‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 5 sur 10 · SEIZIEME LEÇON · texte numérisé non relu

SEIZIEME LEÇON

Théâtre espagnol. — On peut y remarquer trois périodes différentes, celles de Cervantes, de Lope de Vega et de Culderon. — De Tt-spiit de la poésie espagnole. — [nfluence de l'histoire du peuple espugnul sur sa littérature. — Forme de l'art dramatique en Espagne et ses différentes branches. — Etat de décadence dans lequel il est tombé depuis le commencement du dix huitième siècle.

Les richesses du ihéâtre espagnol ont pass(' eu proverbe, et j'ai déjà eu l'occasion d'observer que l'usage d'emprunter secrètement à ce fond inépuisable, s'était introduit dès longtemps chez les aut( urs des autres nations. Mon dessein n'est point de dévoiler tous les larcins de cette espèce, la liste en serait longue et difficile à compléter. On pourrait remonter jusqu'aux originaux qui jouissent de quelque célébrité, mais l'on n'a pas dédaigné d'imiter les ouvrages de seconde et de troisième classe, et c'est ce qui doit détourner de cette recherche. Des inventions ingénieuses et hardies , de la gaîté , une clarté parfaite et un mouvement facile dans l'intrigue, sont des qualités tellen^ent paiiiculières aux drames espagnols, que quand je les trouve réunies dans une comédie, je n'hésite pas à prononcer qu'elle est d'origine

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espagnole-, lors même qu(; l'auleur ne s'en duiueniil pas lui-même, et (ju'il croirait avoir puisd à une source plus voisine.

La prépondérance politique de l'Espagne, dans le seizième siècle, rendit très générale en Europe la connaissance de la langue espagnol*', et, déjà au lommencemènt du siècle suivant , on peut juger d'.ipi-ès plusieui's i-ndices, que les productions littéraires de cette nation s'étaient répandues en Fi-ance, en Italie, en Angleterre et en Allemagne. Depuis lors , l'étude de l'espagnol a été de jour en jour plus ni'gligée, et c'est seulement en Allemagne qu'on l'a vu(^ (l<.'inièrement se ranimer. On n'a guèn» en France d'autre idée du théâtre espagnol que celle qu'en donnent les traductions de Linguet. Ces mêmes traductions ont été mises en allemand, et on y a joint quelfjues pièces tirées immédiatement des originaux . mais qui ne sont pas très supérieures aux autres. Les traducteurs n'ont choisi que des comédies d'intrigue, ils ont délayé les vers dans de la pn^se (car toutes les pièces espagnoles sont versifiées , à l'exception de f|U(dques cntrcuicsrs , saiinèles et des comédies très modernes); ils n'ont donn(' deplusieui-s de ces pièces, <[ue des extraits imparfaits, et se sont fait un mériie de les avoir dépouillées de leurs plus brillants orn(»ments. En s'y prenant de la sorte, ils n'ont laissé subsister que le scjuclette des ouvrages, et les formes agréables ainsi que le coloris aniraé de l'origin.il ont également disparu. Que des traducteurs qui ol{ aussi peu respecté les droits de la poésie, n'aient pas choisi ce qu'il y a de mieux dans les immenses trésors de cette littérature, c'est ce qui s'entend de soi-

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même. D'ailleurs, la comédie d'intrigue, malgré la prodigieuse fertilité d'invention et tout l'esprit ingénieux qu'on y a déployé, ne compose pas la partie la plus précieuse du théâtre espagnol. C'est dans les compositions merveilleuses, empruntées à la mythologie ou aux fables chevaleresques, et dans les pièces tirées de l'histoire, que le génie national s'est développé avec le plus d'éclat et d'originalité.

De la Huerta a publié un choix de pièces de théâtre en seize volumes, sous le titre de T/ieatro liespanol, avec des notices sur lès auteurs des ouvrages, et sur les différents genres de compositions dramatiques. Mais ce recueil ne peut pas donner une connaissance bien étendue du théâtre espagnol, puisqu'il se borne, presque sans exception , à des comédies dans les mœurs modernes , et qu'on n'y a fait entrer aucune pièce des auteurs contemporains de Lope de Vega, ni de leurs devanciers. En Allemagne, Blankenburgh et Bouterveck (1) se sont occupés à éclaircir l'époque assez obscure où le théâtre espagnol, n'ayant pas encore de forme bien prononcée, pouvait à peine compter dans la littérature. Il a existé de tout temps en Espagne un très grand nombre de pièces composées uniquement pour la représentation et qu'on n'a jamais imprimées, tandis que le cas inverse, l'impression d'une pièce qui n'aurait pas été jouée, ne sest presquejamais présenté. Il s'est donc perdu un grand nombre de manuscrits, et il serait impossible, hors de l'Espagne, de compléter l'histoire critique du

(1) Le premier dans ses remarques sur hi liiéorie des beaux-arfs de Sulzer, et le second dans son histoire de la poésie espagnole.

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llic.'itre espafïiiol. Los iiolicns des littérateurs allcmaiirls qup je viens <\v nommer peuvent être utiles, mais je neles crois pas exemptes d'erreurs, et je suis loin d'être d'aerord avec ces deux auteurs, soit dans les vues g(*néi'ales, soit dans la maniéic d'apiirécier le mérite particulier des ouvrages.

L'art dramatif|ne a commencé à se dévrlopper en Kspagne vers le milieu du seizième siècle, et déjà le siècle suivant lui a vu perdre son plus grand éclat. Depuis la guerre de la succession, funeste à tant dV'gards à la littérature es[)agnole, on ne peut ri<Mi citer (|ui n'ollVe certaines traces de contusion d'idées, de ])as rétrogrades dans l'art, du désir de conserver d'anciennes ibrmes dont on a oublié le sens, ou d'une imitation tivs médiocre des pièces (itr'arigères. Les beau.x esprits (espagnols d'une; date plus récente, aU'ectent de parler- avec inditl'érence de leurs anciens poètes nationaux, mais le [)euj)le conserve pour* eux un vil'attacliemcnt, et leurs ouvrages sont toujours aj)plaiKlis sur* la scène, à Madr-id comme dans le Afexi<[ue, avec un enthousiasme passiorrné.

Les ('poques les plus marcprantes des progr-ès de l'art dramatique en Kspagne peuvent être désignées par les noms de tr-ois «.«crivains tameux, Cervantes, Lope de Vega, et Calderon.

Les renseignemenis les plus anciens (pie nous ayons sur le théâtre espagnol , sont fournis par Cervantes lui-même, dans son Pnn Quichotte, dans les pr'éfaces de ses dernières comédies, dans le voyage au Par-nasse et ailleurs. Il avait (Hé témoin des pr-emiers essais de l'ar-J dr*amatique. et il d('ci*it avec bcaucoirp de gaiie, les spectacles informes, égalem"îit

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dénués dorncmeiits extérieurs et de mérite réel, qu'il avait vus dans sa jeunesse. Il était autorisé à se regarder lui-môme comme un des restaurateurs de cet art, car, avant que Don Quichotte lui eût acquis une gloire immortelle, il avait travaillé pour le théâtre avec beaucoup de zèle, et vingt à trente pièces de lui, dont il a parlé très négligemment dans la suite, furent cependant fort applaudies. Il n'avait point d'autres prétentions que celle d'amuser sur la scène, et lorsque ce but du moment était atteint, il ne songeait plus à ses ouvrages. Ce n'est même que depuis peu, qu'on a imprimé deux de ses plus anciennes pièces, dont l'une, la Vie d Alger, est vraisemblablement la première qu'il ait composée. On y reconnaît l'empreinte de l'enfance de l'art dans la surabondance des récits, dans l'action mal développée et le peu de relief donné aux figures. Mais à côté de cette pièce défectueuse, il en est une autre, intitulée la Destruction de Numance, qui s'élève h la hauteur du cothurne tragique, et doit compter parmi les phénomènes les plus remarquables de l'histoire dramatique, surtout parce que l'auteur, sans l'avoir voulu et sans s'en être douté , s'y est tout à fait rapproché do la grandeur et de la simplicité antique. L'idée de la destinée y domine, les figures allégoriques qui paraissent dans les entractes, atteignent à peu près, quoique d'une manière différente, le but qu'avait le chœur, celui de diriger la pensée et de tempérer le sentiment. Une action héroïque y est accomplie, la douleur la plus horrible y est soufferte avec ièrmeté; mais c'est l'action et la douleur (le t.out un peuple, les individus n'y sont que ](^s représentants de la

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mnssf (\o leurs concitoyens, et le destin inflexible s'y montre sous les traits des Romains victori<Mix. C'est un genre do pathétique Spartiate , si j'ose m'exprimer ainsi, qui est l'âme de cette pièce, et tous les sentiments isoles se perdent dans le sentiment de la pairie. Cervantes y a su d'ailleurs rallier, par des allusions aux nouveaux exploits de ses compatriotes, les laits héi'oïques des temps passés à ceux dont il était 1«' témoin,

Aussitôt que Lope de Véga parut, il léjrna en maître sur la scène, et il éclipsa la <:loire de son prc*d(!C(!sseur. Cervantes néanmoins ne voulut pas renojî- <-er entièrement à des pn-tentions fondées sur ses premiers succès, et il fit imprimer en r(il5, peu de t(>mps avant sa mort, huit comédies et autant d'intermèdes (|ui sans doute n'avaient pas i-éussi sur la scène selon ses désirs. Il est vrai qu'on les avait trouvés fort au dessous de ses anciens ouvrajres en vers et en prose. Le dernier éditeur fait entendre que ce sont (t(;s parodies, ou des satires sur le mauvais goût régnant, mais il n'est besoin <[U(' d(; lire ces pièces sans prévention, pour sentiià quel point cetit» hypothèse est absurde , puisqu'elles seraient aussi trop mauvaises dans cette supposition; Cervantes, s'il s'était proposé un but pareil, n'y aurait consacré ([u'une seule comédie, mais elle eût été pleine de gaité et de franchise. Il est claii- ([u'il a cherché, dans les pièces dont nous parlons, à se rapprocher de 1 1 manière de Lope de Vejra. Il a voulu, contre sa propre ptîrsuasion, se plier au goût de ses concitoyens pour la variéti», la bigarrure, les plans mervimUoux et le- grand» coups de thi'.'iire. Il a cru que

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le genre le plus superficiel serait le genre le plus applaudi, il a esquissé des drames lâches et décousus, avec une négligence qu'il ne s'est jamais permise dans ses ouvrages en prose. Comme il s'est dépouillé de ses avantages particuliers, on ne doit pas s étonner que Lope de Vega n'ait pas été vaincu par lui dans son propre genre. Deux de ces pièces de Cervantes ont, il est vrai, beaucoup de mérite, môme dans la disposition du plan , l'une, les Esclaves chrétiens dans Alger, qui est le perfectionnement de celle dont nous avons déjà fait mention, et l'autre intitulée le Labyrinthe de l'amour. Toutes les deux sont remplies de traits si beaux et si spirituels, qu'elles suffisent, môme en laissant à part la Prise de Numance, pour réfuter l'opinon assez générale parmi les critiques espagnols, que Cervantes n'avait pas de talent dramatique. Cette opinion peut s'expliquer jusqu'à un certain point, si l'on compare les pièces de cet auteur avec celles de Lope, et surtout si l'on songe aux prétentions plus élevées que, depuis Calderon, le public s'était habitué à former. On peut avouer encore que le talent de Cervantes l'entraînait surtout vers le genre épique, en prenant ce mot dans le sens le plus étendu, pour désigner la peinture des événements au moyen du récit. Peut-être encore, les doux ménagements qu'il emploie, lorsqu'il fait vibrer les cordes de l'âme, ne s'accordent-ils pas avec l'énergique concision qu'exige la scène. Mais si l'on considère cependant la force et la chaleur de sentiments qu'il déploie dans la Destrucfiou de Niimance, on sera forcé de convenir que c'est par une sorte de hasard que Cervantes ne s'est pas consacré en entier au

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fxonro dramatique, et ([lie son esprit inventil" n'y a pas fldvoloppé toutes ses resources.

Il s élève de temps en temps, en Espagne, des voix <|ui recommandent l'imitation des classiques anciens, mais la vivacit<' du poftt de la nation pour la forme hardie du drame romantique ne permet pas qu'elles soient écoutées. C'est ainsi que la voix de Cervantes s'est fait entendre dans les jugements qu'il a prononcés sur ses jeunes rivaux. Il ne pouvait pas être tout à fait impartial. Lope de la Vega lui avait succédé sur la scène, et l'en avait pour ainsi dire exclu, par des «'H'cts beaucoup [ilus brillants et par une fécondité inépuisable. Cotte circonstance doit entrer en ligne de compt(\ et n'a pas laissé d'influer sur l'humeur que Cervantes a courue, dans sa vieillesse, contre le mauvais goût du public et contre la constitution du théâtre espagnol. Il paraît même que tout n'était pas poésie dans son âme, et qu'il s'y trouvait un côté de froideur qui le portait à rejeter, comme contraires à la vraisemblance ainsi qu'à la nature, lesjeux hardis de l'imagination et le goût pour le merveilleux. Il a insisté sur la nécessité de la séparation des genres, sans vouloir sentir que l'art romantique, dans toutes ses productions, cherche à amalgamer intimement les éléments divers de la poésie, ainsi que Cervantes lui-même l'a faii dans ses romans et dans ses nouvelles, où il a été véritablement animé par l'esprit espagnol; mais il n'en blâme pas moins le change- .ment des temps et des lieux, sur la scène, comme une laute contre les convenances.

Il est remarquable que Lope ait aussi désavoue les droits dont il usait, et (ju'il se soit accusé d'avoir

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viole des règles à lui connues, en composant, pour plaire à la multitude, dans un genre souvent attaqué. Que Lope ait travaillé dans le dessein de plaire au peuple, c'est ce qu'on ne peut lui reprocher. De tous les dramatistes qui ont eu pendant leur vie un grand succès populaire, il est, «ans contredit, un des plus étonnants, et il a mérité que Cervantes, son rival et son antagoniste, l'appelât sérieusement un miracle de la nature.

Les pièces inconcevablement nombreuses de Lope de Vega n'ont pas toutes été imprimées, et il serait difficile de se procurer, hors de l'Espagne, la collection de celles qui l'ont été. Vraisemblablement il s'en est glissé sous son nom plusieurs qui ne sont pas de lui, abus dont Calderon se plaint de son côté. Je ne sais si Lope a donné quelque part le catalogue de ses ouvrages ; il pouvait à la fin en avoir lui-même oublié plusieurs. Il suffit au reste de lire quelques-unes de ses pièces pour en connaiti'e le genre, et l'on doit craindre d'autant moins de ne pas tomber sur les plus distinguées, qu'il n'atteint, dans aucune en particulieur, à une hauteur extraordinaire ni à une grande profondeur. Certainement, c'est dans le genre dramatique que cet écrivain, qui a été tour à tour trop loué et trop déprécié, devait paraître avec le plus d'avantage, parce que le théâtre était la meilleure école où il i)ût se corriger de ses principaux défauts, l'incohérence, la diffusion et l'étalage de l'érudition. Il rè^ne dans quelques-unes de ces pièces, et surtout danscelles qu'il a tirées de l'histoire, des romances ou des traditions, une certaine rudesse qui n'est pas sans caractère, et qui parait adaptée exprès aux sujets

coijiis i)i; iniftitAii m: ihiamatiole. y.i\

qu'il traite. C'est là le luii (jui doiiiine dans /c liai Wamba, clans les Élourdcfica de jeûneuse de Bernard Carpiu, dans les Créneaux de Toro, etc. D'autres pièces (|iii peijj^nent les muiurs du moment, telles que ta Vive Toledane et la Belle laide, ont un lan<^age plus poli et [)lus raltiné. Toutes contiennent des situations int(;ressantes et des plaisanteries incomparables; et il y en a peut-être fort j-eu qui, si elles étaient retravaillées et revêtues d'un coloris plus moderne, ne produisissent un grand eti'et au théâtre. Leurs défauts solit aussi à peu près les mêmes; on y retrouve toujours cette imagination intempérante qui accunuile sans mesure les inventions extraordinaires, et de la Uf'gligence dans l'exécution, tilles ressemblent aux gioupes. dont un dessinateur habile jette à la hâte les esquisses sur le papier, et où beaucoup d'étourderie et de précipitation n'empêchent pas (jue chaque trait n'ait du sentiment et de la vie. Il ne manque aux ouvrages de Lope, outre de la profondeur, qlie cette tinesse dans les aperçus qui est le mystère de l'art.

Si l'on en était resté à ce point, et que le théâtre espagnol ne se tilt composé que des ouvrages de Lope et des plus célèbres d'entre ses contemporains, tels qu'un (iuillen de Castro, un Montalban, un Moliua, un Matos Fragoso, etc., on y admirerait de graniles vues et d'heureuses dispositions, plutôt ipie la pert'eclion de l'art dramatique. Mais entin parut d()n Pedro Calderon de la Barca, un génie aussi fertile, un écrivain aussi laborieux que Lope, et un bien meilleur poète, un grand poète, si jamais ce nom a été mérité sur la terre. En lui se renouvelèrent, et à un

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degré beaucoup plus éininent, la puissance d'exciter l'eiithousiasmo, l'empire exercé sur la scène, et, pour tout dire enfin, le miracle de la nature. Les années de Calderon marchent de pair avec celles du dixseptième siècle, il était âgé de seize ans à l'époque de la mort de Cervantes, de trente-cinq à celle de la mort de Lope, et il survécut de près d'un demi-siècle à ce dernier poète. L'historien de la vie de Calderon nous apprend qu'il a composé plus de cent vingt pièces de théâtre, au moins cent actes allégoriques sur des sujets sacrés, cent intermèdes ou saynètes, et une foule de poèmes non dialogues (1). Comme il s'est

(1) Il y a peut-être quelque exagération là-dedans. La plus- complète et la" meilleure des éditions de ce poète, celle d'Apontes, ne contient que 108 pièces, Calderon a donné, à la prière d'un grand seigneur, un catalogue de ses propres ouvrages, où il nomme cent onze pièces de théâtre, et dans ce nombre il y en a évidemment plus de trois qui ne se trouvent pas dans le recueil d'Apontes, Il est vrai (lu'il peut s'en être gl'ssé quelques-unes sous d'autres titres, ainsi, par exemple, celle que Calderon lui-même nomme El Tuzani de lu Alpiijara, est intitulée, dans le recueil Amar despues de la muer te. D'autres manquent incontestablement, et je citerai en particulier un Don Quic/iotte que j'aurais été fort curieux de voir. On peut juger, d'après plusieurs indices, que Calderon avait un grand respect pour Cervantes. La classe des Aulos sacrainentales ne contient que 72 de ces pièces, et Calderon n'en indique pas davantage. Il y attachait cependant plus d'importance qu'à ses autres ouvrages. Dans sa vieillesse, et lorsqu'il se fut tout entier consacré à la religion, il mit peu de prix aux jeux profanes de son imagination, sans toutefois les. désavouer, et sans même cesser totalement de se livrer à ce genre de composition. D'ailleurs, il peut lui être arrivé, comme à un homme inmiensément riche, d'oublier quelque partie de sa fortune dans la revue qu'il fait de ses biens. Je n'ai jamais lu les sai/uètes de Calderon, et je ne trouve nulle part qu'ils aient été rassemblés et imprimés.

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occup»'* (le travaux (lraiuali(jues <le|niis lâj;c de <{uatorze ans jusqu'à ce iju'il iiiourfit, à lage de quatrevin^'t-un ans, ses ouvrages se distribuent sur uu iouf^ espace de temps, et l'on ne doit pas supposer (|u'il ait composé avec autant de précipitation «jue Lope. 11 eut le loisir de forn^-T des plans rétléchis, et c'est ce dont il est impossible de douter, mais l'exercice constant de son art dut sans doute lui faire aci^nhir une grande promptitude d'exécution.

Au milieu de cette immense abondance, il ne se trouve rien d'abandonn«i au hasard, rien qui ne soit la conséquence de principes assurés, et ne porte l'empreinte des vues profondes d'un grand maître. C'est ce que l'on n'oserait nier, lors m«''me qu'on ferait à Calderon le tort de prendre pour de la manière, son style pur et élevé, véritable coloris du drame romanii<jue, et lors même qu'on prétendrait que le vol hardi (l«î son imagination l'a égaré quelquefois. Calderon a souvent- remis en oeuvre ce que ses prédécesseurs regardaient déjà comme achevé; rieu de ce qui existait ne pouvait le satisfaire, companJ à la noblesse et à la vivacité de ses conceptions. I)e la vient qu'il se répète quelquefois dans les expressions, les images, les comparaisons et même dans les situations, car d'ailleurs il était trop riche pour avoir besoin d'emprunter, je ne dis pas aux autres, mais à lui-même. L'ellet théâtral est toujours son premier objet; mais ce but qui, s'il était exclusif, deviendrait une borne, est la pensée qui anime et féconde son génie. Je ne connais aucun poète qui ait su donner, à ce degré, la couleur poétique aux grands etiets de la scène, et qui,

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