‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 22 sur 76 · ORESTE ET IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

ORESTE ET IPHIGÉNIE

Ceêi à lui qu'elle voulait faire parvenir une lettre qui rinformàt que sa sœur n*avait pas péri sur Tautel ;'c*est lui qu'elle appelait comme son libérateur: mais le songe que les dieux lui ont ^voyé la désespère. €*en est fait : elle ne reverra plus la Grèce! elle mourra dans- ce pays barbare, dans ce temple sanguisiaire où les étrangers sont égorgés sut Tautel de la déesse, sacrifice impie qu*Iphîgénie réprouvait autrefois et qu*elle n*^accompli$sait qu'avec douleur. Son âme était capable de pitié, quand elle était encore capable d*espoir; mais aujourd'hui , après la mort d*Oreste, que lui importe que les dieux soient injustes et cruels? que lui importe que le sang des étrangers, tùUce même des Grecs, coule sur Tautel de la déesse? Qu'on amène au temple les deux étrangers qui viennent d'être surpris sur lé rivage , elle les immolera sans pitié ; Oreste est mort, c mon triste cœur! jadis tu étais doux et compatissant pour les étrangers, accordant des larmes à tes compatriotes , lorsque des Grecs tombaient entre tes mains. Mais aujourd'hui le songe qui a aigri mon cœur, en me persuadant qu'Oreste ne voit plus le jour, me laisse malveillante pour vous , qui que vous soyez, et c'est avec justice. Le bonheur d'autoxii blesse les malheureux, quand ils ont eux-mêmes connu la [nrospérité '. >

Ainsi ridée de son frère se mêle à toutes ses espérances comme à tous ses chagrins. C'est en souvenir de lui,, quand il vivait, qu'elle était douce et compatissante; c'est le désespoir de sa mort qui maintenant

' Iphigime m Tawride, Tera «4», tradociiou île M. Artadl.

114 DE l'amour FftATBRNBl..

la rBOd îa$eii8ible aux maux d*autrui^ Mêmes pnfeo> cupatious lorsque les deux étrangers sont ameaéa dans le temple : elle ne se contente pas de leur de^ mander qurile est leur pairie, leur famille, quelle est la mère qui leur a donné le jour, quel est leur père; il y aunnom plus douxà son cœur et qui exprime plus vivement les affections de la ûmiille : c Quelle est votre sceur, ditrelle, si vou9 en avez? De 'qiiels frères elle va être privée * I »

Ces deux étrangers sont Oreste et Pylade» Un om^ de a ordonné qu*Oreste vienne en Taurtde enlever la statue de Diane : i ce prix, il sera délivré de ses fureurs. Il est venu, Pylade l'a suivi; mais ils ont été surpris sur le rivage , enchs^nés et c<mduits prèa de la prêtresse qui doit les immoler. En voyant qu'ils sont Grecs, Ipbigénie ne résiste pas au désir de les interroger* Elle apprend qu'ils sont d'Argos : alorà ils doivent savoir ce que sont devenus Troie, Hélène,^ Calchas, Ulysse, Achille. Elle ne parle pas encore de noms plus chers, d'Agamemnon, de Glytemnéstre^ d'Oreste enfin ; et je reconnais à ce trait la prudence et la réserve des héros grecs. Une héroiqe moderne aurait déjà fait je ne sais combien de ces questions indiscrètes ou dramatiques, qui révèlent le secret des personnages. Cependant, quoique la prêtresse ne parle encore que de Troie, d'Hélène, de Calcfaas, et qu'elle hésite & prononcer des noms plus significatifs, Oreste s'étonne : « Qui es^tu donc, lui dit41,: pour t'informer avec tant d'intérêt des affaires de la Grèce ' J » Iphigénie r^nd qu'elle y est née. Ëoiinf

* Ver» *7l.

' Vers i»f.

eiiBSTB ET IPHIGÉNIB. 115

cédant à sa curiosité, « Et ce général, dit-elle, que tout le monde appelait grand et heureax?

ORESTE

< Lequel? car, hélas! celai qui m'est connu no saurait être appelé heureux.

IPHIGÊNIE.

< On rappelait le roi Aganiemnon, fils d'Atrée.

ORESTE

< Je ne sais rien : femme, laisse là toutes tes questions.

IPHieÉNIE.

c Ah! plutôt, au nom des dieux! parle^ étranger, pour me r^dre quelque joie.

ORESTE

c 11 est mort, Tinfortuné, et sa mort a été funeste à quelqu'un.

IPHIGÊNIE.

. V II est mort! par quel événement? Ah! malheureuse que je suis !

ORESTE

c Pourquoi ces gémissements qui t'échappent?

Qu'avait-il de commun avec toi?

IPHIGÊNIE.

« Je gémis sur son antique fortune.

ORESTE

c Mort déplorable, en effet, de périr par la main de son épouse!

IPfflGÊNlE.

c que ^c iarmee à vérsw, «t «ur la coupable et jsur sa victime!

ORESTE

€ Cesse tes questions, ne m'interroge pas davantage^

116 DE L*ANOUR FRATERNEL.

IPHIGÉNIE

« Encore un mot : l'épouse de cet infortuné vitrelie encore T

ORESTB.

c Elle n*est phis : le iïls qu'elle avat en&nté lui a ôté la vie.

IPHIGÉNIE

« maison en proie au trouble et au désordre!

estrce volontairement qu'il l'a tuée?

ORESTE

< Ce fut pour venger la mort de son père.

IPHIGÉNIE

c Hélas ! il a bien fait d'en tirer ce juste châtiment,

ORESTE

« Cependant il a les dieux contre lui , quelque juste que soit sa caus^.

IPHIGÉNIE

« Agamemnon a-t*il laissé quelque autre rejeton?

ORESTE

« Il a laissé une seule fille, Electre.

IPfiHGÉNlE.

« Mais quoi ! ne dit-on rien de son autre (ille , bnmolée en Âulide?

ORESTE

c Rien, si ce n'est qu'elle est moile.

IPHIGÉNIE

« Mais le ûh du roi mort est-il dana Argos?

ORESTE

c II vit, mais il est forcé d'errer par toute la tei'i'e.

ORESTE ET IPHIGÉNIB. 117

IPHIGÉNIE

c Adiett , songes trompeurs , vous u'étes qu'illusions M »

le ne sais si je me trompe» mais cette lenteur et cette réserve dans le dialogue me smnblent plus dramatiques et plus pathétiques que la précipitation et le tumulte des reconnaissances du théâtre moderne. Oreste et Iphigénie n'ont aucune raisM de se devins Tun Tautre ) et de s'entendre à demi-mot. Pourquoi Iphigénie se ferait-elle connaître à ces étrangers? Toute la Grèce Ta vu immoler et la crmt morte : ajouteraient-ils foi à son étrange aventure? Oreste non plus n'a aucun intérêt à révéler son nom; Cet entretien, d'ailleurs, a appris à Iphigénie tout ce qu'elle veut savoir : elle sait le sort de sa fomille, et elle sait que son frère vit encore. Le songe qu'elle croyait lui avoir été envoyé par les dieux n'était donc qu'une vaine illusion. Elle peut écrire à Oreste ; elle sauvera un des deux étrangers qu'elle devait sacrifier, et, en retour de ce bienfait, celui-ci portera à Àrgos la lettre d'Iphigénie et la remettra à son frère. C'est Oreste qu'elle choisit pour messager; mais Oreste refuse de laisser mourir Pylade : il veut que ce soit son ami qui parte et qui retourne en CrècC; Iphigénie admire ce dévouement, et elle l'admire en faisant un retour sur son frère, tant toutes ses pensées se rapportent à ce frère, chéri ! < Ah ! dit-elle, puisse te ressembla celui des miens qui survit! car, étrangers, moi aussi j*ai un frère; mon seul malheur est de ne pas le voir \ » Et ce n'est

' Ven i4S il ITO, mêoie tradaction.

' Ven «11.

118 De ii*AMûyn fhâtërn«i.

pas seulement Iphigénie pour qui ces noms de irère et de sœur sont doux et chéris. Oreste aussi', qui n*a plus que sa sœur Electre pour unique famille , et qui va périr loin d'elle sur la terre étrangère, Oreste g*afîlige en pensant que la main de sa sceuir ne lut r^dra pas l^s derniers devoirs. Iphigénie alors, émue de ce souveoir qui touche de si près i tous les siens, Iphigénie promet à Oreste de lui ran« dre ces derniers devoirs : elle déposera les offrandes sur son tombeau, < elle répandra une huile pure sur aon corps et fera couler sur son bûoher la liquevr que Tabeille dorée exprime du sue des fleurs * ; » enfin elle lui servira de soeur. Paroles eonsolantesi qui adoucissent pour Oreste la pensée de mourir loin de sa patrie I images gracieuses et dignes de la Grèce , qui cachent Tidée de la mort sous les fleufs qui composent le miel ! touchantes allusions enfin aux soins de la piété fraternelle, et qui attendrissent le spectateur entendant parler ainsi ce frère et cett^ sœur qui s'Ignorent Tun Tautre !

* Dans Euripide , la lutte entre Oreste et Pylade pour savoir qui des deux doit mourir, cette lutte n*est pas aussi longue que Ta représentée le thé&tve modems, qui aime particulièrement les combats de générosité. Pylade cède surtout à la pri^e que lui Mi Oreste d'aller vivre avec Electre, quUl lui a donnée pour épouse afin de perpétuer Ja race d*Ag»memnon« c Ah 1 s*écrie Oreste, je t'en supplie, nV bandonne jamais ma sœur, quelle que soit 1^ scilitud^ de tes proches et de la maison de ton père. Adi^^

* \vn 631*

ORESTR ET IPBÏGÉ^IB* 119

mon doux compagnon de chasse » le plus fidèle de mes amis, élevé avec moi dès Fenfaocei toi qui as porté si constamment le fardeau de, mes douleurs * ! »

Voilà par quelles paroles Oresie décide Pylade à lui survivre , pour Taimer encore^ pour honorer ses mânes i pour rester fidèle à sa sœur Electre » pour perpétuer avec elle la race d'Agam^nnon et la m^ moire d'Oreste. c Oui, répond Pylade, oui, tu auras un tombeau, et je n'abandonnerai jamaia la couche d'Electre, 6 infortuné! car, mort, tu me seras plus cher que pendant ta vie ^ »

La reconnaissance d'Oreste et d'Iphigénie a de quoi nous étonner, même après tout ce que nous jsavons de la lenteur et de la gravité des reconnais*sances dans le théâtre ancien^ Oreste et Pylade, en recevant la lettre et le message qu'Iphigénie adresse k son irère , comprennent tout , et Oréste veut embrasser cette sœur qu'il retrouve miraculeusement ; mais Iphigénie doute encore. Cet étranger, qui l'âf^ pelle sa sœur, est-ce bien Oreste ? Elle l'interroge sur sa fiunille , sur le palais d' Atrée dans Argos , et Oreste lui donne les détails les plus minutieux ; ii lui parle même des tissus qu'elle a brodés^ de sa .chevelure qu'elle a coupée et envoyée à sa mère* -^ cOui, interrompt Iphigénie, comme un souvenir à déposer sur mon tombeau. » — Et bientôt , m doutant plus, toute à la joie ; < frère chéri I s'écriei-elle, quel autre nom te donner? car tu es ce que j'ai de plus cher au monde. Je te revois donc, Oreste^ loin de ta patrie, loin d' Argos ! Ah ! mon frère l

* Vers 70«.

* Vert 7i«.

120 DE i/amour fraternel.

ORESTE

c Et moi, je le revois après avoir cru si longtemps à ta mort. La joie se mêle à nos soupirs, et de douces larmes mouillent tes paupières et les miennes *. »

Iphigénie a retrouvé son frère. Maintenant il faut le sauver de la mort, il faut retourner avec lui dans la Grèce. « Mais les femmes ont l'esprit fécond en ruses', dit Euripide, qui ne manque jamais l'occasion d'une sentence maligne contre les femmes. Disons plutôt qu'une sœur est habile à sauver un frère, et surtout un frère si heureusement retrouvé. D'ailleurs , le roi des Scythes , Thoas , est facile à tromper, comme le sont en général les tyrans de la tragédie. Aussi Iphigénie , sous prétexte de purifier dans la mer la victime qu'elle doit immoler, -écarte du rivage Thoas et tous les Scythes ; puis elle s'embarque avec Oreste et Pylade , emportant avec eux la statue. Mais les vents et le reflux s'opposent à la course du vaisseau et le ramènent vers le rivage. Iphigénie alors, debout au milieu du vaisseau : 1 fille de Latone! s'écrie-t-èlle, sauve ta prêtresse, favorise mon retour d'un pays barbare dans la GrècCi et pardonne-moi mon larcin. Tu aimes ton frère, ô déesse ! pense que j'aime aussi le mien *. » Les nautohiers répondent à la prière de la jeune vierge par de joyeuses acclamations , et de leurs bras ils font voler les rames en s'ànimant par leurs chants cadencés. Ainsi les derniers mots d'Iphigénie respirent la foi en la vertu de l'amour fraternel , cet amour cher

1 Veifi ftai à S34.

2 Vers ioss.

*Verg lt88.

ORBSTB ET IPHIGÉNIE. 121

même aux dieux , et qui doit les rendre plus aisément propices aux prières d-une sœur.

Dans Viphigénie en Tauride, le sujet fait assurément une grande partie de l'intérêt de la pièce. J'ose dire cependant que les sentiments d'Iphigénie , ses regrets de la Grèce, son amour pour son frère, ses vicissitudes de tristesse et de joie excitent un intérêt plus yif que ses aventures elles-mêmes, toutes merveilleuses qu'elles sont. Ajoutez à l'émotion qu'inq[>ire le personnage d'Iphigénie, Pylade et son amitié, Oreste et ce dévouement mêlé de désespoir qiti bit qu'il veut mourir au lieu de Pylade. Voilà ce qui fait le mérite de la tragédie d'Euripide et ce qui explique la renommée qu'elle a toujours conservée.

Iphigénie en Tavride fut, en ^t, une des premières pièces imitées par les modernes. Vers Tan 1520, Ruccellaî, noble Florentin, dont le père avait épousé une sœur de Laurent de Hédicis, fit tm Oreste imité de Vlphigénié d'Euripide. Ruccellaî, comme le comte Torelli , dont nous avons examiné la Mérope, et comme la plupart des poètes du seizième siècle, mêlait le soin des affaires au goût des lettres : il fut ambassadeur à Venise , nonce du pape Léon X à la cour de François I*-, et enfin gouverneur du château Saint- Ange, ce qui était alors une des principales charges de l'État romain» Son Oresie est curieux , parce qu'il indique la manière dont les Italiens imitaient l'antiquité. L'antiquité, qui vient à peine d'être découverte et dont les monuments, partout cherchés, reparaissent partout, l'antiquité est pour les poètes, pour les peintres, pour les sculpteurs du quinzième et du seizième siècle en Italie, comme une II. Il

ISSS DB L*AM9tm ffiATEMflU..

seconde» ei je diraii pt^ue une pluf balle nature dont ils s'inspirent avec enthoufifiasme* Rien de roi^tinier ni de serviLe dans leurs études : Timitation est encore une nouveauté , et elle en a le charme et la fraîcheur.

VOresfe de Ruccellaî est fait pour être lu plutôt que pour être représentée II y a peu^ d'action; souvent même l'action s'arrête, et le poète développe avec ^x^mplaisanee l'idée et le sentiment des persoima* ges , sans s'inqiiiéter de Teifet de la scène, RuDcellaf surtout a singulièrement ingéré la prudence ou la lenteur que Tlphigénie grecque met à rcconnallrs son Irère. L'Iphigénie d*Euripide demande des signes qui lui fossent reconnaître Oreste r Oreste lui en donne quelques-uns sans, les décrire. H a raison , oar Iphigénie n'a besoin que d'un mot pour les rieconnaitre* Ruccellaî n*a pas compris cette habileté dramatiquei et son Oreste ezprmie et décrit longue^ ment les preuves qu'il donne h Iphigénie. Ainsi, il rappelle lesi dernières paroles qu'Iphigénie lui adroioa quand elle fut conduite à rautel comme victime. Ces paroles sont un petit discours qui sent le philosopha stoïcien plutôt que la jeune fille qui regrette la vie^ ^ Oreste fait preuve de mémoire en les récitant après tant d'années écoulées. Mais cette fldélité de mé* moire ne convainc pas l'iphigénie italienne ; elle hii demande un autre signe : c Dites-n^oi comment est ftit le palais de mon père * • » Alors Oreste commence une longue description du palais d*Agamemnon^ description comme la pourrait faire un architecte

* Teak'o Ualiano, puUié par Wff(fei| t. i, p. iti.

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