Justin Tivait sous les Antonins
f^eu brusqae. Il est dur de placer k côté d'un compia leur vulgaire le plus éloquent et le plus profond des historiens.
Tacite (Caïus Cornélius Tacitus), né vers Tan 69 de J. C. k Intéramna, en Ombrie, d'origine plébéienne, s'éleva successivement jusqu'au consulat, qu'il obtint , en 87 , sous le règne de Nerva. Il fut l'ami de Pline le jeune et le gendre d'Agricola. Nourri des souvenirs de la république , il vit avec une indignation contenue les restes de l'ancienne liberté périr sous la tyrannie de Domitien, Son indignation, qu'il concentra tout en prenant part aux affaires publiques^ put s'exhaler lorsque, sous Nerva , il fut permis de penser ce qu'on voulait et de dire ce qu'on pensait*. La contrainte qu'il avait subie trempa plus fortement son génie , et donna dans son âme une énergie nouvelle au sentiment de la vertu. Quoiqu'il écrive librement, on sent que sa pensée a reçu sa forme dans une époque où elle était obligée de se cacher : c'est le principe de son énergie et de sa profondeur. On croit, en lisant Tacite, entendre les confidences intimes d'un homme de bien , indigné et prudent , qui frémit et se contient jusque dans les épanchements de l'amitié. On devait parler ainsi sous l'inspiration de la haine et dans la crainte des délateurs. Tacite, il faut s'en souvenir, n'a pas bravé la tyrannie qu'il a flétrie; il en a souffert davantage , et il la punit de l'avoir supportée. Un poète, M, J. Chénier, l'a dit avec raison :
Tacite en traits de flamme accuse nos Séjans , Et son nom prononcé fait pâlir les tyrans;
mais sa présence ne les a pas intimidés, et il a préféré la vengeance au martyre.
Il nous reste de Tacite quatre ouvrages : le livre des Mœurs des Germains, tableau fidèle et satire
1. Rara tcmporum felicitate> ubi sentira quae velis, et quae sentias dicere licet. Tacite.
indirecte ; la Vie d'Àgricola , chef-d'œuvre d'un auteur qui , dit Montesquieu , n'a fait que des chefsd'œuvre. Ces deux ouvrages sont complets ; les deux autres, les Histoires et les Annales, sont mutilés ^ • Les Annales embrassaient l'histoire des événements depuis la mort d'Auguste jusqu'à celle de Néron. Sur les seize livres qui formaient l'ensemble des Annales, nous possédons les quatre premiers et un court fragment du cinquième, le sixième, et les derniers, depuis le onzième (le début de ce livre manque) jusqu'au seizième, qui n'est pas complet. Le règne de Caligula est perdu tout entier, et nous n'avons que la fin du règne de Claude. Trois années du règne de Tibère , ainsi que les dernières années de Néron , sont perdues. Le savant Brottier a rempli ces lacunes par des suppléments, comme Freinshemius avait fait pour Tite-Live. Les Histoires ont bien souffert de l'injure du temps. On ignore de combien de livres elles se composaient^ mais on peut mesurer approximativement l'étendue de la perte que nous avons faite, puisque les quatre premiers livres et le commencement du cinquième ne contiennent qu'un peu plus d'une année , et que l'ouvrage entier embrassait une période de vingt-neuf ans. On doute que Tacite ait écrit les règnes de Nerva et de Trajan, qu'il réservait pour sa vieillesse ^.
Suétone, qui vivait sous Trajan et Adrien , est l'impassible témoin des temps dont Tacite fut le peintre énergique et l'accusateur. Les Vies des douze Césars ont l'importance de l'histoire et l'attrait de la biographie. Nous pénétrons avec Suétone dans l'intimité des maîtres du monde, et nous voyons les
1 . Oii peut vt)ir sur Tacite rîntroduction , la remarquable traduction, les coiDmentaires de M. Burnouf , et les travaux publiés par M. Panckoucke. 11 faut y ajouter la traduction de M. Louandre.
2. Quod si Tita suppeditet, principatum diTÎ Nervae et imperinm Trajani , uberiorem securioremque materiam , senecttiti seposui. Hist., lib. I, cap. ].
détails de cette corruption qui prépare la décadence de Tempire. Peu de livres sont aussi intéressants '.
Lucius AnngeusFLORUS, d'origine espagnole, et vraisemblablement de la famille de Sénèque, vivait sous Trajan. Son précis de J'histoire romaine, qui prend Rome au berceau et qui se termine au moment où Auguste ferme les portes du temple de Janus, est plutôt un panégyrique de Rome qu'une histoire. Il est remarquable par Tunité-de composition et de pensée. Écrit avec verve, il présente un tableau animé de l'enfance , de la jeunesse et de la maturité du peuple romain. L'énergique concision du récit , la grandeur des lignes , l'éclat des images, et souvent la profondeur des idées , compensent l'affectation du style et le ton déclamatoire qui déparent trop souvent ce précis rapide et coloré, écrit par un rhéteur éloquent.
On n'est pas d'accord sur l'époque où vécut QuiNTE-CuRCE (Quintus Gurtius Rufus), qui écrivît l'histoire ou plutôt le roman de la vie d'Alexandre. Historien sans critique et sans conscience , Quinte- Curce est un écrivain ; il a l'art de plaire et d'intéresser ; ses récits sont attachants *, son style , souvent déclamatoire , est toujours pur ; et dans ses harangues invraisemblables, s'il n'atteint pas l'éloquence de Tite-Live, qu'il avait pris pour modèle, il l'imite avec bonheur. Il lui a manqué, pour prendre place a côté des grands historiens, la science des faits et l'amour de la vérité. Personne ne s'est Joué de l'histoire avec plus d'habileté.
Après les habiles écrivains que nous venons de nommer la décadence de l'histoire est rapide : les compilateurs de YHistoria Augusia , Spartien , Lampride , Vopiscus , PoLLioN , Capitolinus et Gallicanus, n'ont aucune valeur littéraire-, leur
1 . M. E. Pessonneaax , professeur au lycée Napoléon , Tient de donner (1856) une nouvelle et fort bonne traduction de Suétone.
principal mérite, à nos yeux, est d'avoir conservé la série des faits sous trente empereurs ou prétendants k l'empire , depuis Adrien jusqu'à Dioclétien , et d'avoir inséré dans leurs récits quelques fragments originaux.
On estime assez l'abrégé, Compendium rerum ramanarutn , écrit par Eutrope , contemporain de Julien. A la même époque/AuRÉLius Victor, personnage considérable qui fut préfet de Rome et consul, écrivait, sous le titre de de Viris Jllustribm urbis Romœ, une suite de biographies intéressantes. Ses autres ouvrages historiques, et notamment Fhistoire des Césars, de Cœsaribus historicBs peuvent être lus avec plaisir et consultés utilement. Ammien Marcellin, qui vivait dans le même temps, n'est pas, il s'en faut de beaucoup, un auteur k dédaigner. Son Histoire, malheureusement mutilée, prenait les faits au point où les avait laissés Tacite et les conduisait jusqu'au temps de l'empereur Yalens. Ammien est un disciple dégénéré des bons historiens; les défauts de son temps obscurcissent des qualités précieuses qu'une autre époque aurait mises en lu* mière. Il est impartial et judicieux, il connaît bien ce qu'il raconte et ce qu'il décrit , et il est doué d'une forte imagination. La recherche et la dureté du style lui viennent du siècle où il a vécu. Il est mortk la fin du quatrième siècle, vers 390.
Nommons encore dans cette époque de déca* dence : Paul Orose, qui composa, à la sollicitation de saint Augustin , une histoire universelle dans laquelle il prouve par des faits concluants que les souffrances des peuples ne sont ni une nouveauté ni une exception ; Cassiobore , qui fut revêtu des dignités les plus importantes de l'empire, sous Théodoric, et qui écrivit une Histoire des Goths, dont l'abrégé rédigé par Jornandès est encore un pré* cieux monument ^ enfin Sulpice Sévère , qu'on a
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flatté en le aonimaDt le Salluste chrétien, mais dont Y Histoire sacrée, résumé de l'histoire universelle, est du moins écrite avec pureté : chose rare et presque merveilleuse au commencement du cinquième siècle.
Si nous poussions plus loin cette rapide revue des historiens qui ont écrit en latin, nous rencontrerions le père de notre histoire, Grégoire, évéque dé Tours. Ce nom nous avertit que nous sommes arrivé aux limitas àe cette partie de notre travail.
Il convient de donner place , dans cette revue rapide des grands écrivains de la littérature latine , k quelques auteurs qui ne sont illustres ni dans la poésie , ni dans l'éloquence , ni dans l'histoire , et qui cependant méritent de ne pas être oubliés.
Gelse (Aurélius Cornélius) a reçu- de ses admirateurs le surnom d'Hippocrate latin. Il le mérite sinon par la science , au moins par cette élégante précision du langage qu'il est si néces^ire et si difficile d'atteindre en traitant des sciences. On ne sait pas si Gelse a exercé la médecine , mais il en connaissait tous les secrets, et son livre est devenu pour les praticiens un manuel qu'ils consultent aussi utilement que les Aphorismes d^Hippocrate. Get ouvrage , qui forme un ensemble complet , est détaché d'une espèce d'encyclopédie dont tontes les parties n'avaient pas sans doute un mérite égal. Quintilien mêle un peu d'ironie k Tétoge lorsqu'il dit, en parlant de Gelse ^ qu'il mérite , par la seule volonté qu'il a eue de tout connaître, que l'on croie qu'il n'a ignoré aucune des choses dont il parle : Bignus veï ipso proposito ut eum scisse omnia ista credarmts. Qîioi qu'il en soit, ce qui nous reste de lui BOUS fait regretter la perte de ce qui ne nous est pas parvenu. La pureté de son style ne permet pas de douter qu'il ait vécu du temps d'Auguste,
Nous derons revenir ici avec quelque détail sur Sénèque, que nous avons cité pour les tragédies qu'on lui attribue, mais qui est surtout remarquable comme prosateur et comme philosophe dans les traités de morale et dans les lettres qu'il nous a laissés. ÂnnsBus Sénèque , né à Cordoue l'an 2 de J. C. 9 fut élevé k Rome, où le conduisit son père, rhéteur célèbre. Après avoir débuté au barreau avec éclat, il fut poursuivi à l'instigation de Messaline et relégué en Corse, d'où il fut rappelé après huit ans d'exil , grâce à Âgrippine , qui le chargea d'instruire son fils Néron. Sous le règne de son élève, il fut comblé d'honneurs et de richesses jusqu'au moment où un caprice du tyran le força de se donner la mort. 11 mourut avec courage, laissant un grand nom taché par le souvenir de Tapologie qu'il avait faite du meurtre d' Agrippine. Parmi les écrivains de la décadence, Sénèque est un des plus remarquables : il éblouit et séduisit ses contemporains par les qualités et par les défauts de son style ; ses ouvrages, partout admirés , furent mis aux mains des jeunes gens et firent négliger dans les écoles les modèles du siècle d'Auguste. Quintilien combattit cet engouement et ne put le vaincre. Les brillants défauts de Sénèque convenaient à des âmes qui n'avaient plus assez de pureté pour goûter la simplicité et la noblesse des maîtres de l'âge précédent. Le vice de Sénèque est de ne rien écrire naturellement : il vise toujours k l'effet, et il y arrive par des procédés uaniformes, la bi^usquerie des tours , la phrase couplée, le langage métaphorique et l'antithèse. Quintilien exprime fort bien le plus grave de ces défauts en disant : Pondéra rerum minutissimis senientiis fregiV. Oui; dans Sénèque la pensée a du poids et de la valeur, mais elle est dépréciée par le morcelle-
i. a II a dWisé le poids des clioses en menues sentences. »
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ment. L'écrivain brise h plaisir le bloc de marbre ou de porphyre dont il dispose pour en tailler les fragments en figurines , saillantes et brillantes sans aucun doute , mais qui sont loin de valoir la statue qu'un art supérieur aurait tirée de la même matière. Le même critique dit encore : « Il a beaucoup de
1)ensées lumineuses et de maximes morales, mais il es gâte par l'élocution : écrivain d'autant plus dangereux qu'il abonde en défauts qui séduisent. )> Toutefois Quintilien ajoute que si les exemples qu'il donne sont pernicieux k la jeunesse, les esprits robustes et déjà affermis par une discipline plus sévère peuvent le lire avec avantage , parce qu'il exerce doublement le goût , appelé k discerner en lui les beautés et les vices de ses écrits. Sénèque, qui a pris aux stoïciens leur sévère morale en laissant de côté leur mauvaise métaphysique, offre pour la conduite de la vie des préceptes si sages et si purs, qu'on a cru qu'il les avait puisés dans l'Évangile. Sans doute les lettres qu'il aurait échangées avec saint Paul et qu'on a publiées sont apocryphes^ mais de graves indices tendent k prouver qu'il a connu le grand apôtre, et que la doctrine des chrétiens a épuré les principes du disciple des stoïciens. Le traité de la Colère, celui de la Clémence, où se trouve le récit qui a fourni k Corneille le sujet de Cinna, le traité de la Providence et surtout les sept livres des Bienfaits contiennent des leçons de sagesse qu'il importe de méditer.
Pline l'ancien est encore un des noms qui honorent le plus la littérature latine. Né l'an 23 de J. C, il mourut en 79, étouffé par la poussière du Vésuve
f>endant la terrible éruption qui ensevelit sous la ave Herculanum et Pompéia. Son Histoire naturelle est un monument imposant, non pas de recherches originales, mais de savoir étendu et passionné. Ici nous devons recueillir le jugement de M. Ville-
main sur cet écrivain fécond et infatigable qui déroba au soin des affaires publiques de longues veilles employées k l'étude : « C'est dans le déclin de la baute poésie et de l'éloquence, après la cbute de la liberté qui les emportait toutes deux avec elle , que s'élève Pline, compilateur curieux, comme Aristote était observateur inventif, n'ayant pas un Alexandre qui lui envoyât des échantillons de toute la nature et lui dit : a Fais le catalogue de tous les êtres vivants que renferment mes conquêtes, » mais ayant Rome pour spectacle , avec ses richesses en« levées k tous les peuples, son luxe raffiné, son sanguinaire amphithéâtre, son cirque de bêtes féroces, ses antiquités et ses bibliothèques. Lorsque Pline composa son livre , que restait-il aux Romains , privés d'existence publique et ayant passé l'âge le plus heureux du génie ? Il leur restait a regarder ce monde extérieur qu'ils avaient vaincu. A côté de cette passion de savoir, de cette curiosité infatigable qui semble remplacer, dans Pline, les passions de la vie publique, je remarque aussi un sentiment nouveau , inconnu aux beaux temps de la liberté grecque et romaine : c'est une sorte d'affection et d'intérêt pour l'humanité^ c'est le nom à'homme substitué a celui de barbare ; c'est le reproche adressé a César pour le sang qu'il a versé et la grande injure qu'il a faite au genre humain; c'est l'éloge accordé k Tibère lui-même pour le soin qu'il a eu d'abolir en Germanie et en Afrique des superstitions homicides; c'est un esprit de philosophie cosmopolite et tolérante k laquelle se mêle pourtant un scepticisme amer et mélancolique. » Pline n'a pas la pureté des écrivains du siècle d'Auguste * ; souvent
1. Les morceaux choisis tirés de Vffistoire naturelle et traduits par M. Guéroult forment an recueil plein d'intérêt. La traduction est un des modèles du genre. M. Littré Yient de traduire, ayec le talent et la conscience qu^il met à tous ses travaux , Tou- ▼rage entier de Pline.