JEANIE DE ANS DE WALTER SCOTT
dissent dans cette lutte de la terre contre les cieux.
Les personnages qui, dans la littérature moderne, représentent ces saintes affections de rtiumanité, ne relèvent point de la tradition : leur caractère et leurs sentiments sont de pures fictions. Il en est de même de leurs malheurs. Ils n'ont pas Tavantage qu*ont les personnages traditionnels de recueillir en quelque sorte les sentiments de plusieurs générations, et de devenir plus expressifs à mesure qu'ils deviennent plus anciens. Ils n*ont pas d'autres sentiments que ceux qu'ils ont reçus du romancier, et ils restent tels qu'ils ont été créés pour la première fois : ils ne croissent pas avec le temps. Pour les grandir à sa manière, le romancier leur prête volontiers des passions étrangères au sentiment principal qu'ils représentent. Il n'en fait pas seulement dés fils et des frères, des filles et des sœurs : il en fait des amoureux. L'amour, dans la littérature moderne et même dans la littérature contemporaine, qui imite souvent ce qu'elle critique, l'amour tient la première place. Les anciens sont pères, époux, fils, citoyens; ils sont enfin tout, ce qu'est l'homme ici-bas. Les modernes, à en croire les poètes et les romanciers, ne sont qu'amants; et, des quatre parts de la vie humaine , l'enfance , la jeunesse , l'âge mûr et là vieillesse, il n'y en a qu'une, la jeunesse, que la littérature semble s'être consacrée à peindre.
L'âge que le romancier donne à ses personnages principaux, les passions qu'il leur attribue, et, le dirai-je aussi , l'âge même qu'ont la plupart de ceux qui se mettent à écrire des romans , tout cela empêche que les affections qui font la force et la joio
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de la famille ne soient représentées d'une manière grande et ferme dans les romans modernes. En effet, le respect de ces afleciions ne s'apprend que' tard. Il vient , je le sais bien , un jour où les amants sont du parti des maris , où les fils sont du parti des pères ; mais les romans , en général , s'arrangent pour finir avai4 ce jour-là : ils mènent le héros à la famille, mais ils le quittent sur le seuil.
J'ai exposé l'embarras que j'éprouve quand je veux comparer les personnages modernes aux personnages anciens. Essayons cependant de trouver dans les romans modernes quelques esquisses que je puisse mettre à côté des grandes figures de l'antiquité. Je choisis, entre toutes, comme une des belles et des plus pures que je puisse citer, le personnage de Jeanie Deans, dans le roman de Wdter Scott, intitulé la Prison d'Edimbourg.
Dans les romans de Walter ^tt, l'amour ne tient pas la première place ; il est quelquefois le sujet du récit, mais il n'en fait point l'intérêt principal. Ce sont d'autres affections qui sont en jeu. Les sentiments de père et de fils , de mère et de femme , de frère et de sœur, de citoyen et d'étranger, de vainqueur et de vaincu, les mœurs générales de l'humanité et les mœurs particulières d'une époque, voilà ^ce que représente Walter Scott , au lieu de peindre les vicissitudes infinies d'une seule passion. Les femmes le lui ont reproché ; et , comme elles sont en général disposées à préférer les émotions de l'amour aux émotions de l'histoire, elles n'ont goûté qu'à moitié une peinture de la vie humaine, où leur sentiment de prédilection n'avait pas la première place.
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Les romans de Walter Scott ne cherchent I*idéal ni dans l'amour ni dans les autres sentiments : ils di^tshent la vraisemblance. L*auteur ne s'inquiète pas de peindre les sentiments de l'homme plus beaux ou plus laids, plus grands ou plus petits qu'ils ne sont ; il ne crée ni héros ni monstres : il crée des hommes. Le procédé ordinaire des romans est de mettre l'idéal dans le cadre de la vie commune, et c'est par là que les romans nous séduisent. Ils em« bellissent nos sentiments sans les dénaturer; ils nous font croire que la vie héroïque, avec ses belles passions et ses grandes aventures, est à la portée de tout le monde. Je dirai plus tard ce que je pense des bons et des mauvais effets de cette illusion romanesque ; ici je veux seulement remarquer que le procédé des romans de Walter Scott est tout différent. 11 ne mêle pas l'idéal à la vie commune , mais il y mêle l'histoire, et c'est par là qu'il relève cette vie commune qui fait le fond de ses romans. 11 ne sort pas des bornes de là vraisemblance ; mais il échappe à la vraisemblance banale et vulgaire, eh prenant la vraisemblance dans les hommes et dans les choses qui sont dignes du souvenir de l'histoire.
Aimant la vraisemblance et se souciant peu de l'idéal, Walter Scott cependant n'est pas un romancier qui peigne l'homme en mal : il ne croit pas que le laid soit le vrai. Je dois dire, au contraire, qu'une des qualités principales du génie de Walter Scott, et celle qui me le fait le plus aimer, c'est ledon particulier qu'il a de voir, dans les divers caractères qu'il met en scène, le bon côi4de la nature humaine, et de le faire ressortir. Il y a des romanciers qui , se
piquant de peindre le peuple , le peinent dans sa glX)ssièreté, dans sa laideur, dans ses plaisirs bru» taux, dans son langage ignoble , jetant à peine çà el là, dans ces Ames dégradées, quelque instinct confus du bien* Voilà le peuple qu'ils présentent aux oisift de la bonne compagnie pour piquer leur curiosité * montrant toiyours le haillon plutôt que le vèten^ent, le garni banal qui change d*hôtes chaque nuit plutôt que la chaumière qui a vu naître et mourir les générations de là m^e famille ; la misère paresseuse plutôt que la pauvreté laborieuse ; ce qui inspire l'horreur et le dégoût plutôt que ce qui excite la pitié. Walter Scott ne craint pas de montrer les haillons du peuple , et même de parler son argot. 11 y a dans ses romans des mendiants, des bohé» miens , des contrebandiers ; mais il cherche , derrière les haillons et à travers Targot, le sentiment élevé, le mot noble et touchant qui appartient à tous les hommes, quel que soit leur rang, mais qu'ils ne trouvent qu'au moilient où leur âme s'élève au niveau de l'action ou de l'événemait. Il ne met pas en scène ses mendiants et ses contrebandiers pour le triste plaisir de nous familiariser avec les habitudes de la taverne et le jargon de la Bohème ; il a une meilleure pensée : il les fait entrer dans Faction tels qu'ils sont tous les jours , grossiers, rudes ; mais, quand vient l'émotion vive et forte, voyez comme ils dépouillent la grossièreté de leur métier et de leur vie pour prendre aussitôt la dignité de la na- *ture humaine! Walter Seott, assurémoit, n'est pas un écrivain de parti : il ne veut pas élever les petits et rabaisser les grands ; mais U cpuDiit le coeur de
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rbomme » il le respecte partout où il bat , sous la guenille du pauvre comme sous le manteau royal , et il rend au peuple la majesté qui appartient à toute âme émue par un bon sentiment.
Les bons sentiments que Dieu envoie à Thomme ne profitent pas seulement à son Ame, qu'ils épurent ou qu'ils élèvent ; ils profitent aussi à ses manières, à ses gestes 9 à son attitude, à son langage; ils le transfigurent. Ce sont ces transfigurations fugitives que le poôte et le romancier, que le peintre et le sculpteur, slls aiment Thomme et s*ils le respectent, s'ils croient que son âme et son corps sont iaits à Teiligie de Dieu*, dpivent saisir au passage, afin de s'en servir comme d'idéal , les uns pour représen^ ter la beauté morale, les autres pour représ^ter la beauté physique. Mais, pour saisir ces divins moments du corps et de Tâme humaine, il but un œil qui cherche le beau et qui sache le voir.
Walter Scott a , au sufHrème degré , cette clair^ voyance bienveillante, cette intuition du beau et du bon à toavers les ténèbres de FAme humaine , à tra* v^v l'inégalité des conditions socides ; et c'est là ce qui , à mes yeux , lait le charme et le mérite moral de ses romans. J'en prendrai deux courts exemples, l'un dans Aent7tt?orM> Vaxtiredans^AnUquaire; l'un qni témoigne du soin que met Walter Scott à disoer»
' Quand oa éamtndait au ptiotn Léopolé Robert conuBeat 11 «fiit fat pour découvrir la Iteauté tuprAme daai Iw plus trividet etètAxucm i « Je me suis souyena , répondit-il y de mon catéchismo ; Die» a fait ykomme à «on image, et , pour l'artute qui en est iwnvainca , la ria ■Mfra rien de petit, t (Léopold ftol>ert, CorreipondoMe inédite, par M. I-Wltot U GiBckei, ItMWtfdN Apiup M0nde$, Mlabn !•«».)
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ncr les bons sentiment^, même dans ses personnages les plus odieux ; l'autre qui montre combiep , dans certains moments , la dignité est naturelle aux hommes les plus vulgaires.
Tony Poster, le portier du château de Kenilworth , est avare , dur et prêt à tout faire pour qui le paye. Il n'y a dans cette âme brutale et cupide qu'un seul bon sentiment, que Walter Scott met curieusement en relief : Tony Poster ne veut pas que sa fille prenne part à ses méchantes actions. Il consent à se damner lui-même, pourvu que cela lui rapporte quelque chose ; mais il craint pour l'âme de sa fille l'enfer qu'il ne craint pas pour lui-même, et il s'arrange volontiers de l'idée qu'il sera puni dans l'autre monde , à condition que dans celui-ci sa Jenny sera riche , heureuse et honnête ; il n^a de conscience , enfin, que dans sa fille. En faisant ressortir, comme il le fait, le seul bon sentiment de Tony Poster, Walter Scott ne prétend pas nous le faire aimer. Il n'est pas de l'école des romanciers qui prêtent au crime je ne sais quelle grandeur insolente ou quel charme corrupteur ; il ne fait pas de ses scélérats des héros : Walter Scott veut seulement nous faire supporter Tony Poster, ou plutôt il veut montrer et honorer même en cette âme dégradée les bons instincts de la nature humaine. 11 ne fait pas, du bon sentiment qui s'est conservé par hasard dans l'âme des méchants , un argument contre la vertu : il en fait un trait de caractère qui concourt à l'eflet moral du roman.
Dans V Antiquaire, Édie, le vieux mendiant, n'est pas un personnage vicieux et méchant comme Tony
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Foster : aussi n'est-ce pas Timpérissable honnêteté du cœur humain que Walter Scott glorifie en lui , mais c'en est Timpérissahle noblesse. Nulle part le talent qu'a Walter Scott de faire intervenir heureusement les personnages tirés du peuple , de les en* noblir sans les déguiser, et d'établir l'égalité entre eux et leurs supérieurs , non pas une égalité factice et prétentieuse, mais naturelle et vraie, par conséquent fugitive et courte, car l'égalité sur la terre n'a que des moments ; — nulle part ce talent n'est plus visible que dans la scène où le vieux mendiant Édie Ochiltrée vient au secours de sir Arthur Wardour et de sa fille, égarée sur les jsables de Knockivinnoek pendant une maîrée d'automne, c Ma fille , criait sir Arthur Wardour désespéré, te voir périr d'une pareille mort!... — Brave homme, disait-il au mendiant, sauvez-nous, sauvez-la! je vou» ferai riche, je vous donnerai une ferme... — Nos fortunes seront bientôt égales , dit le mendiant en jetant un regard sur les flots conjurés ; elles le sont déjà, car je n'ai pas un pouce de terre, et vous donneriez toute votre baronnie pour la plus petite pointe de rocher qui resterait à sec pendant douze heures ^ »
D'où vient à Édie cette soudaine élévation de langage qui ne nous étonne et ne nous choque point? Elle lui vient d'une vive et forte émotion. H n'y a qu'une heure encore, Ëdie n'était qu'un mendiant» ayant le langage du cabaret et Targot des vagabonds ; maintenant il est grave et cloquent, il est l'homme d'une belle et triste émotion, celle du dévouement,
' L'ÀHliqualre, chup. Vil, tradact. Defawconpi-et.
qui ne peut plus que consoler ceux qu*il aurait voulu sauver.
Le personnage de Jeanie Deans, que je veux étu« dier comme le type le plus parfait de la piété fraternelle dans la littérature moderne , ce personnage d tous les caractères que je viens de remarquer dans les créations du génie de Walter Scott : il est tiré du peuple, et il est noble; il est simple, et.il est grand; il est bon surtout, et d'une bonté qui n'a rien de fac^ lice et de romanesque.
Fille d'un nourrisseur de bestiaux, à Saint-Léonard Craigs, près d'Edimbourg, Jeanie Deans avait une sœur plus jeune, plus jolie et plus frivole qu'elle. Cette sœur, £uphémie Deans, s'est laissé séduire pai* un jeune homme qui vit avec des contrebandiers , quoiqu'il soit d'une bonne famille du Northumberland; mais la vie de désordre et d'aventures l'a entraîné. Il a vu Euphémie Deans , il s'en est fait ai-» mer. La pauvre fille est devenue mère; son enfant lui a été enlevé au moment même de sa naissance, et, comme la loi écossmse punit de mort toute femma qui a caché sa ^ossesse et dont l'enfant a disparu, Euphémie Deans est traduite en justice. Elle sera condamnée^ à moins qu'un témoin ne déclare qu'elle lui a confié sa grossesse. Euphémie Deans a caché sa honte à sa sœur, et cependant sa sœur est citée en témoignage, et^ si elle consent à dire qu'Euphémie lui a. révélé son secret, celle-ci sera acquittée. L'avocat d'Euphémie, l'auditoire tout entier, qui plaint l'accusée, Euphémie elle-même qui, toute malheureuse et toute déshonorée qu'elle est, se rattache à l'espoir de vivre, tout le monde enfin espère
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que Jeanie Deans consentira à mentir pour sauver sa soBur. Mais Jeanie Deans est une fille pieuse et fernae, qui croit à la -sainteté du serment, et, comme elle a juré sur l'Évangile de dire la vérité, elle dit la vérité, bien que cette vérité doive être Tarrêt de mort de sa sœur; non qu'elle ne Taime tendrement, non qu'elle ne soit prête à donner sa vie pour elle : mais elle ne peut pas violer le sermept qu'elle 4 prêté.
Gomme cette scène de cour d'assises devient graude et solennelle! comme les moindres détails excitept l'émotion! Selon l'usage des tribunaux éiooss^is, c'est l'avocat qui interroge le témoin.
< Fairbrother (l'avocat d'Ëuphémie), qui ne manquait ni de pratique ni d'intelligence, vit la nécessité de donner à Jeanie le temps de retrouver toute sa présence d'esprit. II avait quelque soupçon qu'elle venait rendre un faux témoignage pour sauver ta vie de sa sœur. — Mais, après tout, pensait-il, c'est son affaire; la mienne est de lui donner le temps dé se remettre de son agitation, afin qu'elle puisse répondre catégoriquement aux questions que je suis obligé de lui faire.
< En conséquence, il commença son interrogatoire par quelques questions insignifiantes qui ne pouvaient causer ni embarras ni émotion :
« Êtes-vous sœur de la prisonnière?
« — Oui, monsieur.
« — Sœur germaine?
€ —«Non, monsieur : nous sonunes de différentes « mères.
« — Vous êtes plus âgée que votre sœur?
14"! DE I/aNOLR FRAT£R!VEL.
« — Oui, monsieur, etc., etc. »
€ Après ces questions préliminaires et quelques autres qui n'étaient pas plus importantes, l'avocat, jugeant qu'elle devait être alors suffisamment familiarisée avec sa situation, lui demanda si, dans les derniers temps du séjour d'Effie chez mistress Saddletree, elle ne s'était pas aperçue d'une altération dans la santé de sa sœur.
€ Oui, monsieur, répondit Jeanîe.
€ — Et elle vous en a sans doute dit la cause? continua l'avocat d'un ton d'aisance qui semblait la conduire à la réponse qu'elle devait faire.
c — ^^Je suis fâché d'interrompre mon confrère, « dit l'avocat de la couronne en se levant; mais je c demande à la cour si cette question peut être faite « de cette manière?
€ — S'il faut discuter ce point, dit le président, je « vais faire retirer le témoin.
< — Il n'est pas nécessaire, milbrd, répondit Fair- € brother, de faire perdre le temps de la cour. Puisc que l'avocat du roi croit devoir critiquer la forme « de ma dernière question, je vais la mettre en d'au- € très termes. Dites-moi, miss Deans,'avez-vous fait « quelques questions à votre sœur quand vous vous « êtes aperçue de son état de souffrance! Prenez « courage!... Eh bien?
< — Je lui ai demandé ce qu'elle avait.
< — Fort bien ! Calmez-vous, prenez le temps de € répondre... Et que vous a-t-elle répondu? »
€ Jeanie garda le silence, et sou visage se couvrit d'une pâleur mortelle. — Ce n'est pas qu'elle balan-