‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 11 sur 76 · TROISIÈME CITOYEN · texte numérisé non relu

TROISIÈME CITOYEN

« J'ai dit la même chose, et, il faut l'avouer, c'est ce qu'ont dit aussi une foule de nos voisins. Ce que nous avons fait, nous l'avons fait pour le mieux, et, quoique c'ait été librement que nous avons con-

eiposer à leur Iialâne intecle et recueillir le Til s^îre de kart luffnh ges! » (Acte il, scène «.) *■ Acte III, scène t.

senti à son exil, cependant c'était aussi contre notre volonté •. »

Shakspeare n*a pas moins bien réussi à peindi*e le fils pieux que Torgiieilleux patricien. Quand il nous montre Tintérieur de la maison de Coriolau , sa mère Volumnie et sa femme Yirgilie qui filent la laine ; quand il met sous nos yeux ce tableau de la famille romaine , c'est la mère de Coriolan qui a le premier rang. Virgilie aime son mari avec la tendresse et la modestie d'une femme habituée au silence et à la solitude du gynécée. Volumnie, au contraire, dans son fils aime le héros dont elle est fière; elle chérit sa gloire plus que sa vie; elle raconte avec orgueil que , dès qu'il a été en âge de porter les armes, elle l'a envoyé chercher le danger partout où il pouvait trouver l'honneur. « Je vous l'avoue, ma fille, non, je ne ressentis pas plus de joie a sa naissance, lorsqu'on me dit que j'avais un fils, que la première fois que je l'ai vu prouver qu'il était un homme.

VIRGILIE.

c f t s'il eût été tué dans cette guerre, madame!...

VOLUMNIE.

c Alors j'eusse, à sa place, adopté sa gloire, et son nom m'aurait tenu lieu de postérité '... »

Voilà comment il sied à Coriolan d'ôtre aimé par sa mère et par sa femme : par sa mère , avec une sorte de joie orgueilleuse; par sa femme, avec un dévouement tendre et modeste. Coriolan , à son tour, a pour sa femme et pour sa mère une aflectiou

' Acte IV, sicnc ». ' Aclc I scèue 7.

Si OB LA PIÉTÉ FILIALE.

différente : il a pour «a mère une pietise tdiidréââé, un respect plein de reconnaissance, et^ (jUànd Û revient triomphant après la prise de Corioles, il s*agenoaille devant elle en la remerciant c d'atoif* imploré tous les dieux pour la prospérité de ÉëA armes* » Mais pour sa femme, qui en lui aime le mail plus que le héros » il a une tendre et compatissante affection. Aussi » lorsqu'à soA retour il lavoit à deïni cachée d^rière sa mère, < toi, lui dit-il ^ a^ec ton silence plein de gràce^ chère épouse, salut M »

Ainsi chaque affection a l'expression et, pour ainsi dire ^ le rang qui lui convient; et^ à voir Cdriolan, victorieux et triomphant comme il est, s'incliner rès^ pectueusement devant sa mère, nous concevons coitN ment, lorsqu'il verra cette mère vénérée tomber elle* même en suppliante à ses genoux, cette supplication terrible et solennelle vaincra sa colère et sa haine«

Ëh ! qui refuserait une mère qui prie !

disent dans Hardy les dames romaines, lorsqu'elléiï exhortent Véturie à venir avec elles supplier son fils. Oui, la prière d'une mère est toujours sacrée ; mais elle n'est toute-puissante qu'auprès d'un fils tel que Goriolan.

Qui croirait qu'on ait jamais pu s'aviser de représenter, dans Coriolan^ un autre amour que l'amour filial, et d'en faire, je ne dis pas un amant, main un époux sentimental? Tel est pourtant le Goriolan de Chevreau, un des contemporains de Corneille '•

* Acte 11^ scène 8.

> Ghevrean naquit k Loudun en I6is, et mourut dans la ïnéme ville en iTOt,

G0B2 tu MOOBRNBft« 66

Oe Coriolfin^Ià tie se plaini ni de ringrailtude des Ràmains, ni de Tinjustiee du peuplé, ni de Ift faiblesse du sénat ; il ne regrette ni sa patrie ni sa mère : il regrette sa femme ^ Non que je veuille le moinÉ du monde imposer à Goriolan l'insensibilité d*un stoleien et faire d'un grand héros un mau^ vais mari : Goriolan peut être un intrépide guerrier et un orgueilleux patricien ^ sans cesser pour cela d'aimer sa femme ; mais ce que nous nous attendons surtout à voir dans Goriolan , d'est moins le bon mari que le fils tendre et respectueux.

En introduisant l'amour dans la tragé(Me de Co^ riolan et en faisant du fier et rancuneux patricien un mari sentimental et romanesque, Chevreau cédait à l'empire de la mode* L'amour régnait alors sur le théâtre , et aucun personnage n'y était reçu , s'il ne soupirait galamment* Goriolan soupire donc , el soupire pour sa femme, sentiment plus édifiant que dramatique. C'est aussi à sa femme et non à sa mère qu'il accorde la grâce des Romains % démenti

* Mim mal b« lot pa grand, étant tiinoi de Rome \ Mais, dière Vii|[inie, aa fea qui me consomme Je tronvai que mon sort ne pouvait être doux ; Car, m'éloignant de Rome, on m'éloignait de tous.

CActe III, scène l.)

Va, cours, parle k ma femme, et, si tu me Pamànei| Tu te pourras Tenter d'aToir fini mes peines. Sî tu Teui m'obliger, tu n'as rien qu'à courir, Et tù n'as qvli tarder pour me faire mourir.

(Acte t, scène 4.|

* AttMieet tu Remainti à\i Goriolan k sa femme,

singulier donné à l'histoire. Mais la mode ne s'inquiète guère des métamorphoses qu'elle fait subir aux héros de l'histoire : elle vise à plaire aux préjugés et aux goûts du moment. Dans Chevreau, Coriolan est un Céladon. Quelques années plus tard, dans une sorte de poème historique et de discours politique, le père du prédicateur Mascaron * faisait de Coriolan un habile politique qui, < en accordant aux larmes et aux prières de sa mère la retraite de son armée, acceptait véritablement les conditions que les ambassadeurs avaient voulu lui imposer, mais qui couvrait un traité du nom et des apparences d'une grâce. » A Témotion irrésistible d'un fils qui voit sa mère s'agenouiller devant lui , Mascaron substituait le sang-froid d'un diplomate qui s'avise d'un expédient pour sortir d'embarras. Mais que voulez-vous? c'était le temps des Richelieu et des Mazarin , et l'imitation de ces grands hommes avait créé je ne sais quelle universelle prétention au génie politique. La trace de cette prétention est visible dans les Mémoires du cardinal de Retz et dans plusieurs tragédies de Corneille. Mascaron , qui tenait de la manie de son temps, fil de Coriolan un homme

Que jo lève le si^e en faveur de vos larmes , Et qu'elles m'ont forcé de mettre l>as les armes.

(Acte IV, scèoe S.)

* Rome délivrée, ou Rek-aite de Cattti Martiut Coriokmut, anee ion apologie y Paris, 16^6, par Pétrone Mascaron, avocat à Marseille.

La Biographie unieerHlle parle d'un Pierre-Antoine Mascaron, auquel elle attribue à tort une Vie et dernières paroles de Sénèque. Cet ouvrage est de Pétrone Mascaron, qui en parle dans la préface de son Coriolan*

CHEZ LES MODERNES. h7

politique, au lieu d'en faire tout simplement un fils pieux et attendri.

La Harpe, qui en 1784 fit une tragédie de Coriolan , n'échappa pas non plus à la manie de mêler les idées de son temps aux sentiments des héros de l'histoire romaine. L'esprit philosophique perce à chaque instant dans le Coriolan de La Harpe. Il n'en a pas fait un ami de l'égalité : le contre-sens historique eût été trop saillant ; mais , si Coriolan est dans La Harpe un patricien emporté et violent, irrité même avant son exil contre l'ingratitude du peuple ; s'il est hautement du parti de la noblesse contre la roture, La Harpe, qui sait que la roture siège au parterre et qui ne veut pas se brouiller avec elle , ne manque pas de prêter à Véturie des sentiments populaires. Véturie blâme l'orgueil de son fils et la dureté du sénat, Véturie enfin parle de manière à plaire au public de 1784, c'est-à-dire aux lecteurs du Contrat social et du discours sur V Inégalité des conditions *.

• VÉTURIE.

Du sang patricien je connais tout Porguci], Leur joug impérieux, leurs superbes niasiuies. Le peuple, comme tous, a ses droits li^itinics. Sans doute, je suis loin d'en approuver Tabus, Ni les emportements de ses chefs corrompus.

Je les ai déplorés. Mais, s'il ne faut rien taire, Le sénat n'a-t-il point de reproche h se faire? Ses hauteurs, ses dédains, n'ont-il» pas trop aigri Un peuple libre et fier, dans la guerre nouiTi ? Les riches, abusant d'une loi trop aévère, N'ont-its pas quelquefois accd>lé sa misère?

COBIOLAN.

le n'ai pas k rougir de tant de dureté :

M DE LA PIÉTÉ FILIAUe.

Diiii rhistoire, dès que Coriolan aperçoit Yéturie qui vient- rimplorer, il s'avance à sa rencontre pour Tembrasser ; mais sa mère refuse son embrassemeiit avant de savoir s*il a pardonné aux Romains \ Ainsi, entre Coriolan et sa mère, point de discussion ni de controverse oratoire. Une vive et irrésistible émo* tion dans Tâme du ûls à Taspect de sa mère; un muet embrassement accepté parla mère comme gage

L'indigent déLiieur épronya ma bonté; J'ai du paavi*e eent fois 1-elevfi la faiblesse.

tÉTOfilB.

Oai ; mail trdp préyena des droits de la Bobles8è|

Veus stti?et d'Appias les principes aitiers

Et TOUS dédaignez trop nn peuple de guerrier»

Qu'enorgueillit enfcor sa liberté récente.

ici y deptiis vingt ans , en sa forme nàissanfej

A ]peilié s'affermit PÉtàt réptibUeaib)

Et YOtrv enfanee a tu le règile de Tarqnin.

De ce bonheur nouTean l'ÏTresse est orageuse :

La liberté, mon fils, est faroncbe, ombrageuse,

Craint jusqu'à la grandeur ^m peut la meiiA(ier.

DeTant des citoyens elle doit s'abaisser,

De leur égalité respecter l'équilibre.

Voua payez de ce prix la gloire d'être libre.

Et ce grand intérêt exige qu'un héros

Contre son ascendant rassure ses égaux;

Que la Tortn dans lui se montre populaire.

C'est peu de les serrii^, il &ut encor leur plaire.

(Actel, sc^es.)

> a Nisi me frustrintor oettli j iaquit familiarium quidam, mater tibi

ft conjuxque et liberi adsunt. » Geriolanus , prope ut amena, consterna-

« tus ab sede sua, quum ferret mati'i oWm coraplexum, mulier in iram

« ex precibus Tcrsa : t Sine, priusquam complezum accipio, sciam, in-

a quit, ad hostem, •■ ad filidib, Tenerim : captira, materne in castris

a tuissim?.... »

(Tit^-Live, liv. U, chap. XL.)

CHU LBS MODERNES. 89

du pardon aeoordé aux Romains , voilà la scène telle qu'elle est dans Tite-Live , telle qu'elle a dû se passer. La Harpe, trouvant cette scène trop simple, a mieux aimé nous faire assister à une sorte de débat entre Yéturie et son fils. C!oriolan rappelle en be^ux vers combien Rome l'a outragé :

Non, T08 yeux n*ont point va mes afftonts, mea supplices; * Vous n'étiez pas témoin de ces affreux comices, Où d'arrogants tribuns, arbitres de mon sort. Me présentaient les fers, et la honte et la mort ; Oà f entendais, an gré des plus vils adversaires. Rugir antouf ëe mot les foreurs populaires.

Assailli de lears eris, delear rage eatooré.

Au milieu de Topprobre ^]e parus Uvré, Je raasemblfiis en mol ma force et xça eonstancei Et, d^ns ce cc^qr souffirant, f amassais ma vengeance* Je Jurais à ce cœur que, cet instant passé, Rome en vain pleurerait de m'avoir offensé :

Non, Je n'aurai point fait une menace vaine *.

Yéturie» à son tour, atteste l'amour de la patrie. Nous entendons deux plaidoyers, jusqu'à ce qu'enân Yéturie, désespérée de la résistance de son (ils, se jette à sea genoux; et alors Goriolan, troublé, interdit , s'écrie, voulant la faire relever :

Quel transport vous égare f Tons à mes pieds, 6 ciel 1

VÉTURIB.

J'y resterai, barbare *> J'exécrai 4a meios en élendaBt mes bras

' Acte V, icène s.

' Non, noa, }e ?éai rnonrir embrasMot tos genooz.

(dMnmaB, aota iv, ao&ae s.)

Xera mon flls révolté, que je n*attendris pas. GORiOLAN, faisant relever sa mère.

Ah ! TOUS en triomphez : la victoire est entière» Et je n'ai pu jamais résister à ma mère.

Les Romains sont sauvés; je dois y consentir;... Et puissé-je bientôt ne m'en pas repentir !

L'ambition, la vanité, la colère, voilà les trois passions qui, dans Cosroès, le Glorieux et Coriolan, sont aux prises avec la piété filiale, et qui toutes trois sont vaincues par un de ces retours soudains et irrésistibles qu*ont les bons instincts, et qui sont d'accord avec nos obligations les plus saintes. En vain la vanité règne dans Tâme du Glorieux, en vain la haine et la colère dominent Coriolan : un mot d'un père, un regard d'une mère déconcertent ces passions toutes-puissantes; et l'instinct du respect filial qu'on croyait étouffé se redresse tout à coup comme un ressort un instant comprimé. Devant ces bons mouvements de l'instinct, la passion se sent et s'avoue vaincue par une force qui lui est à la fois supérieureet analogue. L'instinct et la passion puisent, en effet, leur force à la même source : ils ont tous deux quel* que chose d*irréfiéchi et d'involontaire, ils procèdent du cœur de l'homme plutôt que de sa raison ou de sa conscience. Mais il y a entre l'instinct et la passion cette grande différence , qu'en fait d'instincts nous avons tous les mêmes , tandis qu'en fait de passions nous avons chacun la nôtre : les instincts appartiennent à l'humanité, les passions à la personne. Les passions ne s'appuient, pour ainsi dire, que sur le moi de chacun de nous; elles n'ont donc jamais dans le monde qu'une force individuelle. Il n'en est pas de

même de nos bons et grands instincts : comme ils sont avoués par tout le monde, ils trouvent dans cet aveu universel un grand appui; comme, de plus, ils sont ressentis par chacun, ils ont l'énergie (]ue le moi met dans tout ce qu'il sent; ils ont la vivacité des sentiments personnels et la force des sentiments généraux. Cette ressemblance et cette différence entre les passions et les bons instincts expliquent la supériorité que les bons instincts prennent aisément sur les passions. Ils s'appuient sur la nature, c*est-à-dire sur ce qui est indépendant de la volonté de l'homme, sur ces lois générales qui entretiennent la famille et perpétuent l'humanité, lois immuables comme celles qui règlent les cieux; et ils s'appuient aussi sur le devoir, c'est-à-dire sur une loi que l'homme seiit gravée dans sa conscience, mais qu'il peut ne pas toujours pratiquer. Ils relèvent donc à la fois de la volonté divine et de la liberté humiaine ; ils représentent celte portion de la nature humaine qui semble moins déchue que toutes les autres, et qui est comme un reste de notre primitive condition ; ils représentent l'antique ascendant de la vertu. Quand le père de l'enfant prodigue accueille son fils avec un miséricordieux embrassement, quand Siroès se jette aux genoux de son père vaincu et prisonnier, quand la tendresse paternelle et la piété filiale éclatent par un de ces irrésistibles mouvements, j'aime à reconnaître dans ces élans de la nature morale un retour aux lois primitives, un reste de nos instincts de VÈden, quand nous n'avions pas encore éprouvé la liberté par le mal, et que nous nous sentions toujours libres en nous sentant toujours bons.

xxn.

DE LA ntti FILIALE IIAN8 LE ROMAN. — ÉliMObetb M IIAIIAn

coTTiN. — La Jeune Sibérienne de m. de maistrk.

J'ui montré éomment le ihé&tre. dans Cosroès et dans Corioian, avait exprimé la piété filiale; mais» par la nature même des pco'sonnf^es, eette equ'otsîon a quelque chose de trop héroïque et de trop majestueux pour être à la portée de toutes lesimes. Je veux donc chercher une expression plus simple du même sentiment, et je la trouve dans deux romans faits sur le même sujet par deux auteurs fort différents, dans te Jeune Sibérienne de M. Xavier de Maistre, et VÉiisabeth de madame Gottin,

11 s'agit d'une jeune fille qui, au commeneemeni du règne d'Alexandre, vint à pied, du fond de la Sibârie, à SaintrPétersbourg, demander la grâce de son père exilé. Pour n'être que la fille d'un pauvre condamné, pour, n'être ni une princesse ni une héroïne greeque ou romaine, cette jeune fille n'en avait pas moins une admirable grandeur de sentiments. Mais cette grandeur s'accordait avec une touchante simplicité, el c'est cette simplicité qu'un des auteurs, H. Xavier de Ifaistre, a soigneusement conservée dans son histeire de la Jeune Sibérienne^ tandis qne madame Gottin a fait fort mal à propos de la jeune fille une héroïne de roman.

DE LA PIÉTÉ FILIALE DAlVS LE ROMAN. 6S

M. Xavier de Mâistrè, frère de H. Joiseph de Hcdft^ tre, semble avoir eu lès qualités d'esprit qui manquaient à l'auteur du Papû et des Soirées de SûinU Pétersbùurg t autant M. Joseph de Haistre est violent» emporté, absolu dans ses pensées et dans son style, autant Tesprit de M. Xavier de Maislfe est aimable et fin, délicat et juste. Joseph gourmande, en maître impérieux, Tesprit humain, et, lui faisant honte de toutes les fautes qu'il a faites depuis près de cent ans, il le ramène, comme un esclave fugitif, aux pieds des maîtres qu'il avait insultés. Moins violent dans sa haine contre la liberté de la pensée, Xavier de Haistre se contente de se moquer des prétentions philosophiques et politiques de notre siècle; mais ce quil aime surtout à étudiet* et à peindre, ce sont les émotions de l'àme humaine, et, s'il est quelque part une âme plus souffrante que les autres et à qui la souffrance n'ait pas ôté le don d'aimer, une âme tendre et délicate dans un corps malade et dans une condition humiliante , comme l'âme du lépreux de la cité d'Aoste, c'est à elle que Xavier de Maistre s'attache avec une sorte dé prédilection, pour nous en expliquer les plaisirs et les peines, et pour peu<pler, si J'ose ainsi dire, la solitude du pauvre lépreux des émotions infinies d'un cœur froissé et affectueux.

Les bons et les mauvais sentiments du cœur humain, ceux mêmes qui se cachent dans les plus pro^ fonds replis de nôtre conscience, avaient été, le& nns exprimés par les poètes épiques et dramatiques, les autres observés et découverts par les moralistes. Hais la littérature ne s'arrêtait qu'aux sentiments

qui avaient quelque force et quelque durée : elle semblait négliger les émotions fugitives que nous ressentons à chaque instant, et elle ne trouvait dignes de son attention que les sentiments qui pouvaient devenir une passion. L'auteur du Voyage sentimenicdy Sterne, fut moins dédaigneux : il crut que, d'un instrument aussi sensible et aussi délicat que l'âme humaine, les moindres sons avaient leur mérite, et qu'il fallait les écouter et les recueillir. Il se fit donc une oreille attentive à saisir les moindres bruits du cœur humain , un œil habile à voir les plus légers mouvements de l'âme, et, à l'aide de celte patience intelligente, à l'aide de ce microscope appliqué à la nature morale, il décoxivrit dans nos sentiments de la minute et dans nos affections du moment, je ne sais combien de mouvements délicats et gracieux. C'est par là qu'il a réussi.

Pour voyager comme Sterne montre à le faire, il ne faut ni beaucoup d'audace ni beaucoup d'argent; ce sont des pèlerinages à la portée de toutes les fortunes. Je me trompe : il y faut une richesse toute particulière ; je veux parler de celle des sentiments : car, diuis cette sorte de voyages, fussent-ils faits dans la chambre, comme celui de M. de Maistre, ce n'est pas avec les yeux que l'on voit, c'est avec l'âme. il faut savoir prêter aux choses et aux lieux une pensée et un sentiment; il faut donner beaucoup de soi, et, pour cela, il faut avoir le coçur riche et un peu prodigue. Après tout, quiconque voyage, loin ou près, dans sa chambre ou ailleurs, n'est heureux que de ce qu'il sent et non de ce qu'il voKf l'homine

DANS LE iiONÀN. 65

donne aux lieux plus qu'il n'en reçoit. Non, quelque belles que vous soyez, montagnes de la Suisse ou de l'Auvergne, rives charmantes du Rhin ou du Bosphore, non, le charme ne vient pas tout entier de vous : c'est en nous, c'est dans notre âme qu'est l'enchantement qui nous ravit à votre aspect; et, selon que cette âme est heureuse et gaie, ou triste et mécontente, les choses nous plaisent ou nous fatiguent. Le monde extérieur est un écho qui ne s'é* veille qu'aux sons de notre voix et ne redit que ce que nous lui confions. Aussi ces confidences que rhomme fait à la nature, changent avec les âges, et nous nous étonnons parfois du peu que nous disent à quarante ans les lieux qui nous parlaient si douce^ ment à vingt. L'écho n'est pas devenu plus sourd : c'est notre cœur, hélas! qui est devenu plus muet. Heureuse l'âme qui s'éveille au moindre son ! heureux aussi ceux qui savent écouter cette musique intime et mystérieuse qui nait des mouvements du monde moral, et que ceux-là seulement savent entendre qui ont l'ouïe du cœur! Pour eux, rien n'est muet dans la nature, rien n'est indiiïérent dans l'homme; pour eux, chaque moment de la vie a son émotion ; fussent-ils renfermés dans leur chambre et aux arrêts, comme l'était M. Xavier de Maistre, ils savent retrouver en eux-mêmes ce mouvement du monde moral qu'ils aiment à étudier. Aussi bien, l'homme n'est jamais seul, car il est double. « Oui, dit gaiement M. de Maistre S l'homme est composé d'une âme et d'une bête, » qui font ménage en- SL'mble, ménage souvent troublé par les querelles.

* Voyaffc autour de ma chambre, cliap. vi.

C'est ainsi que, dans ee voyage entrepris autour de sa chambre, la plus piquante découverte que fasse M. de Maistre, et la première, c'est lui-même : tant il est vrai que pour qui sait voir, il n'est pas besoin d'aller chercher bien loin son spectacle * !

J'ai dû indiquer quel était le genre de talent de l'historien de ia Jeune Sibérienne^ M. de Maistre. Il faut étudier aussi en passant le talent du romancier, madame Cottin.

La vie de madame Cottin fut simple, courte, et dans cette courte vieil y eut peu de bonheur. A dix* sept ans, madame Cottin épousa un mari qu'elle aimait, mais elle le perdit au bout de trois ans, ne se remaria pas et mourut à trente-quatre ans. Son caractère fut simple comme sa vie. Renfermée dans son bonheur domestique quand elle était heureuse, et plus tard renfermée aussi dans son chagrin , elle ne chercha l'éclat ni pour sa vie, ni pour sa douleur qui fut modeste et persévérante. Personne ne lui supposait le goût et le talent du roman; elle ne croyait pas elle-même l'avoir; seulement elle sentait qu'il y avait en elle ce genre d'imagination qui est en quelque sorte l'imagination des enfants, qui n'est pas

* La béU) que M. de Maistre a découverte en nous n'est pas le corpa; « car le corps, dit-il, est anssi incapable de sentir que de penser, tandis que la béte est un «tre sensible, parfaitement distinct de Tâme, yéritable individu f qui a sod eiisienee aépcrée, ses goAti, ses inclinations, sa volonté. » Avant M. de Maistre, taint Angostin avait eipliqué tuaai qu'il y a en nous deux aortes d'âmes, réme du corps et Pàoio proprement dite : « Aliud est enim in anima nnd« corpus vivificatur; aliud undo ipst vivificatur. Vita oorporis anima est : vita anim» Deus est. » {In Johanuem, inité XIX, b«» i», t. lil; sermon CLXI, »• e, t. V, édit, Gaume.)

DANS hR ROMAK. 67

rêveuse et méditative, mais qui est conteuse et qui aime à se réciter à elle-même toutes sortes d'histoires charinantes ou terribles. Une femme peut avoir ce genre d'imagination, s'en servir pour inventer je ne sais combien d'aventures où la passion aura une grande part, et vivre calme et paisible sans aucune des aventurea de coeur qu'elle aime à imaginer. Telle fut madame Cottin. Le veuvage, la douleur et la re« traite vinrent ajouter à son talent la qualité qui man* que le plus souvent aux imaginations conteuses, l'émotion; et, quoique personne n'ait évité plus soigneusement que madame Cottio de mettre dans ses ouvrages quelque chose de son âme et de ses sentiments, cependant, avoir comment çà et là elle parle des peines de la vie et de leur bon effet sur l'âme, on sent qu'elle a souflert, mais qu'elle a souffert sans colère, sans aigreur, sans amertume, comme souffrent les coEfurs bons et simples, et que la souffrance a élevé et échauffé son ftme ' .

Avec la facilité d'imagination qu'avait madame Cottin, elle aimait naturellement à inventer des situations extraordinaires, des aventures singulières. Malheureusement le sujet d'Elisabeth ne comportait pas le romanesque : dans ce sujet, le caractère, les sentiments et les événements, tout est vrai, et il n'y a aucune place pour la fiction. De là l'infériorité singulière de l'Elisabeth de madame Cottin à pôté de la Prascovie de M. de Haistre. Autant M. de Maistre se fait scrupule d'altérer, par la uKnndre invention, la implicite héroïque de la jeune Sibérienne , autant

madame Cotiin semble peu s'inquiéter de la vérité des événements et de la vérité du caractère. Madame Goltin et M. de Maislre admirent toits deux le dévouement de leur jeune libérienne; mais M. de Maistre Tadmire tel qu'il Test, madame Cottin tel qu'elle le raconte : l'un se fait historien, l'autre reste romancier. 11 est curieux de chercher quel est, des deux récits, l'histoire ou le roman, celui qui fait mieux ressortir l'idée de la piété filiale.

Dans M. de Maistre, Prascovie (c'est le vrai nom de la jeune Sibérienne) est une jeune fille accoutumée au travail, comme doit l'être la fille d'un pauvre condamné : « Elle aidait les blanchisseuses du village ou les moissonneurs, et, en prenant part à tous les ouvrages de la campagne dont ses forces lui permettaient de s'occuper, elle rapportait du blé, des œufs ou quelques légumes en payement. Arrivée en Sibérie dans son enfance, et n'ayant aucune idée d'un meilleur sort, elle se livrait avec joie à ces pénibles travaux, i» Et ne l'en plaignons pas trop : il lui faut ce rude noviciat pour être capable plus tard de supporter les fatigues du voyage, quand <i\\e ira à pied de Tobolsk à SaintrPétersbourg, à travers la misère et lé froid, demander la grâce de son père. 11 faut que cette martyre de la piété filiale ait un peu le corps et les habitudes d'une paysanne , et non pas qu'elle soit une demoiselle comme Elisabeth, qui l'hiver passe ses longues soirées à lire des livrés d'histoire avec ses parents ' , ou bien brode et dessine

I Les longues soirées étaient employées 11 Pinsti'uct'on de la jeune

Elisabeth. Souvent, assise entre ses parents, elle leur lisait tout haut d(>s passages d'hibloirc; Sprinter arrêtait son atteiiiiuo sur tous iei tr«it.«

DANS LE nOMAN. 69

SOUS les yeux de sa mère ' , et qui, lorsque vient Tété, jouit des plaisirs de la campagne, j'allais dire de la villégiature : tant la Sibérie, telle que la fait madame Cottin, est charmante et parée. Springer, le père d^Élisabeth, aime les fleurs; il a une serre chaude, il fait des bouquets et des couronnes pour oriier le front de sa fille *. Elisabeth, de son côté, élève des ramiers et a sa volière'; elle a ses filets, ses hameçons et même une petite nacelle pour naviguer sur un joli lac. Cette chaumière de condamné devient une chaumière d*îdylle , et je m*étonne en vérité qu'ayant une si douce retraite, des fleurs, des oiseaux, une femme qui l'aime et une fille chaque jour plus charmante, Springer soit triste et désespéré, au point que sa fille, pour calmer le chagrin de son père, songe à aller jusqu'à Saint-Pétersbourg demander sa grâce. Je ne conçois, pour Springer, qu'un seul souci, celui desavoir s'il pourra, dans ce désert, marier sa fille. Mais ce souci même, le roman prend soin de le lui ôter, car il y a un beau jeune homme qui adore Elisabeth. Ce jeune homme, qui est le fils du gouverneur de Tobolsk, a rencontré la jeune Sibérienne dans une grande chasse d'hiver,

qui pouvaient éle?cr soo ânic, et sa mcrej Phédora, sur tous ceux qui pouvaieut Tattcndrir. L'un lui montrait toute la beauté de la gloire et de l'héroïsme ', l'autre , tout le charme' des sentiments pieux et do la bonté modeste. Son pcra lui disait ce que la vertu a de grand et de sublime; sa mère, ce qu'elle a de consolant et d'aimable. Le premier lui apprenait comment il faut la révérer ; celle-ci , comment il la faut chérir, n (l^dit. LedentUj in-3S, p. si.)

* Page 3 4.

' Page JJ.

» Page J«.

70 m LA PIÉTÉ FILIALE

Gomment ne l'aurai t-il pas aimée? c Elisabeth était vêtue, selon Tusage des paysannes tartares, avec un court jupon rouge relevé sur le côté, la jambe couverte d'un pantalon de peau de renne et les cheveux tombant en tresses jusque sur ses talons. Un corset étroit et boutonné sur le côté laissait voir toute Tél^ gance de sa taille , et ses manches retroussées jusqu'au coude ne dérobaient point la beauté de ses bras »

Oui , Elisabeth est charmante , je le veux bien , avec son costume de paysanne tartare; oui, « ses mouvements sont accompagnés d'une grâce que le jeune Smoloff admire avec une singulière émotion, et dont il ne peut détacher ni ses regards ni son cœur ^ » Oui, c elle réunit l'énergie de Spriiiger, son père , à la douceur de Phédora , sa mère , et elle est à la fois noble et fière comme [tout ce qui vient de rhonneur, tendre et dévouée comme tout ce qtii vient de l'amour '* » Mais, avec tout cela, et à cause de tout cela, ce n'est pas elle qui peut aller à pied à SaintrPétersbourg ; elle n'est pas faite pour la fatigue, la faim, le froid , la honte et toutes les misères du pauvre en voyage.

Prascovie, au contraire, qui n'a ni ramiers, ni volière, ni nacelle; Prascovie, qui peut-être ne sait pas lire , qui aide les blanchisseuses et les moissonneurs, Prascovie est celle qui peut aller du fond de sa misérable cabane jusqu'au palais de l'empe* reur. Elle est celle qui te peut, elle est celle aussi

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