‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 15 sur 76 · DANS LB DRAME ET L'ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

DANS LB DRAME ET L'ÉPOPÉE

8*agit de ravir aux flis d'Apharée leurs fiancées, les filles de Leucîppe et non plus leurs bœufs*. Le rapt est sttbâtîiné au vol, le crime est plus éiégattt* Cest ainsi que FAchilIe d*Homère, dans sa querelle avec Agamemnon , dit que les Troyens ne sont ja* mais venus enlever ses boeufs, et qu*il n'a pas à se plaindre de Troie; tandis que TAchille de Racine, mieux élevé, et plus habile aussi à manier Tépi* gramme, s*écrie:

El ]«Kuii8> 4ai» Larifise un lâche ravisseur

Me vteitrU eolever ou ma femme ou ma sœur *P

l'ai dû indiquer, en passant, cette rimplicilé des temps hén^ques; mais je dois surtout remarquer le caractère général de ce récit, dans lequel le merveilleux domine l'expression du sentiment. Le poète, en effet, ne veut pas seulement nous intéressera Tamour fraternel de Poilux : fidèle à la tradition mythologie que et héroïque, il veut la chanter avec toutes ses febuleuscs merveilles, avec la foudre de Jupiter, qm combat pour Poilux, avec l'inégalité que met entre les deux frères la différence des germes divins^ humains renfermés dans l'œuf de Léda, avec ce bizarre échange que chaque jour les deux héros font entre le ciel et l'enfer. Cependant l'amour fraternel perce à travers les prodiges de la légende, et vient rétablir l'égalité entre les deux frères; heureux et touchant effet de l'introduction des sentiments humains dans

* Abstulerant raptas Pbœben Phœbesque sororem

Tyadarida) fratres.

(Ovide, Fa$les, liv. V, 69f.

' tphigènie, acte ly, scène e^

les événements de la Fable ! Castor et PoUux, tout en restant des héros et des demi-dieux, c*est^à-dire des ^tres supérieurs aux hommes et mêlés à des événements qui n*Dnt rien d'humain, commencent à être hommes et à nous toucher par leur amour fraternel. C*est par là surtout qu*ils sont devenus chers à Thumanité et qu'ils ont mérité des autels. L'homme a retenu, de l'histoire fabuleuse des deux héros, ce qui se rapportait le mieux à sa propre nature : il ne les a pas dépouillés de ce qu'ils ont de surnaturel, et il les a laissés fils des dieux et dieux eux-4nêmes ; mais il leur a su gré d'avoir été hommes et de s*ètre aimés, comme frères, d'un amour qu'il a pris pour modèle. L'homme, en effet, croit volontiers au mer» veiileux; mais, si dans le merveilleux il trouve un trait qui soit humain et qui soit bon , c'est à ce trait qu'il s'attache avec une sorte de prédilection, et le àmn devient alors d'autant plus cher et d'autant plus sacré qu'il ressemble aux hommes , sans cesser de leur être supérieur. Telle est l'histoire du culte d^ Castor et de Pollux dans l'antiquité : leur amour fraternel se retrouve dans tous les traits de leur di-^ vinité \ Toujours frères, en effet, toujours unis sur la terre, au ciel ou aux enfers, l'antiquité ne les a pas séparés dans ses hommages et dans ses supersti-

1 Jaoïque tibi cœlum, Pollttx, sublime patfbat, ^

Qaanij met, diiistij percipe verba, pator.

Qttod mihi das nnî^ cœloni pantire duobtts :

Dimidinm toto manere majus erit.

Dixit} et alterna fratrem statione redcmit :

Utile sollicitœ sidus aterque rati*

(Ovidcj l'afles, Uv. V. *- 7i8,

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lions. Ils brillent ensemble au haut des cieux* ; eiN semble ils apparaissent aux matelots et calment les orages'; montés sur leurs blancs coursiers et armés de leurs lances d*or, ensemble ils viennent au secours des Romains sur les bords du lac Régille'; ensemble aussi ils président aux courses , à la lutte et aux chants qui suivent les victorieux. Couplé gracieux et tutélaire, qui représente, dans l'antiquité» la force qui vient de Tunion et du dévouement.

Dans les temps modernes, Castor et Pollux ont paru en France, sur la scène de l'Opéra, en 1737; mais le Castor et le Pollux de l'Opéra ressemblent peu aux deux frères de l'antiquité. Dans Pindare simples ravisseurs de bœufs, dans Théocrite et dans Ovide ravisseurs des filles de Leucippe, ils sont de* venus, à l'Opéra, des rivaux amoureux : ils aiment

* Sic fratres Uelena, liicida aidera ....

(Horace^ odo lU^ liv. I.

^ < .... CiitDtoiis let fils de L6da, chantons les deux frères de Sparte^ lc0 saoTeiin des komnes «posés ait tranchant da fer, les guides des dterani épouvantés k travers la mêlée sanglante, les protecteurs des raisseaux qui, au lerer ou au coucher des astres, sont livrés à la merci des ▼ents irrités 1 Quand leun souffles impétueux poussent les vagues contre la proue ou contre la poupe, et battent les flancs des vaisseaux ; quand les mAts se briseot et que les voiles se déchirent ; quand la nuit descend 4n ciel avec Forage et que la vaste mer retentit sous les coups de la tem* pète, c'est alora , génies tntélaires, que vous arraches k Pablme les vais* seaux et les matelots qui croyaient mourir : les vents s'apaisent, le calme s'étend sur les flots , les nuées se dispersent et les astres reparaissent an ciel, sigua heuraux de la paix promise aux matelots. Dieux sauveura des mortels , dieux amis, dieux des coursien , de la musique, de la lutte et du chanl, Castor, Pollux, qui de tous deux chanterei-je d'abord ! » (Théocrite, idylle XIIl*.) ' ' Cicéron, Ih nalwta Deontm^ t-t.

82 9E l'amour fraternel.

tous deux la jeune Télaïre; mais Pollux, non content de sacrifier à son frère Timmortalité que lui offre Jupiter» lui sacrifie aussi TaniQur qu'il a pour Télaïre ^ Qu'estK^e» en efTet, pour un héros dopera^ que de sacrifier seulement rimmorialité? Ce serait être généreux à trop bon marché : son dévouement ne commence qu'au moment où il sacrifie son amour.

L'amour fraternel n'est, dans Pindare, qu'un trait énergique et vif mêlé à des événements surnaturels; Il jie fait pas l'intérêt principal du récit; il n'a pas encore d'expression dramatique. Il faut» pour trouver cette expression, arriver à la tragédie grecque : c'est là que l'amour fraternel est représenté avec toute sa force et tout son dévouement dans le personnage d'Oreste et surtout dans celui d'ÉIectre; car, dans une sœur, l'amour fraternel a quelque chose de tendre et de doux qui nous le fait mieux sentir, et la tendresse d'Electre pour Oreste, ou d' Antigène pour Polynice, nous touche plus que l'amitié de Castor et de Poliux.

Les trois grands maîtres du théâtre grec, Eschyle, Sophocle et Euripide, ont mêlé dans Electre le sentiment de l'amour fraternel avec un autre sentiment phis énergique et plus violent, je veux dire le sentiment de la vengeance. En effet, Oreste, pour Electre, n*est pas seulement un frère longtemps exilé et longtemps attendu, Oreste est un vengeur ; c'est

' Je reyerrai mon frère, il yerra Télaïre :

Il esl aimé, c'est à lai d'être iieareia.

Chaqae instant qu'ici je respire Est un bien que j'enlève fa son cœur amooreiix.

(Bernardj Ctkiéor «i PoUuof, acte iH, •«« 9.)

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lui qui doit puotr les meurtriers d'Âgamemnon. Maisne croyez pas que Tamour fraternel soit étouffé, dans rame du frère et de la sœur, par la passion de la vengeance; non! cette passion, tout ardento qu'elle est, se mêle et se confond avec Tamour friitemel. Electre r^kssemble, dans la tendresse qu'elle a pour son frère, toutes ses douleurs et toutes ses ei^riiices ; elle ne distingue pas le frère et le vengeur : lout cela est Oreste, c*est-à-^ire celui qu'elle aime seul au monde et qu'elle demande chaque jour aux dieux de lui envoyer. Elle l'aime, comme eUe le dit daim Eechyle, parce qu'il remplace pour elle tûétes les affections qu*ells a perdues , parce qu'il est pour elle le père qu'elle a vu égorger, la mère ^'-elle a aimée naguère ^ qu'elle abhorre aujourd'hui^ et la «œur qui a été immolée sur l'autel de Diane. Quand l'oracle d*Àpollon sera accompli, quand Clytemneslre sera tombée sous les coups de son fils, c'est alors surtout qu'éclatera la tendresse d*&lectiB pour son frère; elle s'attachera à ses souffrances pour les apaiser, à son exil pour le consoler; et alors commencera un beau et touchant speotade, vraim^it tait pour émouvoir et troubler le cœur de Thonmie dans ses sentiments de justice et de pitié : un fils vengeur de son père, meurtrier de sa mère, poursuivi par le remords d'un crime qu'il a pris pour un devoir, et soutenu par l'amour d'une sœur eC par la tendresse d'un ami ' .

Eschyle est, des trois grands poètes grecs, celui qui a le plus énergiquement exprimé ces souhaits de

< Voyei VOrêtk d'Euripide.

vengeance formés par Electre et par Oresie sur le tombeau d*Agamemnon. Quels terribles accents que ceux de ce fils invoquant les mânes de son père là* chcment égorgé ! < Mon père ! mon père ! que dois-je dire, que dois-je faire, aujourd'hui que j'approche de ton tombeau ' ? » Et, pendant que le fils consulte Tombre paternelle, le chœur, prosterné lui-même au pied du tombeau d'Agamemnon, répond d'une voix triste et grave que « le sang doit être expié par le sang, la mort par la mort*. » C'est la sentence des anciens temps.

« Oui, s'écrie alors Oreste, oui, Dieu me livrera les meurtriers ! Apollon m'a dit de venir chercher ici la vengeance et le danger. J'y viens. Malheur à moi, si j'oubliais la mort de mon père ! Livré-aux plus affreux tourments, le coips dévoré par la maladie, les cheveux blanchis par la souffrance, j'irais errant et misérable, poursuivi par la vision des Furies sorties du sang que je laisserais sans vengeance, poursuivi par l'ombre elle-même de mon père agitant, sous ses noirssourcils^ ses regards pleins d'éclairs * ! »

Voilà donc,, s'il ne venge pas son père, voilà quel sera le sort d'Oreste, et voilà son excuse, excuse fatale, qui fait songer à sa punition : car ces visions affreuses qui assiègent le fils indifférent au meurtre de son père, assiègent aussi, hélas! le fils qui tue sa mère.

Bientôt à la voix d'Oreste et du chœur s'unit la voix d'Electre. Assis au pied du tombeau paternel ,

' Choèphores, vers tis.

3 Vers 818.

* Vers t6»-i9a.

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ces deux eniimts d*Againemnon , qui viennent à peine encore de se reconnaître, s*exhortent et s'enconragent mutuellement à la vengeance : terrible dno de haine et de colère» qui domine de temps en temps la voix solennelle du chœur prononçant aussi contre les meurtriers d'Agamemnon Tirrévocable arrêt de la justice divine! Ce sont des invocations aux dieux des enfers, aux dieux vengeurs, aux Furies, qui n'entendent que trop Oreste qui les appelle; ce sont des souvenirs du jour affreux où Agamémnon tomba sous les coups d*une épouse adultère. Electre a vu* frapper sa mère qui frappait à coups précipités ; elle a entendu le bruit du meurtre.

ORESTE

Rappelle-toi le bain où tu mourus, mon père f

lâLEGTRE.

Et le filet sur toi Jeté par Fadattère.

ORESTE

Ils ne Vont pas surpris en des chaînes d^airaln. Non! sous un voile obscur propice à Tassassin.

ORESTRE.

Éveille-toi, mon père, et venge ton outrage 1

ELECTRE

Lève ton front vainqueur» et rends -nous le courage.

ORISTE.

Envoie un Dieu vengeur combattre à nos côtés K

Où sont donc, à côté de ces cris de haine qui jetlent la terreur dans les âmes, où sont ces sentiments d'amour fraternel que j*ai annoncés et qui doivent inspirer la pitié et tempérer l'horreur ? Il

* Vers 491 dt svîv.

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