Des principales figures de pensée et de mots
De la littératare en général.
Le domaine des lettres embrasse toute l'étendue de la pensée humaine. La littérature exprime par le langage, sous des formes diverses, les créations, les conceptions , les connaissances et les passions de l'âme. Toutefois la littérature proprement dite se distingue de la science et de l'érudition pure , dont elle reproduit seulement les résultats généraux. On peut dire qu'elle touche k tous les points de leur surface sans en embrasser les détails ni en atteindre les profondeurs.
Les produits de l'intelligence se divisent d'abord en deux grandes familles essentiellement distinctes par la forme extérieure de l'expression -, en effet, le langage se déploie librement sans être assujetti à une forme rigoureuse , ou bien il est soumis a certaines règles qui portent sur le nombre ou sur la valeur des syllabes, et qui amènent le retour périodique, soit de certains accents, soit de certaines consonoances. Dans le premier cas, il s'appelle Prose; dans le second, il prend le nom de Vers.
L'emploi de la prose ou des vers n'est pas arbi- .traire. Les œuvres dans lesquelles l'imagination et la passion dominent appellent naturellement la versification *, celles qui sont plus particulièrement le produit du savoir et du raisonnement revêtent plus volontiers la forme de la prose. Cependant cette division n'est pas rigoureuse, et d'illustres exemples prouvent que la prose peut exprimer avec suc- ^s les créations de Timaginatien , et que les vers ^'appliquent heureusement aux sévères conceptions ^e la raison.
I« LUtérature. a 1
Les vers sont rexpression habituelle de la poésie^ mais la poésie subsiste indépendammeDl de la versification, de même que la forme du vers ne suffit pas pour donner le caractère poétique aux pensées d'un ordre différent. Nous dirons plus tard quel est le caractère propre de la poésie, et ce qui la distingue des autres manifestations de Tintelligence.
Les genres littéraires sont établis sur des rapports et des différences, soit de forme, soit de fond. Chaque classe ou genre se compose d'ouvrages de nature identique ou analogue, et elle est séparée des autres par quelque trait spécial. L'étendue de chaque genre est limitée par les dissemblances qui servent k constituer d'autres classes, et sa compréhension se compose de toutes les analogies qui rattachent un certain nombre d'ouvrages à une même famille. Au reste , les genres litléraîfes se touchent tous par quelques points qui attestent leur commune origine ^ c'est surtout de cette grande famille qu'on peut dire avec le poète :
Faciès non omnibuç une, Nec diverse tamen, quaiem decet esse sororum *. *Ovide.
Il faut bien se igarder de conclure, de cette communauté d'origine et des points de contact qui rapprochent les genres littéraires, que cette division soit arbitraire et qu'on puisse s'en jouer impunément : n'oublions pas qu'elle s'est établie parmi les Grecs, si heureusement doués et si bien inspirés par la nature. Nous pouvons donc répéter après André Chénier :
La nature dicta vingt genres opposés D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés : r^ul genre, s'échappent de ses bornes prescrites, lï'aurait osé d'un autre envahir les Umites.
Gomme toute littérature a pour principe le génie
1. «Elles n'ont pas même Tîsage, mais elles dififèrent en su ressemblant comme il conTient à des sœurs. »
qui crée, et pour règle le goût qui juge, il cou- Yient avant tout de présenter l'analyse le ces deux facultés.
i« géiîe.
Il est plus facile de sentir le génie que de le définir : cette supériorité de l'intelligence, ce je ne sais quoi de plus divin dans Tesprit, mens divinior, nous frappe, nous saisit, nous enlève; les œuvres du génie sont marquées d'une empreinte qui leur est propre et qui inspire Tadmiration : Deus; ecce deusl On reconnaît involontairement sa présence; mais comment déterminer sa nature? en quoi consiste ce don supérieur? est-ce une faculté distincte, ou seulement une plus grande puissance de facultés communes à tous les hommes ou d'une seule de ces facultés?
Si le génie était une faculté distincte, particulièrl^ à certains esprits, et dont le germe n'existât point] dans les autres, nous ne pourrions ni le compreny dre ni le sentir. On n'agit sur les hommes que par similitude. Le génie n'est donc un privilège que par la qualité et non par Tessence. Sans cela, le génie n'aurait d'appréciateur et de juge que tui-méme.
Le génie n'est donc que la plus grande puissance d une ou de plusieurs qualités essentielles à l'esprit humain. Si on passe en revue les hommes auxquels le consentement unanime des peuples accorde ce rare privilège, dans les arts, dans les sciences, dans la philosophie et dans les lettres, on verra que tous ont été inventeurs. L'invcaition est donc, par-dessus tout, le signe caractéristique du génie. Ce nom ne se donne qu'k la puissance qui crée ou qui féconde avec originalité.
a L'homme de génie, dit Marmontel, a une façoa de voir^ de sentir, de penser, qui lui est propre. Si c'est un plan qu'il aeonçs, l'ordennaBce en est surw
prenante et ne ressemble k rien de ce qu'on a fait avant lui. S'il dessine des caractères, leur singularité frappante, leur étonnante nouveauté, la force avec laquelle il en exprime tous les traits , la rapidité et la hardiesse dont il en trace les contours, l'ensemble et Taccord qui se rencontrent dans ses conceptions soudaines, font dire qu'il a créé des hommes; et s'il les groupe, leurs contrastes, leurs rapports , leur action , leur réaction mutuelle , sont encore par leur vérité rare une sorte de création.
(( Dans les détails , il semble dérober à la nature des secrets qu'elle n'a révélés qu'à lui : il pénètre plus avant dans notre cœur que nous n'y pénétrions nous-mêmes avant qu'il nous eût éclairés ; il nous fait découvrir en nous et hors de nous comme de nouveaux phénomènes.
(c S'il veut agir sur la pensée et subjuguer l'entendement, il donne k ses raisons un poids, une force d'impulsion k laquelle rien ne résiste. S'il veut agir sur l'âme, il l'ébranlé, il l'agite en tous sens avec tant de vigueur et de violence, il la tourmente si impérieusement, soit du frein, soit de l'aiguillon, qu'il vient k bout de la dompter. S'il peint les passions, il donne k leurs ressorts une force qui nous étonne, k leurs mouvements des retours dont le naturel nous confond ; dans le moment où nous croyons leur force et leur véhémence épuisées , son souffle y ajoute des degrés de chaleur dont le cœur humain est surpris d'être susceptible : c'est la colère, la vengeance, l'ambition, l'amour, la douleur, exaltés k un plus haut point, mais jamais au delk ; tout est vrai dans cette peinture, quoique tout y soit surprenant.
« S'il décrit les objets sensibles , il y fait renaarquer des traits frappants qui jusqu'k lui nous avaient échappé , des accidfents et des rapports sur lesquels Bûs regards ont glissé mille fois.
« S'il creuse le premier dans une mine , il en ëpuise les grandes veines, et il ne laisse que des filons. S'il se saisit d'un sujet connu, il le pénètre si profondément, que ce champ, que l'on croyait usé, devient une terre féconde. S'il s'enfonce dans les possibles, il y découvre des combinaisons k la fois si nouvelles et si vraisemblables, qu'à la surprise qu'elles causent se mêle en secret le plaisir de penser qu'on a vu ce qu'il peint, ou du moins qu'on a pu l'imaginer sans peine. »
Ces considérations d'un homme de talent sur la nature du génie nous conduisent à conclure que le génie n'est point une faculté spéciale de Tintelligence, mais un degré supérieur d'étendue, de pénétration et de force unies k une plus grande énergie de production .
Dn goût.
Le goût est le sentiment vif et délicat des beautés comme des défauts, soit de l'art, soit de la nature. C'est une faculté complexe dont les éléments sont empruntés k la sensibilité, à l'imagination et au jugement. L'imagination fournit le type d'après lequel le jugement prononce, et l'émotion agréable ou pénible procède ^u jugement. Les plaisirs et les répugnances du goût intellectuel ont donc leur principe dans un idéal satisfait ou blessé, dans. la perception du beau ou de ce qui lui est contraire.
Du beau. — La beauté, dans l'ordre physique, intellectuel ou moral , ne se confond ni avec l'utilité ni avec la sensation ^une forme belle, une belle pensée, une belle action, ne nous touchent pas par ce qu'elles peuvent avoir d'Utile, et le plaisir qu!elles procurent est le résultat et non le principe de la beauté.
Si l'on essaye de remonter k la cause de l'émotion produite en nous par les objets dans lesquels
6 INTKODUCTION.
nous reconnaissons le caractère de la beauté, on trouvera qu'ils réveillent dans Tàme, k des degrés divers, l'idée d'une force supérieure, ou d'une intelligence élevée, ou d'une exquise sensibilité, et que la beauté suprême se compose de ces trois éléments; de sorte qu'on peut en dire ce que Voltaire a dit de Dieu même :
La puissance, Taraour, avec rintelligence, Unis et divisés, composent son essence.
La beauté extérieure n'apparaît qu'à la condition d'exprimer ou de signifier la puissance, l'intelligence et l'amour. Elle nous charme par les idées qu'elle réveille. Ajoutons que l'âme humaine en est le juge et la mesure. C'est parce que l'âme se sent belle lorscm'elle jouit de la plénitude et du bon emploi deJes facultés, qu'elle attribue le caractère de beauté aux faits extérieurs qui représentent la même puissance.
Les trois éléments qui complètent l'idée du beau se combinent, a des degrés différents, dans les objets qui nous offrent le caractère de la beauté.
Cette manière de considérer le beau, dans la nature et dans les arts, explique la diversité des jugements en matière de goût, qui cessent dès lors d'être contradictoires. La beauté n'étant pas absolue, mais composée de plusieurs éléments dont l'effet doit varier suivant la nature des intelligences avec lesquelles ils se trouvent en contact, les préférences qui déclarent la diversité des goûts prouvent seulement que tel juge est ou plus énergique, ou plus sensible, ou plus intelligent , et qu'il est plus touché de ce qui se rapporte à sa propre nature.
Les erreurs du goût s'expliquent aussi aisément. Comme le beau n'est sensible que par les idées et les sentiments qu'il excite, l'admiration peut se laisser prendre aux apparences des qualités qui les
II^TRODUGTION.
font saitre, et cette illusion subsiste tant que le contrôle du temps, le plus clairvoyant des juges, n'a pas démasqué Timposture.
Le goût se perfectionne ou s'altère dans les trois éléments dont il se compose : la pureté morale garantit la délicatesse de la sensibilité; la contemplation habituelle des chefs-d'œuvre élève Timaginalion, et par conséquent l'idéal qu'elle conçoit; l'absence de préjugés et de mauvaises passions pro-* tége la sincérité du jugement. Ces causes de perfectionnement agissent sur les individus et sur les peuples : il y a des situations personnelles et des époques favorables h la pureté du goût.
Indiquons maintenant les causes de la dépravation du goût .
La suprême loi de la sensibilité, c'est qu'elle s'émousse par l'habitude. C'est un axiome posé par la science physiologique, et qui est vrai pour la sensibilité morale comme pour la sensibilité physique.
La sensibilité physique s'émoussant par l'habitude, il est clair que, pour produire un résultat égal, il faut appliquer une cause d'irritation plus énergique. Ce qui suffisait à ébranler les nerfs les laisse indifférents ; il faut donc une force extérieure plus considérable pour produire le même ébranlement, c'est-à-dire la même sensation. <.
C'est que la sensibilité est un fonds qui ne pro\ dpit qu'un certain revenu , après un temps ; c'estX l'intérêt du capital, ses fruits ou ses enfants, comme \ disent les Grecs; et si on lui demande plus que Tin- ) térét légal, on prend sur le fonds, et l'on se ruine. J
Ce qui est vrai de la sensibilité physique ne l'est pas moins de la sensibilité intellectuelle ou du goût : l'habitude des émotions nous blase ; ce qui suffisait à nous intéresser ne tarde pas à nous paraître insipide. Le sentiment procède comme les sens; dans Tordre moral comme dans l'ordre maté-
s INTRODUCTION.
riel, nous trouvons d'abord de la saveur au lait et à l'eau ; plus tard , il nous faut des boissons fermen* tées, ensuite des liqueurs distillées.
Le goût intellectuel, comme le goût physique, est donc soumis à la loi de tempérance. Il se déprave par les excès.
L'imagination se déprave promptemen t lorsqu'elle se joue avec des conceptions extravagantes, qu elle se familiarise avec la laideur, et qu'elle s'attache, soit k contempler , soit à concevoir ces fantaisies qu'Horace appelle si jaslement les rêves d'un malade : œgri somnia.
L'altération de la sensibilité et de l'imagination dénature le jugement, qui peut encore être égaré par des préjugés d'école et par l'esprit de parti.
Du sublime. — Le beau n'est pas le seul objet du goût. Cette faculté atteint encore le sublime et le ridicule, sentiments qu'il importe d'analyser pour embrasser les points principaux de la science que les Allemands ont cultivée sous le nom A^esthétiqiAe.
Le sublime, considéré en lui-même, est la manifestation d'une force que l'intelligence ne mesure !)as. Le sentiment qu'il inspire est une sorte d'efroi tempéré par l'admiration.
Si on cherche la cause de l'émotion du sublime, on la trouvera sans doute dans l'idée de l'infini, que réveille dans nos âmes l'action énergique du monde extérieur.
Si l'étendue est sublime , c'est qu'au deik de l'étendue il y a l'immensité*, si la durée est sublime, c'est qu'au delà de la durée il y a l'éternité 5 si la force est sublime, c'est qu'au delà de la force finie il y a la force infinie ; si le dévouement est sublime, c'est que l'abnégation personnelle réveille l'idée de la loi éternelle qui rattache l'homme à Dieu, c'est-à-dire k l'infini.
Le sentiment du sublime peut être éveillé par la
INTRODUCIION. 9
petitesse même. Lorsque l'esprit s'applique aux infiniment petits , le même sentiment se développe en lui par une opération inverse. C'est que , dans la petitesse illimitée, nous voyous apparaître la même idée qui nous accable et nous transporte lorsque nous considérons la grandeur sans limites : fn€uxnmtis in minimis Deus,
Dans l'ordre moral, Ajax défiant les dieux , Médée opposant sa seule volonté aux hommes et à la nature conjurés contre elle , nous paraissent sublimes, parce que l'énergie que suppose leur résolution les élève au-dessus de l'humanité.
Le vrai sublime n'est donc partout que la pré-^ sence de l'infini*, et le sentiment, l'émotion qu'il produit n'est que la rencontre , le choc du fini et de l'infini. Cest Ik véritablement ce qui cause cet étonnement dont Tâme ne saurait se relever que par l'admiration.
Dans le sublime , les proportions de l'idéal humain sont dépassées : Tâme est en contact avea l'infini , qui la trouble , parce qu'elle cesse de comprendre ou de mesurer ; qui la relève et la fortifie , parce qu'elle continue d'admirer, parce qu'elle admet et qu'elle approuve ce qu'elle n'atteint plus.
Du ridicule. — Le caractère des choses comiques est d'être en contradiction avec la fin ou le type que nous leur concevons. Le comique peut être dans les formes, dans les idées et dans les situations : comique physique , comique moral , comique dramatique. Les formes irrégulières du corps humain sont ridicules, parce qu'elles s'écartent du type qui nous est familier. Une figure dont les yeux prennent une direction oblique excite le rire; une épine dorsale qui dévie et se relève en bosse est ridicule 5 deux jambes de grandeur inégale provoquent la même secousse nerveuse. Pourquoi? parce que l'usage des yeux est de suivre une même direction -, que l'épine
fO IffTHODUCTION.
dorsale doit être rectiligne, et les jambes égales en longueur. Un homme qui tombe est ridicule parce que les jambes paraissent faites pour soutenir le corps et non pour le laisser choir. Le défaut de proportion entre les différentes parties de la figure et du corps, lorsqu'il est grave, provoque le même mouvement. Voila pour le ridicule physique : il résulte du défaut de conformité entre l'objet et le type habituel.
Le comique moral résulte d'un défaut de proportion entre les prétentions d'un homme et sa valeur réelle, entre la destination ou l'aptitude de ses facultés et leur emploi. La présomption est une source inépuisable de comique, parce qu'elle est le principe de beaucoup de mécomptes ; la distraction, parce qu'elle amène des méprises. Mal compter, mal prendre, suppose toujours un mauvais usage de nos facultés. Un mauvais poète est ridicule pour plusieurs raisons : d'abord parce que, croyant faire de bons vers, il en fait de mauvais-, ensuite parce que, visant k l'admiration de tous, il n'obtient que la sienne. En général, les illusions de l'amourpropre sont toujours comiques.
Tous les travers de l'esprit sont comiques pour ceux auxquels ils ne nuisent pas ; il serait difficile de les énumérer, parce qu'en pareille matière l'homme est d'une prodigieuse fécondité.
Le théâtre a produit avec succès certains vices^ tels que l'avarice et l'hypocrisie. Ces caractères deviennent comiques parce qu'ils manquent leur but : parce que l'avare est obligé de se mettre en frais , et parce que le masque de l'hypocrite est toujours près de tomber, jusqu'à ce qu'il soit arraché par une main vigoureuse.
Le comique de situation nait toujours de quelque embarras, soit individuel, soit réciproque; souvent deux personnages sont en présence , et leur seul
urrB99iicrioii« It
rapprocbemefil excite le rire , parce qu'on sait qo'ils vont apprendre ce qu'ils De veulent pas savoir.
Dans tous ces faits, nous voyons toujours un idéal blessé, un but manqué, une contradiction entre la fin et les moyens.
Mais d'où vient le plaisir que nous cause cette découverte? ne serait-ce pas que nous nous sentons supérieurs à ceux en qui nous découvrons un ridicule? Une difformité, un mécompte, une méprise, ■ une disgrâce, tout cela nous révèle une infirmité, une infériorité dans autrui, et, par un prompt retour sur nous-mêmes, retour souvent inaperçu et sansmalignité, nous prenons nos avantages en riant.
Caractères et effets da beau , du sublime et 4a
ridioalt. — On peut remarquer que , dans le sentioieot du beau, l'âme se confond avec sympathie dans l'objet -qu'elle atteint; que , dans le sentiment du sublime, effrayée d'abord par son infériorité, elle se relève par l'admiration et l'adoration ; et que, dans le sentiment du ridicule, elle jouit avec un secret orgueil de l'infériorité d'autrui. Le sentiinent du beau la porte k aimer la nature et Thumapité; celui du sublime, à s'humilier devant la majesté de Dieu ; celui du ridicule la console a» milieu de ses souffrances et de ses misères , et il a cela de moral , qu'il substitue une gaieté souvent innocente à la haine qui trouble le cœur , et k l'envie qui l'avilit en le dévorant.
Les trois sentiments que je viens d'analyser, le i^au, le subliitte et le ridicule, sont la fleur et la courottne de l'intelligence humaine; c'est par lli qu'elle séiève au-dessus de tout ce que Dieu a "
créé. Elle doit les cultiver et les développer, avec mesure cependant, car on peut abuser de tout. Le sentiment du beau, en se portant au delà de ses limites, développerait dans l'âme une bienveillance <
universelle , un optimisme banal qui en affaiblirait le ressort.
Le sentiment du sublime , trop souvenl excité et lédité» tendrait outre mesure les ressorts de l'intelligence, en la tenant dans une sphère qu'elle n'embrasse pas , qui sera plus tard son séjour, mais qu'elle doit se contenter d'entre\oir quelquefois a ici-bas, pour ne pas oublier sa céleste origine et sa destination. La contemplation habituelle du sublime donne à l'esprit de l'homme des secousses, des vertiges, des éblouissements , dont le terme pourrait être la folie , même pour les esprits les mieux trempés. Pesons ces singulières et profondes paroles de Pascal : (( L'homme n'est ni ange ni bête ; le mal est que qui veut faire l'ange fait la bête. »
Le don de voir les choses sous un aspect plaisant, de saisir le comique où il est, de le faire sortir de ce qui le cache , de transformer la difformité , les travers , l'odieux même, en éléments de gaieté, est un heureux privilège de notre nature : c est le délassement des heureux, la ressource des misérables et des faibles ; c'est une cuirasse légère , mais solide-, c'est un carquois inépuisable. Cependant, s'il a l'inappréciable avantage de donner le change a la haine et à l'envie et de les purger de leur venin , il ne faut pas en abuser : cette disposition , appliquée k tout , deviendrait vicieuse et immorale \ elle tournerait k la corruption de l'âme ce qui est destiné k l'allégement de nos misères. Il faut limiter le rire pour conserver l'admiration , qui est la sauvegarde de la dignité et de la moralité humaine. Montesquieu nous le fait entendre * -, la décadence de l'admiration est un des plus graves symptômes de l'avilissement des âmes.
1. « On ne saurait croire jusqu'oii a été dans ce siècle la décadence de l'admiration. » Montesquieu. Pensées diverses.
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latnre de la poésie.
La poésie précède l'art poétique , de même que réloquence devance la rhétorique; et, comme il paraît convenable de s'occuper du fond avant d'aborder la forme, nous essayerons, avant tout, de déterminer ce qu'on entend par poésie.
Le moipoésie implique création ; mais, toute création n'étant pas poétique, il faut ajouter un élément caractéristique, qui est Tinspiration. On peut donc dire que, dans Tàme humaine, la poésie est le don de créer avec inspiration, et que, dans les œuvres de l'intelligence , c'est une création inspirée.
Créer , pour l'intelligence de l'homme , n'est pas cette œuvre divine qui consiste k tirer de sa propre puissance la matière et la forme tout ensemble : c est ^ulement employer k réaliser un modèle né dans l'intelligence, des éléments donnés par la nature. Il y a toujours création en ce sens , que ce qui n'exis- ^ît pas arrive à l'existence par voie de conception et de composition * .
^* Ainsi donc, dans les arts, l'InTentear est celai
Ottl peint ce que chacun peut sentir comme lui ; Qui, fouillant des objets les pins sombres retraitei. Etale et fait briller leurs richesses secrètes ; Qui par des nœuds oertalus , impréras et nouveau , Unissant des objets qui paraissent riTanx , Montre et fait adopter à la nature mère Ce qu'elle n'a point fait , mais ce qu'elle a pu faire ; C'est le fécond pinceau qui , sûr dans ses regards , RetrooTe un seul visage en vingt belles épars, Les fait renaître ensemble , et , par un art suprême, Des traits de vingt beautés forme la beauté même.
Àroni CHtena. h' Invention.
1i POESIE.
De rinspiration. — L'inspiration est un élan de rame qui vivifie intérieurement les conceptions de l'intelligence , et qai les ponsse au dehors avec une telle puissance , que le poète , dominé par le besoin de produire, se croit l'instrument d'une force supérieure. Ce phénomène a donné naissance k la théorie platonicienne, qui dépouille le poète de toute liberté , et qui en fait l'interprète , le ministre du dieu des vers. Ce système mettrait à la charge de l'esprit divin bien des extravagances. Ce qui vient de Dieu , dans la poésie , c'est la vocation, c'est-kdire cette influence secrète dont parle Boileau ; les poètes ^ent libres et responsables. Ce qu'on appelle inspiration n'est que la plénitude de la pensée et l'exaltation des forces de l'intelligence. Lorsqu'un vase est rempli , il déborde au moindre choc; lorsque les développements intérieurs de la pensée ont donné des ailes à l'âme , elle prend son essor et s'envole v mais elle mesure son vol et dirige son essor. C'est par métaphore qu'on dit des poètes de génie que Dieu les possède , et des rimeurs forcenés qu'ils ont le diable au corps.
■atîère et iastniments de la poëak. — L'objet de la poésie est multiple : l'esprit poétique est en contact avec trois mondes divers : l'huoianité , la ' nature et Dieu; c'est k ces trois sources qu'il s'abreuve et s'enivre. La poésie se rencontre dans les événements de l'histoire , dans les passions de l'humanité et dans ses travers , dans le spectacle de la nature «t dans la contemplation de la puissance infinie du Créateur. Par la combinaison et le choix de ces éléments divers, le poète peut faire vibrer toutes les cordes de l'âme , exciter l'admiration , l'efi'roi, la sympathie, arracher des larmes ou provoquer le rire , et produire chez les autres les émotions qu'il éprouve.
poÉsn. 15
Pour arriver k ces différents effets , la poésie ne dispose que de d^ux instruments, le son et la matière 5 elle n'a pas d'autres moyens d'expression : elle est ou phonétique ou plastique. Le son est le plus puissant de ses organes : par ses diverses articulations , il se prête à l'expression de tous les sentiments , de toutes les idées , et même k la peinture de toutes les formes physiques \ car le langage met en dehors l'âme humaine tout entière avec une admirable précision , et le monde sensible s'incorpore a l'àme par la perception. La musique, qui se forme par les modulations du son, ne convient guère qu'k l'expression des sentiments , mais elle leur prête une merveilleuse puissance. La poésie plastique, c'est-k-dire la sculpture et l'architecture, produit des effets analogues , mais dans une sphère moins étendue. Ces deux formes de la poésie se trouvent réunies et combinées dans les représentations théâtrales et dans les pompes de la liturgie.
But de la poésie. — Le but de la poésie, quelle que soit la forme qu'elle préfère , quel que soit le langage qu'elle emploie , n'est pas l'exacte imitation de la réalité -, si elle se plaçait sur ce terrain , elle serait vaincue d'avance dans sa lutte contre le réel, qui aurait toujours sur les productions de sa rivale l'avantage de la vie et du mouvement. La poésie ne peut prétendre k l'empire , et même k l'existence , qu'k la condition de créer ^ elle ne saurait , comme la Divinité , créer les éléments de ses œuvres. Sa création , comme nous l'avons dit , consiste dans le choix et l'assemblage des éléments qui lui sont donnés, et dans la conception d'un idéal dent elle poursuit la réalisation. Lorsqu'elle emprunte ses matériaux k l'histoire, il faut qu'elle ajoute k la réalité par renchalnement plus rigoureux des événements , et qu'elle donne une vie nouvelle aux
personnages qu'elle met en scène par le relief des caractères et la concentration des sentiments. Si elle se borne à l'expression des émotions de Tàme, il faut qu'elle les relève par l'isolement et l'exaltation , et qu'elle les grave par le choix de mots colorés et pleins d'images. Lorsqu'elle veut rivaliser avec les beautés de la nature physique, elle doit choisir entre les formes déjà marquées du caractère de la grâce, de la beauté et du sublime, et les épurer encore. C'est par là seulement qu'elle se fait un domaine où elle règne souverainement.
La poésie n'est pas l'esclave , mais l'émule de la réalité^ elle est destinée à créer, et à suivre dans ses créations les procédés de l'intelligence divine. Dieu est le poète par excellence^ il a marqué ses œuvres du triple caractère de l'intelligence , de la force et de l'amour infinis. Les fragments de son œuvre immense qui tombent sous nos sens élèvent la pensée humaine à des conceptions supérieures aux images qu'elle saisit : elle conçoit au delà de ce qu'elle voit, et elle tend à réaliser ce qu'elle a conçu. C'est par là qu elle a créé cette grande famille idéale dont les figures sont plus vraies que la réalité, puisqu'elles se rapprochent davantage du type divin, dont la société humaine n'est qu'une image altérée ^ c'est par là qu'elle a surpassé , à l'aide du marbre, de Tairain et des couleurs, la beauté physique éparse dans les ouvrages de la nature \ c'est en vertu de la même puissance qu'elle a trouvé ces harmonies ineffables qui semblent un écho des concerts célestes , et qu'elle a dressé ces hardis monuments dont les vastes proportions et l'indestructible solidité sont comme un symbole de l'immensité de l'espace et de l'éternelle durée.
loralité de la poésie. — Puisque telle est la puissance de la poésie, il n'est pas difficile de recon-
naître quelle est sa mission. C'est d'éparer les âmes par le spectacle de la beauté , de les élever par le sentiment de l'admiration *, de les aguerrir et de les fortifier par la peinture des passions , des misères et des grandeurs de l'humanité ; en un mot , de les ennoblir et de les tremper plus vigoureusement. C'est aussi, par la conception de Tidéal, de pousser indéfiniment le genre humain vers des destinées meilleures. Lorsqu'elle ne s'écarte pas de ce noble rôle , elle est le plus puissant auxiliaire de la morale et le meilleur instrument de civilisation. Sans la poésie, l'humanité, toujours courbée vers la terre, resserrée dans le cercle étroit des besoins physiques et des intérêts matériels, ne serait que le complément du règne animal, et non plus l'intermédiaire entre Dieu et la nature. Combien donc sont aveugles et coupables ceux qui la méconnaissent ou qui la dénaturent ! Que dire de ces hommes qui détournent la poésie au service des mauvaises passions , qui en font un instrument de blasphème ou de corruption , et qui l'emploient à énerver et k dépraver les âmes? Corruptio boni pessima.
De l'art poétique.
L'art poétique est l'ensemble des règles de composition applicables aux différents genres de poésie : de ces différentes règles, les unes sont générales, les au très particulières .
Les règles les plus générales , et, pour ainsi parler , organiques, sont communes k toutes les œuvres de l'intelligence. Les premières se rapportent k la méthode. Ainsi il y a, avant tout, le choix du sujet, la disposition des parties intégrantes dont il se compose, et l'exécution. Ces trois opérations, dans la composition littéraire , sont consacrées par les noms àHnvention, disposition, élocution.
De riBTetttion. — L'invention est le premier développement de la conception ou idée mère qui doit être étendue et organisée pour produire une œuvre. L'invention consiste à reconnaître les éléments qui sortent naturellement de cette première donnée et ceux qui peuvent s'y rattacher. Ce premier travail , qui a pour point de départ une idée composée, est analytique-, il décompose le tout primitif en ses parties. <( Muse, chante la colère d'Achille ; » voilk la conception synthétique , le germe du poëme. Quels sont les causes, les conséquences et le dénoûment de cette colère? voilà les parties constitutives que l'analyse recherche et constate.
De la disposition. — Ce travail préliminaire a montré au poète toutes les ressources de son sujet y il voit les parties dont il se compose, mais il lui reste à décider quel sera l'ordre le plus favorable à la clarté et à l'intérêt. Lorsque l'analyse est complète , elle donne clairement les rapports de cause, d'efifet et de valeur intrinsèque de chacun des éléments; elle montre ce qui doit dominer et ce qui doit être subordonné ; elle détermine l'étendue et la place des développements; elle indique quel doit être l'enchainement des parties le plus propre à former un ensemble harmonieux. Le travail de l'invention prépare la disposition, qui n'est que le rapport naturel des parties organiques d'un tout. La disposition, opération synthétique, rend à la conception première la vie un moment brisée , le mouvement interrompu par l'analyse pour étudier et développer isolément les éléments divers obscurément renfermés dans le germe primordial.
De rélocntioi. — Après cette double opération , l'œuvre, toute formée, fermente dans le cerveau du poète 5 il faut qu'elle en sorte , et qu'elle revête au
dehors une forme sensible. C'est alors que, suivant l'expression de Montaigne, la pensée <( se presse aux pieds nombreux de la poésie , » que le langage lui prête ses couleurs pour exprimer les miracles de la nature, miracula rerum, les mouvements de la passion , les nuances des caractères et le dramatique tableau des événements. Les critiques appellent cette dernière partie Télocution : nous verrons, plus tard, quels sont ses procédés et ses richesses. Il nous suffit maintenant d'avoir montré le lien de ces trois phases diverses d'un travail
par les qualités préparent.
Dans tout ceci , nous n'avons fait que développer le vers si expressif d'Horace :
Gui lecta potenter erit res Nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo^
Res lecta potenter j c'est l'invention-, lucidus ordo, la disposition-, facundia, l'expression ou l'éloculion. Boileau est resté bien loin de son modèle, dont il a beaucoup restreint la pensée, en disant d'après lui :
Ce que ron conçoit bien s'énonce clairement , Et les mots pour le dire arrivent aisément.
•e rimité. — Au-dessous de ces règles fondamentales de toute composition littéraire , se place la loi de Vunité et de la variété.
L'unité, dans les œuvres de l'intelligence, est un besoin qui résulte de l'unité de l'àme. La raison veut être satisfaite par un ensemble dont elle puisse saisir d'un coup d'œil tous les rapports. L'unité est
1 . <c A ceini qai possédera complètement son sujet » ni la parole aisée 9 ni Tordre lumineux , ne feront défaut. »»
produite , dans l'action , par le rapport des parties qui convergent k un point central, de telle sorte que l'ensemble ait un commencement, un milieu et une fin (c'est pour cela que, dans l'ordre physique, les êtres incomplets ou multiples prennent le nom de monstres); dans les caractères, par la persistance de la passion dominante ,
Servetur ad iiuum Qualis ab incepto processerit, et sibi constet* ;
dans le style, par le rapport et les transitions habi* lement ménagées de couleur et de ton. Horace, qu'on ne se lasse pas de citer en matière de goût , a exprimé avec concision cette loi de l'intelligence :
Denique sit quodyis simplex duntaxat et unum^
De la variété. — Si l'unité s'adresse h la raison, la variété se rapporte k l'imagination et à la sensibilité : l'unité ne produit qu'une beauté froide, la variété émeut et charme -, elle est la source principale des plaisirs de Tesprit :
l^on satis est pulchra esse poemata; dulcia sunto, Et quocunque volent animum auditoris agunto*.
Le jeu des passions ; la diversité des ressorts de l'action*, la couleur locale; l'éclat des images; les nuances des caractères suivant l'âge, le sexe, la condition et la patrie; les épisodes liés natnrellement à l'action principale, engendrent la variété sans nuire k Tunité, remuent le cœur et éveillent l'imagination.
1. « Qu'il soit jusqu'à la fin tel qu'il s'est montré au début, et qu'il ne se démente pas. »