ORESTE ET IPHI6ÉN1E
pas plus d*dctioii et de mouv^nent que dans la tragédie de Gœthe.
Dans Guymond de La Touche, qui veut rendre Taction plus vive et plus compliquée que ne l'a fait Euripide ', la reconnaissance d'Iphigénie et d*Oreste est suspendue avec un art un peu trop visible , puisqu'elle ne se fait pas même au moment où Iphtgénie remet à Pylade la lettre qu'il doit porter à Ârgos :
muGâviE, à Pylade.
Partes, et me serrez ainsi que je vous sers.
Voici l'écrit enfin que J'adresse à Mycène.
Du sort qui tous poursuit si vous domptez la haine, Ne trompes point l*espoir qui peut m*étre permis; Qu'aux mains d'Electre II soit fidèlement remis.
PTLADE.
Qu^entendHe! et quel rapport vous UQit Tune à l'autre?
IPBIGÉNOE.
. Laisses-moi mon secret; j'ai respecté le vôtre *.
Ici la curiosité est soigneusement ménagée, paix^c que l'auteur a compris que la curiosité est un des ressorts fondamentaux des pièces fondées sur des reconnaissances. Gœthe, au contraire, semble s'être interdit à dessein l'emploi de la curiosité ; il a même supprimé la scène de la reconnaissance entre Oreste et Iphigénie, craignant sans doute que cette scène
* Goymond de la Touclie n'a pas manqué de transporter dans sa tragédie le combat d'amitié d'Oreste et de Pelade, cliacan voulant monrir pour son ami. Ce eoml»at n'est pas dans Euripide ; mais il appartient au t)iéAÉre grec. Voyei, dans iea Éiude$ »wr Ut tragiqiêet grect, de M. Patin , l'ÎDgénîense et savante analyse que l'auteur fait dfs fragments de Vlphigénie e% Tamidt de Polyidès (t. m, p. soo).
' Acte III, scène 7.
126 DE l'amour pratbrnbl.
ne fût trop vive. L'Oreste allemand ne cherche pas,, comme TOreste grec, à cacher son noni : ingénu et fier, il se hâte, de se nommer : € Je ne puis souffrir, dit*il à Iphigénie, que ta grande âme soit trompée par un mensonge. Qu*un étranger, accoutumé à l'ar^ tifice, cherche à tromper un autre étranger; mais, entre nous, que la vérité règne. Je suis Oreste *• » Voilà une noble franchise, mais peu dramatique, car. elle n'est pas amenée par les questions d'Iphigénie, et elle n'amène non plus aucun aveu de sa part. Iphigénie, pour se faire reconnaître par son frère, attend qu'Oreste retombe en ses fureurs , et c'est à ce moment qu'elle lui dit : c Je suis Iphigènio. » Mais ce mot, qu'elle a gardé comme une formule sacramentelle destinée à chasser le démon qui possède Oreste *, ne produit ni la guérison qu'en attend Iphigénie, ni l'émotion que doit en attendre le spectateur. Oreste ne veut pas reconnaître sa sœur, et, comme elle cherche à l'embrasser, il la repousse avec ces paroles singulières : « Belle nymphe, je ne me fie pas à toi ni à tes caresses. Diane veut des ministres austères et venge son sanctuaire profané. Éloigne ta main de mon cœur ; et, si tu veux sauver un jeune homme, l'aimer et lui offrir le bonheur, tourne ton affection du côté de mon ami : il en est plus digne que moi '. » Méprise bizarre et qui touche
* Iphigénie en Tauride^ acts m, teè&« i.
' « Ah ! si le sang maternel qae ta as répandu évoque les dieux des enfers par de sourds g^^missenrents, la parole de bénédiction d'une sœur innocente ne doit -elle pas appeler sur toi le secours des dieux protec*'
teurs de l^Olympe? s
(4etefff) aeèM t.) 'Acte 111 j scène |,
ORESTE ET iPHIGÉNIfe. 127
au comique. Je conçois, dans Euripide, la timidité et les scrupules d*Iphigénie , quand Oreste , qui ne s*est pas encore fait reconnaître , veut r^nbrasaer comme sa sœur * je reconnais, à ce signe, la réserve des femmes de l'antiquité et la prudence grecque, Oreste, en effet, peut vouloir tromper la prétresse en se disant son frère : c'est une ruse peut^tre pour échapper à la mort. Hais que peut craindre l'Oreste allemand, qui a déjà révélé son nom? pourquoi n'en cro|lriI pas sa sœur, et pourquoi surtout soupçonner la vertu de la prétresse ?
Cette scène de la reconnaissance entre le flrère et la soeur, telle que Gœthe Ta faite , froide , décousue , n'exeitant ni curiosité ni pitié, est évidemment l'effet d*un système : elle tient à cette horreur de l'action que le poète allemand manifeste dans tout son drame. Il a voulu être simple ; mais , au lieu d'être simple, il a été vide, et ce vide qu'il a feit de propos délibéré , 11 l'a rempli par la réflexion et par la rêverie allemandes, il n'y a pas un de ses personnages qui sente et qui parle comme un Grec : ils sont %ym Allemands et modernes , ils sortent tous des universités y ils ont tous lu Werther. L'Iphigénie d'Euri** pide pleure son beau pays de Grèce; elle chante avec le chœur les belles eaux de l'Eurotas aux vorta roseaux 9 ou bien encore elle demande aux dieux des songes qui lui rendent l'image de sa patrie , de la maison paternelle , et les chants qui charmaient son enfance. Voilà les soucis de l'Iphigénie grecque: ils sont naturels et touchants. Les soucis de l'iphi* génie allemande sont d'une autre sorte. Elle se plaint , de quoi ? de l^on exil ? de sa solitude If non :
128 DE L AHOOR FRATERN&I<.
elle se plaint du sort des femmes, elle réclame contre leur asservissement : c Je ne juge point, ditelle « les décrets des dieux ; mais Tétatdes femmes est bien digne de pitié. Dans l'intérieur et à la guerre, Thomme commande ; hors de son pays, il sait pourvoir à ses besoins. C'est lui qui a le plaisir de la possession, c'est lui que couronne la victoire , c'est à lui qu'une mort pleine d'honneur est réservée. Mais la femme, que son bonheur est peu de chose ! Obéir à un époux farouche est pour elle un devoir, et même une consolation *• » Saintes et austères lois du gynécée antique , avez-yous jamais souffert pareilles pensées et pareilles paroles ! Jamais femme ou fille des héros de la Grèce a-trclle pensé ou parlé ainsi! Iphigénie, Ântigone, Polyxène pleurent de mourir sajis époux et sans enfants ; mais elles ne pleurent pas de l'idée d'obéir à un époux. Elles xe^ grettent les joies de l'hymen et de la Biatemité ; elles ne regrettent pas leur indépendance. Ce cha« grin-là est celui des femmes qui n'en ont pas d'autres.
Oreste, dans Gœthe, n'est pas plus Grec qu'Ipblgénie. L'Oreste d*Ëuripide, faisant ses adieux à Pylade, l'appelle son compagnon de chasse et celui qui a porté constamment le fardeau de ses douleurs. La chasse pendant la jeunesse , le malheur dès qu'il a touché aux rivages d'Argos , et tout cela partagé avec Pylade, son ami, voilà toute la vie de TOreste grec, voilà ses souvenirs à ses derniers moments. L'Oreste allemand a eu d'autres plaisirs de jeunesse,
* Jj^higinie en Tawride^ acto i, tcèiM i.
. ORESTE BT IPHI€ËNIE. 129
et y par exemple, la rêverie, le soir, au bord de la mer, < lorsque les vagues , dit-il , venaient se jouer à nos pieds , et que le monde si grand , si vaste, se déployait à nos regards. Souvent alors un de nous tirait son épée avec feu , et les belles actions à v^nir sortaient, autour de nous, du sein de la nuit, innom* brables comme les étoiles '. » Ces promenades rêveuses au bord de la mer, ces caprices d^enthousia^ne qui se bornent à tirer Tépée et à évoquer les belles actions de l'avenir, cette fantasmagorie mélancolique n*arien qui se sente de la Grèce, de la vigoureuse et robuste éducation des héros de la Fable ou de THistoire.
II est curieux de voir comment, au souffle du génie allemand, tout ce qui, dans la tragédie grecque, est une action, une forme, une peinture, quelque chose enfin qui saisit la pensée et les regards, 8*évanouit en méditations confuses. Les Furies d'Ëschyle ne sont plus qu'un vertige % ou, si elles osent encore se montrer aux regards effrayés d'Oreste , elles prennent Tallure des démons du moyen âge ou des sorcières de Famt *. Tout est transformé : la démence d'Oreste n'est plus elle-même qu'une sorte de pieuse vision de la béatitude étemelle; et ce n'est plus dans les enfers qu'il se voit descendu, c'est dans un élysée fort contraire à toutes les traditions de la Fable, car Atréè s'y entretient familièr^nent avec Thyeste , leurs enfants se jouent en riant au-
* Acte II, icèoe l.
' Acte II, scène i.
^ « Ils n'osent, les téméraires, porter leurs pieds d'airain sur ]e sol de ce bois sacré. Cependant j'entends ça et là dans l'éloigacmcnt leurs kideni éclats de rire. » (Acte m, scène i.)
130 DR' l'amour praternbl.
tour d'eux. < N*y a-t-il plus ici d'inimitié ontrt vous? La vengeance s'est-elle éteinte rtoc la lumière du soleil? S'il en est ainsi, je suis aussi le bienvenu, et je ne crains pas de me mêler à votre cortège flOr lennel. Salut, mes pères I je suis Oroite, le dernier homme de votre race. Ce que vous aves semé^ il Ta recueilli : il est descendu aux «Mnbres bords, chargé do malédictions. Tout fardeau cependant se supporte plus facilement ici : receves-moi, oh! rûoevoz^moi parmi vous! «^ Je t'honore, Atrée, et tdi aussi, Thyeste ; nous sommes ici tous exempts de haine. — Montrez-moi mon père, que mes yeux ne virent qu'une fois dans la vie. -*- Est-ce toi , mon père? quoi! tu te promènes sans défiance avec ma mère ! Gly temnestre ose te prendre la main ! £h bien, Oreste aussi osera s'avancer près d'elle et lui dite s Regarde ton fils*.»
Cet enfer pacifique et bénin ne s'accorde guère avec l'enfer d*Oreste , tel , du moins , que nous le connaissons, tel que le montrait Guymond de La Touche, lorsque son Oreste réclamait contre Pylade le droit qu'il avait de mourir, et que , se faisant un titre de son crime , de son malheur, de son égare*ment, il s'écrbdt :
DisHnoli qui de nous deux doit en ces lieux péilrf
L*horreur de tes forfaits, ta rage et tes remords T'ont-ils ici conduit à travers mille morts P Parricide vengeur du meurtre de ton père.
Ton bras dégoutte-t41 du meurtre de ta mèreP
^ Jphigénie en Tawride, acte ui, scène t.
ÔABfttK BT IPHlGÉNtfi. l3l
Vot»-ta ta traiti d« lang et dM tpeetrcis dam l'air Ao JeoT 4M font éelore at la fondra at réelalr? Yoia-ttt fuir devant toi la terra épottf antée« Marcbar à tea o6téa ta mère ensanglantée?
Yola-tn d'afiOrenx aerpmts de son front, a^élancer, Et de leurs loùgs replis te ceindre et te presser ^P
Je n*ai pas encore indiqué toutes les métamorphoses que Goethe a {kit subir aux personnages de la tragédie grecque, puisque je n'ai pas parlé de Thoas, devenu, au lieu d'un de ces tyrans de tragédie qu*on Irompe bu môme qu'on assassine en sûreté de conscience, un roi philosophé qulphigénie, au dernier moment, répugne à tromper et même à abandonner. En vain Pylade la presse de partir et d*enlever la statue de la déesse : Iphigénie hésite , elle a des scrupules. « Trop de scrupules, dit Pylade, est un orgueil caché.
OPHIGÉNR.
c Je n'examina pas; je sens*
PTLADE.
clK ta te sens iÂeia^ tu da peux manquer de i'ea*
Uaair.
ipmctoiB»
€ Oui, mais le cœur n'est content de lui que
quand il est sans aucune tache.
PTLADE.
< Sans doute , c'est ainsi que tu t'es conservée dans le temple; mais ailleurs la vie nous apprend à être indulgents envers nous-mêmes comme envers les autres; tu l'apprendras aussi toi^môme '. »
* Acte III, ftcèae i.
^ Iphdgénie en Tauride^ wid lY, scène 4.
132 DE f/AMOUn FRATERNGX,
Celte distinction de Pylade entre la morale étroite du temple et la morale plus complaisante du monde, finit par toucher Iphigénie, et elle se décide à écouter cet habile casuiste. Mais, comme Goethe ne reut pas qu'il y ait un seul mauvais sentiment ou une seule mauvaise action dans sa tragédie, Iphigénie bientôt, se ravisant, va trouver le roi Thoas, et, dans un entretien à la fois sentimental et philosophique , lui révèle le projet qu'elle avait formé de fuir avec son frère et d'emporter la statue de la déesse. Thoas d'abord s'irrite; mais la colère, dans rame d'un roi philosophe, ne lutte pa9 longtemps contre la clémence, et Thoas accorde à iphigénie et à son frère la permission de partir. Pourtant Iphi-i génie sent, dans la manière même dont Thoas lui dit de partir, qu'il a quelque chagrin ou quelque rancune de son départ : c Non, que ce ne soit pas âinsi.que je parte, ô mon roi! lui ditrcUe. Je ne te quitterai pas mécontent et sans recevoir ta bénédiction. Ne nous bannis point. Qu'un droit d'hospitalité amicale règne entre nous t alors , nous ne serons point séparés pour toujours... Adieu! donnemoi ta main droite comme gage de notre ancienne amitié.