le rouge , » appelé aussi canlrev coch yn y Dena, ou « dans la foret de Dean » {Myv. arch., p. 737). Gwent comprenait donc le Monmouthshire actuel , une partie du Herefordshire et du Gloucestershire. Le nom de Gwent vient de Venta (Venia Silurum).
(2) Teirnon est un dérivé de Tiern , = vieux celtique Tigernos, « chef de famille, chef, n (Pour les dérivés armoricains, voy. Annales de Bretagne, 1887, t. II, p. 422. Cf. Rhys, Lectures on welsh Phonology, 2' édit., p. .'Î3.) Twryf signifie bruit ; vliant est pour bliant, nom d'une étoffe dont il est souvent question dans les Mabinogion, sorte de toile fine ou de batiste.
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le meilleur homme du monde. Il avait chez lui une jument qu'aucun cheval ou jument dans tout le royaume ne surpassait en beauté. Tous les ans, dans la nuit des calendes (1) de mai, elle mettait bas, mais personne n'avait jamais de nouvelles du poulain. Un soir, Teyrnon dit à sa femme : « Femme , nous sommes vraiment bien nonchalants : nous avons chaque année un poulain de notre jument et nous n'en conservons aucun ! » — « Que peut-on y faire? » répondit-elle. — « Que la vengeance de Dieu soit sur moi, si, cette nuit, qui est celle des calendes de mai, je ne sais quel genre de destruction m'enlève ainsi mes poulains. » Il fît rentrer la jument . se revêtit de son armure et commença sa garde.
Au commencement de la nuit . la jument mit bas un poulain grand et beau 'qui se dressa sur ses pieds immédiatement. Teyrnon se leva et se mit à considérer les belles proportions du cheval. Pendant qu'il était ainsi occupé, il entendit un grand bruit, et, aussitôt après, il vit une griffe pénétrer par la fenêtre dans la maison et saisir le cheval par la crinière. Teyrnon tira son épée et trancha le bras à partir de l'articulation du coude, si bien que cette partie et le poulain lui restèrent à l'intérieur. Là-dessus, tumulte et bruit
(1) Calan est un mot emprunté par tous les Bretons à l'époque de l'occupation romaine, et désigne le premier jour du mois (cf. le nom propre Kalan-hefirr, Cart, de Redon).
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se firent entendre. Il ouvrit la porte et s'élança dans la direction du Ijruit. Il n'en voyait pas l'auteur à cause de l'obscurité , mais il se précipita de son côté et se mit à sa poursuite. S'étant souvenu qu'il avait laissé la porte ouverte, il revint. A la porte même , il trouva un petit garçon emmaillotté et enveloppé dans un manteau de paile. Il le prit : l'enfant était fort pour l'âge qu'il paraissait. Il ferma la porte et se rendit à la chambre où était sa femme. « Dame, » dit-il, « dors-tu ? » — « Non, seigneur ; je dormais, mais je me suis réveillée quand tu es entré. » — « Voici pour toi un fils, » dit-il , « si tu veux en avoir un qui n'a jamais été à toi. » — « Seigneur, qu'est-ce que cette aventure? » — « Voici. M Et il lui raconta toute l'histoire. « Eh bien, seigneur, » dit-elle, « quelle sorte d'habit a-t-il ? » — « Un manteau de paile, » répondit-il. — « C'est un fils de gentilhomme. Nous trouverions en lui distraction et consolation, si tu voulais. Je ferais venir des femmes et je leur dirais que je suis enceinte. » — « Je suis de ton avis à ce sujet, » répondit Teynion. Ainsi firent-ils. Ils firent administrer à l'enfant le baptême alors en usage et on lui donna le nom de Gwri Wallt Euryn (1) (aux cheveux d'or) , parce que tout ce qu'il avait de cheveux sur la tête était aussi jaune que de l'or.
(1) Gwalli , « cheveux; » furpn, » d'or, w Vo3^ la note à Pryderi, p. (iO.
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On le nourrit à la cour jusqu'à ce qu'il eût un an. Au bout de l'année, il marchait d'un pas solide ; il était plus développé qu'un enfant de trois ans grand et gros. Au bout d'une seconde année d'éducation, il était aussi gros qu'un enfant de six ans. Avant la fin de la quatrième année, il cherchait à gagner les valets des chevaux pour qu'ils le laissassent les conduire à l'abreuvoir. « Seigneur , » dit alors la dame à Teyrnon , « où est le poulain que tu as sauvé la nuit où tu as trouvé l'enfant. » — « Je l'ai confié aux valets des chevaux , « répondit-il , « en leur recommandant de bien veiller sur lui. » — « Ne ferais-tu pas bien, seigneur, de le faire dompter et de le donner à l'enfant , puisque c'est la nuit même où tu l'as trouvé que le poulain est né et que tu l'as sauvé (1)? M — « Je n'irai pas là contre. Je t'autorise à le lui donner. » — « Dieu te le rende, je le lui donnerai donc. » On donna le cheval à l'enfant ; la dame se rendit auprès des valets d'écurie et des écuyers pour leur recommander de veiller sur le cheval et de faire qu'il fût bien dressé pour le moment où l'enfant irait chevaucher.
Au milieu de ces occupations, ils entendirent de surprenantes nouvelles au sujet de Riannon et de sa pénitence. Teyrnon, à cause de la trouvaille qu'il avait faite , prêta l'oreille à cette histoire et
(1) Ce passage est d'accord avec les lois. C'est à trois ans que le poulain devait être dompté et utilisé (Ancient laws, I, p. 262)
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s'en informa incessamment jusqu'à ce qu'il eût entendu souvent les nombreuses personnes qui fréquentaient la cour plaindre Riannon pour sa triste aventure et sa pénitence. Teyrnon y réfléchit. Il examina attentivement l'enfant et trouva qu'à la vue, il ressemblait à Pwyll, chef d'Annwn, comme il n'avait jamais vu fils ressembler à son père. L'aspect de Pwyll lui était bien connu, car il avait été son homme autrefois. Il fut pris ensuite d'une grande tristesse à la pensée du mal qu'il causait en retenant l'enfant lorsqu'il le savait fils d'un autre. Aussitôt qu'il trouva à entretenir sa femme en particulier, il lui remontra qu'ils ne faisaient pas bien de retenir l'enfant et de laisser ainsi peser tant de peine sur une dame comme Riannon, l'enfant étant le fils de Pwyll, chef d'Annwn. La femme de Teyrnon tomba d'accord avec lui pour envoyer l'enfant à Pwyll. « Nous en recueillerons, « dit-elle, « trois avantages : d'abord, remerciements et aumône pour avoir fait cesser la pénitence de Riannon ; des remerciements de la part de Pwyll pour avoir élevé l'enfant et le lui avoir rendu; en ^troisième lieu, si l'enfant est de noble nature, il sera notre fils nourricier et nous fera le plus de bien qu'il pourra. » Ils s'arrêtèrent à cette résolution.
Pas plus tard que le lendemain, Teyrnon s'équipa avec ses chevaliers, lui troisième, son fils quatrième, monté sur le cheval dont il lui avait fait présent. Ils se dirigèrent vers Arberth et ne tar-
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dèrent pas à y arriver. Ils aperçurent Riannon assise à côté du montoir de pierre. Lorsqu'ils arrivèrent à sa hauteur, elle leur dit : « Seigneur, n'allez pas plus loin ; je porterai chacun de vous jusqu'à la cour : c'est là ma pénitence pour avoir tué mon fils et l'avoir moi-même mis en pièces. » — « Dame, » répondit Teyrnon, « je ne crois pas qu'un seul de nous ici aille sur ton dos. » — « Aille qui voudra, » dit l'enfant, « pour moi, je n'irai pas. » — « Ni nous non plus, assurément, mon âme, » dit Teyrnon. Ils entrèrent à la cour, où on les reçut avec de grandes démonstrations de joie.
On commençait justement un banquet; Pwyll venait de faire son tour de Dyvet (1). Ils se rendirent à la salle et allèrent se laver. Pwyll fit bon accueil à Teyrnon. On s'assit : Teyrnon entre Pwyll et Riannon , ses deux compagnons à côté de Pwyll et l'enfant entre eux. Après qu'on eut fini de manger et que l'on commença à boire, ils se
(1) Cylchaw Dijvet. Le cylch était une sorte de voyage circulaire du roi ou chef avec ses principaux oflSciers à travers ses Etats. C'étaient les tenanciers qui en faisaient tous les frais. Les hommes libres contribuaient seulement aux frais du circuit annuel que faisait après Noël le Penteulu chef de famille, ou major domus. Les hommes d'Arvon et de Powys en étaient exempts (Voy. Ancient Laws, I, p. 16, 106, 359; II, 746; cf., sur ces usages. Ferdinand Walter, Das alte Wales, Bonn, 1859, p. 191, 199, 212, 213). Il y a une très curieuse pièce de vers du prince-barde de Powys, Owen Cyveiliog (1150-1197) sur le cylch de sa maison (Myv. arch., p. 192).
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mirent à causer. Teyrnon. lui. raconta toute l'aventure de la jument et de l'enfant, comment l'enfant avait passé pour le sien et celui de sa femme, comment ils l'avaient élevé. « Voici ton fils, princesse, » ajouta-t-il ; « ils ont bien tort ceux qui t'ont faussement accusée. Quand j'ai appris la douleur qui t'accablait, j'en ai éprouvé grande peine et compassion. Je ne crois pas qu'il y ait dans toute l'assistance quelqu'un qui ne reconnaisse l'enfant pour le fils de Pwyll. »
— « Personne n'en doute, » répondirent-ils tous.
— « Par moi et Dieu, mon esprit serait délivré de son souci {pryderi), si c'était vrai. » — « Princesse, » s'écria Pendaran Dyvet (1), « tu as bien nommé ton fils, Pryderi (2); cela lui va parfaitement : Pryderi,
(1) La famille ou tribu de Pendaran est donnée comme une des trois familles des Cymry ou Gallois ; la première est celle des Gwenhwysson, ou hommes de Gwent ; la seconde, celle des Gwyndydiaid , ou hommes de Gwynedd et Powys ; la troisième, celle de Pendaran Dyved , c'est-à-dire des hommes de Dyved , Gwyr (Gower) et Ceredigiawn (Cardigan) (Myv. arch., p. 402, col. 2). Une autre triade nous apprend que Pryderi garda les porcs de Pendaran Dyved, son père nourricier, à Glynn Cuch {Myv. arch., p. 317, 7).
(2) Pryderi, « souci » (Breton arm. prederi). Il devient le compagnon de Manawydan dans le Mabinogi de ce nom, et lui donne sa mère en mariage. Il est tué par Gwydion ab Don dans le Mah. de Math , fils de Mathonwy, sur les bords de la Cynvael, dans le Merionethshire, et enterré à Maen Tyvyawc. 'Le Livre Noir place sa tombe à Abergwenoli (Skene, Four ancient books, II, p. 29, 8). D'après les triades, c'est un des trois gwrdveichyat ou grands porchers de l'île ; il garde pour Pendaran les sept porcs que son père Pwyll a donnés à Pendaran (voy. la note à Pwyll). Le titre de porcher ne parait avoir eu rien de dégradant (cf. le nom.
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lil> de Pwyll, chef d'Annwn. » — « Voyez, » dit Riannon, « si son propre nom à lui ne lui irait pas mieux encore. » — « Quel nom a-t-il? » dit Pendaran Dyvet. — « Nous lui avons donné le nom de Gwri Wallt Euryn. » — « Pryderi sera son nom, » dit Pendaran. — « Rien de plus juste, » dit Pwyll, « que de lui donner le nom qu'a dit sa mère lorsqu'elle a eu à son sujet joyeuse nouvelle. » On s'arrêta à cette idée.
« Teyrnon , » dit' Pwyll , « Dieu te récompense pour avoir élevé cet enfant jusqu'à cette heure; il est juste aussi que lui-même, s'il est vraiment noble, te le rende. » — « Seigneur, » répondit-il, « pas une femme au monde n'aura plus de chagrin a])rés son fils que la femme qui l'a élevé n'en aura après lui. Il est juste qu'il ne nous oublie ni moi ni elle pour ce que nous avons fait pour lui. » — « Par moi et Dieu. » répondit Pwyll, « tant que je vivrai, je te maintiendrai, toi et tes biens, tant que je pourrai maintenir les miens à moi-même. Quand ce sera son tour, il aura encore plus de raisons que moi de te soutenir. Si c'est ton avis et
propre Win-mochia.t , Cart, de Redon, Annales de Bret., 1887, t. II, p. 430). Son nom est associé à celui de Manawydanpar Taliesin (Skene, Four ancient booiis, II, p. 155, v. 9; cf. ibid., p. 181, V. 10). Daydd ab Gwilyni appelle Dyvcd la terre de Pryderi (0 Fan hyd lirijderi dir, p. 170), ainsi que Llewis Glyn Cothi. Les loto manuscrits font aussi mention de Pryderi, p. 258. Gynddelw, poète de la seconde moitié du douzième siècle, compare Owain, fils de Madawc, roi de Powys, à Pryderi {Myv. ardu, p. 159, col. 2).
6'<? LES MABINOGION.
celui de ces gentilshommes, comme tu l'as nourri jusqu'à présent, nous le donnerons désormais à élever à Pendaran Dyvet. Vous serez compagnons, et pour lui tous les deux pères nourriciers (1). » — « C'est une bonne idée, » dit chacun.
On donna donc l'enfant à Pendaran Dyvet. Les nobles du pays partirent avec lui. Teyrnon Twryv Vliant et ses compagnons se mirent en route au milieu des témoignages d'affection et de joie. Il ne s'en alla pas sans qu'on lui eût'offert les joyaux les plus beaux, les chevaux les meilleurs et les chiens les plus recherchés, mais il ne voulut rien accepter. Ils restèrent ensuite dans leurs domaines. Pryderi, fils de Pwyll , chef d' Annwn , fut élevé avec soin , comme cela se devait, jusqu'à ce qu'il fut devenu le jeune homme le plus agréable, le plus beau et le plus accompli en toute prouesse qu'il y eût dans tout le royaume. Ils passèrent ainsi des années et des années, jusqu'au moment où le terme de l'existence arriva pour Pwyll, chef d'Annwn. Après sa mort,
(1) Nourrir ici indique une éducation complète. Comme chez les Irlandais (voy. O'Curry, On the manners and the custonis of the ancient Irish, II, p. 355 et suiv.), chez les Gallois l'habitude était d'envoyer l'enfant hors de la famille , au sens étroit de ce mot. L'éducation dans un autre clan devenait souvent l'origine d'une véritable alliance du nourri avec ceux qui avaient été élevés avec lui ; les Mabinogion le montrent en maint endroit. Quelque chose de semblable a existé sur le continent. On appelait, en vieux français, nourri celui qui avait passé sa jeunesse dans la maison d'un parent, ami ou patron (Paulin Paris, les Romans de la Table Ronde, IV, appendice).
PWYLL , PRINCE DE DYVET. 63
Pryderi gouverna les sept cantrevs de Dyvet d'une façon prospère, aimé de ses vassaux et de tous ceux qui l'entouraient. Ensuite, il ajouta à ses domaines les trois cantrevs d'Ystrat Tywi (1) et quatre cantrevs de Seisyllwc (2). Il fut occupé à ces conquêtes jusqu'au moment où il lui vint à l'esprit de se marier. Il choisit pour femme Kicva. fille de Gwynn Gohoyw (3), fils de Gloyw Wallt Lydan (4), fils de Casnar Wledic (5), de la race des princes de cette île. Ainsi se termine cette branche (6) desMabinogio)i.
(1) Ystrad Tywi on la vallée de la Tywi.
(2) Seisyllwc ou Cardigan. De même que Morganhwg tire son nom de Morgant, Seisyllwc doit tirer son nom de Seisyll , ou plus anciennement Sitsyllt. Il y a plusieurs personnages de ce nom ; le plus connu est Seisyll, roi do Nord-Galles, dont le fils Llywelyn joue un rôle important (voy. Brut y Tywysogion , à l'année 1020, Monum. hist. bril.). Une triade nous dit que Cynan Meiriadawc (Conan Meriadec) emmena en Llydaw des hommes de Seissyllwg et autres contrées {Myv. àrch., p. 402, 14).
(3) Gwynn, « blanc ; » gohoyw, « enjoué, animé. »
(4) Gloyw , « clair , transparent » : gwallt lydan « chevelure étendue. »
(5) Casnar est aussi un nom commun signifiant rage, fureur (v. Taliesin, ap. Skene, II, p. 123, 29). Gwledic dérivé de gwlat, « contrée, domaines, » ai"m. moy. glat, « biens, » a varié comme signification , mais a généralement le sens de roi , chef suprême. Llywelyn Vardd, qui vivait entre 1230-1280, fait descendre le célèbre prince Llywelyn ab lorwerth, de Lary, fils de Casnar {Myv. arch., p. 247, col. 1).
(G) Le même ternie est usité dans les romans français de la Table Ronde. Le mot gallois ceing signifie proprement une branche d'arbre. Un poète du quatorzième siècle, Davydd y Coet, appelle VElucidarius, eur-ddar, « chêne d'or ou précieux. » {Eurddar y Lucidarius Myv. arch., p. 328, col. 1.)
BRANWEN ''\ fille de Llyr
Voici la seconde branche du Mabinogi .
Bendigeit Vran (2) était roi couronné de toute
(1) Branwen. Il y a eu, disent les Triades, trois soufflets causés par la colère : celui que donna l'Irlandais Matholwch à Branwen, celui de Gwenhwyvach à Gwenhwyvar, femme d'Arthur, ce qui amena la bataille de Camlan; le soufflet de Golyddan Vardd, ou le barde, à Cadwaladyr le béni {Triades Mabin., p. 301, 1. 16; la triade 51, Myv. arch., p. 392, fait donner le deuxième soufflet à Medrawt par Arthur. Voy. la note à Arthur , dans le Mab. de Kulhwch et Olwen). Un poète de la fin du quatorzième siècle, Yr Justus Llwyd, fait une allusion aux noces de Branwen {Myv. arch., p. 367, col. 2). Dafydd ab Gwilym compare le teint d'une de ses maîtresses à celui de Bronwen, fille de Llyr. Lady Guest rapporte, d'après le Cambro-briton , II, p. 71, 1821, qu'on découvrit, en 1813, sur les bords de l'Alaw, en Anglesey, dans un endroit appelé Ynys Bronwen, ouTile de Bronwen, sous un tumulus, une urne funéraire contenant des cendres et des ossements.
(2) Bran le béni doit son surnom, d'après les Triades, à ce qu'il apporta le premier la foi chrétienne aux Kymry de Rome, où il
cette île , et portait la couronne suprême de Llun-
avait passé sept années comme otage avec son fils Caradawc (Caratacos), pris par les Romains à la suite de la trahison d'Aregwedd Voeddawg. Les deux autres inspirés et bénis sont : Lleirwg ab Coel ab Cyllin, surnommé Lleuver mawr, grande lumière , qui bâtit la première église à LIandaf , et Cadwaladr le béni , qui accorda un refuge sur ses terres et sa protection aux chrétiens fuj^ant les Saxons {lîyv. arch., p. 404, 35). Il est rangé aussi à côté de Prydain ab Aedd Mawr, et Dyfnwal Moelmut, parmi les trois fondateurs et législateurs du royaume de Bretagne (Ibid., p. 404, 36). Le Mabinogi de Branwen, plus bas , nous le montre ordonnant de lui couper la tête , et de la cacher dans la colline blanche, à Londres. Ce fut, disent les Triades, une des trois bonnes cachettes, avec les os de Gwerthevyr (cf. Nennius, Hist., 47; cf. Gaufrei de Monm., Hist., VI, 14) enfouis dans les principaux ports de l'île, et les dragons cachés par Lludd à Dinas Emreis (voy. le Mab. de Lludd et Llevelys). Ce fut une des trois mauvaises découvertes, quand on la découvrit. Ce fut Arthur qui la déterra, ne voulant devoir la défense de l'île qu'à sa valeur : il ne devait pas y avoir d'invasion tant qu'elle resterait cachée. Ce fut Gwrtheyrn qui, par amour pour la fille de Hengist, déterra les dragons et les os de Gwerthevyr {Triades mabinog., p. 300). Bran est la tige d'une des trois grandes familles de saints ; Cunedda et Brychan sont les deux autres (Rees, Welsh saints, p. 77, lolo mss. , p. 100, p. 8, p. 40). Un poème des lolo mss., p. 307, attribué à Rhys Goch , poète du quatorzième siècle, fait cacher la tète de Bran dans le bois de Pharaon, ou Dinas Emrys, près Beddgelert, Carnarvonshire, et non les dragons. Son nom revient souvent chez les poètes {Livre Noir, ap. Skene, Four anc. books, p. 55 : dans le dialogue de Gwyn ab Nudd et de Guitnev un des interlocuteurs dit qu'il a été là où Bran fut tué). Taliesin prétend qu'il a été avec Bran en Iwerddon, et qu'il a vu tuer Morddwyd Tyllon, (Skene, 154, 27); Llywarch ab Llywelyn, poète du douzième siècle, compare Grufifudd ab Cynan à Bran, fils de Llyr, (Myu. arch., p. 205, col. 1). Bran, corbeau, est un nom fort commun chez tous les Celtes (On trouve sept ou huit Bran et des noms qui en sont dérivés dans le Cartul. de Redon).
BRANWEN, FILLE DE LLYR. 67
deJn (Londres) (1), Il était fils de Llyr (2). Un après-midi , il se trouvait à Harddlecli (3) , en Ardudwy (4) , qui lui servait de cour , assis au sommet du rocher , au-dessus des flots de la mer , en compagnie de Manawyddan (5), fils de Liyr, son frère , de deux autres frères du côté de sa mère , Nissyen et Evnissyen, et, en outre, de beaucoup
(1) Voir le début dii Mab. de Lludd et Llevelys.
(2) Llyr Lledieith, ou au demi-langage, ou au langage incorrect, est un personnage dont il est fréquemment question. D'après les Triades {Mab., II, p. 30G, 9), c'est un des trois principaux prisonniers de l'île de Bretagne (voir Kulhwch et Olwen, note à Mabon, fils de Modron). Il aurait été emprisonné avec sa famille par Euroswydd et les Romains. Les lolo mss. lui font chasser les Romains du sud de l'île, les Gaels du nord du pays de Galles, les Armoricains de Cornouailles (p. 83). On distingue plusieurs Llyr :, Llyr Lledieith , Llyr Merini , et enfin Llyr, fils de Bloidyt , que Gaufrei de Monmouth a popularisé, surtout grâce à l'histoire de ses filles Gonorilla, Regan et Cordelia {Hist., II, 11 ; Brut Tysilio, Myv. arch., p. 440 et suiv.). L'histoire des enfants de Lir est une des trois histoires douloureuses chez les Irlandais (O'Curry, On the inanners, II, p. 325). Llyr, chez les Gaels comme chez les Bretons, signifie les flots, la mer. Etait-ce le Neptune celtique ? Le passage cité plus haut, du Livre Noir, tendrait à le confirmer : « Bran, fils de Y Werydd, à la gloire étendue. » Y Werydd signifie l'Océan, et semble s'appliquer plus spécialement au canal de Saint-Georges.
{3) Harddlech, aujourd'hui Harlech, sur la côte, dans le Merionethshire. Suivant lady Guest, Harlech porterait aussi le nom de Twr Bronwen, ou la tour de Bronwen.
(4) Ardudwy était un cymwd faisant partie du cantrev de Dinodic en Arvon {Myv. arch., p. 735). Silvan Evans, dans son English-Welsh Did., donne à l'article seaside, k Ardudwy, le sens de bord de la mer.
(5) Voy. le Mabinogi qui porte son nom.
58 LES MABINOGION.
de nobles de son entourage, comme il convenait à un roi. Ces deux frères étaient fils d'Eurosswydd (1), mais ils étaient de la même mère que lui : Penardim, fille de Beli, fils de Mynogan (2). L'un de ces jeunes gens était bon ; il mettait la paix au milieu de la famille quand on était le plus irrité : c'était Nissyen. L'autre mettait aux prises ses deux frères quand ils s'aimaient le plus. Pendant qu'ils étaient ainsi assis, ils aperçurent treize navires venant du sud d'Iwerddon (l'Irlande) (3) et se dirigeant de leur côté ; leur marche était facile , rapide ; le vent , soufflant en poupe , les rapprochait d'eux rapidement. « Je vois là-bas des navires , » s'écria le roi , « venant vite vers la terre ;
(1) Beaucoup d'écrivains gallois, lady Guest notamment, ont identifié ce personnage avec le général romain Oslorius; l'identification des deux noms est phonétiquement impossible. Voy. la note à Llyr.
(2) Beli le Grand, fils de Mynogan, aurait régné en Bretagne trente-neuf ou quarante ans. C'est le père de Lludd et de Caswallawn, dont on peut identifier le nom avec celui de Cassivellaunus. De la mort de Beli jusqu'à Llyr, dont le fils apporta la foi en Bretagne, il se serait écoulé cent vingt ans {lolo mss., p. 37, 38; BrutTysilio, Myv., p. 448, col. 1 ; Gaufrei de Monmouth, Hist., Ill, 20). Une triade lui attribue l'honneur d'avoir étouffé une conspiration contre la sûreté de l'île {Myv. arch., p. 401, 11). Taliesin le célèbre (Skene, Four ancient books of Wales, 204, 28); il lui attribue sept fils {ibiiL, 202, 9). Voy. le début du Mahinogi de Lludd et Llevelys.
(3) Iwerddon est aujourd'hui encore le nom gallois de l'Irlande. Il dérive de la même forme vieille celtique que le nom que les Irlandais eux-mêmes donnent à leur pays : nominatif Eriu, accus. Brinn.
BRANWEN, FILLE DE LLYR. 69
commandez aux hommes de la cour de se vêtir, et d'aller voir quelles sont leurs intentions. » Les hommes se vêtirent et descendirent au rivage, dans la direction des navires. Quand ils purent les voir de près, ils furent bien convaincus qu'ils n'en avaient jamais vu qui eussent l'air mieux équipés. De beaux étendards de paile flottaient au-dessus d'eux. Tout à coup un navire se détacha en avant des autres, et on vit se dresser au-dessus du pont un écu , le soc en haut , en signe de paix. Les hommes de Bran avancèrent de son côté, de façon à pouvoir converser.
Les étrangers jetèrent des canots à la mer , se rapprochèrent du rivage et saluèrent le roi. Il les entendait du haut du rocher où il était assis , au-dessus de leurs têtes. « Dieu vous donne bien , » dit-il, « soyez les bienvenus. A qui appartiennent ces navires et quel en est le chef? » — « Seigneur, » répondirent-ils, « Matholwch (1), roi d'Iwerddon est ici, et ces navires sont à lui. » — « Que désire-t-il ? Veut-il venir à terre ?» — « Comme il vient en solliciteur auprès de toi , il n'ira pas, s'il n'obtient l'objet de son voyage. » — « Quel est-il? » — « Il veut, seigneur, s'allier à toi : c'est pour demander Branwen, fille de Llyr, qu'il est venu. Si cela t'agrée, il établira entre l'île des Forts (2) et Iwerddon, un lien qui augmentera leur
(1) Voir la note à Branwen, et le Mabinogi de Math.
(2) Ynys y Kedyrn, « l'île des Forts. » Ce nom revient souvent
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puissance. » — « Eh bien , qu'il vienne à terre , et nous délibérerons à ce sujet. » Cette réponse fut portée à Matliolwch. « Volontiers, » dit-il. Et il se rendit à terre. On lui fit bon accueil , et il y eut cette nuit-là un grand rassemblement formé par ses troupes et celles de la cour. Dés le lendemain on tint conseil , et il fut décidé qu'on donnerait Branwen à Matliolwch. C'était une des trois premières dames de cette île (1) , et la plus belle jeune fille du monde. Il fut convenu que Matliolwch coucherait avec elle à Aberifraw. On se mit en marche , et toutes les troupes se dirigèrent vers Aberffraw (2), Matholwch et les siens par mer, Bendigeit Vran et ses gens par terre.
A leur arrivée à Aberffraw, le banquet commença.
dans les Mabinogion , et semble ailleurs d'un emploi assez rare. Suivant une triade {Myv. arch., p. 400, 1), l'île a porté trois noms : celui de Glas Merddin avant d'être habitée; celui de Y vel y7iys, « l'île de miel, » après, et enfin, le nom de Ynys Prydein, après sa conquête par Prydain ab Aedd mawr. D'après une autre triade {Myv. arch., p. 388, 1), on lui donna, après sa colonisation par Bryt (Brutus), le nom d'Ynys Bryt.
(t) Les Triades ne la nomment pas parmi les dames célèbres de l'île.
(2) Aberffraw, au sud de l'île d'Anglesey, à l'embouchure d'une petite rivière, comme l'indique le mot aber , « embouchure, » a été, au moins depuis le huitième siècle jusqu'à la chute de l'indépendance galloise , la résidence principale des rois de Gwynedd ou Nord-Galles. C'était le chef-lieu d'un cantrev du même nom. Mon, que les Anglais appellent Anglesey, avait une importance considérable surtout à cause de sa fertilité qui, au témoignage de Giraldus Cambrensis , l'avait fait surnommer la mère de la Cambrie.
BRANWEN, FILLE DE LLYR. 71
Ils s'assirent, le roi de l'ile des Forts et Manawydan d'un côté , Matholwch de l'autre , et Branwen avec eux. Ce n'est pas dans une maison qu'ils étaient, mais sous des pavillons : Bendigeit Vran n'aurait jamais pu tenir dans une maison. On se mit à boire , et on continua, en causant , jusqu'au moment où il fut plus agréable de dormir que de boire. Ils allèrent se coucher. Cette nuit-là Matholwch et Branwen couchèrent ensemble. Le lendemain, tous les gens de la cour se levèrent ; les officiers commencèrent à s'occuper du partage des chevaux, de concert avec les valets ; ils les distribuèrent de tous côtés jusqu'à la mer. Sur ces entrefaites, un jour, l'ennemi de la paix dont nous avons parlé plus haut , Evnissyen , tomba sur le logis des chevaux de Matholwch, et demanda à qui ils appartenaient. « Ce sont les chevaux de Matholwch, roi d'Iwerddon , M fut-il répondu. — « Que font-ils ici? » dit-il. — « Le roi d'Iwerddon est ici; il a couché avec ta sœur Branwen ; ces chevaux sont les siens. » — « Et c'est ainsi qu'ils en ont agi avec une jeune fille comme elle , avec ma sœur à moi ! la donner sans ma permission ! Ils ne pouvaient me faire plus grand affront. » Aussitôt il fond sous les chevaux, leur coupe les lèvres au ras des dents, les oreilles au ras de la tête , la queue au ras du dos ; s'il ne trouvait pas prise sur les sourcils, il les rasait jusqu'à l'os. Il défigura ainsi les chevaux, au point qu'il était impossible d'en rien faire. La nouvelle en vint à Matholwch; on lui rapporta que
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les chevaux étaient défigurés et gâtés à tel pointy qu'on n'en pouvait plus tirer aucun parti. « Oui ,, seigneur, » dit un de ses hommes, « on t'a insulté ; c'est bien ce qu'on voulait te faire. » — « En vérité, » répondit-il, « je trouve étrange, s'ils voulaient m'outrager, qu'ils m'aient donné une pareille jeune fdle, d'aussi haute condition, aussi aimée de sa nation. » — « Seiizneur, » dit un autre, « tu en vois la preuve; il ne te reste qu'une chose à faire , te rendre sur tes vaisseaux. »
A la suite de cet entretien, il se mit en devoir de partir sur ses navires. Bendigeit Vran, apprenant que Matholwch quittait la cour sans prendre congé, lui envoya demander pourquoi. Les messagers étaient Iddic, fils d'Anarawc (1), et Eveydd Hir. Ils arrivèrent jusqu'à lui, et lui demandèrent ce que signifiaient ses préparatifs , et pour quel motif il partait. « Assurément, » répondit-il, « si j'avais su, je ne serais pas venu ici. J'ai essuyé l'outrage le plus complet. Personne n'a eu à subir pire attaque que moi en ces lieux. Une chose , cependant , me sur-
(1) Il faut peut-être lire Anarawt, nom bien connu. Les lolo mss., p. 258, mentionnent un roi de Gwynedd ou Noi'd-Galles de ce nom. D'après une triade, c'est un des trois taleithiawc, « roi porte-diadème, » avec Cadell, roi de Dinevwr ou du Sud, et Mervin, roi de Mathraval ou Powys (My u. arch., p. 405, col. 2). Les Annales Cambriae mentionnent la dévastation de Cereticiaw^n et de Ystrattui (Ystrad Tywi) par Anarawt et les Saxons. Anarawt meurt en 915; d'après le Brut y Tywysogion, c'est un fils de Rodri ; il est qualifié de Rex Britonum {Monurn., Hisl. brit.y p. 846, 847).