BOILEAU
La propriété du langage , c'est-k-dire l'emploi des mots dans leur véritable acception , est une troisième condition de la pureté du style, ou plutôt on peut considérer l'impropriété des termes comme une variété du barbarisme, puisque les mots ne font partie du vocabulaire qu'avec un sens déterminé ^ pris à contre-sens, ils deviennent étrangers et par conséquent barbares. Pour arriver k la propriété dans l'expression, c'est-k-dire au mot unique qui exprime la pensée le mieux possible , il faut d'abord se rendre exactement compte de son idée et ne se tenir pour satisfait qu'après en avoir trouvé Timage fidèle. (( Parmi toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une , dit La Bruyère , qui soit la bonne : on ne la rencontre pas toujoui*s en parlant ou en écrivant.
Il est vrai néanmoins qu'elle existe , que tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre. » Le même écrivain ajoute qu'on éprouve, lorsque cette expression souvent si lente à se présenter est enfin venue a l'esprit, « qu'elle est celle qui était la plus simple , la plus naturelle , et qui semble devoir se présenter d'abord et sans effort. » Ces lignes si judicieuses, ce principe qu'on ne doit jamais perdre de vue si on veut écrire pour la postérité , portent condamnation contre bien des ouvrages qui nous éblouissent, et qui passeront.
Le purisme, qui tient de la superstition et qui engendre l'intolérance en matière de langage , est né, des scrupules exagérés de pureté. J. J. Rousseau a donné k ces casuistes du pédantisme une leçon judicieuse , qu'il ne faut pas cependant prendre à la lettre, lorsqu'il a dit : « Toutes les fois qu'à l'aide d'un solécisme je pourrai me faire mieux entendre , ne pensez pas que j'hésite * . »
Montaigne, ce grand maîlre.dans l'art d'écrire, semble de son côté amnistier le barbarisme : « C'est, dit-il, aux paroles a servir et à suivre, et que\e gascon y arrive si le français n'y peut aller. » Mais qu'on ne s'y méprenne pas ; ces deux boutades d'écrivains renommés n'ont de portée que contre le purisme, et ne sauraient autoriser aucune infraction k la loi que Boileau formule en ces termes :
Surtout qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
Clarté. — La clarté est la transparence du langage qui doit laisser voir les idées sous les mots.
1. Deinie suit ce sentiment et félicite le causeur aimable qui« dans la conversation ,
Qnelqnefois à la langue , en dépit da purisme , Ose faire présent d'an henreni soléciane , Scandale da grammairien.
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Tout ce qui est vrai peut devenir clair, et gagne en force ce qu'il reçoit en lumière. « Ce n'est pas assez, dit Quintilien , que l'auditeur puisse nous entendre, il faut qu'il ne puisse en aucune manière ne pas nous entendre. )> La clarté tient k l'enchaînement des idées , au choix des expressions et k la disposition des membres de la phrase.
Le défaut opposé k la clarté est l'obscurité , qui naît de la confusion des idées, de Taffectation du langage et de la complication de la période. « Est-ce UQ si grand mal, dit La Bruyère, d'être entendu qaand on parle, et de parler comme tout le monde?» ou , comme dit le poète Maynard :
Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu'il pense, Dis-moi qui peut f empêcher De te servir au silence.
Observons cependant que la clarté est une qualité relative, et que bon nombre d'écrivains accusés d'obscurité seraient fondés k demander k ceux qui De les comprennent pas : « A qui la faute? »
Fontenelle , dans sa réponse au cardinal Dubois, qui venait de prendre place a l'Académie française, avait dit ; « Vous communiquez sans réserve k notre Jeune monarque les connaissances qui le mettront un jour en état de gouverner par lui-même : vous travaillez de tout votre pouvoir k vous rendre inutile. » Un critique bienveillant corrigea la phrase de Fontenelle dans l'intention de la rendre intelligible, et il substitua utile k inutile, Fontenelle n'était pas obscur , mais le critique était obtus ; il n'avait pas saisi la finesse de la pensée de l'orateur , et lui prêtait généreusement de son crû une outrageuse banalité. En général , il suffit d'être fin ou profond pour paraître obscur k certains esprits.
L'obscurité est le vice ou le déguisement de la faiblesse , le malheur des esprits mal faits ou la res-
source des charlatans-, la clarté est la vertu des esprits droits et sincères; dans sa perfectidn , elle produit la netteté, que Vauyenargues a si bien définie : le vernis des maîtres.
Précision. — * La précision consiste k ne rien dire qui soit superflu, en disant tout ce qui est nécessaire k là clarté et k l'élégance du langage. Lorsque le style est arrivé k la précision , on n'y peut rien ajouter sans Tafifaiblir, on n'en peut rien retrancher sans l'obscurcir. Il ne faut pas confondre la préci«sion et la concision : la précision dessine exactement la pensée , la concision tranche dans le vif; l'une dit tout, l'autre laisse k deviner ou k désirer. La précision ne se concilie avec aucun des vices de la pensée ni du langage -, la concision , voisine de l'obscurité , n'exclut pas toujours la prolixité. On peut être avare de mots et prodigue de détails surabondants. Tacite est précis, Perse est concis ; Sénèque est concis et prolixe, car il écourte l'expression et il délaye la pensée. L'abondance de Cicéron s'éloifine souvent de la précision -, la précision de Démosthene n'enlève rien k la clarté; Bossuet ne cesse jamais d'être précis, même lorsqu'il est magnifique.
La précision est le rapport exact de la pensée et des mots : le vice opposé à cette qualité ^ ou la prolixité , multiplie les paroles sans rien ajouter k la Eensée ; le vers suivant de Voltaire la caractérise eureusement :
Un déluge de mots sur un désert d'idées.
HatureL — ^ <( Le naturel est la vérité des expressions, des images, des sentiments, mais une vérité parfaite , et qui parait n'avoir coûté k l'écrivain an* cune peine , aucun effort ; la moindre affectation détruit ce naturel si précieux : dès qu'une exprès»
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sioD recherchée , une image forcée , un sentiment exagéré se présente , le charme est détruit * . w
Le désir de toujours briller, le soin , comme disait Rivarol, de faire un sort a chaque mot, ^ chaque phrase, est ce qu'il y a de plus contraire au naturel. Il y a des auteurs qui se tourmentent
du scrupule insensé De ne penser jamais ce qu'un autre a pensé.
Ceux-là n'atteindront jamais le naturel, pas plus que les dédaigneux dont parle Le Sage, qui se croiraient déshonorés s'ils disaient comme le vulgaire : «Les intermèdes embellissent la comédie,» et qui trouvent mieux de dire : « Les intermèdes font beauté. » Le plus sûr nàoyen d'écrire naturellement, c'est de méditer mûrement avant de produire, et de n'e'crire que lorsque le besoin d'exprimer sa pensée est devenu irrésistible; alors elle coule de source, et n'a pas besoin, lorsqu'elle se produit, de recevoir les coups du marteau de Chapelain, ni de passer sous le lammoir de Fontenelle ou par l'alambic de Marivaux.
« L'effet du naturel , quand il est porté à la perfection , est de faire croire que l'ouvrage n'a, pour ainsi dire, rien coûté a l'auteur : on se figurerait, a le lire , qu'on va soi-même en faire autant ; mais qu'on essaye , et l'on verra combien il est difficile d'atteindre ce qu'on croyait si près de soi. Ce naturel précieux est le fruit d'un jugement mûr et d'un goût exercé ; les jeunes gens surtout, lorsqu'ils commencent à essayer leur talent, sont sujets aux défauts opposés : ils tombent dans l'exagération, dans l'affectation, dans l'abus de l'esprit, ils font de grands efforts et se donnent la torture pour produire des compositions forcées et défectueuses. Il en est de
I . Andrievx , Cours de Belles-Lettres , iirofessé à l'école polytechnique.
l'exercice de la pensée k peu près comme des exercices du corps : quand on commence à apprendre l'escrime , la danse , Téquitation , on emploie presque toujours trop de force, on fait de trop grands mouvements , et l'on réussit moins en se donnant plus de peine * . »
Voici encore un bon conseil : « Si j'étais du métier, dit Montaigne, je naturaliserais l'art autant comme ils artialisent la nature. » Pascal a donné la raison du plaisir que cause le naturel : i< Quand on voit le style naturel , on est étonné et ravi ; car on s'attendait k voir un auteur, et on trouve un homme. »
Noblesse. — • La noblesse peut être considérée comme une des qualités essentielles du style : car il est vrai, comme dit Boileau , que
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
On y arrive même dans le genre simple, en évitant les termes bas et grossiers. ((Les mots bas, dit Longin , sont comme autant de marques honteuses qui flétrissent l'expression. » Les écrits où les mots de cette espèce seraient indispensables ne sont pas du ressort de la critique.
Variété et convenance. — La variété et la convenance sont encore des qualités essentielles du style :
Un style trop égal et toujours uniforme En vain brille à nos yeux : il faut qu'il nous endorme.
Boileau.
Sénèque, qui procède toujours par antithèse, fatigue par le scintillement continu de son style; Balzac tombe dans le même défaut par la monotonie de ses périodes pompeuses^ Thomas, constamment tendu , lors même qu'il n'est pas emphatique , lasse