On a traduit ainsi ce vers ridicule
Rome fortunée Sous mon consulat née !
LITTÉRATUHE LATINE. 101
est une méchante invention du satirique, s'il n'était pas cité par le grave Quinlilien. Plutarque traite favorablement les essais poétiques de Cicéroff.
Genre satirique. — Suivant Quintilien , la satire est d'origine romaine ' : on en attribue l'invention a Ennius. Elle avait pour objet principal la censure des mœurs, et elle suppléait la comédie personnelle des Grecs, que la rigueur des lois romaines bannissait du théâtre. Pacuvius entra dans la même voie, et il y fut suivi par Lucilius , qui surpassa ses devanciers. Ce poète , né à Suessa 148 ans avant J. C, écrivit trente livres de satires, dont il nous reste des fragments. Comme écrivain , Lucilius est supérieur k Ennius et à Pacuvius.Cicéron l'estimait, et il a été loué par Quintilien. Horace, si sévère à regard des poètes qui l'avaient précédé, mêle cependant quelques éloges aux reproches qu'il lui adresse :
Quum flueret lutulentus, erat quod tollere velles'.
Après Lucilius , Varron d'Atax, né dans la Gaule narbonnaise, tenta la satire sans y réussir beaucoup, si nous en croyons le témoignage d'Horace ". Marcus Téremtius Varron , né a Rome 116 ans avant J. C. , mort âgé de quatre-vingt-dix ans, grammairien, philosophe, historien et poète, le plus savant des Romains, composa des satires auxquelles il donna le nom de Ménippées , du nom de Ménippe, philosophe cynique renommé par laviva-
1. Satira tota nostra est. Cela est vrai de la forme, et non du fond. L^esprit satirique est de tous les temps.
2. n II y avait quelque chose à prendre au milieu de ce courant bourbeux. »
^3. Hoc erat, eiperto frustra Varrone Atacino ,
Atqae qaibusdam alils, melius quod scribere possim.
Sat. l, \, 46.
n Après les essais avortés de Varron d'Atax et de quelques autres, la satire était ce que j^avais de mieux à faire. »
Ï02 LnTÉRATDRE LATINE.
cité mordante de son esprit. Ennius avait employé dans ses satires des mètres différents; Yarron alla plus loin , et il entremêla de la prose, a des vers de différente mesure. Nous ne connaissons ces compositions que par le témoignage des anciens et de courts passages que rapporte Nonius. Ainsi , les seuls monuments de la satire romaine pendant cette période sont quelques vers épars d'Ennius et de Pacuvius et les nombreux fragments de Lucilius.
Genre didactique. — La poésie didactique débuta k Rome par un chef-d'œuvre. Titus Lucretils Carus, contemporain de Cicéron, avait étudié la philosophie a Athènes. Il en rapporta une vive admiration pour le système de Démocrile et d'Epicure et une conviction profonde. Il composa son poëme sur la Nature des choses autant par prosélytisme que par inspiration. Cette philosophie mate-* rialiste, qui supprime les craintes comme les espérances d'une autre vie , lui paraissait la condition du bonheur de l'homme ici-bas : étrange et déplorable erreur! mais cette foi ardente de Lucrèce donne aux parties. mêmes les plus didactiques de son poëme un mouvement de logique passionnée qui entraîne: lorsqu'il raconte, qu'il décrit ou qu'il chante, sa forte imagination, son inspiration véhémente , enfantent une poésie rude encore , mais sublime, qui frappe plus vivement peut-être que la perfection soutenue de Virgile*. On pense que Lucrèce est mort fou , k l'âge de quarante-quatre
1 . M. Villemain , qui n*a pas ménagé les doctrines de Lucrèce, admire le poëte aussi vivement qu'il blâme le philosophe ; « Q" jj* passion, s'écrie-t-il , et quelle poésie Lucrèce n'a-l-il pas wôlée aux dogmes d'Épicure! avec quelle inimitable énergie et quel sombre pathétique n Vt-il pas décrit la formation et les souffrances de la société! Saint-Lambert a rencontré le même sujet dans son quatrième chant; mais où est la poésie de Lucrèce? où sont c^ vers qu'on n'oublie pas, ces expressions qui animent la nature, et cette sensibilité qui la divinise pour le poète athée ? »
LIITÉRATURE LATINE. tOS
ans. L'athéisme eût suffi à troubler sa raison, et on croit qu'il y ajouta l'intempérance.
Poésies fugitives. — Catulle (86-40 av. J. C), contemporain de César, que ses épigrammes n'ont pas épargné, semble, par la perfection de son style, un poète du siècle d'Auguste ^ mais il ne faut pas oublier les dates au détriment de sa gloire. Dans des pièces de peu d'étendue , ce poète a répandu à pleines mains le sel attique , la grâce ingénieuse , le sarcasme amer, la délicatesse du sentiment. Génie varié et puissant , inimitable dans les genres secondaires , au niveau de la grande poésie , il a devancé Virgile dans ses Noces de Thètis et de Pelée, où il décrit la passion et le désespoir d'Ariane avec une vérité et une énergie que le chantre de Didon n'a pas surpassées.
Lucrèce et Catulle forment la transition de la période qu'ils terminent au siècle d'Auguste ^ et ici je ne puis m'empêcher de citer une ingénieuse et poétique comparaison, que j'emprunte encore k M. Patin : <( La maturité, qui n'a manqué a aucune littérature, que nous avons connue aussi , qui s'est produite chez nous absolument comme chez les Romains, est quelquefois pressentie, devancée même par des génies heureux, par des Catulle, des Lucrèce même. Il y a dans l'année des jours intermédiaires qui ne sont déjà plus l'hiver, qui ne sont pas encore le printemps, et où certaines. plantes, sentant, on le croirait , l'approche de la tiède saison, se couvrent prématurément, imprudemment, comme disent les poètes, de fleurs et de feuillage. Eh bien ! c'est ainsi que fleurit, que verdit, dans les vers de Lucrèce et de Catulle, la poésie de Virgile et d'Horace. »
Deuxième époque. —Siècle d'Auguste ou époque classique
(ftge d'or de la poésie latine) .
(44 av. J. C. — 14 ap. J. C.)
Par scrupule de méthode nous appliquerons encore à cette période la division par genres, qui noas force k scinder en différentes parties le génie des poètes qui l'ont illustrée. Nous verrons reparaître sous différents chefs Virgile, Horace, Ovide, qui ont pris le parti de chercher et qui ont trouvé la gloire dans des compositions diverses.
Bcnre épique. — Parmi les poètes qui tentèrent l'épopée avant Virgile , Horace nomme avec éloge
POLLION et Varius :
Pollio regum Facta canit, pede ter perçusse : forte epos, aoer Ut nemo, Varias ducit^.
L'éloge peut être suspect k Tégard du consul Pollion 5 quelques vers de Varius qui nous sont parvenus attestent un véritable talent poétique. Tibulle parle bien haut de son ami Valgius :
Yalgîus, seterno propior non alter Homero \
On cite encore C. Rabirius : cognitione non indignus, si vacat, dit Quintilien , mince éloge qui arrête nos regrets, et Furius Bibacllus, mentionné par Catulle , Suétone , Tacite , Quintilien -, le vers d'Horace :
Furius hibernas cana nive conspuit Alpes '.
lui assure l'immortalité.
1. « PolHon chante les exploits de8 rois, en frappant trois fois la mesure (en vers tri mètres); Varias, dans son incomparable énergie , entrafne l'épopée. » -^