DE LÀ RIVALITÉ ËNTHE SOEURS
Un auteur italieu du seizième siècle, Ansaldo Geba ' , daiis sa tragédie de$ doux Smun cU Capoue % a fait le tableau, et je dirais volontiers Tbistoire de cette jalousie entre soeurs, qui commence par la coquetterie et qui aboutit à. la mort. Cette pièce peu comme ressemble, si Ton en supprime la forme dramatique^ à quelqu'une des belles Nouvelles des cou* teurs italiens. C'est donc comme une nouvelle que je la. raconterai ; seulement je mêlerai parfois au récit des aventures des deux jumelles les traits le« plus expressif^ du drame d'Aosaldo Ceba.
Annibal avait gagné la bataille de Cannes et s*î^procbait de Capoue. Le parti populaire voulait lui ouvrir les. portes; le sénat, attaché aui^ Romains, voulait rester neutre. Le peuple l'emporta, et, cou* rant au-devant des Carthaginois, il accueillit Annibal avec des cris de joie, comme un libérateur. Le chef du parti populaire, Pacuvius Calavius, reçut le CartbagincHs dans sa maison, et il ne négligea rien pour faire honneur à soa hôte. Calavius avait un fils et deux filles. Son fils Pérolla était du parti des Romains et voyait avec horreur Annibal dans les murs de Capoue. Ses filles, au contraire, étaient du parti populaire, et elkMS étaient heureuses et fières de Thôte de leur père. Les dissensioBS de la place publique ont souvent ainsi leur contre-coup dans la famille. Pérolla assista au repas que son père donna le premier jour à Annibal; mais ni les prières de son père, ni les paroles que lui adressait Annibal ne purent changer le sombre maintien qu'il gardait ; il refusa
' V> à Gènes en ift6&, mort en 16 21 ' Le gem0li$ Capovan9»
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même de boire et de fiûfe les libations afiooulaméés à Jupiter hospitalier, Youlani iéiiioigner qa'Annibal n*était point son bôtei quoiqu'il fût eelui de son père. A la fin du. repas« il sortit Un instant de la salle» etf appelant. son père^ il lui montra une épée cachée sous son : manteau^ en lui diflAnt quUI était décidé à tuer Annibal , mais qu*il priut son pèra de vouloir bien dérober ses.yeux à ce apectade. PaciH vius épouvanté supplîa son âls , par tous les liens qui unissent les pares aux enfiints^ de nsnoncer à cette fatale résolution ; c Quoil ensahghnlor la taMe hospitalière 1... 4 Non! son père périrait plutôt luimême et mettrait sa poitrine entre le glaive de son fils et le corps d*Annibal. » P^Ua fut vaincu par ces supplications, et, jetant ison épée loin de lut, il rentra avec son père dans la salle du festin'*
Les deux filles de Calavius , Trasilla et Perinda, assistaient aussi à ce repas , et elles y assistaient avec d'autres pensées et un autre maintien que leur frère. Ravies d'être affranchies, par l'oifdre de leur père, de la contrainte et de la réserve du gynécée, elles cherchaient , à l'envi Tune de l'autre^ à plaire au Carthaginois. Tout les y invitait : d'abord la coquetterie naturelle à leur sexe et à leur âge; l'esprit <le parti, puisque, comme leur père, elles détèsftsûent les Romains; l'idée de foire oublier, par leur enjomv ment, la uiauvaise humeur de leur frère; b vanité d'avoir pour hôte le vainqueur de Trasimàne et de Cannes; le goût enfin de l'extrikerdinaire, qui -est propre aux femmes. De là bientôt, entre les deux soeurs, une émulation de soins et d'eiapressements
* Tite liive, Hne XXUI| cUp. viu «Vix. . . '
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auprès d'Annibal, qui leur devînt funeste. Trastlla était fi^e et ambitieuse ; elle aimait à causer avec Ânnibal des périls qu'il avait courus, des combats qu*U avait livrés/des conquêtes qu'il espérait faire. C'est par là que Didon aima Énée , et Desdemone Othello, Annibal avait un visage laroucho et dur; l'histoire dit même qu'il était borgne. Mais Trasilla ne voulait pour amant ni un Ganymède ni un Narcisse, c II me parla, dit Trasilla racontant son amour à sa nourrice Métrisca ; sa voix n^avait rien de l'accent farouche d'un soldat; sa parole était mélodieuse et douce. Il me! disait qu'il m*aimait. ie ne sais pas ce que je lui répondis : ce fut un murmure confus qui s'échappait à peine de mes lèvres ; mais je lo regardais f et je sais qu'à me voir il dut comprendre que je l'aimais. »
Une fois aimé, Ânnibal fut plus pressant ; il promit à Trasilla derépouser,'dès que Rome serait prise et détruite : elle serait la reine et la maîtresse de l'Italie, c Et l'espoir d'être grande et glorieuse dans l'histoire l'emporta , dit Trasilla , sur te devoir de rester pure et chaste : J'acceptai sa foi, et je devins sa femme. »
Perinda n*a pas été plus prudente que sa sœur. Plus vive et plus gaie que Trasilla, ce n'est pas l'orgueil et l'ambition qui l'ont séduite : c'est la coquetterie et le goût du plaisir. Trasilla est une fiéroîne de Corneille, une Émilier ou uneTiriathe. Perinda est une Italienne, une fille de Capoue, qui aime les bals et les fêtes «et qui veut plaire. Voyant que sa sœur cherchait à se faire aimer par Annibal, elle n'a pas voulu être vaincue dans la lutte. Trasilla avait
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donné une fête à Annibal , Perinda en donné une aussi ; et les deux fêtes » dont Ànnibal lui-même (dit complaisamment le récit à son confident Maharbal , cxj^iment le caractère différent des deux sœurs.
Trasilla a imaginé de donner à Ânnibal un festin digne d'une reine d'Asie, et, après le festin, elle a fait représenter devant lui l'histoire de Didon trahie par Énée, le père des Romains, et vengée par Annibal ; puis, prenant elle-même une lyre, elle a chanté dans une ode la gloire des fils.de Didon et la défaite des fils d'Énée. Annibal a été charmé de son hôtesse.
Mais Perinda, qui assistait à la fête de sa sœur, Ta trouvée bizarre et singulière; aussi ne manque-t-dle pas d'en faire la critique : c Étrange amusement, pour finir un repas, que de représenter la mort d'une belle reine! » Perinda, comme on voit, n'aime pas les tragédies, et surtout celles qui font briller la beauté de sa sœur. Trasilla défend sa fête et l'art dramatique : « Les blessures et la mort nous sont pénibles à voir; mais quand l'art nous en offre une image, loin de souffrir de cette vue, nous y trouvons une sorte de jouissance et de plaisir.... Les guerriers surtout aiment à voir les blessures et le sang. — Oui, répond Perinda, sur le champ de bataille et la lance à la main ; mais à table et la tête couronnée de fleurs , ils aiment mieux les jeux et les sourires de la beauté que l'aspect des armes. » Dispute toute littéraire, et pourtant naturelle, entre les deux sœurs, comme la dispute sur le mariage entre Armande el Henriette, dans les Femmes savantes de Molière, parce qu'en fait de querelles jalouses le sujet n'est rien et le sentiment est toul.