‹ Cours de littérature dramatiqueChapitre 28 sur 76 · ta · texte numérisé non relu

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146 DE L*AMOl}H PRATEIINEL.

A quoi lient rintérôt de celto scène de cour d'assises? à la grandeur morale du caractère de Jeanie, bien plus qa'éu péril de raccusée. La lutte qui se passe dans sa conscience, entre le respect de la vélité et les plus chères affections de la famille , nous émeut plus que l'aspect de cette jeune femme qui dispute sa tête au bourreau. Effie est, si je puis parler ainsi, révénement de la scène; mais c'est Jeanie qui en est Théroîne. Et ne croyez pas qu'il en coûte peu à Jeanie pour garder ce scrupuleux respect de la vérité ; son cœur saigne en pensant à sa pauyre sœur, à son père, en pensant aussi à son fiancé Rutler^ qui doit être ministre du saint Évangile, et qui certes n'épousera pas la sœur d'une condamnée. Voilà les pensées qui, au moment d'ouvrir la boudie pour anéantir d'un mot le reste d'espoir que :Qonservent sa sosur et son père, voilà les pensées qui répandent sur son visage une pâleur mortelle. Mais quoi I elle a lu dans la Bible : < Tu ne prendras point le nom de TËtemel, ton Dieu, en vain,... tu t'éloigneras de toute parole fausse * ; » et dans TÉvangile : «Que votre parole soit: oui, oui! non, non'!» Voilà la règle inflexible et sacrée à laquelle elle immole plus que sa vie en témoignant contre sa propre sœur. L'austère puritaine ne connaît pas les capitulations de' conscience. En vain on murmure autour d'elle qu'il y a un moyen de sauver sa sœur : ce moyen , qui s'appelle le mensonge , n'existe pas pour Jeanie» Les martyrs, quand on leur demandait s'ils adoraient JésusnChrist, répondaient ouiy parce

' Fxude, XX j 7 ; xxxill, 7.

^ 5iiiul Maliiieu, v. 17.

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que c'était oui; s'ils adoraient les dieux, non^ parce que c'était non, sans songer, non plus que Jeanie, qu'ils avaient un moyen de sauver leur vie, et alors leur sang coulait sous le fer des' bourreaux. Ici , quand Jeanie répond non , parce que c'est non , ce n'est point son sang qui va couler; mais le nlartyre n'est pas moins douloureux : il y a des souflrances de l'âme qui valent toutes les tortures du corps ; il y a tel martyr que je plains moins dans son supplice de l'amphithéâtre que dans les adieux qu'il fait à sa famille. Seulement , pour que je plaigne beau^ coup le martyr, il fout que je sache qu'il aime beau^ coup et que l'amour de Dieu n'a pas fermé son âmo aux aflections de la terre* Or , je n'en puis pas dou« ter pour Jeanie : elle aime sa sœur moins que Dim et que la f>ériU * , mais elle l'aime plus q^e sa pro* pre vie« Aussi, dès qu'elle apprend que le roi peut fidre grâce aux condamnés à mort, elle est décidée à aller à Londres demander la grâce de sa sœur. {Va lui parlez ni de la longueur ni des dangers de la route , ni de la peine qu'elle aura à aborder le roi ; pour sauver sa sœur , elle est résolue et résignée à tout, sauf à faire le mal. Elle a pu la sauver d'une manière qui semblait aisée à bien des consciences ; elle ne l'a pas voulu. Elle espère maintenant la sauver d'une manière qui semble impossible à tout le monde, excepté à cette fermeté d'âme qui ne trouve d'impossible que le mensonge. Jeanie aura, pour sauver sa sœur, la même énergie de conscience qu'elle a eue pour respecter la yériié; et raccomplissement

du premier devoir, tout cruel qu'il était, me répond de ^accomplissement du second, tout pénible qu'il est.

Elle part donc à pied, et arrive à Londres. Dans les romans ordinaires , quand un paysan ou un soldat veut parler aux rois, rien de si facile : il semble qu*il suffit de frapper à la porte; lés rois eux-mêmes viennent ouvrir, et la conversation s'engage entre le monarque et le paysan. Le monde de Walter Scolt est plus vrai. L'auteur sait la distance infmie qui sépare les grands des petits; il sait que l'accès auprès des princes est difficile : il ménage donc habilement les intermédiaires entre la reine Caroline, femme de Georges II, et la pauvre Jeanie Deans. — leanie parvient à intéresser à sa cause le duc d'Argyle, qui présente sa protégée à la reine dans une audience secrète qu'il a obtenue à flichmond. Le duc d'Argyle est en ce moment dans l'opposition. Mais la reine Caroline, en femme habile et qui connaît les vicissitudes du gouvernement parlementaire, a soin de ménager toujours l'opposition . en arrière des ministres. EUe consent donc à recevoir le duc d'Argyle et sa protégée. Jeanie ne sait pas qu'elle va se trouver devant la reine, et le duc, pour toute instruction, lui a dit de raconter simplement, comme elle l'a raconté à lui-même, l'aventure de sa soHir et le voyage qu'elle a fait à pied depuis Edimbourg jusqu'à Londres. Le duc, en «ffet, compte sur la simplicité même de ce récit pour exciter l'intérêt de la reine. Il a raison : venir à pied d'Edimbourg à Londres, cela qui parait simple à un paysan, doit surprendre et intéresser une reine. Pour émou-

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voir les grands, il faut souvent commencer par les étonner.

Après quelques mots au duc d*ArgyIe, la reine, s^adressant à Jeanie, lui demanda comment elle était venue d*Écosse.

< A pied, pour la plupart du temps, madame.

t — Qaoi ! vous avez fait à pied cette longue

< route? Combien de chemin pouvez^vous faire par € jour ?

€ — Yingtrcinq milles et un bitiocky madame.

< ^^ Un quoi? dit la reine en regardant le duc € d'Argyle.

c — Et environ cinq milles de plus, répondit le c duc. C'est une expression du pays.

c — Je croyais être bonne marcheuse, dit la reine ; c mais voilà qui me fait honte.

c — Puissiez-vous , madame, dit Jeanie, n'avoir

< jamais le cœur assez dédiiré pour vous empêcher c de sentir la fatigue de vos jambes!... Mais je n*ai

< pas fait toute la route à pied : j*ai quelquefois « trouvé une place dans un chariot, j'ai. eu la ren- € contre d'un' cheval à Ferry-Bridge...

« — Malgré tout cela, reprit la reine, vous avez c dû faire un voyage bien fatigant, et probablement € bien inutile : car, si le roi accordait la grâce de

< votre sœur, quel bien en retirerait-elle? Je supc pose que le peuple d'Edimbourg la pendrait par «dépit. » (Allusion à la mort de Porteous, qui avait été pendu dans une émeute par. les habitants d'Edimbourg.)

< — Je suis bien sûre^ répondit Jeanie, que toute « Ja ville et tout le pays se réjouiraient de voir Sa

tôO ^ D8 L AMOUR FRATERNEL.

c Majesté prendre pitié d*am pauvre malheureusa

« créature

« — Réponde2-inoi , jeune fille : avez-Yous quel-

< que ami 9 quelque parent parmi les iaetîeux qui « ont assassiné Porteous?

« — Non, madame, répondit Jeanie se trouvant ce bien heureuse que cette question lui fût faite dans « des termes qui lui permettaient d*y répondre né< « gativement sans blesser la vérité.

€ — Hais, si vous en connaissiez quelqu'un, ne c vous feriez-vous pas un cas de conscience de lui « garder le secret?

< -^ Je prierais le ciel, madame » d» mindiquer « la marche que. je devrais auivre«

< — Et vous suivriez celle qui conviendrait à votre « inclination?

c — Madame, dit Jeanie, j'aurais été au bout du c monde pour sauver la vie de Porteous et dé toute

< autre personne qui se serait trouvée à sa place; « mais 11 est mort, et c'est à ses meurtriers de ré- « pondre de leur oonduite. Mais ma sœur, madame ! « ma pauvre sœur Effie, elle vit encore; quoique ses « jours soient comptés; elle vit aicore, et un seul

< mot de la boucher du roi peut la rendre à un vieil*

< lard désolé qui^ dans ses prières le matin et le c soir, n'a jamais oublié de supplier le del d'accoi^ c der à Sa Majesté un règne long et prospère, et c d'établir sur la justice son trône et celui de sa c postérité. madame! si vous pouvez concevoir c ce que c'est que de souffrir pour une pauvre créa^ c ture qui n'est en ce moment ni morte ni vivante, « ayez cotnpassion de notre malheur I sauvez du

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