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Cours de Belles-Lettres, professé à Técole polytechnique

90 BHÉTORIQUE.

Ces trois opérations sont distinctes, et cependant elles dépendent étroitement l'une de l'autre. En effet, si l'esprit a réuni avec soin et choisi avec discernement tous les éléments qui doivent entrer dans le corps de l'ouvrage; s'il a déterminé, par un examen approfondi , leur importance relative et leurs rapports de génération , ces éléments s'uniront en vertu de leurs affinités réelles et trouveront leur enchaînement naturel; et de plus, par une conséquence rigoureuse, Tintelligence, maîtresse des matériaux de l'œuvre qu'elle a méditée, assurée de l'ordre dans lequel ils doivent se disposer , les produira au dehors avec une expression puissante qui reflétera ses clartés intérieures et l'animera de sa chaleur. Ainsi , l'ordre dépend de l'invention , et la forme est l'image de l'un et de l'autre.

Les rhéteurs anciens ajoutent a cette division deux parties qui ne manquent pas d'importance : la mémoire , qui est la sauvegarde de l'élocution , et r^ction, qui la complète. L'usage de l'improvisation et le besoin d'agir immédiatement sur les esprits, dans nos assemblées délibérantes, contribueront sans doute k rendre k ces deux parties de l'art oratoire leur place dans l'enseigi^ement de la rhétorique.

Invention.

UInvention oratoire consiste k trouver , dans un sujet donné, les moyens d'atteindre au but qu'on se propose. Dans le genre judiciaire et dans le genre délibéralif, le but est de persuader, pour faire passer dans l'esprit de celui qui doit prendre une décision ou porter un jugement la conviction qui anime l'orateur. Dans le genre démonstratif, l'intention dominante est de plaire et d'émouvoir.

En général , l'orateur a besoin , pour réussir, de convaincre, déplaire et d'émouvoir : il convaincra en prouvant ce qu'il avance ^ il plaira en s'attirant l'estime et la sympathie de son auditoire^ il émouvra en s'adressant à la passion. Il devra donc satisfaire et intéresser la raison, Tâme et le cœur : la raison, par la force de ses arguments ; Tâme, par la beauté du caractère ; le cœur , par la vivacité des passions. De là trois parties distinctes de l'Invention : 1^ la preuve, qui comprend les lieux communs et les ar» guments ; 2® les moèurs ; 3° les passions.

L'invention doit découvrir toutes les ressources d'un sujet, et elle ne peut y arriver que par une étude approfondie. On demandait k Newton comment il était parvenu h découvrir la loi de l'attraction ; il répondit : En y pensant. Les grands orateurs feraient la même réponse si on leur demandait le secret de leurs chefs-d'œuvre. La méditation assidue est une si grande puissance , que Buffon l'a prise pour le génie lui-même , lorsqu'il a dit : <c Le génie est une longue patience. » Horace et Boileau ont mis au même prix le succès dans l'art d'écrire * .

] . Scribendi recte sapere est et principium et foos. Horacb.

ATant donc que d'écrire apprenez à penser. Boileau.

92 RBÉTORIOUE.

La rhétorique ne donne ni la force ni le courage de penser avec maturité : elle indique quelques méthodes destinées k rendre plus faciles les opérations de l'esprit, elle signale les qualités propres à captiver la bienveillance, elle énumère les passions qu'il faut émouvoir: mais elle ne peut suppléer ni la raison, ni la vertu ni la sensibilité \ elle n'a pas de recettes qui tiennent lieu de ces avantages. Aucun art ne peut donner dispense de talent et de travail.

Pour que l'orateur reconnaisse toutes les ressources de son sujet, il ne suffit pas qu'il ait étudié la matière qu'il doit traiter, Cicéron et Quintilien veulent que l'orateur, ne soit étranger a aucune espèce de connaissance. Des connaissances variées donnent k l'esprit plus de force et d'étendue -, elles fournissent des comparaisons imprévues et des arguments qui, pour être tirés de matières étrangères, n'en ont pas moins de puissance. Ce qu'Horace demande au poète n'est pas moins utile a l'orateur ' . Fénelon a montré, dans le passage suivant, les avantages de cette riche culture de l'intelligenoe : (( Il n'est pas temps de se préparer trois mois avant que de faire un discours public : ces préparations particulières, quelque pénibles qu'elles soient, sont nécessairement très-imparfaites, et un habile homme en remarque bientôt le faible*, il faut avoir passé plusieurs années à faire un fonds abondant. Après celte préparation générale, les préparations particulières coûtent peu, au lieu que,

] . Qui dididt patrie qald debeat et qaid amlcis,

Qoo sit amore pareiu et frater amandus et hospea ,

Qaod fit cooscriptf , qaod jadicis olficlum , quœ

Partes Inbellum miuidaci)}, Ule profecto...etc. {DeArt.poet., V.» llt-S.)

'• Celui qui sait ce qu'il doit à sa patrie et à ses amis, comment il faut aimer un père, un frère, un hôte ; quel est le devoir d'un sénateur et d'un juge, le rôle d'un général chargé d'une guerre, celuilà, certes, etc. »

quand on ne s'applique qu'à des actions détachées, on est réduit k payer de phrases et d'antithèses^ on ne traite que des lieux communs 5 on ne dit rien que de vague -, on coud des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour les autres , on ne montre point les vrais principes des choses ; on se borne k des raisons superficielles, et souvent fausses; on n*est pas capable de montrer l'étendue des vérités, parce que toutes les vérités générales ont un enchaînement nécessaire, et quil les faut connaître presque toutes pour en traiter solidement une en particulier. »

De la preiiYe.

Le premier devoir de l'orateur est de prouver ce qu'il veut faire adopter à ses juges. La preuve est cette partie de l'éloquence qui s'adresse k la raison ; elle doit faire voir, par une suite de propositions rigoureusement enchaînées, le point de départ étant accepté, que le discours conduit au but par une voie légitime. La preuve n'est pas l'éloquence même, mais elle en est la base. « La dialectique , dit Marmontel , est , si j'ose le dire, le squelette de l'élofnence, et c'est avec ce mécanisme, ces articulations, ces leviers, ces ressorts, qu'il faut d'abord qu'an esprit jeune et vigoureux se familiarise. » Le but de la preuve est de faire paraître l'évidence : lorsqu'elle y parvient , elle est irrésistible \ car Thomme est ainsi fait, que la lumière de la vérité le contraint, lors même qu'elle ne l'entraîne pas. Il n'y a rien de plus invincible qu'un fait ou une conséquence légitime. On peut être hostile k la vertu , insensible k la passion ; on n'est aveugle k la vérité ^ue lorsqu'on ferme les yeux. L'orateur retranché dans la preuve est toujours maître du terrain, tandis que les mœurs et les passions peuvent lui faire dé-

faut. Ainsi, quoique la raison ne caractérise pas l'éloquence , elle en est le nerf et la substance.

Il est donc inoportant de bien connaître la nature de la preuve et les sources d'où on peut la tirer.

On prouve de trois manières : par témoignage , par déduction, par induction : la déduction rigoureuse produit l'évidence -, le témoignage engendre la croyance-, l'induction peut porter la vraisemblance au point de déterminer le jugement.

La preuve tend à affirmer ou a infirmer ; elle veut ou démontrer ou réfuter, et pour arriver au but elle emploie V argumentation.

Les preuves doivent être tirées des entrailles mêmes du sujet, et ce n'est que par une étude approfondie de la cause qu'il doit traiter, que l'orateur peut trouver les moyens d'opérer la conviction. Mais comme les preuves peuvent se rapporter a un certain nombre de classes distinctes, les rhéteurs, soit pour montrer leur sagacité , soit pour diriger et rendre plus facile le travail de l'orateur, ont énuméré , sous le titre de lieux communs, les sources où la dialectique peut puiser ses arguments.

Des lieux communs ^ — <( S'il est une matière usée et rebattue ^, » c'est celle des lieux communs, qu'on peut en outre accuser de stérilité, quoiqu'elle ait occupé sérieusement Aristote et Cicéron , qu'on a suivis depuis dans la plupart des traités de rhétorique.

Les lieux communs sont des répertoires où doi*

1 . «( Ramus blâme Aristote de n^ayoir traité des lieux qu'après avoir donné les règles des arguments. L'auteur de VArt de penser répond avec raison que, comme on prétend , par ces chefs généraux auxquels se rapportent toutes les preuves , enseigner à trouver des syllogismes et des arguments, il est nécessaire de savoir auparavant ce que c^est qu^argument et syllogisme, » M. Ls ChEXiC, Rhétorique (p,2h),

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