‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 12 sur 76 · DANS LE ROMAN · texte numérisé non relu

DANS LE ROMAN

qui le teut el qui a de quoi lu vouloir, car son père est vraiment triste et malheureux. Un jour, c en revenant de la moisson , dit M. de Maistroy elle trouva sa mère baignée de larmes, et fut effrayée de la pftleur et des sombres regards de son père, qui se livraii à tout le délire de la douleur, c Voilà, c s'éoria-t-il , dès qu^il la vit paraître, le plus cruel c de tous mes midheursl voilà l'en&nt que Dieu' c m*a donnée dans sa col^ , afin que je souffre c doublement de ses maux et des miens, afin que je c la voie dépérir lentement sous mes yeux , épuisée « par de serviles travaux, et que le titre de père, c qui &it le bonheur de tous les hommes , soit c pour moi seul le dernier terme de la malédiction c du ciel ! » Prascovie , épouvantée, se jeta dans ses hras. La mère et la fille parvinrent à le tranquilliser en mêlant leurs larmes aux siennes; mais cette scène fit la plus grande impression sur Tesprit de la jeune fille. Pour la première fois , ses parents avaient ouvertement parlé devant elle de leur situation désespérée; pour la première fois, elle put se former une idée de tout le malheur de sa famille. Ce fut à c^te époque, et dans la quinzième année de son âge que la première idée d*aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père hii vint à l'esprit. Elle racontait elle^néme qu'un jour cette heureuse pensée se présenta à elle comme un éclair, au moment où elle achevait ses prières , et lui causa un trouble inexprimable ^ »

Nous avons vu, entre Prascoyie e( Elisabeth, quelle

* OEoTres àe M. X. de Maistre, édition Charpentier, pagiea 814 et

tu.

osl, dès le commencement, la différence : l'une sim» pie et forte, avertie par le ciel de sauver son père; l'autre élégante, instruite, pieuse aussi, mais moins simplement que Prascovie , et qui conOe sa résolution d'aller à SainIrPétersbourg , non-seulement à Dieu dans ses prières, mais au jeune Smoloff dans un doux et sentimental entretien ; Tune enfin, digne "de l'histoire, l'autre faite pour le roman. I-e contraste n'est pas moins grand dans la suite du récit.

« Prascovie part après avoir reçu à genoux la bénédiction de ses parents, et, s'arrachant courageusement de leurs bras, quitte pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance.... Le père et la mère, immobiles sur le seuil de la porte, la suivirent longtemps des yeux, voulant lui donner de loin un dernier adieu; mais la jeune fille, ne regarda plus en arrière et disparut bientôt dans Téloignement ' . »

Ce départ sans discours, sans descriptions et sans réflexions , est touchant à force d'être vrai, solennel a force d'être simple. Il ne ressemble pas au départ d'Elisabeth. D'abord Elisabeth ne part pas seule ; elle a pour l'accompagner un vieux missionnaire , le père Paul, qui doit la conduire jusqu'à Moscou, et À Moscou elle doit trouver le jeune Smoloff , qui l'aidera à voir l'empereur. Ainsi, pendant le voyage, protégée par le père Paul et par le respect qui s'attache à un pareil guide; à Moscou, protégée par la tendresse de Smolof! , je ne puis guère m'aL^rmer quand je vois partir Elisabeth *. C'est Prascovie que

• Paje 884.

^ Alors Sprinter (lit au missionnaire^ qai, les yeux baissa et dans un

DANS LE RONAX. 73

je plains , qui part seule , sans guide sur la route, sans protecteur à l'arrivée, sans argent même, et avec toutes les chances de la misère et de l'humiliation. La faim , la lassitude , la maladie , les mauvais gîtes, les honteux soupçons ^ ; et, enfin, quand elle est à Saint-Pétersbourg , l'indifférence des grandes villes et l'isolement dans la foule , voilà le voyage de Prascovie, voyage triste et vrai, avec toutes ses lenteurs et toutes ses souffrances : non pas lenteurs créées par l'impatience et l'inquiétude de l'héroïne, non pas souffrances de cœur et de sentiments; mais avec tout ce qu'ont de pénible et d'affreux les. longs chemins à pied, les nuits sans asile, le froid sans vêtements et la fatigue augmentée par le besoin.

profond attendrissement, se tenait à quelque distance de cette scen* d'affliction : « Mon père, je vous remets un bien qui n'a point d'^I ;

• c'est plus que mon sang, que ma yie ; je tous le remets cependant avec

• eonfiance. Parlei ensemble. Des milliers d'anges veilleront autour « d'elle et de vous \ pour la défendre, les puissaoces célestes s'armeront,

• cette poussière qui fut ses aïeux se ranimera; et Dieu, puisqu'il est « tout-puissant et qu'il est père aussi de mon Elisabeth, Dieu ne per-

• mettra pas que notre Elisabeth périsse. »

• La jeune fille, sans oser regarder son père, mit une main sur ses yeux, donna l'antre au missionnaire et s'éloigna avec lui. En ce moment, l'aurore commençait à éclairer la cime des monts et dorait déjà le faite des noirs sapins ; mais tout reposait encore. Aucun soufÏDe de vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres ; celles même du bouleau étaient tranquilles; les oiseaux ne chantaient point, tout sa taisait, jusqu'au moindre insecte. On eût dit que la nature entière ae tenait dans «n respectueux silence, afin que la voix d'un père qui , k travers la forêt , criait encore un adieu à sa $lle , fdt le dernier sofi qu'elle pût entendre, s {Élùabeth, p. lit.)

' « On la prenait souvent pour une aventurière de mauvaises moeurs, «t ee soupçon si injuste lui donna de grands désagréments |tcndant son

Page 1