Encyclopédie déjà citée, art. Hérodote
LlTTÉRATDliE CRECQUE. 75
phie. Le mélange de tous ces éléments donne Jx h narration d'Hérodote un caractère à la fois épique et dramatique. Tout vit dans ses tableaux , tout y est en action, tout y reproduit la nature avec fidélité et énergie. Pour tout dire en un mot, c'est le fait même identifié avec ta pensée de l'écrivain par la puissance de l'imagination et par le double sentiment de l'idéal et du réel, principe de la vraie beauté dans les arts. »
Thucydide (473 av. J. C), né k Athènes, comptait Miltiade parmi ses ancêtres. Homme d'État et guerrier, il est le premier des historiens politiques. Il prit part ^ là guerre du Péloponnèse. Commandant de la flotte athénienne dans la mer Egée, et n'ayant pu arriver k temps pour prévenir la prise d'Amphipolis, attaquée à l'improviste par le général laeédémonien Brasidas, il fut condamné h l'exit. Nous devons peut-être son Histoire à l'injuste sévérité des Athéniens. C'est dans son exil de vingt années qu'il la coniposa , sans toutefois pouvoir la terminer, car elle ne comprend que les vingt et une premières années de cette longue lutte entre Sparte et Athènes.
Tbifeydide a pris l'histoire au point oh l'avait laissée Hérodote , pour raconter exclusivement la guerre du Péloponnèse ; mais il ne ressemble en rien i rhistorieu qu'il continue. Style , méthode , esprit général , tout diffère. « Hérodote, dit Quintiilrîen, est naïf, doux el fécond ; Thucydide est con^^ cis et condensé : densns et brevis; l'éloquence du premier est insinisante, celle du second, passionnée ] l'un excelle dans les entretiens, l'autre, dans les harangues solennelles-, Hérodote attire par le plaisir, Thucydide entraîne par sa vigueur* ^) Thucydide , asservi à l'ordre chôroBologique, marche dr€>ît k ae» but; Hérodote aimir les di^essioss; Thuc^^ ' éiét aitnîbue rMssne hearettsemi faneslB ^9>évâie*
metits k l'habileté , aux fautes des hommes d'État et des généraux ^ Hérodote y voit Taccomplissement des ordres du destin. Thucydide possède k un degré éminent le talent de raconter et de décrire , et tes réflexions profondes qu'il mêle à ses récits et a ses tableaux en redoublent l'intérêt ; mais ce qui orne surtout son Histoire, ce sont les harangues dans lesquelles il a su faire entrer la politique, la morale et la tactique militaire ; il y a mis son àme tout entière et sa science. « 11 a su, dit M. Daunou, composer des harangues véritablement guerrières, qui commencent en quelque sorte les combats qu elles annoncent et qui retentissent déjk comme des coups portés a l'ennemi. Souvent elles expliquent et peignent les manœuvres et les choses qui vont suiyre; elles instruisent, ébranlent et animent les armées qui les écoutent. Cependant c'est dans ses harangues politiques que se fait le plus admirer le talent de l'historieii -^ sans elles, nous ne saurions pas combien son âme était sensible, sa pensée profonde, son éloquence flexible et entraînante. » On remarque particulièrement dans THisloire de Thucydide, divisée en huit livres, Toraison funèbre des Athéniens morts dans les combats, prononcée par Périclès^ la description de la peste d'Athènes, modèle de la plupart des descriptions qui ont suivi, et qui demeure, supérieure a toutes les imitations^ les harangues de Diodote en faveur des Mityléniens, et d'Antimaque pour les Platéens. Le septième livre , où la catastrophe des Athéniens en Sicile est racontée dans tous ses détails , passe pour le mo^ ceau le plus dramatique de cette admirable Histoire.
Xénophon d'Athènes (445-3S6 av. J. C), fils de Gryllus, disciple de Socrate pour la phiioso|Aie et d'Isocrate pour l'éloquence , a été surnommé Vabeille auique k cause de l'exquise douceur et delà
LITTÉRATURE GRFXQUE* 77
grâce de son style. Historien , il â continué Thucydide, comme celui-ci avait continué Hérodote, sans l'imiter. Son Histoire, qui prend les événements au point précis où se termine la narration de Thucydide, pour les conduire jusqu'à la bataille de Mantinée, a le titre iï Helléniques , ou affaires de la Grèce. Dans le cours de sa vie active, Xénophon avait pris part, comme ami de Cyrus le jeune, à l'expédition de. ce prince contre son frère Arlaxerxès -, et après le massacre des vingt-cinq généraux de l'armée grecque, quoique simple volontaire, ce fut lui qui dirigea cette admirable retraite des Dix mille dont il fut plus tard l'historien.
Les Helléniques et VAnabase , qui contient l'expédition de Cyrus et la retraite des Dix mille, sont, avec la Vie ou plutôt V Éloge d'Agésilas, les seuls ouvrages historiques de Xénophon ^ car la Cj/ropédie n'est guère qu'un roman politique dans lequel l'auteur développe, k travers des événements et sous des noms empruntés à l'histoire des Perses, ses idées sur l'éducation et sur l'art de la guerre. Ses autres écrits, également remarquables, sont ou philosophiques ou politiques. Disciple de Socrate , il a recueilli les enseignements de son maître avec plus de fidélité que Platon, dans le Banquet et dans les Dits mémorables, et il a vengé sa mémoire dans son Apologie.
Xénophon fut banni comme Thucydide, non pour un échec militaire , mais comme justement suspect d'attachement aux Lacédémoniens, après avoir pris part à l'expédition d'Âgésilas en Asie. Son exil dura trente ans*, on ne sait pas s'il usa de la liberté qui lui était rendue de revoir sa patrie, et il est certain qu'il mourut k Corinthe, âgé, dit-on, de quatre* vingt-dix ans * .
1. Od peut voir sur Xéûophon un remarquable travail de M, Lelronne dans la Biographie universelle.
Après les historiens atUques , nous rencontrons les historiens de l'époque gréco-romaine , k la tète desquels il faut nommer, dans l'ordre des temps et du génie, Polybe de Mégalopolis (203 ans avant J. G.), qui étudia sous Philopœmen l'art de la guerre. Prisonnier des Romains, il accompagna aa siège de Carthage Scipion , dont il était Tami. Son histoire universelle, qui comprenait les guerres pu* niques et qui s'étendait jusqu'à la guerre de Macédoine , est malheureusement mutilée ; mais les parties considérables qui nous en sont parvennes suffisent pour placer Polybe au premier rang parmi les historiens politiques et militaires. Son livre est la Bible des guerriers et l'objet des méditations des hommes qui étudient la tactique * .
Strabon , né vers le milieu du premier siècle avant J. G. , avait composé des mémoires historiques qui ne nous sont pas parvenus; mais sa supériorité comme jgéographe nous autorise à lui donner place a côté des historiens célèbres, puisque la géo* graphie est un des yeux de l'histoire. Strabon avait beaucoup voyagé, et c'est en témoin oculaire quil parle de la plupart des contrées qu'il décrit. Le nombre et la précision des détails qa'il donne sur les divisions de la terre chez les anciens et sur les différents peuples qui l'habitaient jettent une grande lumière sur I histoire. Il a d'ailleurs , comme écrivain, un mérite incontestable.
Dënys d'Halicarnasse a laissé, sous le nom d'Antiquités romaines, une histoire des premiers temps de Rome. Les onze livres que nous possédons s'arrêtent k l'an de Rome 312. L'exactitude de ses recherches et la sagacité de sa critique contrôlent utilement les récits poétiques de Tite-Live.
1 . Polybe a été récemment traduit avec succès par M. Félix fiouchot, professeur de PUniversité.
Dvêi>oit& 4e Sicile, contemporain ■d'Angnslè, avait résiffifté dans ^a Bibliothèque universelle, composée de quatante-quatre livres, les travaux des historiens antérieiirssnr TÉgypteJa Perse, la Grèce, Rome et Cartbage. Il ïie noos reste guère que le tiers de son ouvrage, qui est encore pour Pérudition une mine inépuisable.
L'auteur de V Histoire des Juifs, FLAVitis Josèphe, né à Jérusalem Tan 37 de l'ère chrétienne, fut gouverneur de la Galilée. Engagé malgré !iii dans une guerre contre les Romains, il la prépara avec vigueur et la poussa avec intrépidité. Fait prisonnier après le sac d'une ville qu'il avait longtemps défendue , il fut honorablement traité par Vespasien et il accompagna Titus au siège de Jérusalem. Ses exhortations ne purent vaincre la fatale opiniâtreté des Juifs. Jérusalem fut prise et saccagée. C'est l'histoire de cette terrible catastrophe que Josèphe a écrite avec talent, et qui forme dans son livre uû tableau vraiment dramatique.
Plut ARQUE , né k Chéronée , en Béotie , vers Tan 50 de J. C, a élevé la biographie k la dignité de l'histoire*. Ses Vies des hommes illustres, où il fait
1. Voici en quels termes J. J. Rousseau, admirateur passionné de Plutarque, apprécie sa manière d'écrire Thistoire : « Plutarque exoeile par lès iriémes détaUs dans lesquels nous n^osons plus entrer. U a une gr&ce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses ; et il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, im sourire, un geste, lui suffît pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant, Annihal rassure son armée effrayée et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l'Italie : Agésilas, à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand roi : César traversant un pauvre village etcauftast avec ses amid décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir qu'être l'égal de Pompée : Alexandre avale une médecine et ne dit pas un seul mot ; c'est le plus beau moment de sa vie : Aristide écrit son propre nom sur une coquille, et justifie ainsi son surnom : Philopœmen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions : c'est dans les bagatelles que le naturel
80 LITTÉRAT'JKE GRECQUE.
connaître les^ héros de la Grèce et de Rome rapprochés par l'analogie des caractères et comparés dans des Parallèles peut-être trop, artificiels -, ces Vies, grâce aux détails qu'elles renferment et k cet art simple et ingénieux qui peint les personnages , représentent au vif les mœurs, les usages et les caractères des temps antiques. Il y a peu de lectures aussi attachantes , aussi instructives , aussi propres a élever les âmes. C'est surtout k propos de Plutarque qu'on peut dire avec La Bruyère ; « Quand une lecture vous élève Tesprit et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez
Eas une autre règle pour juger de l'ouvrage : il est on et fait de main d'ouvrier. » Le même éloge revient aussi légitimement k ses nombreux Traités de morale, qui renferment tous les trésors de la sagesse antique.
ÂfiRiEN , né k Nicomédie , en Bithynie (lOS ap. J. C), rappelle par son caractère et ses travauiles grands historiens de Tépoque antérieure, et on ne saurait douter qu'il n'ait pris Xénophon pour modèle. Élève du philosophe Épictète, comme Xénophon le fut de Socrate , il se mêla , k l'exemple de son devancier, k la politique et k la guerre-, et dans ses ouvrages, où il aborde la philosophie, l'histoire et la tactique militaire, il a traité du même style des sujets analogues. En récompense de sa bravoure et de ses talents militaires , Adrien le fit citoyen romain et gouverneur de la Cappadoce, qu'il défendit contre les Alains l'an idi de J. C. Après les exploits de cette guerre, il obtint le titre de sénateur et fut élevé k la dignité consulaire. Plusieurs
se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées , et c'est presque uniquement à celles-ci que 1» dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter. » La lecture des Vies de Plutarque était un des plus vifs plaisirs de Henri IV, qui a exprimé dans une lettre remarquable son admiration pour cet historien.
des ouvrages historiques et philosophiques d'Arrieu ont été perdus : paqpai ceux qui nous restent, les plus importants sont, en philosophie, le Mamtel d'Êpictète ; en histoire, les sept livres des Expéditions d'Alexandre, le meilleur sans comparaison de tous les ouvrages composés sur le vainqueur^ de l'Asie. On voit qu'ils sont dus à un homme d'État et de guerre, habile écrivain.
Appien d'Alexandrie, contemporain d'Arrien, qu'il n'égale pas comme écrivain , a cependant maintenu la dignité de Thistoire. Jeune, il vint a Rome, où il se distingua d'abord comme avocal; nommé surintendant du palais impérial, il s éleva, dit;>on, à la dignité de gouverneur de la province d'Egypte. Polybe fut le modèle qu'il se proposa comme historien. Son Histoire romaine, divisée en vingt-quatre livres, comprenait l'histoire des rois, de la république, et les cent premières années de l'empire. Dix seulement de ces vingt-qiiatre livres nous sont parvenus *, les plus précieux sont les cinq où sont racontées les guerres civiles de la république. Appien excelle dans le récit des opérations militaires et réussit assez dans les discours. Son style, sans ornement, est clair et généralement pur. On lui reproche d'avoir distribué les faits, non dans l'ordre synchronique comme la plupart des historiens, mais d'avoir établi ses divisions d'après le théâtre des événements : de sorte qu'il consacre tel livre au récit de toutes les expéditions faites dans un même pays, et qu'il réserve pour d'autres livres les faits accomplis aux mêmes époques, mais dans des lieux différents : chaque livre forme ainsi une histoire particulière. Cette innovation, dont Appien se félicite parce qu'elle a, dit-il, l'avantage de ne pas dépayser le lecteur, morcelle l'histoire générale et introduit dans le temps l'inconvénien) qu'il veut éviter dans l'espace-, car, si l'atten*
tion se fatigue à passer brusquement d'an lieu dans un autre, elle n'est pas moins désagréablement éprouvée en voyageant par secousses à travers la durée.
Cassius, né en Bitbynie (155 ap. J. C), fils du sénateur romain Cassins Âpronianus, descendant par sa mère de Dion Cbrysostome, ajouta a son nom celui de Dion. Il occupa sous les empereurs, depuis Commode jusqu'à Alexandre Sévère, d'importants emplois publics. Sénateur sous Commode, il obtint plus tard le gouvernement de Smyrne; consul, procoifsul en Afrique et en Pannonie, il fut enfin collègue d'Alexandre Sévère dans le consulat. Il fut donc mêlé activement aux affaires publiques : excellent apprentissage pour écrire Thistoire, qui demande une connaissance approfondie et pratique des hommes et des cboses. Dion Cassios composa, en quatre-vingts livres, une fft^leire romaine qui , remontant au berceau de Rome, conduisait les événements jusqu'à l'an 229 de J. C. Une partie très-considérable de cet ouvrage nous est parvenue et forme un des monuments les plus précieux de l'histoire romaine. Il y a certaines époques où le témoignage de Dion est le seul flambeau de Thistorien. Dion Cassius, quoique bien inférieur à Polybe, qu'il s'est aussi proposé pour modèle, est encore au nombre des bons historiens. Son style est inégal ; on trouve qu'il manque quelquefois de critique , et plus souvent d'impartialité : il est sévère jusqu'à l'injustice contre Cicéron.
Hérodien, qui vécut dans le cours du troisième siècle après J. C, est encore un disciple fidèle des grands historiens de l'antiquité. Dans la retraite paisible qui succéda pour lui à des emplois honorablement remplis, il écrivit Thistoire des empereurs romains depuis la mort de Marc-Aurèle jusqu'à Tavénement de Gordien le jeune, c'est-à-dire pen-
LITTÉRATORE GRECQUE. 83
dam une période de cinqliaiile'neur ans. VHistoirè d'Hérodien porte Tempreinte de la probité el de la véracité 5 sa narration est claire et élégante -, les harangues qu'il mêle au récit, toujours judicieuses et vraisemblables, sont souvent éloquentes. Toutefois, il est bien éloigné d'avoir le nerf et l'énergie pittoresque de Thucydide, qu'il avait pris pour modèle.
Deux biographes méritent encore d'être cités k la suite de ces historiens. Le premier est Diogène Laerge ou de Laerte, auteur des Vies des anciens Philosophas y ouvrage qui ne manque pas d'intérêt , précieux surtout par les nombreux passages tirés d'ouvrages importants de philosophie qui ne nous sont pas parvenus. Le second est Philostrate, auteur de la Vie d'Apollonius de Tyane, ce philosophe thaumaturge dont les miracles n'ont pas eu plus d'effet qu'ils n'ont d'authenticité. La légende que Philostrate nous en a donnée n'en est pas moins un curieux monument de Fambition et de la faiblesse de l'esprit humain. Ces deux écrivains parais* sent avoir vécu vers la fin du second siècle ou au commencement du troisième siècle de l'ère chrétieime.
Après Constantin, Thistoire trouve encore des interprètes dignes d'être cités.
EusÈBE, évêque de Césarée en Palestine, a com-* posé un grand nombre d'ouvrages historiques. Les plus remarquables sont V Histoire ecclésiastique, en dix livres, depuis la naissance de J. C. jusqu'à la défaite de Licinius par Constantin, et une Chroniqtie, en deux livres, qui contient beaucoup de faits curieux. Eusèbe est un médiocre écrivain , partisan déclaré de l'ariantsme.
ZosiMË, qui appartient au cinquième siècle de notre ère, n'est pas un historien sans valeur ni sans intérêt. Hostile au christianisme, il n'en est pas
Si LITTÉRATURE GRECQDB.
précisément le détracteur : il déplore surtout la perle de la liberté et la décadence de Tempire^ trompé par le rapport des temps , il attribue aa christianisme les maux qui en accompagnent les progrès, tandis qu'il en est réellement la seule compensation et qu'il en sera le remède. Historien philosophe, Zosime recherche les causes morales et politiques des événements. Son Histoire de Rome, depuis Auguste jusqu'à l'an 410 de l'empire, est un précis curieux et rapide, écrit par un homme supérieur.
Procope, né k Césarée, en Palestine, vers le commencement du sixième siècle, est l'historien de Bélisaire, dont il fut le conseiller et le compagnon dans ses expéditions contre les Goths et les Vandales. Les, huit livres de son Histoire contemporaine nous font connaître le règne de Justinien et les grandes guerres de cette époque. L'impartialité de Procope nous laisse ignorer s'il était chrétien ou païen. Après avoir raconté et célébré les événements publics du règne de Justinien, Procope écrivit, sous le titre d'Histoire secrète, le complément on plutôt la contre-partie de son premier ouvrage. L'Histoire secrète est la chronique scandaleuse du palais, qui dévoile tant de turpitudes et de faiblesses, qu'on a pu soupçonner la véracité de l'écrivain. Ces curieux mémoires témoignent au moins de sa malignité et de sa mauvaise humeur ; Ils n'en sont que plus piquants. Procope, d'abord rhéteur, puis avocat, devint sénateur et préfet de Constantinople ; mais il éprouva des disgrâces passagères, et il est probable que l'Histoire secrète est le produit de ses ressentiments, tandis que l'Histoire contemporaine exprime son admiration et sa reconnaissance. Procope écrit purement et donne du charme k ses récits.
Les historiens byzantins proprement dits, annalistes vulgaires et complaisants de l'empire d'Orient) n'ont aucune importance littéraire: nous nous bor-
noDS donc à nommer après Agathus, qui continua Procope jusqu'à la fin du règne de Justinien , les quatre historiens dont les écrits forment le corps de l'histoire byzantine et présentent sans solution de continuité toute la suite des faits depuis l'avénement de Constantin jusqu'à la prise de Constantin nople par les Turcs : ce sont Zonaras, Nigétas
ACOMINATUS, NiGÉPHORE GrÉGORAS Ct LaONIGUS
Chalcondyle.
Le dénombrement que nous venons de faire des poètes, des orateurs et des historiens grecs laisse encore de côté des écrivains célèbres qui doivent cependant trouver place dans T histoire des lettres. Il importe donc de les passer en revue pour ne rien omettre de considérable. Nous suivrons dans cette énumération l'ordre chronologique.
Nous avons d'abord à nommer le père de la médecine, HippoGRATE de Cos (460-3S6 av. J. C.)i dont les nombreux écrits renferment tous les trésors de la science antique sur l'hygiène et la thérapeutique. Hippocrate est un grand écrivain, remarquable par la pureté , la précision , l'élégance et l'énergie de l'expression. Observateur exact, penseur profond , son style est l'image fidèle de son génie. Les Âphorismes sont le plus célèbre de ses ouvrages, et nulle part l'art d'unir la brièveté k la clarté n'a été porté plus loin. Le Traité des airs, des eaux et des climats est un chef-d'œuvre.
Socrate n'a rien écrit , mais il a laissé après lui des disciples qui ont transmis ses entretiens à la postérité. Platon (430-349 av. J. C.^ n'est pas le plus fidèle, mais il est le plus brillant oe ses témoins et de ses interprètes : son langage a tant d'éclat et de force, son imagination tant de puissance, sa pensée tant d'élévation et d'étendue, que, tout en demeurant le prince des philosophes , il pourrait être rangé
86 LITTÉRATURE GRECQUB.
parmi les orateurs et parmi les poètes. Nous n'avons pas ici h exposer le système philosophique de Platon, qui établit entre l'àme humaine et Tessence divine un commerce et une aiBnité tels, que sa philosophie présente un caractère profondément reh'gieux. C'est la méditation des choses divines, la contemplation assidue des idées ou archétypes da beau et du bien absolus, qui donnent Tessorau génie de Platon. Parmi ses traités, qui ont tous la forme du dialogue , les principaux sont le Protagoras, où les sophistes , ces corrupteurs des âmes et des intelligences, reçoivent par le ridicule une flétrissure ineffaçable ; le Phédon, qui affermit par des arguments invincibles la croyance a l'immortalité de Fâme ; le Banquet, discussion ingénieuse, profonde, poétique, qui démontre la spiritualité de l'amour, dont le véritable objet est la vertu; h République on VÊtat , idéal chimérique d'une s^iélé organisée selon l'idée du juste, prise dans un sens absolu, hypothèse qui aboutit, comme on sait, ï d'étranges résultats, dont Platon lui-même ne tarde
f>as h faire justice dans ses Lois, où, passant de 'absolu an relatif, le philosophe indique les règles de morale et de politique compatibles avec la nature de Thomme; enfin le Criton, qui nous montre Socrate, enchaîné par le devoir et le respect de U loi, refusant de se soustraire à la mort qu'il n'a pis méritée, comme le prouve V Apologie , autre chefd'œuvre de Platon. Ce philosophe enseignait sa doctrine dans les jardins d'Académus, et de là son école a pris le nom d'Académie.
Aristote , né à Stagire , en Macédoine (380 at. J. C.) , reçut à Athènes les leçons de Platon et devint plus tard le chef d'une école rivale. Précepteur d'Alexandre, il ne suivit pas son élève dans son expédition contre l'Asie-, mais il put, grâce à la faveur de ce prince, réunir les objets d'étude et les
LirrÉRATURE GRECQUE. 87
matériaux nombreux qui lui servirent à composer son Histoire des animaux. Pendant qu'Alexandre soumettait Tempire des Perses , Aristote ouvrait k Athènes, dans le Lycée, une école de philosophie, et son enseignement embrassa les principes de toutes les connaissances humaines. Ses ouvrages ne nous sont pas tous parvenus \ mai3 ce qui en demeure atteste Tétonnanle fécondité et l'étendue de son génie. VOrganon ou logique d' Aristote a mis en honneur les catégories , les analytiques et les topiques, c' est-a-dire les principes des arguments , les arguments eux-mêmes, et l'arsenal où on peut les trouver, ou lieux communs. C'est de Ik que le moyen âge a tiré toutes les armes de la scolastîque. La Poétique d'Aristote a défrayé longtemps toute la critique littéraire des anciens et même des modernes. Sa Rhétorique a fourni la matière de tous les traités qui ont suivi : c'est un chef-d'œuvre qu'on ne saurait trop étudier. Les hommes d'État ont en* core beaucoup ii apprendre dans sa Politique. Les douze livres sur la Morale seront toujours utiles pour la pratique de la vie. Sa Métaphysique semble un défi jeté à la pénétration des esprits les plus vigoureux et les plus subtils. Aristote est mort 317 ans avant l'ère chrétienne.
Théophraste , disciple d'Aristote , fut aussi son successeur, et continua au Lycée les leçons du maître. Le nom sous lequel il est connu , et qui signifie le divin parleur^ lui fut donné par Aristote, en échange de celui de Tyrtame. Né dans Tannée 371 avant J. C, il prolongea, dit-on, sa vie au delà de cent ans, et pendant celte longue carrière , toujours paisible et glorieuse , il ne cessa pas un seul instant de cultiver et d'enseigner la science. La plupart de ses ouvrages, et ils sont nombreux , se rapportent à l'histoire naturelle ^ mais il doit sur-* tout sa, célébrité au livre des Caractères moraux»
dans lequel il suit les traces de son maître À^ristote, qui lui avait donué, dans un chapitre de sa Hhélorique, Texemple de ces études sur les mœurs de rhomme. On sait que La Bruyère, après avoir traduit les Caractères de Théophraste , a imité et surpassé le moraliste grec dans un ouvrage original qui compte parmi les chefs-d'œuvre de notie langue.
Marc-Aurèle (124-180 ap. J. C. ) nous offre le curieux spectacle d'un philosophe couronné et d'un empereur romain qu'il faut ranger parmi les écrivains grecs. Ce prince, formé k l'école des stoïciens, sembla réaliser sur le trône le vœu prophétique de Platon , qui faisait du règne de la philosophie la condition du bonheur des peuples. Marc-Aurèle a laissé, outre le souvenir de ses bonnes actions et de la sagesse de son règne, le recueil de ses pensées morales, distribuées en douze livres, sous le titre de Ta eîç lautov, ad se ipsum. On y trouve le témoignage de sa sincérité dans les fluctuations mêmes de sa pensée.
Un autre empereur figure encore au nombre écrivains grecs : c'est Julien , qui a reçu le surnom d'Apostat. Neveu de Constantin, il entreprit de détruire le christianisme, dont son oncle avait favorisé le triomphe. Tous ses écrits renferment ou l'éloge du paganisme qu'il voulait restaurer, ou la satire de la religion qu'il prétendait renverser. Orateur, philosophe, théologien, il porte partout les qualités orillantes d'un esprit qui s'égare. Les plus célèbres de ses ouvrages sont le Banquet et le Misopogon. Le projet de régénérer le polythéisme , conçu par un homme tel que Julien, prouve que le génie n'est pas incompatible avec une certaine démence.
Dans cette revue rapide des prosateurs célèbres, nous ne devons pas omettre le noni d'un philosophe qui a porté dans l'étude et TexpositioB des problè-
mes les plus épineux de la métaphysique 4ine sagacité, une imagination et , malgré de graves défauts, un talent de style qu'on s'étonne de rencontrer à une époque de décadence. Les Ennéades de Plotin (205-270 ap. J. C.) sont encore pour les philosophes un sérieux sujet de méditation. Restituons-lui, en passant , la célèbre définition du beau , qu'il appelle la splendeur du vrai : définition digne de Platon, sans doute, mais qu'il ne fallait pas lui attribuer, puisqu'elle appartient à Plotin. Porphyre (233-304 ap. J. C), autre philosophe néoplatonicien , mérite aussi de ne pas être oublié : c'est lui qui a recueilli et rédigé les Ennéades de Plotin, dont il avait suivi les leçons.
Citons encore, pour terminer, deux écrivains qui doivent en partie Thonneur de ne pas être oubliés a l'avantage d'avoir été traduits par Amyot. Hélio- DORE, évêque de Tricca en Thessalie, florissait au quatrième siècle et composa , sous le titre à'Éthiopiques, le récit des aventures de Théagène et Chariclée : on sait que cet ouvrage fut la lecture favorite et furtive de Racine à Port-Royal. Longus est postérieur à Héliodore. On ne sait pas où il est né , et l'époque où il a vécu n'est pas déterminée avec exactitude. Sa pastorale de Daphnis et Chloé préserve son nom de l'oubli -, elle a été popularisée en France par la traduction d' Amyot, qui est un chef-d'œuvre. Le nom de roman attribué aux écrits d'Héliodore et de Longus est un anachronisme, puisqu'il fait remonter ce mot, qui a commencé d'avoir cours au moyen âge , jusqu'à des ouvrages composés avant la naissance de la langue romane, d'où il tire son origine.
Poètes latins.
Si la poésie latine offre dans ses monuments une grande ressemblance avec la poésie grecque, la même analogie n'existe pas dans l'ordre des développements. Celte différence et ce rapport tiennent k une même cause : l'imitation de modèles qui, présentés en même temps , agirent simultanément sur l'imagination.
Les cinq premiers siècles de Rome, remplis par cette suite de guerres qui achevèrent laborieusement la conquête de l'Italie, laissèrent Rome sans littérature. La grossièreté des mœurs, les travaux de la guerre et de l'agriculture, ne donnaient point lieu k ce délassement des peuples civilisés qu'on appelle la poésie. Aussi, pour trouver quelque chose qui en donne l'idée, faut-il se rattachera ces chants barbares que poussaient les habitants de la campagne parmi les orgies de la moisson ou des vendanges , et à ces prières que les prêtres de Mars entonnaient en promenant les boucliers sacrés. On trouve encore un germe de poésie dans les Atellanes. espèces de farces licencieuses qui se jouaient dans les campagnes et que Rome emprunta aux Osques. Cette première période n'a pas, a proprement parler, d'histoire littéraire * . ^
1. On consultera avec fruit, sur ces temps reculés , le curieDX et savant recueil : Latini sermonis vetzistioris reliquiœ select(^i publié par M. Egger.
LITTÉRATURE LATINE. 9t
Époques de l'histoire de la poésie latine.
La littérature romaine ne commence réellement qu'à la fin de la première guerre punique, par l'introduction de la poésie grecque : c'est alors seulement qu'il est permis de l'étudier et de la diviser. Elle se divise naturellement en quatre époques : la première (240-31 av. J. C.) s'étend depuis le temps des Scipions jusqu'au siècle d'Auguste, et comprend environ deux cents ans 5 le siècle d'Auguste forme une époque distincte, qui est la seconde (31 av. J. G. ~ 14 ap. J. C.) ^ la troisième (1 4-98 ap. J. C.) est comprise entre la mort d'Auguste et le siècle des Antonins; la quatrième (98-41 6) ap. J. C), ouverte par les Antonins, s'étend jusqu'au sixième siècle de l'ère chrétienne et clôt l'histoire de la littérature romaine proprement dite. Nous n'avons pas à nous occuper des développements ultérieurs des lettres , qui se confondent dans l'histoire des différents peu-pies de l'Europe avant et après Tavénement des littératures modernes.
La première époque est déjà riche en monuments, mais elle manque d'originalité. La littérature s'introduit dans Rome au lieu d'y naître ; les essais antérieurs sont rejetés dans l'ombre par cette importation étrangère. A une enfance chétive et barbare succède brusquement une jeunesse robuste et presque polie , qui sera suivie d'une maturité vigoureuse et brillante : des tentatives d'épopée , des succès dans la tragédie et dans la comédie , la satire et le poëme didactique, signalèrent cette époque, pendant laquelle le génie de Rome commence à s'humaniser et à s'assouplir sous la discipline des Grecs. Nous voyons alors Ennius, Pacuvius, Lucilius, poètes rudes encore, mais non barbares, donner la main à Plante et à Térence , ces maîtres de la comédie latine, auxquels succèdent , pour d'au-
92 LITTÉRATURE LATWE.
très œuvres, Lucrèce et Catulle, qui aunoncenl les Virgile et les Horace.
La seconde époque , ou le siècle d'Auguste , cet âge d'or de la poésie latine, présente la fusion harmonieuse du génie grec et du génie romain. Cest le point de perfection de cette alliance qui aboatit k une poésie exquise , originale dans Timitation. Horace et Virgile, dans l'ode, l'épopée, le genre didactique, la pastorale et la satire, opposèrent des chefs-d'œuvre rivaux aux chefs-d'œuvre de la Grèce; Ovide, Properce et Tibulle, dans la poésie erotique, s'élevèrent à la hauteur de leurs modèles, qu'ils ont souvent surpassés.
Dans la période suivante, qui forme une troisième époque, on s'éloigne de la perfection; mais la décadence n'est pas une chute absolue. L'influence des modèles grecs se fait moins sentir, et la poésie , dans son infériorité relative , est plus romaine qu'à l'époque qui a précédé. Parmi lespoètjBs épiques, Lucain ne relève que de lui-même et de son siècle; Slace et Silius imitent Virgile sans remonter à Homère. Les poètes satiriques Perse et Juvénal s'inspirent des mœurs de leur époque et des souvenirs d'Horace. Sénèque le tragique n'emprunte aux Grecs que leurs sujets. L'épigrammatiste Martial est exclusivement romain.
La quatrième époque offre le tableau d'une déplorable décadence. Sous les empereurs qui suivirent Auguste et qui précédèrent Marc-Aurèfe, l'altération du goût était tempérée par la puissance du talent qui brille dans les vers faciles de Stace et dans les énergiques peintures de Perse et de Juvénal ; mais dans les trois siècles qui s'écoulent depuis les Antonins Jusqu'à la chute de Tempire d'Occident, le talent manque aussi bien que I^ goût, et nous trouverons à peine quelques noms à citer pendant ce long espace de temps.
Ainsi le génie romain y abandonné h ses propres forces pendant cinq siècles, demeure complètement stérile-, fécondé au contact de la Grèce, il imite longtemps avec puissance , mais sans originalité -, lorsque ce long noviciat d'une imitation docile Ta mis en possession de ses propres forces et des ressources étrangères qui Font éveillé, il prend son essor et devient créateur en présence des modèles qui rinspirent : bientôt, n'obéissant plus qu'il luimême, il conserve eu partie sa force empruntée, mais il ne tarde pas a dégénérer et a s'éteindre.
Première époque. — Époque d'imitation.
(240-31 av. J. C.)
La période de cinq cents années qui précède l'importation de la littérature grecque à Rome n'a laissé que des souvenirs obscurs et de rares monuments. Nous ne savons pas pourquoi on appelait fescennins les chants barbares des moissonneurs, et à peine connaît-on la mesure de Thorrible vers saturnin* qu'on y employait. Les chants dessaliens, ou Axamenta, nom qu'on fait dériver à^axare, et qui signifierait invocations, étaient, composés dans «ne langue qn'on ne comprenait plus au temps d'Horace ^. Les Alellanes, farces grossières que les Osques avaient transmises aux Romains, n'ont pas laissé de traces , et on ignore également ce qu'étaient les ébauches dramatiques jouées par les histrions d'Étrurie. Toutefois, nous possédons de cette époque quelques inscriptions, des textes de lois, et la chanson des frères Arvales , objet de discussion entre les savants. M. Niebuhr a cru reconnaître