II. IMtératurt, b
26 UTTÉRATUas GRECQUE.
La majestueuse simplicité de ce drame , Tart mer* veilleux qui lève successivement le voile qui couvre l'affreuse vérité , le pathétique des situations et des «eutiments, la surprenante beauté du style, eicitent encore notre admiration pour cette tragé* die que Corneille et Voltaire ont imitée sans régaler.
V Œdipe à Colone est d'un inlérét moins saisissant peut-être , mais plus touchant. Le vieil Œdipe, victime de la fatalité, sans autre appui que le dévouement de sa fille Âutigone , touche au terme de ses malheurs. Ses remords ont cessé-, le tyran de Thè» bes, Créon, veut l'arrachera son asile, Thésée 4e protège ; son fils Polynice essaye en vain de fléchir sa colère; il meurt enfin, résigné et paisible, sous *^les yeux de sa fille Ântigone.
La tragédie suivante, dont Antigone est roïne , est le complément de la trilogie commeocée par V Œdipe roi et continuée par Y Œdipe à Coloive. La fille d'Œdipe, açrès la mort d'Étéocle et de Polynice , bravant la défense de Créon , a donné la sépulture à ses frères. Ni la douleur d'Hémon, soi fils, qui aime Antigone, ni Théroïsmede cette princesse, ni les menaces du devin Tirésias, ne peuvent fléchir le tyran. Antigone est mise k mort; matis Créon subit le châtiment de sa cruauté par le sitieide de son fils qui ne peut survivre à la mort d'Âtttigone. Le génie de Sophocle a donné à cette av^*ture un intérêt si puissant , que sa tragédie tradaite fidèlement en français a pu^ quoique dépouillée da charme de la langue grecque , malgré la différence des mœurs et l'intervalle de plus de deux mille an^ exciter de nos jours, sur k scène française, de profondes et terribles émotions.
Le sujet de YSkctre est, comme celui des Choi" phore$t le meurtre de Clytemnestre par Oreslei qui venge, au nom des dieux, l'assassinat d'Ag»-
meiBDon. VOreste de Voltaire est une imitation de cette belle tragédie.
Euripide naquit le jour même de la bataille de Salamine (480 av. J. CX cette bataille qu'Eschyle célébra par la tragédie des Perses, et que Sophocle, âgé de seize ans , chanta k la tète d'un chœur de jeunes Athéniens. Euripide partagea les succès et balança la gloire de Sophocle. Il est le plus pathétique des tragiques grecs -, mais il amollit la sévère majesté du drame antique , dont il a sacrifié la dignité k l'émotion. Plus moraliste que ses devanciers , car il sème le dialogue de sentences philosopMqaes, il est moins moral, puisque la moralité du drame est surtout dans la force des caractères , et que ses personnages n'ont pas l'énergie virile des héros d Eschyle et de Sophocle. Euripide va , si l'on veut, plus loin que ses maîtres-, mais il est déjk sur la pente qui conduit & la décadence. Si personne mieux que lui n'a fait parler la passion, il est au-dessous de Sophocle pour la conception et l'ordonnance du sujet. Moins religieux , il altère les traditions et ne se soucie ni de la vérité historique niée l'élévation des caractères, pourvu qu'il intéresse et qu'il attendrisse.
Euripide composa cent vingt pièces dramatiques. H nous reste sous son nom dix-huit tragédies, dont quelques-unes appartiennent vraisemblablement k ses élèves, et un drame satyrique, le Cyclope, seul monunient de ce genre que nous ait légué l'antiquité. Voici le titre des tragédies : Hécube, Or este, les Phéniciennes^ Médée, Hippoîyte, Alceste, Ani/tofnaquey les Suppliantes, Iphigénie en AuUde, Iphtgénie en Tauride, Rhésus, les Troyennes, les Bacchantes, les Héraelides, Hélène , Ion ^Hercule fvsrieux, Êleetre.
Plusieurs de ces pièces paraissent indignes d'Euripide. Lorsque ce poëte traitç les mêmes sujets
28 LITTÉRATURE GRECOOB.
qu'Eschyle ou Sophocle » le désir d'innover le conduit a travestir les traditions et à imaginer des fa-' blés romanesques d'une invraisemblance choquante. Je dirai seulement quelques mots de ses tragédies les plus remarquables.
Iphigénie en Aulide peut être con^dérée comme le chef-d'œuvre d'Euripide. Rien n'est plus touchant que la résignation douloureuse de la fille d'Agamemnon. Racine a donné plus de noblesse à ce caractère^ mais il n'a pas égalé le naturel et le pathé* tique de son modèle , que du reste il a surpassé dans la peinture de Tamour, dans le caractère d'Âchille et d'Âgamemnon, et qu'il a heureusement corrigé en substituant Ulysse à Ménélas, comme promoteur du sacrifice d'Iphigénie.
Le sujet de V Iphigénie en Tauride n'est pas moins connu. Iphigénie, après avoir échappé miraculeusement au couteau de Calchas, est devenue prêtresse de Diane en Tauride , où elle accomplit en secret son sanglant ministère. La destinée amèpe Oreste pour être immolé sur l'autel de Diane. Reconnu par sa sœur, il l'emmène dans leur commune patrie. Guymond de La Touche a transporté avec quelque succès cette tragédie sur notre théâtre.
Hécube retrace les dernières scènes de la déplorable existence de la veuve de Priam , qui apprend successivement la mort de son fils Polydore, égorgé par Polymestor au mépris des droits de l'hospitalité , et qui ne peut empêcher le sacrifice de sa fille Polyxène , immolée sur le tombeau d'Achille aux mânes de ce héros. Toute l'action de cette pièce se concentre dans l'âme d'Hécube, dont la douleur continue unit cette double catastrophe. Cette pièce renferme d'admirables scènes : Hécube essayant de fléchir Ulysse, Polyxène résignée acceptant la mort avec une fermeté qui fait pressentir le dévouement des martyrs , peuvent être mises au rang des plus belles inspirations du théâtre antique.
LITTÉRATURE GRECQ15E. 29
Hédée, égorgeant ses enfants pour punir Tinfidélité de Jason , a inspiré k Euripide une de ses plus touchantes compositions \ le plan de cette tragédie est habilement conçu, et les caractères y sont bien dessinés. Cette fois , Euripide n'a pas rencontré de rival parmi ses nombreux imitateurs chez les anciens et chez les modernes.
La tragédie à^Alceste est un tableau tj^uchant du dévouement d'une femme qui sacrifie sa vie pour racheter celle de son mari. Alceste a donné ses jours pour sauver Âdmète \ mais Hercule , touché de la douleur de ce prince , descend aux enfers et lui ramène celle qui s'est dévouée pour lui. Ducis a fondu cette pièce avec V Œdipe à Colone dans son Œdipe chez Admète, et il Ta dénaturée en rapprochant deux des plus beaux épisodes de l'histoire héroïque des Grecs.
VHippolyte couronné * a pour sujet la passion de Phèdre pour le flls de Thésée. Cette tragédie est un des chefs-d'œuvre d'Euripide, que Racine a sur* passé en l'imitant. C'est surtout dans cette pièce
t qu'éclate , d'une façon souvent bizarre, Tanimosité
I d'Euripide contre les femmes.
L'Ion est au nombre des meilleures tragédies d'Euripide ; le ton en est noble et religieux. Ion ,
[ fils d'Apollon et de Creuse, a été élevé dans le temple de Delphes. Sa mère , qu'il ne connaît pas, et qui le méconnaît , lui prépare du poison tandis
i qu'il songe, de son côté, k l'assassiner. Le péril créé
I par cette double méprise est le ressort de l'intrigue. Euripide mourut âgé de soixante ans, etSophocle,
r qui l'avait précédé dans la vie, lui survécut .
i. Le titre de cette pièce est tiré de la couronne que porte Hippolyte à son entrée en scène.
2. M. Artaud, inspecteur général^ a traduit avec talent Sophocle et Euripide, et M. Pierron , professeur, nous a donné Eschyle. Ces travaux récents, qui honorent PUniversité, ont obtenu un succès légitime.
80 LITTÉRATUMB GBEGQIIt.
Parmi les poètes tragiques contemporains de Sophocle et d'Euripide, on cite avec honneur Aga- THON, qui réussit k côté de ces grands maîtres. U figure dans le Banquet de Platon.
Drame Mtyriqne. Le drame satyrique terminait, par des scènes d'une gaieté quelquefois bouffonne, ta représentation des tragédies^ il faisait succéder le rire k la^terreur, comme la petite pièce qui suit ordinairement sur le théâtre français le spectacle de la tragédie. Cette espèce de drame tire son nom des satyres qui composaient ordinairement le chœur, et qui mêlaient k Faction, déjk plaisante par ellemême, leurs plaisanteries et leurs danses lascives ou bouffonnes. Il paraît que Sophocle réussit beaucoup dans ce genre, auquel il donna de la grâce et de l'enjouement. Le Cyclope d'Euripide est le senJ drame satyrique qui nous soit parvenu. Le poète suppose que les satyres, voyageant k la recherche de Bacchus, sont arrivés en Sicile, où Polyphème les charge, en attendant qu'il les dévore, du soin de garder ses troupeaux. Ulysse arrive , et ils se liguent avec lui contre le cyclope; mais ils tremblent k la moindre alerte, et leur poltronnerie profite , en fin de compte, de l'habileté d'Ulysse, qu'elle a plutôt entravée que secondée.
Genre comique. La comédie , qui se rattache aux courses du cortège de Bacchus k travers la campagne ne se fixa sur le théâtre qu'après la tragédie. Longtemps elle promena sur un chariot, k travers les champs , sa licence , sa gaieté insolente, et ses acteurs barbouillés de lie. Établie k la ville , elle y porta ses habitudes de liberté cynique 5 elle attaqua sans détour , comme sans mesure , les ma-
f;istrats , les généraux , les philosophes , le peuple ui-méme, qui, en bon prince, riait k ses dépens. La liberté avait dégénéré en licence, lorsque l'abus en
IlTTClU'njlkB GRECQUE. SI
fut réprime par une loi que portèrent les trente tyrans. La comédie fut forcée de déguiser ses attaques, qui furent moins vives et moins piquantes sous le voile de l'allégorie. Cet adoucissement ne suffit pas aux maîtres ombrageux qui gouvernaient Athènes : la loi intervint de nouveau et la muse comique , exclue de la politique, fut réduite à censurer les mœurs et a railler les ridicules. Ces transformations marquent trois époques distinctes : la comédie ancienne, la comédie moyenne et la comédie now^elle.
Les premiers essais de la comédie grecque sont antérieurs à ceux de la tragédie ; on les fait remonter k SusARioN de Mégare , et on les place entre les années 576 et 561 avant J. C. Il nous reste quatre vers de Susarion. Ce baladin, monté sur un chariot, parcourait les campagnes de l'Attique. Ces farces burlesques se perpétuèrent, et furent perfectionnées par Cratès au commencement du cinquième "* siècle. Ce fut alors que la comédie fut jugée digne d'être introduite à Athènes, et associée dans les fêtes de Bacchus aux représentations tragiques.
Vers la même époque, la comédie , qui s'était aussi développée en Sicile, atteignait sous Épi- CflARMe un certain degré de perfection. Ce poète, [ui vivait sous Hiéron V" (470 av. J. C), n'a pas îté sans influence sur le théâtre d'Athènes*. Suivant Barthélémy, au lieu d'un recueil de scènes sans suite, Épicharme établit une action, en lia toutes les parties , la traita dans une juste étendue et sans écart jusqu'à la fin. Les courts fragments que nous possédons de ce poète ne peuvent nous donner
1. Cinquante ans environ après Épicliarme , un autre Sicilien, SoPHRON, se fit une grande réputation dans un genre secondaire qui se rattache à la comédie : ce sont les mimes, petit:^ poëmes dramatiques dont les Syracusaines de Théocrite peuvent donner une idée. Les mimes de Sophron faisaient les délices de Platon.
32 UTTERATUR8 GBEOQlIt*
une idée de ses comédies; mais, vivant à la cour d'un roi , il est au moins vraisemblable qu'il suivit une autre route que les poêles de la démocratie athénienne-, il parait certain que le genre qu'il cultiva se rapporte à la comédie nouvelle d'Athènes. Le témoignage d'Horace confirme cette induction :
Dicitur
Plautus ad exemplar Siculi properasse Epicharmi*.
Le parasite , personnage qui parait d'origine sicilienne, et le travestissement des héros mythologiques sont les deux traits les plus saillants de la comédie d'Épîcharme.
Après Cratès, Cratinus d'Athènes et Eupolis constituèrent véritablement la comédie ancienne, et furent les précurseurs d'Aristophane. Cratinus, qui florissait 456 ans avant J. G., composa vingt et une comédies et fut couronné neuf fois. Eupolis, qui le suivit, remporta dix fois le prix. La perte de ses ouvrages est fort regrettable , car les anciens le rangent au nombre des bons écrivains. Nous possédons quelques fragments de Phérécrate , autre •poète comique postérieur k Cratinus et Si Eupolis et contemporain d'Aristophane. On sait aussi le titre de quelques-unes de ses pièces*.
Aristophane est le poète de la comédie ancienne '.II ne respecta rien , et on doute, en lisant ses comédies, s'il fut un citoyen courageux , dévoué aux institutions de son pays et réveillant le patriotisme par le spectacle de la corruption , ou un bouffon de génie k qui tous les moyens de provoquer le
1 . « On dit de Plaute qu'il se hâta sur les traces du Sicilien Epicharme. »
2. Ce poète est l'inventeur du vers phérécratien , mètre lyrique.
3. Aristophane, né vers le milieu du cinquième siècle, Técut au delà de l^année 386 avant J. C. Il eut pour contemporain , et non pour rival , Platon le comique , dont quelques fragments nous sont parvenus. M. Artaud a donné une traduction complète d'Aristophane , supérieure aux essais qui avaient précédé.
rire semblaient bons et légitimes. Mais si Ton n'est pas d'accord sur ses intentions, personne ne lui conteste ni l'originalité de ses inventions, ni la verve comique qui les vivifie, ni l'admirable pureté du langage. Le sel attique de ses plaisanteries est mêlé de bouffonneries d'un cynisme révoltant. On ne saurait trop admirer la fécondité de son imagination , le mouvement comique de scènes où le dialogue atteint la perfection , et, dans quelques-uns de ses cbœurs * , l'élévalion de la poésie -, mais il ne faut pas y chercher la peinture des mœurs, la vérité des caractères, et moms encore la décence. On se demande comment ce génie si fin et si délicat, dont Platon admirait le langage, a pu descendre parfois à une pareille grossièreté d'idées et d'expressions ; on l'explique par le besoin de plaire k la populace souveraine , qui décidait du sort des poètes.
Il nous reste onze pièces d'Aristophane, sur les cinquante*quatre qu'il avait composées; ce sont, dans l'ordre de date des représentations : lesi4cftarniens , les Chevaliers , les Nuées , les Guêpes , les Oiseaux, les Femmes céUbrant la fête de Cérés, la Pciia;, Lysistrate, les Grenouilles^ les Harangueuses et Plutus. Cette dernière pièce appartient k la co* médie moyenne, dont elle est aujourd'hui l'unique monument.
Trois de ces comédies, les Acharniens , la Paix et Lysistrate , se rapportent k la guerre du Péloponnèse , dont Aristophane prévoyait l'issue funeste, qu'il voulait prévenir par une paix honorable. Les Chevaliers sont une satire de la démagogie -, les Hor rangueuses sont composées dans le même dessein ; les Nuies prennent k partie les sophistes dans la
1 . Le chœur, dans la comédie , avait de commun avec le chœur tragique la strophe et Tantistrophe qui se chantaient; mais il s'en distinguait par la parabase que récitait le coryphée , et dans laquelle le poète s'adressait directement aux spectateurs.
34 LITTÉRATURE GAfiGCHIE.
Sersoone de Socrate , qui fat leur disciple avant de evenir leur adversaire; les Guêpes sont dirigées contre les tribunauK et la manie de juger, qui faisait d'Athènes un tribunal en permanence * . Les Otseaux, dont le but général est douteux , contiennent des scènes plaisantes dirigées contre les poètes , les astronomes et les gens de police , que le principal personnage de la pièce , Pisthétère , chasse brutalement de la ville aérienne qui a reçu de son fondateur le nom de Néphélococcygie. Dans les Femmes célébrant les mystères de Cérès, Aristophane a Tair de défendre les femmes contre Euripide. Les Grenouilles sont dirigées contre les poètes tragiques q«i, depuis la mort d'Eschyle et d'Euripide, ne font plus que coasser au Heu de chanter. Bacchus descaid aux enfers pour en ramener Euripide ; mais il pèse dans la même balance Eschyle , qui se trouve de meilleur poids, et il lui donne la préférence. P/trfus tourne en ridicule l'avarice et la corruption des Athéniens et prépare la comédie de mœurs.
L'ancienne comédie périt avec la liberté sous la domination de trente tyrans, après la guerre du Péloponnèse. Horace a été bien sévère lorsqu'il a dit :
Turpiter obticuit sublato jure noceudi.
Le droit de tout dire n'est pas seulement le droit de nuire, mais celui d'être utile. La comédie personnelle n'était pas toujours un scandale ; elle étaitquel- ?[uefois un frein salutaire , et Aristophane en avait ait du moins, dans l'impuissance des lois, le châtiment public des corrupteurs et des charlatans,
La comédie moyenne eut moins d'éclat ; elle est représentée par Amtiphads de Rhodes > qui, à défaut
4. Aristophane s^est moqué ailleurs de cette mante. Dans les Ntiées, on montre à SIrepsiade une carie d'Athènes : « Ce n'est pas Athènes, dit le TÎeil imbécile, je ne vois pas les juges sur leurs «iéges. 9
LimRATdRe GRECQUE. 35
d'autre mérite , eut celui d^one prodigieuse fécondité , puisqu'il composa , dit-<Mi, environ deux ou trois cents comédies , dont il ne nous est rien parvenu. Ou a conservé quelques fragments d'AbExis, poète de la même époque , également técono et médiocre. Il avait composé deux cent quarante-cinq pièces de théâtre.
Quoique , dans Tordre des tempa 9 la comédie nouvelle se rapporte à la quatrième des époques établies par M» Schoell dans la division que nous avons suivie , noiis la plaçons ici pour ne pas démembrer cette esquisse de T histoire de ia comédie.
La comédie nouvelle ne fut ni politique comme l'ancienne, ni allégorique comme la moyenne; elle essaya de peindre les mœurs réelles et les caractères dans le développement d'une fable vraisemblable. C'^t à ce genre que se rattache la comédie moderne. La comédie nouvelle est surtout dans Ménandre, et Ménaudre ne nous est connu que par des fragments. La perte de ses comédies est a jamais regrettable, car tous les critiques de l'antiquité louent dans ce poète le charme du style et la vérité des peintures. C'est sur la foi de ces témoignages que Boileau a dit :
La comédie apprit à rire sans aigreur,
Sans fiel et sans venin sut instruire et reprendre.
Et plut innocemment dans les vers de Ménandre.
On peut prendre une assez juste idée des pièces de Ménandre dans celles de Térence, qui a imité le poète grec. Mais l'action dans Ménandre était d'une plus grande simplicité , car le poète latin mêle la matière de deux comédies de son modèle pour en former ufne fabte unique. C'est sans doute pour cela que César appelait Térence un demi-Ménandre : dimidiale Menander,
Ménamdre, né k Athènes (342 av. J. C.) et mort l'an 293 , étudia la philosophie sons Théophraste , auteur des Caractères , et fut k bonne école pour apprendre k peindre les mœurs. Il avait vingt-trois ans lorsque sa première comédie fut représentée; il en composa, suivant les un», quatre-vingt, d'autres disent cent huit. On sait le titre du plus grand nombre de ces pièces. Les courts fragments que nous connaissons sont des modèles de cette grâce et de cette pureté attiques que Térence a reproduites dans une langue moins favorisée * .
Parmi les trente-deux poètes comiques de cette époque, on peut citer avec honneur: Philjëmon, qu'on opposait a Ménandre , et que la cabale ou le mauvais goût lui fit souvent préférar (il nous reste de ce poète quelques fragments qui ont été recueillis et imprimés avec ceux de Ménandre) 5 Philo»piDE d'Athènes , qui a composé quarante-cinq comédies; DiPHiLE de Sinope, dont on a vanté la douceur; et deux poètes du nom d'ApoLLonoRE.'
Ciiiatrième époque. — Époque alexandrine.
(335-146 av. J. C.)
La quatrième époque prend le nom à^àlexandrine, parce que le principal foyer de la littérature fut Alexandrie , en Egypte. Protégée par les Ptolémées , elle refléta en l'affaiblissant la lumière de la poésie athénienne. La recherche et T affectation déparent le plus grand nombre de ses œuvres. Différents genres y furent cultivés, mais l'élégie, l'idylle et la poésie didactique ont seules laissé des modèles.
1. On peut se faire une juste idée da génie de Ménandre dans Pétude que lui a consacrée M. Benoit^ doyen de la faculté des lettres de Nancy. Ce morceau remarquable, couronné par PAca» demie française, a partagé le prix avec le savant et spirituel ou- Trage de M. Guillaume Guizoti
IITTEHÀTURE GHEGQUS. 37
Genre dramatique. La tragédie de cette époque , destinée à l'école et non au théâtre , est empreinte de déclamation. Les poètes qui la cultivèrent forment ce qu'on appelle la pléiade tragique, composée d' Alexandre l'ÉtoIien , de Philisgus de Corcyre , de Sosithée , d'HoMÈRE le jeune, d'iEANTiDE, de Sosiphàne et de Lycophron. Ce dernier est le seul qui se soit fait un nom , et ce nom désigne l'obscurité du langage.
Ltgophron de Chalcis, qui vivait k la cour de Ptolémée Philadelphe , composa de prétendues tragédies et quelques drames satyriques. Le seul poème qui nous reste de lui , intitulé Cassandra, monolo-
Î;ue de quatorze cent soixante vers ïambiques, dans equel la fille de Priam prédit k son père les malheurs qui menacent les Troyens , est une longue énigme à peu près impénétraole, où le poète obscurcit à dessein sa pensée par des périphrases inintelligibles et des allusions insaisissables ^ Ces écrits étaient sans doute destinés à exercer la pénétration des jeunes gens j mais l'exercice est trop violent, la gymnastique trop rude, et on court risque, k ce métier, de tuer les intelligences qu'on prétend fortifier. On cite , k cette époque , des pièces qu'on appelle silles, espèces de parodies satyriques dans lesquelles on détournait en personnalités des passages d'auteurs connus. Timon de Phlionte, disciple du philosophe Pyrrhon , acquit de la célébrité dans ce genre.. Le genre satyrique devint en même temps une arme pour la satire personnelle^.
1. Un habile helléniste, écrîTain distingué, M. Dehèque, est parvenu à introduire quelque lumière dans les ténèbres de Lycopbron , par une traduction qui est un monument de courage et de sagacité.
2. Remarquons en passant la différence d^orthographe entre Ks satyres, poèmes dramatiques, et la satire proprement dite. Le premier nom est tiré des satyres, divinités fabuleuses; le second vient du latin satura, qui veut dire mélange.
38 LITTÉRATURS CREGQOB*
Deux poêles comiques, Màghmmx de Siuope et Aristomyme, parafent, le premier sousPtoiémée Évergète et le second sous Philopator.
Genre didactifie. Le progrès des sciences et r affaiblissement de F inspiration poétique développèrent le genre didactique. Le plus célèbre des poètes qui prirent alors la science pour muse est Aratus de Soles, qui fleurit (250 av. J. C.) k la cour d'Antigone Gonatas, roi de Macédoine. Le poëme des Phénomènes et des Signes, que nous possédons, n'est pas sans mérite, et il était célèbre dans Tantiquité. Cicéron Ta traduit en vers latins, et, après lui, Germanicus et Rufus Aviénus reproduisirent le poëme d' Aratus ^ Virgile , Ovide, Manilius et Stace n'ont pas dédaigné de lui faire de nombreux emprunts. Ce poëme se divise en deux parties qui répondent à son double titre : la première décrit les phénomènes célestes : elle est purement astronomique*, la seconde est astrologique : elle tire de l'observation des phénomènes des inductions pour la connaissance de l'avenir. On vante l'élégance de style d' Aratus , et plusieurs passages de son poëme , surtout dans la seconde partie, révèlent un poète véritable.
NiCANDRE de Colophon , poète, grammairien et médecin , peut être mis k la suite d' Aratus \ il avait composé des Géorgiques, qui n'ont pas été inutiles k Virgile, et des Métamorphoses dont Ovide a profité.
fienre élégiaque et lyrique. Callimaque de Cyrène, qu'on désigne souvent sons le nom patronymique de Battiade , né 260 atis avant J. C, acquit la faveur de Ptolémée Philadelphe k Alexandrie, où ikavait d'abord enseigné la grammaire. Ce poète manque d'inspiration et de chaleur \ mais il brille par un art ingénieux. La plus célèbre de ses élégies
était la Chevelure de Bérénice ^ qae Catulle a fidèlement imitée, sinoa traduite. U nous reste six des hymnes composés par Gallimaqoe. Le meilleur est ihymne à Cérês*. Admiré de ses contemporains comme poète , Callimaque était surtout remarqua* ble comme érudit. Toutes les œuvres lyriques de cette époque pâlissent devant VHymne à Jupiter du philosophe stoïcien Cléanthb. Cest le plus he\ hommage que l'antiquité profane ait rendu k la toutepuissance de Dieu.
fienre épique. Élève de Callimaque , dont il excita la jalousie, Apollonius de Rhodes, érudit et grammairien comme son maitre, fut également poète et dans un genre plus élevé. Il célébra l'expédition des Argonautes par un poëme en quatre chants qui nous est parvenu.
Le poëme d'Apollonius a été apprécié avec beaucoup de sagacité par notre ingénieux et savanl collègue M. Charpentier. Nous allons transcrire ce jugement, qui est en même temps une analyse^:
a Le sujet des Àrgonautiques est l'expédition de Jason et de ses compagnons en Colchide , la con-: quête de la toison d'or, et , après de longues et périlleuses erreurs , le retour de ces héros à Pa^ase. Ce sujet ne manquait pas de grandeur-, l'expédition de Jason , c'est pour l'antiquité la découverte d'un nouveau monde. Mais ce sujet, fécond en apparence , est en réalité stérile : car il ne peut mettre en jeu toutes les passions , non plus que les caractères et les mœurs , qui sont l'âme de l'épopée. Expédition industrielle , le héros s'en montre trop souvent sans probité et sans honneur. Si le sujet est simple, il n'est pas un : car à côté de Jason se
1. M. AWreâ et Wailly a publié une traduction en vers des ififmne$ de (Mllimaqm,