LiT. II, fable 20. — 2. Liv. III, fable
Le Nil a tu sur ses rivages Le noir habitant des déserts Insulter par ses cris sauvages L'astre éclatant de Tunivers :
Cris impuissants, fureurs bizarres!
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Lefbamg de Pompignan.
Je ne sais si je m'abuse; mais il me semble que, sous cette forme, la pensée prend son essor et chante comme un oiseau mélodieux. M. Victor Hugo, ce mélodiste si savant et si sonore, en redoublant les rimes féminines des deux tercets transformés en quatrains , ce qui donne plus d'envergure k la strophe, a fait plus, je n'ose dire mieux; car le rhythme du dizain me parait un type achevé de force , de noblesse et d'harmonie.
Des vers blancs et des vers métriques français.
— Ce qui précède montre clairement combien les vers blancs ou dépouillés de la rime sont contraires aux principes sur lesquels repose la versification française. Les essais de ce genre tentés par Voltaire, sans doule par égard pour les adversaires de la poésie , si nombreux parmi ses contemporains , n'ont abouti qu'k produire de la prose ahgnée; ils ont prouvé que, dans notre langue, la césure et l'égalité du nombre des syllabes ne suffisent pas k caractériser le rhythme poétique.
Les vers métriques , qu'on a aussi essayés à différentes époques, ne sont pas moins insuffisants pour produire un rbythme harmonieux. Tous ceux qui ont essayé de les naturaliser , depuis Baîf et Jodelle jusqu'k Turgot, se sont mépris sur la quantité réelle des syllabes \ et , lors même qu'ils l'auraient connue, jamais, avec une langue peu vibrante , où le
rapport des longues aux brèves est si peu marqué, leur nombre si inégal, leur place si régulière, jamais ils ne seraient arrivés à produire une harmonie analogue à celle des vers grecs et latins. D'où il faut conclure , avec Voltaire , que
La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux. Enfants demi-formés des Welches et des Goths.
La conclusion est juste, mais la rime pourrait être plus riche et la sentence plus polie.
En quoi la poésie diffère de la Yersiflcation.
En essayant de montrer quelle est l'essence de la poésie et quels sont les procédés de la versification, soit métrique, soit syllabique, nous avons déjk fait voir que la poésie et la versification sont bien éloignées de se confondre. Horace a depuis bien longtemps averti de leur méprise ceux qui, pour faire régulièrement des vers, oseraient, ^ ce seul titre, prendre le nom de poètes-, il met à cet honneur deux conditions qui manquent souvent : d'abord le mens divinior, Tétincelle sacrée, ou, comme dit Boileau , « l'influence secrète du ciel, » et, de plus, le privilège de pouvoir dire naturellement de grandes choses, atque os magna sonaturum. En France, le nom de versificateur, opposé k celui de poète, marque la même distinction -, et si l'homme qui fait des vers sans être poète les fait mal, on a en réserve le nom de rimeur pour le punir de sa témérité et de sa faiblesse. La poésie est un don supérieur de Fàme, accordé k un bien petit nombre d'élus-, la versification n'est qu'un ensemble de procédés mécaniques qu'un médiocre efiort d'attention et Thabitude peuvent mettre à la portée des esprits les plus vulgaires. Toutefois, cette malheureuse facilité de composer des vers médiocres ne doit pas faire tort k l'art même des vers. Au dix-huitième siècle,
l'abus des vers avait fait de quelques bons esprits des partisans exclusifs de la prose *, on disait alors des vers qu'on était forcé d'admirer qu'ils étaient beaux comme de la prose : Bufifon et Montesquieu n'ont pas échappé k ce travers dont il faut se garder. Ce qui reste vrai en dépit des épigrammes et des sophismes, c'est que le génie poétique est la plus noble des puissances de la pensée humaine, et que la poésie n'a pas d'expression plus digne de la représenter que les beaux vers. Nous reconnaissons et nous avons dit que la poésie n'est pas bornée au langage des vers, puisqu'elle éclate çà et là dans la prose d'un Bossuel et d'un Chateaubriand, et qu'elle a d'autres instruments que la parole, puisque les grands peintres, les grands architectes, les grands musiciens, peuvent recevoir a bon droit le nom de poètes-, mais avouons aussi que l'admiraliou et la reconnaissance des hommes ne se sont pas méprises en donnant de préférence ce beau nom aux chantres inspirés qui, pour exprimer de nobles idées , ont choisi , mesuré et cadencé les mots de manière à en former, dans chaque idiome, ce qu'on appelle le langage des dieux.
De la langue poétique.
Une langue est un système de signes qui expri* ment la pensée humaine par certaines modifications de la voix. La nature et l'art entrent en commun dans la formation des langues. La part de la nature, c'est l'expression du sentiment et de la pensée par l'émission du son et le rapport de certaines idées avec certaines inflexions de la voix; le reste est artificiel, et, pour la formation d'un grand nombre de mots, le choix des sons articulés a été arbitr^dre ou accidentel. Mais tous ces mots, quoique également signes d'idées, n'ont pas même qualité pour entrer dans la poésie. La langue pbétique se forme
doDC par exclusion et par choix ; elle se compose de mots choisis dans le fonds commun, et propres k exprimer les idées qui sont du ressort de la poésie.
On ne doit indiquer ici que les caractères généraux de la langue poétique, et tes principes d'après lesquels elle se forme et s'alimente.
Il faut remarquer, avant tout, que toutes les langues ne sont pas égales sous le rapport poétique. II y a une différence inhérente h leurs procédés de formation et à la qualité même des sons qu'elles emploient. Les langues synthétiques* sont k cet égard plus favorisées que les langues analytiques, et les idiomes naturellement harmonieux l'emportent sur ceux dont le timbre est moins sonore. Voltaire a fort bien exprimé cette double cause de supériorité dans le passage suivant : a On sait qu'il est impossible de faire passer dans aucune langue moderne la valeur des expressions grecques; elles peignent d'un trait ce qui exige trop de paroles chez tous les autres peuples. Un seul terme y suffit pour représenter ou une montagne toute couverte d'arbres chargés de feuilles, ou un dieu qui lance au loin ses traits , ou les sommets des rochers frappés souvent de la foudre. Non-seulement cette langue avait l'avantage de remplir d'un mot l'imagination, mais chaque terme, comme on sait, avait une mélodie marquée ^, et charmait l'oreille pendant qu'il éta-
1. A propremeot parler, toutes les langues sont analytiques, puisque {^expression, si complexe qu^elle soit, est toujours une décomposition, par rapport à la pensée dont elle produit les différents termes; mais comme les idiomes modernes ont porté l'analyse plus loin que les langues anciennes , on dit que celles-ci sont synthétiques , et les autres, anal^i tiques.