BRAN WEN, FILLE DE LLYR
prend par dessus tout. « — « Laquelle , » direntils? — « Qu'on m'ait donné Branwen, une des trois premières dames de cette île , la fllle du roi de l'île des Forts, que j'aie couché avec elle, et qu'ensuite on vienne m'outrager. Je suis étonné qu'on ne l'ait pas fait avant de me la donner. » — « Assurément, seigneur, ce n'est point par la volonté de celui qui possède cette cour , ni d'aucun de son conseil qu'on t'a fait cet affront. Et, si tu te trouves outragé, Bendigeit Vran est encore plus sensible que toi à cet affront et à ce mauvais tour. » — « Je le crois, mais il ne peut pas faire que je n'aie reçu cet outrage. » Ils s'en retournèrent, là-dessus, auprès de Bendigeit Vran, et lui rapportèrent la réponse de Matholwch. « Il n'y a pas moyen, » dit-il, « de l'empêcher de partir avec des dispositions hostiles , quand même je ne le permettrais pas. » — « Eh bien, seigneur, envoie encore des messagers après lui. » — « C'est ce que je vais faire. Levez-vous, Manawyddan fils de Llyr, Eveidd Hir, Unie Glew Ysgwydd (1), allez après lui, et dites-lui qu'il aura un cheval en bon état pour chacun de ceux qu'on lui a gâtés. Je lui donnerai, en outre, en wynehwarth (2) [en compensation) des verges d'ar-
(1) Unic^ « seul, unique; » glew, « vaillant; » ysgwydd, « épaule. »
(2) Wyneb-werth, mot à mot prix du visage. Visage et honneur sont synonymes chez les Celtes (voy. Kulhwch et Olwen). La compensation s'appelait, en Irlande, log enech, « prix du visage; » l'enech ruice ou outrage était proprement la rougeur du visage causée par un acte attentatoire à l'honneur de la famille ;
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gent aussi épaisses et aussi longues que lui, un plat d'or aussi large que son visage. Faites-lui savoir quelle espèce d'homme lui a fait cela , que je n'y suis pour rien, que le coupable est un frère à moi, du côté de ma mère, et qu'il ne m'est guère possible de me défaire de lui ni de le tuer. Qu'il vienne me voir ; je ferai la paix aux conditions qu'il tracera lui-même. » Les messagers se mirent à la recherche de Mathoiwch, lui rapportèrent ce discours d'une façon amicale. Après les avoir entendus, il dit : « Hommes, nous allons tenir conseil. » Il alla tenir conseil, et ils réfléchirent que , s'ils rejetaient ces propositions, il en résulterait vraisemblablement pour eux plutôt de la honte encore qu'une réparation aussi importante. Il con-
enechgris, qui a un sens analogue, indique que le visage devient pâle ou blanc par suite d'une injure. La forme bretonne armoricaine de wynep-werlh est, au neuvième siècle, enep-uuert[h] (Cart, de Redon) ; mais ce mot avait chez nous un sens moins général : c'était le don offert par le mari à sa femme après la consommation du mariage, la compensation pour la virginité. Le mot actuel enebarz , « douaire , » est le représentant moderne d'enep-werth. Comme l'a fait remarquer lady Guest, le Mabinogi est ici à peu près d'accord avec les lois ; la compensation pour un outrage fait au roi d'Aberffravsr ou du Nord-Galles consistait en : cent vaches par cantrev , avec un taureau blanc aux oreilles rouges par cent vaches ; une verge d'or aussi longue que lui et aussi épaisse que son petit doigt ; un plat d'or aussi long que son visage et aussi épais que l'ongle d'un laboureur qui laboure depuis sept ans {Ancient Laws, I, p. 7). On a ici wyneb-warth ; il semble qu'il y ait là une tentative d'étymologie populaire : gwarlli, en effet, en gallois, signifie outrage.
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descendit à accepter, et ils se rendirent à la cour en amis.
On leur prépara pavillons et tentes en guise de salles , et ils se mirent à table. Ils s'assirent dans le même ordre qu'au commencement du banquet, et Matholwch commença à s'entretenir avec Bendigeit Vran. Celui-ci trouva que sa conversation languissait, qu'il était triste, à cause sans doute de l'affront, tandis qu'auparavant il était constamment joyeux. Il pensa que le prince était si triste parce qu'il trouvait la réparation trop faible pour le tort qu'on lui avait fait. « Homme, » lui dit-il, « tu n'es pas aussi bon causeur cette nuit que les nuits précédentes. Si la réparation ne te semble pas suffisante , j'y ajouterai à ton gré ; et , dès demain, on te payera tes chevaux. » — « Seigneur, » répondit-il, « Dieu te le rende. » — « Je parferai la réparation en te donnant un chaudron (1) dont voici la vertu : Si on te tue un homme aujourd'hui, tu n'auras qu'à le jeter dedans pour que le lendemain il soit aussi bien que jamais , sauf qu'il n'aura plus la parole. » Matholwch le remercia, et en conçut très grande joie. Le lendemain on remplaça ses chevaux par d'autres , tant qu'il y eut des chevaux domptés. On alla ensuite dans un autre kymmwt (2) , et on lui donna
(1) Voyez le Mabinogi de Kulhwch et Olwenn; voir plus haut la note à Pwyll Penii Annwvyn.
(2) Voy. la note au mot cantrev, p. 28.
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des poulains jusqu'à payement complet; ce qui fit que ce kymmwt porta, à partir de là, le nom de Tal-ebolyon (1).
La nuit suivante, ils s'assirent en compagnie. « Seigneur, » dit Matholwch à Bendigeit, « d'où t'est venu le chaudron que tu m'as donné? >> '__ « Il m'est venu, » répondit-il, « d'un homme qui a été dans ton pays, mais je ne sais si c'est là qu'il l'a trouvé. » — « Qui était-ce? » — « Llasar Llaesgyvnewit. Il est venu ici d'Iwerddon, avec Kymideu Kymeinvoll sa femme. Ils s'étaient échappés de la maison de fer, en Iwerddon, lorsqu'on l'avait chauffée à blanc sur eux. Je serais bien étonné si tu ne savais rien à ce sujet. » — « En effet, seigneur, et je vais te dire tout ce que je sais. Un jour que j'étais à la chasse en Iwerddon , sur le haut d'un tertre qui dominait un lac appelé Llynn y Peir (le lac du Chaudron), j'en vis sortir un grand homme aux cheveux roux, portant un chaudron sur le dos. Il était d'une taille démesurée, et avait l'air d'un malfaiteur. Sa femme était encore deux fois plus grande que lui. Ils se dirigèrent vers moi et me saluèrent. « Quel voyage
(1) L'auteur y voit le mot tal, « payement, » et ebolyon, « poulains » (Armor, ebeul). Chez un poète du douzième-treizième siècle, Davydd Benvras, on trouve la forme Tal y bolion {Myv,. arch., p. 222, col. 1). Talybolion ou Talebolion était un cymmwd du canlrev de Cernais en Mon (Anglesey), d'après Powell. La Myv. arch, range Cemais ou Cemmaes avec Talebolion parmi les Cymmwd du cantrev d'Aberffraw [Myv. arch., p. 735).
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est le vôtre? » leur dis-je. » — « Voici, seigneur, » répondit-il. « Cette femme sera enceinte dans un mois et quinze jours. Celui qui naîtra d'elle au bout d'un mois et demi sera un guerrier armé de toutes pièces. » — « Je me chargeai de pourvoir à leur entretien, et ils restèrent une année avec moi sans qu'on m'en fît des reproches. Mais, à partir de là, on me fît des difficultés à leur sujet. Avant la fin du quatrième mois, ils se firent eux-mêmes haïr en commettant sans retenue des excès dans le pays ; en gênant et en causant des ennuis aux hommes et aux femmes nobles. A la suite de cela, mes vassaux se rassemblèrent et vinrent me sommer de me séparer d'eux en me donnant à choisir entre ces gens et eux-mêmes. Je laissai au pays le soin de décider de leur sort. Ils ne s'en seraient pas allés certainement de bon gré, et ce n'était pas non plus en combattant qu'ils auraient été forcés de partir. Dans cet embarras, mes vassaux décidèrent de construire une maison tout en fer. Quand elle fut prête , ils firent venir tout ce qu'il y avait en Irlande de forgerons possédant tenailles et marteaux, et firent accumuler tout autour du charbon jusqu'au sommet de la maison. Ils passèrent en abondance nourriture et boisson à la femme , à l'homme et à ses enfants. Quand ils les surent ivres, ils commencèrent à mettre le feu au charbon autour de la maison et à faire jouer les soufflets jusqu'à ce que tout fut chauffé à blanc. Les étrangers tinrent conseil au milieu de la maison. L'homme, lui, y resta jusqu'à ce que la
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paroi de fer fut blanche. La chaleur devenant intolérable , il donna un coup d'épaule à la paroi , et sortit en la jetant dehors, suivi de sa femme. Personne autre qu'eux deux n'échappa. C'est alors , je suppose, qu'il traversa la mer et se rendit près de toi. » — « C'est alors, sans doute, qu'il vint ici et me donna le chaudron. » — « Comment les as-tu accueillis? » — « Je les ai distribués de tous côtés sur mes domaines. Ils se multiplient et s'élèvent en tout lieu ; partout où ils sont , ils se fortifient en hommes et en armes les meilleurs qu'on ait vus. »
Quand ils trouvèrent qu'il valait mieux dormir que de siéger plus longtemps , ils allèrent se coucher. Ils passèrent ainsi le temps du banquet dans la gaieté. Quand il fut terminé, Matholwch partit avec Branwen pour Iwerddon. Ils sortirent d'Aber Menei (1) avec leurs treize navires , et arrivèrent en Iwerddon, où on les accueillit avec de très grandes démonstrations de joie. Il ne venait pas un homme de marque ni une femme noble en Iwerddon faire visite à Branwen, qu'elle ne lui donnât un collier, une bague ou un bijou royal précieux, qui leur donnait un air princier quand ils sortaient. Elle passa ainsi l'année glorieusement, et réussit. complètement à acquérir gloire et amitié. Il arriva alors
(1) Aber menai, l'embouchure de la Menai, ou du déti-oit entre l'île d'Anglesey et' le continent. Aber Menai désigne la sortie sud du détroit.
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qu'elle devint enceinte. Au bout du temps requis, il lui naquit un fils. On lui donna le nom de Gwern, fils de Matholwch , et on l'envoya élever chez les hommes les meilleurs d'Iwerddon.
La seconde année, il se fit tout à coup grand bruit en Iwerddon, au sujet de l'outrage qu'avait essuyé Matholwch en Kymry (1) (Galles) , et du mauvais tour qu'on lui avait joué à propos de ses chevaux. Ses frères de lait et ses plus proches parents lui en firent ouvertement des reproches. Le tumulte devint tel en Iwerddon, qu'il ne put espérer de repos s'il ne tirait vengeance de l'outrage. Voici la vengeance qu'ils décidèrent ; il chasserait Branwen de sa chambre, l'enverrait cuire les aliments, et, tous les jours, le boucher, après avoir coupé la viande, irait à elle et lui donnerait un soufflet. Ce fut le châtiment qu'on imposa à Branwen. « Maintenant, seigneurs, » dirent ses hommes à Matholwch. « fais empêcher les navires,
(1) Kymry ou Kymru, et non Kymri, le pays de Galles. Le singulier est Kyrnro, qui suppose en vieux celtique Com-brox, pluriel Com-brogcs, « gens du même pays, compatriotes, » nom que se sont donné, vers le septième siècle, les Bretons en lutte avec les Saxons. Kymry a compris non seulement le pays de Galles actuel, mais encore le nord de l'Angleterre breton jusqu'à la Clyde ; le nom de Cumberland en vient. Cette extension du pays de Kymry a amené les auteurs des romans français de la Table Ronde à placer en Nord-Galles des villes du nord de l'Angleterre, Longtown, par exemple (Longuetown), qui est située à l'extrémité septentrionale du Cumberland (Paulin Paris, Les Romans de la Table Ronde, I, p. 280).
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les barques et les corwg (1) d'aller en Kymry ; tous ceux qui viendront de Kymry, emprisonne-les ; ne les laisse pas s'en retourner, de peur qu'on ne le sache. » Ils s'arrêtèrent à ce plan. Ils ne restèrent pas moins de trois années ainsi.
Pendant ce temps, Branwen éleva un étourneau sur le bord de son pétrin , lui apprit un langage , lui indiqua quelle espèce d'homme était son frère, et lui apporta une lettre exposant ses souffrances et le traitement injurieux qu'elle subissait (2). Elle attacha la lettre à la naissance des ailes de l'oiseau, et l'envoya vers Kymry. L'oiseau se rendit dans cette île. Il trouva Bendigeit Vran à Caer Seint (3) en Arvon (4), qui lui servait alors de cour de jus-
(1) Le co/'wc ou corwgl était un léger bateau en usage chez les pécheurs de Galles, d'Ecosse et d'Irlande. Il avait la forme ovale, était fait d'osier ou de baguettes entrelacées et recouvert de cuir, de peau de cheval ou de toile goudronnée. Assis au milieu, le pécheur pouvait ramer d'une main et manier ses filets de l'autre. Arrivé à terre, il emportait son corwc sur son dos. Ce canot était en usage sur les rivières surtout (Richards, Welsh Diet.). Le mot irlandais est curach.
(2) Dans le lai de Milun de Marie de France, Milun se sert d'un cygne pour le même ministère (éd. Warncke, p. 158).
(3) Ce nom désigne une ancienne forteresse romaine, près de la ville actuelle de Carnarvon. La rivière à l'embouchure de laquelle est située cette ville, porte le nom de SeAnt. Seint a été plus anciennement Segeint (Nennius ap. Pétrie, Mon. hist, brit., p. 54), qui représente exactement le Segontium de l'époque romaine.
(4) Arvon, ou le territoire en face ou auprès de Mon (Mon, Anglesey) ; le mot est composé comme Arvor, territoire près de la mer. Arvon formait une des trois subdivisions de Gw^ynedd ou
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tice. Il descendit sur son éfiaule et hérissa ses plumes jusqu'à ce qu'on aperçut la lettre et qu'on reconnut qu'on avait affaire à un oiseau élevé dans une maison. Bendigeit Vran prit la lettre et la lut. Sa douleur fut grande en apprenant les souffrances de Branwen, et il envoya sur-le-champ des messagers pour soulever l'Ile tout entière. Il appela à lui toutes les forces des cent quarante-quatre pays. Il se plaignit lui-même à eux des souffrances qu'on faisait subir à sa sœur, et tint conseil. On décida de faire une expédition en Iwerddon, et de laisser dans cette île sept hommes comme gouverneurs , et Cradawc (1) à leur tête; c'étaient sept chevaliers. On
Nord-Galles; les autres étaient Mon et Meiriom^dd (Merioneth). Arvon répond au Carnarvonshire actuel.
(I) Cradawc ou Ca,'adai.c = Caratàcos ; ce nom a été maladroitement changé, par les éditeurs, en Caractacus. On a confondu sans doute plusieurs personnages sous ce nom. Les chroniqueurs gallois n'ont pas manqué de l'identifier avec le Caratacus ou Caractacus de Tacite et de Dion Cassius , le fils de Cunobelinos le brave et généreux chef des Silures, livré aux Romains par la reine des Brigantes , Cartismandua (Tacite, Ann XII 33 ?- Dion Cassius, IX, 20, 21). Dans les Triades, c'est un dès trois monarques de l'île, choisis et établis par serment, avec Caswallawn ab Ludd ab Beli et Owen ab Macsen Wledig {Myv arch p. 402 17; ab ou ap a le sens de map, fils). D'après une autre triade {.-./d., p. 404, 3i), c'est pour diriger la défense contre les Romains qu'on lui donna la royauté. C'est aussi un des trois braves de l'île avec Cynvelyn (Cunobelinos) et Arthur (ibid p 403) • un des trois chefs de guerre avec Casvvallawn, fils de Beli et Gweirydd, fils de Cynvelyn {ibid., p. 403, 24). Il est livré aux Romains par Arcgwedd Voeddawg, fille d'Avarwy ab Lludd que les chroniqueurs ont identifiée avec Cartismandua (ibid., p. 403, 22).
82 LES MABINOGION.
les laissa en Edeirnon (1) , et c'est à cause de cela qu'on appela la ville Seith Marchawc {Sept Chevaliers). C'étaient : Cradawc, fils de Bran; Eveidd Hir ; Unie Glew Ysgwydd ; Iddic , flls d'Anarawc Walltgrwn (aux cheveux ronds); Ffodor, fils d'Ervyll ; Wlch Minascwrn ; Llashar (2) , flls de Llaesar Llaesgywydd, et Pendaran Dyvet qui restait avec eux comme jeune valet. Ces sept hommes restèrent comme administrateurs pour veiller sur l'île ; Cradawc était à leur tête.
Bendigeit Vran et tous les soldats que nous avons indiqués mirent à la voile pour Iwerddon. Les flots n'étaient pas considérables alors ; il marcha à travers des bas-fonds. Il n'y avait que deux rivières appelées Lli et Archan. Depuis, les flots ont étendu leur empire. Bendigeit s'avança, portant sur son
Une triade, qui est l'écho d'une tradition semblable à celle que nous a conservée notre Mabinogi, nous dit que c'est un des Cynweisiad ou premiers serviteurs (cf. Taliesin ap. Skene, 156, 9) de l'île ; les autres sont Cawrdaf, fils de Caradaw^c Vreichvras, et Ov^'ain ab Macsen Wledig ; on les appelait ainsi parce qu'il n'y avait pas en Bretagne un homme qui ne se levât à leur appel et qui ne fût prêt à les suivre {ibid., p. 404, 41). Caradawc est le héros d'un curieux récit des lolo mss., p. 185 et suiv. Il est roi d'Essyllwg, pays des Silures, et bat les Romains. Ceux-ci attribuant leur défaite à la constitution du pays qui est couvert de bois et de fourrés, il détruit les bois pour leur montrer qu'il ne doit le succès qu'à sa seule vaillance. Manawyddan ab Llyr bâtit, à l'intention des traîtres, une prison avec les os des Romains tués (voy. Kulhwch et Olwen, note à Caor Oeth et Anoeth.
(1) Edeirnion, hymmwd du Canlrev y Barwn en Powys {Myv. arch., p. 735).
(2) Voy. Manawyddan, fils de Llyr.
BRANWEN, FILLE DE LLYR. 83
dos tout ce qu'il y avait de musiciens (1), et se rendit à la terre d'Iwerddon.
Les porchers de Matholwcti , qui étaient sur le bord des eaux, retournèrent auprès de lui. « Seigneur, » dirent-ils, « porte-toi bien. » — « Dieu vous donne bien, » répondit-il, « apportez- vous des nouvelles? » — « Oui, seigneur, des nouvelles surprenantes. Nous avons aperçu un bois sur les eaux, à un endroit où auparavant nous n'en avons jamais vu trace. » — « Voilà une chose surprenante; c'est tout ce que vous avez vu ?» — « Nous avons vu encore, seigneur, une grande montagne à côté du bois , et cette montagne marchait ; sur la montagne un pic, et de chaque côté du pic un lac. Le bois, la montagne, tout était en marche. « — « Il n'y a personne ici à rien connaître à cela, si ce n'est Branwen ; interrogez-la. » Les messagers se rendirent auprès de Branwen. « Princesse, » dirent-ils, « qu'est-ce que tout cela, à ton avis ?» — « Ce sont, » répondit-elle, « les hommes de l'ile
(1) Ce passage singulier, si le texte n'est pas altéré, me semble éclairci par un poème de lorAverth Beli, poète de la seconde moitié du quatorzième siècle , à l'évéque de Bangor. Il se plaint à lui de ce qu'il néglige les poètes pour les musiciens. Il lui rapporte, pour prouver la supériorité des poètes sur les musiciens, que Maelgwn, se rendant à Caer Seion, emmena avec lui tout ce qu'il y avait de chanteurs et de musiciens (a oedd o gerdd arwest a.r gerddorion), et qu'il força tous les gens de sa suite à nager pour atteindre Caer Seion. Les harpistes, dit le poète, ne valaient plus rien après cette épreuve, tandis que les poètes composaient tout aussi bien {Myv. avch., p. 317, 318).
84 LES MABINOGION.
(les Forts qui traversent l'eau pour venir ici après avoir appris mes souffrances et mon déshonneur. »
« Qu'est-ce que ce bois qu'on a vu sur les flots ? »
(( Ce sont des vergues et des mâts de navire. »
a Oh ! » dirent-ils, « et la montagne que l'on
voyait à côté des navires? » — « C'est Bendigeit Vran, mon frère, marchant à gué. Il n'y avait pas de navire dans lequel il pût tenir. » — « Et le pic élevé, et les lacs des deux côtés du pic? » — « C'est lui jetant sur cette île des regards irrités ; les deux lacs des deux côtés du pic sont ses yeux de chaque côté de son nez. »
On rassembla aussitôt tous les guerriers d'Iwerddon, tous les grands chefs, et on tint conseil. « Seigneur, » dirent les nobles à Matholwch, « il n'y a d'autre plan de possible que de reculer par delà la Llinon (rivière d'Irlande), de mettre la Llinon entre toi et lui , et de rompre le pont. Il y a au fond de la rivière une pierre aimantée qui ne permet à aucun navire ni vaisseau de la traverser. » Ils se retirèrent de l'autre côté de la rivière, et rompirent le pont. Bendigeit vint à terre et se rendit avec la flotte sur le bord de la rivière. « Seigneur, » lui dirent ses nobles, « tu connais le privilège de cette rivière : personne ne peut la traverser, et il n'y a pas de pont dessus. Quel est ton avis pour un pont ?» — « Je n'en vois pas d'autre que celui-ci : Que celui qui est chef soit pont (1).
(1) Ce proverbe se trouve encore dans tous les recueils de proverbes gallois (A uo pen hid pont, Mi/u. arch., p. 839, col. 1).
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C'est moi qui serai le pont. » C'est alors, pour la première fois, que ce propos fut tenu, et aujourd'hui encore il sert de proverbe, Il se coucha par-dessus la rivière ; on jeta des claies sur lui. et les troupes traversèrent sur son corps. Au moment où il se relevait, les messagers de Matholwch vinrent le saluer et le complimenter de la part de leur maître, son parent par alliance, en l'assurant qu'il n'avait pas démérité de lui, en ce qui dépendait de sa volonté. « Matholwch, » ajoutèrent-ils, « donne le royaume d'Iwerddon à Gwern ton neveu, le fils de ta sœur ; il le lui offre en ta présence , en réparation du tort et des vexations qui ont été faites à Brannwen ; tu pourvoiras à l'entretien de Matholwch oîi tu voudras, ici ou dans l'île des Forts. » — « Si je ne puis moi-même, » répondit Bendigeit Vran, « m'emparer du royaume, il se peut que je délibère au sujet de vos propositions. Avant de m'avoir apporté d'autres propositions, ne cherchez pas à obtenir de moi une réponse. » — « La réponse la plus satisfaisante que nous recevrons pour toi , nous te l'apporterons. Attends donc notre message. » — « J'attendraj, mais revenez vite. »
Les messagers se rendirent auprès de Matholwch. « Seigneur, » lui dirent-ils, « prépare pour Bendigeit Vran une réponse qui soit plus satisfaisante. Il ne veut rien écouter de celle que nous lui avons apportée de ta part. » — « Hommes, » dit Matholwch, « quel est votre avis? » — « Seigneur, » répondirent-ils, « nous n'en voyons qu'un. Jamais il n'a
86 LES MABINOaiON.
pu tenir dans une maison. Eh bien ! fais une maison assez grande pour le recevoir lui et les hommes de l'ile des Forts d'un côté, toi et ton armée de l'autre. Donne-lui ton royaume pour qu'il en dispose à son gré, et fais-lui hommage. En retour de l'honneur qu'on lui aura fait en bâtissant une maison capable de le contenir, ce qu'il n'a jamais eu, il fera la paix avec toi. » Les messagers retournèrent avec ce message auprès de Bendigeit Vran. Il se décida à accepter. Tout cela se fit par le conseil de Branwen, qui voulait éviter la ruine à un pays qui lui appartenait à elle aussi. On se mit à exécuter les conditions du traité ; on bâtit une maison haute et vaste. Mais les Gwyddyl (les Irlandais) (1) imaginèrent un stratagème : ils établirent des supports des deux côtés de chaque centième colonne de la maison. Ils installèrent un sac de peau sur chaque saillie, et un homme armé dans chaque sac.
Evnyssyen entra avant la troupe de l'île des
'Forts, et jeta de tous côtés, dans la maison, des
regards furieux et méchants. Il aperçut les sacs de
peau le long des piliers. « Qu'y a-t-il dans ce sac-ci, »
(1) Gwyddyl, singulier Gwyddel, est 1© nom que les Gallois donnent aux gens de race gaélique (Irlandais, Ecossais des hautes terres et habitants de l'île de Man). C'est le nom national de ces peuples, vieil irlandais Goidel, irl. moderne Goidlieal, qui se prononce à peu près comme Gael. On voit que ce nom n'a rien à faire avec celui de prétendus Galls qui auraient envahi la Gaule avant les non moins fabuleux Kymry.
BRANWEN, FILLE DE LLYR. 87
dit-il à un Gwycldel ?» — « De la farine, mon àme, » répondit-il. Il le tàta jusqu'à ce qu'il trouva la tête, et il la serra jusqu'à ce qu'il sentit ses doigts se rencontrer dans la moelle à travers les os, et il le laissa. Il mit la main sur un autre , et demanda : <c Qu'y a-t-il dans celui-ci? » — « De la farine, « répondirent les Gwyddyl. Il se livra au même jeu avec chacun d'eux, jusqu'à ce qu'il ne resta plus vivant des deux cents hommes qu'un seul. Il alla à ce dernier , et demanda : « Qu'y a-t-il ici ? » — « De la farine. » répondirent les Gwyddyl. Il le tàta jusqu'à ce qu'il eût trouvé la tête , et la lui serra comme aux autres. Il sentit une armure sur la tête de ce dernier, et ne le lâcha pas avant de l'avoir tué. Alors il chanta cet englyn (1) :
(, Il y a dans ce sac farine particulière, des combattants souples, descendus au combat : combat tout préparé avant les combattants. »
A ce moment les troupes entrèrent dans la maison. Les hommes de l'Ile d'Iwerddon allèrent d'un c(M.é et ceux de l'ile des Forts de l'autre. Aussitôt qu'ils furent assis, l'union entre eux se fit. La
(1) Englyn, épigramme, stance, un des trois principaux mètres gallois (V. Dosparth Edeyrn Davod aur, LXVI, LXVII). La Myv. arch., p. 331, col. 2, nous donne une version de deux Englyn, au lieu dun, tirés eux aussi des Mabinogion, d'une autre source par conséquent. Le premier ne semble pas se rapporter directement à ce passage : « J'ai entendu une grue jeter des cris dans le marais, loin dos maisons; celui qu'on n'écoute pas peut se taire (?) ».
38 LES MABINOGION.
royauté fut offerte au fils de Matholwch. La paix conclue , Bendigeit Vran fit venir l'enfant ; l'enfant se rendit ensuite auprès de Manawyddan. Tous ceux qui le voyaient le prenaient en affection. Il était avec Manawyddan quand Nyssyen, fils d'Eurosswydd, l'appela auprès de lui. L'enfant alla vers lui d'un air aimable. « Pourquoi, » s'écria Evnyssyen, « mon neveu, le fils de ma sœur, n(- vient-il pas à moi? Ne serait-il pas roi d'Irlande, que je serais heureux d'échanger des caresses avec lui. » — « Volontiers, » dit Bendigeit Vran, « qu'il aille. » L'enfant alla à lui tout joyeux. « J'en atteste Dieu, » se dit Evnyssyen , « la famille ne s'attend guère au meurtre que je vais commettre en ce moment. » 11 se leva, saisit l'enfant par les pieds, et , avant que personne de la famille ne put l'arrêter, il lança l'enfant la tète la première dans le feu ardent.
Branwen , en voyant son fils au milieu des flammes, voulut, de l'endroit où elle était assise entre ses deux frères, s'élancer dans le feu; mais Bendigeit Vran la saisit d'une main et prit son écu de l'autre. Chacun aussitôt de s'attaquer par toute la maison ; cette troupe dans la môme maison produit le plus grand tumulte qu'on eût vu ; chacun saisit ses armes. Morddwyt Tyllyon (1) s'écrie
(1) Morddwijd, cuisse; armoricain, morzed ou morzad ; lyllion parait être un dérivé de Iwll, trou. Taliesin fait allusion à ce personnage : « J'ai été avec Bran en Iwerddon , j'ai vu tuer Morddwyt Tyllon (Skene, Four ancient boohs, II, p. 275).