Éléments de littérature
<( son triomphe. » Que ce soit par sentiment ou par choix que l'orateur a peint cette mort imprévue par trois ïambes, reçut le coup mortel, et qu'il a opposé la rapidité de cette chute, comme enseveli, k la lenteur de cette image, dans son triomphe, où deux nasales sourdes retentissent lugubrement, il n'est pas possible d'y méconnaître l'analogie des nombres avec les idées.
(( Bossuet n'a pas donné une attention aussi sérieuse au choix des nombres : son harmonie est plutôt dans la coupe des périodes , brisées ou suspendues k propos, que dans la lenteur ou la rapidité des syllabes; mais ce qu'il n'a presque jamais négligé dans les peintures majestueuses, c'est de donner des appuis k la voix sur des syllabes sonores et sur des nombres imposants. « Celui qui règne « dans les cieux, et de qui relèvent tous les em- « pires, k qui seul appartient la gloire, la majesté a et l'indépendance, etc. » Qu'il eût placé l'indépendance avant la gloire et la majesté, que devenait l'harmonie? « Il leur apprend, dit-il en parlant des « rois, il leur apprend leurs devoirs d'une manière « souveraine et digne de lui. » Qu'il eût dit seulement d'une manière digne de lui, ou d'une manière absolue et digne de lui, l'expression perdait sa gravité : c'est le son déployé sur la pénultième de souveraine qui en fait la pompe. <( Si elle eut de la joie (( k régner sur une grande nation, dit-il de la reine « d'Angleterre, c'est- parce qu'elle pouvait contenc( ter le désir immense qui sans cesse la sollicitait k « faire du bien. » Retranchez l'épithète immense, substituez-y celle à'extréme, ou telle autre qui n'aura pas cette nasale volumineuse, l'expression ne peindra plus rien. Examinons du même orateur le tableau qui termine l'oraison funèbre du grand Condé : « Nobles rejetons de tant de rois, lumières « de la France, mais aujourd'hui obscurcies et cou-
« Tertes de votre douleur comme d'un nuage, venez « voir le peu qui vous reste d'une si auguste nais- « sance, ae tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez « les yeux de toutes parts. Yoilk tout ce qu'a pu faire « la magnificence et la piété pour honorer un héros. « Des titres, des inscriptions, vaines marques de ce «qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer (' autour d'un tombeau, et de fragiles images d'une (( douleur que le temps emporte avec tout le reste; (( des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'aux (( cieux le magnifique témoignage de notre néant. » Quel exemple du style harmonieux! Obscurcies et couvertes de votre douleur n'aurait peint qu'a l'imagination ; comme d'un nuage rend le tableau sensible à Voreille. Bossuet pouvait dire : » les déplorables (( restes d'une si auguste naissance ; » mais, pour exprimer son idée, il ne lui fallait pas de grands sons : il a préféré le peu qui reste, et a réservé les pompes de l'harmonie pour la naissance , la grandeur et la gloire, qu'il a fait contraster avec ces faibles sons. La même opposition se fait sentir dans ces mots, vaines marques de ce qui n'est plus. Quoi de plus expressif k l'oreille que ces fisures qui semblent pleurer autour d'un tombeau ! G est la lenteur d'une pompe funèbre. E^qu'on ne dise pas que le hasard produit ces effets : on découvre partout, dans les oons écrivains, les traces du sentiment ou de la ré* flexion : si ce n'est point l'art, c'est le génie ; car le génie est Tinstinct des grands hommes, w
On n'a pas besoin de dire que le vice contraire k l'harmonie est la cacophonie , ni ce qui caractérise la cacophonie. Le concours odieux des mauvais sons se rencontre quelquefois dans les vers de Voltaire, comme , par exemple , lorsqu'il écrivait :
Non , il n'est rien que Nanine n'honore ;
il abonde dans ceux de Chapelain et de La Motte.
I6i RBÉTORIQDE.
Il faut beaucoup de soins pour Tévîter dans notre langue , où il est malheureusement si facile de rapprocher les mots de manière à épouvanter l'oreille. La plus rude rencontre en ce genre est celle de ce bourgeois de Paris qui, impatient, dans la journée des Barricades (1648), de voir tendre les chaînes qui fermaient alors l'entrée des rues, s'écria : « Que ne les tend-on tôt? Qu'attend-on donc tant? »
De la période.
Une phrase est une réunion de mots formant un sens complet. La phrase est simple ou complexe, selon qu'elle contient une ou plusieurs propositions.
Une période est une suite de phrases qui peuvent se détacher, mais qui marchent dans un même sens et vers un même but. Ce but est l'expression d'une pensée unique composée de plusieurs propositions distinctes.
« L'esprit est souvent la dupe du cœur * , » voilà une phrase simple. « Quelque découverte qu'on ait faite dans le pays de l'amour-propre , il y reste encore bien des terres inconnues, » voilà une phrase complexe. La phrase subsiste tant que les propositions qui complètent le sens ne peuvent pas se détacher.
(( Ce qui fait que peu de personnes sont agréables dans la conversation , c'est que chacun songe plus k ce qu'il a dessein de dire qu'à ce que les autres disent, et que l'on n'écoute guère quand on a bien envie de parler*. » Cet ensemble de six propositions qui ne peuvent se démembrer demeure une phrase, et ne va pas jusqu'à la période.
1, La Rochefoucauld, Maximes et Pensées,