II
respritde I^ieu et qui s'irrite d*eii élrè répudia à înà tour. Ne vous étonnez doho pas si Gain ouvre par le meurtre riiistoire de cette humanité violente et forouche, et ne vous étonnez pas non plus si le pr^ mièr des meurtriera est le premier aussi qui fonde une ville et un empire f le meurtre et la guerre sont la cause des Ëtate. Voilà à quel prix s'établit la société terrestre * ; et le jour où la cité des hommes commence dans Gaîn par le meurtre, la cité de Dieu commencé dans Âbel par le martyre'. Ici ridylle n'est plus de mise : le bei^er et le laboureur s*èffiH cent derrière ces deux grands types de ThuManité assistée de Dieu ou laissée à elle-même. Cafn ne représente plus le repentir ou m^e le remords : il représente la malédiction divine , qui tombe , sans nous surprendre et sans nous affliger^ sur le front du pécheur inflexible ; il est remblème , non point de la fatalité du théâtre antique, mais dé la fataUté des passions humaines, quand elles rejettent Dieu; il e&i la flgure de Thomme livré à Tiostinct du mal et au récent ascendant du péché originel.
Comme ici je touche au dogme, je touche aussi au doute, car l'un tient à Tatitre dans l'esprit humain. Gain, dans les auteurs sacrés, représente Tinstinct du mal. Mais pourquoi le mal est-il dans le monde? pourquoi la racé humaine a-t^elle cessé d'être pat^ faite et d'être immortelle ? Voilà les questions qui tourmentent, non pas le €a!n des Pères de l'Église, qui fait le mal sans se demander pourquoi il le fait;
' Firttonio primi madnerunt nn^ioe mari.
(tucain, i, «s.) ' Saint Augustin , Cité de Dieu, lit. XV, d». I.
AmL ET GAIN. IM
non..p$8 le Gain de Gessner el de Legouvé, qiû se repeat du mal comme quelqu'un qui n'était pas né pour le faire; — mais le Caîn de lord ByrQn, dont la curiosité altière et mécontente s'irrite du mai el de la mojrt comme d'un mystère qu'il ne comprend pa3 , plutôt encore que comme d'une injustice qu'il ne mérite point.
Il y a donc trois manières différentes de repré* senter Abel et Caîn : .pn peut les représenter, selon l'eq^ritde la Bible « comme le premier mystère de l'histoire sainte; on peut les représenter, selon l'esprit de la littérature / comme le premier drame de ^'humanité; qn peut enfin les représenter, selon Tes* prit dei^uriodité mécontente qui est propre i certains dècles , comme un des plus grands problèmes qui tourmentent la jraison humaine. Nous examinerons tour à tour ces trois manières de traiter le sujet : celle de la littérature dans Gessner et dans Lcgouvéi celle, de l'histoire sainte dans les Pères de l'Église » celle de l'esprit de doute dans lord Byron«
Voyons d'abord le récit littéraire, c'estr-A-diraia Mort d'Abel de Gessner et de Legoiivé*
Avant le poème de la Mort cCAbel^ Gessner avail fait des idylles qui eurent, en France surtout, beaucoup de succès. Le dix*huitième siècle, tout citadin et tout raffiné qu'il était, se piquait d'aimer la campfigne et la nature. Ce dernier mot surtout, mot tout philosophique^ était le mot à la mode, et, comme les mots à la mode, prétendait siguiûer beaucoup de choses : une certaine simplicité, qui se voyait et qui se montrait volontiers elle-même; une innocence qui avait sa coquetterie; une naïveté qui s'arrangeait
pour plaire aux citadins blasés. Voilà comment le dix-* huitième siècle entendait et aimait la nature, et tout cela se retrouvait dans les idylles de Gessner. J>es bergers de Gessner n^étaient pas toujours amoureux, car le dix-huitième siècle raillait yolontiersJes pastorales galantes de TOpéra ; mais ils aimaient la vertu et la louaient toujours : bons pères, bons époux, bons fils, vrais pasteurs de Tâge d*or, faits pour plaire à Fâge des salons. Oublions les bergers de Théocrite et leurs passions grossières et ardentes, qu*enflamme le soleil de la Sicile ; oublions k magi-* cienne qui rappelle son amant à Taide des enchantements , ou la Galatée de Virgile, qiil fuit sous les saules et se laisse voir au berger qui la cherche* Nous sommes sous un ciel plus froid. L'Areadie de Gessner ne Fest que de nom : les vallées' n'y ont pas cet air chaud et voluptueux qui enivre les sens; tout y est doux et modéré. Aussi les jeunes filles y viennent se féliciter, sur le tombeau de leur mère, dV voir résisté aux épreuves de Tamour; et leurs amants, qui les écoutent cachés sous le feuillage, tombent à leurs pieds, en époux fidèles et discrets qui jurent de ne plus aimer que la vertu * .
Outre le manque de passion , les idylles de Gessner ont, selon moi, un autre défaut : elles ne sont d'aucun pays, et surtout elles ne sont ni de la Suisse ni de rÀUemagne. La Suisse a sa vie et ses mœurs pastCHrales qui se prêtent à l'idylle, non pas à l'idylle mal imitée de Tantique, mais à une idylle originale et qui n'en vaudrait que mieux. Que me parlez-vous
> Voyez ridytio inlilulûc Glffcèm,
d'Amyntas, àt Ménalque, de Mopsus? Parleis^mol de Werner, dd Melchtal , de Walter, des glorieux bergers du Rulli et de leurs descendants! Que j'entende retentir la trompe d'Uri, qui ne sert plus qu'à rappeler le soir les bœufs à rétid)le/ mais qui me fait songer à ses accents guerriers des jours de Morgarten et de Morat! A quoi bon la coquetterie de vos paysages, la mignardise de vos bosquets , le faible et doux murmure de vos ruisseaux , quand vous avez les Alpes de r(tt>erland, le vaste miroir des grands lacs et le bruit profond des cascades qcd tombent dans la vallée! Croyez-moi , le ranz des vaches est plus touchant que la flûte de Pan» Peignez donc sans scrupule la Suisse avec ses bergers, ses trou* peaux, ses paysages, au lieu d'inventer maladroi* tement TArcadie ; et faites l'idylle qui est sous vos yeux , au lieu de courir après l'ombre de l'idylle antique, que. vous enluminez de je ne sais quel fard sentimental.
La Mort d'Abel , qui n'est qu'une longue pastorale, a, selon moi , les mêmes défauts que les pastorales de Gessner. Les personnages sont trop occupés de la vertu ; Adam la prêche , Abel la représente, Ga!n lui-m^e l'invoque et la regrette sans cesse : c Revenez, 8'écrie441, 6 raison, ô vertu! triomphez des passions fougueuses qui vous offusquent, et éteignez cet enfer qui déchire mon âme* ! » Est-ce là le Ctufn que nous attendons? est-ce là cette sauvage dureté de caractère que ce nom nous fait i»'essentir? Donnez -lui, si vous voulez et comme le fait
(Chuiil.
lord Byron » lès passions d*an autre temps et Tergueilleuse mélancolie d'une ftme que rien ne satis* fait et D*apaise; mais faites que tous ces seniinients soient terribles et grands, faites qu'il nous époii^ vante au lieu de nous attendrir, et que son caractère réponde au nom de celui qui, par le meurtre, a fait entrer la mort dans le monde.
Gain, dans Gessner, est jaloux de son frère<; mais cette jalousie n'a ni force ni profondeur. C'est une jalousie à la portée du premier venu, vulgaire ei mesquine comme entre deux bourgeois ou même comme entre deux sœurs; qui se prend aux petites choses, 011 qui dans les grandes ne voit que le petit côté* De là l'embarras de l'auteur quand il veut en venir au crime de Gain : les sentiments qu'il a prêtés àson béro» répugnent au meurtre qu'il doit ooofimettre, ei sa jalousie est trop petite pour expliquer son fcorliait. Aussi le Gain de Gessner ne tuo son frère que par accident, sans préméditation , et avec toutes . sortes de circonstances atténuantes ; il dormait, il voyait, dan» un songe que le démon lui avait en* voyé, ses descendants opprimés par les descendants d'Abel. G'est à ce moment qu*éveillé en sursaut, et. trouvant Abel près de lui , il l'a frappé. Mais le coup < à peine porté, quelle douleur ! quel repentir ! comme i) se cache «t erre tout le jour, loin des cabanes de sa famille! comme il revient la nuit contempler, du haut de la colline, ces demeures hier encore hoii* reuses et paisibles , aujourd'hui désolées par son <^ime * ! qu'elle tristesse «non dans son départ, lors*
* « Accallô de fatigue, il s'assit du côté uù la lune montait aa-dessua de l'horizoo, et fit ainsi entendre sa voix effrayante à travers to.ail0ftt«
ABEL ET GAtN. 163
qa^il abandonne pour toujours les chaumières qu'habitait sa famille! Mais combien, en même temps,' cette tristesse est contraire à Thorreur que nous voudrions avoir pour Caîn ! Le Gain de Gessner, en eflet, ne part pas seul, haï de tous et maudit par tous ; il part repentant , accompagné de sa femme, de ses enfants, et presque pardonné, car il a pour intercesseurs auprès de Dieu son repentir, ses prières et surtout la vertu de sa femme. « Lorsqu'ils sorti* rèAt tous ensemble de la cabane, Héhata regarda encore autour d'elle en pleurant : < Soyez bénie, 6 « famille désolée que j'abandonne, «oyez bénie! € Bientôt je viendrai vous retrouver des lieux où < nous aurons bâti notre cabane, vous demander • votre bénédiction pour moi , pour mon époux , et c solliciter son pardon. » A ces mots, elle regarda encore les cabanes, et, donnant un libre cours à ses larmes, elle se tut. En cet instant, des exhalaisons plus balsamiques que toutes les fleurs du printemps environnèrent la troupe fugitive. «Va, gén^ c reuse épouse, dit une voix au-dessus de leurs têtes,
do la nuit : « Là bas, derrière cette montagne, se Ure la lune areo son
• éclat blanchâtre ; elle nage dans ratraosphèrd obscure, elle répind att
• loin sa pflle lomière et une donoe tranquillité. T«ut irespira la repoi « et là fralehear aous cette belle Toote parsenfie é'AoOe») l'homme seul
• est i^it^. Des cris et des accents lugubres s'élèrent de ses cabanes s « c'est moi , scélérat , c'est moi qui ai porté la désolation dans ces de>
• meores. Ces cris, ces accents dont Pair retentit, m'accusent; c'est « ttoti aime qni les cause. Recules -efi d'horrear, constellations qui « m'Mlendcit et fai, tune, pâlis «t vèila ton Ûambaaa l En ce jonr, Jour « piaiNUt, U lerM q«a Ux éclairât a été abrcftféa fwt U pnmièra f^ia
• de sang humain. • (Chant Y.)
L'expression est déclamatoire; mais le sentiment et la scène sont vrais et intéressants. ^
164 DE LA HAfNE FRATERNELLE.
«j'informerai, par un songe agréable, ta tendre c mère de ton courage magnanime ; je lui dirai que c tu es partie à côté de ton époux repentant, pour « implorer la grâce du souverain juge. » Cependant ils marchaient à la lueur de Tastre nocturne, jetant souvent la vue derrière eux sur les cabanes; et ils s'avancèrent dans des régions désertes où jamais les pas d'aucun homme n'avaient été imprimés ^»
Ne soyons pas injustes envers Gessner : il y a une sorte de grandeur triste et pieuse dans le départ do cette famille qui , la pr^nière de toutes , s'avance à travers le monde encore désert. Mais Caîn ainsi accompagné, ainsi consolé, Caîn ost>ii puni? Je vois le père et l'époux , je vois le colon et l'aventurier ; où est le fratricide ?
J'ai insisté sur les défauts du poème de Gessner, psurce qu'au dix-huitième siècle ce poème a eu beaucoup de succès. Cela arrive souvent aux ouvrages dont les défauts ont le bonheur de se rencontrer avec les défauts du siècle. Je préfère, quant à moi , au poème de Gessner la tragédie de l(rlUort d'Abel, par L^ouvé , quoique Legouvé n'ait fait qu'imiter Gessner. Ce sont les mêmes défauts; mais il y a dans Legouvé des qualités'que je ne trouve pas dans Gessner.
Le Caîn de Legouvé n'a pas encore la sombi^ curiosité du Caîn de Byron : il n'est qu'envieux et jaloux comme le Caîn de Gessner; mais il Test avec plus d'énergie. Ses passions sont profondes et ai^
' Fin da dernier chmL
dentés; il déteste son frère, et pour exprimer cette haine, il trouve ces paroles de fiel et de colère que Tenvie sait inspirer. Seul , la bêche à la main , Ia« bourant la terre sous un soleil dévorant, écoutez quel est son premier cri de haine et de révolte :
Travailler «t haïr, voilé donc mon partage !
Courbé dès le inatin sur ee pénible ouvrage, De mes seules sueurs dont il est inond.% Ce stérile sillon semble éti*e fécondé.
Le poids de la chaleur m*accable et me dévure. Que fati, en ce moment, cet Abel qu'on adore? Tranquille, il goûte à Tonibrc un indolcnl repos, Ou fredonne des airs auprès de ses troupeaux.
Je viens de le revoir, cet exécrable frère
Dont on vante toujours les vertus et le cœur.
Quel air efféminé que Ton nomme douceur !
Quel ton plein de mollesse, où Ton trouve des charme»!
n nu sait que chanter et répandre des larnirs.
Qu'avec dédain par lui je me suis vu prié !
Qu'il me parais ait faible!.. . il me faisait pitié.
Il est heureux pourtant
El mol, mortel créé dans un jour de colère, Haï de Dieu, haï de ma famille entière.
Malheureux de Tamonr à mon frère accordé, Toujours de noirs pensers et d*ennuls obsédé, Kegreltant le néant, maudissant ma naissance, Fatigué du fardeau de ma triste existence.
Je n'obtiens qu'avec peine un sommeil douloureux.
Voilà, trop faible Adam, ton ouvrage funeste I Si tu n'avais trahi la volonté eéleste.
Tous tes enfants vivraient sous un ciel enchanté, Dans la paix, l'innocence et la réticité;
Je n'aurai» pas^.da moinSi à plaindre iba mUère.... Bfals Je crois que toujours j'abhorrerais mon firèrd *•
Ce dernier Vers me semble admirable. Ainsi, même si Caïn eût vécu avec son frère dans le paradis terrestre, Gain eût encore détesté son frère, tant cette haine est profonde dans son cœur, tant elle lui semble naturelle I Non^ ello ne dépend pas de la chute de l'homme, elle n'est pas une suite du péché d'Adam : elle est l'àme même et la vie deCaîn. Que peuvent contre cette antipathie fraternelle les sermons maladroits d'Adam î Ils irritent Caïn , loin de l'apaiser. Pourquoi d'ailleurs lui reprocher la dureté de son caractère? Dieu a voulu qu'il en fût ainsi; Dieu lui a réservé les travaux et les périls, les sueurs à verser sur le sillon , la terre à fertiliser, les bêtes féroces à vaincre dans les forêts ; et vous voulez qu'il aime. son frère, qu'il bénisse Dieu à qui ce frère semble si cher! Non : il rompt avec colère les liens qui l'attachaient à sa famille. Laissez^moi, dit-il à Adam, à Eve, à Méhala, sa femme, qui cherchent en vain à l'apaiser :
Laissez-moi !
A tous les sentiments Dieu m'a rendu contraire : Je ne suis plus pour vous époux, ni ûls, ni frère; Je suis Gain * 1
Mot terrible, tant ce nom est plein pour nous du crime qui va s'accomplir! Cependant ce n'est pas dans ce moment de colère et de haine que Caïn lue Aboi : il ne le tue, comme dans Gessner, qu'égaré
' Acte II, sccoo 1.
* Acte iij sc«Dc s.
ABfiL RT CAte. 167
piir un songe funeste, et il s'en repent aussitôt, 04ir l'accomplissement du crime lui en a révélé Thorreur. L'amour fraternel se réveille en son âme et de^ vient son remonls :
Oui, le titre de frère est un nœud st sacré Qu*en osant le briser, au ciel on fait injure; Un frère est un ami donné par la nature ^.t».
Caïn repentant et presque pardonné^ Caîn. ocmsolé par Tamour de sa femme et de s^s enfants , est tout à fait une création, du di^*biaitième siècle. Je veux bien que, dans cette création, il y ait tui sentiment confus de la clémence divino, telle que la proclame It christianisme; mais je dirais volontiers, que c'est à ce signe surtout que j*y reconnais Tesprit du dix^ huitième siècle : la morale du christianisme est tour» née contre ses traditions et contre ses mystères.
Avant de passer du Caîn tel que le représente la littérature, ai^ Gain tel que le représentent les Pères, je dois m'arrèter un instant sur deux landes du- Talmiid et.sur un drame du. seizième siècle, qui ont raconté aussi, à leur mmiière, la querelle des deux, frères. Ce ne sont point encore les pensées et les sentiments de la chaire chrétienne ; cependant le sens mystérieux du récit sacré est déjà pressenti , même dans les légendes du Talmud. .
Dans le Talmud, Abel et Gain sont deux contro* versistes. L'un nie les jugements de Dieu , la vie fu^'
* Acte III, sctoe.1. — Quel titre iPamitié ^ae d'être nés da m^t MDg, d'avoir été élevés ensemble, puisqnMl existe une tcndi'esse naturelle mine entre les aaimam nourris du même laitl — Xénophbn, MhnoWtê
SœraUj Jirre H, chap. m.
168 DE LA haine: fraternelle.
UirCy la rémunération des bons , la punition des méchants» le monde créé et gouverné pM* une pensée miséricordieuse :
« Et voilà pourquoi ton offrande, disait Gain à € Âbel, a été reçue avec complaisance, et pourquoi € la mienne a été repoussée. »
L'autre proclame les jugements de Dieu, la vie future, les justes récompensés, les méchants punis, le monde créé et gouverné par la bonté de Dieu^ les hMines œuvres rétribuées :
€ Et voilà pourquoi, disait Myel à €aîn, mon ofc fraude a été reçue avec complaisance, et pourquoi c la tienne a été repoussée. »
« Et c'est ainsi qu'ils se disputaient pendant qu'ils étaient aux champs. »
Singulier débat entre deux docteurs plutôt qu'entre un berger et un laboureur, mais où, du moins, s'agite le problème qui devait accabler la raison de Gain non moins qu'exciter sa jalousie, quand il voyait son offrande rejetée.
Dans une seconde légende, Caîn et Abel ne se disputent plus pour des opinions opposées ou à cause d'un, sacrifice plus ou moins bien agréé; ils se querellent pour les sujets qui, de tout temps, ont excité la convoitise des hommes : pour i'empire, pour le sacerdoce, pour une femme.
« Et comme les deux frères étaient ensemble dans les champs ils se dirent : « Partageons-nous le c monde. »
c Alors Tun deux dit : « La terre où tu es est ma « terre. » Et l'autre dit aussi : « Le lieu où tu es est « ma leno. >»
€ Et diiaDt ainsi ils se battaient. L*un d'eux dit : c Dans ma part doit être le temple et le sanctuaire. » L'autre dit de même, et ainsi ils se battaient.
€ Avec Cain, Eve avait mis au monde une fille» et avec Abel une autre fille.
c Alors Ca!n dit : € Je veux prendre pour femme « la dernière née, car je suis l'atné et je dois choisir.»
€ Non, dit Abel ; conune elle est née avec moi» c c'est moi qui veux la prendre- pour femme. »
« Et disant ainsi ils se battaient. Mats Abel , ce jour-là, renversa Gain par terre, et il le tenait sous lui.
. c Alors Gain dit à Abel : « Nous sommes les deux « fils du même père, pourquoi veux-tu me tuer? » Abel eut pitié et le laissa se relever.
« Mais nous pouvons ap{H*endre de là qu'il ne faut jamais faire de bien au méchant : car, après qu'Abel avait eu pitié de Caîn, Caîn se releva, et,, se jetant surAbel,le tua*, t
Otez à ces légendes ce^qu'elles ont de bizarre dsms la forme, allez au fond du récit : voilà Caîn tel que nous nous le figurons, tantôt impie et méprisant la justice de Dieu, car le premier meurtrier a dû être le pi*cmier impie; tantôt rival d*Abet pour la couronne et pour la tiare, pour la possession d'une femme, pour toutes les causes de haines et de guei*^ res; voilà enfin une jalousie qui a de grands motifs, et voilà aussi une haine implacable, digne de servir de type aux inimitiés fraternelles.
Dans le drame latin du seizième siècle, la haine
' Fabriciu», Coilex apr.rr^^*iius Veicrii Teitatnenli,
If. 16
de Gafn pour son frère n*egt pas moins vive* ment exprimée que dans les légendes du Talmud ; mais, de plus, la signification symbolique de rhfs« toire d*Âbel et de Calû est mise hardiment en relief, et, comme je Tai remarqué en commençant, le sens mystérieu^K que le poète attache à la destinée de €aïn ne fait qu'ajouter à la sinistre grandeur de ce carac* lëre. Les personnages y sont plus grands comme types que comme hommes, sans pour cela cesseï d'être intéressants.
L'auteur, Georges Macropedius, autrement Lan» geweld, un de ces savants du seizième siècle qui ai* maient à cacher leur nom de famille sous un nom moitié grec et moitié latin, a voulu, dans ce drame intitulé Adamus, représenter Thumahîté assistant, en la personne d*Adam, à toutes les grandes scènes de TÀncién Testament, non-seulement aux iKènes de la vie d*Àdam, c'est-à<^ire au péché originel, à Tes» pulsion du paradis, à la mort d'Abel, mais A toutes les scènes qui figurent et ^prédisent Jésus-Christ. Dans ce drame bizarre, qui semble être un commen* taire <le l'Ancien Testament expliqué en vue du Nou* veau, il y a parfois un intérêt et un mouvement dr^ matique qui étonnent. Ainsi, lorsque Dieu avertit CaFn avant le crime, Gain repousse les avertissements divins avec des paroles jle doute et de désespoir, que le Gafn de lord Byron semble avoir empruntées plus tard à celui de Macropedius : c Bien ou mal foire, qu'importe? en mourrai-je^ moins * ?» Et, comme
' Et quid tandem discriminif
Boflo et inalo, si aterque morti obnoxius?
(Àdamm, act. i, fteèiie t. Utreeht, tut.)
ABEL ET CAÎN. 171
Abd arrive en ce moment, Calii se jette sur lui. * Mon frère, dit Abel, épargne ma vie, je t'en supplie. Je n*ai jamais péché contre toi, je n*ai jamais rien pris de ce qui t'appartenait. Si iu me frappes, la mort né demandera pas mieux que de prendre eh moi sa première proie. Je t'en supplie, ne thé tue pas, n'offense pas Dieîi, auteur de. la vie, et qui vengerait mon sang répandUé
CAÎN.
c Tû me menaces encore! Meurs, toi et tes me« nacesf