JEANIE DEANS DE WALTÊR 8C0TT
i déshonoéur udq honnête famille I saurez une mal-
< hei]rôa9e flile, qui n*a pas encore dix-huit ans, f d'iine iii<»rt ignomihieuse et prématurée! Quand € vient rheure de la mort, milady, elle vient pour « les grands comme pour les petits, et puisse-t-«lte c venir bien tard pour voua ! ce n*ést pas ce que t nous avons fait pour nous, mais bien ce que nous
< avons Ëùt.pour les autres, qui peut nous donner
< de la consolation; et à cette heure, n'importe « quand elto arrivera , vous aurez plus de plaisir à
< songer que vous avez sauvé la vie d*une pauvre «fille, que si vous faisiez pendre tout Tattroupe-
< ment de Porteous. »
Les pleurs coulaient sur les joues de Jeanie, ani» mées des plus vives couleurs, tandis qu'elle plaidait ainsi la eatise d'ESie du ton le plus simple et le plus touchant.
< -* Voilà de l'éloquence, dit Sa Majesté au duc' .€ d'Argyte* Jeune fille, dit-elle en s'adressant à JesH « nie, je n'ai pas le droit d'accorder la grâce de c votre sœur ; mais je vous promets, d'intercéder « vivement pour elle auprès du roL Prenez ce petit c nécessaire^ ajouta-t-elis en lui donnant u» porte* <k feuille en satin brodé. Ne l'ouvrez pas à présent; « voiKS y trouverez quelque chose qui vous fera sou* c venir que vous avez eu une entrevue avec là reine « Caroline^, »
Ici encore le langage s'élève a^ec les^ sentiments du pefsonnage^ éL la pauvre paysanne écossaise est tour à tour gra%e, sentencieuse, touchante, et tôvï-
* Chapitre x\XYli,
cela sans cesser d'être simple et vraie ; elle prend la force et la dignité de sa parole dans la dignité même de son âme émue par Taffection qu'elle a pour sa sœur; et, grâce à cette dignité de Tâme, elle n'est ni embarrassée, ni abaissée devant le duc d'Argyle et devant la reine elle-même. Il y a aussi, disons-le hautement, il y a, outre Tamour qu'elle a pour sa sœur, un sentiment qui soutient Jeanie : c'est sa foi tranquille et forte. Otez-lui ce sentiment, sa con* duite au tribunal en face de sa pauvre sœur, et son éloquence à Richmond devant la reine deviennent inexplicables. Pour prononcer le non solennel et fatal qui doit perdre sa sœur, il faut que Jeanie soit convaincue qu'elle suit la loi de Dieu qui défend de mentir; mais, comme le Dieu de vérité est aussi le Dieu de miséricorde, elle croit à l'assistance que Dieu doit lui prêter dans son voyage à Londres. Son assurance à Richmond lui vient du même sentiment qu'elle avait devant le tribunal. Au tribunal, . elle avait avec elle le Dieu de vérité qui lui mettait dans la bouche le non fatal; a Richmond, elle a avec elle le Dieu de miséricorde qui lui met aussi dans la bouche les paroles qui doivent toucher le cœur de la reine. Elle n'est donc ni interdite ni gênée. Remarquons d'ailleurs que la piété donne, même aux personnages vulgaires , le talent de parler aux grands sans embarras et sans affectation. Gomme leurs idées et leurs sentiments sont élevés., leur, langage s'élève aussi, et l'intervalle qui les séparait de leurs i n tr ri o eu leurs s'efface peu à peu*. Quand on
' « Discc esse sub Christo, ut possis esse supra munduni} » dit saiot Anibruise prêchant l'huiuilité chrétienne.
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parle de Dieu et de la mort, Tégalîté se fait vite, et elle se fait sans offenser personne : car la piété respecte aisément Tinégalité des rangs ici-bas, consolée qu'elle est par la pensée de l'égalité dans le ciel.
Jeanie Deans obtient la grâce d'Eupbémie et retourne en Ecosse. Mais Walter Scott ne finit pas son roman avec la délivrance d'Euphémie Deans : il y a un trait encore à ajouter au caractère de Jeanie Deans, et ce trait n'est point le moins significatif.
Euphémie Deans, après sa délivrance, épouse son séducteur, devient lady Willingham, et, transportée dans la haute société dé Londres, charme tout le monde par sa beauté et par sa grâce. Aimable , attrayante, 'mais faible et frivole, n'ayant ni la simplicité ni la fermeté de Jeanie, elle n'était pas faite pour la vie de famille et pour les vertus du foyer domestique ; elle était, quoique née dans les champs, Taite pour le monde : elle en avait l'instinct, elle en avait les grâces et les défauts. C'est par là qu'elle a failli quand elle n'était qu'une pauvre ouvrière dans la boutique de la lingère Saddletree à Edimbourg , et c'est par là qu'elle réussit dans les salons de Londres, où elle déploie le charme propre aux personnes du monde, c'est4*-dire une humeur gracieuse, une imagination douce et légère, la sensibilité de l'esprit plutôt que celle du cœur. Remarquons d'ailleurs que les femmes se prêtent mieux que les hommes aux vicissitudes de la fortune, de la bonne ou de la mauvaise. Gomme elles dépendent toujours de quelqu'un, elles sont moins embarrassées que nous à dé- |)enc1re du sort : elles acceptent le hasard comme un
)54 DE l'amour fraternel.
maître (te plus. Il n'y a pas de parvenues parmi les femmes ; il n'y a que des personnes qui semblent arrivées à leur but naturel. Voltaire» piqué contre madame de Pompadoiu* qui lui préférait Crébillon, riait de la grisette devenue grande dame; mais il remarquait en même temps qu'elle portait sans effort sa nouvelle fortune \
Euphémie Deans n'est donc pas embarrassée d'être laJy WiUingham. Mais ce que j'aime bien mieux que l'aisance d'Euphémie dans sa nouvelle condition, quoique cette aisance soit un trait de caractère finement ojbservé par Walter Scott, ce que j'aime mieux que toutes cec grâces du beau monde, c'est la pieuse égalité d'âme de Jeanie Deans, qui revoit sa sœur devenue riche, puissante, adorée du monde, et qui n'a pas contre elle le moindre sentiment d'humeur et de jalousie, pas même ces secrets mur* mures d'une âme honnête qui se plaint tout bas que la vertu soit plutOt estimée que recherchée, plutôt honorée que courtisée* : car le duc d'Argyle, qui a
1 Son p«it fripon •'•nu* dt majeité,
Et sitf son rang mq esprit est monté.
' le me trompe : il y a en un murmure, mais si promptetoeut r^ primé et «lompté, que ce dernier trait ajoute encore à Pélération du c*raetère de leanie Oeans. • Qu'est-ce donc ^i se passe en mon esprit f dit Jeanie après avoir fait quelques pas pour aller ^ngoindr» la compeignia^ eel-ceqtte je lerais asset folle pour avoir de rbtinieur de oeqn'Effie est deT*> nue une grande dame, tandis que je ne suis que la femme d'un ministre?
• Elle s'assit sur une chaise, au pied de son lit, croisant ses bras sur si poitrine, elle résolut de rester seule jusqu'k ce qu'elle eût pénétré dans tous tes Mplis de son ccsur et qu'elle en eût banoî tons Uê sentiments qci ne lui paraissaient pas conTOnables. n ne lui fallnt pas de longs effprti. Elle fat bientôt maîtresse du mouTament dont elle avait été agitée un instant » Chap. xi.viii.
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eu le rare mérite de sentir la vertu de Jeanie Deans et de la protéger, le duc d'Argyle lui-même est du monde , et il a pour la belle lady Willingham Tempressement d'un admirateur, tandis qu'il n'a pour Jeanie, femme du ministre Butler^ que la tranquille estime d'un ami du bien. Ces sentiments d'inquiétude et d'amertume n'approchent pas de l'âme de Jeanie : elle jouit sincèrement du bonheur et de l'éclat de sa sœur; et c'est par ce dernier trait de caractère, qui n'est pas le moins beau \ que Walter Scott achève et couronne, dans Jeanie Deans, le plus admirable type d'amour fraternel que je connaisse dans la littérature moderne.
' Saint Paul, dans son ÊpUr» aux Romains 'chap, m, i s), met la sympathie an bonheur du prochain dans le nombre des principales Terttis du chrétien et des plus belles auvres de la chanté : • Soyez eu joie avec €itt% fui sont «m joie, et pltvfv avee eeiu qui ph)ui-eiiL ti
XXVIK
MB LA HAINE FHATERNELLG. — ABEL ET GAIN. — OESSNEil. LE601JVI$. — LES PÈHE5 DE L'ÉGLISE. — LORD »TBON.
ti-m-
Les inimitiés frateracUes ouvrent, pour ainsi dire, riiistoire sainte et Thistoire profane. Abel et €aîn, Atrée el Tliyesto , Étéoele et Polynice , Rcinus et Homulus inaugurent, par leurs haines meurtrières, I origine de la société humaine ou les commencements des empires. Nous devons donc, après avoir recherché les plus touchantes expressions de Tamour fraternel, rechercher aussi les expressions de la haine fraternelle. Les deux sentiments se touchent de près. Entre frères, en effet, il faut s'aimer ou se haïr : l'indifférence n'est point de mise. L'oubli et le changement non plus ne sont pas possibles : comme des frères se touchent partout, partout aussi, quand ils se haïssent, ils se heurtent et se blessent. Attachés l'un à l'autre par leur indestructible parenté , ils se sentent ennemis à travers le temps et l'ab* sence. Entre eux point d'offense qui soit légère : tout s'envenime, tout s'empoisonne, parce que tout est contraire à la nature. C'est ce contre-sens sacrilège qui fait l'amertume des haines fraternelles.
Dans la Bible , Caïu hait et tue son frère , parce que Dieu a accueilli Todrande d*Abcl et répudié la sienne. Voilà la cause de sa jalousie et de son crime.
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Mais pourquoi son offrande a^t-elle été répudiée? estrce parce que déjà il haïssait son frère ' ? est-ce parce que le sacrifice était irrégulier % ou que la foi y manquait*? 11 y a là un mystère que je ne veux pas sonder. 11 est curieux cependant de montrer comment le personnage de Cun, qui représente la haine fraternelle, est plus ou moins vivement exprimé , selon que les poètes et les prédicateurs ont été plus ou moins frappés du mystère de sa destinée.
11 en i^t qui , comme Gessner et Legouvé , réduisant le récit sacré aux proportions d'un récit humain, ont fait de Gain un homme flottant entre ses bons et ses mauvais penchaiits. Les mauvais remportent; mais , le crime à peine accompli , le repentir commence, et ce repentir, sincère et douloureux, finit par nous attendrir. Ainsi traité , le sujet n'a plus rien de mystérieux et de terrible ; la réprobation que Dieu fait du sacrifice de Gain n'est plus qu'un incident secondaire : la malédiction divine, qui suit le meurtre , perd quelque chose aussi de sa solennité, devancée et.désarmée qu'elle est par les remords de ùdn. Dieu et l'histoire sainte disparaissent; l'homme et le drame dominent.
11 en est, au contraire, qui, comme les orateurs sacrés, ont surtout considéré, dans le personnage de Gain , ce qu'il a de mystérieux et de symbolique. Pour eux. Gain n'est plus un homme emporté et jaloux ; c'est le symbole de l'humanité qui répudie
* Saint Augustin, CiU de Dieu, ïir. XV, chap. yii.
* Saint Ambroise, de Càin et Àbel, oolleetion de» Pèr«a, piUi^ par ParcDt-Desbarres , t. LIV, p. 4oo.
* Saint Paal, f!pHre aux Hébreux, chap. xi, k.