Télémaque^WyreXlX
redites. Outre le Grand et le Petit Carême de Massillon , on distingue encore parmi ses discours les sermons sur le petit nombre des élus , sur la mort , et celui sur la mort du juste et du pécheur.
Le père La Rue (1643-1725), de Tordre des jésuites, n'est pas indigne d'être cité k côté des grands orateurs de cette époque , longo sed pro'ximus intervallo. Il a de la force, de l'étude et du pathétique , et il a réussi plusieurs fois dans l'oraison funèbre. Avant Massillon , Cheminais (1652-1689) avait joui d'une grande célébrité. Ses sermons, pleins d'onction et d'élégance, lui avaient fait donner par ses contemporains le surnom de Racine de la chaire. La faiblesse de sa santé entrava Fessor de son talent, bientôt arrêté par une mort prématurée.
Parmi les prédicateurs protestants, on distingue le ministre Claude, qui fut souvent aux prises avec Bossuet , et Saurin , dont les sermons sont remarquables par l'austérité du langage et l'énergie des pensées. La chaire protestante s'interdit le pathétique , qui donne tant de puissance à l'éloquence des prédicateurs catholiques.
Ctnatrlème époqne. — Éloquence Judiciaire, académique
et politique.
(I715-17S9. — tS'Wècle.)
Dans la quatrième époque, si l'éloquence religieuse s'affaiblit avec les croyances, l'éloquence judiciaire s'épure et se fortifie , l'éloquence académique, mieux appliquée, prend un nouvel essor, et enfin l'éloquence politique, née de l'affranchissement des esprits, éclate k son tour avec une puissance formidable.
Éloquence religieuse. *— Il faut nous borner ici ï une simple énumération , car les successeurs de
Bossuet, de Boardaloue et de Massillon n'ont guère obtenu qu'une célébrité viagère : admirés de leur temps , on connaît encore leurs noms et on ne les Ut plus. Le père Neuville imita Massillon comme Campistron a imité Racine. Disciple docile et de bonne volonté , mais sans génie , il a pris la forme du maitre sans reproduire ses grandes qualités. L'abbé Poulle , né en 1711 , mort en 1781 , doué d'une imagination brillante, a mis plus de pompe que de sensibilité et de profondeur dans ses discours, qu'il débitait admirablement. Il composait sans écrire, et sa prodigieuse mémoire lui tenait lieu de manuscrit. Au lit de mort, les instances de Delille le déterminèrent à dicter ses sermons, dont l'impression fut l'écueil. L'abbé deBoismont a aussi laissé une grande réputation que la lecture de ses sermons ne justifie pas complètement -, il a cependant de la véhémence et de Téclat, mais peu de goût et point de méthode. L'abbé Maurt, qai fut aussi un prédicateur célèbre et éloquent * , a conservé dans son Traité de Véloquence de la chaire un admirable exorde du missionnaire BRiDAmE, le seul orateur de cette époque dont la parole fût vraiment évangélique.
ÉIoqneBce judiciaire. — L'éloquence judiciaire brilla d'un vif éclat au dix -huitième siècle. Le mauvais goût qui dominait dans les plaidoyers des époques précédentes disparut complètement : on sut enfin mettre de Fanalogie entre les sujets qu'on traitait et te ton du discours ; Temphase et le pé* dantisme traditionnel furent bannis. Le barreau s'honore des noms de Cochin , de Lenormand , de
1. Le Panégyrique de saintVincent dePatU^ par l'abbé Maury, est encore estimé. On louait devant ce prélat le mérite de c« diseoars : « j^ea sais content, dit \e cardinal , mars il ne Tant pas vmux que mon Pané^rique de saM Augusiin, »
Gebbier S de Dupaty, de Linguet. Le parquet cite avec orgueil Daguesseau, orateur du genre tempéré, écrivain élégant, excellent moraliste. «Daguesseau , dit M. Dupin , fut le plus poli , le plus lettré des magistrats. Rien n'égale Tbarmonie et la perfection de son style : c'est le Massillon du barreau. » Il ne faut oublier ni La Ghalotais, ni Malesherbes. Les jurisconsultes trouvèrent des rivaux dans des hommes éminents, mêlés accidentellement aux débats judiciaires. Voltaire fut éloquent dans la défense de Calas et de Sirven. Les mémoires que Beaumarchais publia pour sa défense personnelle ont voué ses adversaires au ridicule et se font lire encore ( quoique le fond du débat ait peu d'importance) par la piquante vivacité de la discussion , l'amertume et la gaieté incisive des plaisanteries. Gilbert n'est pas aussi méchant qu'il le voudrait lorsqu'il dit :
Ce fameux Beaumarchais qui trois fois, avec gloire. Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire.
La gloire est réelle, et les mémoires sont de véritables comédies dont riait la France entière , k l'exception du conseiller Goezman et du parlement Maupeou. Le comte de Lally-Tollendal a rappelé le pathétique des orateurs anciens dans les mé-
1 . Gerbier a été considéré par ses contemporains comme un modèle de perrection oratoire. « Vainement, dirait-on, remarque M. Dupin, qu'il n'a rien écrit ou qu'il écrivait médiocrement; il fut orateur sublime d'action , le premier de tous dans ce qui constituait son genre de talent- Que demander de plus à sa mémoire? Si Ton considère d'ailleurs que l'immense réputation de Gerfoitr s'est formée dans un des plus beaux siècles de notre Uttérature, qu'il a été entendu par ce qu*il y avait de plus éclairé en France, qu'il était l'aigle du barreau à une époque où le barreau abondait en hommes supérieurs, on reconnaîtra que, s'il a obtenu sur esx une palme qu'aucun de ses émules n'a prétendu lui disputer, c'est sans doute parce qu'elle lui était justement acquise. » Disc, déjà cité.
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moires qu'il publia pour obtenir la réhabilitation de son père injustement condamné. J. J. Rousseau a fait un chef-d'œuvre de dialectique passionnée et d'éloquence incisive en défendant son ÊmQe contre le mandement du vertueux archevêque de Paris, Christophe de Beaumont.
Éloquence académique. —Pendant le dix-huitième siècle y l'habitude de consacrer par un éloge posthume la mémoire des savants qui faisaient partie de l'Académie des sciences a constitué un genre d'éloquence intermédiaire qui tient à l'oraison funèbre et k l'histoire, moins pompeuse que les panégyriques de la chaire chrétienne, moins impassible que l'histoire. FoNTENELLE, qui remplit pendant près de quarante ans les fonctions de secrétaire perpétuel a l'Académie, a donné les premiers modèles de ce genre tempéré, auquel d'Alembert et Gondorget ont conservé sa sévérité plus fidèlement que les agréments qu'il recevait de la finesse et de l'exquise urbanité de Fontenelle. Les concours ouverts par l'Académie française et les discours de réception des membres nouvellement admis, ainsi que les réponses qui leur sont faites, ont créé Téloquence académique proprement dite. Au dix-septième siècle, l'Académie proposait pour sujet du prix d'éloquence fondé par Balzac , ou quelque lieu commun de morale, ou l'éloge d'une des vertus du roi. On sortit enfin de ce cercle de déclamations et de flatteries pour honorer la mémoire des hommes éminents par leurs vertus ou par leur génie. Ce fut en 1758 que l'Académie ouvrit cette voie nouvelle à l'élo-
Juence. Thomas et La Harpe , prédestinés tous eux par de brillants succès universitaires à l'éloquence académique, entrèrent l'un après l'autre dans cette lice et composèrent tous deux des éloges remarquables. On lit encore la plupart de ceux qui
donnèrent à Thomas tant de palmes académiques. 11 y a de la force et de Télévation dans les idées de ce rhéteur homme de bien -, mais son style , souvent emphatique , est monotone. V Éloge de Marc-' Auréle y où ces défauts sont moins sensibles , passe pour le chef-d'œuvre de ce genre au dix-huitième siècle. V Essai sur les Éloges , qui devait servir d'introduction aux discours de Thomas , est un travail de critique oratoire fort estimé. VÊloge de Descartes n'est pas non plus une œuvre vulgaire. La Harpe écrivit avec plus de naturel et une remarquable élégance les Éloges de Racine et de Catinat. L'académie de Marseille , marchant sur les traces de l'Académie française , mit aux prises La Harpe et Ghamfort dans l'éloge de La Fontaine. On sait que cette fois La Harpe fut vaincu. Le père Guénard, jésuite, a composé dans ce genre un discours sur V Esprit philosophique, qui est un chef-d'œuvre. Ce judicieux et habile écrivain abien mérité de la science en louant la méthode et le génie de Descartes, méconnu par lés philosophes du dix-huitième siècle. Garât, marchant sur les traces de Thomas, a réussi dans VÉloge de Suger. Le discours de Buffon sur le Style appartient k l'éloquence académique, et sa Réponse à La Condamine peut passer pour le modèle de ces éloges entre-vifs qui inquiètent souvent la justice de celui qui les donne et la modestie de ceux qui doivent les entendre. L'éloquence académique, dont on a tant médit, a mis de nos jours en lumière des écrivains éminents, et l'ensemble des discours qu'elle a produits n'est pas une des moindres richesses de notre littérature,
tloqnence politique. — L'éloquence politique , qui commence à poindre dans quelques pages de YEsprit des Lois de Montesquieu et dans les discours de J. J. Rousseau sur V Influence des Lettres
3t4 LirrÉKATOftc frakgaise.
et sor VlmégaUté des eanditions , trouve enfin une tribone par la eonyocation des états généraux en 1789. Parmi les orateurs que rassemblée constituante révéla k la France, on dîsUngne Mibabeàu, Tabbé Maurt et Cazalès, qui parurent tous trois k la bauteur du rôle que leur donnaient les circon^ stances et leur propre situation. Le tribun , le prêtre et le gentilhomme sont très-bien représentés par ces trois orateurs, entre lesquels Mirabeau domine de toute la supériorité du génie sur le talent, n faot ajouter k ces noms illustres celui de Barnaye , qui osa combattre une fois le terrible Mirabeau. C'est dans le tableau même des séances de rassemblée constituante qu'il faut aller chercher l'éloquence de ces orateurs, qui tiraient de la lutte et de la contradiction la meilleure partie de leur puissance. Leurs discours, considérés isolément, perdent beaucoup de leur valeur. Par l'effet local , ils ont égalé , surpassé quelquefois les orateurs de l'antiquité ; mais ils n'ont pas eu Tart de fixer par le style toute la passion qui les animait. Cette différence entre la puissance oratoire et Timportance littéraire est plus sensible encore dans les principaux orateurs des assemblées qui ont suivi. Toutefois, il faut faire une exception en faveur de Yergniavd, dont le langage est toujouif pur, quelle que soit l'ardeur de la passion qui l'anime.
Historiens, moralistes, écrivains divers.
Si la France ne possède pas encore une histoire qui réunisse tous les suffrages* , ce n'est pas faute de matériaux précieux ni d'lial)iles écrivains. La liste des travaux Iiistoriques compris dans notre littéra* ture formerait k elle seule un ouvrage considérable. On peut en prendre une idée dans les in-folios de la bibliothèque historique du père Leiong. Nous nous contenterons , en suivant l'ordre des temps , de désigner les noms les plus illustres et les ouvrages les plus remarquables.
Nous laissons de côté les historiens et les chroniqueurs qui ont écrit en latin, depuis Grégoire de Tours jusqu'au continuateur de Guillaume de Nangis, sans contester d'ailleurs l'importance de ces sources de notre histoire.
Un des premiers monuments de notre langue, et la première chronique écrite en français , est le récit de la conquête de Constantinople par Geoffroy DE Villehardouin , uu des héros de l'entreprise. Cette chronique héroïque, écrite avec une noble simplicité, inaugure dignement la série des travaux historiques qui honorent la France. Ce tableau est une espèce d'épopée primitive où les faits et les caractères sont mis en relief avec grandeur et naïveté. Yillehardouin est, sans art et sans effort, historien^ orateur et poète *, nous n'avons pas d'autre Iliade que sa Chronique. Cet écrivain , homme d'État et guerrier, ouvre le treizième siècle que termine le peintre de Louis IX , le sire de Joinvillb, Champe*
1. Ne nous plaignons pas trop. L^HistoIre de M. Henri Martin» qui se réimprime et qui va toujonrs s^améliorant, parait d«roir être une œuvre durable. Elle est déjà un monument de grand 'saToir, de talent et de patriotisme.
nois comïne son devaDcier, moins héroïque et aussi attachant, plein de celle bonhomie malicieuse et enjouée naturelle aux bons esprits de sa province. YillebardouiQ et Joinville font une assez belle part au treizième siècle. La rédaction des Grandes Chroniques de Saint-Denis, continuée pendant le siècle suivant, remonte aussi à cette époque.
Le quatorzième siècle a eu son historien dans le plus célèbre des chroniqueurs , Jean Froissart , né Il Valenciennes en 1337, conteur ingénieux et indifférent, peintre inimitable. « Les peintures de la vie féodale, dit M. Villemaîn ^ tracées par Froissart présentent tous les contrastes de rudesse et de courtoisie chevaleresque , de barbarie et d'humanité. Une infinie variété naît de sa naïve exactitude. Son âme vive et mobile, enjouée plutôt que forte, est un miroir fidèle où se reflète tout le moyen âge.... Le roi Jean , prisonnier dans la tente du prince de Galles, offre une peinture admirable.... Dans certains récits de batailles , la bataille de Crécy, par exemple, Froissart est véritablement homérique. On ne saurait décrire avec plus de force le choc de ces deux masses d'hommes d'armes qui se heurtent.... Grands événements, anecdotes familières, notions diverses. Anglais, Flamands, Français, tout se mêle et se succède sans confusion, et jamais les couleurs de l'historien ne sont semblables, quoiqu'il soit toujours naïf, naturel, abandonné. » Ces éloges, donnés par un juge dont l'opinion fait autorité, ne sont pas exagérés. La Chronique de Froissart est un monument unique dans notre littérature , et les étrangers n'ont rien qu'on puisse opposer k ce tableau si vivant et si vrai d'une grande époque. Christine de Pisan, née en 1363, auteur d'une Histoire de Charles le Sage, femme savante , est bien éloignée du naturel et de la vivacité pittoresque de Froissart 5 mais si elle est gourmée et pé-
dante dans sa prose, ses vers ont souvent de la délicatesse et de la grâce.
Au quinzième siècle , nous rencontrons Enguer- RANix DE MoNSTRELET , coutinuatcur de Froissart , chroniqueur exact , compilateur de documents officiels précieux pour l'érudition , sans mouvement ni couleur. L'historien de Charles VI, Juvénal des Ursins , est un esprit judicieux , témoin probe et sincère qu'on écoute avec plaisir et profit. Georges Chastelain , historien des ducs de Bourgogne , ne doit pas être oublié. L'écrivain éminent du quinzième siècle , c'est Philippe de Comines , qu'on a flatté en l'appelant le Tacite d'un autre Tibère, mais qui n'en est pas moins un historien politique , fin, sensé et profond , bien supérieur par le style k tous ses contemporains.
Le seizième siècle paye son tribut k l'histoire par Y Histoire du Chevalier Bayard, récit naïf et attachant d'un serviteur fidèle ^ par les Mémoires de MoNTLUc, que Henri IV appelait la Bible des soldats; les Mémoires de Brantôme ., chronique suspecte et souvent scandaleuse -, et L'Étoile, dont le journal renferme de précieux détails. Parmi les historiens, on distingue Régnier de La Planche , qui a écrit avec talent l'histoire de François II; La Place, qui traite l'époque suivante ; La Poplinière , qui n'est pas sans mérite ; Théodore de Bèze, auteur d'une histoire ecclésiastique; Mathieu, historien des guerres civiles , dont le style a de l'énergie ; D'Au- BiGNÉ, qui a jeté dans son Histoire universelle quelques pages admirables; Etienne Pasquier, écrivain judicieux et piquant, dont les Recherches $ur la France sont un trésor d'érudition. De Thou occuperait le premier rang dans cette nomenclature par l'importance et le mérite de son histoire , s'il ne l'avait pas écrite en latin.
Au dix-septième siècle, Sully fait rédiger ses